Page 1

revue documentaire & photographique

#1 •1


ÉDITO URBANO LATINO est une revue documentaire et photographique qui s’intéresse aux phénomènes architecturaux et aux espaces périphériques des villes d’Amérique du Sud, avec comme axe central l’habitat et les modes de vie des populations marginales y résidant. C’est par l’association d’études photographiques, d’enquêtes sociologiques ou d’essais littéraires qu’URBANO LATINO souhaite documenter un phénomène, en proposant plusieurs éclairages sur un même sujet. Ce premier numéro est consacré aux invasions de terrains qui ont lieu dans certaines zones périphériques de la ville de Lima, au Pérou, particulièrement dans le nord de la capitale, le long de la route panaméricaine liant le continent sud américain aux États-Unis. Ce phénomène d’habitations illégales est la conséquence de plusieurs facteurs socio-économiques qui ont participé à l’éloignement et l’isolement des populations les plus pauvres, jusqu’à les repousser en dehors des frontières de la ville. De l’autre côté du péage délimitant la ville de Lima se trouvent les quartiers les plus démunis de la capitale, dépourvus d’eau, d’électricité et d’établissements publics minimum. Au milieu du désert - rappelons que Lima est la plus grande ville du monde bâtie sur un désert - ses habitants vivent sans presque aucun soutient de l’état ou de la municipalité, le taux de chômage y est très élevé, et les perspectives de travail ou d’ascension sociale y sont quasi nulles. Alors, pour s’extraire de ces quartiers parfois devenus dangereux, ou tenter de construire un lieu de travail, certains procèdent à l’invasion de parcelles de terrains désertiques inutilisées, appartenant à l’État. Thomas Correa s’est rendu sur les dunes de AncÓn en décembre 2011 afin d’effectuer un état des lieux photographique des habitats en cours de construction. Émilie Doré, quant à elle, a effectué une enquête sociologique au cœur d’un asentamiento humano de Lima, dans le quartier de Huaycàn, équivalent des favelas brésiliennes, dans laquelle elle analyse et interroge le rapport à la ville des pobladeros, oscillant entre espoir et désenchantement. Nous avons également tenu à mettre en introduction de ce premier numéro d’URBANO LATINO la préface de Utopies, enchantements et hybridités dans la ville ibérique et latino-américaine, de Maria A. Semilla Duran, Jorge P. Santiago et François Laplantine, ouvrage où écrivains, poètes et théoriciens étudient les villes d’Amérique du Sud, en interrogeant leur fonctionnement et leur psychologie. Ce premier numéro consacré aux invasions de terrains à Lima vient amorçer une série d’études consacrées aux phénomènes d’habitations périphériques spécifiques à chacune des capitales d’Amérique du Sud. Le programme à venir est prometteur : Bello, un quartier à part à Medellín, Les nouveaux quartiers riches de Bogotá, De terre et de briques : El Alto et bien plus…

URBANO LATINO #1

URBANO LATINO es una revista documental y fotográfica que se interesa por los fenómenos arquitecturales y por los espacios periféricos de las ciudades de Sudamérica, como eje central el habitat y los modos de vida de las poblaciones marginales que residen allí. Es a través de la asociación de estudios fotográficos, investigaciones sociológicas, o ensayos literarios que la URBANO LATINO desea documentar un fenómeno, proponiendo diferentes puntos de vista sobre una misma temática. Este primer número esta consagrado sobre las invasiones de terrenos que se ubican en diferentes zonas periféricas de la ciudad de Lima, Perú, particularmente en el norte de la capital, a lo largo de la rota panamericana que enlaza el continente Sudamericano con los Estados-Unidos. Este fenómeno de viviendas illegales es la consequencia de varios factores socio-económicos que han participado en el alejamiento y en el aislamiento de las poblaciones las mas pobres, hasta empujarles a las afueras de la frontera de la ciudad. Del otro lado del peaje delimitando la ciudad de Lima se ubican los barrios los mas desprovistos de infrastructuras públicas, de luz, de agua o electricidad. En el medio del desierto recordamos que Lima es la ciudad la mas grande del mundo construida sobre un desierto - esos habitantes viven si ninguas ayudas de la parte del estado o de la municipalidad. Entonces, para alejarse de esos barrios que se han convertido en peligrosos, o intentar de construir un lugar de trabajo, algunos proceden a las invasión de parcelas de terrenos desérticos inutilizados, que pertenecen al estado. Thomas Correa ha estado en las lomas de Ancón en diciembre 2011 para efectuar un estado de sitio fotográfico de las viviendas en el proceso de construcción. Émilie Doré realizó una investigación sociológica en el corazón de un asentamiento humano de Lima, equivalente a las favelas de Brasil, en la que analiza e interroga las relaciones que tienen los pobladeros con la ciudad, oscilando entre esperanza y desilución. Hemos igualmente insistido a introducir este primer número de URBANO LATINO con el prólogo del libro de Maria A. Semilla Duran, Jorge P. Santiago et François Laplantine Utopies, enchantements et hybridités dans la ville ibérique et latino-américaine, en la que la ciudad esta sometida al estudio de escritores, poetas o teóricos, todos buscando cuestionar los funcionamentos y la psicología de las ciudades de Sur América. Este primer número dedicado a las invasiones de terrenos en Lima inicia una serie de estudios que se consagra a los fenómenos de habitaciones periféricas específicas a cada una de las capitales de Sur América. El programa que viene es prometedor : Bello, un barrio a parte en Medellín, Los nuevos barrios ricos de Bogotá, De tierra y ladrillos : El Alto, y mucho más…

Contributeurs

MARIA A. SEMILLA DURAN est Professeur des universités à l’Université Lumière - Lyon 2 et est spécialiste de littérature latino-américaine contemporaine et de l’écriture autobiographique en Espagne et en Amérique Latine. Elle est l’auteur de nombreux articles sur la littérature latino-américaine contemporaine publiés en France, Espagne, Belgique et Argentine. Elle est aussi l’auteur de Le masque et le masqué : Jorge Semprun et les abîmes de la mémoire (Presses Universitaires du Mirail, 2005) et a dirigé, en collaboration avec Néstor Ponce, l’ouvrage Juan Gelman : Poesia y resistencia /nuevas lecturas criticas (Textures, 2007).

AMIGOS DE VILLA est une agence d’informations et une revue collective éditée par et pour les habitants de la barriada Villa el Salvador, à Lima. Elle est publiée sur papier et consultable également sur internet : www.amigosdevilla.it ÉMILIE DORÉ est chercheuse en post-doctorat à l’IRD et membre associée au CADIS (EHESScnrs). Ses thèmes de recherches sont les transformations sociales des villes andines, notamment à Lima, la précarité urbaine, la question du métissage et du racisme au Pérou ainsi que la recomposition des zones périurbaines à l’heure de la métropolisation. THOMAS CORREA est documentariste,

photographe et réalisateur. Les modes de vie d’hommes en marge de la société sont un thème récurrent dans ses films et photographies.

URBANO LATINO #1

revue semestrielle / été - automne 2013 Directeur de la publication Thomas Correa Rédaction Émilie Doré Maria A. Semilla Duran Amigos de Villa Thomas Correa Ninon Lemonnier Traduction Léo Correa Roberto Correa Françoise Dupuy Photographies Internet Thomas Correa Impression www.thenewspaperclub.com


INVASIONS DE TERRAINS MARIA A. SEMILLA DURAN

LA CIUDAD LATINO AMERICANA •4

AMIGOS DE VILLA

INVASIONS DE TERRAINS

•6

PÉROU

ÉMILIE DORÉ

AU SEUIL DE L’URBAIN

• 18

WEB

DECLARACIÓN DE POBLADORES THOMAS CORREA

DESPUÉS DEL PEAJE

• 24

• 22

LIMA ANCÓN EDITO • 3


MARIA. A SEMILLA DURAN

LA CIUDAD LATINA AMERICANA

Cet article est extrait du livre Utopies, enchantements et hybridités dans la ville ibérique et latino-américaine paru le 25/01/2012 aux éditions Archives Contemporaines. Il est disponible en librairie où sur commande chez www.decitre.fr

UTOPIES, ENCHANTEMENTS & HYBRIDITÉS DANS LA VILLE IBÉRIQUE ET LATINO-AMÉRICAINE Une ville n’est pas seulement faite d’espace mais de temps et d’histoire et les auteurs de cet ouvrage vont se demander comment dans telle ville, dans tel quartier, le temps imprime l’espace et l’espace exprime le temps. Or il existe un premier élément commun entre les villes ibériques et latino-américaines : c’est un style architectural désigné par le terme baroque qui se diversifie, s’enrichit et se transforme lorsqu’il est recréé en Amérique latine. Il existe en effet une créativité de cette architecture qui n’est jamais la reproduction exacte de modèles formés à Madrid et à Lisbonne. L’architecture baroque (que l’on appelle aussi en Amérique latine « coloniale ») contribue à la construction d’une esthétique de la profusion, de la prolifération et de l’ornementation qui est l’envers de l’angoisse du vide. Elle peut être très bien conservée (comme à Quito), trop bien restaurée (comme à La Havane) voire presque totalement détruite (comme à Sao Paulo). Mais la ville latino-américaine est faite le plus souvent d’une superposition de strates. À Rio de Janeiro par exemple, nous rencontrons à la fois le style colonial ; le style classique à la française comme les édifices construits par Granjean de Montigny qui s’inspirent de l’Église de la Madeleine à Paris ; le style dépouillé de la modernité de Le Corbusier et de ses élèves brésiliens ; le « post-moderne » enfin, caractérisé par Robert Venturi et par son hybridité. Si l’un des apports majeurs des sociétés d’Amérique latine au monde est la diversité, l’originalité et la créativité de ses architectures, un second élément va retenir notre attention dans cet ouvrage : le gigantisme des métropoles. Mexico, Sao Paulo, Buenos Aires sont infiniment plus grandes que les plus grandes villes européennes, à l’exception de Londres. Les sociétés latino-américaines sont des sociétés infiniment plus urbaines que ces dernières. Mais cette urbanisation, à la différence de l’Europe du XIX ” siècle, n’est pas totalement dépendante du taux d’industrialisation. Nous nous trouvons en présence d’une urbanisation-refuge formée par des migrations à la fois internes et internationales. Un troisieme élément, qui va s’articuler au caractère superlatif non seulement de l’espace mais du temps urbain est à la fois la proximité et la séparation de la plus grande richesse et de la plus forte pauvreté ( favelas brésiliennes, bariadas péruviennes, poblaciones mexicaines). Pour permettre aux catégories aisées de la population de se protéger de la violence urbaine, des promoteurs ont inventé depuis une vingtaine d’années les condominios qui sont des résidences fermées.

