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à Romane, Gael et Pascaline à Romain, Camille, Lou et Gabin


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-1Martin s’enquiert de chaque épisode de la vie de Pete Townshend. Via la presse interposée, il prend régulièrement des nouvelles du guitariste comme il le ferait d’un oncle éloigné. A force, sans même l’avoir rencontré une seule fois, Martin a l’impression d’être son ami. 35 ans d’amitié donc. Au tout début de leur relation, Martin a littéralement épuisé un des disques de la rock star. Pourtant, à la première écoute, cette musique était trop grande pour lui. Il n’avait que onze ans. Mais là, au cœur du sillon, les chansons l’avaient tout de suite intrigué. Pour sûr, ce compositeur l’invitait au bal d’un nouveau monde. Martin connaissait jusqu’alors les figurines Panini, les genoux écorchés, les quilles à la vanille. Dès la fin de cette première écoute, il entrevoyait désormais des jambes au désir fou, la fragilité de l’alchimie amoureuse et l’urgence d’y plonger coûte que coûte. Martin ne faisait pas les choses à moitié. Personne ne s’immergeait dans la musique comme lui. Ce disque, il l’apprivoisa, à sa façon. Pete Townshend lui susurrait à l’oreille, toutes les nuits. Recueilli face à l’électrophone, Martin était touché de tout son être. Quelques mois et dix mille écoutes plus tard, il devinait à la texture du silence quelle chanson allait succéder à la précédente. Sifflotant, il devançait les premières notes d’un quart de seconde. Là-bas, dans le nord de Londres, dans un pays qu’il ne savait pas encore situer sur la carte, un musicien hanté avait travaillé à sa seule intention. Voila comment Martin voyait les choses. Sans rien comprendre aux paroles, il saisissait parfaitement la rudesse du propos. Mais, plus surprenant encore, la suavité de cette musique, il la ressentait pareillement. Il n’était pourtant qu’un petit blanc bec. Il dansait comme une pelleteuse, sauf qu’une pelleteuse ne vous marche pas sur les pieds. Pendant les boums, il laissait les autres boutonneux se trémousser sur la piste. Lui ne s’aventurait pas sur ce terrain-là. Il restait en retrait, préférant miser sur le mystère plutôt que sur le ridicule. Mais, comme une revanche ultime, le rythme intérieur, l’intention quasi cachée dans le noyau central de cette musique, le grondement sourd d’un bonhomme guitare en bandoulière, il l’assimilait mieux que quiconque. Sa machine interne était lancée. La pompe à curiosité également. Puisque Townshend faisait allégeance à d’obscurs bluesmen, à Elvis, à Eddie Cochran, Martin les écouta l’un après l’autre. Ensuite, il se passionna pour d’obscurs chanteurs Jamaïcains, pour des rude boys de Nothing Hill, puis du monde entier. Il échafauda son propre catalogue des références indispensables. Il prit soin de laisser quelques pages vierges pour en ajouter de nouvelles. A chaque lecture, à chaque inter view, à chaque écoute, i l gagnait branche après branche le sommet de l’arbre du savoir. Bien sûr, une fois là-haut, n’importe qui d’un peu 12


lucide s’apercevait qu’il était perché sur un arbuste nain au milieu des Séquoias. Martin n’échappait pas à la règle. Sauf que son appétit était insatiable. Une fois installé là-haut, il se tenait prêt à s’émerveiller à nouveau. Il avait établi une connexion, il en provoquerait d’autres. Cette foi était ancrée en lui, mère de curiosité. Depuis la nuit des temps, le cousin Homo Erectus faisait-il autre chose, s’aventurant dans une grotte, une torche à bout de bras ?

