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AUTOMNE 2019

ARTS ET CULTURE DE CORÉE

RUBRIQUE SPÉCIALE

Des idoles aux artistes ; Une sincérité de propos inspirée du vécu ; Une armée d’admirateurs ; L’air du temps et la révolution du transmédia dans l’art ; Un bond décisif pour se hausser au niveau mondial

l’épopée d’un septuor d’exception

VOL. 20 N° 3

ISSN 1225-9101


IMAGE DE CORÉE

Le gotgam qui mit en fuite un tigre Kim Hwa-young Critique littéraire et membre de l’Académie coréenne des arts


E

n matière d’en-cas, rien n’égale pour moi les kakis séchés, que l’on appelle gotgam en coréen. Est-ce parce que leur douce saveur m’évoque les jours lointains de mon enfance campagnarde qu’ils se rappellent à mon souvenir quand se réveille une petite faim nocturne ? Notre jardin était planté de nombreux Diospyros kaki, ces plaqueminiers d’Asie qui fleurissaient en juin et dont nous ramassions plus tard les pétales beige clair pour nous confectionner des colliers. Puis, l’automne venu, nous envelopperions dans leurs feuilles luisantes les délicieux gâteaux que faisaient nos mamans avec le riz nouveau. Quant au fruit cueilli sur ces arbres, il en constituait le don le plus précieux par son goût, plus délectable encore après qu’il eut séché. Profitant des belles journées de l’automne, les grandes personnes installaient dans la cour une plateforme en bois, y entassaient les kakis frais, puis s’asseyaient pour les peler aussi finement et proprement que possible, l’ensemble de ces travaux prenant l’allure d’une fête. À l’épluchage, succédait le séchage des fruits, que l’on avait alignés sur une estrade surmontée d’un grillage de grandes dimensions et prenant également place dans la cour. Dès que durcissait et brunissait la partie exposée des kakis, il convenait de les retourner afin que l’autre fasse de même, alors l’eau venait à la bouche à la seule vue de leur chair à la fois sèche et tendre. Impatient d’y goûter, j’étais partagé entre l’envie d’en chaparder un ou deux et la crainte que les vides laissés par leur disparition ne trahissent mon forfait. Une fois parfaitement secs, ils étaient conservés dans des pots en terre cuite dont on les tirerait pour les servir garnis de noix, plongés dans le punch traditionnel à la cannelle dit sujeonggwa ou, le plus souvent, tels quels, pendant les longues nuits d’hiver où ils fournissaient une collation, outre que les familles les déposaient en offrande sur leur autel lors des rites accomplis en l’honneur de leurs ancêtres. Dans un vieux conte évoquant des temps anciens, un tigre, qui rôdait dans la cour d’une maison au beau milieu de la nuit, entendit une maman dire à son enfant, pour faire cesser ses pleurs : « Ne pleure pas, ou le tigre viendra ! », puis, comme il continuait de plus belle : « Regarde, mon chéri ! Un gotgam ! » À ces mots, l’enfant sécha ses larmes et le tigre, se disant que ce gotgam devait être plus terrible encore que lui, en fut effrayé et s’échappa. De nos jours, les gotgam sont toujours là, Dieu merci, alors que les tigres ont disparu de nos montagnes. © Agence de presse Yonhap


ÉDITEUR

Lettre de la rédactrice en chef

Une formidable tempête musicale BTS, un boys band sud-coréen aussi connu sous les noms de « Bangtan Boys » ou « Bulletproof Boy Scouts », est un phénomène musical planétaire. Il est le premier groupe de la K-pop à avoir atteint le sommet des ventes aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Les stars ont enchaîné les concerts à guichets fermés à Los Angeles, Chicago ou Londres, ou encore enflammé en juin dernier un Stade de France plein à craquer. Physiques avenants, tenues soignées et chorégraphies méticuleusement orchestrées, les sept stars âgées d’une vingtaine d’années représentent la plus grande réussite musicale coréenne à l’étranger. Pour mieux comprendre cet exploit inédit sur plusieurs plans, nous invitons nos lecteurs à explorer, à travers la rubrique spéciale de ce numéro intitulée BTS : l’épopée d’un septuor d’exception, le chemin parcouru par ces sept garçons au talent exceptionnel, devenus aujourd’hui porte-parole de la jeunesse et ambassadeurs de la culture coréenne dans le monde.

Lee Sihyung

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

Kim Seong-in

RÉDACTRICE EN CHEF Choi Jung-wha RÉVISEUR

Suzanne Salinas

COMITÉ DE RÉDACTION

Han Kyung-koo

Benjamin Joinau

Jung Duk-hyun

Kim Hwa-young

Kim Young-na

Koh Mi-seok

Charles La Shure

Song Hye-jin

Song Young-man

Yoon Se-young

TRADUCTION

Kim Jeong-yeon

DIRECTEUR PHOTOGRAPHIQUE

Kim Sam

RÉDACTEURS EN CHEF ADJOINTS

Ji Geun-hwa, Ham So-yeon

DIRECTEUR

Choi Jung-wha Rédactrice en chef

ARTISTIQUE

Kim Ji-yeon

DESIGNERS

Kim Eun-hye, Kim Nam-hyung,

Yeob Lan-kyeong

CONCEPTION ET MISE EN PAGE

Kim’s Communication Associates

44 Yanghwa-ro 7-gil, Mapo-gu

Seoul 04035, Korea

www.gegd.co.kr

Tel: 82-2-335-4741

Fax: 82-2-335-4743

ABONNEMENTS ET CORRESPONDANCE Prix au numéro en Corée : 6 000 wons Autres pays : 9 $US AUTRES RÉGIONS, Y COMPRIS LA CORÉE Voir les tarifs d’abonnement spéciaux à la page 84 de ce numéro.

ARTS ET CULTURE DE CORÉE Automne 2019 IMPRIMÉ EN AUTOMNE 2019 Samsung Moonwha Printing Co. 10 Achasan-ro 11-gil, Seongdong-gu, Seoul 04796, Korea Tel: 82-2-468-0361/5 © Fondation de Corée 2019 Publication trimestrielle de la Fondation de Corée 55 Sinjung-ro, Seogwipo-si, Jeju-do 63565, Korea https://www.koreana.or.kr

Tous droits réservés.Toute reproduction intégrale ou partielle, faite par quelque procédé que ce soit sans le consentement de la Fondation de Corée, est illicite. Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la rédaction de Koreana ou de la Fondation de Corée. Koreana, revue trimestrielle enregistrée auprès du ministère de la Culture

Photomontage réalisé par Kim Ji-yeon et Kim Nam-hyung sur les sept artistes du célèbre groupe de K-pop BTS.

et du Tourisme (Autorisation n°Ba-1033 du 8 août 1987), est aussi publiée en chinois, anglais, espagnol, arabe, russe, japonais, allemand et indonésien.


