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Cahiers pédagogiques, février 2006

PLUS LOIN QUE LE BOUT DE SON NEZ& Francine PELLAUD, LDES, Université de Genève Denise MUTHS, enseignante de 3-4P à Bienne (Suisse)

Penser un enseignement des sciences qui dépasserait la seule mémorisation de contenus anecdotiques, apanage de nos programmes actuels, n'est pas aisé, tous les enseignants qui ont tenté l'expérience le diront. Néanmoins, pour comprendre la complexité du monde actuel, pour ne pas se sentir « largué » par les avancées technologiques, pour participer activement à la vie sociale, économique, politique, intellectuelle ou plus simplement pour être un citoyen dans le sens premier du terme, c'est-à-dire responsable de ses choix et de ses actes, apprendre la « poussée d'Archimède », surtout lorsqu'on ne sait pas en expliquer le principe ne sert pas à grand chose. Si certaines bases purement « scientifiques » restent nécessaires, ne serait-ce que pour développer un esprit curieux, elles ne peuvent devenir opérationnelles que dans un esprit 1 habitué à faire ce que Piaget nommait des « mises en relation ». Or, des recherches récentes 2 en diffusion des idées montrent que la « mobilisation » nécessaire à cette opération mentale ne va pas de soi, même dans des situations proches du « transfert de connaissances ». Il faut donc aller « plus loin », oser la nouveauté et se jeter dans des perspectives où les savoirs ne sont plus un alignement linéaire de notions non connectées, mais des points de repères qui prennent un sens grâce aux liens qui se tissent entre eux. Et qu'importe de quels savoirs il s'agit, l'important dans tout cela réside avant tout dans le développement de la capacité à penser par soi-même, à aller voir « au delà des apparences ». ème

C'est dans cette optique que j'ai tenté une expérience avec ma classe de 3 primaire (enfants de 9 à 11 ans). Partant d'une question très ouverte, " quel est, pour vous, le plus grand problème de la planète ? ", je demandais aux enfants de ne donner qu'une seule réponse par personne. Celles-ci n'ont pas tardé, et ils ont vite remarqué que certaines étaient semblables ou du moins faisaient partie d'un même groupe. L'idée d'un classement jaillit. Tout le monde s'y met. L'ambiance est à la discussion. Tous ont une idée très personnelle quant à la façon de regrouper les thèmes. Certains, qui voient déjà plus loin que le bout de leur nez, constatent qu'un problème peut appartenir à plusieurs groupes. Je leur laisse un temps de recherche. Ils travaillent seuls ou à plusieurs, selon leur désir. Finalement, nous arrivons au constat que le problème ressenti comme le plus grave est la guerre (13 enfants sur 22 donnent une réponse qui s'y réfère), précisant parfois certains aspects tels que la mort ou le racisme. Les problèmes écologiques apparaissent également (5 réponses), notamment à travers l'abattage des arbres, le manque d'eau, la pollution atmosphérique (usines) ou les catastrophes naturelles (tempêtes). Enfin, la violence et le manque de confiance généralisé (2 réponses) ainsi que la peur que la Terre ne se rapproche trop du soleil (2 réponses) clôturent cette première étape.Une heure bien remplie !. Durant la suivante, je leur suggère de ne dessiner que trois cercles de "rangement " dans lesquels, individuellement cette fois, ils vont placer leurs différentes idées. Viennent alors les questions: - Je peux mettre les vilains mots avec le racisme parce que c'est les gens ? - S'il y a une bulle avec tous les problèmes de la nature, ça va ? 1

KAMII, C. et DEVRIES, R. (1981) La théorie de Piaget et l'éducation préscolaire, Cahiers de la section des sciences de l'éducation, Université de Genève 2 Recherche :J. CAPELLE, R-E. EASTES, F. PELLAUD, L. RIBOLI-SASCO, E. SABUNCU (2005) Application des théories évolutives à des fins didactiques, ENS (Paris)-LDES (Université de Genève) (non édité)