URBANO LATINO #1

Vue du site archéologique Huaca Huallamarca, situé au cæur du Lima moderne, dans le quartier très favorisé et sécurisé de San Isidro. Le rapport entre le spatial et le social ainsi qu’entre le centre et la périphérie n’est pas le même en Espagne ou au Portugal que dans les grandes villes d’Amérique latine. La répartition sociale de la population ne correspond pas nécessairement à une distinction des centresvilles et des banlieues. Les centres-villes peuvent être (ou plutôt « être devenus ») pauvres tandis qu’un certain nombre de programmes de rénovation des centres historiques a pour effet de chasser les plus pauvres à l’extérieur comme dans le quartier du Pelourinho à Salvador. Enfin à côté de la mobilité de ce contraste horizontal du centre et de la périphérie, il convient d’observer le contraste vertical. À Rio, les beaux quartiers (Ipanema, Leblon) sont situés en bas et les favelas en haut. Ainsi suffit-il, comme l’avait observé Lévi-Strauss, de grimper de quelques dizaines de mètres dans les favelas de Rocinha pour perdre quelques dizaines d’années d’espérance de vie. Les auteurs de cet ouvrage mettent en relief nombre de formes d’appréhension de ces espaces. Ils font dialoguer les méthodes élaborées par les sciences humaines et sociales pour mettre en évidence des objets qui vont au-delà du seul caractère spatial de la ville. Plusieurs de ces travaux montrent qu’il y a des écrits littéraires qui font surgir la narration de formes de parcours dans l’espace, explorent des objets du passé et

ainsi éveillent nos questionnements sur le présent de la vie sociale tissée dans ces espaces qui sont donc aussi des espaces métaphoriques voire des fantasmagories au sens benjaminien du terme. D’une certaine manière, sans cesse, comme cela s’est produit dans le passé lorsque Paris amène Paul Valéry à se demander ce que signifie penser la grande ville, les différentes problématiques, les approches, les démarches proposées ici nous donnent l’occasion de constater la complexité lorsqu’il s’agit de penser la ville face à l’infini de l’univers qu’elle implique ou tout au moins lorsqu’il s’agit d’élaborer des formes narratives à même de rendre compte d’expériences de la ville. Il est intéressant de noter que, par moments, la ville devient une école d’attention qui incite à se tourner vers ce qui en dépit de l’architecture, des formes, des esthétiques, des couleurs, a échappé au regard. De même, la ville, et notamment la grande ville, est le lieu d’une étrangeté absolue, souvent insaisissable, parfois fascinante. Dans son infinité symbolique, qui parfois n’occupe pourtant qu’un petit espace géographique, se côtoient souvent des femmes et des hommes qui sont totalement séparés les uns des autres comme s’ils vivaient sur deux continents, voire dans deux mondes différents. Même si de temps

à autre nous pouvons avoir aussi le sentiment d’être confrontés à des lectures de la ville vidée des hommes et femmes, des jeunes, des vieux, des enfants, des « sans âge ». Les auteurs qui s’expriment ici nous donnent l’occasion de reconnaître la lisibilité de la ville dans des images mythiques, peut-être utopiques, car c’est dans l’expérience de la ville que peut se réaliser le moment qui tout en étant au principe de la conception d’un mythe, n’en est pas moins lié à une projection permanente dans le futur. Même si, par exemple, parmi les villes du « pays du futur » il y a des villes qui ont du mal à quitter les marques du passé. On constate qu’il arrive que de grandes villes, comme des petites, donnent à ses habitants, maîs aussi à ses analystes, des images parfois contradictoires de l’espace, parfois même de lectures manichéennes ou qui sont l’objet de dichotomies rigides, qui s’opposent au moyen terme, à la voie du milieu. Et là, par moments nous constatons aussi un certaîn refus d’hybridité qui par aîlleurs n’est pas moins présent dans la ville. Car ces villes sont aussi l’espace de la verticalité rigide et de l’oscillation, du flexible et de l’esquive face à un certaîn ordre établi ; du pendulaire toujours inscrit dans le présent qui fait aller-retour pour sans cesse revisiter le passé ; des modulations qui


obligent le carré et les courbes à dialoguer pour inventer en permanence des nuances. Ni uniquement « carreleur », ni seulement « semeur » de villes et espaces de vie.

La religion et le religieux sont également présents dans cet ouvrage. À remarquer donc les pratiques religieuses se développant ou se renouvelant à l’intérieur des différentes cultures urbaines et que l’on peut reconnaître comme une autre sorte de synthèse de ce tissu urbain notamment dans son caractère populaire et latino-américain, en construction permanente. C’est peutêtre pour cette raison qu’on y voit aussi autant de croyances et que le rapport au sacré, la spiritualité, le marché de la foi se mélangent dans des pratiques diverses de sorte qu’il semble que d’un tel mélange de sentiments religieux puisse naître des nouvelles hybridations. De mélanges de pensées religieuses, d’aîlleurs souvent liés à des nécessités imposées par la vie sociale et qui se révèlent être des croyances semblant chercher à répondre à des sollicitations d’âmes, de corps, d’esprits et même à la demande de certains portefeuilles.

son », est aujourd’hui un territoire en mutation constante, hanté par la violence, la fragmentation et la perte. Pourtant, elle se révèle aussi comme une sorte de laboratoire social, où la dégradation des conditions de vie et l’affaiblissement des réseaux solidaires traditionnels ne conduit pas forcément à la destruction. Revenues des utopies des années 60, soumises aux nouvelles tensions provenant de la mondialisation, les populations essaient de survivre au milieu d’un champ de ruines, littéralement et métaphoriquement parlant. Les représentations fictionnelles de la ville sont ainsi construites soit sous le signe de la contre-utopie, de l’apocalypse et de la désintégration - Fernando Valiejo, Mario Mendoza, Fabrizio Mejia Madrid, Roberto Bolaño, Ana Maria Shua, Ricardo Piglia et tant d’autres - soit dans le cadre d’une réorganisation probable qui restitue les vertus du quartier comme espace intime où l’échange est encore possible, doté d’une complétude que la ville dans son ensemble a définitivement perdue. Territoire d’intempérie où la raison s’égare, privé de sens et contrôlé par des forces obscures, elle anéantit le lien social ; territoire de révolte où les forces populaires se retrouvent, elle peut s’élargir vers des nouveaux espaces de liberté. Trois positions, trois pratiques s’alternent et se répondent lorsqu’il s’agit de lire la ville : le désenchantement, figuré par des labyrinthes mortifères et des fragmentations traduisant l’impossibilité de vivre ensemble ; l’utopie, née de la révolte et projetée vers une future contre-société que le présent prépare, même si la victoire n’est pas au rendez-vous ; la résistance, qui cesse souvent d’être héroïque dans le sens conventionnel du terme, pour assumer le visage d’une défaite digne, d’une continuité douloureuse et néanmoins revendiquée, lorsque la seule survivance témoigne d’une vertu épique.

La plupart des communications ici publiées se sont penchées plutôt sur les villes latino-américaines que sur les villes ibériques, et nous sommes d’autant plus reconnaissants à ceux qui ont pris Lisbonne, Madrid ou Leon comme objet d’étude. Nous pouvons néanmoins imaginer aisément les raisons pour lesquelles ces choix ont été faits. Prises dans le vertige de processus multiples et superposés d’une extrême complexité, où les divers espaces - géographiques, sociaux, linguistiques, imaginaires, politiques - prolifèrent, s’affrontent ou s’ignorent, la ville latino-américaine, conçue au XIXe siècle comme le « rêve de la rai-

Les utopies sont urbaines. Elles consistent, depuis Thomas More, dans une rationalisation de l’espace social envisagé sous une forme géométrique quadrangulaire. Inventés en Europe, les projets utopiques font partie de l’imaginaire européen. Mais conçus en Europe, ils ont été mis en œuvre sur le continent européen. Et ils ont toujours échoué, tant était grand l’écart entre le mythe collectif et la réalité. Aussi parfois des utopies réalisées (Brasilia) vont-elles donner naissance à des contre-utopies : les cités messianiques construites aux alentours de la capitale administrative du Brésil.

Pour certaîns auteurs, nous le verrons, la ville est toujours lumière, séduction, centre de « production de culture et de la civilisation », synonyme de progrès ; tandis que pour d’autres elle est plutôt perçue, vécue, décrite, comme une menace, un centre de déviation, un espace du crime et de la barbarie, le lieu de formes anciennes et nouvelles de violence, un espace de révoltes et d’émeutes, dotée d’une facette d’insécurité et de peur pour ceux qui y habitent. On y trouve donc la célébration et le combat face au nouveau, la fascination et la crainte. Et pourtant peut-être plus de nouvelles formes de résistances que d’anciennes formes de résignation.

