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ÉPOQUEPORTRAIT

CHRISTIAN AUDIGIER, LE PAPE DE LA SAPE

L’EX-VENDEUR DE JEANS, DEVENU UN STYLISTE STAR À HOLLYWOOD, LIVRE SA LÉGENDE DANS MON 42

VSD N° 1656 DU 20 AU 26 MAI 2009

AMERICAN DREAM. Par Antoine de Tournemire. Photos : Rémi Deluze pour VSD VSD N° 1656 DU 20 AU 26 MAI 2009

au de cinquante boutiques dans le monde – vingt-cinq aux États-Unis et trois en France –, il possède un hôtel à Dubai et un night-club à Las Vegas, sur le Strip. Se comparant – sans rire – à Ralph Lauren, il a vendu dans le monde plus de 10 millions de tee-shirts et casquettes à des prix de luxe. Dans la limousine Maybach noire venue le chercher au George-V, l’enfant d’Avignon s’empresse de mettre son interlocuteur à l’aise : « Tu sais, je n’ai toujours pas lu mon autobiographie*, elle est bien ? » Sitôt, arrivé à la gare de Lyon, il est rejoint par sa bande de six « potes-associés ». Il finit sa cigarette et s’élance, roulant des épaules dans son blouson en cuir cintré caramel. Mâchant ostensiblement du chewing-gum, 쐌쐌쐌 43


쐌쐌쐌 lunettes de soleil rivées sur le nez alors qu’il fait encore nuit, il s’impatiente. « Cinq ans que je ne suis pas retourné à Avignon voir mes potes. J’irai aussi voir la tombe de ma mère et visiter un dépôt Audigier », lâche-t-il dans un étrange sourire, la lèvre supérieure ourlée sur des dents d’un blanc flamboyant. « Attaquer l’Europe » en étant basé aux États-Unis voilà sa dernière stratégie. Il garde un souvenir amer de l’entreprise en France. En 1995, après vingt ans dans le jean et un dépôt de bilan, l’huissier n’épargne qu’une table et deux chaises. « Les clients ne payaient plus. L’Urssaf ne m’a laissé aucun répit. 1

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J’énervais : j’avais déjà de belles bagnoles, de belles femmes – parfois celles des autres – et les plus belles fêtes. » Philosophe, il balaie les regrets de la main : « Nul n’est prophète en son pays ». C’est donc outre-Atlantique que ce styliste précoce aura sa revanche.

« CHAQUE JOUR, ON ENVOIE DES PAQUETS AUX STARS » En 2001, il est directeur artistique de Von Dutch, une marque connue pour customiser des motos. Affairé sur sa première collection textile dans sa boutique de Melrose Avenue, à Los Angeles, il sort, attiré par des paparazzis qui traquent Britney Spears. Il propose alors à la star de passer chercher des vêtements au magasin. Peu après, la chanteuse quitte son fiancé Justin Timberlake et fait la une des magazines people… portant une casquette bariolée de la marque représentant un œil ailé. Le lendemain, la foule se presse devant la boutique ! 44

3 UN HOMME PRESSÉ L’ancien chef de bande, qui n’était pas revenu à Avignon depuis cinq ans, s’est recueilli sur la tombe de sa mère (3). Entouré de ses amis d’enfance, « les Vifs », qui l’accompagnent dans le business (2), il a retrouvé la torera Marie Sara (1).

«J’avais pas de fric pour me payer des pubs, alors, j’ai inventé le marketing sauvage»

« J’avais pas de fric pour me payer des pubs, alors, j’ai inventé le marketing sauvage », pour populariser Von Dutch, puis Ed Hardy, Smet (la marque de son ami Johnny Hallyday) et Audigier. Joignant le geste à la parole, il montre les magazines qu’il vient d’acheter : « Regarde : dans Voici, K 2000 [David Hasselhoff, NDLR] porte la veste camouflage Ed Hardy. Et là, dans Gala, Sharon Stone et son enfant sont total look Ed Hardy. Là, Madonna a un pantalon Ed Hardy et un T-Shirt Smet. Tout ça, c’est de la pub gratuite. À 25 000 euros la page de pub, c’est bon, non ? Je ne paie rien, j’emploie juste des gens qui envoient des paquets toute la journée. La promotion est plus importante que le design. » Une idée qu’il envisage d’enseigner aux élèves de sa future école de mode. Ne serait-il pas un brin mégalo ? « Bien sûr, c’est comme ça que j’ai monté mon business ! » Il est comme ça Audigier, mégalo par utilité. Ce chef de bande d’Avignon n’a pas tellement changé. Entouré

de ses « poteaux », il revendique une excellente productivité car, « avec les potes, on s’amuse en travaillant et, quand on s’amuse, on parle boulot ! » Entre eux, ils s’appellent les « Vifs ». « On nous a toujours surnommés comme ça, explique-til en exhibant un tatouage “VIF” sur son pouce droit. Ça veut aussi dire… Very Important French ! »

CRYSTAL, SA FILLE, VIENT DE LANCER SA GRIFFE Claude, Harry (ex-secrétaire particulier de Van Damme), Manu, un ancien pizzaiolo d’origine sicilienne, sont donc des Vifs. Tout comme Angélique, la fille des patrons de son café fétiche, le bar de l’Horloge, devenue directrice artistique de l’empire. Ou Dominique, un copain d’enfance, qui, muni d’un sac Vuitton customisé des logos Von Dutch et Audigier, lui porte son téléphone, ses gouttes et l’appelle « mon roi ! ». À Los Angeles, son neveu, ancien maître-chien à Carrefour, est même devenu vice-président de la marque Audigier. Fidèle en amitié, il jure que « ces poteaux [l]’ont planté dans le sol et [l]’aident à avancer »… Pour lui, la sape est un art de vivre qu’il a transmis à sa fille. Crystal, 16 ans, vient de lancer sa propre griffe, Crystal Rock, qui génère un chiffre d’affaires de 5 millions de dollars… dès sa première année. 쐍 (*) Mon American Dream, avec Gilles Lhote, éditions Michel Lafon. VSD N° 1656 DU 20 AU 26 MAI 2009


VSD Intineraire d un megalo griffé