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earl thompson

UN JARDIN DE SABLE Roman Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Charles Khalifa

préface de donald ray pollock

Parution le 4 janvier

monsieur toussaint louverture


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un John MacDeramid n’avait rien d’un homme important, rien du tout. Ce n’était qu’un homme honnête dont le pire qu’auraient pu dire ceux qui plaignaient sa femme était : « Mais quel imbécile celuilà ! » Car il savait tant de choses et savait en faire tant d’autres, et pourtant sa vie n’était qu’un enchaînement ininterrompu d’investissements foireux, de fermes abandonnées, de mauvaises affaires et d’espoirs brisés. Son imbécillité fondamentale, c’était sa foi inébranlable (et ceci en dépit de l’accumulation de preuves du contraire) en ce principe cardinal du rêve américain : pour peu que l’on soit honnête, respectueux de la loi et disposé à travailler à hauteur exacte du salaire offert, alors le succès est garanti. En un mot comme en mille, il n’existait pas à ses yeux de monde plus logique. Il connaissait toutes les imperfections de celui dans lequel il vivait, mais était bien certain que les Démocrates finiraient par lui arranger tout ça. C’est avec cette foi chevillée au cœur qu’il était allé voter Roosevelt en 1932. De tous ses regrets, celui d’avoir été du côté du vainqueur demeurait le plus amer et le plus lancinant. Non pas qu’il eût préféré Hoover après coup. Simplement, en son for intérieur, il pensait que Roosevelt avait tout manigancé pour le rouler, lui, John MacDeramid, dans la farine. Et dans son cœur il n’y avait pas de place pour le pardon. « Jamais j’ai vu plus grand menteur ! », lâchait-il sans appel. C’est l’année d’avant l’élection qu’était né le premier petit-fils de MacDeramid, sur une table de cuisine et avec l’aide d’un certain docteur Nodruff, dans une maison de style gothique américain, avec électricité, construite sur un coin de terrain coupé en deux par la Neuvième Rue de Wichita, entre canal et voie ferrée. Sa fille était là parce que le père du bébé se trouvait en prison et que la bellefamille ne voulait pas entendre parler d’elle. Sur ce coup-là, MacDeramid ne savait pas trop s’il devait en vouloir à Hoover ou 3


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à Roosevelt. Tout ce qu’il savait, c’est que même pour marier sa fille, aussi sacrément jolie fût-elle, il avait encore trouvé le moyen de se louper. Jamais il n’avait vu une femme aussi enceinte que sa fille pendant sa grossesse. Wilma était gentille, menue, un mètre soixante tout au plus. Pas possible, c’était un veau que ce grand escogriffe de Suédois, Odd Andersen, lui avait fourré dans le tiroir. Il avait une bonne tête de plus qu’elle. Au premier cri de sa fille derrière la porte marron de la cuisine, Mac avait fui, glacé d’effroi, pour se réfugier dans la grange dont il n’était sorti qu’après avoir vu le docteur remonter dans sa voiture. Et une fois rentré, on lui avait dit que le veau avait été baptisé John, comme lui, et Odd, comme son père. Dès le lendemain matin, tout le monde sauf la mère l’appelait Jacky. Et c’est ce surnom qui lui était resté, depuis ses premiers pas malhabiles, quand il commença à connaître Buck, le gros chien, un bâtard moitié berger allemand, moitié colley, ou Imo, le domestique, ou encore Nelly, leur brave jument qui aurait été bien en peine de battre à la course la grand-mère MacDeramid ; et tous les autres, oncles, tantes, cousins et amis. Il entendait bien des rumeurs comme quoi il avait un père quelque part. Mais sa mère lui disait : « Ton papa est là-bas, il fait du chocolat ». En fait, papa tirait un an pour avoir détourné deux cents dollars de timbres-poste de la quincaillerie générale Harwi, où il travaillait comme employé. Jamais il n’en avait avoué le motif. Mais ça, ce n’était pas vraiment le genre de chose à raconter à un enfant, même si par ailleurs la mère savait pertinemment qu’il eût été bien incapable de faire du chocolat, papa. Wilma se plaisait à penser que c’était pour leur mariage qu’Odd avait détourné les timbres, après cette scène où, sous une lune de moisson, elle avait levé vers lui son joli minois en lui confiant : « Jave pavensave qavue jave savuis davans un étavat intavéravessavant, Odd mon cœur. » Le javanais était alors la langue à la mode. Peutêtre aussi était-ce pour payer un avortement qu’il avait commis le forfait. Mais si tel était le cas, la famille d’Odd croyait dur comme fer que c’était l’idée de Wilma. De toute façon, ils n’avaient eu le temps ni pour l’un ni pour l’autre avant qu’Odd ne soit encagé. 4