Cahiers pédagogiques, février 2006

Ils parviennent très vite et sans mon aide à remplir deux cercles. Les remarques fusent, car le troisième reste vide. Je leur promets qu'on en parlera plus tard et leur suggère de donner un nom aux deux premiers. Ils trouvent facilement le terme écologie, et nous en profitons pour en expliquer le sens étymologique. Ils ont besoin de mon aide pour aller plus loin que « les gens » et découvrir les termes société et social. La question toute simple: " Pourquoi est-ce que tes parents travaillent ou cherchent du travail ? " leur rappelle immédiatement la place qu'occupe l'argent dans notre société. Je m'amuse à mimer deux ou trois scènes familiales et le mot " économie" leur revient. Chaque bulle a son nom ! Une semaine avant les vacances d'été, nous reprenons nos trois bulles. Jusqu'à présent, le terme " développement durable " (DD) n'a pas encore été évoqué. Je commence donc la leçon en l'écrivant au tableau et en leur demandant ce que ces mots leur suggèrent. Développement est associé à grandir, être de plus en plus gros, connaître beaucoup de choses, devenir intelligent. Ils constatent que ce mot peut s'appliquer aux trois bulles de base et à tout ce qu'elles contiennent. Durable n'évoque rien de particulier. Pas étonnant qu'à dix ans la notion de temps soit encore très vague. Pas étonnant non plus que ce mot ne fasse pas partie du vocabulaire de base des petits consommateurs qu'ils sont déjà. Nous en profitons donc pour parler en vrac de l'âge de nos grands-parents, de celui de la planète, des durées de vie si différentes d'une espèce à l'autre, de la mort des étoiles, du soleil, des dinosaures, des hommes préhistoriques, et j'en oublie... Les devoirs à faire à la maison sont simples : demander à leurs parents si ils ont déjà entendu parler de DD. Deux leçons ont passé....très vite. Dernières heures avant les vacances d'été. Mon but : découvrir avec eux où se situe le DD par rapport à nos trois bulles. La tâche n'est pas facile et j'aimerais pourtant ne pas devoir repartir de zéro après les six semaines de pause scolaire. Nous commençons donc par aller nettoyer la cour à la place du concierge. C'est l'occasion de discuter du respect à avoir par rapport à son travail et de notre responsabilité face à notre environnement immédiat. L'occasion évidemment de trier les déchets récoltés et de reprendre le terme de durable. De retour en classe,le résultat de leurs devoirs nous apprend que trois familles sur vingt-quatre ont entendu parler de la notion de DD et que toutes l'assimilent à un synonyme d'écologie appliquée. Les enfants ne sont pas convaincus par cette réponse puisque nous avons représenté l'écologie, mais aussi le social et l'économie. Retour à nos bulles. Par des exemples que je choisis dans un premier temps et qu'ils cherchent eux-mêmes ensuite, nous nous amusons à développer ces trois fondements en cherchant chaque fois à quelle autre bulle cela fait du bien ou du tort. Les enfants constatent qu'il est très facile de faire du tort aux gens et à la nature. Ils remarquent aussi que chacun pourrait faire plus de bien. L'économie reste un peu en marge, mais c'est aussi sans doute la notion qui leur est le moins familière. Je ne peux pas en rester là. Eux, de toute façon, ont envie de continuer. Nous prenons donc une heure supplémentaire. L'idée est à ce point lancée que les enfants disent d'eux-mêmes que " pour que ça soit bien, il faut que les trois bulles puissent devenir mieux en même temps ". Voilà, nous y arrivons ! Je leur laisse un quart d'heure de calme et de logique mathématique pour me présenter, à l'aide de nos trois bulles un diagramme où ils puissent situer concrètement le DD. Chacun y va de son idée qu'il présente à la classe. Trois enfants viendront avec un dessin représentant le DD à l'intersection des trois bulles. A la majorité, c'est celui que nous choisissons.


Cahiers pédagogiques, février 2006

Six semaines de vacances ont passé. Je suis curieuse de voir ce qui reste de tout cela. Comme j'ai une stagiaire dans ma classe, c'est l'occasion rêvée de leur demander de lui expliquera la nouvelle idée dont on a parlé avant les vacances. Et là, je reste bouche bée. Toute la classe se souvient du terme " DD ". La majorité peut citer les trois fondements principaux par leur nom et les expliquer. Une dizaine d'enfants sont capables de donner une définition du concept. Il faut maintenant passer à quelque chose de plus concret. Je demande aux enfants de mettre un titre dans leur cahier et de l'illustrer au moyen d'un dessin qui, selon eux, représente le DD. On y retrouvera quelques fois les trois bulles, mais accompagnées d'un dessin montrant ce qu'il faudrait changer dans tel ou tel domaine et faisant référence à ce qu'ils avaient estimé être le plus grand problème de la planète. Je leur demande également de placer ce dernier en fonction des trois bulles. La majorité des enfants situent parfaitement l'intersection écologiesocial, mais ne parviennent pas à occuper le secteur économie, ce qui les gène beaucoup. Je leur dis que ce n'est pas un problème, qu'ils y parviendront mieux plus tard, et nous inscrivons " à suivre... " au bas du dessin. 3

Je leur distribue ensuite le dessin de la fusée de Tintin en leur demandant de choisir l'endroit où nous pourrions y noter nos trois fondements. Plusieurs associent rapidement les trois bulles aux trois pieds de la fusée ce qui est admis par tous comme une très bonne idée. Lorsque je leur demande pourquoi ce dessin est une bonne façon de représenter le DD, une élève me répond spontanément : - Parce que les trois pieds, quand la fusée part, ils vont à la même place. Nous en discutons et les enfants comprennent qu'au sein du DD, l'économie, l'écologie et le social doivent progresser vers un même but& car si on enlève un « pied », il est évident pour eux que la fusée tomberait et qu'elle ne pourrait plus partir. Nous remarquons donc que pour que le DD puisse fonctionner on ne peut se passer d'aucun des trois fondements. Va s'en suivre une discussion. Depuis quand parle-t-on de DD ? Qui a commencé à en parler ? Qui peut faire du DD ? Est-ce qu'on fait déjà du DD quand on ramasse les déchets dans la cour ? Est-ce que les parents en font quand ils trient les déchets ? Est-ce qu'il faut leur dire de le faire même s'ils trouvent ça ennuyeux ? Comment pourrait-on faire pour que tout le monde connaisse le DD ? Nous terminons la leçon en inscrivant dans notre cahier la phrase suivante: " Le développement durable ne doit pas seulement être une belle idée. Il doit peu à peu devenir une réalité dans la vie de chacun et de tous les jours. " ...et chacun dessine sa fusée comme il l'entend. Si certains se débrouillent très bien avec la théorie et les notions abstraites, il est nécessaire maintenant pour les autres de partir d'un exemple concret. Dans la phase suivante, j'apporterai donc un texte et des photos qui nous racontent le problème de la Mer d'Aral. Lecture, géographie, histoire, anthropologie, urbanisme, civisme, éthique, que sais-je encore, voilà donc ce que nous réservent les prochaines leçons !

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Tirée de « Objectif Lune » de Hergé. L'idée nous a été donnée par D. Rüffenacht, dir. de Switcher SA, que nous remercions !


Plus loin que le bout de son nez