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VIOLENCES ET ARMES A FEU AUX ETATS-UNIS ET AU MEXIQUE COMPTE RENDU


Intervenants :  Didier COMBEAU, chercheur en civilisation des Etats-Unis.  Philippe COSTE, journaliste, correspondant de l’Express à New York.  Alain MUSSET, géographe et directeur d’études à l’EHESS. Modérateur : Martine Azuelos, professeur émérite de l’université de Paris 3, déléguée Partenariats de l’Institut des Amériques. Date : 5 septembre 2013 Lieu : Institut du Monde Anglophone, Paris

Compte rendu : Violences et armes à feu aux Etats-Unis et au Mexique 5 septembre 2013

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Violences et armes à feu aux Etats-Unis et au Mexique Plus de 25 participants ont assisté à la séance du Think tank sur "violences et armes à feu aux Etats Unis et au Mexique". Son objectif était d'aborder et d'éclaircir, dans la mesure du possible, un sujet qui fait échos à l'actualité du Mexique et des Etats-Unis. Martine Azuelos a amorcé la séance en expliquant que la violence et la prolifération des armes à feu restent en permanence une réalité à laquelle sont confrontés quotidiennement les citoyens des Etats-Unis et du Mexique comme en témoignent les événements de l’année dernière au Connecticut et à Ciudad Juarez. Didier Combeau soulève la question de l'évolution de la violence et la portée des armes dans la population nord américaine. De façon constante le taux d’homicide par arme à feu est plus élevé aux Etats-Unis que dans d’autres pays. Ce taux touche beaucoup plus la population masculine et celui des jeunes Afro-Américains qui ont entre 15 et 35 ans est très largement supérieur à celui autres classes d’âge de la population américaine. De même, ce taux d'homicide varie selon la zone géographique ; les chiffres sont bien plus élevés dans le Sud Ouest des Etats-Unis. Le nombre d’armes à feu détenues par foyer est différent selon la sensibilité politique des porteurs d’armes. Entre 1973 et 2012 il a baissé dans les foyers démocrates alors que chez les républicains il reste relativement stable. Didier Combeau suppose que les démocrates amateurs d’armes se sont tournés vers le parti républicain. La plupart des Etats fédérés ont adopté des lois qui facilitent la détention d’armes. Une minorité d’Etats comme celui de New York, ont durci leur législation. Le Président Obama a tenté de limiter les armes d’assaut qui sont des imitations d’armes militaires. Il a souhaité contrôler les personnes qui les achetaient en contrôlant leurs antécédents psychiatriques. Or la plupart des homicides sont commis avec des armes de poing. Pourquoi Obama ne réussit-il pas à interdire ce type d’armes ? Lors de la tuerie de Newtown ce sont des armes d’assaut qui ont été utilisées. La Cour Suprême explique que les Américains ont besoin pour leur autodéfense d’armes de poing car elles sont plus faciles à utiliser que les armes d’assaut, notamment pour les femmes. Selon la Cour Suprême les armes de poing peuvent être tenues d’une seule main tandis que de l’autre on peut composer un numéro de téléphone pour prévenir la police. C’est la philosophie américaine : on compte d’abord sur soi et ensuite sur les institutions. Philippe Coste propose, quant à lui, une analyse sur la portée des armes et leur normalisation sur le territoire américain. Il se demande si le port d’armes est devenu un élément qui fait partie du folklore américain ou un élément qui se fonde sur le droit à la protection individuelle. Partant de ces questions, le journaliste de l’Express signale que dans les années 90, sous la présidence Clinton, l’idée du complot international et fédéral s’est développée dans une perspective populiste face à la prohibition des armes à feu. Il a donc fallu une dizaine d'années pour considérer les armes comme un élément pour le droit à l'autodéfense et voir légitimer l'idée d'une future réglementation raisonnable sur les armes ; sur la culture du libre port des armes à feu. Aujourd’hui on assiste en effet à une normalisation des armes à feu qui sont devenues petit à petit non pas un élément du folklore américain mais une garantie de l’auto défense pour le droit individuel contre l’oppression grandissante de l’Etat fédéral. Partant de cet argument, Didier Combeau rappelle les grands périodes de réglementation des armes au niveau fédéral qui commencent sous l’administration Roosevelt ; ensuite dans années 60 après l’attentat de Kennedy et l’assassinat de Martin Luther King et enfin dans les années 90 sous Compte rendu : Violences et armes à feu aux Etats-Unis et au Mexique 5 septembre 2013

