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La chenille


La chenille qui ne voulait pas manger





La chenille qui ne voulait pas manger

Crunch….Crunch…. Crunch….Crunch….resonaient des milliers de mandibules affairées à croquer les nouveaux bourgeons dans les abricotiers. La pluie de ce jour d’avril avait cessé de tomber laissant place à un beau soleil. C’était le printemps dans le verger; les abricotiers étaient remplis de jolies fleurs blanches et des bourgeons pleins de promesses pour l’été à venir. Sur un des arbres, pas trop loin de l’entrée du verger, une jeune chenille pleurait bruyamment. Mais ce n’était pas une possible indigestion qui l’affectait et la faisait pleurer... Plutôt la vision qu’elle venait d’avoir. Elle avait tellement mangé de la feuille sur laquelle elle était posée que la feuille ressemblait à une passoire. Et, à travers les trous de la feuille, entre deux morceaux de feuille avalés, elle avait fixé ses yeux ronds sur une flaque d’eau de pluie restée en bas, au pied de l’arbre. Elle y découvrit un affreux portrait. Elle ne compris pas tout de suite, mais... «Aïe... Comme je suis laide. Je suis affreuse. Pauvre de moi», se lamentait notre chenille qui venait de découvrir que c’était son propre reflet que la flaque lui renvoyait tel un parfait miroir.


Il

faut dire que jusque-là sa courte vie, entre les premiers rayons de soleil et les premières feuilles tendres, s’était écoulée en douceur. Elle ne se posait aucune question ; ce n’est pas une attribution de chenille celle de trop réfléchir. Elle croquait les bourgeons, acidulés, qui portaient déjà en eux le goût de futurs abricots. Pour s’amuser elle regardait les oiseaux qui se découpaient en ombre chinoise, en contre-jour, et qui se croisaient dans le ciel, le bec plein de paille, dans un aller retour infatigable. Elle n’avait aucune peur, elle savait que la feuille sur laquelle elle était posée était son aliment et sa protection. Elle était de la même couleur verte que la feuille et pour la voir, il fallait réellement la chercher avec grande attention. Et les oiseaux étaient trop occupés à faire leurs nids pour s’occuper d’elle. Elle avait reçu la visite de deux coccinelles qui, avaient atterri sur la feuille pour reprendre leur souffle. Deux petites commères! Par elles elle avait su que la pluie ne tarderait pas à arriver, que les pucerons n’étaient pas assez gros encore, que les oiseaux allaient pondre leurs oeufs incessamment et après : sauve qui peut ! Il allait falloir être vigilant... Les oisillons étaient gourmands de chenilles et de coccinelles...




La chenille qui ne voulait pas manger





La chenille qui ne voulait pas manger

Cette conversation ne l’inquiétait pas du tout. Rien n’aurait

pu l’inquiéter tant ces bourgeons étaient délicieusement juteux et le soleil réchauffait agréablement son dos. Et elle continuait, impassible, à accomplir son travail : manger ses feuilles et grossir. Jusqu’à ce qu’elle s’intéresse aux reflets du soleil dans la flaque de pluie quelques métres plus bas. D’abord elle s’émerveilla de voir le ciel et les petits nuages moutonneux. Puis... Elle découvrit, avec effroi, reflété à la surface de l’eau, un horrible monstre à la tête verte, pleine de verrues et de moustaches, des grands yeux globuleux et une énorme mandibule… Remplie de dents jaunes. Affolée, elle recula, et le monstre l’imita. Elle se couvrit le visage avec ses mains, et le monstre idem. Plus elle remuait plus cette horrible image dans l’eau bougeait aussi.





La chenille qui ne voulait pas manger

Notre chenille ne soupçonnait aucunement à quoi elle res-

semblait jusqu’à ce moment-là. Elle tarda un moment à comprendre que cette chose qu’elle voyait là, si repoussante, c’était elle-même ! Elle était accablé par sa découverte. Elle, qui avait admiré le dos laqué rouge aux pois noirs des coccinelles et qui avait vu voler des mésanges et des rouges-gorges, les trouvant beaux et gracieux, ne pouvait pas accepter son aspect si répugnant. Cela lui était insupportable. Elle oublia aussi tout ce que, deux minutes auparavant, faisait d’elle une vigoureuse chenille pleine de vie. Elle oublia de manger sa feuille ! Elle s’enroula sur elle-même, et ferma tout : yeux, bouche, narines. Et continua à pleurer tout bas et ne bougea plus une seule moustache pendant des jours. Une semaine s’écoula sans qu’une seule bouchée traverse sa gorge nouée. Elle n’avait presque plus de forces quand... «Swishh, swishh«… Voilà le bruit que faisaient des papillons qui séchaient leurs ailes, en faisant des élégantes pirouettes, pas trop loin là.


