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Le Peuple sans nom ou la colère du fleuve Une pièce de Layla Nabulsi

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1. La pièce

C’est l’histoire d’un peuple sans nom ; on ne lui accorde pas beaucoup d’importance. Le village du peuple sans nom risque de se faire engloutir par le fleuve en crue. Les autorités chinoises ont décidé de sacrifier ce village situé en aval en faisant sauter les digues pour éviter que l’eau du fleuve ne submerge les grandes villes. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs… Été la petite habite ce village. Pour fuir la montée des eaux et ne pas être englouti, il n’y a plus qu’à prendre la route et changer de rivage, aller trouver asile au-delà des montagnes. Pendant son voyage, elle croisera une foule de personnages, curieux, insolites, cruels…Le fleuve ivre mort, le dragon prosélyte, le soldat en mal de sexe, la maquerelle en manque d’argent, Monsieur Ning le cynique et Madame Ning l’insouciante… Son voyage la mène en Europe : elle passera d’un monde archaïque, celui de sa campagne, à un monde moderne, celui de Paris. Eté la petite ne s’était pas résignée, elle est partie mais cela n’a pas suffit : elle finira par rentrer dans son pays natal, complètement perdue, à ne plus savoir où fuir tant le monde a rétréci à ses yeux : il est à présent si petit que pour les sans espoirs, il n’y a plus d’espoir en nul lieux. Cependant le texte n’est pas réaliste et y entrent en jeu joyeusement le Fleuve et le Dragon personnifiés, qui apportent une dimension poétique au texte et amènent une distance, renforcée par le rire: le spectacle est traité comme une farce, une farce cynique, grotesque. Si le thème est plutôt tragique, la pièce tient davantage d’une histoire tragi-comique, racontée par sept comédiennes, sept femmes qui parlent de la vie d’une des leurs, perdue dans la masse.

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2. L’auteur et metteur en scène ; Layla Nabulsi

Diplômée de l’INSAS, Layla Nabulsi est comédienne, auteur et metteur en scène. A la fin des années 90, elle rencontre des sans-papiers qui témoignent dans le spectacle « Wanoulélé, que s’est-il passé » (repris au Public en 2001) et auxquels elle pose deux questions : pourquoi ont-ils quitté leur pays natal et comment ont-ils été reçus dans le pays d’accueil. Les réponses qu’elle reçoit et les histoires qu’elle écoute l’incitent à écrire une pièce qui en reprendrait l’esprit : « J’étais encore envahie par leurs récits de vie et j’avais envie de trouver un moyen de les théâtraliser. Les inondations du Yangze et la décision des autorités chinoises d’inonder les campagnes pour épargner la ville me sont apparues comme un bon point de départ. En chine, quand on déplace les personnes, c’est par millions. L’individu est quantité négligeable. A présent la Chine fait peur alors que les laissés pour compte y sont légion. Les films chinois que j’ai pu voir récemment corroborent ce que je décris dans la pièce : un immense sentiment de perdition des gens, un grand désespoir et une terrible résignation. Pendant que l’économie explose et que les villes s’élèvent jusqu’au ciel à la vitesse de la lumière, la main d’œuvre crève de faim et vit dans des conditions épouvantables. C’est vrai dans beaucoup de pays du tiers-monde, en Chine, dans ce pays capitalo-communiste, cela parait pire encore parce qu’ils sont plus nombreux et considérés comme des fourmis ouvrières. » La Chine…un pays éloigné, grand, au nombre d’habitants tel que l’individu est noyé dans la masse, un pays qui permet à l’auteur de mettre en exergue la solitude de la petite Eté: «le point de vue de la pièce est celui de ceux qui subissent. Il serait passionnant d’écrire sur le terrible choix auquel ont été confrontées les autorités chinoises, mais ce n’est pas l’angle choisi. Dans la fiction j’ai poussé le bouchon un peu plus loin et imaginer que l’état en profite ainsi pour se débarrasser des plus faibles des campagnes pour repeupler celles-ci, à la décrue, par les pauvres des villes dont personne ne sait quoi faire. C’est donc dans cet heureux contexte que la protagoniste, Eté la petite, après que sa mère ait été assassinée, décide avec deux autres femmes, de fuir le village ». Mais la Chine n’est pas imitée : « elle est évoquée et l’appel est lancé à l’imagination des spectateurs, invitation à ce qu’ils créent leur propre spectacle. La pièce n’est pas réaliste. Si certaines scènes pourraient être jugées proches de la réalité, d’autres sont plutôt déjantées. Dans la forme, l’option prise pour le peuple sans nom est souvent grotesque. La petite Eté est confrontée à des personnages caricaturaux et stylisés dans ce sens. L’idée est de mettre en

