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CTB Trade for development

La banane

Un fruit en sursisÂ


ÉDITEUR RESPONSABLE Carl Michiels, CTB, 147 rue Haute, 1000 Bruxelles REALISATION Izicom – www.izicom.com RÉDACTION Marie-Elisabeth Bonte Réalisation graphique Perfecto Crédit photos Shutterstock, Lionel Astruc, Agrobiotec, Port d’Anvers, KUL

© CTB, agence belge de développement, janvier 2011. Tous droits réservés. Le contenu de cette publication peut être reproduit, après autorisation de la CTB et pour autant que la source soit mentionnée. Cette publication du Trade for Development Centre ne représente pas nécessairement le point de vue de la CTB


Sommaire

Sommaire 3 Introduction 4 > Or vert

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Première partie : Une plante menacée

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> Un fruit symbole > Anvers, plaque tournante de la banane européenne > Une culture dépendante de la recherche > Interview Rony Swennen : « La biodiversité de la banane garantira la sécurité alimentaire. » > BASF : optimiser les traitements > A la recherche de valeur ajoutée > Interview Laurent Verheylesonne : « Trouver de nouveaux référencements » > Des vertes et des pas mûres > Portrait d’entreprise Agrobiotec : quand la banane relie la Belgique et le Burundi

7 12 13

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Deuxième partie : un fruit globalisé

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14 17 17 18 19

> Vecteur de développement controversé 23 > Jargon 27 > Un marché oligopolistique 28 > Une banane équatorienne sur dix 29 > Interview Joaquín Vásquez : « L’augmentation des normes entrainent des coûts pour les planteurs » 30 > C hiquita, Dole et Del Monte : le tiercé gagnant de la banane 31 > Interview Philippe Ruelle : « La réglementation européenne doit être cohérente » 33

Troisième partie : Une filière est née

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> Banane ACP contre banane dollar > Interview Alistair Smith : « Il n’y a aucune cohérence entre le discours libéral et le caractère durable » >P  as de faculté d’autorégulation > S tandards, labels, certifications > I nitiative : Agrofair et Vredeseilanden s’unissent pour le bananier sénégalais > Interview George Jaksch : « Chiquita fait peau neuve »

35 39 40 41 42 43

Conclusion 45 > Requiem pour la Cavendish

45

Sources 46 Trade for Development Centre 47 3


Introduction


introduction

Or vert Fruit fragile et périssable, la banane n’en est pas moins l’aliment de base de 400 millions d’êtres humains, méritant à ce titre le surnom d’Or Vert. Le filon a d’ailleurs été exploité dès le milieu du XIXème siècle de manière industrielle par les colons européens en Afrique et dans les Caraïbes et par les multinationales nord-américaines, en Amérique du Sud. Façonné par ces intérêts tant économiques que géopolitiques, le marché de la banane reflète plus qu’aucun autre toutes les tensions du vingtième siècle, des rapports tumultueux nord-sud aux questions actuelles sur le développement durable. Son exploitation est synonyme, sur fond d’hégémonisme nord-américain, d’agressions sur l’environnement, d’atteinte à la santé des planteurs ainsi que de surexploitation de la main-d’œuvre des pays en voie de développement. Mais elle est aussi synonyme de la naissance du syndicalisme d’Amérique latine, de l’engagement des premiers groupes tiers-mondistes, des premiers labels bios et durables accordés à un fruit. Sa commercialisation fait rejaillir les rivalités entre les USA et l’Europe, le bras de fer entre petits exploitants et groupes internationaux et l’emprise croissante de la grande distribution sur l’organisation du commerce international. Mais la banane a aussi été, grâce au travail de persuasion des ONG, l’une des premières filières à intégrer les notions du commerce équitable et à les appliquer. Courbée sous le poids de ces enjeux, la banane revêt avant tout un symbole : celui de l’économie globalisée. Un fruit résolument moderne donc, sur les performances duquel se penchent des centaines de chercheurs, mais pour lequel le terrain n’en demeure pas moins glissant. Car, alors que les derniers régimes préférentiels pour les pays des anciennes colonies européennes viennent de tomber, ce marché de cinq milliards d’euros par an est plus que jamais confronté à la concurrence. Et la compétition entre les multinationales (qui en détiennent plus de 85%) et les coopératives de petits producteurs reste virulente.

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Première partie :

Une plante menacée 6


Première partie : Une plante menacée

Un fruit symbole Les Anciens ne se trompaient pas quand ils faisaient de la banane un fruit à part. Instable et fragile pour Bouddha, incarnation de Lakshmi, déesse de la beauté pour les Hindous, arbre défendu dans le jardin d’Eden du Coran, elle peut être coquine dans l’Ancien Testament, la feuille de figuier d’Adam et Eve n’étant qu’une feuille de la variété de banane-figue ! Aujourd’hui, pulpeuse et fondante, la banane, qui se décline sous un millier de variétés dans le monde (dessert et à cuire), est riche en potassium et en sucres (90 kcal/100g). Sa teneur en hydrate de carbone, phosphore, calcium, fer et vitamines B6, C et A conforte sa valeur nutritionnelle. Autant de raisons qui ont fait de la banane un fruit au destin planétaire dont plus de cent millions de tonnes sont produites chaque année dans 150 pays. (1)

Dessert ou Plantain Alors qu’elle n’est connue quasi-exclusivement dans notre hémisphère que sous sa forme sucrée, dénommée dessert, la banane est aussi largement consommée dans ses pays de production dans sa version à cuire, généralement Pisang Awak en Asie et Plantain en Afrique centrale et de l’Ouest (150 variétés). Il existe par ailleurs des variétés de bananes d’altitude et des variétés à bière par fermentation de pulpe principalement en Afrique de l’Est (2). Dans ces pays, lorsqu’elle est destinée à la consommation locale, l’agriculture de la banane reste multivariétale et contribue à la sauvegarde de la diversité des bananiers. Cependant, la culture intensive qui assure l’approvisionnement des pays importateurs est basée sur une agriculture monovariétale de banane sucrée – objet de cet ouvrage. Toutefois, seules 15% des bananes sucrées sont vouées à l’exportation, car elles composent avec les bananes à cuire une base essentielle de l’alimentation de ces pays producteurs.

Un fruit du Nord De consommation aisée, la banane est très prisée dans les pays occidentaux où plus de 15 % de la production mondiale est exportée (14 millions sur 69 millions de tonnes au total). Elle est d’ailleurs le fruit frais le plus exporté dans le monde. Alors que la consommation annuelle de bananes dépasse les 12 kg par habitant aux USA, elle atteint à peine 8 kg au Japon, 5 kg en Chine et 3 kg en Russie. Dans l’UE où elle est le fruit exotique le plus consommé, elle représente 11 % des fruits mangés et 20 % des importations de fruits. Sa notoriété ne cesse de croître, les importations ayant augmenté de 25 % en valeur (23% en volume) entre 2003 et 2007 (Eurostat, Faostat, 2008, CBI). Paradoxalement, plus elle monte vers le Nord, et plus la banane gagne en popularité. Vedette dans la corbeille à fruits des Suédois avec 19 kg par habitant, elle conserve une bonne place chez les Danois (14 kg), les Allemands (13 kg) et les Britanniques (12,5 kg) tandis qu’elle n’arrive qu’au troisième rang chez les Français avec 8,5 kg par habitant. 7


Première partie : Une plante menacée

Une culture vivrière Neuf millions d’hectares sont dédiés de par le monde à la culture de la banane. Mais, fait souvent ignoré, les bananes restent pour 85 % dans leur pays d’origine. Troisième culture fruitière tropicale et quatrième culture vivrière du monde, la banane est un élément-clé de l’alimentation du monde en développement. 21 kg y sont en moyenne consommés par habitant par an, avec des pointes de 243 kg en Ouganda, 100 à 200 kg au Rwanda, au Cameroun ou au Gabon, quatre pays où, comme le note un rapport de la FAO (3), elle assure 12 % à 27 % de l’apport calorique journalier aux populations. Dans tous les pays producteurs d’Afrique, d’Amérique latine, d’Asie et des Caraïbes, à l’exception des zones productrices de l’UE comme les Canaries et les DOM-TOM, la banane s’avère être une denrée alimentaire indispensable. «Les bananes contribuent à la sécurité alimentaire de millions de personnes dans une large part du monde en développement et vendues sur les marchés locaux, elles constituent une source d’emplois et de revenus », souligne la FAO(3).

Pilier de l’écosystème Une deuxième idée reçue est battue en brèche. Car, vouée majoritairement à l’autoconsommation, la plus grande partie de la production de la banane ne s’effectue pas dans de grandes plantations sous la bannière des multinationales mais dans les potagers des agriculteurs locaux. Les ménages agricoles dans les régions tropicales et subtropicales plantent des bananes comme aliment de base ou pour augmenter leurs revenus agricoles (5).

Production de banane dessert dans le monde (en t - 2008) 1. Inde

18580

2. Chine

7380

3. Brésil

6630

4. Equateur

5320

5. Philippines

4290

6. Indonésie

3220

7. Colombie

2550

8. Costa Rica

1960

9. Mexique

1770

10. Guatemala

1510

11. Uganda et autres

15990

Monde

69200

11 - 23%

1- 27%

10 - 2% 9 - 2% 8 - 3% 7 - 4%

2 - 11%

6 - 5%

3 - 9%

5 - 6%

4 - 8%

A savoir: Les principaux pays producteurs (Inde, Chine et Brésil) consomment la plus grande part de leur production, L’Equateur est le premier pays d’exportation. L’Ouganda produit 10 millions de tonnes de bananes plantain pour sa consommation locale. Source: FLO - LI-Meeting, Bonn, octobre 2010 8


Première partie : Une plante menacée

Exportation de bananes dessert dans le monde en 2008 (x 1000 t) Part de production exportée

Volumes-FLO

Equateur

5473

100 %

48,5

0,90 %

Philippines

2024

47 %

0

0 %

Colombie

1737

70 %

74,6

4,30 %

Costa Rica

1714

87 %

2,3

0,10 %

Guatemala

1687

100 %

0

0 %

Côte d'Ivoire

229

> *95 %

0

0 %

République Dominicaine

230

> *95 %

105

45,60 %

Pérou

80

> *95 %

35,3

44,10 %

Ghana

60

> *95 %

1,35

2,30 %

Monde

13850

Source: FruitTROP177/2010 - selon FLO

Par ailleurs, la banane est cultivée comme plante d’ombre du cacaoyer et du caféier (4) dans certaines régions d’Afrique comme la Côte d’Ivoire. Comme le note Ronny Swennen, directeur du département Division of Crop Biotechnics (6) and Laboratory of Tropical Crop Improvement (7) de la Katholieke Universiteit de Leuven (Belgique), sa préservation est essentielle, ne serait-ce que pour cette fonction. Joaquin Vasquez, président de la fédération des petits producteurs en Equateur, insiste par ailleurs sur les fonctions symbiotiques des deux plantes : « Quand le cacaoyer est encore jeune, l’ombre du bananier lui sert de protection. En retour, le cacaoyer dont les racines sont plus profondes, contribue à extraire des substances nutritives des profondeurs de la terre à la superficie. En plus, il le protège de la ‘sigatoka’ (cercosporiose), étant donné le microclimat favorable généré par la diversité de plantes ». Rien d’étonnant donc à ce que, avec sa position de ressource essentielle à l’alimentation de près de 400 millions d’habitants des pays tropicaux, la banane polarise tant d’attention en recherches agronomiques. Un pari qui est cependant loin d’être gagné tant cette plante sensible est la proie de multiples agresseurs, comme les insectes, les champignons, sans parler des attaques climatiques.

