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LA PARABOLE DES 3 VOLS

Parabole des 3 vols Variations philosophiques & musicales

Icare… Piccard …Saint Exupéry par

Patrick Crispini

Ce qui renonce en nous est indigne du soleil. (Tristan Duino) © PC TRANSARTIS – Juin 2000

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LA PARABOLE DES 3 VOLS

La Ligne & le Trait

Variations philosophiques & musicales à partir de l’œuvre d’ Antoine de SAINT EXUPÉRY (1900(1900 -1944) précédées de « La parabole des trois vols »

par Patrick CRISPINI - Préambule -

Il était né pour le rêve, mais il se fit mécanicien pour les hommes et arpenteur de dunes. Tout en lui respirait et exaltait la contemplation, mais il fut de l’aventure de l’aviation naissante et lui donna ses ailes de noblesse. Il n’aurait jamais dû quitter le jardin familial, mais il fit de la terre son empire dérisoire et le remit aux allumeurs de réverbères. Mondain, il n’aimait rien tant que la simplicité, fragile, il ne sut être que cassures et fêlures, funambule sur la corde raide de sa vie. Homme paradoxal, n’ayant eu de cesse d’être au milieu des vivants pour connaître le cœur de l’homme, il mourut épuisé en 1944 aux commandes de son zinc, alors qu’on allait lui signifier pour toujours son interdiction de voler et que le débarquement allié avait commencé. Une opportune gourmette retrouvée récemment témoigne qu’il s’abîma avec son avion quelque part au-dessus de la Méditerranée. Mais cela faisait longtemps qu’il caressait l’abîme avec la désinvolture apparente du courage et de la volonté, les ailes rognées par d’inutiles diatribes partisanes et des raids insensés pour redresser la barre de ses finances. Traversées du désert, apprentissage de la dignité : sauver « la ligne », coûte que coûte « livrer le courrier » dans les brouillards de l’aéropostale, voilà la consigne. Mais sa terre à lui, c’était sa machine à écrire, le ruissellement continu des brouillons, dont il démêlait chaque soir l’écheveau, après « la mission », en un monologue confié à son dictaphone, perdu dans les volutes d’une éternelle cigarette. Style de vie, style d’écriture : traits de caractère, traits de génie… Tant parmi nous ont appris par cœur des citations de lui, qu’ils ont ensuite laissé mourir à la devanture des édifices et des écoles, abandonnées au bon vouloir d’artificiers d’officines. Tant ont goûté à la source du PETIT PRINCE, sans jamais plus y retourner, tellement il semblait paraître mièvre de boire à cette eau si pure. Tant ont voulu mettre TERRE DES HOMMES à la sauce humanitaire, qu’ils en ont occulté le sens profond. Bien sûr, il faut redécouvrir l’homme, son œuvre. La débarrasser de tous ces clichés qui l’ont déformée à force de vouloir la reproduire. Il faut prolonger en nous cette leçon de vie, qui n’impose rien, sinon une petite musique que connaissait si bien MOZART : celle de la fragile condition humaine aspirant à la grandeur. Aujourd’hui, « Saint Ex » aurait cent ans et l’on peut parier qu’il volerait encore, son éternelle clope au bout des lèvres. Au-dessus des nuages, il rêverait sûrement à un monde meilleur, à une CITADELLE, faite d’amour, de respect de l’autre et d’allégresse : « Citadelle, je te construirai dans le cœur de l’homme »… Et puis, sans doute, tel un « looping » dans l’immensité du ciel, danserait-il : comme on chorégraphie les pas d’une vie ,sans tambour ni trompette. À la lueur des étoiles… Texte extrait du programme pour « LE RÊVE D’ICARE », spectacle créé le 29 juin 2000 à la Fondation Gianadda de Martigny, pour le centième anniversaire de la naissance de Saint Exupéry

© PC TRANSARTIS – Juin 2000

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LA PARABOLE DES 3 VOLS

M'alléger me dépouiller réduire mon bagage à l'essentiel Abandonnant ma longue traîne de plumes de plumages de plumetis et de plumets devenir oiseau avare Ivre du seul vol de ses ailes Michel Leiris (© in Haut Mal (1944), Poésie/Gallimard, 1969)

Après l’avoir princièrement oublié dans des renoncements d’enfance, je me remis à lire Saint Exupéry, refondant son empire en moi comme un souffle neuf jeté sur des braises intérieures. Ayant survolé avec lui la feuille blanche de la Cordillères, tournant d’autres pages les mains pleines de cambouis, traçant des empreintes dans le sable ou découvrant, telle une bouteille jetée à la mer démontée de l’humanité en guerre, une lettre née dans les brumes de l’insomnie - je me crus devenir peu à peu un des siens, un des leurs, un camarade… Ce qu’instillaient en moi la ligne et le trait, ce qu’ouvrait l’aviateur-poète à mon insu, c’était un horizon, un nouveau plan de vol, une trajectoire, le moyen peut-être d’échapper un instant à la gravité par l’arc d’une mission : mettre ses actes en conformité avec ses convictions. Et ce n’était pas rien, dans ce monde où la parole donnée reste souvent un vain mot. Ainsi la Parabole des trois vols est née, pour ainsi dire, lors d’une traversée du désert. Impossible d’espérer un brin de légèreté, voués que nous sommes, dans ces cas-là, à la pesanteur plutôt qu’à la grâce. Immergé dans une solitude où plus rien ne vibre. Dans ce silence entendu, d’abord arriva la musique ; quelque chose comme un chant grégorien de l’âme, qu’aucun mot, aucune phrase ne sauraient exprimer. Entre la courbe de cette phrase musicale et les froissements des ailes déployées d’un Icare, il y avait comme un cliquetis de métaux précieux, une harmonie lumineuse et limpide. Puis un halètement, un cri, déchirant l’espace, qui me relia avec la vision du premier instant de l’accouchement d’une naissance. Dans la pénombre pré-natale, glauque et irradiante à la fois, une odeur âcre de vieux cuir, mêlée à l’exhalaison humide d’une cigarette, le ronronnement lointain d’un moteur prêt à décoller, peu à peu s’ajoutèrent à cette impression et me projetèrent, hors du ventre de cette carlingue originelle, vers une garnison, quelque part en Corse… Au cœur d’une nuit moite de la seconde guerre mondiale, le poète-aviateur Saint-Exupéry, miné par le rhumatisme et la sourde appréhension de la termitière à venir, s’épuisait en insomnies tabagiques et d’ultimes heures de vol. C’était quelques heures avant sa dissolution finale, tellement romanesque... Ces missions, dites de reconnaissance n’en réclamaient pas tant, en vérité. L’héroïsme, dans ces moments d’écartèlements, est aussi naturel que l’acte d’aller chercher son journal. © PC TRANSARTIS – Juin 2000