-2Des années plus tard, quand le succès arriva, Martin sut combien il le devait à Pete Townshend. Le musicien l’avait inspiré. Il lui avait apprit l’exigence. La vie est ce court moment entre notre première peluche et l’ultime cancer. L’art une tentative pour convaincre qu’elle n’est pas que cela. Dans cette aventure, Mar tin avait jeté toutes ses forces dans la bataille. Il avait réussi son coup. De fait, beaucoup, à la vue de « Chaos dans le silence», son précédent recueil de photos, avaient éprouvé un intense coup de cœur. Une autre vie transcende ce monde, semblait proclamer chaque cliché. Les louanges pleuvaient sur lui. Son éditeur se frottait les mains devant tant de publicité. Sauf que Martin devait maintenant dépasser ce premier jet, passer le difficile cap de la seconde épreuve. Il n’y avait jamais songé auparavant mais le challenge était sacrément difficile. Autant demander à sa compagne de tomber amoureuse une seconde fois. Il se débattait. Il fallait absolument aller plus loin, découvrir de quoi il était capable. Mais, rien à faire. Quelque chose lui échappait. Il atteignait presque au but mais, au dernier moment le mystère, le secret, le fameux grondement sourd perçu dans les disques de Pete Townshend, lui échappait. Il manquait à Martin la ligne directrice, l’uppercut au cœur, la faculté de soulever le spectateur par le col. Cette force, il devrait pourtant la puiser en lui ou bien remiser son appareil photo au placard. 13


-3L’autobiographie de Pete Townshend était arrivée à point nommé. En couverture du livre, le musicien avait le regard bleu perçant de l’artiste revenu de tout. En creux, presqu’un portrait de Martin au même moment. La rock star demeurait réputée pour ses moulinets autour de sa guitare, sa curieuse façon de maltraiter l’instrument. Les pires ennemis de Pete Townshend avaient été la drogue et lui-même. Il avait échappé au deux, pour l’instant. Martin connaissait pléthores d’anecdotes le concernant : la plus hilarante était le témoignage de cette groupie affirmant que le Pete Townshend en question n’avait daigné lui demander son prénom qu’au bout d’une année de coucheries ininterrompues. C’était situer le niveau de solitude du bonhomme. Si bien qu’au beau milieu de sa vie, Townshend avait cherché un sens à tout ce fatras. Comme Martin devant ses photos. The Artist’s way de Julia Cameron était le livre de chevet de Pete Townshend. Le bouquin était fumeux. Cela tombait bien, Pete Townshend l’était tout autant. Entre autres exercices, Cameron proposait de choisir un lieu déterminé et, à cet endroit précis, de s’écrire à soi-même, à l’enfant que nous avions été. Cet exercice permettait d’y voir plus clair, prétendait-elle. Pete Townshend n’avait plus rien à perdre. Il n’avait pas le choix. Cette roche salutaire sous les pieds, ce marche-pied qu’il appelait de ses vœux, c’était le livre de Cameron. Ecrire au petit enfant que nous avions été ? Pete Townshend s’était lancé tête baissée dans l’aventure. Le rituel était immuable. Il avait duré une décennie entière. Tous les putains de soirs de sa vie de rock star, à la fin de chaque concert, dans le bus de tournée, pendant que les autres batifolaient avec de sculpturales groupies, Townshend s’était aménagé ce havre de paix, ce moment avec lui-même. Oui, là-bas sur le siège arrière, malgré les rires, les encouragements, les exhortations des autres membres à utiliser son temps de façon plus appropriée, ce ridiculement reclus de Townshend persistait à écrire au petit Pete Townshend âgé de huit ans.

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Edicté ainsi, le pari paraissait fou. Il l’était. Mais, peu importe la manière, il avait formidablement réussi à Pete Townshend. Pour la première fois de sa vie, le compositeur avait trouvé son équilibre. Plus encore, il avait puisé au fond de lui ses plus belles chansons. Martin en était bouche bée. Il était lui-même au carrefour de sa vie ou tout accident est bon à prendre. Il pressentait que l’idée était incongrue. Fabuleusement incongrue. Mais, pour autant qu’il le sache, il était aussi mal en point que Pete Townshend. De plus, il l’admirait. Alors, pourquoi pas ? Pourquoi ne pas se lancer le même défi à son tour ?