Une plante stérile Le fruit autant que la plante se caractérisent par une grande vulnérabilité. Victime à plusieurs reprises de fléaux comme la maladie du Panama (due au fusariose, un champignon du sol), la banane s’est vue éradiquée à plusieurs reprises sur des milliers d’hectares. Sans compter les ravages d’ouragans comme Dean dans la région caraïbe en 2007. Le déchaînement de ces éléments et leur conjonction ont amené plusieurs fois des scientifiques à prédire la disparition de ce drôle de fruit sans pépin, ni noyau. Pourtant, elle est toujours là en dépit de sa fragilité. 9


Première partie : Une plante menacée

Importateurs européens de bananes Allemagne

1437

1600

Belgique

1279

1400

Grande-Bretagne

904

Italie

532

France

484

1200 1000 800 600 400 200 0

Allemagne

Belgique Grande-Bretagne

Italie

France

Monovariétale Il est vrai qu’issue de croisements successifs, la banane qui se retrouve sur les étals des marchés européens est dans presque la totalité des cas de variété Cavendish venue d’Asie. La variété Gros Michel, supplantée entre les années 60’ et 70’ suite à la maladie de Panama, ne représente plus que 12% de la production mondiale. Pour autant, la Cavendish, choisie à l’époque pour sa plus grande résistance semble aujourd’hui aussi peu armée génétiquement pour faire face aux assauts des maladies et des ravageurs. Du reste, cette forme de banane est stérile et ne porte pas de graines, contrairement à sa variante sauvage, ce qui rend les croisements difficiles. En un mot, cette plante, parce que stérile, est « trop stable » pour s’adapter, et pour résister.

Santé fragile Depuis peu, une nouvelle variante de la maladie de Panama, surgie dans les années 90 dans les zones tropicales, fait réapparaître le spectre de l’extinction. S’y ajoutent une multitude d’autres agressions : - les maladies fongiques, comme la cercosporiose (aussi appelée Sigatoka noire ou maladie des raies noires), un champignon de la feuille réapparu au cours de l’année 2010 dans les Caraïbes et les Antilles françaises ; - les maladies bactériennes, comme la maladie de Moko transmise par la machette ou encore la Banana Xanthomomas (BXW) qui cause des ravages en Afrique de l’Est par le fanage des plantes ; - sous forme de virus comme le bunchy top (2) encore appelée BBTD, véhiculé par un puceron.

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Première partie : Une plante menacée

Les bananiers ayant un mode de multiplication par rejet végétatif, les maladies se transmettent ainsi du pied mère. Pour nombre de ces maladies, il n’existe pas aujourd’hui de variété résistante. De plus, la banane est aussi la proie de ravageurs : les nématodes, des vers ronds microscopiques installés dans le sol parasitant les racines et les bulbes, en sont très friands.

Difficile à satisfaire La banane aime la chaleur (27° C) tout autant que l’humidité (au moins 2000mm/an). Cultivée avec une densité de 600-1200 plants/ha (Giant Cavendish) à 2500 plants/ha (Dwarf Cavendish), elle requiert des sols riches comme en Amérique du Sud ou encore des sols volcaniques comme dans les Caraïbes. A noter que les climats plus secs comme ceux du Pérou sont idéaux à la culture de la banane bio car ils nécessitent moins d’intrants. La culture de la banane exige par ailleurs des systèmes d’irrigation et de drainage importants, surtout si elle est menée sous sa forme intensive. Enfin, denrée périssable, elle exige des moyens de transports frigorifiques fiables et rapides pour son acheminement vers les ports. 

Les principaux pays importateurs (X 1000 tonnes) Union Européenne

4513

USA

4004

Japon

1253

Russie

990

Canada

471

Chine

332

Argentine

319

Corée du Sud

308

Arabie saoudite

248

Corée du Sud 2%

Arabie saoudite 2%

Argentine 3% Chine 3%

Union Européenne 36%

Canada 4% Russie 8% Japon 10%

USA 32%

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Anvers, plaque tournante de la banane européenne

Fin 2009, de la cocaïne était trouvée dans une cargaison de bananes au port d’Anvers. Ce fait divers a mis un coup de projecteur sur l’importance du port belge dans le commerce de la banane en Europe. 26% des importations de bananes (en valeur, chiffres 2007) transitent par Anvers, porte d’entrée principale de la banane en Europe (18% pour l’Allemagne, 12% pour la Grande-Bretagne et 8% pour l’Italie). Si la Belgique compte ainsi 13% des fournisseurs de bananes européens, bien devant l’Allemagne (7%), les Pays-Bas (5%) et la France (2,2%), peu de bananes restent dans le pays. Elles sont aussitôt

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réexportées, principalement vers l’Europe du Nord et l’Europe de l’Est où elles seront mûries. « Anvers présente deux atouts : ce port dispose historiquement de compétences notables dans le déchargement des navires de bananes et dans le stockage. Par ailleurs, bien situé et suffisamment à l’intérieur des terres, il est relié à toutes les connexions en infrastructures », expose Kris Van Ransbeek, viceprésident du département product supply chain chez Chiquita. Anvers est le deuxième des huit ports utilisés par le groupe en Europe. 20% des importations de la marque y transitent.


Première partie : Une plante menacée

Une culture dépendante de la recherche Productivité oblige Semblable à une grande graminée, le bananier n’offre guère davantage de résistance aux tempêtes tropicales qu’aux champignons et aux insectes. Il a cependant pour lui sa croissance très rapide : les fleurs apparaissent dès le sixième mois et la récolte peut commencer après neuf à douze mois de croissance. C’est ainsi que les fruits naissent non pas à partir d’une graine mais d’un bulbe. Et les pousses vigoureuses donnent naissance à de nouveaux bananiers. Une bananeraie vit en moyenne six à sept ans. La banane peut se récolter sans discontinuité. Cette hâte à produire tombe à point, car la banane, consommée en toutes saisons - avec des pics en hiver - et denrée non stockable, est soumise à de fortes exigences en matière de productivité. La Cavendish, puisqu’il est question essentiellement d’elle, fournit environ 40 t/ha. Ses performances varient selon les continents, de 44 à 59 t/ha/an en Amérique du Sud, de 30 t/ha en moyenne dans les Caraïbes. En Afrique, en revanche, le climat autant que les sols pauvres conviennent peu à la culture de la banane, sauf au Cameroun, en Côte d’Ivoire et au Rwanda. La production en Côte d’Ivoire varie entre entre 25-60 t/ha (9).

Résistances Cependant, pour les raisons exposées plus haut, la banane est en continuel sursis. Non qu’elle puisse disparaître - selon les chercheurs de la Katholieke Universiteit Leuven, il existerait au total près de 2000 variétés -, mais la Cavendish, variété connue en Europe, est fortement menacée. Là où autrefois les intrants étaient présentés comme la solution aux attaques fongicides ou bactériennes, la recherche s’oriente désormais vers d’autres méthodes. En effet, une réticence à l’emploi des intrants est de plus en plus observée chez les planteurs. Elle n’est pas seulement motivée par la résistance croissante des ravageurs et champignons aux produits de traitements, certaines molécules s’avérant désormais inefficaces, ni par le coût économique de ces traitements. Le tribut écologique qu’ont payé les planteurs et les régions de production pèse également très lourd. On ne compte plus les problèmes de santé liés aux substances d’épandages. Le DBCP (dibromo-chloropropane), pesticide plus connu sous le nom de Nemagon, a fait des dizaines de milliers de victimes parmi les « bananeros », les rendant stériles, conduisant à des malformations congénitales et causant des cancers. (10) 13

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Interview Rony Swennen : « La biodiversité de la banane garantira la sécurité alimentaire. » Le professeur Rony Swennen est directeur du département de biotechnologies des cultures et du laboratoire de l’amélioration des cultures tropicales à la Katholieke Universiteit Leuven (KUL - Belgique)

Vous détenez dans votre laboratoire la plus grande bibliothèque vivante de la banane. En quoi consiste cette collection ? Nous avons 1 300 variétés de bananes stockées in vitro. Cette collection exceptionnelle, la plus grande au monde, est maintenue sous les auspices des Nations Unies. Les plantules sont repiquées une fois par an dans des éprouvettes et placées ensuite en chambre froide à 15°C dans des conditions de luminosité faible pour garantir une faible croissance. Quel est le but de ce stockage ? Protéger la biodiversité de la banane. Chaque jour nous envoyons 5 à 7 variétés dans les pays producteurs. Nous fournissons cinq échantillons par variété. 75% de ces envois concernent des chercheurs sur place, 25% les producteurs. Nous collectons et complétons les données sur les conditions de culture, les caractéristiques de ces variétés, les différentes écologies dans lesquelles elles évoluent, ceci afin de pouvoir mieux les inventorier. Outre l’accès aux variétés qui reste essentiel pour les petits producteurs, nous fournissons du matériel sain. C’est

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d’ailleurs notre implantation en Belgique, un lieu audessus de tout soupçon de contamination possible du bananier, qui a entre autres plaidé en faveur de notre activité, soutenue par la FAO, l’UE, Biodiversity International et l’Etat belge*. Votre « collection » contribue-t-elle également à sauvegarder le patrimoine de la banane dans le monde ? Effectivement, chaque jour les forêts d’Asie sont détruites et les bananes sauvages y sont menacées de disparition. Il nous reste encore à collecter environ 700 variétés. Nous conservons à -196 °C degrés dans l’azote liquide toutes les variétés de bananes de la planète. Nous en avons déjà 700 congelées, et avec ce qui reste à collecter et à congeler, nous avons au moins douze ans de travail. C’est une course contre la montre. Ce sera la première collection de plantes congelées dans le monde. L’objectif est l’accès à la biodiversité qui garantira la sécurité alimentaire. A noter que la technologie que nous avons mise au point sert déjà à d’autres plantes, car des chercheurs en dattiers, patates douces, manioc ou même fraises vont ensuite l’appliquer. Votre travail est-il aussi un moyen de la rendre plus résistante ? Nous développons parallèlement un processus de production de cellules en suspensions. Nos technologies permettent de trouver des gênes plus résistants, et de les insérer dans des cellules. Une fois une plante obtenue de cette cellule, nous allons ainsi, par modification génétique, obtenir des bananiers plus résistants à leur environnement.


