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LE CHILI DANS LA PERSPECTIVE DE LA NOUVELLE ELECTION PRESIDENTIELLE COMPTE RENDU


Intervenants : Carlos OMINAMI, ex-ministre chilien de l’Economie et Président de la Fondation Siglo XXI. Date : 15 février 2013 Lieu : Institut des Amériques

Compte rendu : Le Chili dans la perspective de la nouvelle élection présidentielle 15 février 2013

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Le Chili dans la perspective de la nouvelle élection présidentielle

Cette année électorale au Chili coïncide avec le 40e anniversaire du coup d’État ; elle devrait donc générer plus de débats, sous un regard international attentif. Pour la première fois, des élections primaires sont organisées le 30 juin 2013, dans la perspective de la présidentielle et des législatives du 17 novembre. Lors des élections municipales d’octobre 2012, les règles du vote ont changé : l’inscription sur les listes électorales se fait automatiquement à partir de 18 ans et le vote devient volontaire. Par conséquent, l’abstention a fortement augmenté pour s’élever à 60 %, ce qui représente un risque de fragilisation de la légitimité politique, mais s’avère plus représentatif du comportement de l’électorat chilien. Qui sont les principaux candidats ? À droite, deux candidats se détachent pour le moment : - Andrés Allamand, un des fondateurs de Renovación nacional, très expérimenté, conservateur et démocrate ; - Laurence Golborne, premier ministre des Mines sous la présidence de Sebastián Piñera, plus énigmatique, moins expérimenté, il vient du monde de l’entreprise et doit sa notoriété au sauvetage des 33 mineurs chiliens en 2010. À gauche, l’ancienne présidente Michelle Bachelet (Parti socialiste), qui n’a pas encore officiellement annoncée sa candidature, est la grande favorite selon les sondages. Deux raisons principales expliquent sa stratégie du silence : elle a un devoir de réserve en tant que fonctionnaire de l’ONU, et la Concertación, la coalition de gauche et de centre-gauche, reste très divisée et peu appréciée au sein de la population, donc elle évite le plus longtemps possible de se confronter à la question épineuse de la cohésion interne de son camp. La Démocratie Chrétienne n’a pas de candidat présidentiable, elle risque donc de subir un gros échec lors des primaires face à Michelle Bachelet. Son attention se concentre plus sur l’avenir de sa représentation parlementaire, nécessaire à son influence politique au sein de la coalition. Le candidat surprise de 2009, Marco Enríquez-Ominami - fils adoptif de l’intervenant - est à nouveau en lice. Lors de la précédente élection présidentielle, il a su symboliser une alternative aux deux coalitions traditionnelles, et ainsi révéler une certaine lassitude de l’électorat envers le fonctionnement du système politique chilien. Il reste positionné très loin derrière Michelle Bachelet. Son parti se trouve aujourd’hui devant un double dilemme. D’une part, la légitimité de la candidature de Marco Enríquez-Ominami à l’élection de 2009 venait du refus de la Concertación à ce qu’il s’inscrive aux primaires ; cette fois-ci, il a été invité. Dès lors, comment justifier une participation au scrutin présidentiel s’il n’est pas choisi lors des primaires ? Pourtant, ses propositions, qui font figure d’alternatives, méritent de lancer un débat au sein de toute la société, et non seulement de son camp politique. D’autre part, son programme de 2009 s’était focalisé sur la question de l’éducation et de la réforme fiscale : comment innover cette fois-ci pour ne pas répéter les mêmes choses, et montrer l’évolution de son projet politique ?

