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réalité et fiction, on serait à peine surpris de découvrir au détour d’une photo Robert Johnson errant sur une route, pactisant avec le diable. On constate dans ces photographies une véritable symbiose entre l’homme et le décor. Les ouvriers noirs semblent enracinés dans ces champs de coton, de même que les jeunes filles endimanchées, aux cheveux bouclés, paraissent faire partie du décor, figées à jamais sur le perron de ces grandes maisons blanches typiques du sud de l’Amérique. Olivier Cablat: Egyptomania Changement de décor et départ pour l’Egypte avec un ancien élève de l’ENSP, Olivier Cablat. L’exposition consacrée à ce dernier fait sourire. Le projet intitulé Egypt 3000 naît en 2003/2004, alors que le photographe participe à un programme du CNRS à Karnak dans le sud de l’Egypte. Son travail consiste alors à identifier et photographier des objets trouvés lors de fouilles archéologiques et de réaliser des prises de vue de reportage sur les différentes activités de fouille et de restauration réalisées autour du temple d’Amon. En parallèle, Olivier Cablat recueille divers objets et images ordinaires du quotidien égyptien. A la manière des fouilles archéologiques, ce travail de récolte porte un regard nouveau sur la société égyptienne actuelle et le rapport qu’elle entretient avec son passé prestigieux. Loin des clichés touristiques, Olivier Cablat nous livre une vision qui peut paraître acerbe et ironique de l’Egypte. Dans ses photographies, les pyramides sont des entrées de parkings souterrains et des toilettes publiques, les dieux égyptiens vont au supermarché et Cléopâtre qui fume plus que de raison devient l’égérie d’une marque de cigarettes. Nadège Mériau: voyage dans les entrailles de la matière Française, vivant et travaillant à Londres, diplômée du Royal College of Art, Nadège Mériau nous fait partager un univers

Jonathan Torgovnik, Valentine with her daugters Amelie and Inez, Rwanda COURTESY OF RENCONTRES DE LA PHOTOGRAPHIE D'ARLES

étrange naviguant entre viscéral et sublime. A travers ses photos, l’artiste nous plonge dans les entrailles d’aliments tels que le pain, la pastèque, la courge… L’effet est surprenant, les légumes se transforment en des lieux souterrains, des paysages imaginaires emprunts d’étrangeté. L’éclairage et la photographie grand format subliment les aliments, pour les rendre méconnaissables. L’intérieur d’une pastèque se transforme alors en une grotte sanguinolente, la courge devient une cavité ocre à ciel ouvert dont les filaments deviennent des lianes… Jonathan Torgovnik: portraits du Rwanda On ne pouvait achever cet article sans une mention particulière pour le travail du photographe israélien Jonathan Torgovnik, vivant et travaillant en Afrique du Sud, lauréat du prix Découverte 2012 des Rencontres d’Arles. Ses photographies regroupées sous le titre de Intended Consequences (Conséquences attendues) sont le fruit d’un travail de trois ans, où le photographe a interviewé et photographié des femmes et leurs enfants issus de viols perpétrés lors du génocide du Rwanda en 1994. Ici, photographie et texte sont indissociables, pour raconter les destins tragiques de ces femmes et de leurs enfants. Si les portraits restent particulièrement neutres, Jonathan Torgovnik n’en est pas moins un reporter de guerre: il photographie son après, ses conséquences (attendues). Dans les clichés il n’y a pas d’effusions, la souffrance est dans les regards. Une photographie, une histoire est particulièrement marquante: celle de cette femme ayant eu deux filles ; l’une, fruit de l’amour avec un époux massacré et l’autre, fille du violeur et de l’assassin de sa famille. Le témoignage est cru, violent et implacable. La photographie traduit à la perfection la distance inéluctable, injuste mais compréhensible qui sépare cette mère de sa fille.

Alain Desvergnes, Gas Man, Gas Man, Mississippi, 1964 COURTESY OF RENCONTRES DE LA PHOTOGRAPHIE D'ARLES

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The Artship  

Bulletin of Visual Culture

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