-4Suivant le principe de Julia Cameron, accroupi sur le trottoir, Martin adulte interpelle le petit Martin âgé de huit ans. Le photographe aurait pu choisir un endroit à l’abri des regards. Non, il a choisi le trottoir en face de chez lui. En fait, le choix de ce lieu n’est pas fortuit. Etant enfant, il a, à cet emplacement exact, éprouvé sa première peine sentimentale. Il croyait dur comme fer à son amoureuse. Une heure plus tôt, elle l’avait gratifié d’un baiser, son premier baiser. Il en était bouleversé. Il s’était aussitôt empressé de partager cette joie avec les copains. En retour, les camarades s’étaient foutus de lui, de son grand cœur, de sa naïveté. La fille était une coureuse ! Elle les avait embrassé tous, un par un ! Lui était simplement le dernier. Le dernier des nigauds. D’un coup, son monde s’effondrait. La pureté n’existait pas. Ses premières années dans la vie avaient reposé sur un leurre. Quarante ans plus tard, Martin n’est guère plus avancé. Naturellement, Martin est retourné sur ce trottoir, à l’endroit de cette première déception, là où il y a quelque chose à réparer. Le plus drôle est de voir les gens s’écarter sur son passage. Imaginez. Il est minuit. Une bande de trois ou quatre adolescents déambule sur le trottoir, bruyants. L’un deux vient d’épater ses copains en couchant avec une boutonneuse du quartier. Le Dom Juan de pacotille profite de ce court instant de gloire. Il sent poindre un sentiment de jalousie chez ses camarades. Bon dieu, que cette sensation est enivrante ! Puis, ils arrivent à hauteur de Martin, accroupi sur le trottoir, les pieds dans le caniveau. Ce gars est complètement fou. Ils en sont persuadés. Il soliloque. Il semble s’adresser à quelqu’un à ses côtés. Ce quelqu’un est plus petit. Peut-être bien son enfant. Sauf qu’il n’y a personne. Ce gars parle à une entité absente! Pourtant, même dans le cerveau naissant de ces adolescents, l’intention de se moquer de Martin, de l’invectiver, vient de s’évanouir en une seconde. Le jeune Dom juan est un peu chagrin. Un gars accroupi sur un trottoir vient de lui voler la vedette. Car Martin est désarmant. Son charme opère. Il est dans le vrai. Il ose. Tout le monde a honte de sa vie intérieure. Tout le monde vit dans la crainte d’être surpris dans son propre monde, dans les bassesses de son cerveau, grimaçant devant le miroir. Le décalage est grand entre ce que nous projetons et ce que nous sommes. Martin s’en fout. Il a franchi le cap. Nous sommes tous des cosmonautes ayant perdu la connexion avec l’unité centrale. La preuve de cette solitude mais aussi de notre désir fou d’y échapper, Martin, sur ce trottoir, l’incarne mieux que quiconque.

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-5De sa chambre au premier étage, Léo, le fils de Martin, observe son père. De là où il est, il ne distingue que le dos paternel. Le lampadaire le plus proche est suffisamment éloigné pour que Martin ne soit qu’une silhouette découpée dans la nuit. Son père se penche vers cet être imaginaire, ce petit bonhomme qu’il fut à l’âge de huit ans. Martin tend à bout de bras une photo, comme cousin Erectus tenait sa torche. Léo a mis longtemps à comprendre. Ce fameux chemin artistique, ce fameux chemin tout court, Martin le négocie avec cet enfant de huit ans. Qui d’autre que ce gamin, cet autre lui-même, pourrait-il mieux le conseiller ? Léo lui-même n’a que huit ans. Il espère néanmoins avoir retenu la leçon. Puiser la force de se confronter à ses rêves d’enfant. Tenter d’en être digne. Pousser plus loin l’expérimentation. Comme son père. Voilà le secret. Après tout Einstein et Galilée pratiquaient-ils autrement ? La terre n’a-t-elle pas été plate avant d’être ronde ? N’y a-t-il pas eu des petits bluesmen noirs et fauchés, s’employant à faire remuer des popotins blancs et engoncés, avant que n‘advienne la nuit magique du 4 juillet 1954* ? N’y-a-t-il pas eu un Elvis avant John Lennon ? Léo est encore trop jeune pour répondre à ces questions. La vie de son géniteur, il n’y comprend rien à rien. Il ignore tout de Pete Townshend, du chaos, des maîtres photographes. Mais, il est issu de ce bonhomme. Son père possède défauts et qualités. Génétiquement, Léo aura beau aller à l’autre bout du monde, il est pétri des mêmes. Il espère suivre son exemple, voir ce qu’il en fera, à son propre usage. La force de comprendre, sans même le savoir, est intuitivement ancrée en lui.

