Page 72

et notamment de drogues dures telles que la Krokodil, est très répandu dans ce pays… Et ce, même parmi des gens dont on pourrait dire qu’ils ont une vie « normale », qui sont entourés ou qui ont une famille. Les personnes qui prennent cette drogue ne sont pas forcément des sans-abris. En tout cas, c’est l’impression que j’ai eue. Et c’est exactement ce que je cherchais à montrer, tout en veillant à respecter la dignité de chacun. Mon principal challenge était de produire un travail loin des clichés sur les toxicomanes. Montrer autre chose qu’une seringue ou une injection. Comme vous pouvez l’imaginer, ces personnes ont déjà conscience de leur état et n’ont pas besoin de ça. Un jour, l’une d’elles m’a dit : « Emanuele, tu as un appareil photo, donc tu es un photographe. Moi j’ai une seringue et je suis toxicomane. C’est ma vie. » Pour elle, c’était normal. Y a-t-il eu un point de rencontre possible entre vos deux mondes ? J’ai eu une bonne connexion avec certains d’entre eux en particulier. Un lien s’était installé, si on peut dire... Quand je suis rentré en Italie après mon premier voyage, nous sommes restés en contact. Malheureusement, beaucoup d’entre eux sont morts et j’ai fini par perdre tout lien. La dernière fois que je

me suis rendu là-bas, il m’a été très difficile de retrouver la trace des survivants de la Krokodil. Après trois années, on peut dire que j’ai pratiquement perdu tout contact avec eux. Quel est votre message ? Pensez-vous que votre travail puisse permettre d’alerter les pays qui n’ont pas encore été touchés par cette drogue ? Vous savez, lorsque j’ai décidé de réaliser ce sujet, la Krokodil n’était pas encore une drogue connue. Vraiment, mon objectif était de produire un documentaire sur les ravages de ce poison et de partager mon travail à une échelle internationale dans des pays encore peu affectés. Un jour, j’ai reçu un e-mail du Brésil, une enseignante qui m’expliquait qu’elle avait montré mes photos à ses élèves pour les alerter du danger de la Krokodil, parce que dans la ville où ils habitaient, cette drogue commençait à se répandre.

Ilya, 34 ans.

138

T121  
T121  

Magazine Trajectoire N°121, hiver 2017.