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D’ARCHITECTURES 203 - OCTOBRE 2011

PARCOURS Siiri Vallner, Head architecture/Kavakava

RÉALISATIONS L’étonnante vitalité de l’architecture estonienne Gilles Perraudin à Patrimonio Neutelings Riedijk Architects à Anvers

DOSSIER

Les nouvelles années-lumière : 1 - La lumière artificielle

D’ARCHITECTURES, LE MAGAZINE PROFESSIONNEL DE LA CRÉATION ARCHITECTURALE – FRANCE 10 € - DOM 12 € - N CALÉDONIE, POLYNÉSIE 1200 CFP PORTUGAL 11,50 € - MAROC 95 MAD - TUNISIE 12,700 TND - LIBAN 26000 LBP - CENTRAFRIQUE, CMR, CI, G, SN 6300 CFA - CANADA 15,95 CAD - SUISSE 16 FS ELLE

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MAGAZINE

> PA R C O U R S

Siiri Vallner, Head architecture/Kavakava Éthique estonienne EC

par Olivier Namias

Lauréate d’importants concours, nommée Jeune Architecte de l’année 2008, Siiri Vallner est devenue malgré elle une figure médiatique de l’architecture estonienne. Les feux de la rampe feraient presque de l’ombre à une démarche personnelle patiemment construite sur le contexte, la nature et le travail de groupe, et sur une éthique aussi exigeante qu’entêtée.

Elle n’est guère loquace, Siiri Vallner, et elle s’en excuse presque. Elle n’a que peu de goût pour la parole et confesse ne pas même savoir chanter. Un détail qui pourrait passer pour une anomalie, dans un pays qui a fait sa révolution en chantant et où le « choralodrome » de Tallinn – une sorte d’oreille géante où se rassemblent tous les cinq ans les ensembles vocaux de la nation – est un monument au moins aussi important que le stade de la ville ! Son moyen d’expression privilégié est l’architecture, qu’elle a parfois comparée à un langage intraduisible. Une discipline dans laquelle elle parle pour deux, que ce soit en tandem avec Indrek Peil, son associé au sein de l’agence Head (signifiant « bon » en français), ou au travers de l’agence Kavakava, une sorte d’onomatopée que l’on pourrait traduire par « plan-plan ». Fondée en 1998, l’agence s’est volontairement constituée d’associés exclusivement féminins, de même âge. Une expérience rare de gender architecture qui semble s’être étiolée d’elle-même : « Il n’y a pas plus d’architecture d’hommes que d’architecture de femmes. Le fait d’avoir une agence composée de personnes d’un même sexe n’a pas d’influence sur l’architecture », constate aujourd’hui Vallner. Située dans les mêmes locaux que Head, Kavakava a perdu sa dimension purement militante et les deux structures fonctionnent aujourd’hui sur le mode de l’association de moyens. Vallner peut encore faire équipe avec Kavakava, même si l’essentiel de son activité se déroule désormais au sein de Head.

LA « PREMIÈRE » JEUNE ARCHITECTE ESTONIENNE

BIOGRAPHIE

En 2008, à trente-six ans, Siiri Vallner a été désignée lauréate de la première édition du prix de la Jeune Architecture estonienne, récompense décernée par l’ordre national des architectes. Une distinction qui, parce qu’elle récompense un individu plutôt qu’une agence, renforce la singularité de la discrète architecte qui a toujours mis en avant l’importance du travail de groupe. Il serait tentant de voir en Vallner le porte-drapeau de ces jeunes architectes propulsés sur le devant de la scène à partir des années 2000. Son parcours estil si emblématique de cette génération ? Formée à l’Académie des beaux-arts d’Estonie, puis aux ÉtatsUnis, au Virginia Tech, Vallner travaille durant deux ans dans une agence américaine avant de rentrer au pays. En 2000, elle remporte ses premiers concours. L’année suivante, elle est lauréate, avec Indrek Peil et le Japonais Tomomi Hayashi, de la consultation pour le musée des Occupations, une commande hautement symbolique. Cet accès précoce à des projets de taille est peut-être son principal point commun avec les jeunes architectes estoniens, qui ont adopté le modernisme comme une condition de l’esprit de temps.

> 1972 : naissance de Siiri Vallner à Tallinn. > 1998 : diplômée d’architecture de l’Académie des beaux-arts de Tallinn. > 1998 : Siiri Vallner étudie une année au Washington-Alexandria Consortium, à l’Institut polytechnique de Virginie aux États-Unis. Elle travaille simultanément à l’agence Lewis & Associates à Alexandria, en Virginie. > 1999 : elle est salariée de l’agence Berzak & Gold P.C., New York. > 2000 : lauréate du concours pour le centre sportif de Lasnamäe à Tallinn. > 2001 : elle fonde Head avec Indrek Peil et remporte le concours pour le musée des Occupations à Tallinn. > 2003 : elle fonde Kavakava avec trois associées. Inauguration du musée des Occupations.

LA LEÇON AMÉRICAINE

> 2006 : lauréate du concours

Ni icône ni chef de file, Siiri Vallner inscrit sa production dans celle de son époque et de la population plus large des jeunes architectes européens. Bien qu’elle ne contribue pas à définir un nouveau style national, son architecture conserve des spécificités estoniennes. Les projets de Vallner représentent également ses réponses personnelles à un contexte historique et politique complexe. Tenter de dénouer sans pathos les fils d’une histoire nationale compliquée n’est pas la moindre des tâches. L’architecte, qui dit avoir compris au fil des projets la valeur de la contradiction, assume plu-

pour la crèche de Lotte. > 2009 : Siiri Vallner est élue meilleur Jeune Architecte de l’année 2008. Premier prix du concours pour la rénovation du « chaudron culturel » de Tallinn.

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MAGAZINE

> PA R C O U R S

< MUSÉE DES OCCUPATIONS, TALLINN

EC

Musée des Occupations, Tallinn.

LE CONTEXTE

* Karin Paulus, Siiri Vallner, young architect of the year 2008, Eesti Arhitektide Liit, Tallinn, 2010. Cette citation et les suivantes sont tirées d’entretiens avec Karin Paulus publiés dans cet ouvrage.

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Son militantisme n’est pas démonstratif : elle ne démonte pas un fast-food, ni ne fauche de champs d’OGM. Vallner semble se défier des positions affirmées haut et fort, qui finiraient par l’enfermer dans des doctrines. Prenons l’exemple de son rapport au contexte, un aspect central de l’architecture estonienne. Reconnaissant son importance, autant sur le plan historique que pour sa capacité à participer à la complexité d’un site, elle se refuse pour autant à le sacraliser : « Je ne parcours pas le site d’un futur projet plus que nécessaire. Avoir trop d’informations, trop de détails, peut embrouiller la pensée. Un architecte ne peut se permettre d’être trop attaché au contexte car on lui demande généralement de le transformer. Je me contente souvent des impulsions ressenties lors de mes premières visites. » Le bâtiment de l’université de Tartu Narva, en cours de construction, témoigne de cette démarche. Situé

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© Photos EC

dans un quartier d’habitations réalisé dans le plus pur style soviétique, construit après la guerre sur les ruines du centre historique de la ville, le projet s’édifie en partie sur les fantômes du lieu. La façade principale représente en creux l’ornementation néoclassique du bâtiment de la Bourse qui occupait auparavant la parcelle. Elle sera couronnée d’un auvent oblique dont l’inclinaison suit la ligne de pente de la toiture de la Bourse. L’ensemble trace un volume virtuel inspiré par l’œuvre de la plasticienne Rachel Whiteread. [ MAÎTRE D’OUVRAGE : KISTLER-RITSO ESTONIAN FOUNDATION – MAÎTRES D’ŒUVRE : INDREK PEIL, CRÉER LA SURPRISE

Recréer un univers cohérent sans verser dans la spatialisation simpliste est une autre caractéristique de l’architecture de Siiri Vallner : « Je cherche à laisser place à l’imagination. La vie doit offrir des surprises et ne pas s’organiser comme un tour au supermarché : d’abord les fruits, puis les conserves, et finalement la zone pour les achats impulsifs… » Loin des évidences apparentes, l’architecture de Vallner louvoie, cherche à passer entre les mailles du filet et les écueils que pourraient constituer la revanche historique, le nationalisme, la spéculation, pour trouver une architecture plus humaine, plus poétique : autant d’aspects propres à susciter la condescendance des cyniques. Actuellement, l’architecte travaille à la restructuration d’une ancienne centrale électrique. Proche du centre historique de Tallinn, cet ensemble disparate de bâtiments industriels doit devenir un pôle culturel de premier plan. Une occasion pour Vallner de se confronter à une structure existante, libre de l’empreinte de l’ego de l’architecte ou de son client, ce qui devrait lui permettre de penser et de concevoir plus librement, pense-t-elle. <