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Toutefois, la jeune femme avait fait en sorte qu’en face de la mention père sur le certificat de naissance figure bel et bien Odd Ewal Andersen. Et c’est ça qui constituait le grief majeur des Andersen à son égard : ils n’en étaient pas aussi certains qu’elle. Bon petit gars que cet Odd. Chef Scout en second dans la troupe de son beau-père à l’Église luthérienne, il avait chaque semaine remis à sa mère, et ce jusqu’à ce qu’elle se remarie, l’enveloppe contenant sa paye aussi joyeusement que s’il s’était agi d’un bouquet. Et même avant le décès d’Odd senior, Odd junior était celui qui faisait tenir cette famille de neuf enfants dont le père passait la plupart de ses journées enfermé à travailler à Dieu seul savait quelle invention susceptible de changer son destin, émergeant de son cabinet uniquement pour injecter un nouveau rejeton dans la matrice extensible de Madame Andersen, ou bien copieusement talocher ceux déjà nés qui faisaient à son goût trop de bruit dans la maison. Il avait inventé un truc en rapport avec les moulins à vent. Mais ça remontait à longtemps, et ce n’est pas les royalties qui allaient assurer la subsistance de sa veuve. C’était toujours Odd qui trouvait la patience et la tendresse de consoler les autres, quand son père était enfermé avec le tourbillon de ses pensées, et que sa mère grinçait des dents devant un monde qui, invariablement, ne récompensait sa vertu et son dévouement de chrétienne que par la survenance d’un nouvel embryon de Viking dans son ventre, jusqu’au jour où le devoir et le bref instant de plaisir deviendraient un fardeau qui la mettrait inexorablement à genoux, dans un désespoir total et abject. C’est pourquoi toute la raideur et l’inflexibilité de son attitude étaient une mise à l’épreuve de la croyance d’une vie après la mort. Au fond de son cœur, cet espoir céleste était devenu reconnaissance de dette. Son regard, toujours brûlant de la flamme sans chaleur de la militante anti alcool, semblait constamment chercher on ne savait quel mur dans son crâne où elle écrivait à la craie, encore et encore : Vaudrait mieux qu’elle existe, la vie éternelle, Bon Dieu ! Seul Odd, Scout Eagle à la besace couverte de médailles, avait le temps de s’occuper des boutons et des lacets, des plaies et des bosses de ses frères et sœurs. 5


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Et puis il y avait la théorie dont le vieux MacDeramid et son fils Kenneth étaient de fervents partisans : si Odd avait barboté ces timbres, c’était pour un motif bien moins honorable, en l’occurrence l’achat d’un vieux cabriolet qu’il avait repéré depuis longtemps. Car, en vérité, il était encore plus dingue de voitures que des jolies jambes fort accueillantes de Wilma. Ou alors, c’est que les deux passions se mélangeaient un peu dans sa tête. À sa sortie de prison, Odd rentra pour épouser Wilma et habiter chez les MacDeramid le temps de se refaire suffisamment pour trouver un toit à sa petite famille. Tout le monde lui répétait que le bébé lui ressemblait. Et c’était vrai, si vrai que, même s’il connaissait personnellement deux autres pères potentiels pour le gamin, rares étaient les moments où il avait des doutes. « Bah non, il est de moi, ce bébé », concluait-il à chaque fois. Après tout, des types en question, l’un était un rouquin flamboyant, l’autre, un brun mat. Et le bébé était si blond que Wilma devait lui passer de l’huile d’olive sur les sourcils pour éviter qu’on le confonde avec un melon jaune. Odd avait garé le cabriolet marron sur lequel il avait versé un premier acompte dans la cour latérale de Mac. Déjà, le vieux était passablement irrité que son gendre ait pu trouver de bonnes raisons de l’acheter avant même d’avoir de quoi déménager, mais en plus, à chaque fois qu’il voulait le faire travailler, il devait l’arracher au véhicule ; il commença donc à se convaincre qu’Odd en particulier, et les Suédois en général, se situaient dans son échelle personnelle de valeurs juste un cran en dessous de la merde de baleine, produit qui, une fois séché, vaudrait très exactement ce que vaut un pet dans un ouragan. « C’est un romantique, insistait Wilma. C’est l’homme le plus gentil du monde. — C’est un rêveur, décréta la vieille MacDeramid. — Pour sûr, il a rien d’un fermier, crénom de Dieu ! » Ça, c’était Mac, sûr de son fait. Et l’intéressé n’avait pas non plus l’air de nourrir un quelconque rêve de parfaite petite ferme quelque part dans un avenir où l’ex6