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avant le cynisme, l’indifférence et la vanité auxquels elle est confrontée. Le rire est une mise à distance, comme mise en évidence du ridicule de certaines situations courantes de notre monde. » A cette réflexion sur la Chine comme point de départ du travail d’écriture se mêlent les univers particuliers des comédiennes : « Nous avons beaucoup travaillé, dans un premier temps, à base d’improvisations : aux idées du début s’est ajouté l’imaginaire des comédiennes. Les univers se sont découverts et se sont mélangés…À tel point qu’on pourrait presque parler de création collective ! Tout le spectacle repose sur elles, sur leur jeu et leurs propositions. L’idée que ce sont des comédiennes qui racontent une histoire est toujours présente. Il n’y a pas de quatrième mur, le public est toujours pris en compte. On s’amuse des codes théâtraux et du théâtre dans le théâtre». Dans un style moins grotesque, Layla Nabulsi travaille actuellement sur une pièce, « J’ai un trou dans le cœur et le vent passe au travers », ayant pour thème les adultes abusés durant leur enfance. Elle continue également ses activités avec la Compagnie des Mutants dans les écoles avec le projet « Halte à l’amer » qui met en scène les thématiques de la mémoire et de la vieillesse. Quelques projets antérieurs : Mise en scène : 1990 Electre de Sophocle, à la Fonderie de Molenbeek 1995 avec l’auteur, Le grand retour de Boris Spielman de Serge Kribus au Théâtre de Poche 1997 Debout les morts au Trefcentrum 1998 Wanoulélé, que s’est-il passé ? à la Samaritaine 2001 reprise de Wanoulélé au Théâtre Le Public 2002 Les dents de Stanislas Cotton Mais pourquoi ne sommes nous pas tous en train de crier ? 2005 Stop hein ménant ; spectacle consacré au civisme destiné aux enfants 2006 Le Peuple sans nom ou la colère du fleuve au Théâtre de L 2008 reprise du Peuple sans nom au Théâtre Le Public Ecriture 1989 Ellebore 1990 Terrain vague, roman 1991 Nouvelles en forme de solitude 1994 Wanoulélé que s’est-il passé, 1er Prix de la Nouvelle RFI/ACCT 1994 Debout les morts ! Grand Prix Tchicaya U Tam’si RFI/ACTT 1995, Prix de l’Union des Artistes 1995 1995 Pourquoi est-ce qu’on n’est pas tous en train de crier ? 1996 C’est pas parce qu’on est immortelle qu’on ne doit pas s’arrêter, Prix Gilson 1996, Prix SACD 1997 de la dramatique radio 1997 Le cauchemar d’Al Capi 1999 Pièce en un acte, 20 minutes et 4 filles Le Pigeon du Caire Enfin seul

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2001 Les contes urbains 2003 Jacques 2005 Contes pour enfants, écritures de clips radio environnementaux avec des enfants, ateliers d’écritures avec les personnes âgées… 2006 Le Peuple sans nom ou la colère du fleuve

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3. La forme grotesque : choix du rire comme mise à distance…

« Le grotesque au théâtre se manifeste dans les personnages, certains, comme le valet frondeur ou le bouffon de cour, étant plus aptes à porter le grotesque, mais plus clairement par ce que Bakhtine appelle les « mésalliances », coprésence de personnages contraires, ou, dans le même personnage, de déterminations incompatibles : ainsi le laquais Ruy Blas amoureux d’une reine, ou le fou régicide. Le grotesque dans l’action résulte de la juxtaposition oxymorique des actions les plus vulgaires et des grands personnages. Le comique grotesque est de nature particulière : non point juxtaposition du comique et du tragique comme on le croit, mais intrication et réversibilité du rire et de la mort ; le comique provient de la destruction et y renvoie inexorablement ». (A. Ubersfeld, article paru dans Dictionnaire encyclopédique du théâtre).

La forme grotesque du texte et de la mise en scène de Layla Nabulsi, notamment incarnée dans le personnage du fleuve ivre mort, suscite le rire au sein du tragique et lui est intrinsèquement lié. Ce rire est une mise à distance : il permet de prendre du recul par rapport à ce que vit Eté la Petite mais également de mettre en évidence le caractère ridicule, proprement grotesque, de sa situation. Le grotesque se révèle alors être un moyen d’atteindre le tragique, dans notre siècle « sans coupable ni responsable » (Dürrenmatt), et le tragique d’atteindre le spectateur.