SIIRI VALLNER, TOMOMI HAYASHI/HEAD ARHITEKTID OÜ. TOOMAS KUSLAP, COAUTEUR DE LA SCÉNOGRAPHIE

– SURFACES :

TERRAIN,

1 390

M2

; SHON, 815

M2

– COÛT : 1,8

MILLION D’EUROS

CALENDRIER : CONCOURS, 2001 ; LIVRAISON, 2003 ]

© Koichiro Aitani, Kaido Haagen

sieurs dimensions politiques antagonistes. Grandir dans un pays communiste l’a prémunie contre la grandiloquence et le monumentalisme, son séjour aux États-Unis l’a empêchée de verser dans la ferveur ultra-capitaliste qui frappe immanquablement les pays plongés dans un excès de socialisme collectiviste. Aux États-Unis, elle a découvert une nouvelle architecture, « très séduisante mais intégrée à la machine consumériste », dont elle n’a pu que constater le vieillissement accéléré. « Cette architecture est davantage une marchandise qu’autre chose* », constate Vallner qui, à l’instar d’un célèbre moustachu gaulois, n’est pas loin d’affirmer qu’un bâtiment n’est pas une marchandise !

Occupations : le sujet est particulièrement douloureux en Estonie. Vingt et un ans après son émancipation du joug tsariste, le pays est envahi en 1939 par l’Armée rouge, puis par les troupes nazies en 1941. En 1944, les premiers chasseront de nouveau les seconds, cette nouvelle occupation signifiant non seulement l’intégration de l’Estonie dans le bloc de l’Est, mais surtout son annexion définitive : le pays deviendra l’un des quinze États fédéraux constituant l’URSS. La présence de nombreux russophones (estimés à 30 % de la population estonienne) ne simplifie pas l’appréhension sereine de cette histoire récente. Financé par une Fondation privée, le musée des Occupations est de taille relativement modeste. Il occupe une parcelle d’angle restée vide depuis la Seconde Guerre mondiale, sur une voie circulaire entourant le centre historique de la capitale. La réglementation exigeait que le nouveau bâtiment ferme le front bâti, une exigence impossible à réaliser avec les 815 mètres carrés de planchers définis par le programme du concours. Outre des salles d’exposition permanente et temporaire, le bâtiment abrite un café, un auditorium, un mémorial, placés dans un continuum spatial complet. Le projet de Head a été sélectionné parmi cinquante autres propositions. Plutôt que de combler le vide de la parcelle, les architectes ont choisi de l’intégrer au bâtiment à travers un patio planté, un creux réalisant un espace de transition entre la ville et le musée, un lieu propice à la réflexion et au recueillement nés des dommages de la guerre. La dimension intimiste prend le pas sur le monumental. L’architecture, claire et transparente, doit contrebalancer la gravité du propos. Les architectes voulaient un bâtiment qui n’impose pas un discours, « qui ne dise pas au visiteur ce qu’il doit penser ou ressentir », explique Vallner. Cette idée est proche de « l’ombre non accusatrice » jetée par les blocs de verre du mémorial à Franklin D. Roosevelt dessiné par Louis Kahn en 1973, un projet aujourd’hui en construction. Dans les deux cas, le verre et la transparence, la légèreté, doivent apaiser la mémoire sans la nier. <

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> PA R C O U R S

VALLIMÄGI, RAKVERE

L’escalier s’insère dans un délaissé urbain et doit relier la vieille ville au château en franchissant la colline de Vallimägi. Le parcours débute dans les arrière-cours pour déboucher sur un paysage urbain beaucoup plus vaste. Vallner a cherché à dépasser la fonction utilitaire pour faire de l’escalier un objet en soi ; sa forme triangulaire n’est pas sans rappeler les gradins de la villa Malaparte à Capri. Les marches et contremarches sont toutes de dimensions différentes : la première contremarche est haute de 3 millimètres, la dernière est de 80 centimètres. Les dimensions intermédiaires ont été calculées à l’aide d’une formule mathématique spécifique complexe, dont le graphe coïncide avec la pente du terrain. La variation constante des marches maintient l’attention de l’usager en éveil, évitant paradoxalement les chutes. <

> CRÈCHE LOTTE, TARTU

Fruit de la politique communale pour la promotion de l’architecture moderne à travers la construction de bâtiments publics de qualité, la crèche Lotte peut être considérée comme l’antithèse de l’architecture du quartier dans lequel elle se dresse. Le nouveau bâtiment déploie ses ailes en étoile dans un ancien casernement soviétique appelé Chinatown, constitué de blocs préfabriqués répétés ad libitum. L’inscription de la figure dans un carré rattache néanmoins la crèche à son contexte : les vides délimités par le croisement des deux systèmes forment une série de cours plus ou moins reliées à l’espace public. L’architecte trouve là une occasion de jouer sur l’ambiguïté – dedans/dehors, public/privé – selon un thème qui lui est cher. L’adoption de cette disposition en étoile a permis également de limiter les couloirs et d’assurer un apport généreux de lumière naturelle dans les intérieurs, dont les aménagements ont été également confiés aux architectes. La majeure partie du mobilier a été fabriquée sur mesure. Le noyau central du bâtiment a été réalisé en béton : il forme une masse dont l’inertie a permis de réduire les besoins énergétiques en rafraîchissement au printemps et en été. Les façades sont en béton préfabriqué. Les vitrages ont été insérés directement (sans menuiserie) dans des réservations triangulaires, disposées selon une trame géométrique générée par le plan que l’on retrouve dans l’ensemble du bâtiment. <

[ MAÎTRE D’OUVRAGE : VILLE DE RAKVERE – MAÎTRES D’ŒUVRE : HEIDI URB, SIIRI VALLNER (KAVAKAVA) – CONSULTANT

MATHÉMATIQUE

MARIKA STOKKEBY – SURFACE : 150

2

M

: TAAVI VALLNER – BET – CALENDRIER :

STRUCTURE

CONCEPTION,

:

2004 ;

[ MAÎTRE D’OUVRAGE : VILLE

RÉALISATION, 2005 ]

DE TARTU, SERVICE DE L’ÉDUCATION

– MAÎTRES D’ŒUVRE : INDREK PEIL, SIIRI

VALLNER, STEN MARK MÄNDMAA (COLLABORATEUR)/KAVAKAVA OÜ – INTÉRIEURS : TEA TAMMELAAN, MALLE JÜRGENSON, KRISTA LEPLAND, SIRLI EHARI/LAIKA, BELKA & STRELKA – BET INGÉNIERIE : AS RTG – SURFACE : 1 885 M2 SHON – COÛT : 2,5 MILLIONS D’EUROS – CALENDRIER : CONCEPTION, 2006 ; LIVRAISON, 2008 ]

<

^ GYMNASE, PÄRNU

© Photos Kaido Haagen

ESCALIER EXPÉRIMENTAL,

© Photos V. Puik, K. Nõmm, H. Urb, Ka. Haagen, M. Siplane

MAGAZINE

V AMÉNAGEMENT TEMPORAIRE, QUARTIER DE KALARAND, TALLINN

Le nouveau gymnase fait face à une école construite au XIXe siècle. Il en reprend le matériau principal, la brique, que Siiri Vallner a voulu mettre en œuvre de façon contemporaine. L’appareillage valorise les angles de la brique et donne un relief à une façade déroulée à la façon d’un bandeau enveloppant les faces sud-est et ouest du bâtiment. Cette paroi est percée de 365 minuscules fenêtres. Elles apportent de la lumière naturelle en journée et animent le bâtiment, presque aveugle à la nuit tombée. La façade nord est entièrement vitrée : elle ouvre sur l’existant et offre les terrains de sport en spectacle aux éventuels passants. Le gymnase est destiné aux élèves de trois écoles différentes et peut également accueillir des manifestations sportives extra-scolaires. <

MÉMORIAL AU PARC KOPLI, TALLINN

Le mémorial évoque la présence d’un ancien cimetière, remplacé par un parc. Les architectes voulaient rappeler la mémoire des sépultures sans perturber l’ambiance sereine du site. C’est aujourd’hui un bassin carré, percé en son milieu d’un rectangle ayant les dimensions d’une tombe. L’eau s’engouffre dans ce creux qui s’illumine à la tombée du jour d’une lumière orangée : le mythe du soleil disparaissant sous la terre. L’hiver, le bassin vide laisse apparaître la silhouette d’un homme couché. <