Première partie : Une plante menacée

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Par ailleurs, le chlordécone, pesticide de la famille du DDT, interdit aux Etats-unis mais employé dans les Antilles jusqu’en 1993, reste présent dans les esprits. Et pour cause, 8% des terres en demeurent fortement contaminées et la production de plantes à racines ou de légumes y reste interdite. Peu à peu, les agriculteurs décontaminent les sols de leurs bananeraies par systèmes de jachères mais il faudra longtemps encore pour effacer ces traces.

In-vitro Face à la solution chimique, la génétique s’impose comme méthode de sauvegarde de la banane. Divers instituts de recherche dont certains entièrement voués à la banane s’attachent à l’amélioration des variétés et notamment de la Cavendish, véritable or vert des pays exportateurs. La plupart de ces instituts travaillent en réseau et associent les planteurs à l’application des recherches. En France, le Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) dédie une partie de ses recherches à l’amélioration génétique de la banane par méthode conventionnelle. Il s’agit, comme le rappelle François Côte, responsable du département banane, « d’assurer la durabilité de la culture face aux intrants et aux pesticides ». Les producteurs des Antilles françaises, regroupés sous l’UGPBAN, coopèrent aux programmes du Cirad : « Nous travaillons à l’élaboration de variétés à partir des grands parents de la variété actuelle, la Cavendish.  Nous allons chercher aux Comores un ancêtre de la Cavendish plus résistant à la cercosporiose. Mais c’est un travail de longue haleine qui peut durer cinq à dix ans car le croisement par pollinisation est très long », expose Philippe Ruelle, directeur général de l’UGPBAN. Et de poursuivre, « Le problème est que la Cavendish reste celle qui se transporte le mieux et qui reste la plus productive. Nous faisons des essais à raison de quatre à cinq nouvelles sortes par mois mais soit celles-ci ne sont pas transportables, soit leur peau est trop fine ou alors elles ne sont pas productives : elles donnent 19 t/ha là où la Cavendish donne 40t/ha ».

Biotechnologies Pour le Cirad comme pour la Katholieke Universiteit Leuven (KUL) il n’y a pas lieu d’opposer les méthodes, mais plutôt d’agir en complémentarité. « Les Français recherchent les ancêtres et en les croisant, tentent d’obtenir une plante qui garantisse à la fois stérilité et résistance. De notre côté, nous partons de ce qui se trouve sur le terrain et tentons de l’améliorer en le modifiant génétiquement » résume le Pr. Rony Swennen, directeur du département de biotechniques des cultures tropicales et du laboratoire d’amélioration à la KUL. Il ajoute : « Alors que notre ancienne méthode appliquée par les chercheurs en Ouganda - consistait à insérer de l’ADN d’autres plantes, aujourd’hui, nous insérons l’ADN de banane directement dans une cellule de banane ».

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Première partie : Une plante menacée

La méthode a ses détracteurs jusqu’en Ouganda ou au Nigeria où les organisations de défense de l’environnement dénoncent « une colonisation alimentaire de l’Ouganda par les OGM » et une « utilisation de l’Afrique et des Africains comme cobayes » (8). Par ailleurs, les organismes de labellisation comme Max Havelaar refusent catégoriquement la délivrance d’un label à une banane OGM. Pour Rony Swennen, il y a pourtant urgence de trouver des variétés résistantes. La bactérie Banana Xanthomomas (BXW) est responsable de pertes annuelles de plus de 500 millions de dollars sur les récoltes de bananes en Afrique orientale et centrale.

Des puces sur les charençons Un autre axe de recherche consiste à trouver des méthodes de protection naturelle de la plante. C’est le deuxième volet des activités du Cirad qui se préoccupe de la durabilité des systèmes. Comme le rappelle François Côte, la réintroduction de la diversité notamment par « les plantes de service » contribue, bien au delà du recouvrement du terrain, au lessivage des engrais, favorise la microporosité et évite l’érosion des terres. A l’échelle spatiale également, la diversité contribue à boucler les cycles biologiques, la jachère étant l’un de ces outils. Le Cirad se penche également sur l’observation des charençons, grands amateurs de bananiers : des puces électroniques placées sur leur dos permettent d’étudier leurs déplacements.

Changements climatiques Reste que la recherche doit aujourd’hui faire face à un autre défi, celui des effets du changement climatique qui atteignent particulièrement les zones de production de la banane, et plus précisément les Caraïbes. Le phénomène des cyclones n’est certes pas nouveau mais leur intensité remet en question la viabilité de cette culture. Face à ces changements climatiques, on assiste à une stratégie au niveau mondial qui consiste à déplacer de plus en plus la culture de la banane vers des zones plus sèches, ce qui nécessite des bananes génétiquement moins demandeuses en eau.  16


Première partie : Une plante menacée

BASF : optimiser les traitements Impensable aujourd’hui de renoncer à l’emploi de pesticides dans la culture bananière. « La cercosporiose noire est l’une des plus grandes menaces qui soient à l’échelle planétaire », affirme Markus Frank responsable marketing pour le département fongicide du groupe allemand. Ce credo n’empêche cependant pas le chimiste allemand de poursuivre ses recherches dans sa lutte contre les maladies du bananier. BASF, un des leaders du marché des pesticides sur la banane (Boscalid, F 500...), consacre 36% de sa

R&D aux pesticides, un marché qui ne constitue pourtant que 7% de son activité. Le groupe étudie actuellement l’emploi alternatif de fongicides sur banane. Ainsi, il a lancé un biofongicide, Serenade, résultant de la fermentation d’une bactérie et diffusé par voie aérienne. BASF accompagne les planteurs dans une stratégie de sécurité lors des traitements ainsi que lors de la collecte et de l’évacuation des déchets. Les planteurs sont également formés à parer aux résistances potentielles de la cercosporiose du bananier en puisant de façon raisonnée dans la « boîte à outils » chimique et agronomique.

A la recherche de valeur ajoutée La banane, c’est aussi la banane séchée, les chips, la purée, la bière, le vin, l’alcool… avec des variantes en farine, soupe ou céréales, ou encore sous formes industrielles de salades de fruits et de smoothies. Sans compter l’utilisation des fibres de la peau pour la fabrication de sacs à main, de chaussures ou

d’enveloppes. Contrainte par l’ « accord banane » (voir troisième partie) à devenir plus compétitive sur les marchés internationaux, l’Afrique redouble d’imagination pour transformer cette denrée alimentaire en produit à valeur ajoutée.

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Interview Laurent Verheylesonne : « Trouver de nouveaux référencements » Laurent Verheylesonne est Retail Market Manager chez Max Havelaar, l’un des principaux acteurs de labellisation équitable des produits agricoles.

Comment se positionne la banane équitable en Belgique ? Le marché de la banane labellisée Max Havelaar détient quelque 7% de parts de marché, ce qui représente tout de même plus de 6 millions de bananes, soit presque une banane par seconde ! A noter que toutes les bananes équitables sur le marché belge sont également bio, ce qui fédère donc deux publics, les consommateurs recherchant un produit équitable et ceux adeptes de nourriture bio. Dans ces conditions, quels sont aujourd’hui vos axes de développement sur le marché belge ? Les producteurs du Sud certifiés n’arrivent pas encore à écouler toute leur production sous les conditions du commerce équitable. Celui-ci doit gagner du terrain. Nous poursuivons toutes les pistes pour gagner en référencement : auprès des magasins bio, qui ont le vent en poupe actuellement en Belgique, mais aussi auprès de la restauration collective - un partenariat a été mis en place avec Sodexo, qui ne sert dorénavant plus que des bananes équitables ou encore des écoles, des clubs sportifs... A terme, on peut également imaginer un développement de la consommation de bananes équitables dans les smoothies, les salades de fruits... Nous encoura-

* Respectivement numero un et numero deux du marché

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geons l’utilisation de bananes équitables dans les nouveaux produits. Quelle croissance attendez-vous pour la banane équitable ? Je pense qu’on peut raisonnablement tabler sur une croissance annuelle de 10 à 15% pendant plusieurs années encore. Augmenter la visibilité de la banane a par ailleurs une autre fonction. Ce produit transgénérationnel - à l’inverse du café par exemple - est un très bon vecteur de communication sur le commerce équitable et une très bonne porte d’entrée chez le consommateur. Les grandes surfaces connaissent cette fonction d’image de la banane et en usent comme produit d’appel.   La grande distribution, comme Plus aux PaysBas, qui ne vend plus que de la banane équitable, est de plus en plus sensibilisée à ce produit. Cette évolution a-t-elle poussé les multinationales de la banane à réviser leurs modes de production ? C’est exact. La banane équitable gagne du terrain un peu partout, et cela pousse les acteurs leaders du marché à réagir. Ainsi, Dole* a  un projet pilote avec Max Havelaar (France). Et Chiquita*, sans être encore passé à l’équitable, a cependant  conclu un contrat avec Rainforest Alliance. C’est l’un de nos succès d’avoir fait ainsi bouger les « grands », notre motivation étant à terme de transformer l’industrie en travaillant avec tous les acteurs. Mais attention, cela ne veut pas dire que nous « bradons » nos standards. Bien au contraire, nous veillons à garantir le label quelle que soit la taille de l’entreprise avec laquelle nous travaillons. Et surtout, l’un de nos chevaux de bataille est de préserver le rôle des petits producteurs dans la chaîne d’approvisionnement des grandes surfaces.