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ploitant indépendant recevrait son juste dû. Non, il parlait de participer aux cinq cents miles d’Indianapolis, de traverser l’Atlantique en avion ou d’écrire son nom sur le ciel. Il était féru de tout ce qui touchait à la mécanique. Un jour, le vieux voulait qu’Odd aille avec Kenny débroussailler la voie de chemin de fer : c’était un contrat qu’il avait passé avec la Compagnie ; mais il ne parvint pas à mettre la main sur le Suédois. Odd était sous la voiture, carter d’embrayage démonté, et ne voulait pas en sortir tant qu’il ne l’aurait pas remis en place. Alors il fit le mort, et le vieux finit par s’en aller. Le soir même, au dîner, Mac s’en prit à lui avec une acidité à décaper la peinture. Quelque part entre le premier et le dernier « crénom de Dieu », le vieux expliqua que les activités laborieuses d’Odd à son domicile le situaient, dans son échelle de valeurs, plusieurs crans en dessous d’un voleur, d’un menteur et d’un enfoiré. Quand Odd laissa entendre que son beau-père exagérait peut-être un tantinet, Mac lui intima de prendre ses affaires et de décaniller, et plus vite que ça, bordel. Et lorsqu’Odd, tout pâle, quitta la table sans un mot, Mac se mit à en rajouter. Pas moyen de faire autrement. En fait, il ne voulait pas vraiment renvoyer le jeune homme. Tout ce qu’il avait dit ou presque, il le regrettait sincèrement. Sa fierté, cependant, exigeait qu’on lui fasse comprendre, d’une manière ou d’une autre, qu’il n’avait pas entièrement tort. Il était prêt à faire la paix si Odd acceptait de présenter ses excuses. C’était l’éternelle et instinctive tactique de Mac que de faire grimper les enchères plus haut que ne pouvait monter la fierté de l’autre, et ainsi préserver la sienne. « Tire-toi alors, nom de Dieu ! Et bon débarras, espèce de cossard d’anabaptiste, bon à rien ! Mais oui, tu peux te tirer ! Je te retiens pas ! Mais pas question que tu emmènes Wilma et le petit si tu peux pas prouver que tu t’en occuperas ! » Il espérait, comme un joueur malhonnête, faire passer cette carte foireuse pour un atout maître. Odd monta les marches deux par deux, tandis que Wilma, en larmes, se jetait dans les bras du vieux, le suppliant de pardonner au jeune homme. 7


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« Pas question, nom de Dieu ! » Elle se précipita pour préparer le bébé et rassembler quelques affaires, prête à partir aussi. « Et toi, tu sors pas de cette maison. C’est moi qui t’ai élevée, qui t’a acheté des fringues et des bouquins, qui t’ai envoyée à l’école, qui suis allé chercher le docteur pour le bébé, qui a payé la nourrice quand t’as perdu ton lait, qui t’a torchée et ton fils aussi ! Si tu sors de cette maison, c’est à poil et toute seule ! — Tu ne peux pas m’arrêter ! » Arrêter ? Un jour, John MacDeramid avait arrêté un troupeau de deux mille bovins en panique sur la piste Chisholm. Il était capable d’arrêter n’importe quoi, à part le temps et sa propre fureur, qui l’un comme l’autre devaient suivre leur cours jusqu’au bout. Curieusement, et pour la première fois depuis qu’il avait appris sa future paternité, Odd se sentait pleinement homme. Un garçon moins poli que lui se serait peut-être mis à siffloter. Il avait purgé sa peine pour l’histoire des timbres. Maintenant, il avait purgé sa peine pour cette chaude sécurité qui l’avait retenu si fort bien trop longtemps, alors que le cuir froid d’un siège de voiture sur les hautes herbes de la prairie était un nid d’amour à nul autre pareil. Pour ce moment insouciant où son cœur battait sans retenue, détaché de tout besoin terrestre, le temps d’un cri joyeux, argentin, projeté le plus loin possible avant de se recourber délicieusement sur lui-même tel un reptile. En montant ces marches, il fut tenté de faire la paix. Après tout, il n’était pas le seul à subir perpétuellement les foudres de Mac. Lorsque la vieille MacDeramid se leva discrètement pour aller parler à Odd, Mac s’en prit à elle : « Et toi, te mêle pas de ça, ou j’te fous dehors aussi ! » Mais il la laissa grimper à l’étage, comptant secrètement sur elle pour arranger les choses. Il resta à table avec son jeune homonyme, lequel était occupé à faire de l’art abstrait avec une assiette de bouillie, pendant qu’Elfie, l’épouse de Kenneth, qui lui avait donné son second petit-fils onze mois après le premier de Wilma, essayait de canaliser l’énergie du bambin et d’aller au bout du dîner, histoire 8


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de faire bonne figure devant son mari. À l’étage, dans la chambre du jeune couple, la vieille disait à Odd : « Bon, écoute, il ne pense pas un mot de ce qu’il raconte, il est comme ça, c’est tout. Tu sais bien qu’il se passe pas une journée sans qu’il se mette en rogne contre un tel ou un tel. Aujourd’hui c’était ton tour, c’est tout. Finalement, t’as plutôt eu de la chance jusqu’ici avec lui, c’est la première fois, faut pas que ça te démonte comme ça. — Je ne veux pas qu’il y ait de deuxième fois. Personne ne m’a jamais parlé comme ça. Personne ne m’a insulté comme ça. Non, madame Mac, je ne peux pas rester. » Et il versa des larmes de rage, alors que, autour de lui, de joyeux diablotins tentateurs dansaient et tapaient des mains tout contre ses oreilles. « Et que fais-tu de Wilma et du bébé ? » Elle avait élevé une famille. « Dès que je pourrai, je prendrai un logement et ils viendront me rejoindre. — Mais qu’est-ce que tu vas faire ? — Je ne sais pas. Je connais un type qui cherche un associé pour racheter une station-service. Je vais peut-être revendre ma voiture et tenter le coup avec lui. Le boulot à la ferme, c’est vraiment pas mon truc. — Mais quand même, tu sais qu’elle t’aime, Wilma. J’aurais tant voulu que vous preniez un bon départ dans la vie, tous les deux, bien comme il faut. Mais ça veut pas dire que vous pouvez pas rattraper le coup. — C’est bien ce que je veux, moi. — Wilma aussi. — Dès que j’ai trouvé quelque chose… » Il se dépêcha de partir, des fois que le vieux se décide à s’excuser, ce qui le coincerait ad vitam aeternam. Wilma, qui l’avait agrippé par le manteau à la porte, n’obtint qu’un baiser froid et expéditif, et une promesse tout aussi expédi9