C’est ici précisément que se situe l’une des fonctions d’un certain nombre d’écritures de la ville, ne visant nullement l’évasion mais nous permettant de comprendre des contradictions de la vie urbaine. Au Portugal comme en Amérique latine, l’œuvre de beaucoup d’écrivains apparaît comme indissociablernent liée à une ville :  Fernando Pessoa et Lisbonne, Borges et Buenos-Aires, Machado de Assis et Lima Barreto et Rio, Oswald de Andrade et Sao Paulo, Lezama Lima et La Havane, Salvador de Bahia et

percevoir la ville, de définir la perspective à partir de laquelle elle sera regardée, de chercher dans son sein le lieu qu’on occupe, mais aussi au moment de la comprendre et de la dire. Autant de couches d’Histoire la constituent, autant de voix ont résonné dans leurs rues, autant de corps l’ont parcourue… Le présent porte en lui les fractures du passé, les virtualités avortées de ce qui n’a pas été, aussi bien que l’embryon d’un avenir incertain où les hommes ne se reconnaissent plus. Condensée dans une sorte de simultanéi-

« Le présent porte en lui les fractures du passé, les virtualités avortées de ce qui n’a pas été, aussi bien que l’embryon d’un avenir incertain où les hommes ne se reconnaissent plus » Jorge Amado, Mario Vargas Llosa et Lima… À côté de ces écritures qui n’agissent pas nécessairement dans le sens d’un imaginaire de l’enchantement car certains provoquent de l’imaginaire, il y a les auteurs de la désillusion de l’utopie, c’est-à-dire du désenchantement urbain. Lobo Antunes, Puig, Biancotti, Sabato, Arlt, Onetti sont des écrivains du désespoir et de la déprime. Ils sont beaucoup plus cafardeux que Sartre dans La nausée, ce qui peut se comprendre notamment lorsqu’on a fréquenté Montevideo les jours de pluie. Mais les choses, nous le verrons, ne sont jamais simples, surtout en Amérique latine. Ce à quoi nous sommes confrontés est le plus souvent l’horreur et l’humour mêlés Julio Cortazar), la jubilation et le désenchantement (Borges), le plaisir et la souffrance amoureusement entrelacés (Clarice Lispector). On peut aussi théoriser la ville, espace de complot et d’apparences, en créant des modèles réduits qui ne sont que des répliques synoptiques de la ville extérieure, noyaux de sens dépassant le lieu topographique pour accéder à une universalité qui contient toutes les partialités. La mémoire, et en conséquence le temps, sont des matériaux essentiels non seulement au moment de

té compacte, où toutes les strates coexistent, rien dans la ville ne se soustrait aux procédés de symbolisation, de re-sémantisation ou de composition. Scène où tous les drames sont représentés, elle échappe en même temps à toute catégorisation définitive ; et la parcourir est soit un chemin initiatique conduisant à la connaissance, soit une descente aux enfers de la dissolution. Si la ville n’est autre chose que l’ensemble de représentations la concernant, la complexité du système est telle que son exploration, à ne pas en douter, sera encore pour longtemps une priorité, si ce n’est une nécessité. Le mythe, l’allégorie, la métaphore sont de plus en plus des procédés qui, toute en contribuant à ériger les représentations de la ville et à en extraire le sens, dessinent également les figures divergentes des politiques de la ville mises en acte et des processus sociaux auxquelles elles donnent lieu. La ville fictionnelle contemporaine est abordée, où qu’elle se trouve, surtout comme une version menaçante du chaos, comme un récit de la fin du monde où errent des personnages qui oscillent entre le désespoir et la folie, à la recherche des mots qui puissent leur rendre leur humanité. Les pages qui suivent nous proposent donc des lectures qui évoquent autrement le progrès et la tradition, l’ancien renouvelé et la dynamique des changements lorsqu’ils sont confrontés aux images qui célèbrent l’urbain ou idéalisent le rural, aux formes narratives qui expriment des fragments de l’imaginaire des habitants et des usagers de l’espace face aux producteurs de notions diverses sur la vie urbaine et le vivre en ville. Des lectures, des analyses qui sont autant de façons de composer des fragments de l’urbain, de lire à partir des idées, des formes de vie sociale et des images qui peuvent révéler de nouveaux ensembles de significations - enchantements et utopies qui se nourrissent mutuellement, désenchantements remplis d’hybridités, hybridités qui obligent à penser aux androgénies de la ville. Et puisque l’on parle de significations, il est aussi à noter qu’il y a également des lectures qui n’évoquent pas forcément ou pas du tout la ville, d’autres qui sont immergées en dehors de celleci. Peut-être parce qu’à leur manière elles suggèrent que penser la ville amène aussi à se départir d’une conception préétablie de celle-ci.

La bilbliothèque de MedellÍn, un établissement moderne et sophistiqué au cœur d’un quartier défavorisé.

LA CIUDAD LATINO AMERICANA • 5


AMIGOS DE VILLA

INVASIONS DE TERRAINS

Cet article est extrait du site internet de l’association Amigos de Villa, créée à Villa Salvador, la plus grande barriada légalisé de Lima. Cette communauté urbaine autogérée a été fondée en avril 1971 alors que quatrevingt familles ont envahi les terres désertique de Pamplona. Ayant pour rêve que chaque famille ait accès à une parcelle de terre sur laquelle elle pourrait construire sa maison, les premiers habitants de Villa el Salvador ont développé un système d’autogestion où toutes les infrastructures sont construites par la population avec les ressources disponibles. Un exemple de réussite sociale autonome, revendiquée aujourd’hui dans la revue Amigos de Villa, et sur leur site www.amigosdevilla.it

DE LA VILLE AUX PÉRIPHÉRIES : ASENTAMIENTOS HUMANOS & BARRIADAS Comme toute ville, Lima a été construite par ses habitants, mais la particularité de la capitale d’aujourd’hui est qu’elle est transformée par les migrants qui, depuis la seconde moitié du XXe siècle, construisent les barriadas1 en périphérie. Géographiquement, la zone urbaine s’est étendue sur trois périmètres, au nord, à l’est et au sud, chacun bordant un fleuve : le Chillon, le Rimac et le Lurin. C’est là que se sont installés les migrants, ce qui a fini par donner à Lima l’image d’un modèle urbain de ségrégation centre-périphéries. Toutefois cette ségrégation liée au logement n’entraîne pas pour autant une exclusion de la métropole. Les nouveaux habitants se sont intégrés dans la ville grâce à l’expansion du marché du travail depuis la période de l’« industrialisation par la substitution des importations » (ISI)2. Ils ont construit quartiers et maisons et parallèlement, ont créé dans ces périphéries, avec de petits à moyens magasins, des circuits de distribution des produits de première nécessité pour les habitants. En plus des emplois, ils ont obtenu leurs droits sociaux fondamentaux, et ont marqué la vie politique de la ville -  et ce qui touche Lima

s’étend au pays entier - via un réseau dense et dynamique d’organisations sociales et politiques : syndicats, comités de voisinage, communautés chrétiennes et partis politiques, entre autres. Ce sens de l’organisation poussé est une des principales ressources des habitants des barriadas de Lima ; de plus ceux-ci, leurs organisations et plus particulièrement leurs leaders ont fait montre d’une capacité d’adaptation aux différentes étapes de ce progrès. Cependant, pour les Limeños, ces mouvements migratoires représentent de véritables invasions qui entraînent des conséquences néfastes pour Lima. « La barriada offense tout. C’est une offense à la vue, à l’odorat et même au cœur. C’est un immonde bordel où la vie humaine se prostitue tous les jours et est, en fait, un affront aux yeux de tous les Limeños. »3 À leurs débuts, les barriadas étaient considérées comme des cités-dortoirs pour les ouvriers des usines et des plateformes industrielles. Mais le rejet social et la quasi impossibilité d’entrer sur le marché conventionnel ont fait des barriadas de véritables villes satellites. Ont ainsi émergé de micro et petites entreprises et le marché

informel, qui ont rendu possible la croissance économique du nord et du sud de Lima puis du reste de la ville. Le marché informel s’est mis en place comme un moyen de survie, ayant contribué par ailleurs à baisser les coûts et à trouver une main d’œuvre bon marché dans le secteur formel. Bien que pour certains, les nouveaux habitants représentaient un problème, pour d’autres ils étaient une solution. Pour étudier le phénomène des barriadas, beaucoup de chercheurs étrangers sont venus au Pérou, dont l’architecte John Turner et l’anthropologue William Mangin. Ils y ont découvert l’extraordinaire effort collectif qui a permis l’essor des barriadas, et qui a offert au Pérou une notoriété internationale. Turner a fait la distinction entre deux urbanismes : celui « pour » les gens, et celui « par » les gens. Pour lui, la résidence ne se réduit pas à la seule aspiration d’habiter un endroit confortable (« pour »). Cela implique des initiatives de la population pour donner vie aux lieux dans un esprit communautaire, qui répondent aux spécificités et aux nécessités sociales et physiques d’un lieu (« par »). William Mangin, de son côté, a remarqué que