Première partie : Une plante menacée

Des vertes et des pas mûres Sur les listes de référencement des prix, l’on peut lire « Aldi Verde ». Dans le jargon bananier, ce terme ne désigne ni plus ni moins que le prix du discounter alimentaire allemand qui fait office d’index sur les marchés internationaux. La couleur « Verde » quant à elle rappelle l’état de mûrissement de la banane dans lequel elle fait l’objet de transactions commerciales jusqu’à son arrivée dans les ports européens. S’ajoute donc à son prix d’achat le coût de la mûrisserie, un processus appliquant de manière industrielle l’agent mûrissant naturel de la banane, l’éthylène. Une activité à part entière, pratiquée dans le

pays importateur, dans un lieu le plus proche possible du consommateur. Le mûrissement peut être pratiqué par l’importateur logisticien, mais il l’est le plus souvent par le grossistedistributeur ou encore par la chaîne de supermarché. Il arrive également que les producteurs prennent cette activité à leur charge. C’est le cas de la fédération des producteurs antillais, l’UGPBAN, qui a racheté les mûrisseries Fruidor. Par ailleurs, Chiquita possède également ses propres centres de mûrissement disséminés dans toute l’Europe. En règle

générale, la banane arrive déjà emballée à la mûrisserie mais il arrive que celle-ci prenne à sa charge les tâches de conditionnement. Pour la banane bio ou durable, le passage en mûrisseries n’est pas sans danger. En effet, son volume restant marginal, le réglage de la mûrisserie sera effectué sur les bananes dominantes, donc « conventionnelles » et sera peu adapté au profil de la « bio ». Enfin, pour ne pas être «contaminée » au contact des autres bananes traitées, la banane bio sera revêtue d’un film plastique, peu écologique. 

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Portrait d’entreprise Agrobiotec : quand la banane relie la Belgique et le Burundi

Portrait d’entreprise

Agrobiotec : quand la banane relie la Belgique et le Burundi

Théodomir Rishirumuhirwa, patron d’Agrobiotec au Burundi, est un pur produit de la recherche belge appliquée à la terre africaine. Agronome formé à l’ingéniorat en Sciences du Sol à l’Université Catholique de Louvain (UCL), il a effectué ses études à Leuven puis à Louvain-la-Neuve. Déjà, le bananier est au centre de ses préoccupations lorsqu’il entame sa thèse de doctorat à l’EPFL (Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne - Suisse). « J’ai choisi la banane pour sa culture in vitro car cette technologie permet une multiplication rapide du matériel

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de plantation surtout pour les plantes à multiplication végétative. De plus, la banane est très importante au Burundi où elle représente la première culture vivrière en terme de production », explique-t-il ajoutant : « L’une des clés de la relance de la production agricole sont les semences et plants de qualité, adaptés aux conditions agro-écologiques de nos régions tropicales, résistantes aux maladies mais également très productives pour assurer à la fois la sécurité alimentaire et l’amélioration des revenus des agriculteurs dans nos régions très peuplées».


Portrait d’entreprise Agrobiotec : quand la banane relie la Belgique et le Burundi

Quarante variétés certifiées Après avoir travaillé dans l’enseignement agricole dans son pays, où il a créé l’Institut Supérieur d’Agriculture, il décide de créer sa propre société - Agrobiotec - en 1998 et renoue avec Leuven. Depuis, sa coopération avec l’International Transit Centre de Leuven lui permet de recevoir des plantsmères choisis pour leur productivité et leur résistance aux maladies. Outre le laboratoire de culture in-vitro, recourant notamment aux biotechnologies, Théodomir Rishirumuhirwa a mis sur pied un réseau de cinq pépinières, proches des agriculteurs. Agrobiotec, qui emploie aujourd’hui 80 personnes et prévoit doubler ses effectifs dans deux ans, vient par ailleurs de signer une convention avec l’USADF (US African Developpment Fund) pour la promotion de la banane dans les provinces de Ngozi et Kayanza. La demande continue à croître comme les projets sur les principales cultures avec l’appui

des bailleurs de fonds (Banque mondiale, Union européenne, FAO.). Mais l’intérêt augmente aussi en raison de maladies nouvelles qui menacent les cultures et dont le moyen de lutte passe par la multiplication de matériel de plantation sain en quantité suffisante. « Les quarante variétés certifiées répondent à ces critères et sont regroupées en bananes à bière, bananes à cuire, bananes à dessert et quelques plantains. Nous pensons également diffuser une ou deux variétés de bananes bio pour le marché européen », énumère Théodomir Rishirumuhirwa, assurant que pour l’heure, «la question des OGM ne rencontre pas de résistance organisée. Il est vrai aussi que la plupart des plants en diffusion ne sont pas des OGM ». 

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Deuxième partie :

un fruit globalisé


Deuxième partie : un fruit globalisé

Vecteur de développement controversé Aucun autre fruit ne symbolise autant les secousses géopolitiques de notre planète que la banane. Héritage de la colonisation, elle endosse tour à tour le visage du libéralisme outrancier des multinationales en Amérique latine et centrale et le mirage du capitalisme pour les pays satellites de l’URSS pendant la guerre froide, pour devenir, dans ces mêmes pays, une fois le rideau de fer tombé, le premier produit symbolisant l’accès à la société de consommation.   Sur aucune autre denrée alimentaire, sinon le sucre et dans une moindre mesure le café, ne pèse autant le poids des relations Nord/Sud et des luttes sociales, voire des crises politiques. Ni sans doute un aussi lourd tribut à l’environnement.   

en bananes. C’est à cette époque que l’on témoigne de la destruction des forêts primaires tropicales qui couvraient les terres les plus aptes à la culture de bananes ». Des populations sont déplacées et abandonnées dans ces « ghettos ruraux » dès que les plantations, décimées par une épidémie, ne s’avèrent plus rentables. Quand les compagnies ne font pas appel à des travailleurs migrants venus illégalement des pays limitrophes (12). Alistair Smith n’a pas de mots assez durs pour dénoncer cette industrie où « les femmes enceintes et les ouvriers cherchant à rejoindre un syndicat sont licenciés (...), où l’on est obligé de travailler 48 heures par semaine pour gagner un salaire qui ne couvre même pas les besoins fondamentaux des travailleurs... »

Ghettos ruraux

Républiques bananières

Peu de cultures fruitières ont modifié des paysages entiers autant que l’ont fait les plantations de bananes. Des forêts comme la jungle costaricaine (12) ont été décimées, des cultures remodelées. « Au Costa Rica, dans le cadre du ‘Plan national pour la promotion de la banane’, la surface plantée a pratiquement doublé entre 1989 et 1993 », souligne Alistair Smith (11) précisant que dès les années 30’, la compagnie United Fruits (aujourd’hui Chiquita) crée des « banques de terres » pour parer à d’éventuelles épidémies de la maladie de Panama. La compagnie est ainsi propriétaire « de vingt fois les 55 000 hectares qu’elle tenait plantés

Autant de sacrifices pour un bilan somme toute modeste puisque la dépendance économique des populations conduit à la perte de leur sécurité alimentaire. Ainsi, dénonce Alistair Smith, dans les îles du Vent, productrices de bananes, « 80 % de l’alimentation nationale était importée, en grande partie dans des bateaux de la Gueest, la compagnie qui exportait les bananes ! » L’histoire des luttes sociales et la conquête de la démocratie dans ces pays s’inscrivent également en filigrane dans l’histoire de cette culture. L’organisation des travailleurs contre les conditions de travail (absence de

protection sociale, dumping salarial, harcèlement sexuel, travail des enfants, ...) remonte aux années 30. Les conflits les plus emblématiques furent les premières grèves des ouvriers de la United Fruits en Colombie en 1928 (10) et au Costa Rica en 1934, réprimées dans la violence et le sang (10). S’ensuivirent de multiples mouvements sociaux, principalement sur le continent sud-américain, qui donnèrent naissance aux organisations syndicales. Au cours de près de cinq décennies, elles ont vu leurs droits bafoués, leurs adhérents intimidés, black-listés ou encore assassinés. Ce n’est que récemment, avec l’avènement de l’idée de production durable, que confédérations syndicales et multinationales ont pu trouver un terrain d’entente. Néanmoins, principaux employeurs de régions entières d’Amérique centrale, les multinationales restent en position de force face aux travailleurs, mais aussi face aux petits planteurs indépendants qui les fournissent. Les compagnies ont un tel poids économique qu’elles ont pu dans le passé renverser les gouvernements, asseoir de nouveaux présidents, faire et défaire la politique de ces pays producteurs. C’est ainsi, comme le raconte Laura T. Reynolds (12), « qu’en 1954 la United Fruits joue un rôle décisif dans la destitution du président du Guatemala. En 1974 la même compagnie est impliquée dans une affaire de corruption du président du Honduras... » 23


LA BANANE DESSERT DANS LE MONDE

AMERIQUE DU NORD 29%

AMERIQUE CENTRALE CARAIBES 11%

AMERIQUE DU SUD 23%

Part de la production mondiale (%) Production communautaire (1 % du total mondial) Part des importations mondiales (%)

* Y compris Suisse, Norvège, Irlande

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Production mondiale : 69 200 000 t Commerce mondial : 13 850 000 t

11,3 9,8

9,7

6,2

UE-27

UE-12 NEM

6,0

Japon

USA

Russie

NEM Nouveaux Etats Membres UE Sources : FAO, douanes et CIRAD

UE 27* 34%

REGION MEDITERRANNEE 4%

Afrique 11%

EUROPE CENTRALE ET RUSSIE 11 %

Asie 15%

PENINSULE ARABIQUE 2%

Asie 53%

Source : Max Havelaar, 2010

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Deuxième partie : un fruit globalisé

Un assujettissement du pouvoir au monde de la banane qui vaudra à ces pays, principalement d’Amérique centrale, le qualificatif de « républiques bananières ».

Un univers complexe Ces rapports de force, doublés des contingences d’une production délicate et du transport d’une denrée périssable engendrent la création d’un monde parallèle. Une multitude d’acteurs avec des intérêts souvent divergents gravitent autour de la production de la banane (13). Cela est particulièrement vrai pour les pays d’Amérique centrale et latine où sont implantées les trois principales multinationales : Chiquita (autrefois United Fruits), Dole (autrefois Standard Fruit) et Del Monte. (voir encadré)

Nouvelle donne A cette hégémonie des compagnies nord-américaines, les travailleurs des bananeraies de six pays sudaméricains ont répondu en créant leur propre syndicat, la Colsiba (coordination latino-américaine des syndicats des travailleurs de la banane). De leur côté, les pays producteurs d’Amérique centrale, où plus de 60% des cultures sont dominées par les multinationales, ont eux aussi riposté à cet impérialisme économique en créant en 1974, l’UPEB (Union des pays exportateurs de banane), calquée sur le modèle de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) et destinée à défendre les intérêts des pays producteurs, notamment dans les négociations au niveau de l’OMC (Organisation mondiale du commerce). L’UPEB a même créé en 1977 une nouvelle compagnie, la Comunbana, desti26

née à concurrencer les multinationales, qui en retour ont tout fait pour dissuader les producteurs de s’y engager. (11) A l’échelle mondiale, d’autres pays producteurs, comme les pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) n’exercent pas tant un levier sur les multinationales que sur les instances du commerce international et de l’Union européenne pour maintenir leurs aides compensatoires spécifiques (voir troisième partie). Quant aux producteurs des Antilles françaises, regroupés sous la bannière de l’UGPBAN, ils agissent eux-aussi pour la reconnaissance de leur originalité. Ce ne sont que des exemples de différents groupes de pression autour de la production et du commerce d’un fruit. Sans parler de la montée en puissance depuis trois décennies de la grande distribution qui a signé l’avènement d’une nouvelle ère. Désormais, les multinationales du commerce de détail ont pris le pas sur les compagnies fruitières, imposant leur diktat sur les prix, réglant les flux d’exportations. C’est ainsi que le prix de la banane de la chaine d’alimentation discount allemande Aldi fait chaque semaine office d’index sur le marché.