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tive. Les pneus du cabriolet patinèrent sur la terre de l’allée quand il démarra en marche arrière, et crissèrent quand, une fois dans la Neuvième Rue, il s’éloigna en trombe. « Pour moi, il aime bien mieux cette putain de bagnole que sa femme et son gamin, lâcha le vieux en un verdict définitif. Donnemoi donc un bout de cette tourte, même si c’est froid. » « Il y a des jours où je le méprise ! confia Wilma à sa mère. — Jamais il apprendra à se contrôler. Et maintenant, il va regretter, et tu vas le voir bouder et bougonner jusqu’à ce qu’Odd revienne. » Mais jamais Odd ne remit les pieds à la ferme. Et même si, effectivement, il revendit sa décapotable pour investir dans une station Skelly de la Treizième Rue, jamais il n’eut les moyens de faire venir Wilma et le petit. Inga, la sœur d’Odd, assurait Wilma que ce n’était qu’une question de temps ; c’est elle qui jouait les intermédiaires, car son frère était interdit de séjour chez les MacDeramid et Wilma, persona non grata chez les Andersen. Ni lui ni elle n’osait appeler l’autre directement, de peur que l’un des parents décroche. Et pourtant, s’il aimait tant Wilma et le bébé, que diable faisaitil, se demanda tout le monde, le jour où il se tua en essayant de franchir le carrefour d’Emporia et Waterman en toute innocence à soixante kilomètres à l’heure au volant d’un buggy sans freins qu’il avait construit avec son associé, Miss Wichita 1933 sur la banquette à ses côtés ? Il rendait service à un ami, expliqua immédiatement Inga. C’était tout lui. Il conduisait la jolie plante de quinze ans à la gare afin qu’elle dise au revoir à son petit ami, qui partait pour l’un des chantiers forestiers de Roosevelt. On était un 27 octobre, le ciel était clair et la chaussée bien sèche lorsqu’Odd alla caramboler un quidam qui s’attendait à tout sauf à ça dans sa jolie petite berline munie de toutes ses pièces d’origine et qui, jusqu’à ce moment fatidique, tournait comme une horloge. Derrière son volant, le pauvre type n’aurait jamais pu se douter que cet engin roulant non 10


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identifié arrivant sur lui à tout berzingue n’avait d’autre moyen de s’arrêter que de rétrograder ou de s’en remettre au vent contraire. L’accident de l’année ! Les journaux locaux, le Beacon et le Eagle, en firent leurs gros titres depuis l’édition spéciale de cet après-midilà jusqu’à l’enterrement d’Odd. La naïade et le jeune chef scout. Et on réclama à cor et à cri l’interdiction des voies publiques aux « voitures d’amateurs », comme on nommait alors ces buggys que l’on construisait dans tous les garages de la ville. Et voilà donc la guimbarde d’Odd en gros plan sur toute la largeur de la une, sur papier rose, avec en médaillon des portraits de lui et de Miss Wichita. Sur celle de la fille, on voyait l’écharpe en diagonale sur son maillot de bain de la même façon que toutes les médailles du mérite sur celle d’Odd. Sur un cliché de l’accident, on avait rajouté une ligne en pointillés dessinant une belle parabole entre le siège conducteur du buggy et une grosse croix de Malte tracée sur le trottoir, là où avait atterri le jeune homme, en plein sur le crâne. Quant à Miss Wichita, elle s’en tirait avec une fracture de la clavicule, des coupures et des arrachements de la peau qui lui interdiraient toute participation à des concours de beauté à l’avenir. Son petit ami partit pour les forêts avec le sentiment d’être le bûcheron le plus malheureux du monde. Dans le train, il prit une cuite avec la gnôle maison d’un de ses camarades de camp et fit le vœu de ne plus jamais toucher aux femmes de sa vie. Soit dit en passant, elle était loin d’être vierge. Et il y avait des photos en gros plan de l’épave du véhicule, montrant qu’elle était couverte d’inscriptions aussi spirituelles que Vite un bisou, j’ai le pot qui chauffe ! Ne rigolez pas mesdames, votre fille est peut-être à bord ! Fais gaffe, j’ai des freins puissants ! Et à l’arrière : Accélère, pépère, y’a encore de la place en enfer. Odd avait vingt-deux ans, un peu âgé, pensèrent d’aucuns, pour être encore boy-scout. On assista à une dispute grotesque dans la chambre d’hôpital, les Andersen d’un côté du lit, les MacDeramid de l’autre, et Odd allongé entre les deux camps, la tête couverte de bandages et désormais libéré des soucis de ce bas-monde. 11