les gens trouvaient des solutions inventives, courageusement mises à exécution, face aux conditions générées par la prolifération des obstacles juridiques, pour accéder aux services que l’État se doit de mettre en place mais qu’il était incapable de faire. En 1963, Mangin écrit : « Les barriadas sont en général des endroits tranquilles, habités par de nombreuses familles de travailleurs, mais qui souffre d’une mauvaise image publique. » Plus tard, il a jugé qu’aucun gouvernement n’aurait la force capable d’expulser les plus de 200 000 envahisseurs de terres des alentours de Lima. En 1967, il affirme que les barriadas sont la solution aux problèmes de l’urbanisation rapide et de la migration, comme la pénurie de logements. Il explique les systèmes d’organisation : les systèmes d’arrivée d’eau privés, les marchés, le partage du travail, les groupes de collecte de fonds pour acheter la terre sur laquelle ils vivent, les systèmes internes et informels de justice pour les litiges mineurs. Mangin raconte que dans les barriadas s’y sont conformés les gens qui voulaient s’en sortir, légalement. Bien qu’ils aient dû faire face à des obstacles dressés par l’État comme les règlementations de zonage4 et de planification qui ont empêché l’expansion de l’économie locale. Selon Mangin, on peut compter quatre moyens informels de contribuer à l’économie : - l’investissement dans les logements et l’amélioration des terres - le marché du travail - le développement des petites entreprises - le capital immatériel et social investi dans la formation de la communauté Cependant il existe d’autres facteurs, plus négatifs : la pauvreté que rencontrent les migrants dans la capitale, l’offre d’emploi qui ne couvre pas du tout la demande réelle, le grand fossé entre les riches et les pauvres, l’exposition à la propagande qui incite à la consommation massive des biens et des services, accessibles seulement à ceux qui ont des revenus assez élevés, la discrimination et la marginalisation. Tous ces facteurs, auxquels ils sont soumis dès leur arrivée, entraînent une hausse du taux de criminalité. Pour beaucoup de personnes, cette migration vers la capitale, toujours actuelle, reste un mystère : en ce sens que les conditions dans lesquelles doivent vivre les nouveaux arrivants sont inhumaines et parfois bien pires que dans leurs villes natales. Mais pour les migrants, qui reconnaissent que cela ne correspond pas à leurs idéaux, être pauvres mais à quelques minutes des services qu’offrent l’État vaut mieux que d’être pauvres et à huit heures de marche de tout hôpital ou centre médical, de toute école et de tout poste de police… José Matos définit en 1968 la barriada comme :

1 - barriadas : quartiers autogérés, autoconstruits, marginaux,

2 - ISI : industrialisation par substitution d’importation.

d’autarcie. Ce sont les dépenses publiques qui prennent en

3 - « Infernio en Lima » Caretas N° 195

et bidonvilles

Il s’agit d’une politique économique destinée à réduire le nombre

charge l’industrialisation du pays et les manques à gagner des

Avril 1960 p.27

d’exportations et d’importations du Pérou, dans un souci

entreprises de matières premières. (ndlr)

URBANO LATINO #1


LIMA

en quelques chiffres

8,4 millions d’habitants

5 millions dans les quartiers auto-construits 3,4 millions dans les quartiers conventionnels

2672,3 km² de superficie

750 Nuevos Soles de salaire moyen

soit 210 Euros

« un phénomène social qui dans un premier temps consiste en une invasion physique, sociale et économique de terrains vacants, en périphérie des villes, généralement sur la propriété publique, par des groupes de familles aux revenus faibles, issues principalement des zones rurales où les cultures traditionnelles restent vives, qui s’organisent solidairement afin d’obtenir un lot de terre, des services de base et des équipements collectifs ; et qui entrent en contact avec les bureaux de l’Etat pour être reconnues en tant que propriétaires ; d’où il résulte un style de relations socio-politiques différent de ceux des autres communautés établies dans le pays. » Lors des années 1960, il existait déjà 154 barriadas réparties sur différents districts de Lima. 90,4% de leurs habitants se considéraient comme appartenant à la classe populaire. Dans les années 1970, le nombre d’habitants

dans les barriadas n’a cessé d’augmenter, et le recensement de 1981 démontra que c’étaient 60% de la population qui y vivaient. En 1993, ce pourcentage a encore augmenté pour atteindre la fourchette des 68-70%. Le développement de Lima a conduit à la décentralisation de la ville, avec l’émergence de plusieurs centres spécialisés. On peut trouver dans différentes zones de la ville, des centres spécialisés dans les activités industrielles, commerciales, culturelles, de loisirs, etc. Depuis quelques dizaines d’années, on peut comparer Lima à une pièce dont chaque face nous présente une réalité différente : les riches et les pauvres, le centre et la périphérie, les blancs et les cholos5, la culture et l’ignorance, etc. Aujourd’hui, Lima a changé de visage. Selon une étude récente, elle est composée de six secteurs, de six Lima, tel un dé à six facettes qui appartiennent à la même entité. Chacun de ces secteurs est plus grand que n’importe quelle autre ville du pays. Au Pérou, les barriadas sont un phénomène historique relativement récent, qui a débuté dans la seconde moitié du XXe siècle. Dans le cas de Lima, ces types distincts d’urbanisation ont été délimités par le niveau de l’eau, qui marquait autrefois la limite entre les zones agricoles et les déserts. Sur le concept de barriada, Driant synthétise les concepts formulés par les divers chercheurs. En général il prend peu de risques à dire que les barriadas résultent d’une « réponse

inadaptée du marché conventionnel à la demande, pauvre et massive. » Mais avant que ne soient instaurées voire acceptées les barriadas, on assistait au phénomène antérieur : les invasions de terrains. Des groupes organisés de migrants sans domicile se mettaient d’accord pour occuper dans la nuit les terrains repérés au préalable. Au matin, on découvrait les huttes de nattes et les drapeaux péruviens immanquablement dressés pour marquer à la fois la possession du sol mais aussi l’appartenance à la même nationalité et donc aux mêmes droits que les représentants de l’ordre, policiers et fonctionnaires, venus les déloger. Suivant les circonstances, s’ensuivaient tentatives d’expulsion, affrontements avec la police et fréquemment des morts. Après quelques jours, et en fonction des forces déployées pour les déloger, des négociations étaient entamées avec l’État et, bien souvent, les envahisseurs étaient autorisés à rester. Ces invasions attisaient les craintes des propriétaires, qui voyaient leurs cauchemars se réaliser : qu’un jour les cholos construisent des cahutes dans leur quartier, près de leurs demeures, ou pire, qu’ils s’emparent de leurs propriétés. Les partis politiques sont restés en dehors de ces conflits d’intérêts. De fait, les organisateurs des barriadas n’avaient que rarement une affiliation politique, et ce malgré

4 - zonage : réglementation organisant la répartition d’un territoire

5 - cholo : À l’originie, le terme cholo était utilisé par les colons

Aujourd’hui, selon le ton et le contexte, il peut être utilisé de

en zones et fixant pour chacune d’elles le genre et les conditions de

espagnols et désignait l’enfant esclave né de parents africains et

manière affectueuse.

l’utilisation du sol (http ://www.cnrtl.fr/)

indigènes. Un qualificatif fortement discriminatoire et raciste.

Entre 2002 et 2007 225072 de péruviens ont immigré à Lima

leur disposition sérieuse au leadership et leur familiarité aux mécanismes politiques du Pérou. Ils s’étaient entraînés en tant que leaders dans les associations de province. On trouvait dans les clubs locaux des gens sans maison, très souvent de jeunes familles récemment formées, et quand ils atteignaient le nombre critique d’envahisseurs potentiels, ils passaient à l’action et s’emparaient d’un terrain dans les étendues de sable qui encerclent Lima. De nombreuses fois ces rassemblements ont eu lieu grâce à des organisateurs ayant une bonne expérience des procédés d’invasion et des négociations avec l’État. Négociations qui ont abouti à une loi, dénommée « de remodelage, d’assainissement et de légalisation des quartiers marginaux ». Il s’agissait d’un compromis de l’État avec les occupants des barriadas pour établir une démarche aboutissant à la titularisation de chaque lot de terre et leur accordant la propriété privée de plein droit. Il était implicitement accepté que l’État ne construirait aucune maison, ceci restant à la charge de la population. En outre, la loi établissait que toute autre invasion supplémentaire ne serait plus tolérée : on régularisait les existantes pour ne plus en subir de nouvelles…

INVASIONS DE TERRAINS • 7


URBANO LATINO #1


INVASIONS DE TERRAINS • 9


URBANO LATINO #1


INVASIONS DE TERRAINS • 11


URBANO LATINO #1


INVASIONS DE TERRAINS • 13


URBANO LATINO #1


INVASIONS DE TERRAINS • 15


ÉMILIE DORÉ

AU SEUIL DE L’URBAIN

Cet article est extrait du livre Utopies, enchantements et hybridités dans la ville ibérique et latino-américaine paru aux éditions Archives Contemporaines. Nous vous recommandons également de consulter l’ouvrage du même auteur LIMA, LABYRINTHE URBAIN, Quête de modernité et désarroi identitaire dans un quartier populaire, publié aux éditions L’Harmattan.

