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LESPORTEURS

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X||| - L’arcane sans nom

Le treizième arcane du tarot de Marseille représente un squelette de couleur principalement chair complété d’éléments bleu ciel et rouges. Il manie une faux au manche jaune et à la lame bleu ciel et rouge. Sur le sol noir parsemé de feuillages bleu soutenu et jaunes reposent deux têtes couronnées tranchées, un homme et une femme, ainsi que des pieds, des mains, des os. Au sens positif, l’arcane symbolise une profonde transformation, un nettoyage du passé qui touche aux tréfonds de l’être pour laisser émerger le renouveau. Il prédit un labour annonciateur de moisson, le début d’un nouveau cycle.

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Au sens négatif, l’arcane symbolise un deuil à effectuer, une grande colère qui cherche à s’extérioriser. Il prédit un travail difficile ou dangereux, la fin d’une illusion qui sera tranchée de manière radicale, potentiellement par la mort.

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J’ai toujours eu peur des piqûres. Chaque année, d’aussi loin que je m’en souvienne, la prise de sang des Sanits était une petite épreuve que je devais surmonter sans me plaindre, de peur des moqueries de mes copains. Eux, ça ne les dérangeait pas le moins du monde. Moi, j’essayais de distraire ma trouille en contrôlant ma respiration. Un, deux, trois, quatre, j’inspire, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, je bloque, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, j’expire. On attendait tous à la queue leu leu. Ça défilait. On était deux cent cinquante élèves au lyceum, disons trois minutes par prise de sang, ça fait… Gaëlle est arrivée et j’ai oublié mes comptes. Elle a déposé vite fait un baiser sur mes lèvres, elle avait

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les bras chargés de courses ; tout ce qu’il fallait pour la Seza de Flo : des jus de fruits, des sachets de noix de pécan, des gâteaux secs et un tas d’autres trucs appétissants, de quoi tenir pendant les longues discussions qui s’annonçaient. Elle était surexcitée et papotait sans s’arrêter une seconde. Je me demandais quand elle prenait le temps de respirer. Du coup, je n’ai plus eu le temps d’avoir peur de ma piqûre, la prise de sang était déjà terminée. L’infirmière m’a rendu ma carte ID. La photo lui a arraché un sourire. – Heureusement que je ne compte pas sur ton ID pour te reconnaître. Tu penseras à mettre à jour la photo ? J’acquiesçai en tenant fort le bout de coton dans le creux de mon bras tout en suivant Gaëlle qui se rendait d’un pas allègre à la salle de Seza. Elle tenta d’attraper mon ID mais je rangeai rapidement la carte dans ma poche pour l’en empêcher. – Allez, Matt, sois sympa, fais voir, tu as quel âge sur la photo ? – Navré de te priver du plaisir de me vanner. Tu as l’orignal devant toi, tu devras t’en contenter. Elle n’eut pas le temps d’insister, nous arrivions. Sur la porte, une pancarte indiquait SEZA DE FLO

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EN COURS avec le logo des Seza en grand juste en dessous.

J’étais un peu jaloux mais je savais que ce serait mon tour d’ici trois mois, pour l’anniversaire de mes seize ans. Je pouvais bien tenir jusque-là. Avant d’entrer dans la pièce, Gaëlle s’est blottie tendrement contre moi en me demandant ce que je faisais après la Seza. J’ai fouiné dans son cou avec le bout de mon nez pour sentir son odeur – aujourd’hui c’était la pomme –, et j’en ai profité pour l’embrasser du bout des lèvres mais j’avais envie d’être un peu tranquille ce soir. Je lui ai répondu que je devais rentrer chez mes parents. Je l’aime bien, Gaëlle, mais, des fois, je la trouve un peu trop collante, elle a toujours envie qu’on se câline. Il paraît que c’est souvent comme ça une fois qu’on est devenu fille, en tout cas c’est ce que dit mon frère. Gaëlle a ouvert la porte avec une petite grimace. Je crois qu’elle faisait un peu la tête mais qu’elle se retenait de le montrer. La salle de Seza était une pièce chaleureuse, tapissée de bibliothèques aux rayonnages débordants de livres. Poussé contre un mur, un grand divan

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convertible, en tissu bleu lumineux, des coussins colorés et moelleux répandus sur les épais tapis qui couvraient le sol, un plancher en bois qui craquait sous les pieds, une grande table basse ronde en chêne massif et, face au canapé, un immense écran. San et Fab étaient déjà là. Ils rigolaient avec Flo, la star du jour. – Alors ? Florent ou Floriane ? Florence ? Flomental ? Flosibert ? proposaient San et Fab en rafale. – Je ne sais déjà pas quel sexe je veux, alors pour choisir un prénom ce soir, ne comptez pas sur moi, répondit Flo pour couper court. Dans le genre indécis, Flo se posait là. Il venait de passer deux heures avec sa famille au grand complet dans cette même pièce et ça n’avait servi qu’à l’embrouiller davantage. Souvent, plus ou moins consciemment, les parents influençaient le choix de sexe de leurs enfants. Le prof de Prépa Seza nous en avait longuement parlé. C’était même le sujet du dernier devoir sur table : « Comment le modèle familial est-il susceptible de former une image du genre féminin ou masculin pour les pré-Seza ? Vous montrerez dans une première partie comment cette image était autrefois construite par la société proto-catastrophique. Puis, dans une seconde

