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PARODIA ou L’OPERA FARFELU – LIVRET DU SPECTACLE

ou L’OPERA FARFELU Textes de Chantal Lansard & Patrick Crispini avec

La critique musicale & piano : Aline Jaussi La chanteuse : Dorothée Hauser, soprano La présentatrice : Chantal Lansard Les personnages, chant & piano : Patrick Crispini Créé à Annecy à la salle Pierre Lamy, le 7 novembre 2009

LIVRET DU SPECTACLE 1


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PARODIA ou L’OPERA FARFELU LIVRET DU SPECTACLE Notes pour le spectacle Décors : le décor est « minimaliste ». Côté cour (droite), le piano à queue avec le siège, légèrement placés en oblique pour que le spectateur puisse voir les mains du pianiste. Côté jardin, un pupitre, pour les notes de la présentatrice. Le centre est laissé vide. Aucun accessoire, si ce n’est, éventuellement, un paravent décoratif, côté jardin, en retrait vers le centre, pour permettre les entrées à vue des personnages. Au-dessus de la scène, au centre, l’écran prêt pour les projections. Lumières : dans la mesure du possible, la lumière devrait se composer d’un suiveur (sur la Présentatrice au début, pendant le noir initial et au milieu du spectacle), d’un jeu de spots (à cour) dirigés sur le piano (attention de ne pas « aveugler » le pianiste !), d’un autre (à jardin) sur la présentatrice, et d’un éclairage d’ambiance général concentré sur le centre du plateau. Le responsable technique oscillera entre ces 4 différents plans d’éclairage en fonction des indications du livret. Le noir sur scène et dans la salle doit se faire aussitôt que commence la diffusion des extraits vidéo. Enchaînements : tous les enchaînements doivent se faire immédiatement, sans interruption. En particulier, le responsable de la diffusion des extraits vidéo veillera à ce que le départ de ceux-ci soit très légèrement anticipé, afin qu’il n’y ait aucune rupture avec la fin du dialogue qui précède.

Lever de rideau La scène et la salle sont plongées dans le noir. EXTRAIT VIDEO 1 HOFFNUNG MUSIC FESTIVAL CONCERT LET’S FAKE AN OPERA ou THE TALES OF HOFFNUNG (extraits) Date : Royal Festival Hall, 21 & 22 November 1958

À la fin de l’extrait, la présentatrice rentre en scène et s’avance vers le public. Si possible, rond de lumière (suiveur) uniquement sur la présentatrice. Sinon éclairage d’ambiance. Le reste de la scène dans la pénombre. La présentatrice : Vous avez entendu, Mesdames et Messieurs : il y avait du beau monde au Royal festival Hall de Londres, ce 21 novembre 1958 ! Une kyrielle de chanteurs du Covent Garden, les meilleurs musiciens des phalanges londoniennes du moment, tout ce beau linge pour rire de bon cœur des amours de Beckmesser avec une Azucena plus sexy que jamais, devant la fabrique de cigares de Carmen déplacée à Nuremberg pour la circonstance, j’en passe et des meilleures ! Je suis sûre que vos oreilles expertes auront aussi entendu passer Otello, Mimi, et même quelques cygnes du « Lac » du même nom, issus de la plume du grand Piotr Illitch… 2