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LA PARABOLE DES 3 VOLS

Livrer le courrier était la devise de ces hommes battus par les vents et les mers, livrés à la boussole et à la débrouille. Harnachés à la conviction aéropostale et chevaleresque de faire passer la ligne, coûte-quecoûte, ils peuplaient cet idéal de leurs traits de génie. Voler était d’abord une dignité, un savoir-faire aristocratique. La ligne et le trait : dans les airs ou sur le papier, à travers le plan du vol ou du roman, à l’aube du mythe ou dans la trajectoire des pionniers de l’Aéropostale, c’est un semblable dessein qui habite la quête inlassable de l’Homme : tracer sa vie, aussi droite que possible, tel le funambule sur sa corde, tel aussi le patient jardinier au pied de sa treille… tel enfin l’architecte, dans l’équilibre de ses proportions, dans la logique de ses perspectives ! L’être humain - ce non-volant qui n’a de cesse de détacher la corde qui le relie à sa pesanteur – rêve de figures libres. Envol vers la lumière, remontée du fleuve vers sa source… L’être humain, locataire de son existence, est, dans le court passe-temps de sa vie, un passant fugace, un transitaire, un passager. À l’aspiration d’échappée libre qui sans cesse le taraude, le cockpit pressurisé d’un avion de ligne représente une bien maigre consolation, un sésame bien imparfait, pour le conduire vers une destination. Car chaque passager de la vie a sa destination, son cap et sa bonne espérance. Pourtant, dans cette éternelle histoire, peu ont l’endurance et l’audace du pilotage. Le mot pilote, de l’italien piloto est probablement issu du grec byzantin pedotês, pedon, qui veut dire : gouvernail. Qu’est-ce qu’un gouvernail, sinon le moyen de gouverner sa vie ? Connaître pour seul soif de conquête l’empire que l’on peut avoir sur soi-même. C’est à cet empire que convient les 3 héros de la parabole des 3 vols...

Herveline DELHUMEAU : l’entrée du labyrinthe (l’heure étrange)

Extrait audio 1 © PC TRANSARTIS – Juin 2000

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LA PARABOLE DES 3 VOLS

La parabole des trois vols M’alléger, me dépouiller… ta main qui me conduit, ce froissement de plumes, cette odeur de suif, ces battements qu’il me faut apprendre, encore, encore et encore, t’imiter, m’immiscer dans cette seconde peau, te suivre, te suivre les yeux fermés. M’absoudre, me dissoudre, m’envoler, enfin… Dès le commencement, je volai. Toute ma vie j’ai cherché à m’envoler, à m’alléger… Je ne me souviens pas d’un jour où je n’aie battu des ailes pour me déployer. Une force incontrôlable pour échapper à la gravité du monde qui, dès l’instant de mon premier cri, ne me fut que contrainte et embarras. J’ai toujours volé. Dans le ventre de ma mère : autant qu’il m’en souvienne, sans aucun membre, sans tronc, sans organe, sans voix, sans souffle, moi qui n’étais rien, je volais déjà. Immergé dans l’opacité sphérique de la membrane, je devenais battement, battements d’homme au cœur de tous les hommes avec, autour de moi, pour unique certitude la sensation intarissable d’une pulsation vers le jour. Ô foyer incandescent, ô mère, je Herveline DELHUMEAU : l’éclosion volais entre tes murs délicieusement fluides, comme une chenille rampante dans un jardin clément. Extirpé de mes chrysalides je fus peu à peu poussé vers l’attraction fatale de la pesanteur. Sans cap et selon une navigation toute intérieure, je rompis la suave torpeur, pour gagner, impatiente éclosion, l’aube de mon envol, arraché du néant, hissant mes voiles par toute la poussée de mon être cellulaire, m’enhardissant à briser, à faire éclater, éclore une volonté de moi qui se doit à l’espace. De force je fus arraché du royaume, exclu de sa torpeur liquide et une lumière aveuglante que je n’avais pas demandé me fut offerte : j’appris qu’elle serait mon existence et ma prison. A elle, j’advins sans apprentissage, sans plan de vol. Vague expulsée des ténèbres par des mains gantées et fermes, il me fut arraché un cri et je vis ton visage, ô mère délabrée, mère d’écume et de ronces, ivresse océane ourlée de naufrages et d’horizons neufs.

Extrait audio 2

© PC TRANSARTIS – Juin 2000

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LA PARABOLE DES 3 VOLS

Première parabole Lorsque je vins au monde, mon sculpteur de père, architecte reconnu bien au-delà de Thèbes par son ingéniosité, était sollicité dans toutes les sphères du royaume : son savoir-faire, toujours capable de trouver des solutions opportunes et son sens de l’improvisation lui procurait l’admiration des créateurs, la confiance des décideurs. Ses réalisations surprenaient une populace étonnée par leur originalité. Contesté pour ses choix audacieux mais envié pour son art d’user subtilement du fil des contacts politiques, il était devenu riche et craint par tous. Parmi mes frères et sœurs j’étais le cadet, celui que l’on n’attend plus. Continûment absent de notre maison pendant mon enfance, mon père conçut pour moi des projets que mon peu d’attrait pour les études vint vite décevoir. Ma mère, puisant dans l’isolement où la tenait mon père, m’encourageait dans les rêveries et je devins pour tous une sorte d’émerveillé sans ambition, un simple d’esprit en dehors du monde réel, un artiste qui ne pensait qu’à s’amuser et à voler. Mon père, à la demande de la cour, fut engagé sous le sceau du plus grand secret dans la construction d’un domaine infranchissable en plein cœur du désert, dont on dit qu’il pourrait servir à dissimuler des actes inavouables.