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l’administration Clinton. Diverses propositions de lois ainsi que des manifestations d’associations contre l'autorisation des armes ont vu le jour mais sans grand succès. Face à cette réalité politique, de nombreuses associations se donnent des objectifs moins ambitieux et ont vu leurs noms évoluer. Le mot « arme » disparaît au profit de celui de « violence ». On s'aperçoit qu'on passe du contrôle des armes au contrôle du comportement « ce ne sont pas les armes qui tuent mais les gens ». La rhétorique utilisée par les partisans des armes à feu est la même que celle qui a été utilisée dans le combat pour les droits civiques. Actuellement 22 Etats refusent une loi fédérale qui interdit l’achat d’armes par les jeunes de 18 à 20 ans. Ces Etats préparent un procès fédéral pour obtenir l’annulation de la loi. L’achat des armes à feu est considéré comme un droit civique qui ne peut pas être retiré en fonction de l’âge de l’individu. Par ailleurs l’achat et la vente d’armes entre particuliers n’est pas règlementé ; dans les foires aux armes il est très facile d’en acheter. En 2008 la NRA a obtenu la reconnaissance de l’article 2 de la Constitution des Etats-Unis pour légitimer le port d’armes comme un droit constitutionnel. La Cour Suprême ouvre le droit individuel au port d’armes pour l’autodéfense. On a le droit de tuer un cambrioleur qui pénètre dans sa maison, l’homme est roi dans son château, c’est « la doctrine du château ». Si on est dans la rue on a le devoir de battre en retraite et d’utiliser les armes en dernier ressort. La Floride a toutefois adopté une clause ne rendant pas obligatoire le repli en cas de danger (« Stand your Ground ») et la moitié des Etats ont suivi cet exemple. Ces lois sont faites par le lobby des armes à feu. Les textes de lois ont comme unique but de défendre les porteurs d’armes à feu et même de les encourager. Derrière ces groupes travaillent des avocats très chevronnés. Ils veulent faire de l’arme un appendice humain. C’est l’une des évolutions les plus graves des Etats-Unis : cela conduit à la démission de certains hommes politiques. Comment un lobby peut-il obtenir tant de pouvoir ? C’est des déficiences du système américain ? Ce n’est pas un problème d’argent pour la NRA. Deux sénateurs de l’Etat du Colorado qui soutiennent la lutte contre les armes à feu ont leur siège remis en cause devant les électeurs à cause d’une pétition dans le cadre de la procédure de rappel. Le Colorado est depuis quelques semaines le point de mire sur la question des armes à feu. Si ces deux sénateurs sont évincés, la lutte contre les armes à feu va être fragilisée. "L'intervention d'Alain Musset est centrée sur la question de l’impact du narcotrafic et de la violence au Mexique. Il est évident que la situation actuelle des Etats-Unis a un impact sur le Mexique. Le commerce des armes à feu est juteux pour ceux qui soutiennent une séparation raciale par l’usage de la force. Les armes seraient au centre d’une augmentation de la violence dans les rapports sociaux et de classe. Ce commerce est aussi juteux pour l’immobilier et les évolutions des structures urbaines. En effet, la médiatisation de la violence urbaine pousse la population locale, qu'il s'agit de classe populaire ou de classe moyenne, à s’enfermer dans des « barrios cerrados ». Alain Musset indique que la libéralisation des échanges entre les Etats-Unis et le Mexique dans le cadre de l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain) a profité aux trafiquants de drogue et d’armes. De véritables négociations commerciales existent entre les organisations criminelles de ces deux voisins, qui font des Etats-Unis le fournisseur d’armes le plus puissant du Mexique et du Mexique le fournisseur le plus important de drogue pour les Etats-Unis. Chaque année 250 000 armes passent des Etats-Unis au Mexique, dont le 15% sont confisquées par les Mexicains, ce qui fait augmenter la terreur chez la population locale. -