« Dès les premiers siècles après JC, le peuple s'amusait à jouer, à animer, des spectacles de type ironico-grotesque, parce que pour le peuple, le théâtre grotesque a toujours été bel et bien le moyen d'expression par excellence, un moyen de communication mais aussi de provocation et d'agitation. Le théâtre était le journal parlé et dramatisé du peuple. A propos du fait de plaisanter sur des choses sérieuses, un avocat m'a écrit qu'il avait été gêné par mes allusions à des évènements récents qui finissent dans un éclat de rire. Eh bien c'est exactement ce que nous voulions. C'est-à-dire, faire comprendre que c'est cela qui permet, à l'acteur du peuple de toucher les consciences, d'y laisser quelque chose d'amer et de brûlant. Si je me contentais de raconter les ennuis des gens sur le mode tragique, en me plaçant du point de vue rhétorique, ou mélancolique, ou dramatique, j'amènerais les spectateurs à s'indigner, un point c'est tout ; et tout cela glisserait sur eux, immanquablement comme de l'eau sur les plumes d'un canard, il n'en resterait rien. Ici au contraire, il faut se fatiguer à imaginer. » (Dario Fo, Mystère bouffe)

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4. La Chine en chiffres (Source : chine-informations.com) •

690.000 ans: c'est l'âge de l'"Homme de Pékin", découvert à Zhoukoudian près de Beijing.

La Chine est le pays le plus peuplé de la planète (elle ne sera sans doute dépassée par l'Inde que vers 2040) avec un peu plus de 1,3 milliard d'habitants: 630 millions de chinoises et 680 millions de chinois.

... dont 103 millions d'internautes (source Centre National d'Information sur Internet Juin 2005). La Chine est devenue le deuxième pays au monde en nombre d'internautes après les Etats-Unis. 53 millions de personnes disposent d'une connexion haut débit.

8% de la population seulement a plus de 65 ans; mais elle pourrait en représenter 16% en 2030, l'espérance de vie étant aujourd'hui de 79 ans (77 ans pour les hommes et 81 ans pour les femmes).

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Instaurée depuis 1979, la "politique de l'enfant unique" a suscité une adhésion inégale -en particulier en zone rurale- mais aurait eu pour résultat de diviser par 2 le taux de natalité, qui reste pourtant de 1,8 enfant par femme. Actuellement, l'élévation du niveau de vie et l'urbanisation croissante contribuent à réduire encore ce chiffre.

117 garçons pour 100 filles seulement: c'est la proportion d'enfants nés "viables" en 2000.

La population de la Chine croît de moins de 1% par an, ce qui représente quand même 15 millions de personnes en plus chaque année. Le taux de natalité est de 1,52% et le taux de mortalité de 0,65%.

Elle est constituée de 56 groupes ethniques: la population Han (93% de la population totale de la Chine) et 55 "minorités nationales".

Le "Grand Bond en avant" (une campagne du Parti communiste chinois de République Populaire de Chine de 1958 au début de 1960 ayant pour but une industrialisation rapide du pays) aura causé la mort de 20 millions de Chinois, et la "Révolution Culturelle", de 10 millions.

80% de la population vit sur 15% du territoire seulement.

Sur ses 650 millions de travailleurs, 485 millions vivent dans des régions rurales.

Le taux de chômage s'accroît, même s'il est faible selon nos critères (4,2%). Il ne prend toutefois en compte que les grandes villes et exclut donc toutes les données sur le monde rural.

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La Chine est l'un des rares pays avec les Etats-Unis (mais aussi l'Arabie Saoudite ou l'Iran), dans lequel la peine de mort reste en vigueur: au moins 6000 personnes ont été condamnées à mort et 3000 exécutées en 2004. Près de 90% des exécutions capitales recensées dans le monde sont le fait de la Chine.

Beijing (Pékin), la capitale, compte 13,8 millions d'habitants.

Shanghai, la plus grande ville chinoise, abrite 18,76 millions de personnes.