Valeur d’exemple Le tableau serait incomplet sans la mention des ONG qui dès la fin des années 70, ont fait de la banane le produit symbole de leur lutte pour un monde plus juste. Dans les années 70’, la banane est ainsi devenue l’étendard de la lutte des tiers-mondistes tandis que les campagnes pour défendre les droits des travailleurs au Nicaragua et dans d’autres pays d’Amérique centrale fleurissaient en Europe.

Aujourd’hui la banane a ses lobbies : son réseau d’instituts de recherche (Biodiversity International), sa représentation auprès de l’UE - l’OCMB (Organisation commune du Marché de la Banane) - , son Forum réunissant les ONG impliquées et les producteurs, son réseau européen (Euroban), sa conférence (la CIB - Conférence internationale de la banane) et même une association (« Banana Link ») entièrement dédiée à sa commercialisation équitable et durable. Alors que des ONG œuvrent sur le terrain avec les syndicats et les coopératives, d’autres organisations dans les pays consommateurs veillent à la distribution de bananes équitables, tout d’abord par le circuit des « Magasins du monde ». Mais très vite, Oxfam s’oriente vers la grande distribution. La banane équitable sort de la « confidentialité » le 18 novembre 1996 lorsque, sous l’impulsion de l’ONG Solidaridad et de Max Havelaar, relayés par Agrofair (voir encadré), la première banane équitable est commercialisée dans les supermarchés néerlandais puis suisses (enseigne Migros). Aujourd’hui, Oxfam a abandonné la vente de bananes dans ses propres magasins, car « étant le seul fruit périssable, elle nécessitait un soin particulier qui par ailleurs n’était pas rentable, la majorité des supermarchés vendant aujourd’hui des bananes équitables », indique-ton au siège d’Oxfam en Belgique. Ce rôle de pionnier a toutefois fait des émules auprès des diverses organisations européennes de commerce équitable, que ce soit les associations Magasins du Monde, Artisans du Monde ou encore les organisations de labellisation comme Max Havelaar (voir interview). Aujourd’hui, le consommateur européen a l’embarras du choix entre bananes équitables, durables ou bio.  


Deuxième partie : un fruit globalisé

Jargon L’influence de ces différents acteurs, les intérêts économiques et politiques divergents de trois voire quatre continents ainsi que les divers courants de production constituent un monde au langage unique. On traite en cartons (18,14 kg) ou XU, on parle de kilo vert pour le prix de la banane exportée, ou encore de « mains », un ensemble d’au moins quatre bananes attachées les unes aux autres correspondant au standard européen.

La banane équitable dans le monde (en milliers de t): 2,25% du commerce mondial Rébublique Dominicaine

152,5

Colombie

142

Equateur

93

Pérou

59

Iles du Vent

56

Costa Rica

9,6

Ghana

5,5

Total

Costa Rica 2%

Ghana 1%

Iles du Vent 11 %

Rébublique Dominicaine 30 %

Pérou 11 %

517,6

Source: Max Havelaar Belgique / FLO

Colombie 27 %

Equateur 18 %

Répartition du marché durable de la banane par rapport aux exportations globales -chiffres 2009Fairtrade 2% Rainforest Alliance 15 %

Bio 3% Conventionnelle 80 %

Origines des bananes certifiées Rainforest Alliance (chiffres 2008) Pérou 6 %

Panama 12 % Nicaragua 1 % Honduras 7 % Guatemala 12 %

Philippines 6 % Colombie 20 %

Costa Rica 23 % Equateur 13 %

Sources: FLO

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Deuxième partie : un fruit globalisé

Un marché oligopolistique Un monde tripartite  Cette apparente diversité dans les étals des supermarchés européens où est vendue un tiers de la production mondiale de bananes ne doit cependant pas cacher une toute autre réalité : celle de la configuration oligopolistique du marché, qui remonte aux origines de cette industrie. Le top 5 des multinationales de la banane (Chiquita, Dole, Del Monte, Fyffes et Noboa) concentre à lui seul 87 % du marché mondial. De la même manière, le monde de la banane est-il divisé selon trois continents aux intérêts et conditions de culture radicalement opposés.

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Deuxième partie : un fruit globalisé

Une banane équatorienne sur dix L’UROCAL est une confédération paysanne équatorienne qui regroupe 1 500 familles de petits producteurs de bananes. Il s’agit de plantations bio, bio équitables et conventionnelles équitables. L’Urocal, qui exporte de la banane bio depuis 1998, atteint actuellement environ 5 000 cartons de bananes bios par semaine, soit un dixième du volume total de l’Equateur sur le marché bio. L’Urocal travaille avec des ONG telles que Pure Equitable (France), Fruta Fresca (Equicosta - Canada), Alberorganic (Etats-unis) et Banafair (Allemagne). En Belgique, l’Urocal a pour partenaire commercial Belbana (importateur de Blankenberge) et comme partenaire financier Alterfin*.

Alors que sur le continent américain, la culture de la banane est dominée par les multinationales entrainant un mode intensif sur de grandes surfaces, la banane des Antilles s’appuie sur un tissu de petits producteurs indépendants. A noter que la banane européenne issue des départements d’Outre Mer français et des Canaries reste marginale en termes de volumes, même si elle fournit un tiers de la consommation française.

Règle de trois La commercialisation de la banane elle-même est configurée selon un triangle répartissant la banane africaine vers l’Europe, la banane sud-américaine vers le nord du continent et la banane des Caraïbes vers l’Europe. Quant à la banane asiatique (Philippines), elle s’adresse exclusivement aux marchés locaux et à l’exportation vers le Japon. Cette division du monde n’est pas sans conséquences sur les accords commerciaux et douaniers. Et schématiquement, elle débouche sur l’opposition de deux idéologies : le libéralisme prôné par la banane sud-américaine affronte le protectionnisme de certains pays européens (la France et la Grande-Bretagne) en faveur de leurs anciennes colonies. Cette lutte entre la banane dite « dollar » et la banane de ces pays dite « banane ACP » a donné lieu à un conflit féroce, communément appelé « la guerre de la banane ».

Une filière se structure

*société d’investissements dans des institutions de micro-crédit et des associations de petits producteurs liées au commerce équitable.

Un an après la fin de la guerre de la banane en décembre 2009 (voir troisième partie), le statu quo reste bien fragile. Et c’est cette fragilité même qui incite de nouveaux acteurs à repenser la filière de la banane. Le travail des ONG et d’organisations comme Banana Link ne sont pas sans influence sur cette prise de conscience. La demande des pays consommateurs en produits durables, équitables voire bio, parachève ce mouvement. 29

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Deuxième partie : un fruit globalisé

Interview Joaquín Vásquez : « L’augmentation des normes entrainent des coûts pour les planteurs » Joaquín Vásquez est Président de UROCAL - Union regional de organizaciones campesinas del Litoral Equateur

Comment cela s’est-il traduit dans le niveau de vie et les conditions de vie des planteurs ? On peut noter que le niveau de vie s’est amélioré d’environ 80% pour les petits producteurs. C’est visible au niveau du logement, où nous sommes passés du roseau au ciment, de l’éducation des enfants, de la santé publique, de l’infrastructure de production... Pensez-vous avoir atteint un niveau de sécurité alimentaire suffisant pour vos planteurs ?

Quelles sont aujourd’hui les préoccupations principales des producteurs de votre organisation ? Nos principaux problèmes actuellement sont l ‘augmentation de la productivité, la fertilisation organique des terres pour contrer la sigatoka1 et l’accès au marché, sachant que nous devons faire face à des frais élevés opérationnels et logistiques (transport et emballage). Par ailleurs, nous sommes confrontés à la fumigation aérienne des plantations conventionnelles de voisins qui gênent nos plantations bio. En treize ans d’existence, quels sont les acquis de votre organisation ? Nous constatons un affermissement de l’organisation des producteurs bio reconnus au niveau national. Et cela grâce notamment à l’accumulation de notre savoir-faire. Parallèlement, nous avons élaboré des propositions au niveau national (prix justes, accès aux crédits, ajustages, etc.). Au niveau local, nous participons à la coordination bananière du littoral équatorien et nous avons créé des “salles de dialogue” entre petits producteurs ainsi qu’avec le gouvernement pour définir un “plan bananier” intégral, juste et durable qui contiendrait des règles à respecter par le secteur public et privé.

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Voir page 6

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Hélas non, même si nous avons progressé dans le secteur de la sécurité alimentaire des familles travaillant dans la banane. L’Urocal offre un programme de sécurité alimentaire depuis 2004, prioritaire pour les groupes les plus vulnérables des communautés. Notez-vous une évolution dans la demande des pays consommateurs ? Il existe une tendance à l’augmentation de la consommation de produits bio au niveau mondial, impliquant une baisse de prix. Parallèlement nous notons que le marché est de plus en plus exigeant en ce qui concerne le volume et surtout la qualité, et enfin l’observation de normes et de standards. Qu’est ce que cela implique pour vous producteurs ? Cela implique l’augmentation de la productivité de nos producteurs, plus d’efficacité du système, plus d’aptitude à respecter les normes établies par les agences correspondantes et une amélioration du contrôle interne. Pour l’Urocal enfin, cela implique le recrutement de nouveaux producteurs bio. Par ailleurs, l’augmentation des normes et des certificats internationaux entraine des coûts, ce qui n’est pas sans conséquences financières pour les petits producteurs.


Deuxième partie : un fruit globalisé

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Il est cependant encore prématuré de parler de mutation tant les contingences en matière de culture et de commercialisation sont lourdes. Mais des frémissements se font ressentir. Alors même que les multinationales, pressées par l’opinion, ont revu leurs politiques de production et collaborent avec des organismes de certification (Chiquita avec Rainforest Alliance, Dole avec Max Havelaar et AB (label français d’agriculture biologique)), d’autres producteurs émergent, offrant une alternative sur le marché. C’est le cas de la banane antillaise qui plaide pour une production durable à grand renfort de communication depuis l’été 2010 (voir interview de Philippe Ruelle). Plus au Sud, en Equateur, les petits producteurs se sont convertis aux principes de durabilité avec l’aide d’ONG européennes. C’est également le cas de pays comme la Côte d’Ivoire ou le Cameroun qui lancent leurs propres marques. On n’en est encore qu’à des balbutiements, comme le note Henri Njalla Quan, président de Makossa Banana, une marque camerounaise née à l’automne 2009 : «Il est encore prématuré de faire un bilan complet. Nous n’avons pour l’instant développé qu’un tiers des surfaces cultivables, sur 1 500 ha fin 2011 pour un volume de production de 80 000 t par an ».