Selon l’INEGI (institut national de géographie et statistique mexicain), le nombre de morts causé par le narcotrafic se situe autour du 80 000. Selon le journal mexicain de gauche La Jornada on dénombre 150 000 personnes décédées et selon l’ONU (Haut commissariat aux réfugiés) on compte plus de 160 000 déplacées au Mexique en raison du narcotrafic. Compte rendu : Violences et armes à feu aux Etats-Unis et au Mexique 5 septembre 2013

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Alain Musset donne l’exemple de la ville de Ciudad Juarez. Le nombre d’assassinats y a diminué en 2011 (2 assassinats par jour, soit 751 assassinats dans l’année) après une hausse continue pendant les dix premières années du XXIe siècle (10 assassinats par jour en 2010, soit 3622 assassinats pendant cette année). Des citoyens expriment leur mécontentement sur l’interdiction du port d’armes au Mexique. Sous l’influence américaine, il existe des mouvements qui cherchent à normaliser le port d’armes à feu au Mexique. Au Nouveau Mexique le port d’armes est autorisé, celui-ci devrait donc être autorisé dans tout le pays. En réponse à ces mouvements et surtout à la violence dans ce pays, on voit l’émergence de mouvements sociaux qui manifestent contre la violence et le port d’armes, tel que le mouvement paix, justice et dignité. Philippe Coste explique en conclusion que le nombre de morts par arme à feu a diminué aux EtatsUnis. Une des causes en est le vieillissement de la population, et la désertification de certains quartiers a aussi joué. La police a fait des efforts. A New York le maire a mis en place une multiplication des fouilles. Du coup les criminels laissent les armes chez eux. La police a accru sa présence et a amélioré ses techniques. La tolérance envers les petits délits a été amoindrie. Didier Combeau souligne que certaines populations restent néanmoins stigmatisées. Aux Etats-Unis on considère que c’est citoyen de pratiquer l’autodéfense et de s’impliquer dans la défense de la communauté. Au Mexique, explique Alain Musset, la notion de communauté n’est pas pertinente, il y a surtout des milices locales qui se sont développées dans les campagnes. Philippe Coste attribue aux médias et notamment aux télévisions locales la surenchère de la couverture de la criminalité qui provoque un sentiment d’insécurité alors que le taux d’homicides baisse. Ce type de programmes télévisuels existe également dans toute l’Amérique Latine, explique Alain Musset. De plus la tradition de la violence subsiste au Mexique. Le Mexique est un pays producteur et consommateur de drogue. Le marché de la drogue au Mexique est une réussite car il est organisé. Didier Combeau montre qu’au Canada la différence idéologique entraîne un rapport différent avec les armes. Il n’y a pas d’amendement à la Constitution qui défend le droit du citoyen à s’armer ; il n’y a pas non plus la même démographie qu’aux Etats-Unis. Hélène Harter, Secrétaire générale de l’Institut des Amériques, explique que le Canada se rapproche du modèle des Etats-Unis ; il est ainsi demandé que le registre sur lequel sont inscrites les ventes d’armes à feu soit supprimé. Alain Musset souligne enfin que les Canadiens sont très surveillés par les Etats-Unis notamment à cause de leur laxisme envers les drogues qui sont employées comme médicaments et qui témoignent d’un commerce fructueux. Le Canada est le troisième fournisseur de cannabis des Etats-Unis. Didier Combeau considère que le droit aux armes aux Etats-Unis est une philosophie politique. Si on interdit à une partie de la population le port d’armes (loi sur les antécédents) c’est qu’on le permet à tous les autres.

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