PEURS, ESPOIRS & CONSTITUTION DES RELATIONS DE DOMINATION FACE À LA VILLE LES CAS DES HABITANTS D’UN QUARTIER PRÉCAIRE DE LIMA L’ATTIRANCE POUR LIMA ET SES ASPECTS IDÉOLOGIQUES À mesure que l’on avance vers les frontières de l’est de la ville de Lima, délimitée par les contreforts des Andes, se multiplient les quartiers d’habitat précaires, immenses « bidonvilles » qui s’accrochent au flanc des premières montagnes et longent la Carretera Central, la route qui mène au cœur de la Cordillère. Le Pérou est l’un des pays latino-américains qui a le plus tôt connu un phénomène de migration interne massive, par lequel des centaines de milliers de provinciaux, originaires des départements des Andes dans la plupart des cas, ont, depuis les années 1940, décidé de venir habiter la capitale. C’est ce phénomène qui a donné naissance aux quartiers d’habitat précaire qui entourent la capitale. Huaycàn est l’un de ces quartiers. Fondé en 1984, il compte aujourd’hui plus de 150 000 habitants. Il faut entre une heure et deux heures pour, de Huaycàn, pénétrer dans le centre-ville de Lima ; les transports se font en petites camionnettes inconfortables, ralenties par le chaos de la circulation. Par ailleurs une seule voie entre directement à Huaycàn, qui est par certains aspects un espace urbain « à part », une ville dans la ville, avec ses commerces, ses services, ses logiques sociales. Les phénomènes qu’on y observe sont cependant similaires dans la majorité des autres quartiers d’habitat précaire. Ce quartier est à certains égards au seuil de la capitale : seuil géographique, car il s’agit d’un quartier périphérique ; mais aussi social, car tous les habitants sont migrants ou fils de migrants. Dans la grande majorité des cas, cette migration a signifié le passage du monde rural vers le monde urbain. Paysans ou fils de paysans apprennent, à Huaycàn, à vivre en ville. Huaycàn joue pour eux le rôle d’un sas : il les protège de la ville, leur permet d’y entrer doucement et progressivement. Avant d’aborder ce rôle, il est utile de se demander ce qui a motivé la migration. S’agit-il simplement de fuir une situation insoutenable, ou la ville a-telle exercé un attrait positif sur cette population ? Lorsque les pobladores (habitants des quartiers d’habitat précaire) parlent des raisons qui les ont amenés à s’installer dans la capitale, ils évoquent la volonté d’avoir accès à de meilleures études, de trouver du travail, de gagner de l’argent plus rapidement, et plus généralement de « progresser », pour reprendre leur propre

terme. C’est en approfondissant cette dernière notion, qui résume en quelque sorte les aspirations des migrants, que l’on peut apercevoir les implications idéologiques profondes de la décision de migrer. Est ici en cause la question de l’inégalité de développement entre les zones de montagnes (les Andes Centrales et du Sud) et la côte, aire traditionnellement plus industrialisée et urbanisée, où se situe la capitale. Ici, plus qu’une analyse économique, nous ferons une analyse sociologique de cette inégalité, des éléments qui l’attisent, la reproduisent et amènent à comprendre l’attrait imparable qu’inspire le monde urbain aux habitants des montagnes. Pour beaucoup de péruviens, particulièrement parmi ceux qui migrent, la Sierra (montagne) est évocatrice de pauvreté, de retard, d’archaïsme. Le Pérou a vécu un intense mouvement de modernisation depuis le début du XXe siècle, mais ce mouvement a été marqué par un déséquilibre social et géographique, qu’il a contribué à son

comme un territoire plus indigène, alors que la côte est plus créole, plus occidentalisée. Cette dernière est restée, dans les perceptions communes, l’espace où s’accomplit le progrès social et économique, alors que la montagne est, hélas, souvent perçue comme un territoire indéveloppable, irrémédiablement retardé. La volonté de « progresser » est au cœur de la décision de migration. Progresser, c’est devenir urbain, plus riche, plus éduqué. Il ressort des entretiens que nous avons mené à Huaycàn qu’il est inconcevable pour les migrants qu’un indigène soit urbain, riche ou aisé, et éduqué. S’il connaît ces changements, il « change de race », il devient métis, ou plus exactement « cholo ». Ce dernier mot, extrêmement courant au Pérou et à la signification antagonique, désigne les migrants d’une façon soit péjorative, car il est une allusion à leur origine « serrana », soit, parfois, de façon valorative, car le cholo est aussi fondamentalement une personne qui se bat pour « émerger » et se défaire des stig-

« Les habitants peuvent y vivre en évitant les contacts trop étroits ou répétés avec des personnes vivant dans des zones plus urbanisées, car ils les soupçonnent de ne pas mener une vie conforme au “bon chemin” » tour à perpétuer. D’un point de vue physique, il est indéniable qu’il a surtout bénéficié aux régions côtières du pays. Cette inégalité ne peut se comprendre sans aborder le thème du racisme. En effet, s’il est certain que la démocratisation massive de l’éducation, puis la pénétration progressive du marché ont ouvert les portes de l’ascension sociale pour beaucoup d’habitants des Andes autrefois relégués dans une condition sociale subalterne et / ou servile, cette possibilité d’ascension s’est accompagnée d’un impératif tacite que l’on pourrait ainsi résumer : se moderniser, c’est progresser, sortir de la misère, mais c’est aussi cesser d’être un indigène. Indianité et archaïsme ont été amalgamés, tant dans les politiques éducatives (notamment dans leur façon de traiter la question linguistique et culturelle) que dans les modèles que véhiculent les biens de consommation prisés des couches populaires. Or la Sierra est toujours perçue

mates. Mais se défaire des stigmates équivaut, très souvent, à se défaire de sa condition d’Indien, comme l’a montré Marisol de la Cadena1. La voie la plus directe vers le « progrès » est la migration, car elle permet de sortir d’un territoire relégué vers le territoire de la modernité, ou vécu comme tel, qu’est la capitale. Elle concentre les opportunités éducatives et professionnelles, et permet un accès privilégié aux biens de consommation. Mais entrer dans la ville n’est pas si simple. LA VILLE REPOUSSOIR Malgré leur désir de s’insérer dans la ville, les habitants de quartiers comme Huaycàn se heurtent à plusieurs aspects de la vie urbaine qui les rebutent, et qui peuvent les pousser vers une conduite de repli. La ville leur est, de prime abord, peu accueillante. Dire que migrer est passer d’un monde tra-

ditionnel à un monde moderne serait erroné et caricatural, car souvent les structures traditionnelles à la campagne sont en décomposition, et le migrant, en prenant la décision de partir pour la ville, indique déjà qu’il a intériorisé des aspirations directement liées à une certaine conception de la modernité. Cependant, il existe des différences bien réelles, notamment normatives, entre le monde rural dont ils sont originaires et le monde urbain qu’ils découvrent peu à peu. Ces différences peuvent les amener à considérer la ville comme un repoussoir. Les entretiens révèlent parfois, et le plus souvent dans le cas des migrants récemment arrivés ou des habitants vivant dans les zones les plus éloignées du quartier, une vision diabolisée de la ville. D’abord, l’immensité de la capitale, la circulation, les embouteillages, la pollution, les dangers de toutes sortes heurtent la sensibilité de ceux qui ont peu l’habitude du monde urbain. La peur de la délinquance est très présente ; les migrants sont les victimes toutes désignées des voleurs à la tire, car ils sont peu au fait de leurs méthodes, ne savent pas les repérer, et que leur manque d’assurance les désigne comme des victimes faciles. Mais leur perception du danger englobe aussi les conduites urbaines dont ils supposent qu’elles peuvent mener à la drogue ou à la débauche. Par exemple, la présence de discothèques à Huaycàn incommode fortement un grand nombre d’habitants. Troublés par les conduites déviantes typiquement urbaines comme la toxicomanie juvénile, ils ne parviennent pas à donner sa réelle dimension au danger ni à identifier précisément ce qui peut mener à une telle transgression ; ils élargissent alors à outrance leur définition des conduites dangereuses, et développent une forme de conservatisme que nous appelons manichéisme, car elle consiste à classer les conduites diverses en deux catégories opposées : le bon chemin et le mauvais chemin. Le manichéisme exclut les nuances, et naît de la perception d’un danger diffus, mal connu et mal identifié, qui implique que pour l’éviter, on éloigne tout comportement dont la vertu n’est pas spécifiquement identifiée. C’est ainsi que les habitants les plus étrangers encore au monde urbain, migrants récents ou pobladores repliés dans des zones récemment occupées du bidonville, portent un regard sévère sur les conduites de leurs voisins, et cherchent à éviter les écueils de la ville en adoptant une conduite très rangée, peu variée, qui ne pré

URBANO LATINO #1

1 - Voir l’étude de Marisol de la Cadena :

Sur la question du cholo, il est également possible de se référer

Indigenas mestizos, raza y adtura en el Cusco, Lima,

à l’ouvrage de Guillermo Nuggent : El Laberinto de la choledad,

Instituto de Estudios Peruanos, 2004.

Lima, Fundaciôn Friedrich Ebert, 1992.


dispose pas vraiment aux rencontres. Ils condamnent en vrac les jeunes qui sortent pour danser, ceux qui fument (ne serait-ce que des cigarettes), les groupes de jeunes filles et jeunes garçons qui bavardent au coin des rues … Tout ce qui semble s’opposer aux valeurs du travail et de la famille devient condamnable ; l’errance, le fait de sortir sans but, est également très mal vu, tant il évoque la perte possible du foyer. Il est essentiel de comprendre que la pauvreté des quartiers d’habitat précaire est une pauvreté de familles de travailleurs qui rêvent de s’en sortir. Elle est fort distincte d’une autre pauvreté urbaine, celle des jeunes qui fuient leurs foyers et vivent totalement ou à moitié dans la rue, ne cherchant plus de travail « honnête ». Ce dernier phénomène inquiète les pobladores, car pour rien au monde ils ne voudraient perdre les deux piliers de leur vie : leur foyer et le travail. L’apprentissage des valeurs et des normes est aujourd’hui essentiellement assuré par le cercle familial, dans les quartiers d’habitat précaire comme Huaycàn. Une grande fragmentation sociale marque en effet la socialisation des pobladores ; à leur arrivée, aucune institution n’a réellement la capacité de présenter et transmettre à ces nouveaux citadins les normes de la ville. Le système scolaire, par exemple, a massivement échoué en qui concerne la transmis-