Créé dans le cadre d’un festival urbain, ce micro-projet participe de la reconquête de la frange littorale de Tallinn, une zone militaire interdite à la population durant les quarante-sept années qu’a duré l’occupation soviétique. L’intervention de Vallner et Peil se limite à la mise en place d’un platelage bois sur le sol brisé d’un ancien quai. Le changement de revêtement doit redonner un caractère urbain au lieu, offrir de nouveaux usages aux habitants et les inviter à se réapproprier le site, en attendant la mise en place de projets de bien plus grande ampleur. < [ MAÎTRE D’OUVRAGE : LIFT 11 URBAN INSTAL-LATIONS FESTIVAL – MAÎTRES D’ŒUVRE : SIIRI VALLNER, INDREK PEIL ]

[ MAÎTRE D’OUVRAGE : VILLE DE PÄRNU – MAÎTRES D’ŒUVRE (ARCHITECTURE, ARCHITECTURE INTÉRIEURE)

: KATRIN KOOV, KAIRE NÕMM, HEIDI URB, SIIRI VALLNER

(KAVAKAVA) – SURFACES : PARCELLE, 10 724

2

M

2

; SHON, 1 291 M – COÛT :

[ MAÎTRE D’OUVRAGE :TALLINNA LINN – MAÎTRES D’ŒUVRE : SIIRI VALLNER, INDREK PEIL – INGÉNIERIE HYDRAU-

>

LIQUE : IVO SÖÖT – SURFACE DE LA PARCELLE : 256 M2 – CONSTRUCTION : 2005 ]

1,6 MILLION D’EUROS – CALENDRIER : CONCEPTION, 2004 ; LIVRAISON, 2005 ]

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> PA R C O U R S

S IIRI VALLNER …

SOUMISE À LA QUESTION

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> QUEL EST VOTRE PREMIER SOUVENIR D’ARCHITECTURE ? Siiri Vallner : Le quartier où j’ai passé mon enfance, une répétition de barres de logements des années soixante-dix, plantées au milieu d’une pinède. > QUE SONT DEVENUS VOS RÊVES D’ÉTUDIANTS ? SV : Mes rêves d’étudiants étaient très modestes comparés à la vie réelle. > À QUOI SERT L’ARCHITECTURE ? SV : À donner un sens à la vie, comme dans tout domaine culturel. Avec en bonus une vie plus confortable et plus saine. > QUELLE EST LA QUALITÉ ESSENTIELLE POUR UN ARCHITECTE ? SV : LA PATIENCE. > QUEL EST LE PIRE DÉFAUT POUR UN ARCHITECTE ? SV : Ne pas aimer son métier. > QUEL EST LE VÔTRE ? SV : Je prends les choses trop au sérieux. > QUEL EST LE PIRE CAUCHEMAR POUR UN ARCHITECTE ? SV : 1. Quand il y a juste du travail et pas de fun. 2. Que l’architecture soit vue comme une simple décoration.

© Photos Paul Riddle

> QUELLE EST LA COMMANDE À LAQUELLE VOUS RÊVEZ LE PLUS ? SV : Je construis l’un de mes rêves actuellement ! Il consiste en la reconversion d’une friche industrielle en centre culturel. Mais il s’est un peu transformé en cauchemar : les problèmes de budget nous obligent à modifier sans cesse notre projet depuis trois ans. > QUELS ARCHITECTES ADMIREZ-VOUS LE PLUS ? SV : Kahn et Aalto. > QU’AIMERIEZ-VOUS CONSTRUIRE ? SV : Quelque chose de simple et raisonnable. VILLA LOKAATOR, PALDISKI

Le site, en bord de mer, n’est idyllique que sur le papier : la présence proche d’une ancienne base militaire abritant des sous-marins nucléaires soviétiques fait basculer le tableau du côté de la « Zone » de Stalker, le célèbre film d’Andreï Tarkovski qui campe un univers postindustriel en pleine décomposition. Le projet se développe sur ces présupposés et transforme la désolation du contexte en thème. Son implantation suit les traces d’un ancien baraquement militaire en brique, dont l’emplacement correspondait à l’emprise constructive de la parcelle. Les murs existants, épais de 65 centimètres, ont été réutilisés et servent de murs porteurs. Les parois de brique sont visibles à l’intérieur de la maison. Fermée sur la rue mais ouverte sur la mer, la villa est surmontée de deux boîtes en béton en porte-à-faux. Elles miment deux observatoires pointés vers la mer, la version pacifiée d’une figure menaçante. < [ MAÎTRE D’OUVRAGE : PRIVÉ –

MAÎTRES D’ŒUVRE :

HEAD ARHITEKTID, INDREK PEIL, SIIRI

VALLNER – BET STRUCTURE : MAARI IDNURM, JUHAN IDNURM EEB – SURFACE : 197 M2 – COÛT : NC – CALENDRIER : CONCEPTION, 2004 ; LIVRAISON, 2007 ]

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> CITEZ UN OU PLUSIEURS ARCHITECTES QUE VOUS TROUVEZ SURFAITS. SV : Les architectes ne sont pas surfaits aujourd’hui. > UNE ŒUVRE ARTISTIQUE A-T-ELLE PLUS PARTICULIÈREMENT INFLUENCÉ VOTRE TRAVAIL ? SV : Splitting de Gordon Matta-Clark et A Line Made by Walking de Richard Long. > QUEL EST LE DERNIER LIVRE QUI VOUS A MARQUÉE ? SV : Room d’Emma Donoghue, l’histoire d’un enfant enfermé dans une pièce de 4 x 4 m qui représente pour lui tout l’univers. > QU’EMMÈNERIEZ-VOUS SUR UNE ÎLE DÉSERTE ? SV : L’Île mystérieuse de Jules Verne. Le livre donne de tuyaux pour survivre sur une île déserte. > QUELLE EST VOTRE VILLE PRÉFÉRÉE ? SV : New York et Varanasi. > LE MÉTIER D’ARCHITECTE EST-IL ENVIABLE EN 2011 ? SV : Cela dépend où. > SI VOUS N’ÉTIEZ PAS ARCHITECTE, QU’AIMERIEZ-VOUS FAIRE ? SV : Chirurgienne. > QUE DÉFENDEZ-VOUS ? SV : Que l’architecture ne soit pas le domaine réservé de quelques riches capricieux, mais qu’elle profite à tous.


L’Estonie : un petit pays pour grands architectes

terreau suffisamment fertile pour alimenter, à travers différents relais, la génération de jeunes architectes qui a pu manifester son talent à la faveur d’une grande explosion immobilière débutée en 2000 et stoppée brutalement par la crise de 2008.

Texte : Olivier Namias

UN BOOM IMMOBILIER ET ARCHITECTURAL

© Kaido Haagen

S’il y a eu dans l’Occident d’après-guerre la génération des baby-boomers, l’Estonie postcommuniste a vu l’explosion des archiboomers. Trois ans après la fin de l’explosion, l’exposition « Boom Room » donne un panorama assez complet de la scène architecturale estonienne*. L’afflux de constructions remarquables s’explique par la modernisation d’équipements obsolètes et l’apparition de besoins jusqu’alors inexistants : demande en nouveaux logements (immeubles et maisons individuelles) ; besoins en bâtiments tertiaires et équipements touristiques en phase avec les nouvelles orientations économiques ; besoin de créer les symboles de la nouvelle société, à travers des équipements et des musées, voire des édifices cultuels.

Ils ont pour noms Salto, Martin Aunin, 3+1, Siiri Vallner, Koko, Kosmos… et font partie des sept cents architectes estoniens. Cette jeune génération a émergé à la faveur de ce boom immobilier qui a complètement modifié le visage des villes estoniennes au début de ce siècle. Après avoir fait leurs preuves sur le plan architectural, ils sont confrontés à des défis plus vastes touchant l’urbanisme et l’aménagement du territoire. Pourront-ils les relever sans une transformation profonde des mécanismes de gouvernance ?