Chiquita, Dole et Del Monte : le tiercé gagnant de la banane Le marché mondial de la banane d’exportation est dominé par trois grands noms : Chiquita, Dole et Del Monte. Un triumvirat qui se dispute 66 % des parts de marché de manière constante depuis plus de quarante ans. Longtemps en tête avec 36% du marché, Chiquita a légèrement cédé le pas, et les forces sont aujourd’hui plus équitablement réparties à 25% pour Chiquita et Dole et 16% pour Del Monte. Les trois multinationales nord américaines, bien qu’ayant souffert du régime bananier européen et de sa préférence pour les bananes ACP, continuent de se disputer avec l’Irlandais Fyffes (8%) et l’équatorien Noboa (12%) plus de 85 % du marché mondial.

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Deuxième partie : un fruit globalisé

Il n’empêche. Ces nombreuses initiatives s’appuient sur les valeurs du commerce durable, équitable ou bio, des vecteurs aujourd’hui garants de commercialisation dans les pays de l’hémisphère Nord. Le positionnement réussit à la République dominicaine qui s’est spécialisée en banane bio, ou encore au Pérou qui, grâce à ses conditions climatiques favorables à la culture bio – le faible degré d’humidité requérant moins d’emplois de fongicides -, s’est spécialisé tout récemment dans cette production.

Triple défi Pour ces nouvelles venues, le créneau de positionnement sur le marché mondial de la banane reste étroit. Il leur faut répondre aux critères durables ou biologiques et se soumettre à une pression sur les prix qui ne reflète en rien les exigences de la production. Parallèlement, elles doivent suivre les fluctuations de la demande en bananes des pays importateurs. A la surcapacité peut brutalement succéder la pénurie au détour d’une saison cyclonique virulente. Autant d’inconnues qui rendent les projections difficiles. C’est par ailleurs sans compter sur le comportement capricieux du consommateur. (Voir troisième partie) 

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Interview Philippe Ruelle : « La réglementation européenne doit être cohérente » Philippe Ruelle est Directeur général de l’UGPBAN - Union des Groupements de producteurs de bananes de Guadeloupe et Martinique

En août 2007, l’ouragan Dean dévaste la totalité des plantations de bananiers. Aujourd’hui, la filière banane renaît sous une forme durable. Rétrospectivement, pensez-vous que Dean a été une chance ? La restructuration de la filière était déjà en marche depuis 2003. Elle était née de la volonté de produire autrement. Car la réglementation européenne, la plus contraignante du monde pour les droits sociaux et les produits phyto-sanitaires, ainsi que la réglementation du marché par l’OMC ne permettaient plus à notre produit d’être rentable. Il y avait nécessité de nous restructurer. Mais il est vrai que Dean est venu accélérer les choses. Quand 100% de la bananeraie est par terre, on peut repartir tous en même temps sur des fondements différents et communs. Nos 700 planteurs sont ainsi repartis de zéro. Les planteurs de la région étaient-ils plus ouverts à de nouvelles méthodes de production parce qu’ils avaient déjà été touchés par l’affaire du chlordécone ? Il est certain que cette filière de 6 500 emplois directs et 10 000 indirects était consciente non seulement de l’impact économique mais aussi des aspects environnementaux de leur activité. A la recherche de méthodes alternatives, nous nous sommes tournés vers des coopérations avec l’institut technique de la banane aux Antilles et le Cirad mais aussi avec les producteurs des Canaries. En quoi a consisté cette reconfiguration en une production durable ? Aujourd’hui, toute notre production - 250 000 t par an - est durable. Pour y parvenir, nous avons fait

un état des lieux des bonnes pratiques et nous avons échangé nos méthodes pour utiliser moins d’intrants. Par exemple, nous piégeons les charançons dans des serres à hormone. Pour éviter les herbicides, nous semons des plantes endémiques en même temps que les plantations. Ces plantes, comme la clématite, ne sont pas en compétition avec le bananier mais occupent le sol. Tous les déchets, comme les gaines en plastique, sont intégralement récupérés et recyclés et l’eau est récupérée dans les stations de conditionnement. Depuis 1996, nous avons réduit de 74% l’utilisation de produits de traitement. Et notre plan « banane durable » prévoit une réduction de 50% des produits phyto-sanitaires entre 2008 et 2013. Malheureusement depuis quelques mois, la cercosporiose noire sévit en Martinique. Cela remet-il en question vos méthodes ? Qu’en est-il des produits à base biologique ? En ce qui concerne la cercosporiose, nous devons agir à raison d’un traitement aérien quasiment chaque semaine, ce qui reste une proportion raisonnable. Les produits utilisés sont des fongicides homologués et approuvés par l’Union européenne qui ne présentent pas de risque pour la population ou pour l’environnement. D’ailleurs, un traitement sur trois est constitué seulement par de l’huile minérale utilisée en agriculture biologique. Pour ce qui est des produits naturels comme les extraits de thé ou les levures qui donnent de bons résultats contre les maladies fongiques en République dominicaine, nous nous heurtons à la réglementation européenne qui paradoxalement autorise les importations de bananes traitées ainsi, mais interdit ces méthodes de production. De telle sorte que nous ne pouvons à l’heure actuelle produire des bananes bio, à l’inverse de la République dominicaine. On veut bien avoir la réglementation la plus stricte qui soit mais elle doit être cohérente…

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Troisième partie :

Une filière est née


Troisième partie : Une filière est née

Banane ACP contre banane dollar La banane n’a pas usurpé son surnom d’ « or vert ». Car, à l’instar du pétrole, ce fruit commercialisé sous sa couleur d’origine suscite levée de fronts et tensions jusqu’aux plus hauts étages de l’OMC. Pour schématiser, le monde de la banane se découpe en trois clans. D’un côté la banane  « dollar », produite dans les zones d’influence politique des Etats-Unis (Amérique du Sud, centrale et Caraïbes). C’est elle qui est importée essentiellement en Amérique du Nord. Elle parvient également en Europe via les ports de la Mer du Nord, notamment à Anvers qui en est une véritable plaque tournante. De l’autre côté, la banane des pays ACP (Afrique, Caraïbes et Pacifique), une banane produite dans les anciennes colonies françaises et britanniques et qui est souvent importée en Europe via les ports du Sud, de la Méditerranée mais aussi à Dunkerque, et qui gagne en notoriété pour les importations fruitières. Enfin, troisième protagoniste, la banane européenne, produite dans les départements d’Outre-Mer français et dans les Canaries. Une catégorie hors concours : produite dans l’Union européenne, elle n’est soumise ni aux droits de douane, ni aux contingentements.

Bataille perdue Martiniquaises, Guadeloupéennes et Canariennes ne sont pas les seules à jouir d’un statut particulier sur le marché mondial de la banane. Depuis l’introduction du marché unique européen en 1993, les importations de bananes ACP étaient exemptées de droits de douane pour des quotas de 875 000 t/an. Autant de droits hérités des préférences commerciales de la convention de Lomé en 1975 stipulés par l’OCMB (organisation commune du marché de la banane). Pendant ce temps, les bananes en provenance d’Amérique latine restaient soumises à des quotas et taxées par l’Union européenne à 176 €/t. Une situation dénoncée comme discriminatoire et protectionniste par les trois multinationales contrôlant le marché sud-américain mais aussi par les producteurs indépendants, livrés aux lois du marché. Le 15 décembre 2009, coup de théâtre dans le monde de la banane. Au siège de l’OMC à Genève, l’Union européenne finit par céder aux pressions sud américaines et conclut un accord avec les pays producteurs du continent. Elle s’engage à réduire ses tarifs d’importation progressivement à 114 €/t d’ici à 2017. En contrepartie, les Etats-Unis et quatre autres pays d’Amérique latine renoncent aux recours engagés contre l’Union européenne auprès de l’OMC. 35


Troisième partie : Une filière est née

L’Europe vient de mettre fin à près de vingt ans de guerre de la banane, un différend unique dans l’histoire des relations commerciales mondiales. Mais s’il est salué comme une avancée considérable dans les négociations du cycle de Doha, cet « accord banane » (ou GATB Geneva Agreement on Trade in Bananas) signe en revanche à moyen terme le glas du régime préférentiel pour les pays ACP. Comme le note le député européen Charles Goerens, rapporteur sur le dossier « Bananes ACP » (14) « il s’agit d’une lutte entre pays émergents et pays les moins avancés, d’où la nécessité d’une démarche plus prudente en matière des préférences commerciales ».

Nouveau régime En effet, cette libéralisation du marché n’est pas sans conséquence pour les pays de l’ACP. Leurs 900 000 tonnes de bananes exportées vers l’Union européenne se trouvent brutalement en concurrence de plain-pied avec les 4 millions de tonnes des multinationales, qui bénéficient d’économies d’échelle quant aux coûts de transports et de transactions. En 2008 déjà, les pays producteurs de bananes ACP s’étaient alarmés dans l’ « appel de Yaoundé », sur les conséquences néfastes de ce « libéralisme extravagant ». Un cri d’alerte relayé par un rapport de l’ICTSD (International Centre for Trade and Sustainable Development) (15) qui estime que les pays ACP vont perdre près de 15% de parts de marché et prédit la disparition de certains petits producteurs comme la Jamaïque ou le Surinam. Le Cameroun, la Côte d’Ivoire voire le Ghana se trouveront eux aussi en difficulté.

Gérer l’après-2013 Pour atténuer les effets de la transition, l’Europe a décidé de débloquer un programme de mesures d’accompagnement de 200 millions d’euros d’ici à 2013 (les pays ACP réclamaient 500 millions d’euros). A cette échéance qui concorde avec l’entrée en vigueur de la nouvelle PAC (Politique agricole commune) - les pays ACP devront renégocier leurs conditions. Pour les acteurs du commerce équitable, cet accord bananes de l’UE représente un nouveau défi. « Nous sommes préoccupés par l’impact de cet accord sur les producteurs de bananes des pays ACP, en particulier les petits agriculteurs qui sont en concurrence avec les bananes moins chères d’Amérique latine », avoue Rob Cameron membre du bureau exécutif de FLO*.