Au TIBET, la "sinisation" opérée par le gouvernement a mis en minorité la population tibétaine: on compte 7,5 millions de Hans pour 6 millions de tibétains

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5. A l’origine de la fiction, un fait réel Layla Nabulsi tenait à théâtraliser les difficultés et problèmes des sans-papiers réfugiés qu’elle avait rencontré après son spectacle « Wanoulélé, que s’est-il passé ? ». C’est en se basant sur un fait datant de 1998, mais récurrent à l’heure actuelle, qu’elle imagina l’histoire du Peuple sans nom…Il y a dix ans, la Chine était déjà confrontée à des crues très importantes : les autorités ont dû noyer certaines zones rurales pour épargner les villes… « Confrontée depuis des semaines à la montée des eaux, la Chine s’est résolue à faire sauter les digues du Yangtsé, laissant déborder le fleuve sur les campagnes, afin de protéger les villes contre la crue la plus grave depuis 1954. Selon l’agence officielle chinoise, "onze petites digues ont été dynamitées afin de dévier la crue et de réduire le niveau du fleuve" dans la province du Hubei au centre du pays. Près de 10.000 maisons du canton de Xianning ont ainsi été englouties. 32.511 riverains établis sur près de 10.000 hectares de terres ont été évacués. En aval, "cette stratégie a permis de protéger Wuhan", la grande agglomération industrielle de 7 millions d’habitants menacée depuis plusieurs semaines par la crue du plus long fleuve de Chine. Des opérations similaires ont été engagées en amont, dans la région du lac Dongting et le long du Yangzi Jiang, un affluent du Yangtsé. Un expert cité par Chine Nouvelle s’est prononcé en faveur de la généralisation de ces opérations. "Les pertes seront moindres si nous dévions la crue de manière planifiée quand la situation devient urgente", a déclaré Wu Daoxi, un responsable de la commission de contrôle des inondations. Dans une interview au "China Daily", un autre responsable de la commission avait jugé possible lundi de faire baisser le niveau du fleuve de 50 centimètres en déviant l’eau vers des "zones de diversion". "Des préparatifs sont en cours pour agir en cas d’aggravation des inondations dans les grands centres industriels et les infrastructures importantes", avait-il déclaré. Quelque 5 millions de personnes vivent dans ces quarante zones. Les habitants de sept d’entre elles ont déjà été évacués, a précisé l’expert, reconnaissant que les autorités locales hésitaient à laisser déborder le fleuve, de crainte d’avoir à payer des dédommagements aux paysans. L’inondation délibérée des campagnes a déjà été décidée par le passé. Les inondations de cette année, les plus graves depuis 1954 qui avaient fait 30.000 victimes, ont déjà coûté la vie à 1.200 habitants. Selon l’expert cité par le "China Daily", "un nouveau pic de crue peut se produire en l’espace d’une semaine s’il pleut fortement en amont". Or, la pluie a recommencé à tomber durant le week-end, notamment dans la zone du barrage des Trois Gorges. Selon le même expert, même si la pluie cessait, un retour à la normale prendrait au moins une dizaine de jours durant lesquels la pression subsistera sur des digues détrempées par des semaines de crue. Un responsable de la fédération internationale de la Croix-Rouge a indiqué avoir vu des milliers de riverains réfugiés sur les digues du fleuve "kilomètre après kilomètre" dans les provinces Hubei et Hunan. Cinquante et un millions d’habitants, soit 40% de la population des deux provinces, sont "affectés" d’une manière ou d’une autre par les inondations, a déclaré Arne Jacobsen, à l’issue d’une tournée d’inspection des zones sinistrées. Selon lui, "des millions de gens vivent depuis un mois et demi sur les digues dans des abris de fortune et

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par une température de 36 degrés. Beaucoup sont malades à cause de l’eau et de la mauvaise alimentation". (D’après L’Humanité, 4/08/2008)

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6. Le barrage des Trois-Gorges Le fait qui a inspiré Layla Nabulsi date d’une dizaine d’années…mais les déplacements forcés de population liés à la maîtrise du Fleuve sont encore et toujours d’actualité.

Le 6 juin 2006, le gigantesque barrage des Trois-Gorges, situé sur le cours du Yangtsé, dans le centre de la Chine, est entré en service. L'ouvrage régule désormais les eaux du troisième fleuve du monde, long de 6 300 kilomètres. Une date historique pour la Chine, qui marque la fin d'un chantier hors normes.