Thésée et le Minotaure dans le labyrinthe, ème mosaïque datant du 4 siècle avant J.-C.

Peu après son achèvement mon père, ayant sans doute appris durant ces longues années de collaboration avec les corps de l’état des choses qu’il n’eût point dû connaître, fut accusé d’avoir trempé dans un scandale - qui éclaboussait en ce temps-là des dignitaires du royaume - , et dut s’enfuir, laissant dans l’opprobre toute sa famille. Me retrouvant seul, ma mère ayant perdu peu à peu la raison, je dus prendre mon destin par la main et me mis à concevoir de venger l’honneur souillé de mon père, au risque d’avoir à entrer de plein pied dans ce monde qui, jusque-là, m’indifférait. L’ inexpérience, parfois, peut être un atout précieux. Tous ignorant mon lien paternel et celui-ci m’ayant tenu éloigné de tout, je pus sans entrave user de mon talent à plaire et à séduire et c’est ainsi que je fis mes premiers pas dans la bonne société. © PC TRANSARTIS – Juin 2000

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Mon joli minois, coloré par des années de vie en plein air, fut mon laisser passer auprès d’épouses négligées qui trouvèrent à ma fréquentation ce grain de fantaisie et de sexe qui manquait à leur bonne fortune : elles se firent les pieuses et fidèles porte-parole de ma cause auprès de leurs conjoints, bienheureux de me fournir une attention si modeste au prix d’une quiétude toujours préservée. D’emblée, bien que tout m’apparaisse morne et fade, je me faisais voir partout où il fallait que je sois. Mon impertinence et ma naïveté semblait amuser cette assistance repue. Un à un je me mis à gravir les échelons que m’offrait l’échelle dorée des salons et il me fallut peu de temps pour accéder à ce qu’on appelle une position. En être ou ne pas en être était la devise de ce petit monde et, par ma frivolité teintée d’érotisme, je devins pour tous ces nantis une pâte facile à modeler. La règle était claire : adoubé par les connivences, tenu par le verni des apparences, le nouveau venu se fond dans le champ de blé où aucun épi ne doit jamais dépasser, il devient un citoyen lisse au cœur d’une cité de nantis où rien de ce qui réussit ne doit jamais affleurer. Grâce à de bonnes disposition, peu à peu on m’intéressa dans certaines affaires, au prix de ma discrétion… Habile dans les rôles en costumes, fécond dans les joutes d’éloquence que m’offrais les scènes de cette comédie, on me confia bientôt des responsabilités. Dans cette république de l’esprit, parmi le cortège bariolé des courtisans, des notables envisagèrent même ma candidatures à des postes honorifiques. Du sang neuf, du sang neuf, réclamaient-ils. Ainsi devins-je adulé pour ma futilité, comme mon père avant moi l’avait été pour son savoir immense. Parfois, dans un monde assoiffé de biens superficiels et de confort matériel, des causes au départ opposées créent-t-elles de semblables effets.

Extrait audio 3 Des années passèrent, engourdies par les privilèges, la reconnaissance les attraits du confort. On me sollicitait aux bonnes tables comme une curiosité, on goûtait mes manières d’électron libre et même mes fautes de goût m’étaient pardonnées. Joignant le futile à l’agréable, le goût de la provocation avec celui du jeu, je faisais mes provisions dans les draps des dames qui se repassaient mon adresse comme un sésame pour certaines ardeurs, que leurs époux banquiers, professeurs, tribuns et pasteurs n’avaient plus le temps ni l’envie de leur prodiguer. Je voyageais de plus en plus, invité à présenter ma pauvre récolte pour des conférences, où mon aisance laissait supposer un savoir ancestral, mystérieux, à des bourgeois ravis pourtant de ne pas en être ébranlés. Touche à tout et superficiel, il se trouvait malgré tout des esprits rationnels pour me juger intelligent, devinant des arcanes secrets derrière mes actes et mes propos. Pour cette faculté de plaire, on me craignait aussi : je fus, comme il se doit, peu à peu détesté par les jaloux, écarté par les envieux, puis lentement évacué par le haut vers des fonctions méritoires dévolues par des aréopages prestigieux. Embaumé, anesthésié, moi le volant non identifié j’étais devenu le comparse du crime d’ennui, l’installé, le demeurant, l’immobile. De toutes ces années passées à plaire et à convenir, il ne m’était rien advenu qui ne me haussât, ni ne me donnât quelqu’altitude et, toujours en moi, inassouvi, inviolé, régnait ce sourd désir de m’échapper, de m’envoler, de me dépouiller… © PC TRANSARTIS – Juin 2000

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LA PARABOLE DES 3 VOLS

Avant qu’il ne soit trop tard, je commençai à casser mon jouet : me rendant détestable par mon ironie, me désorbitant des planètes bien pensantes, me désancrant des ports de bon aloi, je me mis à donner des arbitrages et des avis qui n’allaient plus dans le sens du vent. En me dégageant des cercles, je finis par m’y faire oublier. N’étant plus ni en cour ni en odeur de sainteté, je pus m’enfuir loin de la cité. A quoi bon se mêler des affaires du royaume, d’attiser ainsi les foudres de Minos, de tout ces politiques harnachés d’ambitions personnelles et électoralistes. Si cela n’avait tenu qu’à moi, je serais resté bien sagement dans mon jardin de jeux et de plaisirs, mais mon père semblait n’avoir de goût que pour le génie, pour les dédales de l’esprit, les connexions d’intérêts et de stratégies, les stratagèmes à découdre. Il voulait être dieu dans un monde où, selon moi, il n’y a d’espoir que pour les papillons et les chasseurs de nuages. Me soustrayant aux officines, j’avais jadis tenté des battements d’ailes, des vols improbables devenus vite intérieurs, rien qui ne puisse vraiment me dépesantir de moi-même et du monde une fois pour toute. Je devins si sobre, si restreint en ambition n’étant plus présent qu’au parfum des roses, aux cycles des saisons. Là, je me mis à rencontrer des hommes en rebellions, retirés du monde, des résistants qui vivaient de peu. Il me sembla que commençait enfin ma vraie initiation à la vie, mon apprentissage. Comme mon père avant moi par son intelligence et sa ruse, j’acquis par mon assiduité à l’apprentissage des choses essentielles une maîtrise, dont je n’eusse jamais imaginé être capable auparavant. Arrivé au comble d’une sorte de plénitude rustique, je dus admettre que cette satiété simple ne me comblait toujours pas. En transférant mon bagage d’un groupe à un autre, en rompant avec des codes insipides pour m’assujettir à d’autres règles de vie, ne m’étais-je pas trompé de chemin ? N’avais-je pas renoncé à des contraintes bourgeoises pour d’autres tout aussi pesantes ? Sans vraiment m’en être aperçu, je me trouvais dans la force de l’âge sans encore avoir réussi à vraiment me déployer. Il me fallait voler de mes propres ailes, redevenir le commençant, l’enfant inhabité du monde, mais peuplé de songes.