* La nuit du 4 juillet 1954, au studio Sun de Memphis, Scotty Moore (guitare), Bill Black (contrebasse slappée), Sam Phillips (prise de son) et Elvis Aaron Presley (chant) enregistrent « That’s all right Mama ». 16


-6A observer ainsi son père, sur ce trottoir, Léo caresse le rêve lui aussi d’être photographe. Dans l’appartement familial, il lui arrive de triturer amoureusement les appareils-photo. Il aimerait capter ce moment précis où son père se penche vers cet enfant imaginaire. Léo est encore jeune, il n’appréhende pas tout, comme son père à la première écoute de Pete Townshend. Mais il pressent que, dans ce mouvement, se joue un acte essentiel. S’accroupir et parler dans le vide est le geste de Martin dans la vie, son accomplissement ultime. Léo ne se lasse pas de regarder la scène: Martin s’arrête, se penche sur le côté, tendant l’oreille, espérant une réponse de cette place vide et habitée à côté de lui. Léo est trop éloigné pour entendre, si tant est qu’il y ait à entendre quelque chose. Quelque chose ? Peut-être bien ce fameux mystère, ce fameux moyen de dévoiler l’intime, ce fameux secret photographique. Son père, lui, l’entend. Un jour, Léo sera prêt, lui aussi. Il possède déjà la volonté. Lui reste à faire la somme des expériences, sa propre synthèse de toutes les choses magnifiques qui l’entourent. Il se le promet. Il immortalisera ce moment. Le cliché sera fabuleux. Une furtive seconde, l’image défile devant lui. Du fond de sa grotte Cousin Erectus déclenche le feu, Galilée pressent la rondeur du monde, Elvis s’éclaircit la voix, le cosmonaute retire son casque, le saphir se pose sur la première face du 33 tours de l’ami Townshend, une gamine de huit ans va déposer un baiser traître et indélébile, Martin se penche vers cet enfant imaginaire et, à cet instant précis, Léo déclenche l’appareil photo paternel, reliant le fil d’une vie dans une succession de ricochets.

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Bob Marley est mort le 11 mai 1981. La veille, François Mitterrand venait d’être élu Président. Une moitié de France fêtait l’événement. Pour ma part, je venais de fêter mes 10 ans. Je me souviens… D’une famille sécurisante, des parents aimants, de la présence de mon frère et ma sœur plus âgés que moi, d’être le petit dernier… De ce jour, de l’élection de François Mitterrand, je me souviens des larmes de mon père. A chacun des coups de téléphone passé aux proches, amis ou bien parmi les 9 frères et sœurs de sa fratrie, les pleurs recommençaient. Je me suis dit à ce moment, que là, il était en train de se passer quelque chose d’important. Je me suis interrogé. A quoi allait donc ressembler le quotidien, l’avenir, le changement annoncé ? Il fallait bien que j’ai ma part de rêve. A l’époque je me souviens que je rêvais d’une école le matin, et d’activités sportives ou créatives l’après-midi, comme cela se pratiquait dans certains pays du nord, avais-je entendu. J’étais sûr que Mitterrand allait y remédier et vite. Ça allait être cela, entre autre, le changement. Je me souviens de cette chance d’avoir de nombreux cousins et cousines. Je me rappelle des retrouvailles les dimanches chez mes « mémés », Amélie et Lola, nées bien loin de Lyon, l’une en Algérie en 1917 et l’autre en 1900 dans le sud de l’Espagne. Juste le temps de dire bonjour, manger un bout de gâteau et filer jouer « en bas », dans la cour des immeubles, jouer dans les bacs à sable, jouer au ballon, et souvent, se râper les genoux sur le béton… Mes « pépés » Marcel et Jean ne sont déjà plus là et ils me manquent. Je me souviens de vivre dans un grand immeuble au milieu d’un quartier populaire et d’avoir plein de copains pour jouer. De jouer passionnément au foot en bas de l’immeuble, sur le parking : d’un côté deux peupliers et de l’autre l’entrée du parking souterrain pour former les cages de buts. L’été, faire goal du côté garage permet de profiter de l’ombre et des courants d’air frais. En ce temps-là, la résidence n’est pas clôturée. Le grillage n’est pas difficile à soulever lorsqu’il s’agit d’aller récupérer le ballon shooté par-dessus. Pour la même raison, l’équipe s’agrandit facilement avec les garçons des immeubles alentour. Les racines des peupliers font des ravages sous le goudron du parterre, notre pelouse à nous, et les chutes sont sans pitié pour nos guiboles très souvent nues. Le jeu est tout terrain, tout comme notre fougue. Je me souviens de l’arrivée au collège, d’une rupture avec l’insouciance des premières années scolaires. La confrontation m’est soudaine, brutale avec les travers de l’adolescence : la mienne et celles de mes congénères. Sans devenir pour autant acariâtre, je me replis en mon for intérieur. J’assimile tant bien que mal le 82