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Mais qui est donc l’auteur de ces « Contes d’Hoffnung » revus et corrigés ? (oui, c’est le titre !). Le joyeux drille s’appelle Gérard Hoffnung, un touche-à-tout génial, mort à l'âge de 34 ans, professeur de cuisine et musicologue, réalisateur de dessins animés, producteur d'émissions radiophoniques, caricaturiste… (vous avez vu défiler quelques-unes de ses délicieuses caricatures de musiciens)… et surtout… joueur de tuba à ses heures ! Les Anglais aimaient tellement les rendez-vous qu’il leur fixait régulièrement, qu’ils ont continué à organiser des « Concerts Hoffnung », même après sa disparition prématurée. Aujourd’hui encore il y a souvent de par le monde des soirées Hoffnung, pour le meilleur et pour le rire ! Pendant ce monologue, le pianiste entre et va s’installer au piano. INTERLUDE MUSIQUE 1 Il va accompagner « en sourdine » le reste du monologue qui suit avec quelques allusions musicales parodiques... La présentatrice : C’est vrai qu’il n’y a que les Anglais pour avoir autant d’humour, eux qui sont aussi de si bons musiciens. Comme dit le proverbe : qui aime bien châtie bien ! Car voyez-vous, chers amis, dans une parodie bien réussie, il n’y a pas que les artistes qui comptent : il y a aussi… le public ! Pour pouvoir apprécier avec gourmandise les fines allusions de la parodie ou du pastiche, il faut être déjà un peu « connaisseur ». Vous avez entendu comme le public anglais réagit au quart de tour aux allusions et détournements de nos braves musiciens. Ah ! la perfide Albion ! Que l’on aimerait parfois retrouver en France un peu de cet humour et surtout de cette culture qui fait encore aujourd’hui de l’Angleterre une des terres élues de la Musique ! La présentatrice fait une courte de pause. On entend le piano qui superpose l’hymne anglais à la « Marseillaise », dans un joyeux pot-pourri… À la fin du jeu : La présentatrice (un peu gênée) : Hum, hum… Revenons à nos moutons… Nous nous sommes donc dits que vous seriez assez « anglais » pour nous suivre dans cette aventure, qui ne vise qu’à vous divertir…, certes avec des moyens plus modestes, mais avec votre précieuse complicité… et celle de notre grand Richard, lui-même tellement parodié - rançon du succès oblige - qui en a vu bien d’autres… Sur la fin de ce monologue la pianiste est entrée sur scène et se dirige dans la pénombre vers le pianiste. 3


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INTERLUDE MUSIQUE 2 Accompagnée par celui-ci, elle se met à chanter avec une certaine fébrilité un texte parodique parlant du Roi Marke sur la chanson « J’ai du bon tabac dans ma tabatière ». La présentatrice, d’abord interdite, semble un peu gênée. À la fin elle frappe dans ses mains et interrompt la chanteuse… La présentatrice (se tournant vers la chanteuse) : Mais enfin qu’est-ce qui vous prend ? Toucher ainsi à notre Roi Marke, sans aucun égard pour ses souffrances… La pianiste (véhémente) : Mais ça n’est qu’un petit pastiche, juste un petit « passage à tabac ». Vous ne « prisez » pas de cette humour-là ? Herr Wagner ne va pas en mourir, il en a vu d’autres, vous l’avez dit vous-même… Tout en parlant la pianiste se dirige vers la présentatrice. La présentatrice : Bon, bon, si vous voulez, je l’admets volontiers. Que vouliez vous me dire ? La présentatrice : … il y a de la visite pour vous… La pianiste tend une carte de visite à la présentatrice. Puis elle sort précipitamment de scène… La présentatrice lit le bristol et s’exclame : La présentatrice (regardant le public) : Monsieur Stefan Toscan du Mortier, nouveau directeur des Scènes Transversales de l’opéra de Manigod-am-Rein est de passage parmi nous ! Quel privilège ! Du fond de la scène apparaît alors Toscan du Mortier (le pianiste) qui se dirige vers la présentatrice, qui l’accueille. Il lui fait le baise main rituel. Monsieur le directeur, quel honneur ! Merci d’avoir bien voulu nous accorder quelques instants de votre temps précieux. Et nos félicitations pour votre nomination, qui, nous n’en doutons pas, va profondément transformer le paysage de notre opéra…