sion de normes. Les migrants ne peuvent pas non plus réellement compter sur une socialisation en milieu urbain par le biais d’organisations locales d’habitants. Cellesci ont souvent un rôle prépondérant au moment de la création des quartiers, car l’installation des premiers habitants nécessite un effort de coordination, qui se prolonge dans la revendication collective des infrastructures de base auprès de l’État ou des entreprises concernées (en particulier pour l’amélioration de la voirie, et l’accès à l’eau et à l’électricité). Mais bien souvent les associations d’entraide et les institutions d’autogestion développées lors de la fondation du bidonville entrent en déclin à mesure que le quartier s’étend et que s’installent de nouveaux habitants qui ne s’identifient pas au projet initial, ou l’ignorent franchement, et n’ont pas d’expérience commune avec les premiers pobladores. Aujourd’hui à Huaycàn, les nouveaux arrivants sont d’abord confrontés à un certain isolement, face à un monde qu’ils ont des difficultés à appréhender. La famille est un repère inestimable pour eux ; les normes qu’elle transmet sont souvent les seules références fortes qu’ils auront pour guider leurs premiers pas en ville. Mais ces normes se réduisent à des principes et n’assurent plus un rôle d’intégration dans une communauté plus large ; elles ne favorisent

pas le lien social hors du foyer, ne se déclinent pas en un code d’intégration sociale. Désagrégation des structures sociales traditionnelles, migration et fragmentation sociale sont des éléments qui contribuent au développement d’un phénomène de repli dans les zones les plus reculées de Huaycàn. Les habitants peuvent y vivre en évitant les contacts trop étroits ou répétés avec des personnes vivant dans des zones plus urbanisées, car ils les soupçonnent de ne pas mener une vie conforme au « bon chemin ». Pourtant… Si les migrants sont arrivés en ville, c’est bien pour entrer dans celle-ci, et non pas pour rester à, jamais dans un espace de transition indéfini. Tôt ou tard, eux ou leurs enfants seront confrontés à la vie urbaine. LE DIFFICILE APPRENTISSAGE DES CODES URBAINS Si la ville est un repoussoir, elle est aussi paradoxalement un espace attractif, l’espace où peuvent se concrétiser les opportunités. Dès leur arrivée, les pobladores développent un certain nombre de stratégies pour accéder à ce qu’ils perçoivent comme les voies d’ascension sociale dont la vie dans la capitale ouvre l’accès. La recherche d’une meilleure éducation, et notamment les efforts pour accéder à l’éducation supérieure, et l’identification des possibilités de travail, démultipliées en milieu urbain (même s’il s’agit

bien souvent de petits boulots auto-générés) sont deux des grandes stratégies des habitants. Elles ont plus ou moins de succès, car les obstacles sont nombreux et les habitants n’ont pas toujours les informations nécessaires pour faire les bons choix. Mais quoiqu’il en soit, le développement de ces stratégies les amène forcément à être de plus en plus en contact avec des personnes dont la connaissance du monde urbain est plus avancée et même avec des citadins chevronnés. Dans les instituts de formation, dans les marchés où ils travaillent, dans la rue, les rencontres se multiplient et la confrontation avec des situations nouvelles les amène à ne plus pouvoir considérer la vie dans la grande ville comme une expérience dangereuse et étrangère à leur monde. Les jeunes pobladores doivent très souvent affronter un problème de transgression. En effet, les normes que leur a transmises leur famille sont très précieuses à leurs yeux ; nous avons mentionné plus haut qu’elles étaient un repère fondamental. Cependant, ces normes peinent souvent à interpréter les conduites urbaines, qu’elles diabolisent. Les jeunes habitants se font peu à peu des amis dans le quartier ou même au-delà, ils découvrent que des comportements qu’ils pensaient être entièrement mauvais peuvent être ceux de gens qu’ils apprécient ou admirent, et qu’ils ne

AU SEUIL DE L’URBAIN • 17


URBANO LATINO #1


• 19


paraissent pas si dangereux, ou du moins que le danger a aussi des côtés agréables… Les jeunes gens commencent à sortir le soir, à consacrer du temps à un groupe d’amis, à connaître d’autres quartiers, à apprivoiser la capitale. Cependant, rien ne vient normer cet univers qu’ils découvrent, et les valeurs dont ils disposent sont impuissantes à encadrer ces expériences. Il est fréquent que se produise alors un phénomène douloureux de désagrégation des conduites et des normes, observable surtout chez les garçons. Alors qu’ils découvrent les discothèques, la drague, la consommation d’alcool ou même de drogue, et éventuellement flirtent avec des conduites délictives, ils continuent à juger leurs propres actions à l’aune d’un système de valeurs manichéen, rigide, et pour tout dire en décalage total avec leur vie, ce qui les amène à condamner leurs propres conduites, sans parvenir

code de conduites, ce qui attire ceux à qui un tel code, pratique et efficace, fait cruellement défaut. D’autres parviennent à re-normer leur univers en faisant un pas en arrière et en renouant avec des normes strictes et manichéennes : mais cette fois, elles ne sont plus portées par la famille, dont l’autorité vacille souvent après des années dans la capitale, mais par les églises évangéliques dont le discours conservateur est particulièrement séducteur aux yeux de ceux qui ont connu la déviance et ne savent comment en sortir. L’Église évangélique propose un repli, mais cette fois-ci au sein d’une communauté d’entraide. Enfin, et il s’agit sans doute de l’alternative la plus harmonieuse au sein de l’expérience des jeunes pobladores, il arrive aussi que les normes et valeurs portées par la famille évoluent, se teintent de nuances propres à appréhender l’univers urbain sans le diaboliser ; une telle évolution diminue le

jeunes s’en trouvera renforcée. Dans ce cheminement social vers la ville, un élément vient cependant souvent troubler la sociabilité et le jeu stratégique des pobladores : il s’agit des rapports de domination tels qu’ils se tissent au sein du quartier.

cependant à les amender. La conséquence de ce phénomène est un fort sentiment de culpabilité, et souvent un mouvement d’oscillation entre des périodes de vie rangée, marquées par la volonté de travailler et de s’occuper de sa famille, et des moments irrépressibles de « rechute », si l’on peut dire, où la transgression reprend le dessus. On pourrait même dire que le manichéisme que nous avons évoqué plus haut favorise, d’une façon paradoxale, l’apparition de conduites déviantes. En effet, l’apprentissage des conduites urbaines de la ville ne va pas sans difficultés ; il arrive que des jeunes gens parviennent à trouver une autre socialisation, qui leur enseigne la vie de la rue, au sein de bandes plus ou moins délinquantes. Dans leur recherche de repères pour normer le monde urbain, ils rencontrent alors des groupes dont les normes ne reflètent pas les valeurs majoritaires de la société mais constituent cependant un

niveau de conflictivité du jeune avec sa famille, mais apaise aussi son sentiment de culpabilité et ses dilemmes personnels. La famille peut donc accompagner l’insertion des jeunes pobladores dans la ville, lorsque les parents prennent conscience de la nécessité d’accepter certaines réalités urbaines et de transmettre des normes qui permettent de vivre avec ces réalités, et non de les ignorer et de les rejeter. Une telle évolution se produit dans les foyers où une communication satisfaisante existe entre enfants et parents. Le rôle de la famille est précieux à plus d’un titre ; elle est l’espace de socialisation privilégié des pobladores , mais elle porte aussi leurs stratégies ; la famille est l’appui indispensable pour avoir un travail, auto-généré ou salarié, et même pour entreprendre des études. Si ces différents rôles, socialisateur et stratégique, s’harmonisent, la capacité d’action et d’insertion sociale des

ciale, il est courant d’identifier un groupe social dominant et un groupe social dominé. Mais c’est cependant sous une forme plus complexe que se présente la domination à Huaycàn, et nous appellerons cette forme domination fragmentée. Nous avons déjà évoqué la fragmentation lorsque nous avons abordé le thème de la socialisation des pobladores. Ici, nous nous référons au fait que les acteurs dominants et dominés ne le sont pas de façon pré-définie mais acquièrent cet attribut au cours de l’interaction. Ils ne sont pas des groupes mais des individus. La domination est sans cesse à renégocier. En fait, s’il n’existe pas de groupes dominants, il existe en revanche des « manières d’être » dominantes, et c’est à celui qui les maîtrise le mieux que revient la position dominante dans l’interaction. Cette position est donc relative à l’interlocuteur. De quoi s’agit-il en pratique ? Les pobladores sont porteurs d’une forte volon-

URBANO LATINO #1

UNE DOMINATION FRAGMENTÉE Nous avons évoqué plus haut les aspects idéologiques de l’attirance qu’exerce la capitale sur les migrants. Cette attirance est le reflet du développement inégal du pays, et d’une conception de la modernité marquée par le racisme et le rejet des populations indigènes du pays. Au quotidien, le racisme s’inscrit dans les perceptions des habitants de Huaycàn, et influence leurs interactions et les choix qu’ils font pour entrer dans la ville, pour progresser, pour atteindre une modernité rêvée. Dans les phénomènes de domination so-