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Quelles seront les principaux enjeux du débat ? Carlos Ominami distingue trois grandes thématiques qui serviront de fondements à la campagne électorale. Les questions d’économie et de société s’imposent : le Chili est-il capable de sortir d’une logique néolibérale ? Il est désormais acquis que même la Concertación reprend les fondamentaux de cette pensée économique. Sans suggérer une alternative socialiste, Carlos Ominami se demande si les acteurs politiques chiliens peuvent proposer une voie de développement nouvelle, dans le cadre du capitalisme, afin de pouvoir pallier aux défauts du système actuel. Le Consensus de Washington s’est soldé par de nombreux échecs dans le monde en développement, mais au Chili, il a plutôt bien fonctionné, du fait des spécificités de l’économie de ce pays et du contexte politique autoritaire au moment de sa mise en œuvre. Dès lors, il existe une crainte de la part du secteur privé lorsque l’on évoque une sortie de ce modèle qui pourtant semble devoir s’imposer pour trois raisons : - le Chili reste un pays très inégal bien que la pauvreté ait drastiquement diminué (de 40 % au sortir de la dictature à environ 15 % aujourd’hui). D’ailleurs les manifestations qui se sont multipliées contre le projet sur l’éducation et pour l’amélioration de la qualité de l’enseignement révèlent le mal-être des nouvelles classes moyennes. Les parents ont fourni de gros efforts financiers pour que leurs enfants puissent aller à l’université, pour qu’au final leurs diplômes ne soient pas reconnus par le marché du travail, bloquant ainsi leurs perspectives de promotion sociale ; - la structure productive de l’économie chilienne ne permet pas d’envisager un développement à long terme. Actuellement, ses exportations se composent à hauteur de plus de 60 % de minerais, en majorité de cuivre. Dans leur ensemble, les ventes à l’international restent très concentrées et concernent des biens à faible valeur ajoutée. Seul le secteur viticole fait exception, se situant désormais parmi les premiers mondiaux, au coude à coude avec l’Italie. En outre, ces activités dominantes demandent peu de main d’œuvre et n’aident donc pas à résoudre les problèmes d’inégalité ; - la dynamique économique récente recrée le vieux schéma centre/périphérie. Le boom du cuivre n’est dû qu’à l’essor de la Chine. Le Chili exporte le bien non-transformé, et se retrouve même à acheter à des partenaires chinois des produits élaborés à partir de son propre minerai ! Les autorités chiliennes doivent donc augmenter les fonds alloués à la recherche et aux nouvelles technologies pour augmenter la valeur ajoutée des exportations. Cela fait maintenant vingt ans que les partis politiques ont prouvé au secteur privé qu’ils respectaient le modèle capitaliste, « la Concertación a réussi son examen », donc elle doit maintenant avoir le courage de proposer des modifications du système pour combler ses déficits en termes de contrat social. La réforme de la Constitution devient également de plus en plus prégnante, parce que dans sa configuration actuelle, elle bloque toute avancée sur d’autres dossiers. Les partis politiques démocratiques se sont accommodés à ce texte de 1980, fortement influencé par le régime militaire. L’échec de la République parlementaire chilienne renforce cette acceptation d’un présidentialisme aux traits autoritaires parmi les représentants politiques. La Constitution a bien été amendée à plusieurs reprises, mais pas sur le fond ; l’esprit du néo-libéralisme reste au cœur du texte fondamental. Les exemples de blocage dus à la Constitution sont multiples : dans le domaine de l’énergie, si l’État veut s’engager sur un dossier, il a besoin qu’une Loi spéciale du Parlement l’y autorise ; concernant les minorités ethniques (10 % de la population chilienne, pas seulement les Mapuches du Sud), la reconnaissance de leurs identités renvoie au débat sur le multiculturalisme et sa place au sein de la Constitution ; enfin, dans le domaine de l’éducation, le texte stipule que toute subvention au secteur public devra être compensée par une aide au secteur privé (au nom de la garantie de la liberté de Compte rendu : Le Chili dans la perspective de la nouvelle élection présidentielle 15 février 2013

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l’éducation), or aujourd’hui c’est l’éducation publique qui a besoin d’investissements supplémentaires pour améliorer sa qualité et permettre de maintenir l’accès à l’école à un grand nombre de jeunes. Tous les pays qui changent de système politique proposent une nouvelle Constitution. Récemment le Venezuela, l’Équateur, la Bolivie, mais aussi la Colombie, l’ont fait ; le Chili reste une exception sur ce point. Le futur candidat devra faire preuve d’une grande volonté politique pour s’atteler à ce dossier, d’autant qu’en ce qui concerne la gauche, il n’existe pas de consensus interne. Tout changement de la Constitution requiert 60 % des voix du Parlement, il nécessite donc la mobilisation d’un large éventail des forces politiques et sociales nationales. Enfin, la demande de décentralisation du système politique s’accroît de la part de certaines régions qui participent plus que d’autres à la richesse nationale, d’autant plus avec le boom des minerais. Le modèle chilien s’est fortement inspiré de la France jacobine. Au Chili, chaque région a des conseillers, qui sur le papier sont élus, mais dans les faits restent des employés de la Présidence. Par exemple, lors des manifestations contre le projet controversé de centrale hydroélectrique Hydroaysé dans la région d’Aysén, le conseiller s’en était remis au président pour savoir quoi faire. Le Parlement ne demande pas l’application de cette loi, par crainte de la concurrence que pourrait représenter ces acteurs locaux s’ils bénéficiaient de la légitimité électorale directe. Pour conclure, à la question de savoir quelles premières mesures il prendrait s’il était à la tête de son pays, Carlos Ominami a souligné deux chantiers prioritaires à débuter dès la première année de gouvernement : - une réforme profonde de l’éducation : il s’agit de sauver l’école publique par des financements significatifs, obtenus grâce à une réforme fiscale (taux d’imposition au Chili entre 17 et 18 % aujourd’hui). Cet objectif se heurte avec les fondements de la Constitution donc… - des réformes politiques (moins facile) : tout d’abord, il faudrait changer le système électoral binominal, profondément injuste et non-représentatif. Ensuite, idéalement, une nouvelle constitution devrait être écrite et soumise à l’approbation du peuple chilien par référendum. Dans tous les cas, le débat sur le changement de constitution devrait être engagé une bonne fois pour toutes.

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