RUBRIQUE SPÉCIALE

BTS : l’épopée d’un septuor d’exception 04

RUBRIQUE SPÉCIALE 1

18

RUBRIQUE SPÉCIALE 3

Des idoles aux artistes

Une armée d’admirateurs

Suh Byung-kee

Lee Jee-heng

12

RUBRIQUE SPÉCIALE 2

26

Un bond décisif pour se hausser au niveau mondial

RUBRIQUE SPÉCIALE 4

L’air du temps et la révolution du transmédia dans l’art

Kim Youngdae

Lee Ji-young

36

52

Le cinéma de Bong Joon-ho : un genre à part entière

RUBRIQUE SPÉCIALE 5

Jung Duk-hyun

Une sincérité de propos inspirée du vécu

DOSSIERS

30

HISTOIRES DES DEUX CORÉES

Les graines d’une prospérité future

62

MODE DE VIE

La réalité virtuelle s’invite dans les loisirs

Kim Hak-soon

Kim Dong-hwan

56

66

Ju Sung-chul

40

AMOUREUX DE LA CORÉE

Une voie nouvelle allant du train à grande vitesse à la pâtisserie Choi Sung-jin

44

ESCAPADE

Cinq îles en mer de l’Ouest Lee Chang-guy

INGRÉDIENTS CULINAIRES

Un fruit essentiel en cuisine Jeong Jae-hoon

APERÇU DE LA LITTÉRATURE CORÉENNE

Variations sur les thèmes du rêve et de la réalité Choi Jae-bong

60

REGARD EXTÉRIEUR

25 ans de retard Benoît Guillamet

Pris au piège Kim Do-yeon


RUBRIQUE SPÉCIALE 1

BTS : l’épopée d’un septuor d’exception

DES IDOLES AUX ARTISTES Composée de sept exécutants, la formation musicale BTS fait non seulement figure de phénomène socioculturel en Corée, mais sa notoriété s’étend dorénavant par-delà les frontières et touche des millions d’admirateurs dans différents pays. Ce parcours exceptionnel à l’échelle mondiale rappelle celui que connurent les Beatles en leur temps et incite à revenir sur les premiers pas du groupe coréen. Suh Byung-kee Rédacteur en chef de la section « Mode de vie » du Herald Business

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Dans les huit villes où s’est produit BTS lors de la tournée Love Yourself: Speak Yourself qui l’a mené du Rose Bowl de Los Angeles au Stade Ecopa japonais de Shizuoka entre le 4 mai et le 14 juillet derniers, pas moins de 860 000 admirateurs ont accouru à leurs concerts. Sur son compte Facebook, le groupe a affiché cette photo du concert anniversaire des six années d’existence du groupe, le « BTS FESTA 2019 » qui a eu lieu au début de juin. © Big Hit Entertainment

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 5


L

es jeunes générations trouvaient jusqu’ici leurs porte-parole chez des artistes chantant en anglais, cette lingua franca contemporaine, en vue de poursuivre une carrière internationale sous la houlette de gros producteurs. En rupture totale avec ce modèle, la formation pop BTS a fait ses débuts en travaillant pour une agence artistique d’envergure modeste, en interprétant ses titres dans une langue parlée par moins de 1% de la population mondiale et en se démarquant du genre de la K-pop qui était au départ le sien.

Quand l’émotion franchit les frontières

Si les textes des chansons de BTS parlent des problèmes et déboires des adolescents coréens, ils possèdent une charge émotionnelle à laquelle sont sensibles les publics de toute nationalité et de toute culture. Incertitudes, tensions familiales, espoirs déçus et aberrations du système alimentent une thématique tirée du vécu de ses sept interprètes qui ont pour nom de scène RM, Suga, Jin, J-Hope, V, Jimin et Jungkook, mais interpellent aussi leurs admirateurs du monde entier. Quant au sigle de BTS par lequel est appelé leur groupe préféré et qui signifie Bangtan Sonyeondan, ou Bulletproof Boy Scouts en anglais, il traduit bien les qualités de flexibilité et de vigilance dont doivent faire preuve les jeunes dans le monde actuel. En assurant la diffusion de leur message sur toute la planète, les réseaux sociaux permettent aux fans de tous les pays, regroupés au sein d’un club dénommé ARMY (Adorable Representative M.C. for Youth), de traduire dans leur langue les derniers tubes et clips du groupe, puis de les partager aussitôt avec leurs connaissances, de sorte que rien n’arrête la progression de son succès. Certains se sont même constitué un « lexique de K-pop » coréano-anglais qui comprend notamment les néologismes créés par leurs chanteurs favoris. S’il est vrai que nombre de formations de K-pop ont d’ores et déjà fait leurs preuves depuis l’apparition de ce genre dans la première moitié des années 1990, aucune d’entre elles n’a acquis la renommée dont jouit BTS. Outre que celui-ci a remporté, trois années d’affilée, le prix du Top Social Artist décerné dans le cadre des Billboard Music Awards, il s’avère être le premier, depuis les Beatles, à avoir vu trois de ses albums arriver en tête du Billboard 200 en l’espace d’une année. En outre, le magazine Time l’a classé parmi les futurs grands influenceurs du réseau mondial de communication susceptibles de figurer parmi les personnalités les plus célèbres du monde. « Le succès de Drake, de BTS et d’Ariana Grande a permis à l’industrie du disque de réaliser son plus fort chiffre

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d’affaires des dix dernières années sur un marché évalué à 19 milliards de dollars, ce niveau étant proche de celui de 2006 », a fait savoir la Fédération internationale de l’industrie du disque, qui représente les entreprises appartenant à ce secteur. « Somme toute, on peut considérer que l’explosion des abonnements aux sites de streaming a sauvé une industrie qui était en chute libre depuis dix ans ». Sur le plan national, les membres de BTS ont été cités à l’Ordre du mérite culturel, ce qui fait d’eux les plus jeunes récipiendaires de cette distinction par laquelle le président de la République récompense les meilleures contributions à la diffusion de la culture et de la langue coréennes. Ces artistes, dont les productions sont les plus largement diffusées de toutes celles du pays, détiennent aussi le record des ventes d’albums pour Map of the Soul: Persona et, selon l’Institut de recherche Hyundai, leur activité génère 3,6 milliards de dollars pour l’économie coréenne.