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La controverse portait sur une question essentielle : oui ou non, les chirurgiens devaient-ils lui ouvrir le crâne pour tenter de le maintenir en vie, bien qu’ils affirmaient aux familles que, même en cas de succès, il ne serait plus jamais « normal ». « Il ne ressent aucune douleur en ce moment », juraient-ils. Il était dans le coma. Les chances qu’il se réveille n’étaient même pas d’une sur deux, même s’il devait survivre. « Il ne nous reconnaîtrait pas ? demanda sa mère. — Peu probable. Le cerveau est sérieusement touché. — Essayez, s’il vous plaît ! implora Wilma. — Et qui va payer le spécialiste ? », finit par demander Madame Andersen, contrainte et forcée. Personne ne se porta volontaire. Elle avait un petit commerce de beignets qu’elle confectionnait dans sa cuisine. C’était Bjorne, son avant-dernier, qui les vendait au porte-à-porte. Son second mari était réparateur de machines à coudre Singer, payé en pièces jaunes. Tous les enfants étaient forcés de travailler. Il n’y avait pas d’argent pour des médecins. « Tu veux t’en occuper tout le reste de sa vie ? Comme d’un bébé ? — Oui ! Oui ! C’est ce que je veux ! — Non, c’est pas ce que tu veux. Il faut regarder la vérité en face. Peut-être que ça s’appelle mariage, ce que toi et Odd avez fait à son retour, mais aux yeux de Dieu c’est de la fornication légalisée. Une fille comme toi ne va pas rester cloîtrée à la maison avec un mari qui n’est qu’un légume. » Et Madame Andersen se mit à pleurer, tamponnant de son mouchoir ses yeux, qu’elle avait noirs et brillants, elle, la Scandinave si étrangement brune qu’elle devait descendre d’on ne savait quelle prisonnière des Vikings, elle qui portait dans le regard les recoins sombres d’une hutte. « Je ne peux pas ! Je ne peux pas. Je n’ai pas la force. Je n’ai pas les moyens. C’est idiot d’en parler. Idiot ! » Elle pleurait des larmes de bile qui se déversaient presque toutes à l’intérieur, sans brûler. Qu’est-ce qu’elle en savait, cette greluche à la cuisse légère ? Sa 12


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décision de laisser son fils mourir, c’était au fond d’elle comme si on lui arrachait son propre sexe. Lui était là, avec encore un souffle de vie, et c’était à elle de dire : « On n’a pas les moyens pour un spécialiste ». C’était à elle de préparer son cœur à sa mort. « Laissez-le partir, pour l’amour de Dieu ! Il a assez payé ! » Tout cela, c’était de l’ordre du châtiment. C’était un bon garçon, au départ. Un garçon droit. Un des piliers de sa congrégation. Un Aigle. Et il avait fallu qu’il aille frayer avec cette idiote, qu’il lui fasse un gosse. Pour elle, il avait volé, il était allé en prison. Il s’était fait mépriser par sa belle-famille. Il s’était tué. Et au fond d’elle, elle se demandait, comme tout le monde, mais qu’est-ce qu’il pouvait bien foutre avec Miss Wichita ? Les familles veillèrent au chevet d’Odd pendant les deux jours qu’il lui fallut pour mourir, et Inga pendant tout ce temps, tenta d’apaiser les choses entre les deux familles, allant même jusqu’à passer la nuit chez les MacDeramid après les obsèques. Pour l’enterrement, on acheta à Jacky une paire de souliers vernis tout neufs chez Robough-Buck. L’oncle Hans descendit depuis son camp forestier, dans le Minnesota. C’était le frère le plus proche d’Odd. Wilma et le petit montèrent avec lui, Inga et Bjorne pour se rendre à la cérémonie, et ce malgré les objections de Madame Andersen. Cette dernière était montée avec son mari, en compagnie de son plus jeune fils, Billy, le seul qui était brun et myope comme elle. Madame MacDeramid trouva qu’il ressemblait beaucoup au second mari de Madame Andersen, Monsieur Allen, mais se dit tout de suite que ce n’était sans doute qu’une coïncidence. Les boy-scouts et les élèves d’Odd au catéchisme étaient tous là pour l’accompagner. Les journalistes aussi. Ils photographièrent la jolie veuve et le petit garçon plus blond que les blés dans son petit costume bleu en toile râpeuse. Au moment de passer devant le cercueil, sa mère le prit dans ses bras pour qu’il puisse jeter un dernier regard. Le garçonnet voulut embrasser son père pour qu’il se sente bien. Wilma, l’optimiste, la lectrice d’horoscope, le lui permit. Rien ne se passa. On posa le couvercle. Tout le monde se remit à pleurer. La musique commença. Les élèves du catéchisme 13