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Décomposition du prix d’un kilo de banane Banane conventionnelle : 2e le kilo

0,12E 0,38E

1,49E

Petit producteur Coût de transformation et d’exportation

Coût d’importation, transformation, conditionnement, distribution

Droit du label Max Havelaar

0,31E 0,38E

1,49E 0,03E

Banane portant le label max Havelaar : 2,21 e le kilo

Sources : max Havelaar Sur la base de moyennes, en particulier pour le chiffre petit producteur de la banane conventionnelle qui est basé sur les prix en Equateur, Colombie, Ghana, Iles Sous le vent, Costa Rica et République dominicaine.

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Troisième partie : Une filière est née

Même en Amérique du Sud, les réactions restent mitigées car comme le remarque Carla Veldhuysen, coordonnateur régional de FLO pour la Colombie, le Venezuela et le Panama. « Pour nos producteurs, la décision d’abaisser les droits de douane devrait leur donner l’occasion d’accroître leurs revenus. Cependant, la grande question est de savoir qui va vraiment profiter de cet accord. La différence de prix sera-t-elle retournée au producteur? ». En tout état de cause, pour les producteurs de bananes de République dominicaine et les pays des îles du Vents, en concurrence directe avec la banane « dollar » et qui ont des coûts de production plus élevés. Pour Rose Renwick, responsable à la Windward Islands Farmers Association (WINFA), une coopérative de commerce équitable de bananes certifiées des Iles du Vent : « ce règlement est encore un autre coup désastreux contre non seulement l’industrie de la banane, mais aussi contre le développement économique et social en général ». 

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Interview Alistair Smith : « Il n’y a aucune cohérence entre le discours libéral et le caractère durable » Alistair Smith est auteur du livre « La saga de la banane »* et fondateur de Banana Link, association de la promotion du commerce équitable et durable dans la filière banane.

Auparavant, les règles du jeu du marché de la banane étaient imposées par les multinationales. Désormais, c’est la grande distribution qui fixe les conditions. A quand remonte ce changement dans les rapports de force ? Dès le milieu des années 90’ et de plus en plus depuis 2000, la grande distribution a en effet pris le dessus. Cela est à mettre en parallèle avec une forte concentration de cette branche ainsi qu’avec la rationalité de ses filières d’approvisionnement. Là où les distributeurs avaient autrefois cinq fournisseurs, par exemple, ils n’en ont plus aujourd’hui que deux, quand ils n’interviennent pas directement avec leur marque propre, comme c’est le cas pour le distributeur allemand Rewe qui court-circuite les multinationales de ce négoce. Du reste, cela les amène à  assumer encore davantage leurs responsabilités face au consommateur.

leur origine dans la guerre froide et dans les craintes que suscitaient ces syndicats puissants en lien avec des forces politiques communistes. Il est possible cependant que dans certains pays, les syndicats auraient disparu sans l’appui des ONG et des syndicats européens et d’autres pays consommateurs. Aujourd’hui, ils sont très affaiblis au Costa Rica, mais subsistent par exemple au Honduras, même s’ils subissent des pressions très fortes lors des négociations de conventions collectives. En Colombie, malgré le chaos politique, le syndicat de la filière banane jouit d’une convention collective nationale avec plus de 300 plantations et représente 90% des travailleurs de l’industrie. L’Europe peut-elle parler d’une seule voix notamment en matière de banane durable ? Ce qui a retardé le processus, c’est la guerre à l’OMC et le fait que les gouvernements aient été tiraillés entre trois côtés, le marché des bananes européennes, de l’ACP et les bananes dollars. Il y a des courants visant à tirer vers le haut, c’est à dire au niveau du marché des Antilles, les LatinoAméricains et les Africains, mais le problème reste un prix bas. Or, la libéralisation du marché en 2006 a également renforcé la compétition « vers le bas ». Il n’y a aucune cohérence entre le discours libéral et le caractère durable. Un travail commun qui reste à démarrer à une échelle internationale consiste aujourd’hui à l’intégration de ces critères sociaux et durables au niveau de l’OMC.

La perte de vitesse des syndicats dans les pays producteurs est-elle à mettre en parallèle avec cette montée en puissance de la grande distribution ? Non, pas du tout, elle est bien antérieure. Pour preuve les tentatives de désarticulation des syndicats au Costa Rica dès les années 80’ qui puisent

*Editions Charles Leopold Mayer, 2010, ISBN978-2-8477-150-7

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Troisième partie : Une filière est née

Pas de faculté d’autorégulation Ces craintes émises par les producteurs mettent une nouvelle fois en évidence la disparité des coûts d’un continent à l’autre et d’un mode de culture à l’autre. « Nos planteurs gagnent en un jour ce que leurs collègues d’Amérique centrale gagnent en un mois », résume Philippe Ruelle, président de l’UGBPAN (la fédération des producteurs antillais). La situation est donc rendue plus précaire que jamais par le GATB, censé provoquer une baisse des prix des bananes dans les supermarchés européens en exacerbant la concurrence entre producteurs. José Manuel Barroso, président de la Commission européenne n’avait d’ailleurs pas caché le dessein de ce nouvel ordre commercial destiné à « stimuler le système » avec pour résultat de  permettre au consommateur de payer moins cher son kilo de bananes.

Fluctuations La banane est un fruit exotique qui s’ignore. Tout au moins son prix ne révèle en rien ses origines. Le prix au détail en Europe varie entre 1,09 €/kg (Allemagne) et 1,60 €/kg (France). Les prix de gros marquent d’importants écarts selon l’origine et le pays d’importation. A titre d’exemple, en décembre 2009, une banane ACP valait 1,45 € au prix de gros en Belgique quand la banane dollar ne coûtait que 1,20 € (1 € pour celle en provenance de l’UE). En France, en revanche, le prix des trois origines était lissé à 0,80 € le kilo. (15)

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A l’importation, le prix moyen européen qui atteignait 0,67 €/Kg en 2009, marque depuis lors quelques fléchissements avec un kilo à 0,64 € en France et un prix au kilo Aldi - index du prix hebdomadaire de la banane européenne - qui avoisine les 0,70 €. Il faut y voir la conséquence du GATB et de la surproduction au niveau mondial, surproduction résultant non seulement de l’augmentation de la disponibilité mais aussi de la baisse de la consommation européenne. L’approvisionnement net de l’Union des 27 a ainsi baissé de 330 000 t en 2009, soit 700 g de moins par habitant (16). Le prix de la banane reste donc soumis à la corrélation de la demande et d’une capacité de production en but à des aléas climatiques. En 2008, des inondations au Costa Rica - troisième exportateur mondial - ont fait chuter les marchés nord américains et européens respectivement de 12 et 6 %. « Ce marché ne dispose pas de faculté d’autorégulation », remarque Denis Loeillet (17). Or, selon lui : « une régulation par les volumes est indispensable car la banane, comme d’autres produits agricoles n’est pas une marchandise comme les autres ».

Surproduction Pour l’heure, en l’absence d’instance régulatrice, la production tourne à plein au risque de surchauffe. L’Equateur qui a déjà annoncé une production record en 2009 à + 6 % s’apprête à renouveler sa perfor-

mance. Le Costa Rica, relevé de ses inondations, enregistrera cette année 110 millions de cartons. La Colombie est elle-même en hausse à 97 millions de cartons. Autant de scores qui laissent craindre le pire. Même Chiquita prend peur face à cette surproduction… Une surproduction qui aujourd’hui atteint également la banane équitable avec des conséquences hasardeuses pour les producteurs voulant se lancer dans un chantier de labellisation.

Maturation La labellisation, autrefois apanage des coopératives soutenues par les ONG, est aujourd’hui le cheval de bataille des multinationales. Chiquita ou Dole endossent des préceptes de durabilité ou d’équitabilité et témoignent de l’évolution et du renouveau de la filière banane. C’est ainsi que l’on note de nouveaux acteurs, au Cameroun avec Makossa Banana mais aussi en Côte d’Ivoire ou encore au Sénégal, pays où les gouvernements font de la filière un axe stratégique. Ces nouveaux positionnements sont signes de la maturité du marché pour une filière réunissant les acteurs du commerce équitable et les producteurs durables et bio. Il s’appuie sur l’évolution des consommateurs « en quête d’achats citoyens » et augure tant de belles perspectives que l’on « peut se demander s’il existe une limite au développement du commerce équitable » (18).


Troisième partie : Une filière est née

En Belgique, la banane équitable, majoritairement équitable-bio, a pignon sur rue. Commercialisée par les chaînes de la grande distribution Delhaize, Colruyt ou Carrefour/GB, la banane est le produit équitable le plus consommé par les Belges après le miel et le café. De 1,33% en 2001, ses parts de marché sont passées à 7,96% en 2005.

Ces efforts visant une identité propre conjugués aux exigences de la labellisation, amènent peu à peu les producteurs à optimiser leur organisation. Reste à identifier la filière en tant que telle. Une idée défendue par les ONG de la banane comme Bananalink appelle ainsi à l’intégration des critères sociaux et durables au niveau de l’OMC. 

Consolidation Quant à la banane durable, ses ventes sont en train d’exploser avec une augmentation de 63 % ces deux dernières années. A 3,5 millions de tonnes en 2009, elle constitue aujourd’hui 20 % des exportations. Et devance ainsi largement les autres produits tels que le cacao, le thé ou le café. L’Amérique latine, qui est le plus grand fournisseur de bananes conventionnelles avec 72 % de parts de marché, bat son propre record avec la banane durable produite à 97 % par ce continent.

Standards, labels, certifications

*Fairtrade Labelling Organisations International FLO basée à Bonn cette organisation fédère toute les organisations de labelllisation du commerce équitable

L’Europe impose un format à la banane en matière de couleur, de qualité et de forme. La banane arrivant sur le sol européen doit avoir des qualités apparentes de bonne santé et de propreté et des qualités intrinsèques : moins de 0,50 mg de plomb au kilo, moins de 0,05 mg de cadmium et 0,03mg de mercure. Ses autres qualités – durables, équitables et bio – sont prises en charge par différents organismes de certification et de labellisation : Rainforest Alliance et sa grenouille rouge pour le caractère durable, Certisys en Belgique, Naturland en Allemagne, AB (Agriculture biologique) en France, IFOAM et SAI (SA 8000) pour le bio. Quant au label équitable, il est délivré par FLO qui, depuis le début 2011, a relooké son logo en format rectangulaire.