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C’est en 1989 que les autorités chinoises ont fait adopter le projet de barrage des TroisGorges, aménagement qui détruira l’un des paysages les plus chantés par les poètes chinois. Les chiffres sont impressionnants : un investissement évalué à 250 milliards de yuans, seize ans de travaux (1993-2009), 17 680 MW de capacité installée, soit 1/8 de la capacité de production d’électricité du pays avec 84 milliards de kWh par an, un barrage de 1,98 kilomètre de long et de 185 mètres de haut, un lac de retenue de 54 000 kilomètres carrés…et le déplacement de 1,130 million de personnes. C’est cette question qui était au coeur des inquiétudes. Avec 600 kilomètres de long, le lac de retenue a inondé 19 districts et villes, 140 bourgs et 4 500 villages. Le vice-président de la corporation créée pour mener à bien le projet, M. He Gong, reconnaît que « le relogement et son coût constituent de très graves problèmes ». En 1994, les autorités prévoyaient de donner aux familles déplacées de la région d’Yichang un dédommagement de 6 000 yuans et une allocation allant jusqu’à 56 yuans par mois pendant trois ans, dans une zone où le revenu annuel par tête est de 921 yuans. De grandes cérémonies ont été organisées dans la région d’Yichang pour accueillir les personnes déplacées, cérémonies qui rappellent les réunions destinées à souhaiter la bienvenue aux « jeunes instruits » au lendemain de la révolution culturelle. Les paysans expropriés ne sont pas pour autant satisfaits de leurs nouvelles conditions de vie. Du reste, des habitants de la région du barrage qui ont été relogés dans des villes du Guangxi vivent dans la pauvreté. Il est certes prévu de leur trouver un emploi, mais la tâche sera très difficile à accomplir car selon les statistiques officielles le Guangxi connaît l’un des taux de chômage urbain les plus élevés du pays. Les programmes de relogement n’ont jamais été très efficaces en Chine. Une enquête a révélé que sur les 10 millions de personnes déplacées pour la construction de barrages depuis 1949, 3 millions vivent dans une pauvreté extrême. Voilà qui explique peut-être en partie les réticences des personnes qui doivent quitter leur résidence.

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Déplacements forcés ou accès à la modernité ? Les associations de défense des droits de l'homme ont essentiellement mis l'accent sur ces déplacements, forcés, de centaines de milliers de villageois vivant dans des zones qui allaient être englouties dans les eaux… Le nombre total de déplacés, relogés dans des villes érigées de toutes pièces par l'Etat chinois, varie selon les sources entre 1,2 et 1,9 million de personnes. De plus, souligne un rapport publié par l'ONG International Rivers Network (IRN), « les fonds d'indemnisation prévus pour dédommager les populations déplacées ont la plupart du temps été détournés vers d'autres investissements ou ont fini dans la poche de représentants locaux du gouvernement ». Au-delà de la corruption dénoncée, les entorses aux droits de l'homme seraient monnaie courante aux abords du barrage. Pour Peter Bosshard, directeur d'IRN, « de nombreuses personnes ont été arrêtées et parfois condamnées à de lourdes peines de prison, simplement pour avoir manifesté pacifiquement contre le projet ». Alors, drame humanitaire, le barrage des Trois-Gorges ? Sans nier les excès d'un pouvoir très autoritaire, Thierry Sanjuan signale toutefois que « la construction du barrage et les aménagements auxquels elle donne lieu sont aussi le moyen pour les populations locales d'accéder à une certaine modernité. Posséder une maison neuve avec l'électricité, l'eau courante et les sanitaires est aujourd'hui une réalité à la portée de ceux qui vivaient au fond de la montagne, dans la pièce unique et insalubre d'une ferme en bois au sol de terre battue ». (D’après l’article de J-P. Beja, paru en Juin 1996 dans Le Monde Diplomatique et l’article de P. Lima sur www.cite-sciences.fr, paru en octobre 2006)

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7. Une conscience du problème des migrations : des nouvelles décisions Un article paru fin août 2008 annonce que la Chine prévoit de développer quatre zones de peuplement pour une répartition démographique rationnelle : « La Chine prévoit de développer quatre zones fonctionnelles de peuplement pour contribuer à une répartition et à une migration démographiques rationnelles, selon la Commission d'Etat pour la population et le Planning familial (CEPPF). "C'est la première fois que la Chine établit un système de mesures cruciales pour faire face au problème de peuplement de manière générale", a déclaré Li Bin, ministre de la CEPPF, lors d'une conférence. Le classement des zones est basé sur les ressources, l'environnement et les conditions sociales et économiques des régions, a rapporté le China Daily dans son édition de jeudi. Les différentes politiques de planning familial, d'emploi, d'éducation, de sécurité sociale et du logement seront appliquées en conséquence dans les différentes zones de population. Ces quatre zones fonctionnelles de population comprennent une "zone de restriction", une "zone de dispersion", une "zone stable" et une "zone d'accumulation". La zone de restriction, dont l'environnement naturel est dur, est la moins convenable à l'habitation. La zone de dispersion abrite 54% de la population nationale. La zone stable est agréable à habiter, mais son potentiel de croissance démographique est limité. Cette zone comprend des endroits tels que Lanzhou, Guizhou et Taiyuan. La zone d'accumulation recouvre les lieux dont l'environnement naturel est agréable, le niveau de développement social et économique relativement élevé et qui ont le potentiel d'absorber plus de résidents, tels que les groupements Beijing-Tianjin-Hebeiou du delta de la rivière des Perles. » (D’après un article paru dans chine-information.com, le 28 août 2008)