Extrait audio 4 *** Arriva ce jour où, malgré tout, j’eus le désir de revoir mon père une dernière fois. Fort de mon expérience, il me semblait que je pourrai enfin parler d’égal à égal avec lui. Quelques visiteurs passant par ma retraite m’avaient appris qu’il s’était remis à la sculpture et que ses statues semblaient posséder des regards humains… Délaissant ma petite communauté, je me mis à sa recherche et finit par retrouver sa trace : après des années de turpitudes et de désoeuvrement, le gouvernement l’avait rattrapé et fait enfermer dans une aile du bunker qu’il avait jadis échafaudé pour le roi. Un vieux gardien lui apportait chaque jour sa pitance. En le soudoyant, je finis par pouvoir accéder à mon père. Il n’était plus que l’ombre de lui-même, mais ces yeux pétillaient toujours : cachée derrière le socle d’une statue, il me montra une armature qu’il s’était confectionnée supportant des ailes jointes par de la suie. Et me désignant le ciel par-dessus les hauts murs, il m’assura qu’il avait trouvé là le moyen de s’échapper par les airs. © PC TRANSARTIS – Juin 2000

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LA PARABOLE DES 3 VOLS

Je lui dis mon envie de pouvoir l’accompagner sur ce chemin. Nous convînmes d’un stratagème : je me débrouillerai pour me faire voir en sa compagnie. Le gouvernement craignant que je sois en possession de ses précieux secrets d’état me ferai arrêter. J’aurai droit à un procès bâclé, puis on m’enfermerai à coup sûr avec lui dans cette forteresse infranchissable. Ainsi fut dit, ainsi fut fait : et les choses se passèrent exactement comme mon père l’avait prévu. Après une arrestation mouvementée, puis des mois d’arguties sans fin, un simulacre de procès eut lieu et je me retrouvai enfermé avec lui dans le bunker. Moi qui m’était employé toute ma vie à préserver ma liberté, voilà je me retrouvais emprisonné… pour pouvoir voler ! La confection et l’amélioration du système imaginé par mon père nous prit un temps infini : tant d’aléas matériel, tant de déconvenues, tant de meurtrissures venaient sans cesse contrecarrer notre plan. Mais j’aimais d’autant plus ce père qui me contraignais cette fois, par la seule force de la pensée, à conquérir dans la contrainte une liberté que je croyais avoir possédée jadis dans l’aisance et la productivité. Vint enfin le jour de notre vol, de notre unique envol. Il n’y avait pas de droit à l’erreur, tout devait être parfait à la première tentative. Dédale m’avait instruit de ses derniers conseils : suis toujours la voie moyenne (medio-critas), ne monte pas trop haut, tu pourrais brûler tes ailes et trop bas, tu pourrais t’échouer. Je te montrerai l’exemple : ne me quitte jamais des yeux ! Je ne raconterai pas ce que furent nos nombreuses tentatives pour pouvoir nous hisser sur le promontoire. Là-aussi, mon père avait tout prévu et nous finîmes par nous retrouver juchés sur l’arête d’un des murs, prêts à nous envoler, par la grâce d’un vent favorable. Il finit par venir vers le matin du troisième jour. Alors nous agitâmes nos harnachements d’ailes, lentement puis de plus en plus vite. Enfin, nous nous jetâmes dans le vide et je fermais les yeux. Une étrange ivresse s’empara de moi alors que, miraculeusement, notre ascension commençait. La voix de mon père, qui s’élevait dans le ciel juste au-dessus de moi, résonnait encore, mais déjà je l’oubliais. Quelque chose me poussait irrésistiblement à monter, à monter encore plus haut, par cercles successifs, et je finis par dépasser mon père, que je voyais s’éloigner. Je ne sais pourquoi : je devais désobéir, ne pas suivre la consigne, je devais m’échapper, en finir avec le raisonnable.

Petrus-Paulus RUBENS (1577-1640) : La Chute D’Icare, 1636 © PC TRANSARTIS – Juin 2000

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Hendrik GOLTZIUS (1558-1617) : Les disgrâciés – Icare

Auguste RODIN (1840-1917) : Le vol d’Icare, dessin

Marc CHAGALL (1887-1985) : La Chute D’Icare, 1975

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LA PARABOLE DES 3 VOLS (Voix de Jean Cocteau)

Fil qui me guidait Tu me quittes Tu ne me laisses que du vide Propre à confondre les couloirs méandreux du labyrinthe Où j’espère, autant que je crains, l’ombre des cornes bâtardes Je t’aimais fil d’une Ariane abandonnant davantage qu’abandonnée Ô pelotes Que nombreux sans fin nous crûmes Et qui soudainement me privent, Sans père, sans cire, sans plumes, D’une espérance de vol Au loin j’écoute que meuglent, Amplifiés par les échos, Le fils bestial de la reine Muse, Ariane, archers divins, C’est trop cher payer cet échange D’un vieux vin contre un jeune vin Si je m’aperçois être L’urne funéraire du Taciturne Que pour servir je suis né Si je n’ose en moi descendre Pour n’y trouver que des cendres Si de tous abandonné Le sort versatile m’oppose Un dos dédaigneux de dormeur Et si mon Requiem je signe Avec la plume d’un cygne Qui ne chante que si il meurt Requiem (extrait-1962)

