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Passy ça suffit Le marcheur de Passy marche. À Passy. Sans cesse. Vite. Il marche parce qu'il est fatigué. De tout. Il marche pour se fatiguer. Sans y arriver. Il n'arrive à rien, nulle part. Alors il marche. C'est l'autre qui l'a dit, Jésus. Pas le petit, le grand, celui qui a la ligne directe avec l'encore plus Grand, sauf qu'il est lui aussi. C'est compliqué, on n'en sort pas. Alors il sort. Il se lève et il marche. Il mange et il bouge. C'est le truc pour rester vivant, paraît-il. Jamais au même endroit. Toujours à Passy. Ça suffit. Comme ça. Où dort-il ? Il ne dort pas. Il a beau marcher pour se fatiguer, avancer pour que ça s'arrête, toujours ça continue, alors toujours il continue. Aux terrasses des café, des femmes propres sur elles en rajoutent sur lui. Les mêmes qui, dans leur riches propriétés des domaines réservés sur la côte d'Azur et ailleurs, chuchotent le soir à l'apéritif, frémissantes, qu'il y a quelques années, une amie d'amie endormie — nue ! — pour la sieste fut réveillée par un homme sur elle. Un homme qui s'introduit en fraude comme cela, chez vous, en vous, oh, mon Dieu… Était-ce lui ? A-t-il fait pire ? Mais qu'a-t-il donc fait ? Déjà petit, quand il partait dans ses pensées, immobile encore, déjà : "Mais qu'est-ce que tu fabriques, à la fin ?" Depuis, il a compris. Depuis, il marche. On ne s'interroge plus que sur ce qu'il a bien pu faire, avant. Ce qu'il fait, ça se voit, alors on est tranquille. Et personne ne s'interroge sur ce qu'il va faire. No future. Un pas après l'autre sur la ligne du temps, sans arrêt. Passé, présent et futur : le même instant, toujours. Il marche. À Passy. Pas ailleurs. Passy ça suffit. Tous ses chemins partent de Passy. Tous arrivent à Passy. Il n'en sort pas. Une aire finie pour son temps infini, un plan précis pour sa pensée qui extravague. Infatigable, il marche. Toujours entraîné, vague après vague par des pensées aux ramifications infinies… Des pensée idiotes sans queue ni tête mais des pensées malignes qui jouissent de vous tracasser un troupeau de moutons qui s'éparpille et toujours se refait pour mieux se défaire jamais pareil toujours le même. Et le marcheur exténué, jamais ne trouve sa fatigue ni, avec elle, le repos. Mais depuis quelque temps, il commence à en avoir sa claque. Ça n'est pas parce qu'il vaque sans arrêt à ses pensées qu'il ne capte rien. Qu'il n'est pas au courant de ce qui se passe autour de lui. Qu'il n'a pas reamrqué les jeunes cornichons qui lui courent après. Les greluches qui imaginent des choses sur son compte. Celle qui mesure et calcule, l'autre qui fantasme comme une dingue et tous les autres qui… Qu'est-


ce qu'ils s'imaginent ? Qu'il va se laisser faire ? Instrumentaliser, comme on dit dans leurs salons chics, là-haut ? Qu'est-ce qu'il savent de lui, d'abord ? Rien. Ah, ça les emmerde ça, hein ? Ils aimeraient bien lui coller un profil, hein ? Et pourquoi pas lui demander d'être leur ami, tant qu'ils y sont ? Pour qui ils se prennent tous, dans leurs beaux appartements et l'autre sur sa péniche, avec sa copine, là, la chevelue. Ha ! Ils se figurent que c'est un gros benêt, peut-être, qu'il ne comprend rien à ce qui se passe ? Tu crois qu'il n'y va jamais sur internet, qu'il sait pas pour leur site ? Pah !… Attends qu'il trouve ce qu'il va faire, attends qu'il se décide… tu vas voir ce que tu vas voir… Non mais ! Cela fait maintenant un bon moment que plus personne n'a revu le marcheur de Passy. Un beau jour, le site a explosé. Du jamais vu. On a laissé couler. La péniche est partie. Il paraît qu'en l'absence de mouillage disponible, elle va et vient sur la Seine, du pont de Tolbiac au pont Mirabeau, aller et retour, inlassablement. Pour chacun, la vie a repris son cours. Katché ( Signature Rajoutée par l’administrateur)

Passy ça suffit  

Fait pour Késira