Quelques-uns, intrigués par les gémissements, s’appro-

chèrent. Ils trouvèrent la chenille, petite boule verte, fripée et affaiblie. « Ah ! Quel gros chagrin! Dis nous ce que tu as.» La chenille ouvrit une oreille... Des voix mélodieuses la questionnaient. La chenille ouvrit un œil... Elle était entourée d’ailes aux couleurs magnifiques, qui bougeaient dans tous les sens. Elle soupira et pris un peu d’air pour parler avec une voix enrouée. Elle raconta ce qui lui était arrivé, puis elle explosa en sanglots de nouveau: «Un être aussi laid que moi ne mérite pas d’exister.» Les papillons sont sensibles et raffinés et savent qu’il faut être très délicat avec celui ou celle qui souffre. Ils s’arrêtèrent donc de voler, s’approchèrent de la chenille avec précaution.

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Ils

lui dirent avec douceur. «Tu sais, petite soeur, nous te trouvons belle. Tu es l’une d’entre nous.» La chenille regarda les insectes avec étonnement. Elle pouvait bien comparer leurs fines tailles et pattes élancées avec les siennes si grasses, elle ferma les yeux et l’image de son reflet revint brusquement dans sa mémoire, alors elle se mit à pleurer de nouveau. Incrédule, elle leur dit :«Vous dites que j’appartiens à votre famille ? Vous êtes si jolies et moi si vilaine. Je ne vous ressemble pas du tout.» Un des papillons, le plus grand et âgé, lui montra avec une de ses antennes un endroit dans la peau de son dos. «Tu vois le motif dans nos ailes ?, il est déjà tatoué sur ton corps, regarde.»

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La

chenille était si maigre après son jeune qu’elle put se contorsionner sans trop de mal pour voir son dos, et découvrir avec joie le joli dessin. C’était peut-être vrai alors ! Les jeunes papillons contents battirent leurs ailes tout autour, créant une douce brise qui anima la chenille épuisée et lui offrirent quelques gouttes de nectar. Et ils se mirent à parler tous ensemble en joyeux brouhaha. «Tu es un jeune membre de notre famille.» dit l’un. «Bien des chenilles en sont mortes sans avoir pu voir au-delà de leur apparence ingrate», dit l’autre. «Seche ces larmes qui ne te laissent pas voir ce qu’il y a autour de toi, le soleil, les fleurs de ton arbre et les feuilles croquantes.»


«Ce

que tu as vu dans la flaque c’était certes l’image que tu as aujourd’hui. Mais l’essentiel est bien au-delà de cela.» «C’est vrai», ajouta l’aîné. Il demanda, d’un regard ferme, aux jeunes de se tenir tranquilles et ajouta : «Un magnifique papillon se cache en toi et sortira au bon moment. Plus tard tu voleras, comme nous, de fleur en fleur, et tu goûteras leur jus sucré. Les fleurs te souriront car suite à ton passage, elles seront prêtes à devenir des fruits, et grâce à toi, il y aura de merveilleux abricots bien dorés.» Notre chenille ne comprennait pas tout ce qu’on lui disait mais, elle était sensible à l’affection et à la bienveillance. Ces mots lui parurent sensés et adoucirent sa tristesse. Un sourire s’esquissa sur son visage. Un sourire qui laissait voir la totalité de ses dents jaunes. Tout d’un coup elle se rendit compte qu’elle avait faim! C’était bientôt l’heure du goûter!

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Après quelques jours de soleil fidèle, les flaques avaient

séchées et, avec elles, tous les miroirs avaient disparus. De toutes façons, notre chenille ne cherchait pas regarder. C’était décidé : elle ne garderait dans sa tête que l’image des magnifiques couleurs des ailes des papillons. Des ailes aux couleurs et motifs si extraordinaires qui lui avaient donné l’envie de faire de la broderie. Elle découvrit ainsi qu’elle était très douée de ses mains. Avec une étonnante facilité, elle se mit à confectionner, à ses courts moments de loisir, entre ses repas, une couverture matelassée, en soie brodée, décorée de motifs très personnels. Elle se sentait joyeuse et légère, au point d’avoir parfois l’impression de flotter sur son ouvrage et de s’envoler. Son travail avança et, une fois fini, elle en fut très fière. Un après-midi, après un repas particulièrement bon, elle s’assoupit à l’ombre des feuilles, repue et enveloppée dans sa couverture de soie, et commença une looongue sieste... Quand elle se réveilla de sa sieste elle était transformée !


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Bien sûr, vous avez deviné ! Entre les abricots mûrs, en un

joli papillon qui étirait ces nouvelles ailes au soleil. Un bijou volant. Quelques jours plus tard, notre papillon qui se baladait entre les branches des abricotiers entendit des plaintes au loin. « Ah, que je suis laide, que je suis moche...« Il s’approcha pour voir d’où ça pouvait venir...


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Solange Tredinick Š 2009 www.tredinick.com


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