Extrait audio 5 © PC TRANSARTIS – Juin 2000

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Seconde parabole En plein ciel. J’y suis, j’y reste. J’y demeurerai, même après cette foutue nuit de malaise. Quelle jour sommes-nous ? Déjà le trente-et-un, seulement le trente-et-un ! Pourquoi ai-je tellement froid en plein mois de juillet ? C’est ma boussole qui chavire, j’ai les ailerons en capilotade. Avec cette foutue migraine au front, et ces douleurs partout – saloperie de rhumatisme ! - j’ai l’impression d’avoir traversé un couloir sans fin transpercé d’épées, comme le vieux chevalier Acklin de mon enfance à Saint-Maurice, lorsque nous courions du fond du jardin vers la maison de nos parents avec mes frères et sœurs. De toutes nos forces nous slalomions entre les premières gouttes de pluie. Maintenant, engoncé dans cette combinaison qui m’enserre, je ne puis presque plus respirer. D’ailleurs, même à terre, je ne pourrais plus marcher vite. Tout m’essouffle : vieille carcasse pleine de cambouis, essorée, ratiboisée, agrippée comme à une bouée après naufrage aux commandes pourries de ce zinc, exécuteur machinal d’ordres sans intérêt, voilà ce que je suis devenu ! Tout à l’heure, il était près de cinq heures du matin – cinq heures moins Icare comme dirait Johnny, mon jeune voisin de chambrée, qui ronfle à fendre l’âme – j’ai enfin achevé ma lettre au Général. Elle m’en a coûté, celle-là de la sueur de nicotine. Me voilà comme un adolescent attardé, trempant encore ma plume dans le vitriol de la révolte devant l’abrutissement généralisé, la termitière universelle. À quoi bon ? À quoi cela sert-il de vouloir le bien d’une humanité qui en manque tellement ? Avant, ai-je dormi : un peu, beaucoup ? Je me souviens de l’odeur âcre des cigarettes dans le cendrier, ce goût amer dans la bouche que déteste en moi Consuelo. Grounded, interdit de vol , l’aéropostier ! C’est comme cela qu’ils disent en bas, dans l’administration, pour ceux qu’ils mettent à pied, pour ceux qu’ils réduisent au sol ! Trop vieux pour voler, trop usé par les campagnes, les missions, tous ces putains de déserts, la Cordillères, cap Juby. Il faut l’écarter, le protéger de lui-même, mon commandant, pas de has been avant le débarquement… Pourtant, quarante-quatre ans aux prunes, ça ne fait pas beaucoup de ballets aériens ! Désormais juste bon pour des reconnaissances photographiques, le vieux ! Reconnaissance, le joli mot… Je m’en fous de leur « reconnaissance ». J’ai livré mon courrier, un point c’est tout. J’ai fait la ligne avec l’Archange, avec les camarades, avec Dédé le rude. J’ai tenu bon, j’ai donné un sens à ma vie, j’ai tenu la ligne. For mon rang et ma clope, c’est bien la seule chose à laquelle je tienne encore : une plume, un stylo, ma belle ancre de nuits blanches, mon griffeur de labours, ma jongleuse de signes. Je n’ai jamais noirci ma page qu’avec le sang mêlés des colombes et des aigles, des arpenteurs de songerie avec celui des des funambules.

Extrait audio 6

© PC TRANSARTIS – Juin 2000

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LA PARABOLE DES 3 VOLS

Dans ma carlingue, j’ai avec moi une rose, un vieux renard, du Mozart médusé, du courrier en retard griffé dans la sève de l’arbre, des mots, encore des mots pour essayer à nouveau d’ensemencer la terre des hommes, à tracer de nouvelles cartes, à brosser de vieux uniformes avec le crin des utopies. Pour couvrir les bruits de mon arche de Noé volante, j’ai obéi aux ordres, j’ai mis en joue ma mitraillette et suis prêt à tirer sur un ennemi très proche, semblable à moi, de jouer mon rôle de défenseur, de patriote dans un jeu qui ne m’intéresse plus. Il a raison, mon commandant : que je sois fier de n’être plus qu’un figurant dans cette foutaise militaire et guerrière ! Il m’a convoqué tout à l’heure à mon retour de vol : pour m’annoncer quoi ? Mon interdiction définitive de voler, ou va-t-il me confier un de ces secrets militaires qui vous oblige ensuite à demeurer en retrait pour ne pas risquer d’être capturer par l’ennemi ? Foutaise d’état-major. M’alléger, me dépouiller, devenir oiseau avare… J’ai froid et je me sens démuni. Démuni de raison de vivre, d’amour. Bon dieu ! Mon dernier baiser de femme remonte à tellement loin : je suis en quarantaine de caresses ! Elle avait dans les yeux ces brûlures de volupté que j’ai tant aimés chez ma Consuelo, insolent foyer d’ardeur au plaisir qui couve sous la cendre et que seules savent attiser les femmes méditerranéennes. C’était à notre arrivée ici après la Sardaigne, je crois, un soir à Borgo, nous avons bu de la bière et du vin corse. Il y avait cette rumeur de désir qui faisait palpiter son corsage, moi oublier les bruits de moteur et par-dessus tout la mer, en nous, autour de nous, avec nous. Tonio, elle m’a appelé comme ça, je crois, petit Tony truand, petit prince charmant ! Moi, si raviné, si parcheminé, si chauve, si désenchanté ! Et puis le baiser, les autres baisers, ses effluves épicés qui me nouent et nous lient, ce vide , ce foutu vide pendant l’amour, qui m’oppresse et heurte sans cesse ! Finalement nous avons baisé comme on se tient chaud : pour ne pas être tout à fait seuls, avec ce ciel de carnage et de bombes menaçant autour de nous. Ah ! petite corsaire, tu me manques, comme me manquent, Consuelo, Louise, Rachel, et toi, maman, à qui je dois écrire encore avant… Avant quoi ? avant quand ? La der des der, on y croyait à Montparnasse en dix-huit. Et moi, dans cette caserne de Corse, à l’aube de ce jour où je dois déposer les armes, rendre mon tablier, je veux la fumer, la consumer jusqu’à l’ultime bouffée, ma gitane bariolée, ma brune de venin, ma dope d’existence : j’en ai pour toujours les doigts perclus de nicotine, d’essaims de dunes. Un instant seulement, j’aurais aimé vivre à l’incandescence, au moment du vitrail qui n’est pas encore transparence à la lumière. J’aimerais me prosterner avant la cathédrale : renaître encore et encore. Puis me dissoudre dans l’azur… J’ai fini votre lettre, mon Général, ce matin, avant d’entreprendre ce vol, ce dernier vol, je la jette à la mer, peut-être vous parviendra-t-elle après que… que je sois… avant que… Ne vous formalisez pas, mon Général, mon désespoir n’est pas contagieux : vos troupes iront, aguerries, au-devant de l’ennemi, libéreront le territoire encore occupé, votre résistance saura devenir ciment de vos assises, ferment de votre règne : la France, exsangue et salie, a besoin de vous, de votre belle figure de proue lorraine, comme Jehanne la pucelle. Elle a soif, la France, l’Europe, la pauvre planète, citadelle humaine coulée dans l’enfer bétonné, de votre phare posé sur la falaise abrupte du monde, de votre poigne franche arrachant à la terre ses muscles d’espoir : « seul l’esprit, si il souffle sur la glaise, peut créer l’homme ». © PC TRANSARTIS – Juin 2000