té de « progresser », de s’inscrire dans le progrès ; la réalisation de ce rêve implique de rejeter le stigmate lié à leur origine « serrana », de la montagne ; nous avons déjà abordé ce point. Cette volonté a pour effet secondaire de durcir considérablement les interrelations entre les habitants des quartiers d’habitat précaire, qui sont pour ainsi dire tous originaires de la sierra. En simplifiant, on pourrait dire que personne ne souhaite s’identifier à son voisin, qui lui aussi est porteur d’un stigmate social et racial. Il s’agit plutôt de se démarquer, de s’affirmer comme plus « liménien » que l’autre. Dans la ville est censée se réaliser la modernité, et la vision racialisée de celle-ci rend difficile pour les pobladores d’intégrer des éléments culturels andins à leur apprentissage de la vie urbaine. S’il est vrai que le phénomène de migration provoque une rencontre entre deux cultures, l’une urbaine et l’autre rurale, l’une créolisante et l’autre plus andine, cette rencontre est aussi celle d’un mode de vie dominant et d’un mode de vie stigmatisé. Les coutumes, les gestes, les goûts de ceux qui viennent des montagnes sont rapidement confrontés aux regards critiques et souvent moqueurs de ceux qui sont nés en ville. Une telle constatation est somme toute banale, puisque dans tous les pays où un important processus de modernisation a existé, l’exode rural s’est accompagné d’une identification des urbains à la modernité, alors que les campagnards, ou provinciaux dans les pays centralisés, ont souvent été cibles de moqueries et restent attachés dans l’esprit des citadins à un monde suranné, voire archaïque. Dans un pays comme le Pérou où un développement déséquilibré a particulièrement accentué les différences sociales et économiques entre la capitale et les régions, ce phénomène est très accentué. Mais surtout, il est racialisé, et donc plus radical. Lorsqu’un migrant arrive d’un village des Andes à Lima, il s’habille, parle, mange d’une manière qui le désigne rapidement comme serrano. Les femmes, lorsqu’elles viennent de zones rurales, portent des jupes et parfois les jupons multicolores indigènes, elles utilisent un tissu coloré passé autour des épaules pour porter diverses choses ou des enfants sur le dos, elles ont des nattes. Chez elles comme chez les hommes, l’accent quechua, et parfois la difficulté à parler espagnol, est aussi remarquable. On pourrait également noter que leurs goûts musicaux, par exemple, ne sont pas ceux des citadins de longue date, car au contraire de ces derniers, ils écoutent des huaynos, des chansons au rythme andin marqué, plus ou moins modernisées. Tous ces traits et bien d’autres encore causeront un certain nombre de réactions lors des rencontres entre ces nouveaux arrivants et les habitants de plus longue date de Huaycàn et plus largement de la capitale. Il est fréquent que leurs voisins, pourtant migrants eux aussi, s’ils comptent plus d’expérience en ville, se démarquent par un certain dédain, ce qui leur permet de s’affirmer, eux, comme citadins et modernes. Le manque de considération des habitants du bidonville eux-mêmes envers les serranos, les petites arnaques dont ceux-ci seront victimes, la sensation constante d’être méprisés, voire les insultes raciales ouvertes conduisent les migrants à modifier leur comportement, de façon à ne plus être écrasés dans les interactions. Ils apprennent peu à peu à parler plus vite, pour les femmes à


troquer leurs jupes contre des pantalons de sport puis des jeans ; quant à leurs goûts musicaux, ils intégreront ostensiblement des musiques de la côte ou perçues comme telles, comme la salsa. Ils finiront, eux ou leurs enfants, par ne plus acheter de céréales et de tubercules andins pour la préparation des repas, leur préférant le riz et les pommes de terre frites (et non bouillies, comme dans les montagnes). Apparemment rien ne contraint personne à cette « assimilation », qui contient sa part de douleur, si ce n’est la pression des interactions de la vie quotidienne, le racisme banalisé et invisible qu’elles véhiculent ; invisible, car il est exercé par les migrants ou fils de migrants, par les cholos, sur leurs

viennent ambitieux, ils peuvent faire n’importe quoi pour arriver à ce qu’ils veulent ». Elle n’est pas la seule à exprimer cette sensation d’insincérité ; les jeunes en général la ressentent fortement chez leurs amis. Juan est un autre jeune homme du quartier, qui critique un certain manque d’authenticité dans les goûts des migrants : « Les filles arrivent de province avec leur poilera [jupes colorées des Andes] mais ici elles commencent à porter le pantalon sur les hanches, à se faire des ondulations de cheveux, et pourtant, c’est pas pour dire du mal, mais pourtant elles savent même pas prononcer les mots correctement et bien parler, elles savent même pas ce qu’elles font. » Ce dernier témoignage est intéres-

« Les coutumes, les gestes, les goûts de ceux qui viennent des montagnes sont rapidement confrontés aux regards critiques et souvent moqueurs de ceux qui sont nés en ville » pairs. La société péruvienne se montre suffisamment ouverte pour donner, en théorie, la chance à chacun de progresser, mais aussi suffisamment fermée pour que cette chance implique de laisser de côté les attributs culturels d’une grande partie de la population. Ironie de l’histoire, c’est dans la vie quotidienne des pobladores, au travers des réactions de leurs propres voisins, que s’incarne et se reproduit la pression raciale. Le chemin vers le progrès est individuel, occidentalisant ; il rompt les solidarités sociales et culturelles. Ici, le rôle protecteur de Huaycàn, cet espace intermédiaire entre la montagne et la ville, s’estompe dans le fait que l’ambition de chaque habitant est de devenir citadin, liménien. Le repli familial que nous avons observé au niveau de la production et de l’intégration des normes ne garantit guère contre les humiliations vécues à l’école, dans les boutiques, dans les transports, dans la rue. C’est bien vers Lima que l’on regarde, et c’est à tout un héritage que l’on tourne le dos.

sant dans son ambigüité. Il contient une critique au manque d’authenticité, sans néanmoins remettre en cause le modèle culturel dominant. On peut en effet remarquer que si Juan regrette l’abandon rapide des coutumes « serranas », il reproche surtout aux jeunes filles de changer d’habitudes alors qu’elles ne savent même pas « prononcer les mots correctement », ce qui révèle leur origine. Il regrette le manque d’authenticité, mais en profite pour se démarquer de ces jeunes filles qui ne savent pas bien parler espagnol, et donc, ne « savent pas ce qu’elles font » ; durant l’entretien, Juan fit des efforts notables pour parler correctement en effaçant les particularités andines de son vocabulaire. Il n’y parvenait d’ailleurs pas tout à fait… Pour conclure notons que son jugement incorpore en fait des préjugés sur les serranos, groupe dont il fait pourtant par-

tie ; il sous-entend qu’ils devraient assimiler rapidement le castillan avant de chercher à être pris au sérieux. Sociabilité difficile, manque de confiance, prévalence du particularisme, tous ces éléments ajoutés à la peur de la déviance et de la délinquance non seulement rendent difficile l’émergence de tout projet collectif, mais gênent aussi la fluidité et le dynamisme de la vie économique qui se développe dans le quartier. Le monde du travail est très majoritairement informel, c’est-à-dire qu’il n’est pas régulé par une présence institutionnelle. Dans un tel cas de figure, la confiance inter-personnelle est essentielle, elle permet de pallier l’absence de régulation légale. Sans cette confiance passer un contrat tacite, investir, faire crédit à un client, ou encore s’informer des évolutions du marché devient malaisé. Les pobladores voient donc souvent les possibilités d’expansion économique de leur petit négoce informel freinées par le repli sur la cellule familiale, qui limite l’accès à d’autres recours, mais aussi par leur grande réticence à former des coopératives, à collectiviser les intérêts, ou simplement à déléguer des fonctions. Enfin, beaucoup peinent à identifier leurs capacités, à prendre en compte leurs goûts propres dans la définition d’un projet de vie. La construction de la personnalité des jeunes gens en particulier est affectée par le problème du manque de confiance et de la domination. Honte, effacement, ou au contraire agressivité sont des attitudes très courantes qui sont le reflet d’un problème dans la relation à l’autre.

ils parviennent difficilement à sortir de la honte que leur inspire leur origine sociale et culturelle, et à ne pas se faire les véhicules d’un racisme dont ils ont eux-mêmes souffert. Pourtant, peu à peu la ville se découvre, devient moins hostile, et sa complexité devient plus lisible aux yeux des jeunes pobladores. Trouver un espace dans la capitale n’est pas en soi impossible, avec l’aide des années qui passent ; mais trouver un espace qui permette l’épanouissement personnel, le développement de capacités propres, le respect des goûts et l’établissement de relations sincères est un défi. Comment se libèrent les individus dans un contexte où la modernité est si déstructurante et imprime à l’action un sens chargé de domination ? Les réponses à cette question sont multiples mais résident en partie dans toutes les activités qui permettent aux jeunes gens de développer leurs capacités d’expression et de communication, de recréer un langage propre, de donner de nouvelles bases au lien social. De multiples identifications se recréent dans la ville, par exemple autour des pratiques artistiques qui permettent justement de chercher une nouvelle authenticité, née d’une expression partagée. Une entrée réussie dans la capitale, dans la modernité incarnée par la grande ville, serait sans aucun doute celle qui permet de construire un projet de vie propre et personnel. Trouver un tel chemin n’est pas évident, et le désarroi aura encore longtemps sa place dans les périphéries de la métropole.