Le bloc de l’Est : quarante-cinq ans d’occupation soviétique ont donné un semblant d’unité à un ensemble qui n’en avait guère sur le plan géographique, historique ou linguistique. Quel point commun entre les Balkans, les restes de l’Empire hongrois et les franges baltiques ? Une fois disloqué le grand aplat rouge sur la carte, les particularités réapparaissent et les nations annexées reprennent le cours d’une histoire en pointillés. Parmi les confettis de l’Empire, un pays d’un million deux cent mille habitants, l’Estonie, souvent associé à la Lituanie et à la Lettonie dans l’ensemble dit « des pays baltes ». Le regroupement de ces trois nations de taille et d’histoire similaires, de

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population semblable (numériquement), est tentant. Soulignant les différences linguistiques entre les trois pays, les Estoniens rejettent cependant tout rapprochement et voient dans les deux autres pays baltes des voisins plutôt que des frères. Car l’Estonien a toujours regardé vers son voisin du Nord, la Finlande. Lors de la première indépendance, entre 1920 et 1939, les architectes finlandais ont été très présents sur le sol estonien. Aalto a construit une petite résidence à Tartu. Eliel Saarinen a réalisé plusieurs immeubles à Tallinn. On lui doit également un plan général d’urbanisme de la ville resté à l’état de projet. À L’EST, RIEN DE NOUVEAU ?

La nouvelle Estonie s’édifie en grande partie sur les ruines de l’ère soviétique. Celle-ci avait influé profondément sur l’organisation des villes, planifiant la reconstruction qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, tout en gelant une grande partie du territoire à des fins militaires. Toutefois, l’Occupation n’avait jamais muselé la scène architecturale estonienne. Lorsqu’elle était l’une des républiques de l’URSS, l’Estonie faisait montre d’un certain dynamisme architectural. Dans les

années soixante, un plan de modernisation de la ville prévoyait la transformation de Tallinn en métropole hérissée de gratte-ciel. Seul a été construit l’hôtel Viru, vitrine du régime et obélisque solitaire aujourd’hui concurrencé par plusieurs rutilants édifices de grande hauteur que les communistes n’avaient pas su construire. En 1980, la ville a reçu les épreuves nautiques des Jeux olympiques de Moscou. Des édifices étranges ont été construits pour accueillir l’événement, tel le palais des congrès. Aujourd’hui délabré et couvert de nombreux graffitis, il se présente comme une suite d’esplanades superposées face à la Baltique. Architecturalement parlant, l’ensemble se situe entre le bunker et le temple aztèque dépouillé d’ornements et devrait ravir les chasseurs de bâtiments estampillés CCCP. Autre vestige de ces temps révolus, mais en meilleur état, la Bibliothèque nationale, une pyramide juchée sur des murailles massives. Les traits postmodernes de cet immeuble officiel rappellent que l’Académie des beaux-arts, unique école d’architecture du pays, savait trouver des références par-delà le rideau de fer. Elle a également été un foyer de contestation architecturale et politique, formant un

* ESTONIE

TONIQUE

capitale de l’Estonie, Tallinn est aussi la capitale européenne de la culture 2011. Deux expositions d’architecture sont programmées dans le cadre de la Saison estonienne organisée par l’Institut français, à partir du 7 octobre 2011. « Boom Room », panorama itinérant de la jeune architecture estonienne, réalisée par l’ordre des architectes de Tallinn et déjà présentée dans différentes villes européennes, fera étape à l’Ensa Paris-Val de Seine du 17 octobre au 12 novembre 2011. De son côté, l’Ensa Paris-Belleville présentera, du 28 novembre au 17 décembre 2011, l’exposition « 100 maisons » créée pour l’édition 2010 de la Biennale d’architecture de Venise. Un colloque proposé par le Centre d’architecture d’Estonie se tiendra dans les mêmes lieux. Informations sur le site de la Saison estonienne : <www.estonie-tonique.com>.

^ La tour escargot à Tartu. Ain Padrik, Vilen Künnapu, Kristiina Hussar architectes, 2008.

V Gymnase EMÜ, Tartu. Salto architectes, 2009.

© Reio Avaste

^ Stade de Lasnamäe, Tallinn, Siiri Vallner architecte, 2003. L’équipement est situé dans un quartier de logements préfabriqués datant de l’époque soviétique, où n’avaient été construits depuis les années quatre-vingt-dix que des centres commerciaux ou des logements.

Une grande partie de la production a été générée par le secteur privé, mais pas exclusivement. La commande publique a joué également un rôle important en organisant de nombreux concours et en attribuant la construction de bâtiments à de jeunes équipes estoniennes ou même internationales. La promotion de l’architecture contemporaine préoccupe d’ailleurs les pouvoirs publics estoniens. Toutes les grandes villes du pays disposent d’architectes municipaux. Dans les communes de taille plus modeste, une sur cinq en est dotée.

© Reio Avaste

R É A L I S AT I O N S

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R É A L I S AT I O N S

> L’ E S T O N I E : U N P E T I T PAY S P O U R G R A N D S A R C H I T E C T E S

Fahle House. Koko architecte. Un ensemble industriel à l’entrée de Tallinn.

Du côté des instances professionnelles, l’ordre des architectes s’emploie à promouvoir la jeune architecture. Il décerne chaque année un prix à un jeune architecte. Le lauréat, choisi par un jury réunissant entrepreneurs, architectes et représentants des revues internationales, ne reçoit pas une commande – il en sera déjà bien pourvu – mais une bourse qui lui permettra de voyager à l’étranger pour parfaire sa formation.

lement privatisés au début des années quatre-vingt-dix. À cela s’ajoutent des problématiques nouvelles d’étalement urbain, même si, pour un observateur français, le risque de mitage semble encore loin. QUI VA CONSTRUIRE L’ESPACE PUBLIC ?

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^ Gymnase à Parnü.

© Koko

Siiri Vallner architecte, 2005.

V Hôtel Telegraaf, Tallinn. Martin Aunin architecte, 2007.

V Trois plots de bureaux surmontent une ancienne usine

© E.C.

de menuiserie reconvertie en commerces et restaurant dans l’ancienne friche de Rotterman, Tallinn. Koko architecte, 2008.

© Reio Avaste

© EC

« Tallinn est une ville incroyablement laide », déclarait Siiri Vallner dans un entretien au journal A10. Un constat partagé par nombre de ses confrères : la ville s’est énormément transformée au début de ce siècle et une bonne partie de l’enlaidissement est imputée à la spéculation immobilière des années du boom. Certes, certaines opérations sont des plus banales – les très anonymes tours de l’ensemble mixte Ja Kortermaja –, mais on reste loin des ravages provoqués par les rénovations urbaines qui ont frappé les villes d’Europe occidentale au sortir de la Seconde Guerre mondiale. La critique pointe également le manque de coordination des opérations entre elles. Un mal qui est peut-être celui de la ville estonienne en général. Elle répond en effet merveilleusement à la figure de la ville-archipel : une multitude de quartiers coexistent sans réelles liaisons entre eux. Une caractéristique soulignée dès 1996 par un professeur de l’Académie des beauxarts, Toomas Tammis, dans un article intitulé « City of Interruptions ». Tallinn est sans doute le meilleur exemple de cette réalité urbaine. À côté d’un centre historique médiéval se transformant à grande vitesse en foire touristique, on trouve des quartiers plus modernes mités par les démolitions de la guerre, de grandes zones vertes, des ensembles industriels désaffectés, des tissus urbains du début du XXe siècle promis à une modernisation qui n’arriva jamais et, en lointaine périphérie, des quartiers de logements sociaux préfabriqués construits par les Soviétiques, tota-

© Kaido Haagen

UNE VILLE LAIDE ?

V AIA House, Tallinn. O. Kadarik, V. Tomiste et M. Tüür (Kosmos) architectes, 2003-2009.

Ces caractéristiques pourraient également faire la spécificité et l’identité de la ville estonienne. Le quartier de Rotterman à Tallinn, construit sur une ancienne friche industrielle dont il intègre plusieurs éléments, en bordure du noyau historique, fait figure de réussite. L’aménageur privé y a constitué un espace public autour de bâtiments de logements et d’un centre commercial. Mais il reste une exception. Les soucis majeurs des architectes et urbanistes estoniens sont la prise en compte et l’aménagement de l’espace public. Le privé rechigne à investir dans ces espaces, arguant parfois que le climat estonien ne les rendrait utiles que durant un tiers de l’année. La puissance publique, restructurée après l’Indépendance sur le modèle tatchérien, ne possède plus les outils légaux et opérationnels pour le contrôler et orienter le développement du territoire. Les besoins sont pourtant là. Les villes estoniennes doivent faire face à l’augmentation du trafic automobile, qu’elles ne parviennent pas à gérer. À Tallinn, une bande littorale dont la longueur est parfois estimée à 40 kilomètres est entièrement à réaménager, après le départ des troupes soviétiques qui l’ont occupée pendant cinq décennies. Le privé pourra-t-il réaliser de tels travaux ? Sans attendre un nouveau boom qui permettrait de vérifier la capacité ou non du privé à retisser l’espace public, de nombreux architectes en appellent à la puissance publique et réclament la mise en place de nouveaux outils de gouvernance, des agences d’urbanisme par exemple. La Biennale d’architecture de Tallinn, en septembre dernier, avait d’ailleurs mis en avant le thème du Landscape Urbanism. Il est temps pour les architectes estoniens de traiter les vides qui séparent les bâtiments qu’ils ont si bien su réaliser… <

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R É A L I S AT I O N S

ARCHITECTURALE DE CE GROUPE QUI, À L’INSTAR DES 5 DE NEW

DR

Ferme collective en Estonie. Sous l’ère communiste, les architectes ont trouvé un terrain d’expression inattendu dans les programmes de kolkhozes.