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Troisième partie : Une filière est née

Initiative : Agrofair et Vredeseilanden s’unissent pour le bananier sénégalais

Aider à l’émergence d’une filière banane dans une contrée jusqu’alors peu spécialisée dans ce produit, c’est le défi que se lance Agrofair suite à l’appel d’une coopérative d’environ 1 200 petits producteurs de Tambacounda au Sénégal (250 ha). Pour cette société importatrice de fruits tropicaux dont 90% des produits transitent par le port d’Anvers, la banane représente une large part de son activité totale (CA 2009 : 52,8 millions d’euros). 59 200 tonnes de bananes dont 27,6 en équitable et 24 en bio-équitable ont été commercialisées en 2009  par Agrofair, dont 30% de l’actionnariat est constitué de petits producteurs. Agrofair n’est donc pas un importateur comme un autre. Il a pour souci de mettre le commerce au service du développement des populations locales. Or, tandis que les pays producteurs d’Amérique du Sud comme le Costa Rica voient leur situation en nette amélioration, l’Afrique nécessite une intervention plus accentuée en termes de savoir-faire et de création d’emplois. D’où l’engagement d’Agrofair (aux côtés de l’organisation belge d’aide au développement des petits agriculteurs, Vredeseilanden) au Sénégal en dépit de conditions moins favorables que sur le continent sud-américain.  

Chaîne de production

Cependant, Chris Claes, coordinateur du département agriculture durable de Vredeseilanden, précise que le Sénégal réunit des conditions propices à la culture de bananes bio : « La situation climatologique, les sols non pollués, une humidité plus faible qu’en Amérique latine, donc moins favorable au développement de maladies : voilà des atouts majeurs ! » Le gouvernement sénégalais a par ailleurs développé un programme d’appui de la banane bio. C’est donc dans cet environnement que Vredeseilanden et Agrofair soutiennent l’organisation paysanne Aprovag (Association des producteurs de la vallée du fleuve Gambie) afin de « pouvoir aider ces planteurs à placer leurs produits sur le marché local et à y braver ainsi la concurrence de la banane de Côte d’Ivoire » poursuit Hans-Willem van der Waal. Il garde l’espoir de les exporter un jour vers l’Europe. Outre l’amélioration de la chaîne de production, le projet a deux autres objectifs : le renforcement économique des organisations paysannes sous une entité faîtière, l’Unafibs (Union nationale des acteurs de la filière banane au Sénégal) et la création d’activités connexes. « Nous aidons à l’installation d’entreprises gérées par les femmes qui transforment les fruits dans des produits dérivés, jus, confitures, vinaigre... », raconte Chris Claes. 42


Interview George Jaksch : « Chiquita fait peau neuve » George Jaksch est Senior Director Corporate Responsibility and Public Affairs chez Chiquita.

aléas climatiques. C’est ainsi qu’un tiers de nos bananes proviennent de notre propre production, ce qui nous permet d’évoluer techniquement. Nous disposons par ailleurs d’un centre de recherches au Costa Rica. Depuis 2000, l’ensemble de nos 2 000 plantations sont certifiées et soumises chaque année au contrôle des ONG. Ce qui nous permet de nous améliorer constamment. Parallèlement, 80 à 90% de nos fournisseurs sont eux mêmes certifiés. Quel bilan en tirez-vous ?

Chiquita est la première multinationale à se soumettre aux inspections d’une ONG, Rainforest Alliance, pour labelliser le caractère durable de sa production. Qu’est ce qu’une banane durable pour Chiquita ? Elle doit répondre à plusieurs défis. Sa production ne doit pas être néfaste ni à l’environnement, ni à la santé des planteurs, ni à celle des consommateurs. Néanmoins, ce caractère durable est un premier pas. Comment se décline une telle production ? Elle se base sur la protection de l’environnement et de la biodiversité et sur de bonnes pratiques agricoles. Elle garantit de bonnes conditions sociales aux planteurs et aux communautés et enfin le management veille à ce que ces normes soient continuellement appliquées. Quelle est l’évolution de votre démarche depuis son début en 1992 ? A l’époque nous avons commencé avec deux exploitations et nous avons obtenu le certificat deux ans plus tard pour nos exploitations – 15 000 ha - au Panama, au Costa Rica, en Honduras et au Guatemala. Peu à peu, les planteurs indépendants qui travaillent pour nous se sont joints à cette démarche. Nous avons en effet pour principe de diversifier la production afin de ne pas être dépendants des

En ce qui concerne la biodiversité, nous avons planté un million d’arbres et les terres qui ne sont pas occupées par les cultures sont replantées. Les planteurs et leur famille ont accès aux soins, à l’éducation, ainsi qu’aux loisirs, leur salaire sont 50 à 100% plus élevé que les salaires minimums fixés par l’Etat dans chacun de ces pays. 5 000 d’entre eux dont 600 femmes seules ont accédé à la propriété de leur maison. Nous avons dispensé plus de 80 000 formations à 14 000 travailleurs. Par ailleurs, les pratiques agricoles sont parvenues à réduire systématiquement l’emploi d’engrais et d’intrants. Chaque plantation est également dotée d’un système de filtres. Des contrôles mécaniques et biologiques sont pratiqués régulièrement. Quel est le coût du durable ? Certes, nous avons investi 20 millions d’USD mais on ne peut raisonner simplement en termes de coûts. L’application de ce dispositif a permis au début de les réduire. Aujourd’hui avec la hausse des prix de l’énergie cela est plus difficile à dire, mais en tout état de cause, nous y avons gagné, ne seraitce qu’en image de marque et personnellement je m’en réjouis.

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Conclusion


Conclusion

Requiem pour la Cavendish Cette grande herbe qui ressemble à un arbre sans en être un cache une forêt d’enjeux économiques et écologiques planétaires. Elle recèle, tant dans son histoire que dans sa production, une multitude de paradoxes qui renforcent la complexité de sa culture. En effet, ce fruit sans pépin ni noyau n’en est pas à une contradiction près. Résolument tropicale, la banane est le fruit le plus consommé en Occident. De même, après avoir exigé pendant longtemps un lourd tribut en vies humaines, la banane est aujourd’hui synonyme de sécurité alimentaire, sinon de survie pour des centaines de millions d’êtres humains. Enfin, sa culture et sa commercialisation sont à la fois le terrain de l’exploitation de l’homme par l’homme et celui des combats pour un monde plus juste. Pour toutes ces raisons, la banane reste un symbole d’espoir alors que sa filière se redessine. Elle incarne l’énergie des luttes pour une culture plus durable et un commerce plus équitable. Sans pécher par optimisme force est de constater que le plus grand succès de ces actions aura été de convertir peu à peu à ces valeurs les grands producteurs aux pratiques tellement controversées. Pour autant, de nombreux défis restent à relever. Car un nouveau challenge se profile. Et d’une autre taille cette fois puisqu’il s’agit ni plus ni moins de la survie de la banane. La maladie de Panama T4 s’attaque aujourd’hui à la Malaisie et aux Philippines. Un fléau très grave, qui le sera plus encore lorsqu’il aura gagné l’Amérique latine. Durant les années cinquante et soixante, lorsque la maladie de Panama s’était propagée à la Gros Michel, la Cavendish était déjà dans la « salle d’attente », comme le rappelle le chercheur de la Katholieke Universiteit Leuven, Rony Swennen. Aujourd’hui, le marché ne dispose pas de variétés capables de remplacer la Cavendish. Cela ne veut pas dire que le bananier va disparaître, puisqu’il existe une multitude de variétés. Mais c’est la Cavendish, dont la production représente 57 sur 69 millions de tonnes, qui va mourir. Et les multinationales ne lui ont pas trouvé de remplaçante. Le marché a donc besoin plus que jamais de la science. La course contre la montre a commencé.

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Sources

Sources (1) Cirad (2) Assobacam Association bananière du Cameroun (3) Rapport de la FAO-l’économie mondiale de la banane (1985-2002) (4) La place des cultures vivrières dans les systèmes de production en agriculture de plantation : le cas du département d’Agboville (Côte d’ivoire) Jean-Louis CHALÉARD École Normale Supérieure de Saint-Cloud, (5) http://bananas.bioversityinternational.org (6) http://www.biw.kuleuven.be/English/research/CropBiotechnics.aspx (7) http://www.biw.kuleuven.be/dtp/tro/home.htm (8) http://www.africatime.com (9) Jolivalt and De Reuk, 2007 (10) Banana The fate of the Fruit that changed the World, Dan Koepel, Plume Penguin 2009 / Tanz um die Banane, Handelsware und Kultobjekt, Dölling und Galitz Verlag Hamburg-München 2003 (11) La Saga de la banane, vers des filières durables et équitables, Alistair Smith Bananalink, Editions Charles Léopold Mayer, Paris 2010 ISBN 978-2-84377-150-7 (12) Banana Wars, Power, Production, and History in the Americas Steve Striffler and Marl Moberg Duke University Press Durham and London 2003 NC 27708-0660  (13) Wen macht die Banane krumm Kolonialwarengeschichten Rainer Griesshammer, Claudia Burg, Rowohlt, 1989 ISBN3 498 02450 7  (14) Le Courrier, le magazine des relations et coopérations Afrique-Caraïbes-Pacifique et Union européenne. 25/10/2010 (15) International Centre for Trade and Sustainable Development Passerelles numéro 4 décembre 2009 (16) Recueil statistiques Banane 2009 Odeadom (17) Dossier Banane- Cirad-Fruitrop (18) Le Commerce équitable, Sylvain Lallemand, Isabel Soubelet, Le Cavalier bleu 2008

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Trade for Development Centre Le Trade for Development Centre est un programme de la CTB (l’Agence belge de développement) pour la promotion d’un commerce équitable et durable avec les pays en voie de développement. Les 3 axes de travail du Centre

> Centre d’expertise C’est le centre d’expertise sur les thématiques d’aide au commerce, commerce équitable et commerce durable. Collecte, analyse et production d’information (enquêtes d’opinion auprès des consommateurs, études de marchés,...) Animation d’un groupe de travail au sein de la plate-forme d’appui au secteur privé « Entreprendre pour le développement ».

> Appui aux producteurs Le Trade for Development Centre est un outil d’appui aux organisations de producteurs. Il soutient les producteurs marginalisés, les micros et petites entreprises ainsi que les projets d’économie sociale inscrits dans des dynamiques de commerce équitable et durable. Renforcement des capacités organisationnelles, techniques et productives Transmission d’informations pertinentes (sur les marchés, les certifications disponibles,...).

> Sensibilisation Le Centre met en place des campagnes de sensibilisation à destination des consommateurs (Semaine du commerce équitable), des acteurs économiques et des pouvoirs publics belges.

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CTB AGENCE BELGE DE DÉVELOPPEMENT RUE HAUTE 147 1000 BRUXELLES T +32 (0)2 505 37 00 F +32 (0)2 502 98 62 INFO@BTCCTB.ORG WWW.BTCCTB.ORG

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