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Toscan du Mortier (avec un accent franco-germano-flamand) : Oui, oui, oui, c’est très aimable à vous… mais je dois vous dire que je ne travaille pas pour le « paysage », ni d’ailleurs pour le public qui, à mes yeux, a trop tendance à s’y perdre… L’adhésion du public ne me concerne pas : mes spectacles doivent heurter et, pourquoi pas, choquer les consciences. Par exemple, mon prochain spectacle, Carmen, sera représenté dans les locaux des abattoirs de Manigod et mes personnages seront suspendus à des crocs pour rendre plus perceptible le sang qui circule dans tout ce mélodrame. Mon metteur en scène, Pierre-Marc Thaler von Schmerz - vous savez, le grand maître de l’underground post-moderne - m’a proposé une idée formidable : nous allons installer un essaim de frelons au centre de la scène, des vrais frelons, qui pourrons circuler librement sur le plateau… et dans la salle. Cela va rendre à l’action si terne de Carmen quelque chose de plus piquant… et stimuler notre public beaucoup trop passif… Il y aura aussi dans le foyer des unités de la Croix-Rouge, prêtes à intervenir auprès des personnes allergiques aux piqûres ! croix rouge… rouge… toujours le rouge. Vous voyez : le rouge couleur du sang, typique de la tauromachie de Carmen… nous sommes au cœur de notre sujet… La présentatrice : Mais… ne croyez-vous pas qu’il n’y ait danger à lâcher ces… bruyants volatiles au dard parfois mortel et que votre public finisse par… voir rouge, précisément ? Toscan du Mortier (avec un accent franco-germano-flamand) : Mieux vaut dard que jamais, ma chère ! Pas du tout, pas du tout. Au contraire, un essaim dans la ruche ronronnante de l’opéra ! Quelle magie ! Ces petites pointes de venin sont comme l’estocade du toréador transperçant la cuirasse du héro contemporain ! Quant à ce pauvre Don José, il sera enfermé dans un habit de lumières clignotantes symbolisant les derniers feux de la société de consommation agonisante où nous sommes… Quelle idée géniâââle ! La présentatrice : Et la musique, sera-ce encore celle de Georges Bizet ? Toscan du Mortier (avec un accent franco-germano-flamand) : Evidemment. Mais j’ai demandé à mon ami le compositeur Henri-Pierre Bélouz, célèbre compositeur du Bateau sans maître, d’installer entre les airs des structures sonores amplifiant le râle du taureau touché à mort… et la mastication de vaches des alpages voisins en train de ruminer, afin de sensibiliser le spectateur à l’usage excessif du CO2 dans nos pays occidentaux. 5


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Ainsi nous faisons d’une pierre deux coups : nous intégrons des éléments vivants de cette région et nous faisons entrer l’écologie dans nos spectacles. Le ruminant qui ne bronche pas, n’est-ce pas l’image de notre public endormi par trop de confort ? C’est d’ailleurs pour tenter de le faire réagir que j’envisage d’augmenter du double le prix du fauteuil et d’inverser les priorités : les places bon marché pour les étudiants au parterre et les plus chères au poulailler ! La présentatrice : Mais ne craignez-vous pas, à force de provocation, de faire fuir vos abonnés ? Toscan du Mortier (avec un accent franco-germano-flamand) : Dans provocation, il y a « vocare », chanter. Vous voyez l’opéra n’est pas loin. Et puis ne parlez pas de provocation, mais plutôt de vocation ! On ne va tout de même pas caresser nos abonnés dans le sens du poil ! Ils faut les secouer, faire surgir en eux un sentiment de révolte, de dégoût, que sais-je… Ils doivent voir le monde en face, tel qu’il est. Dans le Parsifal, que j’ai confié à un jeune metteur en scène vidéaste, on voit le Graal sous la forme d’un lapin en pleine décomposition. Composition, décom-po-si-tion, c’est géniaaal ! Le lapin, comme vous savez, est un symbole de vitalité : il est frénétique, il fait beaucoup de petits. La signification est limpide : le Graal doit redevenir un élixir de vie, de procréation, et non plus cette potion magique pour vieux chevaliers décatis et rhumatisants tel qu’on nous le montre si souvent… Vocation, pro-vocation. Création, pro-création… c’est merrrr-veilleux… La présentatrice : Après le Graal à l’agonie, le râble… Admettons ce coup du lapin ! Mais, Monsieur le directeur, allez-vous continuer dans cette direction pour le moins… surprenante ? Toscan du Mortier (avec un accent franco-germano-flamand) : Oui, oui, oui ! Surprendre, c’est cela ! Toujours étonner ! D’ailleurs nous avons d’autres projets enivrants : une Tétralogie dans le métro, les chanteurs dans les rames et le public restant sur les quais des stations, avec le Walhalla apparaissant à la station Bastille sous la forme d’un carrousel de vieux chevaux de bois surmontés de jeunes enfants nus…, puis une Traviata en direct à Tchernobyl, avec une Violetta mourant irradiée…, l’Or du Rhin sur un fil de fer tendu au-dessus des chutes du Niagara…, la Bohème, avec de vrais SDF à qui ont aura donné préalablement quelques leçons de chant…, et peut-être un Tristan en skis nautiques sur le lac d’Annecy… que c’est excitant, que c’est excitant… La présentatrice : Eh bien merci de vos informations, Stephan Toscan du Mortier… bon courage pour vos futurs spectateurs… et tous nos vœux pour vos prochaines saisons qui s’annoncent… prometteuses ! Dites-moi, cher Maître, aimez-vous Rossini ? 6