CONCLUSION Entrer dans la ville, s’y insérer, apprivoiser le monde urbain, est un processus long, difficile, très souvent marqué par la souffrance identitaire. La contradiction, l’antagonisme marquent la conduite des pobladores : réticents devant le monde urbain et ses déviances, mais irrémédiablement attirés par lui, ils sont aussi entrepreneurs et volontaristes mais freinés par la nature même de leurs aspirations, qui les isole dans la méfiance et les intérêts particularistes. Enfin,

DÉGUISEMENTS, FAUX-SEMBLANTS ET SOLITUDE Cette adaptation à la ville, sous le signe d’une domination si subtile qu’elle s’exerce même de soi contre soi, contribue à poser un sérieux problème de sociabilité aux jeunes pobladores que nous avons interrogés. L’un des résultats les plus surprenants de notre travail de terrain est la grande difficulté qu’ont les jeunes pobladores à connaître des amitiés durables sincères. En fait, beaucoup se sentent jugés au sein de leurs relations amicales. Le thème du manque de sincérité, voire du déguisement apparaît de manière récurrente dans les entretiens. Citons-en quelques extraits : Cecilia, par exemple, est une jeune fille que nous avons rencontrée dans une zone de Huaycàn qui a commencé à se peupler il y a une dizaine d’années ; elle se plaint de la difficulté à nouer des relations amicales dans le quartier : « Ils te voient pour ce que tu as, pas pour ce que tu es » et ajoute en parlant de ses anciens camarades d’études : « Ils de-

AU SEUIL DE L’URBAIN • 21


WEB

DECLARACIÓN DE POBLADORES Il n’existe que très peu de documents laissant la parole aux habitants des asentamientos humanos. Quelques télévisions locales viennent parfois à leur rencontre lorsqu’un événement, souvent tragique, s’y produit. Récentes invasions de terrains réprimées par la police, manifestations des habitants, arrestations des « traficants de terre » viennent remplir les plages d’audimat de ces canaux de télévisions à petit budget. Nous avons tenté de retrouver des témoignages significatifs de la situation complexe et controvesée des invasions de terrains, tant du point de vue des revendications des habitants, que du traitement médiatique dont ils font l’objet. Ces quelques extraits ne sont qu’un exemple du type de vidéos que l’on peut rencontrer sur YouTube, à partir des mots-clefs INVASORES + ANCÓN + DESALOJO (ENVAHISSEURS + ANCÓN + DÉLOGEMENT)

« Des individus ont été arrêtés alors qu’ils étaient sur le point d’envahir des terrains de l’État à Ancón.Tout était prêt pour qu’ils puissent envahir plus de 20000 hectares d’une propriété située au kilomètre 40 de la Panamericana Norte. Ils détenaient dans plusieurs camions du matériel préfabriqué prêt à être installé sur ces terrains à envahir. Des équipes du commissariat de Fuente Piedra sont arrivées jusqu’au local de l’association d’habitations dénommée El Palomar, à la hauteur du kilomètre 28 de la Panamericana Norte, où se trouvaient réunies plus de 200 personnes. L’important dispositif policier a permis d’arrêterr plus de105 personnes qui on été transférées au commissariat de Fuente Piedra. Au cours de ces investigations a été identifié Gustavo Jiménez Sonco, âgé de 29 ans, qui est accusé de violation de propriété, accusation requise par la seconde cour pénale de Comas. Selon les dires des manifestants, ceux-ci ont été victimes d’une arnaque. On leur aurait dit qu’il s’agissait de terrains libres, pour lesquels ils ont payé un solde initial. —  Je lui ai donné 420 soles en liquide. Pas seulement moi, on est beaucoup.  Tout le matériel préfabriqué a été saisi et emmené dans les locaux du commissariat de Puente Piedra, en attendant de connaître sa destinée finale. »

« Les équipes de Sanchez Cario ont délogé cent familles qui ont envahi dans la matinée un terrain qui était édestiné à la construction d’un parc industriel. Les faits se sont produits dans le quartier 5 du secteur Victor Raùl. — Laissez-le courir ! Laissez-le courir ! — Ils n’ont pas tardé à s’affronter avec les forces de police dans le but de rester sur ce terrain qui, selon les représentants d’El Porvenir (l’Avenir), est destiné à recevoir la construction d’un parc industriel. — Moi je suis ici depuis deux mois, parce que je n’ai pas d’endroit où vivre. Et regardez ce qu’ils sont en train de nous faire. On est venus chercher un espace par ici, car on n’a pas d’autre endroit pour vivre. On a envahi ici et là. — Dans la matinée près de cent familles se sont installées sur ce terrain, où ils ont dressé leurs habitations précaires faites de planches et de paillassons. Immédiatement informés des faits la police s’est rendue sur les lieux afin de procéder au délogement. — Nous avons cherché où est-ce que l’on pouvait se mettre. Sans déranger personne on est venus ici, ce dont on a besoin. Et on s’est unis pour nous acheter nos planches. Comme ils ont dit que par ici c’était libre, on est venu ici. C’est pour ça qu’on s’est implantés ici. Pendant un moment, les familles ont tenté de résister au délogement, sans hésiter à utiliser leurs plus petits enfants comme bouclier. L’opération finie, et malgré la perte de leurs habitations, les envahisseurs ont menacé de revenir.

Imágenes de la detención de invasores en Ancón http ://youtu.be/rApMCLlaHzs URBANO LATINO #1

100 Familias invaden terrenos en El Porvenir http ://youtu.be/_QGhEtDubz0


« Je rappelle seulement qu’il y a une loi qui nous protège. Et j’envoie un message à nos frères. Qu’ils viennent nous aider pour cette terre. Cette terre qui est à l’État, et nous sommes de l’État. Et il y a une loi qui nous protège tous, et nous demandons simplement qu’ils nous respectent. Je sais que les autorités ne nous ont jamais donné la main pour dire : « Messieurs, prenez ceci ». Nous savons comment est le système. Ils ne sont même pas capables d’aider nos frères mutilés. Celui qui vous parle l’a vécu en chair et en os. Nous ne sommes pas venus ici pour voler. Nous ne sommes pas venus ici pour piller, ni quoi que ce soit. Ici nous avons présenté un projet social pour Ancón. — En quoi consiste votre projet ? — Des habitations - ateliers. Des magasins. — Combien de personnes se sont associées ? — Nous avons présenté ce projet il y a longtemps. C’est un projet de 47000 soles, que nous avons réunis. Nous n’avons pas voulu envahir, nous nous sommes soumis aux directives. Nous avons voulu créer une source de travail pour Ancón. Nous avons voulu créer du travail pour les frères, nous avons voulu créer l’inclusion sociale. Monsieur le Président, nous t’avons soutenu dans ta campagne politique, et aujourd’hui tu nous abandonnes. C’est pour ça que les frères ici aussi ont voulu prendre ces terrains. Et je le dis devant la presse : ce sera mort qu’on me sortira d’ici. — Combien d’associés avez-vous ici ? — Nous sommes 1400 associés, légalement. Une organisation constitutée de licenciés des forces armées, d’entrepreneurs, d’employés de banques… Pourquoi ne nous ont-ils pas considérés ? Nous avons les charges de la métropole de Lima, alors nous voulons que ce projet soit viable. Les autorités où sont-elles ? Le Gouvernement où est-il ? Alors, fatigués de tout ça, nous sommes venus ici faire un geste. — Allez-vous vous retirer d’ici ?

«  La réalité c’est que durant douze ans, la première fois qu’ils sont venus ici, depuis le premier jour, depuis la première pierre qu’ils ont posée ici, il n’y a jamais eu d’avancées. Rien. Comme vous le voyez, le peuple n’a aucune sorte de parc, pas même une plante, malgré tout ce que demande le ministère de l’environnement. Il y a aussi des programmes avec des fonds pour qu’ils puissent faire tout ça, tout ce qui relève du milieu naturel, de l’environnement. Et y’a pas une seule plante. En plus, ici, il y a eu 12 années pleines de trafics de terre. Seulement de la vente, de la vente, de la vente. Mais ils n’ont jamais rien laissé de positif pour le futur. Et ça ce sont les conséquences, comme vous pourrez le voir, ce n’est pas quelque chose dont quelqu’un parle comme ça… Vous pourrez aller tout vérifier de la vraie réalité qui se passe ici. — En vérité, jusqu’ici je n’ai vu l’abus dans tous les sens. Le trafic de terre… Tous les dirigeants sont seulement venus pour se remplir les poches. Et en réalité de la part des autorités de l’EDIL, il n’y a aucun soutient de leur part. Nous n’avons pas de centre de santé, nous n’avons pas de commissariat, nous n’avons pas, disons, les services basiques. — Ici on souffre beaucoup de crises de pauvreté. On voit qu’il n’y a pas d’eau. Bon, la lumière, c’est tout récent. On voit qu’il y a beaucoup de terrains, mais la population y’en a pas autant. Et maintenant nous voulons que ce lieu soit plein de gens pour qu’il y ait plus de respect, plus de la calme du côté de la délinquance, tout ça. Parce qu’en déplaçant tous ces gens, ça entraîne la délinquance. — La seule chose qu’on a c’est grâce à un décret d’urgence : la lumière. Je demande la révocation, et je suis d’accord avec la révocation du Maire, Monsieur Barrera. — Après 9 ans, la presse commence à peine à entrer ici. Après plus de 9 ans… Bon, c’est un secteur dur d’accès. On a pas d’égouts, on a pas d’eau. La lumière ? On en a pas. On a pas non plus de centre de santé. Assistance policière, non plus. Quand il y a une urgence, on va de l’autre côté de la montagne, jusqu’à la ville d’Ancón. »

— Nous ne nous retirerons pas !

Ancón desalojo a invasores http ://youtu.be/Dc2C6ZXH4w4

ALFA NOTICIAS - DECLARACION POBLADORES http ://www.youtube.com/watch ?v=_QGhEtDubz0 DECLARACIÓN DE POBLADORES • 23


DESPUÉS DEL PEAJE

PANAMERICANA NORTE

Nous sommes sur la route panaméricaine qui relie la pointe d’Ushuaia à l’Alaska, la cime des États-Unis. En Amérique du Sud, elle borde le littoral ouest et traverse les villes de Valparaíso, Antofagasta, Lima, Quito, Cali, Panamá, San Salvador et México. C’est à 42 kilomètres du centre de Lima que se trouve le péage La Variante, qui délimite la fin de la capitale et amorçe le début d’une étendue désertique. Une fois la barrière franchit, il n’y a plus que du sable, des dunes, a perte de vue. Et puis apparaissent peu à peu des habitations de planche, des cabanes, des embryons de villages. C’est là, dans les dunes d’Ancón, que de récentes invasions de terrains ont eu lieu. Au beau milieu du désert, en marge de la capitale et de toute société, vivent ces hommes dans l’illégalité.

URBANO LATINO #1


• 25


URBANO LATINO #1


• 27


URBANO LATINO #1


• 29


URBANO LATINO #1


• 31


URBANO LATINO #1


• 33


URBANO LATINO #1


• 35


URBANO LATINO #1


UrbanoLatino #1  
Advertisement
Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you