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LA PARABOLE DES 3 VOLS

La mission, mon Général, la mission ! Voilà pourquoi, malgré l’acédie qui me ronge, ce matin encore j’ai gagné le mess, j’ai noué mes liens et partagé le pain avec les jeunes camarades, puis demandé à l’un deux de m’aider à revêtir ma combinaison de pilote de guerre – désormais si lourde, si pesante – puis j’ai gagné le terrain et la piste où m’attend mon avion, j’ai entrepris de faire, après toutes ces lignes tracées de nuit, les mêmes gestes dans l’arc du jour. Gestes d’artisan, conquis et appris sur le mécano, le tarmac, et puis toutes mes bécanes : le 1er Simoun, aux initiales magiques A.N.R.Y. qui portaient déjà le début d’Antoine et la fin de Saint Exupéry, le P.38, le Lightning, mais surtout mes vieilles machines de Latécoère ouvertes aux tempêtes. En cette compagnie, j’ai acquis l’amour de l’effort pour une cause partagée, le goût de la discipline librement consentie dans la troupe auprès des compagnons. Je crois jusque ici avoir toujours suivi le code de cette chevalerie et m’être réjoui de sa forte discipline. Aujourd’hui cependant, au cœur de l’été rouge et flamboyant, pour la première fois, je me suis écarté de la route, j’ai dévié de la trajectoire. J’assume cet écart de conduite. Moi, l’écrivain volant, l’aviateur-poète, je me sens désormais dérouté, hors des sentiers battus. *** Ca y est, je vole de nouveau ! Depuis un bon bout de temps déjà, je vole. Loin des bureaucrates, audessus de la mêlée. J’ai atteint mon objectif vers Annecy, fait mes repérages photographiques, puis, hors du plan prévu, j’ai lentement viré de cap et me suis orienté vers Saint-Maurice où réside le jardin de mon enfance. Aussi minuscule et dérisoire soit-il au-dessous de moi en cet instant, il est immense dans mon cœur : malgré sa clôture, écrin de nos jeux, n’était-il pas la clé A.de A.de Saint Exupéry (1900(1900 -1944) qui révèle aux yeux neufs le monde essentiel ? Corse,1944, photo H. Philipps Dans cet empire, illustré des cartes imaginaires de notre atlas, nous hissions nos pavois, nous gréions nos voiles, nous marchions nos routes, libres, émerveillés. Rien de naïf dans tout cela : nous étions dans la lignée de l’émotion, aristocratie de l’âme. Oh ! Qu’on me laisse, une dernière fois, survoler mon enfance, voler de mes propres ailes, lâcher du lest, me délester, piquer, me dissoudre à tire d’ailes, m’anéantir dans le spectacle ravissant de l’innocence. Qu’on me laisse flotter, décoller vraiment, hors de portée des radars, des tours de contrôles, loin des terrains, des mécaniciens, hors des pistes, entre les dunes où pleure mon prince. Qu’on me laisse achever ma courbe comme je l’entends, Ma vie ne tient qu’en une phrase achevée par des points de suspension… © PC TRANSARTIS – Juin 2000

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LA PARABOLE DES 3 VOLS

Mon Général, le jour depuis longtemps s’est levé et je suis encore dans les ténèbres. Je ferme les yeux, je ferme les yeux…. Un bruit d’avion, loin derrière moi, je vire, je pique vers le sud. Me poursuit-il ? Puis-je le semer ? Ce verbe semer qu’on emploie pour la graine et aussi pour la fuite ! Semer, mais pourquoi faire ; poursuivre, mais au nom de quoi ? Bientôt la mer, je la sens, je le veux. Opter pour la lumière aveuglante au-dessus des flots ou sombrer corps et âme… La côte se rapproche, le bel azur du havre d’Agay, et ce petit air de flûte au château de Fonscolombe qui, à cet instant, envahit l’habitacle. Dehors, la grêle. Impacts dans mon fuselage, début d’incendie. Plus bas, tirs de DCA. Le voilà-t-il donc le fameux rendez-vous tant de fois reporté ? Heureux mortel : embrasé par le feu avant le baptême de l’eau, s’envoyant en l’air au confins de sa terre, ayant pour linceul le lit polygame des quatre éléments réunis. Je réclame maintenant cet étendard jeté sur ma croix, je désire cette chute, le droit à la défaite, ce cockpit comme linceul, je me laisse gagner par l’ivresse de la dissolution, de la dislocation. Je me dresse sur le bord gracieux du précipice….