Un besoin de sortir des sentiers battus

Dans le cas de BTS, la genèse du succès commence par un échec, qui est celui du groupe de filles GLAM lancé en 2012 par Bang Si-hyuk, le président de Big Hit Entertainment. Changeant de cap pour rebondir, celui-ci entend désormais lancer des chanteurs et groupes de manière durable, et non avec pour objectif qu’ils soient aussitôt adulés par le public. Jusqu’à l’apparition de BTS, d’aucuns qualifiaient les groupes coréens à succès de « produits manufacturés » soumis à une sélection rigoureuse et à des années d’entraînement intensif avant de pouvoir monter sur scène, comme aimaient à le souligner les médias étrangers. Quand Jonghyu, le chanteur vedette du groupe de garçons Shinee, a mis fin à ses jours en décembre 2017, le magazine Variety a eu ces mots : « Dans le show-business coréen, les conditions de travail rappellent celles des Hunger Games ». En partant de l’exemple de groupes à succès comme Big Bang et EXO, qu’avaient créés deux producteurs beaucoup plus gros que sa société, à savoir, respectivement, YG Entertainment et SM Entertainment, Bang Si-hyuk s’est intéressé de près à l’évolution de la consommation sur le marché de la musique et en a tiré la conclusion que mieux valait faire découvrir des artistes que des idoles éphémères. Abandonnant l’idée de gérer les carrières dans le seul but de produire quelques morceaux au succès aussi soudain que bref, ce producteur, avec sa société Big Hit Entertainment, a entrepris d’inscrire les nouveaux talents dans la continuité et, pour ce faire, d’encourager le travail de création des artistes. Ses efforts allaient porter leurs fruits, puisque celui que


1

1, 2. Images du vidéoclip Blood Sweat & Tears, la chanson qui a donné son nom au deuxième album enregistré par BTS en 2016, WINGS, et dont le thème s’inspire d’un roman de Hermann Hesse intitulé Demian, histoire de la jeunesse d’Émile Sinclair.

2 © Big Hit Entertainment

l’on surnomme désormais « Hitman » est à l’origine l’origine de nombreuses compositions à succès consacrées en 2017 par le Prix des Korea Contents Awards décerné par le président de la République et, en 2018, par son classement au nombre des plus grandes célébrités de la musique dans le magazine Variety. Cette brillante réussite allait aussi inciter la US Recording Academy à faire entrer Bang Si-hyuk et BTS dans le club très fermé des personnalités du show-business qui participeront l’année prochaine à la remise des Grammy Awards.

Des chanteurs qui parlent de leur vie

Quand les membres de BTS suivaient leur préparation, il leur arrivait souvent de s’entendre demander par Bang Si-hyuk : « Qu’est-ce qui vous préoccupe ces temps-ci ? » ou « Qu’avez-vous à dire ? », car il cherchait ainsi à les pousser à réfléchir pour découvrir des thèmes de chansons. Jusque-là, les amateurs de K-pop jugeaient surtout les artistes selon leurs talents de chanteurs et de danseurs, mais, si ces compétences acquises au prix d’un d’entraînement

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aussi longs qu’intensifs sont toujours de mise pour optimiser leur présence sur scène, on attend aussi d’eux qu’ils aient des opinions et s’intéressent au monde dans lequel ils vivent, faute de quoi ils sembleraient aujourd’hui exercer leur art de manière passive. Dans le cas de BTS, le modèle opérationnel retenu par Big Hit Entertainment exige donc une créativité dont ne faisaient pas preuve les groupes de garçons habituels en Corée. Ses membres sont tenus à l’originalité non seulement sur le plan de l’interprétation musicale, mais aussi par l’expression d’une réaction personnelle à ce qui les entoure : autant de critères auxquels ils répondent parfaitement, à commencer par les chanteurs RM et Suga. Ces artistes ont entrepris un travail en ce sens bien avant 2013, année de leurs débuts, comme en témoignent les entretiens qu’ils accordent à la presse et dans lesquels ils se montrent capables d’une réflexion très lucide certainement entretenue par de nombreuses lectures et des efforts d’introspection. Les leitmotive de leurs chansons portent sur les préoccupations et problèmes psychologiques de l’adolescence, sur les aberrations du système et sur un certain désespoir de la jeunesse, c’est-à-dire sur des questions de société qui se posent dans tout pays et à toute culture, cette communauté de sentiment étant dès lors perçue comme un réconfort par leurs admirateurs du monde entier. « Je pense que le public d’aujourd'hui est de très haut niveau. Il sait tout de suite distinguer ce qui est authentique de ce qui ne l’est pas », estime ainsi le chanteur vedette du

groupe, RM. « Tout en nous attachant à bien faire le métier qui est le nôtre, nous essayons aussi d’en dire davantage sur les réseaux sociaux. » Il est vrai que le genre du hip-hop se prête tout particulièrement à l’expression d’idées sur scène et met en valeur les fortes personnalités, puisque ses chanteurs ne peuvent que s’appuyer sur leur vécu dans la composition de leurs textes. Pour leur part, RM et Suga s’étaient déjà illustrés la scène underground hip-hop avant de se joindre au groupe à un moment des plus opportuns, puisque le hip-hop allait prendre un tournant décisif en cette année 2013 où les rappeurs Kanye West et Kendrick Lamar se trouvaient au plus haut de leur succès. L’orientation marquée du répertoire de BTS vers le hip-hop résulterait ainsi non seulement d’un penchant de ses membres pour ce genre, mais aussi d’une stratégie commerciale visant à effectuer une percée. Pour autant, le succès n’allait pas survenir du jour au lendemain, car, n’étant pas encore appréciés du jeune public et ne donnant pas dans le rap, le groupe n’a pas attiré les fans de tous les genres. En outre, l’agence artistique qui le gérait était loin d’atteindre l’envergure de géants tels que SM, YG ou JYP et, quant à l’image qu’il donnait de lui à l’étranger, c’était celle d’un groupe de garçons coréens comme les autres, c’est-à-dire superficiel, manquant d’idées et incapable de chanter en anglais. De fait, jusque-là, les jeunes Coréens ne demandaient pas à leurs idoles de discuter de questions sociales et politiques, de confier leurs émotions ou de raconter leur vie.