Entretien avec Mart Kalm,

DA : ILS ONT RENCONTRÉ BEAUCOUP DE SUCCÈS AUPRÈS DU

historien de l’architecture, doyen de la Faculté d’art et de culture, Tallinn

DANCE QU’EN 1920 ET POUR À PEINE DEUX DÉCENNIES. QUAND EST APPARUE LA PREMIÈRE ARCHITECTURE PROPREMENT ESTONIENNE ET QUELLES EN ONT ÉTÉ LES CARACTÉRISTIQUES ? A-T-ON CHERCHÉ, COMME CELA A PU ÊTRE LE CAS DANS DES PAYS COMME LA HONGRIE OU LA SLOVÉNIE SORTANT DE L’EMPIRE AUSTROHONGROIS, À DÉFINIR UN STYLE NATIONAL ?

Mart Kalm : L’architecture estonienne émerge un peu avant l’Indépendance, à partir des années 1910. Karl Burman peut être considéré comme le premier architecte vraiment estonien. Au départ, l’écriture architecturale était plutôt classique. Puis est venu un premier boom de la construction, entre 1920 et 1930. Le Style international a eu alors beaucoup de succès dans le pays. Il était porté par des figures comme Olev Siinmaa, le plus avant-gardiste des architectes estoniens, un moderniste influencé par Le Corbusier mais qui ne fut toutefois pas aussi radical que le célèbre architecte franco-suisse !

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SOVIÉTIQUE, NAZI, PUIS SOVIÉTIQUE DE NOUVEAU. COMMENT LA SCÈNE ARCHITECTURALE ESTONIENNE A-T-ELLE TRAVERSÉ CES PÉRIODES ?

MK : Durant les années soixante, l’architecture estonienne a été organisée selon le système soviétique. Les agences ont disparu au profit de grands instituts d’État, regroupant des centaines d’architectes dont la tâche était plutôt de savoir comment réaliser la norme, c’est-à-dire le maximum d’immeubles de logements préfabriqués! On notait tout de même une influence des architectes modernistes, notamment scandinaves, perceptible dans des réalisations comme le gymnase de l’université technique de Tallinn, dessiné par l’architecte Raine Karp, fortement inspiré du gymnase d’Arne Jacobsen à Karlskrona en Suède. Le goût pour l’architecture organique, les édifices utilisant – à la manière d’Aalto – la brique et le bois, est également très prégnant dans ces années-là. Il tient également au rapport étroit qu’ont toujours eu les Estoniens et les Finlandais, même durant la guerre froide. DA : UN MOUVEMENT PEU CONNU SE FAIT JOUR À PARTIR DES ANNÉES SOIXANTE-DIX. POUVEZ-VOUS NOUS DÉCRIRE LA PENSÉE

© EC

DA : L’ESTONIE EST UN PAYS JEUNE, QUI N’ACQUIERT SON INDÉPEN-

DA : VINRENT ENSUITE LA GUERRE ET PLUSIEURS OCCUPATIONS:

^ Vue depuis le centre historique de Tallinn. V Vue aérienne du centre historique de Tallinn.

© Allan Alajaan

Historien, Mart Kalm revient sur neuf décennies mouvementées d’architecture estonienne. Du style international au renouveau lié au boom de la construction, quelles sont les constantes et les variantes de l’art de construire en Estonie ?

MK : Dans les années soixante-dix, lorsque le modernisme version soviétique semblait vraiment à bout de souffle à force de préfabrication à outrance, un groupe de professeurs et d’architectes liés à l’Académie des beaux-arts de Tallinn1 – la seule école d’architecture du pays, encore aujourd’hui – s’est lancé dans une critique sévère de l’architecture officielle. On peut affirmer que les Tallinn 10 sont devenus les architectes les plus avant-gardistes de tout le bloc soviétique. Leur doctrine architecturale initiale pouvait être rattachée au néorationalisme. Elle partait donc d’un refus des compromis d’alors affadissant les principes de la modernité et valorisait au contraire le modernisme d’avant-guerre.

© EC

YORK, SE FAISAIT APPELER LES « TALLINN 10 » ?

^ Les terrasses du Centre des congrès, un équipement qui avait été construit pour accueillir les sports nautiques des Jeux olympiques de Moscou en 1980.

GRAND PUBLIC. COMMENT SONT-ILS PARVENUS À TOUCHER UNE AUDIENCE HABITUELLEMENT PEU CONCERNÉE PAR LES

DA : ILS TROUVERONT DES COMMANDITAIRES DANS UN MILIEU

DA : QUE SONT DEVENUS LES « 10 » APRÈS LA CHUTE DU SYS-

QUESTIONS D’ARCHITECTURE ?

ÉTRANGE, LES FERMES COLLECTIVES. COMMENT EN SONT-ILS

TÈME COMMUNISTE ?

MK : Les 10 de Tallinn étaient tous de bons architectes, mais aussi de très bons écrivains ; ils pouvaient diffuser facilement leurs thèses auprès du public. Leurs propos ne paraissaient certes pas dans les revues centrales du parti communiste, mais plutôt dans Sirp ja Vasar (le marteau et la faucille), un magazine culturel, ou dans des revues de décoration, telle Kunst ja Kodu (art et foyer). Le grand public suivait ces polémiques architecturales, pas uniquement par goût pour cet art, mais aussi parce que la critique du style cachait une critique implicite du système soviétique. Le débat, qui se déroulait dans une discipline périphérique de la société, pouvait facilement passer pour un conflit de générations, une dimension également présente dans cet affrontement. C’est pourquoi les architectes ont pu construire sans être inquiétés, en dépit de leurs propos contestataires. À partir des années soixante-dix, les Tallinn 10, à l’instar de Jencks, NorbergSchulz ou Venturi, ont délaissé le néomodernisme pour le postmodernisme.

VENUS À CONSTRUIRE DES PROGRAMMES AUSSI SAUGRENUS ?

MK : Le groupe s’est dissous au cours des années quatre-vingt-dix. Certains de ses membres sont devenus des architectes d’affaires à succès, d’autres ont au contraire cessé toute activité de maître d’œuvre. Leur influence sur l’architecture est restée forte, ne serait-ce qu’à travers leur enseignement à l’Académie des beaux-arts de Tallinn.

1. L’équipe des Tallinn 10 comprenait les architectes suivants : Vilen Künnapu, Leonhard Lapin, Jüri Okas, Tiit Kaljundi, Veljo Kaasik, Toomas Rein, Avo-Himm Looveer, Ignar Fjuk, Jaan Ollik, Aïn Padrik.

MK : Les fermes collectives fonctionnaient comme des coopératives. Elles étaient relativement indépendantes et pouvaient posséder leurs propres agences d’architecture intégrées, les EKE Projekt (Eesti Kolhoosi Ehitus/Construction pour les kolkhozes

La doctrine des Tallinn 10 partait d’un refus des compromis d’alors affadissant les principes de la modernité. d’Estonie), donc se placer hors du volant de commandes attribuées aux instituts d’architecture étatiques. En outre, elles étaient très riches : l’agriculture était prospère et avait pour client l’Union soviétique, un marché sans fond. Alors que l’État estonien se montrait indolent, les fermes collectives étaient au contraire ambitieuses : elles investissaient une grande partie de leurs revenus dans l’architecture, réalisant des écoles, des bureaux, des cantines, confiant parfois aux architectes jusqu’au dessin des étables !

DA : UN ASPECT FRAPPANT DE L’ARCHITECTURE ESTONIENNE EST L’EXTRÊME JEUNESSE DES AGENCES D’ARCHITECTURE. D’OÙ VIENT CETTE PARTICULARITÉ ?