monde dans lequel je dois vivre. De cette période collégienne, je ne garde que peu de bons souvenirs. Je me souviens de parties insouciantes de Monopoly, de ping-pong, batailles navales… avec les copains ; d’interminables parties de coinches d’après repas avec les tontons au milieu des volutes de fumées de cigarettes ou cigarillos. Je me souviens du traumatisme de ces images insoutenables à la télévision, en provenance d’Afrique, de famines dans un autre monde, si loin, si proche, culpabilisant, cruel… à l’approche des fêtes de noël. Je me souviens du sentiment d’empathie, dans lequel je me refugierai dès que l’occasion ou l’excuse se présenterait… (Cet état sur lequel je mettrai des mots et une définition bien plus tard dans ma vie d’adulte). Je me souviens de ce livre que mon père m’a offert pour mes 10 ans : « comment Wang Fô fut sauvé »* de Marguerite Yourcenar. D’un récit, d’une histoire dans laquelle je faisais miennes les désillusions du narrateur. De ce départ dans la décennie des années 80, est-ce le moment pour dater mon aptitude et attitude à me réfugier dans la musique ? De ce côté-là, mes parents sont ouverts. La musique via la radio est omniprésente à la maison ou dans la voiture. Ils écoutent une multitude de chanteurs et musiques. Je me souviens de ma mère, la reine des compilations sur cassettes enregistrées, que l’on écoute le plus souvent dans la voiture lors des départs en vacances. Elle m’a initié très tôt à ces longues minutes, voire longues heures d’attente, les doigts calés sur les touche play and rec, pour espérer capter un titre attendu, à la suite du précédent … et toujours cet animateur radio qui parle sur les premiers tempos du titre et qui nous gâche tout … Je me souviens de la curiosité de mon père pour découvrir au hasard mes disques posés sur la platine, et me confier lorsqu’une écoute lui avait suscité un intérêt particulier… bien plus tard, les disques de la Mano l’enchanteront (les racines espagnoles)…. Un jour, il m’adressera un sourire en coin découvrant un titre plutôt salasse du pape punk gogol 1er (j’enc….) Le premier équipement hi-fi se compose d’un ampli et d’une platine vinyle. Il est accueilli comme un îlot de luxe dans le foyer. Il le restera jusqu’à mon départ de la maison. Les platines cassettes et tuner, promis plus tard, ne viendront jamais. Mes parents écoutent les disques de Ferrat, Ferré, Manitas de Plata, …. Curieusement, mon frère et ma sœur - de 8 et 9 ans mes aînés ne choperont pas autant que moi le virus musical durant leur adolescence. De fait, les achats de 83