Un « oncle » et ses « neveux » © Big Hit Entertainment

Pdogg

Du premier single qu’a enregistré celui-ci, 2

Évoquant les difficultés qu’il a rencontrées à

Producteur en chef

Kool 4 Skool, à la dernière livraison de Map of

ses débuts pour s’y adapter, il confiait un jour

the Soul: Persona, toutes ses créations sont

dans une interview : « Avant de me trouver où

en effet passées entre ses mains.

je suis, j’ai dû franchir bien des montagnes ! »

C’est en 2007 que Pdogg fait la rencontre

Les droits d’auteur qu’il a perçus en 2018

de Bang Si-hyuk, alors que celui-ci vient de

ont dépassé ceux de tous ses confrères et il

Le producteur en chef de Big Hit Entertain-

créer son agence. Par la suite, il lui faudra

s’est vu décerner les prix du meilleur compo-

ment, Kang Hyo-won, aussi connu sous le

étendre ses connaissances à bien d’autres

siteur et du meilleur auteur lors de la 56e As-

pseudonyme de Pdogg, est surnommé Ja-

genres que le hip-hop occidental, car BTS

semblée générale de l’Association coréenne

geun abeoji par les chanteurs de BTS, c’est-

s’est engagé dans la voie du succès en se

des droits d’auteur en musique (KOMCA) qui

à-dire l’oncle paternel, et plus précisément le

forgeant une identité spécifique, en suscitant

s’est tenue en début d’année.

frère cadet du père, ce qui donne une idée de

l’admiration par ses performances en scène et

son importance dans la carrière du groupe.

en intéressant le public au récit de son vécu.

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© Big Hit Entertainment

Scène du vidéoclip de Fake Love, la chanson titre du troisième album, LOVE YOURSELF: Tear, dans lequel d’aucuns ont vu une sorte de « hip-hop émotionnel » en raison de tonalités inquiètes et mélancoliques peu communes dans ce genre.

Des expressions, une gestuelle et une façon de danser particulières Son Sung-deuk

monde entier regardent danser leurs artistes

Chef-chorégraphe

préférés avec la plus grande attention.

Fort de vingt années d’expérience d’expérience dans son métier de chorégraphe, Son Sung-deuk s’y est lancé pour de bon dès l’adolescence. À l’époque où il travaillait en in-

les autres se voyaient assigner un rôle plus

dépendant, il allait réaliser les chorégraphies

restreint, mais, au fur et à mesure qu’ils se

de plusieurs groupes particulièrement cé-

Les évolutions de BTS sur scène obéissent

perfectionnaient, ils allaient affirmer toujours

lèbres entre la fin des années 90 et le début

obéissent à une chorégraphie complexe et

plus leur présence. « Au départ, il n’était pas

des années 2000, notamment les Sechs Kies,

© Lee Seung-hee

Dans les premiers temps, les chorégraphies étant axées sur J-Hope et Jimin,

ambitieuse dont Son Sung-deuk définit les

évident d’ajouter la dimension des perfor-

Fin.K.L et Shinhwa. Dès les débuts de Big Hit

grandes lignes, mais règle aussi les moindres

mances au hip-hop, mais le plus difficile a été

Entertainment, il allait y être engagé et four-

mouvements, y compris les gestes et expres-

de lui donner une allure naturelle », expliquait

nir un important travail pour divers groupes,

sions du visage. Son intervention s’avère d’au-

dernièrement Son Sung-deuk dans un entre-

dont 2AM, en coopération avec JYP, GLAM et

tant plus cruciale que d’innombrables fans du

tien.

BTS.

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« Nous parlons tout simplement de notre vécu : l’école jusqu’à l’adolescence, puis nos vingt ans. Nous y avons puisé le thème de chansons comme Love Yourself ou Persona ».

BTS réagissant à la remise du prix « Top Social Artist » à l’issue de la cérémonie des Billboard Music Awards qui se déroulait le 20 mai 2018 au MGM Grand Garden Arena de Las Vegas. À partir de 2017, le groupe s’est vu récompenser tous les ans par cette distinction, à laquelle est venu s’ajouter, cette année, le prix du meilleur duo/groupe du Billboard.

© Getty Images, photo Kevin Winter

Le créateur de sept icônes de la mode Kim Sung-hyun

© Lee Seung-hee

Directeur de la conception visuelle

la mode. Ces tenues et les accessoires qui les

message des chansons, dans lesquelles elles jouent donc un rôle important.

accompagnent ne représentent cependant

S’agissant du mini-album Le plus beau mo-

que quelques-uns des aspects sur lesquels

ment de la vie, Kim Sung-hyun affirme avoir vi-

il a la haute main, puisqu’il participe aussi à

sionné un grand nombre de films en cherchant

la conception de tout ce que voient le public

à en retenir l’essentiel, notamment Innocents,

Comme dans le cas des autres responsables

et les fans, de la couverture des albums aux

Basketball Diaries, Trainspotting, Le cercle

de Big Hit Entertainment, le titre qui est celui

décors de scène, en passant par les paysages

des poètes disparus et Flipped, ainsi que les

de Kim Sung-hyun ne permet pas d’imaginer

qui apparaissent dans les vidéos. Pour ce

œuvres du réalisateur américain Larry Clark,

l’ampleur de sa contribution au succès de BTS.

faire, il dirige deux équipes différentes qui se

qui traitent principalement de la délinquance

Les innombrables costumes de scène qu’il a

composent de stylistes, vidéastes, concep-

juvénile. Passionné de rock presque autant que

réalisés entre les premiers pas des artistes et

teurs visuels et éditoriaux. De par leur nature,

de hip-hop, il lui arrive souvent de chercher

leur consécration ont fait d’eux des icônes de

leurs activités participent de la création du

l’inspiration dans d’autres genres musicaux.

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Aujourd’hui encore, malgré le lancement de sa carrière internationale, BTS n’échappe pas aux critiques remettant en question son talent musical et arguant que son succès repose sur la présence d’un important club d’admirateurs de tous pays qui communiquent par les réseaux sociaux.

