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Religion

MOINES DE HAUT VOL Depuis 1991, Matthieu Ricard est l’interprète du dalaï-lama. Durant son périple de douze jours en France, il le suit comme son ombre afin de faire entendre sa voix en France. Ici, en Normandie, après la bénédiction de la congrégation Dachang Vajradhara-Ling, les deux hommes s’apprêtent à s’envoler pour la Bretagne.

Rencontre avec Matthieu Ricard

L’ANGE GARDIEN DU DALAÏ- LAMA

Seul Européen parmi les intimes du dignitaire religieux, actuellement en visite en France, ce moine bouddhiste de 61 ans est bien plus que son interprète. PHOTOS : CAROLINE POIRON/FEDEPHOTO POUR VSD 18 -

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‘‘Le dalaï-lama est un exemple vivant. Songez qu’à 73 ans, il juge encore nécessaire de méditer sur la compassion tous les matins, de 3 h 30 à 7 h 30’’ ’est l’homme qui murmure à l’oreille du grand lama. Un pan de sa toge safran dans la main, l’échine courbée, il traduit au maître le message de ses hôtes. Matthieu Ricard, 61 ans, en paraît dix de moins. En France, plus qu’un interprète, il est la voix du quatorzième dalaï-lama. En toute occasion, ce moine qui parle aussi bien l’anglais que le tibétain, seconde Sa Sainteté : quand elle accorde une audience à Ségolène Royal, bénit le stupa d’un monastère en Normandie, donne une conférence de presse à l’hôtel George-V, à Paris, ou dispense son enseignement de Nagarjuna, devant les sept mille deux cents spectateurs du Zénith de Nantes.

C DANS LES PAS DU GRAND LAMA.

IL SUIT LE LAMA DANS PRÈS DE SOIXANTE-DIX DÉPLACEMENTS Acteur majeur des relations entre la France et le Tibet, il a été invité par le président Sarkozy en avril. Il connaît aussi Bernard Kouchner depuis longtemps : c’est un ami d’enfance de Christine Ockrent. « Pourtant, en politique, on prend parfois des douches froides, soupire-t-il sans nommer personne. On pense toujours que les gens ont une attitude sincère, positive et droite. Et on finit par s’apercevoir qu’il y avait des manigances derrière. C’est un peu décourageant. » Serait-il l’ange gardien du dalaïlama en France ? « Non, un interprète », corrige-t-il humblement dans un sourire rayonnant de compassion. Pourtant, d’aucuns pourraient y voir un exégète du sage, vu son talent à traduire, sans l’ombre d’une hésitation, des propos complexes de parfois dix minutes sur la physique quantique, la conscience d’autrui ou le « commencement du moi » qu’il restitue avec une fidèle simplicité. Les deux hommes se sont connus grâce au grand maître Kangyour Rinpoché, dont ils furent tous deux les disciples. « Le dalaï-lama venait suivre ses enseignements quelques jours par an. J’ai pu l’approcher tout en servant mon maître spirituel. Parfois, je

Le Français a accompagné Sa Sainteté en Normandie, où elle a béni un stupa (une tour sacrée contenant des reliques) et un moulin à prières, aux côtés du lama Gyourmé (en haut) et de Mgr Jean-Claude Boulanger, l’évêque de Sées (en bas).

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LA BÉNÉDICTION DE LA MADONE. La socialiste Ségolène Royal a fait des envieux en obtenant, samedi dernier, une audience avec le dalaï-lama.

restais la journée avec eux », raconte-t-il encore ébahi. Ils se croisent à nouveau en France en 1991, la veille des premiers enseignements bouddhistes devant dix mille personnes en Dordogne. « Le dalaï-lama, dit-il, est passé dans notre tente et m’a juste ordonné : “C’est toi qui traduis !”» Il n’a cessé, depuis, d’être son interprète. Quitte à abandonner quelques semaines régulièrement son ermitage ou son monastère de Shechen au Népal – où il se retire entre trois et quatre mois – pour suivre le Nobel de la paix dans quelque soixante-dix déplacements par an.