MK : Peu de temps après la chute du régime communiste, une série de réformes ont été entreprises, qui ont permis au pays de sortir des travers du système soviétique. Nous avons réussi à prendre un bon virage, le niveau de vie a augmenté et une nouvelle classe de dirigeants est apparue. C’était une opportunité inouïe pour tous les jeunes : un de nos Premiers ministres de l’époque avait trente ans ! Les nouveaux riches, tous jeunes, constituaient une nouvelle maîtrise d’ouvrage, plus ouverte et en demande de nouveauté. Je dirais que très simplement, un jeune entrepreneur s’entendra plus facilement avec un architecte de sa

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> E N T R E T I E N AV E C M A RT K A L M

DA : LA PRODUCTION ARCHITECTURALE QUI FIGURE DANS L’EXPOSI-

Nous n’avons pas eu besoin de système de type Naja pour aider les maîtres d’ouvrage à intégrer la maîtrise d’œuvre débutante.

TION « BOOM ROOM - NOUVELLE ARCHITECTURE ESTONIENNE », PRÉSENTÉE À LA DERNIÈRE BIENNALE DE VENISE ET PROCHAINEMENT À PARIS2, DÉMONTRE UNE VITALITÉ ET UNE QUALITÉ ARCHITECTURALES QUI PLACENT L’ESTONIE DANS LES MEILLEURS EXEMPLES EUROPÉENS. LE SEUL REGRET QUE L’ON POURRAIT FORMULER EST PEUT-ÊTRE SA TROP GRANDE RESSEMBLANCE AVEC LE RESTE DE CETTE PRODUCTION. ON CHERCHE EN VAIN SON IDENTITÉ ?

© EC

MK : La recherche d’un style national existe dans tous les pays. Je trouve que par bien des aspects, c’est un faux problème : une architecture est produite en fonction de conditions techniques, sociales, climatiques… Le Style international lui-même n’a d’international que le nom et l’on a bien vu qu’en dépit de ses prétentions à l’universalité, il a fait l’objet d’innombrables adaptations en fonction du contexte local. En un siècle, le système politique, social et économique estonien a changé quatre fois, passant de l’Empire russe à l’État nation, puis est venu l’Empire soviétique, et maintenant le libéralisme. À chaque changement, les systèmes politiques, sociaux et économiques ont été radicalement transformés. La propriété des sols et la structure foncière sont passées par des phases de redistribution, nationalisation, privatisation. Ces conditions changeantes laissent peu de place aux problématiques de style national !

à Tallinn. Eugen Habermann architecte. V Ancienne prison Patarei. Bagne sous les Soviétiques, le complexe situé en bord de mer va être reconverti en équipement culturel.

génération, d’autant qu’ils se seront probablement côtoyés sur les bancs de l’école ! Un dernier facteur tient sans doute à la mentalité égalitariste et luthérienne profondément enracinée dans la culture estonienne. Nous n’attachons pas une importance démesurée à la hiérarchie et il n’y a pas de problème à confier à un jeune une commande importante. Nous n’avons pas eu besoin de système de type Naja pour aider les maîtres d’ouvrage à intégrer la maîtrise d’œuvre débutante ! C’est une qualité qui peut générer également ses problèmes. Le Musée national à Tartu et l’Académie des beaux-arts à Tallinn, confiés à des équipes françaises et danoises peu expérimentées, sont très en retard dans leur construction et ont connu beaucoup de problèmes de mise au point. DA : L’ESSOR DE LA JEUNE ARCHITECTURE ESTONIENNE

© EC

S’EXPLIQUERAIT PAR LE BOOM IMMOBILIER. N’A-T-IL EU QUE DES EFFETS BÉNÉFIQUES ?

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MK : Non. Le boom de la construction a permis aux jeunes agences de se lancer dans la construction, car elles étaient plus réactives, s’adaptaient plus facilement aux nouveaux outils de travail et de production du système post-soviétique impliquant de nombreux concours. Après, il est vrai que tout n’a peut-être pas été très bon, mais comme dans tout boom immobilier. J’aurais tendance à dire qu’une grande partie des constructions issues de ces périodes de fièvre ne peut pas rester dans l’Histoire. La chance de l’Estonie est toutefois d’avoir une maîtrise d’ouvrage privée relativement éclairée. Dans le domaine de la maison individuelle, les jeunes nouveaux riches – de toute façon, il n’y avait pas d’anciens riches – ont fait montre d’une véritable attention et d’un goût sûr pour l’architecture contemporaine. Ils ont immédiatement rejeté les solutions plus stéréotypées, traditionalistes, l’équivalent estonien des maisons sur catalogue en somme.

DA : LA CRISE IMMOBILIÈRE A CALMÉ LA FRÉNÉSIE CONSTRUCTIVE, LAISSANT PLACE À UNE PÉRIODE MOINS ACTIVE MAIS PLUS PROPICE À LA RÉFLEXION. QUELLES SONT, SELON VOUS, LES LACUNES QU’IL FAUDRAIT AUJOURD'HUI PALLIER ?

DA : UNE AUTRE CARACTÉRISTIQUE DE L’ARCHITECTURE ESTONIENNE EST DE LAISSER UNE LARGE PLACE À L’ÉCRITURE MODERNE. COMMENT SE CONCILIENT CE MODERNISME ET LE CONTEXTE HISTORIQUE DES VILLES ESTONIENNES ? TALLINN,TARTU POSSÈDENT UNE IDENTITÉ TRÈS LIÉE AU TISSU HISTORIQUE…

MK : Les règles pour la préservation du patrimoine et l’attention qui lui est portée sont fortes, en particulier à Tallinn où le centre historique est classé au patrimoine mondial de l’Unesco. La protection historique a parfois été invoquée pour freiner des opérations de spéculation, près de l’ensemble hôtelier Viru par exemple. Les

V Quartier d’Öismäe, ensemble de logements préfabriqués regroupant

près de 30 000 habitants dans la périphérie de Tallinn. Conçus de 1970 à 1976 et construits à partir de 1977. Port/Meelak/Raud/Zemchugov, Herkel architectes.

© EC

^ Usine textile Ravaniit construite entre 1926 et 1932

Je dirais toutefois que l’architecture estonienne présente des constantes, comme l’attention au contexte, très aiguës chez les jeunes architectes. Ils partagent également une haute idée du rôle de l’architecte : l’idée que l’architecte n’est pas là pour faire de l’argent est très forte. C’est peut-être un autre effet de notre culture luthérienne.

architectes du patrimoine ont empêché la construction d’une tour jumelle à celle construite dans les années soixante-dix pour cet hôtel-vitrine. Elle aurait eu un fort impact sur la silhouette de la ville. Mais dans l’ensemble, conservation et rénovation urbaine réussissent à cheminer de pair. Les logements de la rue Aia par l’agence Kosmos (2003-2009), les bureaux livrés par l’agence Koko sont des exemples de bâtiments ultra-contemporains construits dans un contexte urbain que l’on peut encore considérer comme un centre-ville.

MK : Il manque un secteur du logement social et ce n’est plus une préoccupation du gouvernement, très à droite aujourd’hui. Même si la population estonienne diminue, du fait de la baisse de la natalité et du départ du pays d’une partie des russophones, de nouveaux logements sociaux pourraient remplacer un parc social hérité des Soviétiques, très dégradé et privatisé d’ailleurs à partir de 1991. Un autre besoin serait de former des maîtres d’œuvre capables d’affronter les questions d’infrastructures et de grands paysages. On ressent un réel manque à ces échelles. Par exemple, l’Union européenne a injecté récemment d’énormes sommes d’argent dans la modernisation des routes : les travaux ont été réalisés par des bureaux techniques de façon très archaïque, ils auraient gagné à ce que des paysagistes ou des urbanistes participent à leur édification et à leur intégration dans le paysage. Cela serait utile dans les villes portuaires qui bordent le littoral, dont on devrait repenser la relation à la mer, totalement interrompue durant la période soviétique. <

2. Exposition « Boom Room - Nouvelle architecture estonienne », jusqu’au 10 novembre 2011 à l’Ensa Paris-Val de Seine.

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Théâtre de paille, Tallinn

© Martin Siplane

© Karli Luik

Architectes : agence Salto

© Martin Siplane

Radical et rustique, le théâtre de paille est un bâtiment temporaire construit pour six mois, à l’occasion de l’accession de Tallinn au rang de capitale de la culture européenne. Il accueillera les pièces du programme d’été de la troupe NO99. Le terrain, un ancien bastion du centre historique de Tallinn, était en déshérence depuis une vingtaine d’années. Auparavant, il était occupé par un théâtre en bois réservé aux membres des forces navales soviétiques. Bien que provisoire, l’installation du

partie l’escalier existant et accompagne l’ascension jusqu’à la salle. Les parois sont formées d’un système constructif mixte ossature bois-remplissage paille. Afin de donner un aspect contemporain au matériau, les architectes ont choisi de le peindre en noir, une teinte qui s’accorde bien aux exigences scéniques. À l’intérieur comme à l’extérieur, les murs sont laissés bruts : une volonté des architectes, qui souhaitaient que le visiteur puisse avoir un contact tactile avec le matériau. < ON

théâtre doit permettre de reprendre possession d’un site important pour la ville et de participer à la réactivation du lieu. Un jeu d’échecs géant, des tables de ping-pong, un barbecue ont d’ailleurs été installés tout autour du théâtre pour une utilisation maximale du terrain. Le nouveau bâtiment est construit à l’emplacement exact du théâtre soviétique, détruit par un incendie, et en reprend les fondations : une plate-forme à mi-pente de cette colline boisée. Un auvent couvre en

^ En haut : la paille a été peinte en noire. Les architectes souhaitaient que le spectateur puisse entrer en contact avec le matériau. ^ Ci-dessus : vue du passage couvert au-dessus de l’escalier d’accès. V La paille est également apparente à l’intérieur de la salle.