Des représentants de la génération Z

« Sur internet, les gens savent reconnaître ce qui relève de la publicité et le refusent immédiatement. Avant tout, il faut divertir avec humour et distraire intelligemment, mais sans se prendre au sérieux, un peu comme dans les romans de Haruki Murakami, pour citer un exemple en littérature. L’important est de transmettre une sensibilité avant que n’intervienne la conscience », expliquait déjà Bang Si-hyuk il y a quelques années. À ses yeux, d’une certaine façon, les produits de la culture de masse « trompent gentiment le public » qui y recherche ce qu’il veut, comme les pièces d’un puzzle ou des images cachées, à l’instar des membres du fan-club ARMY, qui interprètent à leur manière le sens des chansons, trouvent des symboles ou métaphores dans leurs clips et s’efforcent d’y trouver des réponses aux questions qu’ils se posent, comme s’ils jouaient à un jeu vidéo. Par ailleurs, on ne saurait l’oublier, les membres de BTS font partie de cette génération Z née entre 1995 et 2005 et baignant depuis toujours dans un environnement numérique. Aspirant à des carrières de stylistes, de sportifs professionnels, de programmeurs ou de patrons de startups, elle vit

comme elle l’entend, sans se soucier de ce que souhaitent ses parents. Refusant de se tenir à l’écart, elle ne manque jamais de s’exprimer et de défendre ses intérêts sur les réseaux sociaux, de même qu’elle préfère y faire ses propres créations au lieu de contempler passivement celles des autres. En d’autres termes, elle s’attache avant tout à mettre à profit le temps présent. Cette attitude se manifeste également, chez les jeunes artistes de BTS, par une propension à faire part de leur vécu et de leurs pensées dans leurs chansons comme sur les réseaux sociaux, ce qui en fait d’authentiques représentants de cette génération qui a décidé de prendre sa vie en mains. Enfin, la question se pose tout naturellement de savoir quels projets font ces jeunes de 20 à 25 ans pour les années à venir. À ce propos, RM a un jour déclaré : « Nous parlons tout simplement de notre vécu : l’école jusqu’à l’adolescence, puis nos vingt ans. Nous y avons puisé le thème de chansons comme Love Yourself ou Persona ». Partis du hiphop, ils ont d’ores et déjà évolué vers d’autres genres. En 2017, le groupe annonçait que le sigle constitutif de son nom signifierait désormais « Beyond The Scene » [ au-delà de la scène], ce qui semble indiquer sa volonté de surmonter avec succès toutes les difficultés à venir. Après avoir conquis la scène mondiale, le groupe semble devoir poursuivre son ascension loin de notre planète, puisque la liste des titres qu’emportera le module lunaire de la NASA en 2024 comporte ses trois chansons Moonchild, Mikrokosmos et 134340.

Des vidéoclips à l’esthétique surréaliste Lumpens

senté comme un second Nam June Paik, en

laisse toute latitude aux fans du monde entier

Directeur artistique

référence à ce père de l’art vidéo, et, bien qu’il

pour y trouver une interprétation et échanger

collabore en tant qu’indépendant aux activités

leurs points de vue.

© 8seconds

de Big Hit Entertainment, il s’est résolument

Lumpens nourrit son inspiration créatrice

impliqué dans la carrière de BTS dès ses dé-

de films ou romans et, dans la bande-an-

buts en 2013.

nonce qu’il a conçue pour Map of the Soul:

Lumpens, de son vrai nom Choi Yong-seok,

Les vidéos musicales qu’il réalise pour le

Persona, il a fait appel à la science-fiction en

est à l’origine des vidéoclips à succès de BTS,

groupe se caractérisent par une esthétique

recourant aux technologies numériques pour

dont Blood Sweat & Tears, Fire, Spring Day,

à plusieurs niveaux qui fait alterner toute

créer un humanoïde géant représentant RM,

DNA, Fake Love et IDOL, certains d’entre eux

une symbolique mystérieuse avec des méta-

le chanteur vedette du groupe.

ayant été vus des centaines de millions de

phores créant une atmosphère surréaliste ou

fois sur les réseaux sociaux.

quelques éléments d’images cachées à dé-

Artiste visuel, Lumpens est souvent pré-

couvrir. Cette multitude de signes et dessins

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© Big Hit Entertainment

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RUBRIQUE SPÉCIALE 2

BTS : l’épopée d’un septuor d’exception

UNE SINCÉRITÉ DE PROPOS INSPIRÉE DU VÉCU

Hit-parade, impact sur l’industrie, consommation de musique sur internet et mondialisation de la K-pop sont les mots qui reviennent le plus souvent s’agissant du succès de BTS, alors que les clefs de sa contribution à l’histoire de la musique se trouvent tout bonnement dans les qualités musicales de ce groupe. Kim Youngdae Critique de musique

L

a musique de BTS se démarque de celle des nombreux autres groupes de garçons actuels par la sincérité de ton qu’autorise le genre du hip-hop et qui, loin d’être incompatible avec le succès commercial, semble parfaitement adaptée grâce au talent de ses membres. À l’époque des débuts de cette formation, c’està-dire en 2013, ce genre musical, apparu dans la seconde moitié des années 2000, se répandait et exerçait déjà son influence sur la K-pop, en particulier par le biais de groupes de garçons tels que Big Bang ou des stars G-Dragon et Jay Park. Le succès du concours de chansons Show Me the Money, diffusé à partir de 2012 par la chaîne de musique et de divertissement Mnet, allait mettre à la portée du grand public ce genre foncièrement marginal. Cette irrésistible ascension ne pouvait manquer d’introduire des nouveautés au répertoire des stars de la musique pop coréenne et on vit alors se multiplier les groupes célèbres qui se mettaient au hiphop, tandis que des formations de hip-hop adoptaient le style vestimentaire de vedettes confirmées. Le succès de l’une ou l’autre formule allait éveiller toujours plus de vocations dans ce type de musique, dont BTS demeure cependant le maître incontesté en Corée par le talent avec lequel il a su en saisir l’esprit.