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8. La pièce et ses thématiques ; les avatars liés à l’exil et à la clandestinité

A. Les déplacements contraints à travers un pays Eté la petite est forcée de quitter sa région suite à une décision prise par les autorités de son pays. Le personnage connaît alors le sort des millions de personnes déplacées à travers le monde, déracinées par des catastrophes naturelles ou causées par l’homme. Le déplacement ou la migration forcée des populations à l'intérieur de leurs propres pays est aujourd'hui un phénomène international courant. Une telle migration peut-être causée par des conflits armés intérieurs, des situations de violence générale, des luttes ethniques, une violation massive des droits de l'homme, violation de la législation humanitaire internationale ou des catastrophes naturelles. Selon la Commission des Droits de l'Homme aux Nations Unies "dans plus de 50 pays et pratiquement dans chaque région du monde, en Afrique, en Amérique du Sud et du Nord, en Asie, en Europe et au Moyen-Orient, plus de 25 millions de personnes sont actuellement considérées comme personnes déplacées, rien qu'en raison des conflits violents et des violations des droits de l'homme ». A ce chiffre, il faut ajouter plusieurs millions pour ceux qui ont été déracinés par des catastrophes, naturelles ou causées par l'homme. Les Nations Unies ont publié «Principes directeurs concernant le déplacement international» et «Manuel sur les pratiques dans le champ du Déplacement Intérieur». Plusieurs gouvernements ont adopté les «principes directeurs» comme cadre légal pour leur législation nationale et comme modèle pour les stratégies dans le domaine de la prévention, de la protection, de l'assistance et du développement pour les personnes déplacées à l'intérieur. Bien plus, les «principes» servent aussi de modèle pour la prévision de l'économie spécifique et de l'assistance humanitaire dans les situations de catastrophe. En outre, plusieurs organisations non gouvernementales ont utilisé les «principes» partout dans le monde pour défendre la cause des personnes déplacées à l'intérieur, pour évaluer les politiques nationales et la législation, et pour promouvoir et renforcer leur dialogue avec les gouvernements sur les droits des personnes déplacées à l'intérieur. (D’après la Fédération Internationale des Travailleurs Sociaux)

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B. La condition féminine :

La petite Eté est malmenée plus d’une fois et sa fertilité exploitée par sa patronne stérile…Victime d’un soldat puis esclave domestique, sa condition féminine complique d’autant plus son exil…

« 40 ans après le mouvement de libération de la femme, il faut se rendre à l’évidence que, si du chemin a été fait, il en reste un bout à tracer : inégalité des salaires, non droit à l’avortement (encore interdit dans certains pays d’Europe, Irlande et Pologne), beaucoup de femmes subissent des violences conjugales, subsistances des « crimes d’honneur » dans certaines communautés, excisions et infibulations dans d’autres…Nous pouvons avoir l’impression qu’un grand pas a été fait en Europe depuis les années 70 et ce n’est pas faux quand on voit d’où l’on vient. Mais, outre les inégalités qui demeurent, il y aussi celles qui concernent les femmes et jeunes femmes d’origine étrangère, qui ont à subir de façon parfois très violente des agressions physiques et/ou psychologiques des hommes ou jeunes hommes qui partagent leur culture. La condition féminine est une question dont on parle peu. Les jeunes filles profitent du résultat des luttes qui ont parcouru la fin du XXe siècle, sans prendre nécessairement conscience que ces acquis peuvent d’un jour à l’autre leur être ôté. La progression du sentiment religieux, toutes religions confondues, ne va pas dans le sens de la libération des femmes. Il me parait donc utile d’amener les jeunes femmes et les jeunes hommes à s’interroger sur cette question. Non pas la question religieuse, mais la question de la place de la femme dans la société qu’ils vont être amenés à construire. » Layla Nabulsi