« Le lama est un exemple vivant : songez qu’à 73 ans, tous les matins, de 3 h 30 à 7 h 30, il juge encore nécessaire de méditer sur la compassion ! admire-t-il, bluffé devant tant d’humilité. Il est le même dehors que dedans, poursuit-il. Par exemple, il vient de passer cinq minutes avec les motards de l’escorte pour prendre des photos. Il leur consacre autant de temps avec eux qu’à poser avec des sénateurs. » Une ingénuité apparente qui tranche avec les discours de haute volée du maître. « Quand il aborde les notions de réalité et de soi, comme à Nantes, les gens sont contents d’être là car ils sont avec

POLÉMIQUE Rencontrer, ou pas, le dalaï-lama près la rencontre à huis clos avec des parlementaires au Sénat, la visite de Ségolène Royal, samedi dernier, fut peut-être le dernier rendez-vous du dalaï-lama avec une personnalité politique, avant qu’il ne dialogue, vendredi 22 août, avec Carla Bruni-Sarkozy. L’entretien prévu avec Bernard Kouchner devrait, en effet, être annulé. Dans le “JDD” (17/08), le ministre des Affaires étrangères explique que son “calendrier a été bouleversé par la crise géorgienne et, si je ne retourne pas à Tbilissi, je dois me rendre au Proche-Orient”. La secrétaire d’État aux Droits de

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l’homme, Rama Yade, a de son côté affirmé sur RTL qu’elle souhaitait rencontrer le chef spirituel des Tibétains et que des “contacts” étaient en cours. Nicolas Sarkozy a fait savoir, pour sa part, qu’il avait invité le dignitaire religieux le 10 décembre, avec tous les Nobels de la paix, dans le cadre du soixantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Mais le dalaï-lama sera, ce jour-là, en Pologne. Entre la volonté de ne pas irriter les Chinois et celle de ne pas froisser leur hôte tibétain, les autorités françaises peinent à trouver la bonne posture.  A. DE T.

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le dalaï-lama. Mais je doute que tous arrivent à suivre », explique Matthieu Ricard. Pas de quoi décourager Denis, un pratiquant convaincu présent à Nantes : « Si je n’arrive plus à suivre, je médite. En présence de Sa Sainteté, c’est incroyablement plus rapide. » La complicité entre Matthieu Ricard et le dalaï-lama va bien audelà de la traduction. Ils partagent une même passion pour les neurosciences. « Matthieu est mon rat de laboratoire », confie facétieusement le dignitaire religieux. Et quel rat ! Après sa thèse, en 1972, sur la division des bactéries, il quitte l’Institut Pasteur pour se retirer dans l’Himalaya. Il y vivra pendant vingt ans, coupé du monde jusqu’en 1997, quand il se réconcilie avec son père Jean-François Revel, né Ricard, en coécrivant avec lui Le Moine et le philosophe, un best-seller mondial, dont tous les droits sont affectés à ses œuvres humanitaires. COBAYE POUR TESTER LES EFFETS DE LA MÉDITATION C’est en raison de cette longue retraite qu’il suit le dalaï-lama quand il rencontre des Prix Nobel ou des « nobélisables » en neurosciences pour évoquer l’impact de la méditation sur le cerveau. Parmi les moines ayant effectué entre dix mille et soixante-dix mille heures de méditation, Matthieu Ricard joue les cobayes des heures entières en IRM (imagerie par résonance magnétique) au Mind & Life Institute, afin de suivre les effets de cette méditation sur chaque partie du cerveau, sur le stress ou l’anxiété. Les résultats enchantent ce « moine-scientifique ». « Une étude, dit-il, a déjà démontré qu’une pratique de la méditation durant huit semaines – à raison de trente minutes par jour –, fait baisser la pression artérielle de 15 mm, diminue considérablement l’anxiété et augmente de 20 % la production d’anticorps lors de la réponse immunitaire à un vaccin. » De quoi valider la thèse du dalaï-lama, convaincu que « si la religion est un choix, l’affection, la compassion et l’amour altruiste sont des nécessités biologiques pour notre survie ». Reste à en persuader les autorités ANTOINE DE TOURNEMIRE de Pékin. 


L'angegardien du Dalai Lama