^ Le site : les terrains d’un ancien bastion à proximité du centre historique de Tallinn. > Le théâtre en construction est une structure légère bois et remplissage paille. >> Plan. Le bâtiment est implanté sur les fondations existantes d’un ancien théâtre.

KARLI LUIK, RALF LÕOKE, AVEC PELLE-STEN VIIBURG)

© Martin Siplane

– SURFACE : 440 M2 – PROJET : 2010-2011 ]

© Salto

[ MAÎTRES D’ŒUVRE : SALTO (MAARJA KASK,

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Théâtre en plein air à Rakvere Architectes : Ott Kadarik et Mihkel Tüür

^ Les matériaux seront recyclés pour de futures scénographies.

© Photos Ott Kadarik

V Pendant l’une des douze représentations de la pièce.

© EC

^ La scène de théâtre intègre le parc au milieu duquel elle est construite.

^ En haut : vue de la scène vers l’étang.

V Plan du théâtre dans le site : une jetée permet l’accès à l’étang. Elle est utilisée pendant que se joue la pièce.

^ Ci-dessus : les éclairages font partie du dispositif scénique, qui comprend également les gradins.

Dans le parc du théâtre de Rakvere, une scène a été construite pour douze représentations seulement. Le complexe a été dessiné par les architectes Ott Kadarik et Mihkel Tüür, anciens membres fondateurs de l’agence Kosmos, qui a réalisé à proximité du centre historique de Tallinn un ensemble très contemporain de logements. C’est un véritable théâtre en plein air comprenant la scène, les décors, la salle et les loges pour les changements de costumes. L’ensemble est pensé de telle sorte que le parc entre dans la scénographie : une jetée mène à l’étang en contrebas de la scène ; des ouvertures cadrent ponctuellement les frondaisons ; les arbres les plus proches s’intègrent au décor. Des parois coulissantes modulent les vues sur l’extérieur et font apparaître ou disparaître des espaces cachés. En dépit des ouvertures sur le paysage, les architectes sont parvenus à créer un lieu intimiste.

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On joue dans la scénographie-machine une pièce se déroulant au début du XXe siècle, Noor Eesti : « Nous avons cherché à éviter l’approche narrative. La scène est pensée comme un espace abstrait qui installe une ambiance. L’époque et le thème de la pièce – autour de la vie de poètes futuristes – sont vus sous un autre angle. La scénographie doit permettre de visualiser un moment compliqué de l’histoire européenne. » Les parois sont construites avec un matériau unique, un tasseau de pin de section carrée de 5 centimètres, mis en œuvre en laissant de nombreux vides. Le bois sera récupéré lors du démantèlement de la scène, à l’issue des représentations, et sera réutilisé pour la réalisation de nouveaux décors. < ON

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Bibliothèque municipale, Pärnu 3+1 Architects - Photographe : Kaido Haagen

Coupe et plans du bâtiment, réalisé en deux phases.

Le grand porte-à-faux est aligné sur l’avenue dont il doit tempérer l’allure stalinienne.

Belle boîte vitrée munie d’un porte-à-faux, dans la veine de l’architecture super-dutch, et munie d’un étrange plan incliné que n’aurait pas renié Koolhaas, la bibliothèque de Pärnu semble faire l’éloge de la transparence démocratique. Le public doit voir les livres depuis la rue et associer l’édifice à l’espace et au bien public. L’équipement s’élève sur un site ravagé par l’histoire, dans un quartier reconstruit par les Soviétiques sur les ruines du centre historique, totalement détruit durant la guerre. La bibliothèque ferme l’axe d’une percée stalinienne inaboutie, voie radiale commençant sur les vestiges d’un des premiers châteaux construits en Estonie par les chevaliers Teutoniques. Le nouvel équipement doit apporter un peu d’animation dans le quartier. Il tente de redonner une cohérence à un contexte tourmenté : le porte-à-faux et la place offrent un débouché dissymétrique à l’avenue stalinienne, atténuant son monumentalisme rigide. Les places surélevées répondent aux bâtiments alentour. L’utilisation du vitrage partant de plancher à plancher place le rez-de-chaussée en continuité avec l’espace public qui l’entoure. La construction de la bibliothèque s’est étalée sur près de dix ans, une durée exceptionnelle pour l’Estonie, où l’exécution suit de près la réalisation. Cette situation s’explique en grande partie par les

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aléas de la vie démocratique et des problèmes de financement. Entre autres péripéties, le projet vit passer cinq maires différents, son programme fut réduit, puis augmenté, divisé, il fut envisagé d’en louer une partie. La première phase, non prévue lors du concours, resta vide durant une année après son achèvement, ses espaces extérieurs supprimés, puis restitués à l’équipement, le verre remplacé par des plaques de tôle… Les vicissitudes ne semblent pas avoir affecté l’architecture, qui conserve son unité. L’organisation particulière du plan donna peut-être la souplesse requise à un équipement devant affronter de nombreux changements. Les architectes ont choisi de limiter au maximum les hiérarchies entre les espaces, trouvant pour la bibliothèque un modèle inhabituel : « L’innovation principale du programme réside dans le fait que tous les livres sont en accès direct. Le public peut arpenter librement les allées et feuilleter les volumes. On peut la comparer à une sorte de banal supermarché, dont on parcourt les rayonnages et où il est très facile de trouver le produit que l’on cherche [ici, un livre]. La seule différence majeure est que personne ne vous obligera à acheter quelque chose. » Le commerce détourné au profit de la culture, la réponse du berger à la bergère en somme ! < ON

R+3

^ En haut : les grands pans de verre instaurent une perméabilité entre intérieur et espace public. ^ Ci-dessus : les façades vitrées exposent, voire exhibent le contenu du bâtiment – les livres –, invitant ainsi les passants à venir utiliser l’équipement. < Page de gauche, au centre : les architectes ont intégré des plans inclinés qui servent d’espaces publics. En bas : vue de la bibliothèque durant la journée.

R+2

[ MAÎTRE D’OUVRAGE : VILLE DE PÄRNU – MAÎTRES D’ŒUVRE : 3+1 ARCHITECTS (MARKUS KAASIK,ANDRES OJARI, ILMAR VALDUR, KAASA TÖÖTASID). COAUTEURS : MIHKEL TÜÜR (PROJET CONCOURS

DE

1999), KALLE KOMISSAROV (1999-2002), RISTO

PARVE (2007-2008) – SURFACE : 3 513,2 M2 – CALENDRIER : CONCOURS, 1999 ; ÉTUDES, 2001 ; LIVRAISON 1RE PHASE, 2003 ;

R+1

LIVRAISON 2E PHASE, 2008 ]

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Centre communautaire de Sõmeru Architectes : agence Salto - Photographe : Martin Siplane

^ Le plan du bâtiment, organisé autour de trois cours. V La texture de la façade évoque les tiges de céréales des champs voisins. > Vue perspective du bâtiment.

^ L’entrée principale du centre : le visiteur accède à l’édifice par une cour ouverte. V Le revêtement bois de façade est repris sur les plafonds.

Décrire Sõmeru comme une petite commune de la périphérie de Rakvere ne rendrait pas compte de la réalité de cette ville, qui tient davantage de la base militaire perdue aux confins du désert des Tartares que d’un centre urbain actif. Avec ses rares immeubles préfabriqués et ses quelques pavillons dispersés dans une morne plaine, le site atteint presque le degré zéro du contexte. Dans cet environnement aride, le centre paroissial dessiné par l’agence Salto crée son propre monde. La volonté de la maîtrise d’ouvrage de rassembler des bureaux, une bibliothèque, un club de jeunesse et un auditorium dans un seul bâtiment a favorisé la réalisation d’un édifice compact.