nouveaux disques sont rares. Pendant des années, le nombre d’albums n’augmente pas dans la discothèque familiale. Tout au plus un nouveau 45 t de variété de tant à autre, en provenance du supermarché du quartier. De ma grande sœur je garde le souvenir d’un 45 t acheté à « carouf ». Nous sommes en 82. Croyant acheter le « one step beyond » des Madness, elle repartira avec le « too much too young » des Specials. Encore aujourd’hui, ce disque tient une place précieuse dans ma discothèque. La discothèque de mon grand frère se réduit à quatre 33 tours (c’est précis) : Georges Benson, Donna Summer, la Vème symphonie de Beethoven par… les Bee Gees. ET…. ET…. « Uprising »de Bob Marley and the Wailers. J’ai passé des heures et des heures à n’écouter que cet album à en user la moelle du vinyl. Au verso de la pochette figuraient les textes des chansons, autant dire une incitation à les apprendre par cœur et à favoriser l’apprentissage de la langue anglaise que je découvre alors à l’école. Puissiez-vous découvrir encore cette pochette, écornée, usée par tant de manipulations juvéniles (et pourtant exceptionnellement rugueuse au toucher) et conservée tel un trésor. Bien des années plus tard, parti pour acheter mon premier disque de jazz, en novice, j’ai également fait confiance à mon instinct, me fiant aux atmosphères des pochettes de disques. J’ai craqué sur la photogénie de John Coltrane. Je découvrirai ensuite que ses portraits traduisaient vraiment la musique, le charisme et la personnalité de cet homme. A travers la musique, la photo m’ouvrait déjà son univers….. Mais pour l’heure, j’habite une résidence ordinaire, modeste. Sur le trottoir d’en face, les HLM d’un grand quartier de la banlieue lyonnaise. A cet endroit, la disco, le funk règnent en maîtres bien avant que les djeuns ne découvrent le rap. Le rock, le hard rock et autres déclinaisons sont des musiques de lycéens ou étudiants. On n’écoute pas ça dans notre équipe de foot… A notre âge, pour s’affirmer, pour s’encanailler, écouter Bob est le bon passeport. Tout comme le foot. Porter le survêt, les baskets montantes, les poignets ou les lacets tricolores vert jaune rouge. C’est un peu la loose chez les bourges de l’autre côté du trottoir, de mon côté. Pas BCBG pour le coup. Pendant toutes ces années, l’écoute inconditionnelle de Bob Marley me vaudra d’être affublé du surnom de Bob vite associé aux trois lettres de mon nom de famille: Bob Ros. Un nom d’artiste, pour ainsi dire. Bob Marley adorait le foot. Il fera une mauvaise chute lors d’un match improvisé. Mal soigné dit-on, sa blessure aurait-elle précipité sa fin ? Aux yeux des mômes du quartier, la musique de Bob allait de pair avec le ballon rond. Ensuite, les années lycéennes m’ouvriront à d’autres mondes. A mon tour 84


d’être plus rock, plus curieux surtout. Le Clash est le groupe phare de l’époque. Celui qui (par nul hasard) confortera mon goût pour le reggae et ses déclinaisons soul dub ska rock steady. Le 11 mai 1981, Bob Marley succombe à un cancer généralisé à l’âge de 36 ans. Je me souviens de l’annonce de sa mort, captée trop rapidement lors d’un journal télévisé. La victoire socialiste monopolise les rédactions… En ce temps-là, pas d’internet, pas de Replay…. Ce jour-là, je n’étais encore qu’un enfant de dix ans et j’avais le cœur gros d’avoir perdu mon idole. Je ne me souviens plus des sanglots mais de cette boule au fond de la gorge, qui mêlait et agitait des sentiments très forts d’incompréhension et d’injustice. Le jour où Bob Marley est mort, mes parents ont été tristes avec moi et de cela j’ai été fier.

* C’est l’histoire de Wang-Fô, un vieux peintre chinois, qui réalise des œuvres si belles qu’elles sont  réputées magiques : ce qu’elles représentent peut prendre réellement vie et sortir des tableaux. Le maître en peinture et son disciple Ling parcourent le pays, de village en village, à la recherche de nouveaux paysages à peindre. Un jour, le peintre et son disciple sont arrêtés par les soldats de l’empereur. Ils les conduisent en son palais. L’empereur condamne Wang-Fô à avoir les yeux crevés et les mains coupées. En effet, durant toute son enfance, cet empereur a été élevé enfermé dans un appartement décoré des seuls tableaux de Wang-Fô, pour être imprégné de la Beauté. Une fois sorti du palais, il a recherché dans le monde la beauté évoquée par les tableaux et ne l’a point trouvée. Il n’a pas supporté le fait que son royaume ne soit comparable à celui créé par la peinture de Wang-Fô. Pour se venger, il veut donc lui infliger ce châtiment qui le privera des attributs essentiels à son art : ses yeux et ses mains. Mais, avant, il ordonne à Wang-Fô d’achever une peinture jamais terminée. 85