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partie, vous confronterez ces résultats au modèle de la néo-société actuelle. » J’avais relu cinq fois l’énoncé pour essayer de comprendre ce qu’on attendait de moi et je crois bien qu’une sixième fois ne m’aurait pas aidé davantage. La Prépa était de loin la matière la plus complexe, trop abstraite, trop vaste, trop transversale, pas mon fort, quoi. Pourtant, j’étais plutôt bon élève dans les autres matières mais là, j’étais parti sur une rédaction limite hors sujet pour finalement m’en sortir avec la moyenne. Flo, par contre, avait eu une super note. Le prof nous avait même lu sa copie en exemple. Pour commencer, Flo rappelait les clichés de genre et les inégalités de la société ancienne. Chaque fois qu’on abordait ce sujet, en cours, à la maison ou entre amis, ça nous faisait halluciner d’imaginer comment c’était avant. Penser qu’on ne pouvait pas choisir son sexe mais qu’il était déterminé dès la naissance, par le hasard, nous semblait digne de la préhistoire. Ça devait être étrange de n’avoir qu’un pénis ou un vagin et pas les deux comme nous. Encore pire, les enfants qui naissaient hermaphrodites étaient considérés comme des anomalies de la nature ! Si nous avions eu le malheur de vivre à cette époque, les médecins nous auraient amputé d’un de nos sexes dès notre plus jeune âge pour nous déterminer

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d’office comme fille ou garçon. Sans nous demander notre avis ! Bande de barbares. Nous au moins, on ne charcutait pas nos corps au bistouri, on était libres de choisir et on avait le temps avant de se déterminer. Seize ans pour réfléchir. Bon, pour Flo, visiblement, ça n’était pas encore assez. En cours, nous avions dégusté la lecture de sa rédaction comme s’il s’agissait d’un roman de sciencefiction. Flo avait un vrai talent pour restituer des cours barbants sous une forme plaisante. Il n’avait pas volé sa bonne note. Il avait largement rodé ses compétences de conteur avec ses deux fratœurs, beaucoup plus jeunes que lui. Ben avait dix ans, Eli deux de moins et ils adoraient que leur grand fratœur leur fasse la lecture le soir, avant d’aller se coucher. Sa copie détaillait les conditionnements sociaux qui pesaient à l’époque pré-catastrophique sur les enfants dès leur naissance. Les couleurs rose et bleu, dédiées à chaque sexe, les activités physiques pour les garçons, les activités sensibles pour les filles et le formatage des personnalités que cette éducation entraînait. Nous avions, nous, dans notre petite enfance, joué avec des camions et des dînettes, habillé des poupées et serré des boulons sur des établis miniatures. Nos jouets étaient jaunes, rouges, bleus, roses, verts, violets, sans

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distinction, qu’ils soient électroniques, en bois ou en papier. Nos souvenirs étaient emplis de galipettes et de karaté, d’expression corporelle, de danse et de confection de colliers en macaronis peints par nos petites mains. Nous avions pleuré et mordu, embrassé ou giflé, distribué des coups de pied et des coups de poing, nous nous étions peinturlurés de rouge à lèvres et tordu les chevilles dans les escarpins de nos mères mais nous nous étions aussi étranglés en serrant trop fort les cravates de nos pères autour de nos si petits cous. Nous avions chanté, ri à gorge déployée et lancé des gros mots, sans oublier de pincer les fesses des copains, de regarder nos sexes sous nos culottes, de les explorer de nos mains, et tout cela sans jamais nous demander si c’était un comportement adéquat. Rien dans notre enfance ne marquait la différence entre les attitudes et les activités. Nous n’avions pas à nous penser fille ou garçon, pas encore. La bonne note de Flo et ses connaissances en Prépa Seza ne l’avaient pourtant pas aidé, au final, à savoir ce qui lui conviendrait le mieux entre homme ou femme. Était-ce parce que les parents de Flo s’étaient évertués à élever leurs enfants dans la plus stricte neutralité de genre ? Eux-mêmes étaient des