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Toscan du Mortier (avec un accent franco-germano-flamand) : Vous savez, je suis végétarien, et je n’aime pas le tournedos, qui est pourtant le seul véritable chef d’œuvre de ce petit maître ! Cependant, pour plaire aux abonnés de l’opéra de San Francisco, je vais bientôt y proposer une version western du Guillaume Tell : le héros est un trader de l’UBS, joueur invétéré, qui va perdre tout son argent dans les casinos et doit fuir dans le désert. Les frères Geissler, tenanciers du casino, le poursuivent en hélicoptère pour récupérer leurs fonds ; alors désespéré, Tell envoie son fils au saloon, qui finit par tirer le jack pot en alignant 3 pommes sur l’écran géant de la machine à sou… C’est le crack boursier, si vous voulez, sans arbalète, noyée dans le bubble-gum et les cactus. Quelle belle idée ! Peut-être remplacerons la traditionnelle flèche tirée par le héros par une attaque d’indiens ! Ce sera le premier Guillaume Tell interethnique ! La présentatrice : Merci cher maître ! Elle se retourne vers le public, pendant que Toscan du Mortier s’éloigne et disparaît. J’aimerais bien, maintenant, revenir quelques années en arrière. Ici même, rappelezvous : j’étais au domicile du Maestro Rossini, alors en retraite anticipée. Ensemble, nous recevions la gloire montante d’outre-Rhin, vous voyez qui je veux dire…. Les certitudes de Richard Wagner avaient rendu sceptique notre Maestro ; il m’a avoué avoir été parfois inquiet, voire un peu jaloux même … tant d’assurance ! Une anecdote ! on dit qu’un jour une partition de Wagner était sur le piano de Rossini. Il en a joué quelques notes … avant de les trouver totalement cacophoniques ! Sur le mot « cacophonique » entre à nouveau le pianiste : il est cette fois déguisé en Rossini et porte une robe de chambre. Progressivement, il va s’installer au piano. Venant du fond de la scène : Rossini (avec un charmant accent italien) : Ca-co-pho-ni-que ! Ca-co-pho-ni-que !.... C’est le moins que vous puissiez dire, carissima ! Madre mia ! La musique de ce Signor Wagner n’a jamais respecté nos vieilles règles : aria, récitativo concertante, airs, bel canto e tutti quanti. Plus de vocalises, plus de stretti, plus de puzzi, niente ! Niente ! 0ù sont nos cabalettes… si succulentes… nos cavatines…si comestibles ! Une grande vague sans fin qui envanit tout : un naufrage di prima classa… Gran Dio ! À propos de naufrage, j’aurais préféré que le Vaisseau de Herrrrr Wagnerrrrr reste à l’état de fantôme… Imaginez, carissima, que je reprenne un peu quelques-uns des motifs de ce Signor Wagner… pour calmer mes nerfs ! Cela pourrait ressembler à cela… 7