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En 1998, à Pékin, les conclusions de la Commission de la condition de la femme rendent compte de ces discriminations à l’encontre des femmes et des fillettes en publiant une série de mesures à instaurer par les autorités gouvernementales. De même, elles attirent l’attention sur la protection particulière à procurer aux femmes en situation d’exil, de migration ou de déplacement :

« -Intégrer dans toutes les sphères de la vie privée et de la vie publique des actions efficaces visant à mettre fin à la violence et à la discrimination parce qu’elles se trouvent être des autochtones, des migrantes, y compris des travailleuses migrantes, des personnes déplacées ou des réfugiées; - Encourager et financer la formation de personnel, dans les services chargés des questions relatives aux migrations, aux questions relatives à la violence fondée sur les différences de sexe, à la prévention de cette violence et à la protection des femmes contre la violence; - Envisager de formuler des accords bilatéraux, sous-régionaux et régionaux pour défendre et protéger les droits des travailleurs migrants, en particulier ceux des femmes et des fillettes; -Conclure des accords pour lutter contre toutes les formes de traite des femmes et des fillettes, et venir en aide aux victimes de la violence découlant de la prostitution et de la traite des femmes; -Parrainer des recherches au niveau des collectivités et des enquêtes nationales, y compris la collecte de données désagrégées, sur la violence à l’égard des femmes, en ce qui concerne des groupes particuliers de femmes, telles les femmes handicapées, les travailleuses migrantes et les femmes victimes de la traite; -Élaborer des programmes d’enseignement de notions de droit élémentaires pour amener les femmes à prendre conscience de leurs droits ; -Reconnaître que les femmes et les fillettes handicapées, les migrantes et les femmes et les fillettes réfugiées peuvent être particulièrement traumatisées par la violence ; - Faire en sorte qu’une formation appropriée soit offerte aux membres des organismes compétents de façon qu’ils tiennent compte des besoins et préoccupations particuliers des femmes réfugiées, qui devraient recevoir une protection spéciale ; - Assurer la sûreté physique et la sécurité de toutes les femmes et filles réfugiées et déplacées, notamment en faisant le nécessaire pour qu’elles puissent exercer leur droit de retourner dans leur pays ou région d’origine, - Prendre des mesures conformes au droit international en vue d’alléger les conséquences des sanctions économiques sur les femmes et les enfants; - Intégrer une démarche soucieuse d’équité entre les sexes, le cas échéant, dans les politiques, règlements et pratiques nationaux relatifs à l’immigration et à l’asile, de façon à assurer la protection des femmes risquant d’être victimes de persécution fondée sur le sexe;

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- Encourager et appuyer la participation des jeunes aux ateliers sur le règlement des conflits et les droits de l’homme, aux négociations en vue d’un règlement pacifique des différends et aux discussions sur l’importance d’une perspective sexospécifique dans la promotion d’une culture de paix, du développement et des droits des femmes; -Favoriser davantage l’exercice de leurs droits fondamentaux par les enfants, en particulier les petites filles ; - Mener des campagnes de sensibilisation conçues pour mobiliser les communautés, y compris les animateurs de collectivité, les organisations religieuses, les parents et les autres membres de la famille, en particulier les hommes, en faveur des droits de l’enfant, en insistant tout spécialement sur ceux de la petite fille, et suivre l’évolution des mentalités; - Recenser les besoins particuliers des filles vivant dans des circonstances difficiles – membres de familles migrantes, réfugiées et déplacées, membres de minorités ethniques, autochtones, orphelines, handicapées et membres d’autres groupes ayant des besoins particuliers – et fournir les ressources nécessaires pour y répondre. » (Extrait des Conclusions de la Commission de la condition de la femme, Beijing, 12/1998)

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C. Les religions et leur propension à se nourrir de la misère sociale et humaine :

Le dragon vient au secours de l’héroïne au moment où celle-ci tombe entre les mains de la maquerelle. Il ne pourra toutefois pas contrecarrer les desseins de cette dernière et Eté la Petite subira les affres de bien d’autres clandestines.