Extrait audio 7

Tour du monde en ballon 19 jours, 21 heures 47 minutes soit 45'755 kms (sans escale). Le 21 mars 1999 à 06h00 GMT atterrissage à proximité de l’oasis de Mut (DAKHLA) - Egypte (désert blanc) de BREITLING ORBITER 3 Equipage: Bertrand PICCARD & Brian JONES

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LA PARABOLE DES 3 VOLS

Troisième parabole

- On l’a fait, doc, on l’a fait, on est les meilleurs !… La joie de Brian, bondissant et projetant en hurlant comme un jeune chiot fou de grandes brassées de sable dans l’espace alentour, met des larmes sur le beau visage de Bertrand, un peu groggy par l’éblouissement de la lumière matinale dans le désert où ils viennent d’atterrir à 6 heures GMT ce 21 mars. Abasourdi aussi par la sublime précision des courants qui, portant ici leur navigation ultime au cœur du désert d’Egypte près de l’oasis de MUT - nom de la déesse mère symbole de l’air, épouse d’Amun, le dieu invisible - a fertilisé cette victoire à l’aube de l’équinoxe de printemps. Bertrand pleure de ce bonheur qui luit à sa place dans le désert. Arraché à cette contemplation par les sonneries incessantes des téléphones portables et les cris enfantins et hystériques de son coéquipier anglo-saxon, il tente dans sa tête de freiner le galop des chiffres qui se bousculent à lui rappeler, après 19 jours, 21 heures, 47minutes et 45'755 kilomètres au tour de la terre, qu’ils viennent de battre tous les records de durée et de distance de vol en ballon sans escale. - Doc, on l’a fait, on l’a fait…, tu te rends compte, doc, c’est fou ! Bertrand, dans sa combinaison argentée, pleure toujours. Appuyé à la nacelle, regardant la toile maintenant retombée sur le sable, où les noms flamboyants de leur vaisseau et du sponsor horloger y paraissent aussi dérisoires que des lettres mortes, il voudrait chanter dans cette paix incroyable, crier sa joie comme au premier jour , mais à cet instant, rien ne sort de sa gorge. Derrière lui, du fond de la cabine qui fut leur sarcophage technologique, les voix de l’équipe au sol, qui les guidèrent jour après jour et résolurent tant de problèmes quotidiens, harcèlent la radio de bord de leur voix mêlées : succès incroyable… coup fabuleux… Brian, Bertrand, tous les medias se battent pour le scoop de votre première interview… Ils veulent les deux héros en direct au journal de 20h.… le Président viendra en personne vous accueillir… vous êtes à la une de Paris Match… les enfants, on a déjà des propositions pour un autre deal… restez cools les mecs…champagne, super, génial… Les mots, sortis de la bulle métallique, résonnent dans l’étendue indifférente comme au fond d’une forêt un feu d’artifice lointain ne saurait effrayer les biches qui paissent avant l’amour. - On n’s’est pas dégonflé, on l’a fait…, trépigne Brian en dansant devant lui. Mais Bertrand n’entend pas, rien de tout cela ne pénètre vraiment. Il pense à toutes les formules magiques, métaphores dont il a usé jusqu’à la corde dans son activité de psychothérapeute : quand le vent souffle dans le sens de ton chemin », ne pas se rassurer avec des certitudes imaginaires, mais avancer vers l’inconnu, découvrir ses propres ressources intérieures, lâcher les routines et les automatismes, faire des loopings en aile delta pour se recentrer. Il revoit le vers de Kipling à l’entrée de son cabinet : le triomphe et le désastre sont des imposteurs… Le grand rêve à la Jules Verne : tout cela est vrai, il le pense, il l’a voulu, mais à ce moment où la trajectoire est suspendue, l’aventure immobilisée, ici près de l’oasis de la déesse mère, toutes ces phrases, ces sentences sonnent creux. © PC TRANSARTIS – Juin 2000

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LA PARABOLE DES 3 VOLS

Il y a cette respirable sensation que l’essentiel est invisible pour les yeux, qu’il existe autre chose qui porte trace de ce vol. Il devine à l’horizon, comme à travers un mirage, un autre aérostat hissé vers un vitrail au cœur du désert, une sorte de cathédrale à bâtir née du sable… Et dans cet instant suspendu, les bruits émis par la radio se confondent au fond de lui dans une sorte de symphonie de voix et de cognées, outils de tâcherons emplissant le chantier de dunes des battements d’ailes de leur labeur. La main invisible, si fortement ressentie au plus haut du vol, dont il n’a osé parler ni à Brian ni à personne, cette main qui l’a fait sourire, cette improbable caresse, il faudra bien pourtant qu’il se décide à en parler. Mais peut-on encore dire ces choses-là dans ce monde posé sur la poudrière des clans, écartelé entre les bastions avachis par l’argent et les tribus dévastées par la misère ? Y a-t-il encore place pour cette main dégantée dans le fleuve nauséabond et glauque du Gange cathodique où, entre deux ablutions le repu d’occident, pèlerin immergé jusqu’au cou, s’enfonce corps et biens ?