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Dans une sorte de « galette » horizontale d’un niveau, les architectes ont découpé trois cours possédant chacune une ambiance propre. Une première cour minérale pavée, dotée en son centre d’une fontaine, accueille le visiteur et présente un caractère plus officiel. La seconde cour a été équipée d’une cheminée et d’un platelage bois. Elle a une vocation plus conviviale et forme un lieu de rencontre pour des repas ou des vernissages. La troisième cour est plantée d’un gazon ; c’est un paysage offert à la contemplation des lecteurs de la librairie. Les architectes désiraient que le bâtiment entretienne des relations avec les champs environnants plutôt qu’avec ses voisins. Ils ont appliqué sur les murs en béton un

Vue de la cour d’accès, qui peut recevoir des cérémonies officielles.

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> C E N T R E C O M M U N A U TA I R E D E S Õ M E R U

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revêtement bois constitué de baguettes de trois couleurs se détachant sur un fond de béton matricé lasuré en blanc ou en noir. Ce revêtement sur mesure évoque les tiges des céréales cultivées à proximité. Les baguettes s’écartent plus ou moins du mur selon les reliefs du béton, générant un effet cinétique. Dans les circulations intérieures, les baguettes ont été suspendues au plafond sombre ; elles forment des volumes virtuels évoquant les sculptures de Sotto. Les nombreuses baies vitrées, dont deux en diagonale, font du centre un espace fluide mêlant les univers différenciés à l’intérieur et à l’extérieur du bâtiment. < ON

© Kaido Haagen

^ Vue de la bibliothèque. V Détail de montage des baguettes de revêtement de façade.

Immeuble de logements rue Koidula, Tallinn 3+1 Architects

L’opération est construite dans un quartier très vert, près d’un des plus grands parcs de Tallinn. La zone est historiquement une partie huppée de la ville et la rue Koidula, bordée de grandes maisons de bois, est une adresse chic. Les logements sont répartis dans deux bâtiments : une ancienne maison divisée en appartements donnant sur la rue et une extension qui développe sa façade principale sur l’intérieur de la parcelle, en remplacement d’anciens communs.

L’intérieur de l’îlot a été traité en jardin dont le dessin a été confié à l’agence berlinoise Le Balto. Sur rue, un auvent unit l’ancien et le nouveau ; son arche laisse apparaître le jardin depuis la voie publique. Des duplex ont été créés dans toute l’opération, mais c’est la partie neuve du programme qui est la plus innovante du point de vue typologique. Les architectes la décrivent comme une sorte de coque contenant trois strates verticales : une bande servante

recevant les équipements, une bande servie et une dernière bande intégrant les balcons et les circulations verticales. Interrompant par deux fois la trame des balcons, les diagonales vitrées des escaliers donnant accès aux logements constituent l’élément majeur de la façade sur jardin. À la façon d’un M. Hulot rejoignant son appartement dans Mon Oncle, les allées et venues des habitants sont mises en scène et viennent animer le bâtiment. < ON

^ Ancien et nouveau : l’immeuble réhabilité (à gauche) et le nouvel immeuble sur cour. < Ci-contre : le site se trouve à proximité d’un grand parc de Tallinn.

[ MAÎTRES D’ŒUVRE : SALTO (MAARJA KASK, KARLI LUIK, RALF LÕOKE

AVEC

KRISTIINA ARUSOO

ET

MARGIT ARGUS) –

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CALENDRIER : CONCOURS, 2004 ; RÉALISATION, 2010 ]

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> I M M E U B L E D E L O G E M E N T S R U E K O I D U L A , TA L L I N N

[ MAÎTRE D’OUVRAGE : PRIVÉ – MAÎTRES D’ŒUVRE : 3+1 ARCHITECTS (MARKUS KAASIK, ANDRES OJARI, ILMAR VALDUR, MERJER MÜÜRISEPP) – PAYSAGISTE :

ATELIER LE

BALTO, BERLIN (MARC POUZOL, VÉRONIQUE FAUCHEUR) – SURFACES : RÉNOVATION, 694 M2 ; EXTENSION, 1 267 M2 –

EC

© Kaido Haagen

CALENDRIER : CONCEPTION, 2002 ; LIVRAISON, 2005 ]

< Des balcons réunissent les deux parties de l’opération. V Ci-dessous : les circulations forment la modénature de la façade principale. V En bas : schéma montrant la répartition des espaces servants/servis.

^ Ci-dessus : la façade sur la rue principale. À gauche, l’extension ; à droite, le bâtiment existant réhabilité.

© Photos EC

Photo de droite : le passage entre l’extension et l’existant. Le jardin planté est visible depuis la rue.

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R É A L I S AT I O N S

École Kesklinna, Tartu

L’agence Salto a organisé cette extension d’une école au centre de Tartu autour d’une cour ouverte, schéma qu’elle reprendra pour son projet de centre municipal de Sõmeru. Ici, la cour donne sur un parc, dont elle fait son annexe. Les architectes souhaitaient maximiser les surfaces apportées par l’extension. Un amphithéâtre a été construit sur une partie de la toiture, les enseignants pouvant venir y faire classe en extérieur, selon le modèle des écoles en plein air. L’école est pensée comme une entité entièrement ouverte sur le quartier, littéralement traversée par l’espace public : un sentier, passant à travers tout le cœur d’îlot, débouche par une passerelle sur le toit de l’établissement au pied de l’amphithéâtre, descend ensuite dans la cour par un escalier et ressort vers le parc. < ON

© Martin Siplane

© Martin Siplane

© Reio Avaste

Architectes : agence Salto

^ L’école dans son contexte. L’extension dessinée par l’agence Salto se développe sur rue et en cœur d’îlot, où elle définit une nouvelle promenade.

^ En haut : vue sur la cour intérieure. ^ Ci-dessus : un amphithéâtre à ciel ouvert a été installé sur la pente du toit. V Plans des trois niveaux du bâtiment.

[ MAÎTRE D’OUVRAGE : VILLE DE TARTU – MAÎTRES D’ŒUVRE : AGENCE SALTO (MAARJA KASK, KARLI LUIK, RALF LÖOKE) – SURFACE : 2 500 M2

^ L’école se connecte à un bâtiment existant. Elle est organisée autour d’une cour ouverte. > Au centre : coupe sur la cour et le gymnase. > Ci-contre : une passerelle relie l’école au reste de l’îlot.

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© Reio Avaste

– CALENDRIER : CONCOURS, 2005 ; LIVRAISON, 2007 ]

RDC

R+1

R+2

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Maison noire, Nömme

R É A L I S AT I O N S

Architecte : Martin Aunin

EC

© Kaido Haagen

La maison est construite dans une zone très boisée de la périphérie de Tallinn.

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RDC

R+1

< Plan : l’opération concerne trois maisons adoptant un schéma spatial similaire. Seules deux ont été construites pour l’instant. V Vue de la maison depuis l’intérieur de la parcelle.

© Kaido Haagen

un modèle similaire ; deux ont été construites à ce jour. La maison noire, comme la maison blanche sa voisine, relève davantage de la branche organique du Mouvement moderne que du style international. À travers ce projet, Martin Aunin entend démontrer la compatibilité des maisons vitrées avec le climat estonien. < ON

© Kaido Haagen

Le logement idéal de l’Estonien est la maison individuelle. Cette typologie a connu une grande expansion ces dernières années, dans les périphéries boisées des villes estoniennes, au point que certains se sont alarmés du risque, nouveau, d’étalement urbain. Le danger, toujours présent, reste faible. Construits sur de vastes parcelles largement boisées, les quartiers de maisons évoquent plus le siedlung expérimental berlinois – la case de l’oncle Tom – que le lotissement périurbain français. En outre, les Estoniens préfèrent faire appel à un architecte plutôt que de recourir aux solutions de maisons sur catalogue, favorisant ainsi la diversité architecturale de ces quartiers pavillonnaires. De nombreux jeunes architectes ont fait leurs gammes sur ce type de programme, en testant régulièrement des solutions expérimentales. Selon les spécialistes, les commanditaires estoniens de maisons individuelles répondraient à deux profils types. Le premier ne jurerait que par les boîtes blanches du style international. Le second serait plus attentif au site, aux relations contextuelles. C’est sans doute dans ce dernier que l’on peut ranger le propriétaire de cette maison ou plutôt les propriétaires, car la maison noire fait partie d’un ensemble comprenant trois maisons modernes pour trois familles sur

^ En haut : sur rue, la maison présente délibérément un aspect fermé. < Les ouvertures vitrées sur le paysage sont compatibles avec le climat estonien…

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