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INTERLUDE MUSIQUE 3 Le pianiste (Rossini) joue quelques thèmes de Wagner… à la manière de Rossini. À la fin du jeu : La présentatrice : Rappelez-vous, Maestro : un de vos élèves vous aurait fait respectueusement remarquer que la partition de lui que vous entendiez… était à l’envers ! Rossini (avec un charmant accent italien) : Oui, mais j’ai aussi essayé à l’endroit, c’était pire, on aurait dit du Meyerbeer ! La présentatrice : Maestro, le grand gastronome que vous êtes appréciera de savoir que Richard Wagner a tout de même fini par découvrir les bienfaits du champagne et est devenu un client attitré de la maison Chandon. Vous voyez, lui aussi, il aimait les bulles… Rossini (avec un charmant accent italien) : Tss, tss, tss ! Pas les mêmes, pas les mêmes, cara ! À force de noyer son talent dans l’eau de Seltz, il a transformé ses dieux en curistes acariâtres ! Moi, au contraire, je n’ai jamais mélangé mon vin… sinon avec quelques gouttes de vieux xérès… Regardez mon Barbier, par exemple ! Don Basile n’est pas Don Pérignon, mais sa cave est à la hauteur de sa table. Buona cena, buona cena ! (il chante). Aaah ! ce Barbiere di Seviglia… il va finir par me lasser… on le joue trop et on met trop de mousse… pas assez de bulles, comme vous dites ! Heureusement ce raseur charmant me rapporte beaucoup de droits d’auteur (il rit) : c’est pour cela que je les ai inventés (il rit de plus belle). Vous voyez, carissima : quelques poils bien lissés me rapportent plus que tous ces dieux mal léchés… et tellement… rasoirs ! La présentatrice : A votre santé, Maestro, et puisque vous avez l’estomac bien accroché, à votre barbe… laissez-moi vous faire écouter un peu comment on vous interprète, là-bas, aux Etats-Unis, lorsque le facétieux Tex Avery s’en mêle ! EXTRAIT VIDEO 2 MAGICAL MAESTRO – Dessin animé de Tex Avery (extrait) Sur un thème du Barbier de Séville de Rossini Pendant le noir sur scène et la projection, le pianiste sort de scène. 8


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Fin de la projection. Lumières sur scène. Sur les dernières images de la projection, la critique musicale (jouée par la pianiste) fait une entrée tonitruante. Elle se dirige tout droit vers la présentatrice, à qui elle tend péremptoirement sa carte de visite. La présentatrice (lisant le bristol, tournée vers le public) : Mme Sylvia Bonimenta, critique musicale… à la Tribune du Léman… La crique musicale (passablement énervée) : Je n’irai pas par quatre chemins, je suis outrée, je suis indignée, je suis suf-fo-quée ! Vous nous parlez de vos vieilles barbes indigestes, de vos barbiers et de vos lubriques gastronomes du dimanche ! Pendant que vous vous gavez de ces vielles recettes pour obèses attardés, savez-vous qu’il y a de jeunes créateurs qui ne mangent pas à leur faim, et qui restent inconnus au fond de la marmite du succès ! Ah ! je vais vous faire une critique gratinée, faites-moi confiance ! Je vais vous tourner ça à la sauce aigredouce ! Il va y avoir des crises de foie demain matin, et le bouillon de onze heures sera dur à avaler ! Vous croyez que la critique est alimentaire… eh bien ! je vais vous en mitonner une, moi, et pas à feu doux, croyez-moi ! Vos pastiches sont du pire mauvais goût et je m’y connais ! Se moquer ainsi de nos créateurs ! Et puis zut ! Je n’ai pas de temps à perdre avec votre ragoût réchauffé et vos tournedos trop gras ! Assez de ces mises en scènes outrées et indigestes ! Je préfère la nouvelle cuisine : peu de choses sur de grands plateaux, mais que du rare, de l’excellence ! Et tout est dans le décor, le savoir-faire. Assez de ces brumes romantiques. Place au fluo trash et au gaz carbonique bien dosé : là je-crie-au-génie ! (appuyer « cryogénie », allusion à la nouvelle cuisine à la mode).