La quintessence du hip-hop

Lors de la création du groupe, son agent Bang Si-hyuk, président de la société Big Hit Entertainment, a conçu l’idée d’artistes susceptibles de plaire à un jeune public, sans pour autant s’en tenir exclusivement au rap, afin d’adopter une image principalement axée sur le hip-hop. Il allait engager comme chanteurs vedettes RM et Suga pour tirer parti de leur expérience de rappeurs et de producteurs, tout en les invitant à donner libre cours à leur créativité pour faire du hiphop un aspect essentiel, et non accessoire, de leur style. Cet objectif allait être atteint, ainsi que le succès auprès des jeunes, grâce à un répertoire au contenu extrêmement direct, sincère et tonique. Contrairement aux autres groupes de l’époque, le nouveau venu se reconnaissait dans le style dit de l’« old school hip-hop » en vogue dans les années 1980 et 1990, dont l’influence est manifeste dans la première série d’albums intitulée School Trilogy et qui refera son apparition dans les titres Intro: Persona et Dionysus de sa dernière livraison d’avril dernier, dite Map of the Soul: Persona, comme pour réaffirmer l’origine qui est la sienne. Au niveau des paroles, sa prédilection pour ce style de l’oldschool vieux de plusieurs décennies, qu’allaient remettre au goût du jour les producteurs de Big Hit Entertainment, notamment les experts en la matière que sont Pdogg et Supreme Boi, allait le conduire à exprimer une sensibilité littéraire et une critique sociale évocatrices du hip-hop des années 80 et 90. Indifférent aux réactions sceptiques qu’il suscitait, BTS a pris le parti de rester fidèle au hip-hop en s’attachant à conserver la sin-

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花樣年華

Photo du deuxième album-concept de la série Jeunesse et d’un quatrième mini-album, tous deux intitulés Le plus beau moment de la vie, pt. 2 et sortis en 2015. Le titre Je ne regrette rien choisi pour cette création renvoie à l’idée d’une jeunesse pleine d’énergie qui cherche à dépasser ses limites.

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cérité et l’authenticité qui le caractérisent, car le public attend de ses interprètes le récit d’histoires vraies et la fidélité à leurs origines sociales, deux critères selon lesquels il les jugera parfois impitoyablement. BTS, quant à lui, ne s’est jamais limité à de pâles imitations, contant toujours un vécu personnel douloureux dans des textes qui disent la rage de marginaux privés des avantages dont jouissent ceux qui sont nés avec une cuiller d’argent dans la bouche. On lui doit aussi cette incursion délicieusement créative dans les dialectes régionaux le temps d’une chanson où il proclame ses origines provinciales. Autant de marques de sincérité qui lui ont valu la sympathie du public, de même que son interprétation authentique du hip-hop et sa fidélité à ce genre en dépit de ses antécédents dans le rap. À l’occasion, ces origines lui valent d’ailleurs quelques critiques émanant d’adeptes du hip-hop et de jeunes fans, car il a su s’ouvrir à d’autres horizons musicaux tout en conservant son identité de groupe de rap. Outre les albums réguliers de leur formation, les rappeurs principaux que sont RM, uga et J-Hope ont enregistré plusieurs mixtapes chacun de leur côté, ajoutant ainsi une compétence de production à leurs talents de rappeurs. Si ces livraisons n’ont pas débouché sur un succès commercial, puisque accessibles sous forme de téléchargements numériques gratuits, elles n’en sont pas moins un véritable reflet des états d’esprit de ces artistes.

Une continuité dans la narration

Selon certains, les paroles constituent la raison principale du succès des chansons de BTS et, de fait, le moins que l’on puisse dire est qu’elles sont de bonne qualité, car, pour BTS, les textes ont toujours occupé une place primordiale, contrairement à ce qui se passe chez les autres artistes de la K-pop. Si la musique préférée des jeunes fait elle aussi appel à des idées, visions du monde et personnages évocateurs de jeux de rôles, ceux que met en œuvre BTS dans ses chansons vont beaucoup plus loin que ces titres à succès souvent cantonnés dans l’abstraction et la fiction. Les membres du groupe font montre d’un caractère simple et réaliste, car dépourvu d’artifices et d’affectation. Enfin, les textes de BTS se distinguent par une narration continue qui se prolonge sur plusieurs albums réunis en séries

Si le message véhiculé par leurs chansons résonne d’accents aussi sincères et authentiques, c’est parce qu’il correspond à leur véritable personnalité. © Big Hit Entertainment

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© Big Hit Entertainment

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en fonction de leur thème. Constituée des albums 2 Cool 4 Skool (2013), O! RUL8,2? (2013) et Skool Luv Affair (2014), la série School Trilogy parle ainsi des rêves, déceptions, joies et peines d’adolescents scolarisés en se plaçant selon leur point de vue. Si les groupes Seo Taiji and Boys et H.O.T. ont abordé ce thème de l’école dans leurs chansons du début des années 1990, le traitement qu’en réalise BTS s’avère plus réaliste et personnel. Au cours de la carrière du groupe et de ses membres, de nouvelles thématiques ont inévitablement surgi. Dans les albums Le plus beau moment de la vie, 1ère partie (2015) et 2ème partie (2015) de la série Jeunesse, ainsi que dans le deuxième album, Wings (2016), le groupe dépasse les questions purement scolaires pour se préoccuper de celles, d’ordre littéraire, de la beauté et des tourments que connaît la jeunesse actuelle, mais aussi de sa maturité physique qui l’expose à certaines tentations. Tirés de romans d’initiation anglo-saxons ou de dessins animés japonais pour jeunes garçons, ces sujets et motifs visuels sont, dans une large mesure, à l’origine des paroles, mélodies et vidéoclips qu’a composés le groupe et participent ainsi d’une vision du monde et d’une esthétique bien spécifiques. Par ces aspects, BTS révèle en toute modestie la part de faiblesse humaine qui est celle de ses membres et s’éloigne ainsi de l’image d’idoles absolues généralement associée à la K-pop. Avec le temps, ses membres ont mûri sur les plans tant musical que personnel et leur récit a évolué en conséquence vers des considérations plus philosophiques portant sur des thèmes tels que les angoisses des jeunes en souffrance, comme dans la série Love Yourself (2017-2018), ou celui de l’amour-propre inspiré de L’art d’aimer du psycho-

logue Erich Fromm, ainsi que dans les albums suivants, qui lancent le message « Aimez-vous vous-mêmes » plutôt que de s’en tenir à une vision réductrice et banale des relations amoureuses. Ayant connu eux, aussi, la fascination de l’amour et la douleur de la déception, ils ont entrepris une réflexion qui les a conduits à se poser la question fondamentale « Qui suis-je ? », thème central de leur dernier album intitulé Map of the Soul: Persona. Si le message véhiculé par leurs chansons résonne d’accents aussi sincères et authentiques, c’est parce qu’il correspond à leur véritable personnalité. Loin de se limiter à un pur produit commercial fabriqué par des agents artistiques et diffusant une image factice inspirée des derniers thèmes à la mode, BTS se compose d’individus qui expriment dans leur art leur vraie personnalité, leur évolution physique et celle de leur état d’esprit.