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C’est un espace conté entre deux routes départementales très fréquentées, un supermarché et le lotissement de mon enfance. Les parents l’appellent le champ et son accès nous est défendu. Nous avons simplement le droit d’enjamber le grillage barbelé pour ramasser des blocs de craie dont la présence et l’abondance m’ont toujours étonné. Avec les blocs, nous traçons et inventons sur le goudron les lignes d’un terrain de football ou celles d’un court de tennis. C’est un champ sauvage rempli d’arbres de toutes sortes, des peupliers, des pommiers, des cyprès, quelques chênes aux troncs rabougris, un champ couvert de buissons de mûres, de ronces, des ronces qui ligotent les arbres, égratignent les peaux. Une rivière asséchée depuis longtemps le creuse et le traverse en son milieu. Bien sûr nous bravons souvent l’interdit, nous investissons l’espace de nos jeux de cache-cache, de chasse à l’homme, nous évitons de crier, les maisons familiales sont à cinquante mètres. Nous arrachons les ronces pour frayer un chemin, ramassons les fruits, retournons la terre de la rivière pour construire nos cachettes, nos cabanes. Nous creusons le sol avec des bouts de bois, parfois avec la pelle que Fabien a subtilisée dans la remise de son père. Atteindre la profondeur d’un mètre prend des semaines, nous couvrons l’abri de branches et de feuilles, nous trouons les parois pour disposer les lampes torches, les fausses cigarettes de paille, les livres de poche. Au cours des ans j’ai vu la modification du champ, la transformation d’abord lente jusqu’à sa disparition finale. Nous avons depuis déménagé pour habiter une maison à l’écart sur la colline et sans mitoyenneté. Aujourd’hui adolescent, j’aime rouler en scooter dans les allées du lotissement, surtout le soir lorsque la fille que j’aime m’accompagne et serre ma taille. Je ne m’approche jamais de l’ancien champ que les nouvelles constructions ont rayé de la carte.

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stéphane ROS Réalise l’u n après l’autre ses rêves photog raph iq ues. Mem bre de la dy na m iq ue association « Gou rg ui l lon na ise photo » à Lyon , il a longtemps exercé son œil sur le travail des autres. Sa boussole photographique reste le rapport à l’autre. Nourri de cet échange, il a lui-même jeté son dévolu sur ce médium réalisant plusieurs expositions à succès. Après « Chaos Silencieux », « Ricochets » lui permet d’ajouter une approche plus intimiste encore à son travail.

éric CHATILLON Est auteur de deux romans : « 100 ans avant minuit » consacré à Guillaume Apollinaire et « Petite Reine ». Ce dernier a été adapté au théâtre. Il par ticipe à de nombreux projets musicaux, le dernier en date s’intitulant Sarromaswing. Par ailleurs, il réalise plusieurs travaux photographiques liés à la prise de pouvoir des femmes dans la sphère économique, sociale et sentimentale.

sébastien BERLENDIS Vit à Lyon où il enseigne la philosophie. Photographe et écrivain, ses livres sont publiés aux éditions Stock : « Une dernière fois la nuit » en 2013; « L’autre pays » en 2014; « Maures » en 2016. Le quatrième, « Revenir à Palerme », sortira en avril 2018.

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Stéphane ROS et Eric CHATILLON sont membres du FERTAS PROJECT.


Stéphane ROS et Eric CHATILLON souhaitent remercier Pour leur participation et leur soutien Guillaume DUCREUX, Franck RUIZ et Stéphane SICHI,

et tous ceux sans qui vous n’auriez pas ce livre entre vos mains : ANDRE Rémy ANDREANI Martine ARENA Isabelle AUBERGER Elis AUBERT Nora AVANZO Sylvie BARBOSA Domingos BASTRENTA Anita BAYEUL Stéphane BERLENDIS Sébastien BERLIOZ Jean BERROUD Laurent Fatima BERRY Pierre BERTHIER Franck BLANCHET–NICOUD Stéphane BLANCHET Bernard BLONDEL Jacqueline BOURDELLES Xavier BOUSSION Fabienne BOUZANQUET Martine BRAS Rémy BREMOND Cyril BREUIL Alexandre CANET Sébastien Aline CALVO BLANCO-ROYER Carmen CAPUTO Martin CASTELLS Nathalie Bruno CHAMBAZ Dominique CHAUMONT Julie CHATILLON Patrick CODE-ALL Sophie