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modèles de néo-couple égalitaire comme les appelait le prof. Sa mère se déplaçait souvent pour son travail. Elle était avocate spécialisée dans je ne sais plus trop quoi mais un truc apparemment important. Son père s’occupait du quotidien avec les enfants, les repas, les devoirs. Il cumulait deux activités pour assurer ses revenus : employé au centre socio-culturel et écrivain-biographe familial. Rien ne semblait marquer la différence de genre entre eux. Ils paraissaient un couple épanoui et égalitaire, ce qui ne devait pas aider Flo à se déterminer. Le devoir sur table nous demandait de montrer que le modèle adulte était devenu l’unique référence pour construire notre choix sexué. Ça pouvait effectivement expliquer les hésitations de Flo ; ses parents semblaient tout aussi neutres que des pré-Seza. Ils avaient tellement développé équitablement, en chacun d’eux, les aspects féminins et masculins de leur personnalité que, au final, on aurait dit qu’ils avaient gardé leurs deux sexes de naissance. Pas tout à fait quand même car leur apparence physique les caractérisait comme homme et femme mais vraiment, au premier abord, la différence semblait s’arrêter là. – Avec des parents comme les tiens, c’est sûr, ça n’aide pas. Tu verrais les miens, tu ne te poserais pas longtemps la question, soupira Fab.

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– Ah oui ? Et selon toi, je déciderais quoi en regardant tes parents ? s’enquit Flo. Fab éclata franchement de rire. – Tu déciderais de ne jamais devenir adulte ! La réplique nous fit marrer et l’idée plut immédiatement à Flo. – Mais oui ! Voilà ce qu’il me faut ! Je voudrais rester comme je suis, jusqu’à ce que je sois prêt. Je pourrais faire ma Seza à vingt ans ! Ou vingt-cinq ? – Oublie, conclut froidement Gaëlle, retrouvant instantanément son sérieux. Elle avait raison. La Seza était un événement obligatoire, incontournable dès l’anniversaire de ses seize ans. Notre corps était prêt à intégrer cette profonde transformation et ne le serait plus ensuite. Si, grâce à la catastrophe, nous avions gagné le choix de notre sexe, nous n’avions toujours pas celui de la date. Voyant la mine morose de Flo, San a sauté sur ses pieds pour se livrer à une de ses activités favorites : faire le pitre. – C’est pourtant simple a lancé San, en traversant la pièce d’une démarche franche et décidée. Ça, c’est homme… Il a retraversé la pièce en sens inverse en roulant des hanches et en battant des cils.

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– Et ça, c’est femme. Fais-nous voir comment tu marches Flo ! On a tous rigolé sauf Gaëlle qui nous a traités de machos rétrogrades. Bonjour les clichés. San s’est lancé dans une imitation de Gaëlle en tortillant ses longs cheveux autour de son index. C’était criant de vérité. Gaëlle, c’est pas des hanches qu’elle tortille, c’est du cheveu ! J’en aurais presque pleuré de rire. On a continué comme ça tout en grignotant ce qu’on avait apporté. On essayait d’aider Flo à se décider. Je leur rappelai la Seza de Gaëlle mais elle savait depuis des mois qu’elle voulait devenir femme. Moi pareil, j’étais décidé depuis toujours à devenir un homme. On n’était pas les mieux placés pour comprendre les hésitations de Flo. – Je ne veux pas être lourd ou indiscret, j’ai dit, mais dans « choix de sexe », ben, y a « sexe ». Les autres se sont aussitôt esclaffés. – Merci de ton aide Matt ! C’est tout de suite plus limpide, m’a chambré Flo. – OK, je vais le faire en version lourdingue pour aider vos pauvres petits cerveaux bouchés, ai-je répondu sur le même ton. En gros, la question c’est : pénis ou vulve ? Après la Seza, tu n’auras plus les deux.

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– D’où l’intérêt d’en profiter avant, a renchéri Fab, provoquant à nouveau les rires. Le grand écran s’est allumé et a interrompu nos échanges. Josef, le Référent, est apparu à l’image. Deux heures avaient passé depuis notre entrée dans la pièce. Josef a indiqué à notre ami une enveloppe posée sur la bibliothèque avec le logo du CPH, le Centre de Planning Hormonal, très reconnaissable avec ses couleurs rouge vif et bleu franc. Dans quarante-huit heures, Flo devrait y glisser son choix de sexuation. Le Référent lui a rappelé qu’il était à sa disposition pour toute question durant ces deux jours de retraite à venir. Puis il nous a demandé de sortir. Il était temps de laisser Flo à ses réflexions. C’est là que j’ai sorti mon arme secrète : un paquet de nounours en gélatine, les bonbons préférés de Flo. – Au pire, si tu ne sais pas quoi choisir, demande aux nounours ! Rouge femme, bleu homme, comme dans l’ancien temps ! Flo a pris le paquet en souriant. – Après tout…

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La suite en librairie le 5 avril...

Š Editions Thierry Magnier, 2017

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Extraitporteurs  

Extrait du premier tome de la trilogie "Les Porteurs" de C. Kueva à paraître en librairie le 5 avril 2017.

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