Extrait Extrait audio 8 Il regarde ce ballon flasque qui fut pourtant son solide et fier destrier dans les jets streams, qui jamais ne flancha, malgré les gels, les stalactites accrochés à l’enveloppe et cassés à la hache au-dessus du Sahara, les brûleurs qu’il fallait rallumer toutes les 16 secondes sous peine que le gaz vaporisé dans l’enveloppe explosât, les veilles alternées de huit heures pour le copilotage dans des journées qui, par la force de la progression vers l’est, ne duraient que vingt heures… Il y voit, à cette heure matinale, une image pathétique et érotique de toute leur quête, de leurs luttes face aux bureaucraties, aux inerties, aux fuites de carburant qui condamnèrent la mission du premier Orbiter, aux obstacles politiques qui obligèrent Orbiter II à se poser en Birmanie, dans l’impossibilité d’avoir pu obtenir à temps les autorisations pour survoler la Chine… Sans doute, parce qu’ils devraient faire leur voyage porté vers l’Orient, fallait-il attendre qu’une troisième marche puisse être gravie : les nombres sont des signes qui nous livrent un peu de certitude, mais qui sait l’art subtil de les déchiffrer ? Entrer dans l’histoire par la porte du printemps ordonne l’humilité et l’arc tendu par l’effort. Bertrand, à ce moment précis où tout en lui exulte, veut contempler, écouter. Il sait qu’à cette discipline il faut la clôture, que s’imposent les méditatifs, ou le grand vol de l’aventure, dans quoi le pollen fécondant puisse circuler. Essuyant ses joues humides, Bertrand vit une certitude furtive, comme le passage d’un renard dans le désert : impression d’avoir prolongé un geste issu d’une chorégraphie ancienne, d’avoir répondu au même instinctif appel, comme avant lui son père Jacques et son grand-père Auguste électrons libres, non moulés dans le plâtre des sérails, savanturiers touchent à tout – impression de résonner des vibrations d’une chaîne immémoriale où Dédale, Icare, Leonardo da Vinci ou Antoine de Saint Exupéry, tant d’autres encore, utopistes, architectes de songerie, ont noué leur chant d’existence. Que ce désert soit devenu l’écrin scellant ces secrets au terme du parcours oblige celui qui l’a vécu et Bertrand sait désormais qu’il accordera sa main aux épousailles du vent.

Extrait audio 9 - Bertrand, eh Bertrand, secoue-toi, ils vont bientôt arriver, ça va faire un Trafalgar dans ce foutu désert, ô God, faut pas se dégonfler… © PC TRANSARTIS – Juin 2000

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LA PARABOLE DES 3 VOLS

Se dégonfler ? Pas le genre de sa famille, indigne d’un aérostier : il faut tenir le cap, coûte que coûte tenir la ligne, livrer… mais livrer quoi ? Bertrand s’est baissé vers le sol pour ramasser une des cordes qui soutenait le ballon. Avec ce fil, renouer avec son père qui descendit avec son mésoscaphe dans les abysses des Mariannes où nul être humain n’était encore allé, qui dut ensuite faire du grand tourisme sous-marin pour les bourgeois mangeurs de filets de perche du lac Léman. Avec ce fil remonter auprès de son grand-père stratosphérique pour étudier les rayons cosmiques et voir les premiers, dans l’émerveillement, la courbure de la Terre. Avec ce fil, reprendre la trace du labyrinthe abandonné par Thésée, marcher vers l’oasis de Dakhlah parmi les falaises roses et le bruit des saqiyas, roues à eau en bois de palmes tirées par les bœufs, irriguant les réceptacles d’argile. Avec ce fil, gagner avant les longs couloirs glacés, le lac fertile où s’abreuvaient éléphants, buffles et autruches. Avec le fil, entrer dans Mut de la déesse thébaine, dans le dédale des ruelles dissimulant la mosquée Ayyubid. Avec le fil, se hisser sur la madrassa et attendre dans l’ardeur du crépuscule embrasé la métamorphose vers Isis de la déesse-mère. Avec le fil, si loin pourtant de son pays où prospèrent les assurances reines et les divas bancaires, de sa patrie où se cultive l’art des prévisions et du risque calculé, où le mot fantaisie ne qualifie jamais qu’un point vestimentaire, de ce pays qui n’aime pas ce qui dépasse mais qui, sans doute, fera de lui demain un héros, avec ce fil il va devoir composer une partition lisible par tous. - Eh,doc ! ta femme au bout du fil, tes gosses, c’est la fête là-bas, doc !… Finir en statue dans un square souillée par les pigeons, trôner en buste dans des corridors d’académies, tourniquer en photographies sur les présentoirs des galeries pour touristes, régner aplati et ravi sur les couvertures luxueuses d’éditions à tirage limité dans les bibliothèques d’amateurs passionnés d’aviation. Finir en beauté, figé et embaumé par le suc des récompenses et des distinctions, momifié par les satisfécits. Si près de Louxor, cette image fait sourire Bertrand. Voilà au moins ce que Piccard l’ancien put éviter, heureux Auguste, Tournesol sourd aux honneurs et dur d’oreille devant les raisonnables, aujourd’hui faisant du patin à roulette auprès de Tintin et du capitaine Haddock pour les petits princes : tu auras, toi, des étoiles qui savent rire…

Extrait audio 10 - Voilà les hélicos, doc, ils viennent nous chercher. Godness, Toutankhamon pour un bain, un vrai bain de mousse… Délivrer, délivrer de quoi ? Bertrand, maintenant rit, rit de toutes ces dents, dans le bruit de plus en plus assourdissant des hélicoptères, et Brian rit avec lui en agitant les mains vers le ciel. Il sert très fort ce filin qui le retient à son rêve. Délivrer, délivrer de quoi ? Ou alors : délivrer un message, peut-être, comme on livre son courrier. Délivrer cette part d’ange, qui en nous, nous dépouille, nous allège, nous hisse à la grande hune de l’embarcation si frêle et si houleuse que représente chacune de nos vie : lâcher du lest, quitter son plumage, son ramage, voler de ses propres ailes… Demain, sous le crépitement des flashes, Bertrand ne lâchera pas le fil : il évoquera l’avion solaire, son nouveau projet. On parlera, bien sûr de challenge insensé, de folie mégalomane, de rêve inutile. Et puis, en riant, il parlera de la main invisible et pendant un instant, que les commentateurs interpréteront comme de la fatigue, il fermera les yeux pour tenter de recevoir l’acquiescement d’une trace dans le ciel… © PC TRANSARTIS – Juin 2000

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LA PARABOLE DES 3 VOLS

Ce soir, j’irai, si tu le veux, à ta rencontre… Ce soir, si tu le veux, je hisserai hisserai la voile…

Ce soir, J’irai, si tu le veux, aux portes de la Citadelle, pour attendre avec toi, l’aube sans réponse…

Herveline DELHUMEAU : « Le Rêve d’Icare © PC TRANSARTIS – Juin 2000

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PARABOLE DES 3 VOLS