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le portèrent entre une haie d’honneur de scouts. On publia une photo du petit avec la suite et fin de l’histoire, et une notice nécrologique dans l’édition du Beacon de l’après-midi, sous le titre : IL EMBRASSE SON PÈRE, EN VAIN. Des petites vieilles vinrent leur rendre visite, disant à Wilma et Madame Mac à quel point cet enterrement avait été réussi, ramenant des plats cuisinés bien couverts, offrant leur aide pour la vaisselle ou le ménage. « Mon Dieu, il avait l’air si naturel, murmura l’une d’elles. J’avais l’impression qu’il allait se redresser et me dire : “Bonjour, madame Stevens”, comme d’habitude. Juste pour me faire peur. Il était toujours blagueur. C’est tellement triste. C’était une si belle personne. — Et un des pires conducteurs au monde, comme tous les Suédois, grommela le vieux depuis la pièce voisine, derrière son journal. — C’est trop tôt pour qu’il lui manque, au petit Jacky, je suppose. » Elles regardaient l’enfant qui jouait par terre avec un petit chariot. « Je ne sais pas. Je pense qu’il comprend, dit la femme. — Je lui dis que son père est parti vivre avec Jésus », répondit Wilma. Plus tard, c’est bien l’envie de voir ce père, plutôt que des souvenirs précis de bons moments passés ensemble, qui nourrit un sentiment plus diffus de privation chez le garçon. « Je veux qu’il connaisse son père », reprit Wilma. Elle saisit le garçon dans ses bras et l’embrassa sur les joues. « Wilma, intervint Madame MacDeramid, arrête de le traiter comme un bébé. C’est le meilleur moment pour en faire un gâté pourri. — Oh, maman, mais je n’ai plus que lui à présent. » La mère s’abstint de lui demander ce qu’elle pensait avoir avant. Elle rétorqua : « Bon, d’accord, mais attention. Quoi que tu fasses pour ce 14


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garçon, il n’est jamais satisfait. »

DEUX Et voilà que débarqua de Saint-Louis une tornade aux cheveux noirs, au verbe haut et au rire sonore, au volant d’une Ford 1929 au pot d’échappement troué et aux pneus lisses truffés de rustines ; cramponné à son vaste sein, un petit garçon qui aurait dû être sevré depuis longtemps. Un voyage pareil, aucune femme au monde n’aurait pu le faire, aucune sauf Stella Coker, la sœur de Tante Elfie. Cette fois, elle l’avait quitté pour de bon, sa canaille de mari, et revenait chez sa mère. Mais quand celle-ci avait refusé de la recevoir, c’est chez les MacDeramid qu’elle était venue habiter. « Maman, elle l’a jamais aimé, Gus, parce qu’il était catholique. Elle aurait préféré me voir mariée au diable, qu’elle disait. Et après six ans avec ce salopard de poivrot, cavaleur comme pas deux, moi aussi j’aurais préféré ! », avoua Stella. Le petit la regardait bouche bée, assise à la table de la cuisine, avec ce moutard au visage porcin, Claude, tétant le plus gros et le plus blanc néné qu’il ait jamais vu. Claude était aussi grand que lui. Il était stupéfait. La voix de cette femme regorgait d’inflexions étranges qui le chatouillaient délicieusement à l’intérieur, lui faisant oublier sa crainte. Alors, lorsqu’elle le sortit brusquement de son hébétude en retirant son téton de la bouche paresseuse de son fils pour lui faire gicler en plein visage un jet chaud et sucré depuis l’autre bout de la table de ferme dont les deux rallonges avaient été mises, le mince trait blanc bleuté devint pour lui comme une fatale traînée d’avion au firmament de sa mémoire, et l’énorme framboise une norme indépassable. C’était comme si on lui avait tiré dessus avec une arme à feu. Et c’est là que résonna à ses oreilles cet énorme, ce formidable rire tonitruant, ce rire de Saint-Looouie, quoi. Nulle part ailleurs 15


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les femmes ne rient comme ça, pas vrai ? Dès lors, et à jamais, SaintLouis fut pour lui une de ses villes préférées. Une sacrée gaillarde de ville blanche avec un grand rire d’ébène qui, même s’il venait de La Nouvelle-Orléans en remontant le Mississippi, avait bel et bien été refaçonné par les femmes de Saint-Louis, blanches comme noires, qui l’avaient fait chanter sur un tout autre ton : « Viens mon gros loup, là tu m’donnes tout, viens mon gros loup, que j’te rende fou. » Le blues, quoi… « Fais-moi mal, mon gros loup ! » Là où les femmes boivent à la bouteille comme des hommes. « Ben alors, mon lapin ? T’as perdu ta langue ? » Elle braillait comme une mule. L’éclat de sa voix traversa le petit de part en part. Il resta planté là, ne sachant trop s’il devait aller au lavabo essuyer ce lait qui coulait sur son visage. « Tu veux la titoune aussi ? », demanda-t-elle en agitant le sein inoccupé. Puis elle secoua Claude. « Bon, tu boulottes, toi ? Sinon je le file à quelqu’un d’autre ! » Le gamin se réveilla, grogna, fit un geste menaçant du poing, puis se remit frénétiquement à son repas. La mère de Jacky ne l’avait pas allaité. Elle avait bien essayé, mais son lait ne valait rien. Pour la vieille MacDeramid, qui n’en démordait pas, c’était juste parce qu’elle voulait revenir à la normale et ne pas être contrainte par des horaires. Elles avaient donc mis le petit au lait de vache cru et il avait bien failli en mourir. Elles avaient alors pris une nourrice, une Noire qui venait chaque matin et utilisait un tire-lait ; mais suite à des problèmes de transport, il fallut la remplacer par une paire de chèvres que le vieux avait louées à un voisin contre la promesse de l’aider faire les foins à la saison. « Y’en a bien assez pour deux, pour sûr ! poursuivit Stella. J’l’aurais sevré y’a longtemps, mais les temps sont durs et j’en ai à plus savoir qu’en faire. Jamais vu quelqu’un garder son lait aussi longtemps que moi. S’rait dommage de l’laisser perdre, pas vrai ? Aïe ! Mais si seulement y mordait pas, ce petit salopiot ! Y fait ça rien que par méchanceté, je crois. Comme son ordure de père, que le Bon Dieu fasse pourrir sa zigounette, avec tous ces trous dégoû16