Lyrisme et universalité

Chez BTS, l’harmonie parfaite de la musique avec le message véhiculé rend la narration d’autant plus convaincante. Tous ses textes suivent une logique précise dans leur construction, tandis que, sur le plan musical, les arrangements et variations de style spécifiques s’accordent avec les idées à transmettre, un équilibre se créant ainsi entre les deux au lieu de privilégier l’un ou l’autre. À la fois branchée et rétro, sa musique procède d’un subtil compromis entre tradition et modernité et entre Corée et Occident, ce qui lui confère un lyrisme tout à la fois original et universel. Si le groupe s’est essayé à divers genres, dont le hip-hop de style oldschool, la musique de danse électronique, la pop, le R&B et même la musique coréenne traditionnelle ou les sonorités africaines, il ne l’a jamais fait dans un but de diversification, mais pour mieux exprimer son inspiration artistique et formuler son récit en l’enrichissant de ces apports. La tonalité triste, voire plaintive qui se dégage de ses mélodies, aussi entraînant le rythme soit-il, parle au cœur des publics jeunes ou adolescents, mais aussi des adultes d’âge moyen qui regrettent leurs vingt ans, et ce, dans tous les pays et toutes les cultures, car de tels sentiments ne connaissent pas de frontières.

1. Jacquette de 2 COOL 4 SKOOL, le single des débuts sorti le 12 juin 2013. 2. Pour O! RUL8,2?, ce premier mini-album se rattachant au hip-hop old-school, la jacquette évoquait les puissantes tonalités de ce genre par une dominante rouge vif et des caractères gras. 3. Composée des troisième et quatrième mini-albums du groupe, la série Le plus beau moment de la vie évoque, comme son nom l’indique, des moments heureux tels qu’en ont connu ses artistes en acquérant la maturité d’esprit d’adultes. 4. Sorti en 2017, l’album de repackage You Never Walk Alone chante les joies de l’amitié et les évolutions intérieures propres à la jeunesse.

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RUBRIQUE SPÉCIALE 3

BTS : l’épopée d’un septuor d’exception

UNE ARMÉE D’ADMIRATEURS La réussite du groupe BTS s’appuie sur un important fan-club répondant au nom d’ARMY, qui signifie Adorable Representative M.C. for Youth et relevant d’un véritable phénomène socioculturel par son organisation comme par son adhésion enthousiaste au récit et au message transmis par ses chanteurs favoris. Lee Jee-heng Chargé de cours à l'École des arts de la scène et des médias de l’Université Chung-Ang et membre de la Commission de classification cinématographique du Comité de classification des produits audiovisuels coréens

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Le 15 mai dernier, à Central Park, quelque 5 000 admirateurs ont repris en chœur Boy With Luv et Fire au Good Morning America Summer Concert, premier spectacle du groupe sponsorisé par la chaîne ABC. Les fans avaient bravé les intempéries par milliers et campé toute la nuit sur place pour y assister. © Getty Images, photo de Bauzen

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L

e 21 mai dernier, à l’occasion du concert du groupe BTS, le sommet de l’Empire State Building a brillé d’une multitude de diodes violettes, ce type d’illumination étant d’ordinaire réservé aux célébrations nationales ou à des manifestations d’envergure comme les Jeux Olympiques. Puis ce fut au tour des stades de Wembley, de France et d’Osaka de se parer de cette couleur emblématique du groupe pour l’accueillir lors de sa tournée mondiale intitulée Love Yourself: Speak Yourself, ces consécrations successives de l’« icône culturelle » qu’il représente aujourd’hui rejaillissant aussi sur ses admirateurs réunis au sein du club ARMY.

Une fabuleuse aura

C’est en 2017 que BTS accède à la notoriété mondiale en remportant les prix des Billboard Music Awards et de l’American Music Awards, deux des trois plus prestigieuses distinctions américaines, après quoi il bénéficiera en outre d’une nomination aux Grammy Awards et participera à la remise de cette distinction lors de la cérémonie de clôture. Alors qu’elle se demandait encore, jusque-là, qui pouvait bien être ce groupe, la presse s’interrogera, un an plus tard, sur les raisons d’une prouesse dont elle prédit aujourd’hui la poursuite, comme en témoigne cet extrait d’article : « Selon toute vraisemblance, ce succès n’a rien d’un engouement éphémère ou d’un simple effet de battage publicitaire n’existant que sur internet : le groupe possède de très nombreux admirateurs qui ont leur club, achètent ses albums, vont à ses concerts, mais aussi consomment une énorme quantité de produits en tout genre tels que films, jeux vidéo sur portables ou livres. Ce premier triomphe, dans lequel certains ont d’abord vu une manifestation de la ferveur exprimée sur les réseaux sociaux, allait se reproduire l’année suivante avec l’enregistrement du deuxième album le plus vendu au monde et les concerts d’une tournée mondiale dont toutes les entrées ont, à chaque fois été achetées, en quelques heures, l’ensemble générant pour la Corée un revenu de milliers de milliards de wons d’une année sur l’autre. On ne saurait donc sous-estimer le poids économique que représente le fan-club ARMY dans l’industrie de la musique, mais il faut aussi savoir qu’il fait preuve d’un grand dynamisme pour protéger l’image de son groupe favori en se montrant toujours prêt à prendre sa défense dès qu’il est attaqué et en obtenant toujours gain de cause. En juin dernier, il allait ainsi réagir vivement aux propos tenus lors de l’émission 20 to One de la chaîne de télévision australienne Channel Nine, selon lesquels le groupe BTS était « le plus connu du monde bien qu’on n’en ait jamais entendu parler » et son succès aux États-Unis semblait « d’autant plus impressionnant qu’un seul de ses chanteurs teurs?

1. Monument emblématique de Séoul, le Seoullo 7017 s’est éclairé en violet, couleur fétiche de BTS, à l’occasion de sa rencontre avec les fans d’ARMY, le 22 juin 2019 dernier. 2, 3, 4. Une lumière violette inonde les plus grands monuments du monde pour accueillir BTS et ARMY, qui se retrouvent à l’occasion de concerts ou de rencontres organisées. De haut en bas : l’Empire State Building, le Tower Bridge et la Tour Eiffel.