La présentatrice (surprise) : Madame la critique musicale, libre à vous ! Libre à vous de vous faire l’écho de qui bon vous semble. Mais ne croyez-vous pas que, parfois, vos « créateurs », comme vous dîtes, dépassent un peu la mesure quand ils nous font un Tristan en camp de concentration, finalement gazé au 3e acte (si, si, je vous assure !), ou tout le deuxième tableau de Simon Boccanegra devant le rideau fermé parce que le metteur en scène ne savait pas quoi faire de cette scène ? La crique musicale (passablement énervée) : Il faut lire plus loin que le bout de votre nez : les arrière-plans, les troisièmes degrés ! Nous ne sommes plus au musée. D’ailleurs je n’ai pas de temps à perdre : dans deux heures il y a la première du Faust de Po, revisité par Gouni… enfin le contraire ! Voilà un génie qui a de la circonférence, qui vous revisite un chef d’œuvre en moins de deux : son Faust va de mal en pis ! On nage dans le glauque. Finis les rouets à l’eau de rose, les Marguerite de bénitiers, les Valentin transis. Enfin un message ancré dans la réalité contemporaine. Mais à quoi bon essayer de vous convaincre… 9


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Elle tourne brusquement les talons et s’installe au piano, pendant que la présentatrice enchaîne : La présentatrice : Eh bien ! voilà une dame qui fait plaisir à entendre : cette fraîcheur de ton, ce sens de l’humour… Hum, hum ! Détrompez-vous, Madame, au « Cercle », comme ce terme aurait dû vous l’indiquer, nous avons aussi nos règles pour estimer la circonférence d’un artiste et son vrai « diamètre » artistique, mais nos calculs ne sont pas arrondis à la mode du moment. Nous aimons au contraire nous surprendre, aller à la découverte d’horizons nouveaux. Et justement, j’ai envie maintenant de vous faire entendre un peu de la belle musique d’un artiste qui ne fut pas un calculateur, mais un admirateur de notre cher Richard, je pense à Ernest Chausson… La chanteuse entre discrètement et va se placer devant le piano : Chausson a livré ses impressions de Bayreuth, Parsifal l’a ébranlé totalement, tout comme d’Indy d’ailleurs avec lequel il est retourné une seconde fois. Du coup il s’est immergé dans la littérature musicale wagnérienne, il vit avec Lancelot et les autres… neuf ans passés aux côtés du Roi Arthus, qu’il ne pourra même pas voir, à cause de ce stupide accident de vélo qui l’emporte à 44 ans à peine. Bruxelles aura l’honneur de présenter Arthus au monde. Et puis il y a ces délicates mélodies. En voici trois, parmi les plus subtiles : - La dernière feuille, sur un poème de Théophile Gautier ; - Les heures, sur un poème de Camille Mauclair ; - Hébé, sur un poème de Louise Ackermann. INTERLUDE MUSIQUE 4 TROIS MELODIES D’ERNEST CHAUSSON À la fin des applaudissements, la Présentatrice fait un signe vers le fond de la scène, où s’avance le pianiste (déguisé cette fois en Segolino Merlini, chroniqueur et directeur d’opéra, pendant que sortent la chanteuse et la pianiste côté cour. La présentatrice : Cher Monsieur Segolino Merlini, venez nous rejoindre quelques instants, puisque vous arivez directement de Venise pour être avec nous ce soir. Vous êtes un des spécialistes de la voix. Bonjour et bienvenue à vous. Elle l’accueille et ils commencent leur dialogue. Entrons tout de suite, si vous le voulez bien, dans le vif du sujet. Je me suis en effet laissé dire que vous étiez très inquiet devant la perte actuelle des spécificités vocales nationales, au profit de voix de plus en plus uniformes. En somme, il en serait de la voix comme de nos produits de consommation : il n’y a que l’étiquette qui change… 10