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tants où il l’a trempée au lieu du mien ! Aïe ! Ça suffit ! » Elle lui flanqua une petite tape sur le crâne pour qu’il arrête de mordre. « On dit que si tu continues à les nourrir, observa Elfie, tu peux continuer à faire du lait pendant des années. — Regarde, c’est qu’il en veut vraiment. Pauvre petit bout, l’avait plus d’papa, l’avait plus d’maman ! J’y’en donne un peu, tu crois ? Il va pas mordre, lui, pour sûr. Hein que tu mordrais pas les nénés à une fille ? » Solennel, il secoua la tête : ça non, c’était bien la dernière chose qu’il avait envie de faire. « Viens par ici », gloussa-t-elle. Elle tira le garçonnet à elle et effleura le coin de sa bouche de son téton. « Hmmm, c’est bon, hein ? », lui susurra-t-elle à l’oreille. Claude s’arrêta pour voir ce qui se passait. Stella jubilait. Jacky goûta, par curiosité. C’était chaud et bien plus doux que tous les laits qu’il avait pu essayer. Il aspira un bon coup. Cela lui remplit la bouche. Il sentait de ses lèvres le liquide qui montait dans le sein, le jus de son corps qu’il suçait. Et, l’espace d’un insensé moment de chaleur et de paix parfaite, il se sentit relié à cette femme pour une espèce d’éternité. C’est alors que Claude, dans un grognement, le frappa au visage. Par réflexe, il répliqua d’un coup de poing. Stella le retint. « Ho, ho, les gars ! » Puis elle éclata de rire. « Ben dis-donc, p’tit merdeux, t’es un jaloux, toi ! » Et elle écrasa le gamin aux yeux de goret contre ses immenses seins pour le bercer. Elfie se mit à rire aussi. Les deux sœurs n’avaient pas remarqué que ce n’était pas le coup qui avait fait monter les larmes aux yeux de Jacky. Il haïssait l’autre qui faisait un câlin sur la poitrine de cette femme, bras grands ouverts pour bien marquer sa propriété. Lorsqu’elle sortit une flasque de whisky et en but une grande lampée au goulot, son visage levé vers l’ampoule nue couverte de 17


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moucherons, son long cou potelé se soulevant au rythme des gorgées, ses seins pendants, il se mit à trembler comme d’épilepsie. Et à compter de ce jour, la seule attente d’une apparition de Stella faisait naître en lui le sentiment du temps dans toute sa durée cruelle et sa brièveté redoutable : elle tardait trop à apparaître et disparaissait bien trop vite. Il collait tant aux basques de Stella que cela devint vite embarrassant pour tout le monde. Elle ne pouvait pas lever le bras pour boire sans lui mettre un coup de coude dans l’œil. Sa grand-mère et sa tante avaient tellement honte de lui qu’elles se relayaient pour l’occuper, lui donnant des bobines vides et des boîtes de conserve pour qu’il joue, jusqu’au jour où elles s’aperçurent qu’il se servait de toute cette camelote pour attirer le petit Claude dans un coin sombre près du seau à charbon et rejoindre Stella pendant que l’autre s’intéressait à la pin-up sur la boîte de levure en fer-blanc. « Je comprends vraiment pas ce qui lui prend, à cet enfant, se lamentait la vieille Mac. — J’l’ai jamais vu se comporter comme ça avec quelqu’un avant », confirmait Elfie. Et lorsqu’un jour, Stella se baissa et le trouva à quatre pattes sous la table, yeux écarquillés levés vers la luxuriante touffe noire entre ses jambes négligemment croisées, le doute ne fut plus permis. « Il veut voir ma chatte ! Et il l’a vue, nom de Dieu ! » Soulevant l’enfant d’un geste vif, elle le coucha sur le dos en travers de ses genoux, pinça de ses doigts l’endroit de sa barboteuse où il n’y avait même pas encore de braguette, et poussa un cri perçant : « Elfie ! Regarde ça ! Il bande, ma parole ! » Sur quoi elle le laissa retomber comme s’il avait été en feu. « Tu devrais le faire voir à quelqu’un ce gamin, je sais pas, un docteur, préconisa-t-elle. — Ils sont tous comme ça, intervint Madame Mac, même si elle n’était pas convaincue que Stella avait tort. — Ouais, mais j’en ai jamais vu un y aller aussi direct que ça. J’ai toujours dit qu’il avait un regard un peu bizarre, même quand 18