GUILLAUME Denis GUINET Marion Vévé HENAULT Nicolas Marie-Fred HENDRIKS Jeroen IRLES Eric JACQUOT Dominique JOSSERAND Philippe KRIER Sylvie LAMBERT Edwige LAPLACE Michel LAVIEC Jean LECLAIR Véronique LOPES José MALLAURAN Thierry Danièle MALTI Magali AKA NUTMEG LTI MARIN Caroline MARIN Hubert MARLOT Guy MARTINEZ Laurent MATRICON Bruno MICHEL Ludovic MONIN Michèle NAEGELEN Ariane NELSON Melody OJEDA Stéphane PAGEAUD Marc PAPOUTCHIAN Laurence PASIN Caroline PATOR Enna PERRAUD Thierry PHILIPPE Katia

COLLY Severine DANIEL Benoit DANIEL Julien DAULAS Monique DAVID Raphaël DEAL Hervé DE ONA Jean–François DULAC Anny DURANT Perrine ELISE Sylvie ERBIN Cyril Emilie FAY BREUIL Isabelle FEDELE Vito FREI Nicole GAIGNON Maria GALIBERT Jacques GALVEZ Christian Catherine GARDE David GARIC Goran GARNIER Roland Danielle GARRABOS Nancy GENOT Dom GIBAUD Laurent GIPPA Francine GODOT Laurent GONNET Jean Philippe GOUDON Pascal GRANDCLEMENT Cécile GRANDCLEMENT Daniel GRANDCLEMENT Liliane GRAPPE Claire-Marie

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PICHAT Isabelle POISSON Marc PORHEL Vincent Isabelle QUAGLIATA CARRARA Céline REYDELLET Odile REYMOND Irina RIUSCITI Laurent ROS Alain ROS Catherine ROS François ROS Ginette ROS Jojo Suzanne ROS Michel Sophie ROS Véronique ROULE Nathalie ROUMIANTZEFF Nicolas ROUSSET Christine ROUX Jérôme SAUTET Nathalie SICHI Stéphane SICHI Nelly SORNOM-AI François Emmanuelle SPAFFORD T. SUCHET Pierre TELLIER Sarah THEBAULT Patrice TCHEMOUN LELIEVRE Danielle THOLLET M et Mme Nicolas TROUDE Eric VERDUGO Françoise Jésus VINCENT Nathalie

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Editions Territoires Route de Trinquies 12 330 SOUYRI (France) www.editions-territoires.com Direction Artistique : Stéphane SICHI Gravure : Didier COMBES - Studio 4C Toulouse Relecture & Corrections : Jacques GALIBERT N° ISBN : 979-1-096472-04-8 Dépot Légal : Avril 2018 Imprimé et trichromie sur papier Condat MAT -170 g Achevé d’imprimer en Février 2018 sur les presses de Mérico (Bozouls)


Après le succès de Chaos silencieux, Stéphane ROS nous convie à une série résolument plus intimiste. A cette occasion, l’artiste interroge son rôle paternel et ose un regard rétrospectif sur son enfance. Car ce qui ne reviendra plus est déjà là. Son petit garçon, pris à témoin par photos interposées, ne s’en doute pas un seul instant. Son papa photographe, comme un effet de ricochet le sait pour deux. Stéphane Ros juxtapose ces moments personnels, sa fascination pour l’innocence, la curiosité juvénile, les haïkus de la transmission. Il montre à voir, bien sûr, mais incite aussi à découvrir ce qui ne peut être vu, l’absence étant un leitmotiv dans ce story-board mélancolique et espiègle. De fait, il nourrit la conviction que les photographies devraient dévoiler un espace de questionnement, comme des phrases inachevées. C’est donc tout naturellement qu’en résonance à ces photos, Eric CHATILLON et Stéphane ROS ont écrit deux nouvelles, respectivement sous forme fictionnelle et autobiographique, permettant d’initier ce jeu de propositions autour de ces photos paternelles. A chaque lecteur désormais d’y ajouter sa propre interprétation. Sébastien BERLENDIS, auteur/philosophe/photographe nous fait l’honneur d’une postface intitulée : Le champ.

ISBN : 979-1-096472-04-8

Prix de vente : 24 €

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Maquette ricochet01  

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