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Segolino Merlini : C’est cela même, chère amie. Trop d’étiquettes… et des artistes qui manquent de bouteille ! Où sont les vaillants Helden ténors d’antan ? les chauds barytons Martin, les colorature assolute ? Que devient la prononciation française, où va la vocalise, le bel canto ?... Voyez-vous, à force de prendre des avions tous les jours, d’être dans trois productions simultanément, de donner leur avis sur tout, nos chanteurs perdent le nord, leur style, ils se perdent eux-mêmes. Comme le dit mon ami André Tuveau, le beau chant est à l’agonie, le règne des vedettes interchangeables a commencé. C’est l’hallali du Walhalla, le crépuscule des glottes, la fin des haricots… La présentatrice : Cher ami, n’êtes-vous pas un peu trop pessimiste, n’y a-t-il pas partout dans le monde de nouvelles grandes voix qui s’annoncent ? Segolino Merlini : Des voix de garage, des voix à sens inique, des voix sans issue, je vous dis ! Croyezmoi : les divas sont livides. Nous vivons dans un chant d’immondices, un chant abandonné… C’est pourquoi il faut réagir, il faut reprendre tout à zéro, avant que ce qui reste de nos chanteurs ne s’expriment plus que devant des micros… en playback ! La présentatrice : Que préconisez-vous, que suggérez-vous ? Segolino Merlini : Je propose de mettre au repos les chanteurs actuels. Pour cela, en premier lieu, je demande la suppression de tous les opéras qui dépassent plus de 2 heures… La présentatrice : Mais alors, notre cher Wagner, que fait-on de lui, dont les œuvres… Segolino Merlini : … ne durent jamais moins de 4 heures, je sais ! Eh bien, suppression totale. Seul L’Or du Rhin sera toléré, mais à vitesse moyenne. Pelleas à la niche, Richard Strauss au purgatoire, Olivier Messiaen à la trappe, Gounod au régime minceur. Puccini sera maintenu à la rigueur, mais sans mélodrame pour ne pas faire durer les choses en langueur. Grâce à ce traitement draconien, nous retrouverons bientôt des escadrilles de chanteurs en batterie, près à attaquer les sommets de l’interprétation…. La présentatrice : Et si l’on veut, malgré tout, sauver un peu de la musique de Richard Wagner ? 11


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Segolino Merlini : Eh bien ! on n’a qu’à le fusionner avec Puccini. Lui, au moins il savait faire court ! En plus, nos théâtres étant tous déficitaires, on fera des économies et on satisfera d’un seul coup deux publics qui, d’habitude, ne se fréquentent pas. Tosca et Brunhilde, Butterly et Isolde, Tristan et Gianni Schicchi. Voulez-vous que je vous montre ? INTERLUDE MUSIQUE 5 Le pianiste et la présentatrice se dirigent vers le piano. Suit un pastiche au piano pendant lequel le pianiste (Segalino Merlini) pastiche joyeusement Puccini et Wagner… À la fin du jeu : La présentatrice : Oui, oui, oui. En effet, le raccourci est saisissant ! À part le grand toscan, dîtes-moi, maître, n’y a-t-il vraiment pas un autre compositeur qui pourrait échapperait à votre grand nettoyage ? Segolino Merlini se lève et fait les cents pas sur le devant de la scène, où la rejoint la présentatrice. Il semble chercher une réponse qui ne vient pas. Pendant ce temps, la pianiste entre discrètement et s’installe au piano. Soudain, le directeur reprend : Segolino Merlini : … si, si ! peut-être. J’en vois un qui, lui, a su éviter les longueurs et les boursouflures. En outre, il a eu la suprême élégance de mourir jeune et de ne pas encombrer nos catalogues déjà surchargés… La présentatrice : Vous pensez à Mozart ? Segolino Merlini : Ah non ! Pas celui-là, vous n’y pensez pas. Trop de notes, trop de notes… La présentatrice : Mais alors ? Segolino Merlini : Mais enfin, chère amie, ne voyez-vous pas ? Le plus humble de tous, la grâce et la simplicité… le pêcheur de Truite : lui, notre frère humain, Franz Schubert… INTERLUDE MUSIQUE 6 MOMENT MUSICAL OP .94 N°3 en fa mineur de SCHUBERT 12

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