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il était bébé. — Stella, c’est toujours un bébé ! — Bon écoute, y reluquait là où y reluquait, et je sais pas ce qu’il avait dans la tête, mais c’était pas des pensées gnan-gnan bébé. Pas que ça me surprenne, remarque bien. Y’a bien ces génies des maths qui peuvent faire du calcul mental, pourquoi y’aurait pas de génies du sexe ? — Oh, Stella ! — Ben, on sait jamais. » Ce soir-là, quand ils allèrent se coucher, les grands-parents du petit eurent une discussion à son sujet. La vieille se demandait si ce n’était pas le lait de cette noire qui lui aurait fait quelque chose. Le vieux, lui, soutenait que s’il y avait un problème de ce genre, ça pouvait aussi bien être les chèvres. Et de toute façon, il était trop crevé, nom de Dieu, pour se laisser emmerder par ça. S’il avait des envies, le gamin, tout ce qu’il avait sous la main, c’était Star, la vieille chatte. Qui s’était fait passer dessus par tous les matous de toutes les couleurs, races et origines possibles des deux côtés des rails, sans compter un chat sauvage indien pure race de l’École indienne, là-bas dans la 21e Rue, trop sauvage même pour savoir miauler : il n’avait exprimé ses intentions qu’à grand renfort de feulements, crachats et grognements. Star pouvait se défendre toute seule. Mais pour le garçonnet, c’était Stella et seulement Stella. Il la suivit comme son ombre jusqu’à la minute où elle monta dans son automobile, avec Claude sur le siège arrière qui s’agitait comme une puce, remonta le bas de sa robe entre ses jambes, tira sur le démarreur, et reprit la route de Saint-Louis, genoux grands ouverts pour mieux profiter de la brise, abandonnant Jacky à ses désirs lancinants, ses bobines pleines de bave, et une boîte de levure en fer-blanc qui sentait l’urine. Son mari lui avait écrit une lettre, avec quelques billets glissés dans l’enveloppe qui lui demandait de revenir. C’était la lettre qui comptait, en l’occurrence. « Il a jamais écrit une lettre de sa vie, cet enfoiré », répétait Stella, 19


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ébahie, en examinant l’écriture tourmentée sur cette page arrachée à un cahier d’écolier. La formule finale était : « Bien cordialement, Augustus P. Coker. » C’était la lettre qui comptait. Le petit la haïssait, cette lettre. Tôt le lendemain du départ de Stella, il était dans le jardin devant la maison, à cheval sur un crochet à foin, pointe en bas, à faire des ronds dans la terre, un œil guettant un improbable retour, l’autre cherchant devant lui quelque pierre, souche ou racine qui pourrait éventuellement, s’il les heurtait très fort, lui faire rentrer l’outil par contrecoup dans les parties en guise d’expiation. Le soleil était haut maintenant. Son ombre était devenue imperceptible autour de ses pieds nus couverts de poussière. Il leva les yeux au ciel et ce fut comme s’il tombait à la renverse. Comme si la maison s’écroulait sur lui. Au loin, un horizon plat, interrompu seulement par des toits et un arbre par-ci, par-là. Le ciel bleu, omniprésent, grouillait de choses invisibles. Il crut sentir la terre tourner. Il savait qu’elle ne reviendrait pas. Ça faisait trop longtemps qu’elle était partie pour que se réalise ce mince espoir qu’il avait porté toute la matinée. Trop longtemps pour qu’un éventuel objet oublié la ramène vers lui. Alors il se mit à la haïr avec la jalousie d’un orphelin. Il aurait fait un fils incomparablement meilleur que Claude. Laissant tomber le crochet à foin, il détala en direction de la maison, et s’engouffra dans la cuisine comme s’il avait eu le diable aux trousses. « Bonté divine ! Qu’est-ce qui se passe ? », demanda sa grandmère. Aucun des mots qu’il connaissait n’était en mesure d’exprimer sa peine. « Je veux ma maman ! », commença-t-il à sangloter. C’était impérieux : il la voulait, là, tout de suite ! « Elle est pas là, ta maman, et moi je ne sais pas quand elle rentrera. Elle ne me dit plus rien. — T’es fâchée, mémé ? — Pas contre toi. Viens ici me goûter cette bonne soupe de patates. Ensuite, tu feras une petite sieste et ça ira bien mieux. » 20


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Elle avait passé sa vie à proférer ce genre de choses sans y croire elle-même. Et trouvait encore la force de faire preuve de déception quand ses recommandations ne réconfortaient pas. Le garçonnet finit par s’endormir d’un sommeil agité, des sanglots dans la poitrine et une grosse boule dans la gorge qui refusait de passer.

Extrait d'Un Jardin de sable, d'Earl Thompson  
Extrait d'Un Jardin de sable, d'Earl Thompson  

Un Jardin de sable est le cri de rage des laissés-pour-compte et des âmes médiocres à qui on ne tend jamais la main, mais qu’Earl Thompson [...

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