Figure du prosélytisme religieux, le dragon exhorte la fillette à l’écouter, puis à le prier et à le payer pour les conseils qu’il lui dispense. Il est le représentant d’un charlatanisme…encore bien présent : un article paru en 1999 retrace l’histoire d’une secte chinoise, Fa Lun Gong (loi, roue, méthode), s’inspirant du taoïsme et du bouddhisme et farouchement persécutée en Chine : « Le fa lun, affirme son fondateur M. Li Hongzhi, est le seul moyen d’émerger de ce monde corrompu. En effet, selon M. Li Honghzi, l’humanité est entrée dans l’ère du grand déclin et les anciennes révélations (celles du Bouddha, de Lao Tseu, de Confucius, de Jésus, de Mahomet) arrivent à leur fin. On a donc besoin d’un nouveau maître pour enseigner la Loi. Les actuelles calamités naturelles sont la conséquence de la dépravation des êtres humains. Depuis le XX°siècle, les extraterrestres ont pris le contrôle de la Terre (ils sont à l’origine de l’aviation, de l’informatique, du clonage…). Selon M. Li Hongzhy, le fa lun est aussi l’échelle permettant d’atteindre au détachement visà-vis de l’argent, de la réputation, des désirs, des attaches familiales et de sortir des perversions telles que l’alcool, le tabac, la drogue, la musique rock, la peinture abstraite et finalement d’échapper au chaos. Cependant, le fa lun gong, dépourvu de temple, de rituel, de pasteur ou d’argent, n’est pas une religion. Ce n’est pas non plus un mouvement politique et ses disciples doivent s’abstenir de tout engagement dans ce domaine, en Chine comme ailleurs. Mais cela ne dispense pas de porter un jugement éthique sur les situations concrètes, en condamnant, par exemple, la révolution culturelle ou la corruption répandue dans la société chinoise contemporaine. La base financière de l’organisation est assurée par la vente de livres, d’emblèmes (bouddhistes et taoïstes), de vidéocassettes, de photos du fondateur, de tee-shirts, de casquettes, etc., par les rétributions pour des cours d’apprentissage et par les dons des adeptes, déposés dans le « tronc des mérites », notamment à l’occasion des guérisons. Les membres se recrutent surtout dans la population urbaine, notamment parmi les cadres moyens, mais aussi parmi les victimes sociales du boom économique. Les campagnes font l’objet de prosélytisme, avec un certain succès. » (F. Houtart, Les ambitions de la secte Fa Lun Gong, article paru dans Manière de Voir, n°48, 1999) Chez nous ou en Chine, le dragon, opportuniste de la misère humaine, rôde encore…

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9. Poèmes chinois…

Du haut du pavillon des Cigognes (Wang Chih-Huan) Le soleil blanc, décline par-delà les montagnes, Le fleuve Jaune se rue vers la mer. Vaste pays qu’on voudrait d’un regard embrasser : Monter encore d’un étage ! J’aime cette terre (Ai Qing, 1938) J'aime cette terre Même si j'étais un oiseau avec mon gosier enroué je chanterais cette terre fouettée par les tempêtes ces fleuves où déferlent nos colères et nos peines ce vent furieux qui n'en finit pas de souffler et cette aube infiniment tendre venue de la forêt... Enfin avec la mort je laisserais mes plumes se décomposer dans la terre Ah! Pourquoi mes yeux sont-ils toujours embués de larmes Parce que j'aime cette terre d'un amour très profond...

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Le fugitif (Du Fux, Ballade nankinoise, XVIII°siècle) A l’heure où le soleil va se cacher à l’horizon derrière les mûriers et les ormes, Je me mettais en marche, inondé de lumière par ses derniers rayons ; J’allais, parcourant le tableau changeant des montagnes et des rivières, Et tout à coup je me suis trouvé sous un autre ciel. Devant mes yeux passent toujours de nouveaux peuples et de nouvelles familles : Mais, hélas ! Mon pauvre village ne se montre pas ! Tandis que le grand Kiang pousse vers l’Orient des flots rapides que rien n’arrête, Les jours de l’exilé s’allongent, et semblent ne plus s’écouler. La ville à double enceinte est remplie de maisons fleuries, Et, jusqu’au cœur de l’hiver, les arbres y conservent leur verte couleur. Le mouvement y est incessant ; tout y révèle la cité fameuse, Où, de toutes parts, les joueurs de flûte remplissent l’air de sons joyeux. Elle est certainement belle la ville à double enceinte, mais je n’y ai pas un ami dont le toit soit mon refuge. J’incline la tête ; je contemple vaguement la perfection du fleuve et de ses ponts. Les oiseaux, quand le soir vient, retrouvent chacun leur tranquille retraite, Et, pour moi, ce vaste empire n’est plus qu’un immense désert…. La lune naissante ne jette encore qu’une faible lumière, Et de nombreuses étoiles rivalisent avec elle d’éclat. Depuis les temps anciens, que de fugitifs comme moi ont parcouru la terre étrangère ! Ai-je bien le droit de me plaindre de mes malheurs ?

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