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© Big Hit Entertainment

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© Kpoptify

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© Priska Won And All About Korea

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© Agence de presse Yonhap

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1. Admiratrice brandissant une pancarte avec enthousiasme le 7 juin dernier, après le concert du Stade de France, étape parisienne de la tournée mondiale Love Yourself: Speak Yourself. 2. Admiratrices étrangères prenant un selfie devant le stade de gymnastique du Parc olympique où se déroulaient les rencontres de fans intitulées BTS 5th Muster: Magic Shop le 23 juin dernier, dans le sud de la capitale coréenne. 3. Non loin du Citi Field de New York, des fans de BTS posent pour une photo dans le parking où ils campent depuis presque une semaine dans l’attente du dernier concert américain de la tournée mondiale Love Yourself. Pour ce spectacle du 6 octobre 2018, toutes les places se sont vendues en à peine quelques minutes. 4. Le club de fans en ligne Bangtan Imodan, c’est-à-dire la « brigade des taties Bangtan », se compose exclusivement de femmes âgées de 30 à 50 ans et apporte son aide à l’association Pinwheel, elle-même rattachée au Groupe de soutien à l’autonomie de l’enfant. Prenant exemple sur leur groupe favori, nombre d’admirateurs participent à des œuvres caritatives.

« Ils m’apportent la motivation et la vitalité qui manquaient à ma vie en me donnant envie de rêver, de vivre une vie plus pleine et d’évoluer ». 22 KOREANA Automne 2019

© Newsbank

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© Newsbank © Bangtan Imodan

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parle correctement anglais ». Et un autre invité de renchérir en faisant allusion à la bombe atomique : « Quand on m’a dit qu’il y avait eu une explosion en Corée, j’ai tout de suite cru à une catastrophe et, en fait, ce n’était guère mieux », tandis qu’un troisième se gaussait en déclarant que sur les sept membres du groupe, au moins un devait être homosexuel. S’exprimant aussi au sujet du discours qu’a prononcé le chanteur RM à l’assemblée générale de l’ONU à l’occasion du lancement de Generation Unlimited, les participants au débat l’ont raillé en affirmant qu’il devait avoir porté sur des produits capillaires. De telles déclarations ne pouvaient que susciter l’indignation chez ceux qui admirent le groupe de par le monde et qui ont dénoncé leurs connotations racistes et xénophobes. Ne s’en tenant pas là, par le biais de leur fan-club ARMY, ils ont fait pression sur les sponsors concernés afin qu’ils retirent leur publicité de cette chaîne et ont porté plainte auprès de l’Australian Broadcasting Authority. Devant tant de détermination, les réalisateurs de l’émission ont fini par présenter leurs excuses sur les réseaux sociaux en ces termes : « Veuillez nous excuser de vous avoir offensés et manqué de respect ». En se réjouissant du succès du groupe comme si c’était du leur, en partageant ses moments difficiles et en se dressant, si besoin est, contre les médias, les faiseurs d’opinion et les organes politiques nationaux ou étrangers, le fan-club ARMY déploie une activité telle que l’on peut affirmer sans exagération qu’il joue un rôle crucial dans le véritable phénomène que constitue BTS.

Une aspiration commune au changement

Une remarquable solidarité unit les membres d’ARMY, car ils partagent des préoccupations qu’ils retrouvent dans les chansons où les artistes de leur groupe évoquent leur passage à l’âge adulte après avoir surmonté les inquiétudes de leurs jeunes années, sans avoir pour autant la certitude de pouvoir réaliser leurs rêves. La volonté de perfectionnement constant dont fait preuve chacun de ses chanteurs, les liens qui les unissent et l’estime dans laquelle ils se tiennent mutuellement font forte impression sur les publics de tout âge et de tout pays. La musique du groupe n’explique pas à elle seule la ferveur de ses fans, car ceux-ci prennent aussi pour modèle la manière d’être qu’ils représentent, ce qui ressort de propos tels que : « BTS dit qu’il ne faut pas vivre sans conviction » ou encore « Ils m’apportent la motivation et la vitalité qui manquaient à ma vie en me donnant envie de rêver, de vivre une vie plus pleine et d’évoluer ». Au-delà des personnes, cette volonté de changement s’étend à la société entière si l’on en croit des phrases de ce type qui reviennent souvent : « Le bonheur des individus résulte des progrès de la société dont ils font partie. Nous sommes donc conscients d’avoir un rôle à jouer ». De simples consommateurs de musique pop qu’ils étaient au départ, les fans de BTS sont devenus acteurs du changement social par le lancement de campagnes de sensibilisation, l’action en faveur d’œuvres philanthropiques et la participation au débat politique.

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Angel Gonzalez

Kim Su-bin

18 ans, États-Unis

Q. Quand avez-vous entendu BTS pour la première fois ?

Q. Comment BTS vous a-t-il influencée ? R. Quand j’étais au lycée, je m’intéressais

R. C’était en 2017, quand le groupe a participé

beaucoup à Nietzsche et rêvais d’écrire de la philo-

au Billboard Music Awards. Sur Twitter, j’ai trouvé

sophie, mais, n’ayant personne pour m’encourager,

un article disant que plus de 300 millions de ses

je cédais au découragement. Un jour, j’ai entendu

fans avaient voté pour lui. Impressionné, j’ai allumé

la chanson Tomorrow. J’ignorais qui la chantait,

la télévision pour regarder la cérémonie. Puis je

mais elle m’a remonté le moral. Je me suis mise

suis allé sur YouTube, j’ai regardé le vidéoclip Blood,

à écouter les chansons de BTS et j’en suis deve-

Sweat & Tears et écouté l’album Wings. Le moins

nue fan. L’idée de toujours chercher à réaliser ce

que l’on puisse dire, c’est que je suis tombé sous le

dont on rêve et que l’on aime, comme le font ses

charme.

membres, est très importante pour moi. La vie

Q. Qu’est-ce qui vous a rendu si passionné ?

n’est pas une pièce de théâtre en un acte, alors

R. Avant, je ne m’intéressais pas du tout aux

d’autres problèmes et déboires m’attendent forcé-

groupes de garçons. Mais BTS, c’est vraiment autre

ment, mais, grâce à cette musique qui me motive,

chose ! Non seulement ils possèdent du talent, mais

je suis bien décidée à les surmonter.

ils restent simples et directs. Ils m’ont poussé à faire des choses que je n’aurais jamais accomplies autre-

Q. En quoi ce groupe est-il différent des autres ?

ment, comme voter avec des milliers d’internautes,

R. Il n’est pas composé de vedettes qui

faire la promotion de leurs albums et de leur mu-

éblouissent le public par leur manière d’être sur

sique en streaming ou échanger tous les jours des

scène, mais de gens comme les autres qui par-

informations sur eux… Je voudrais les aider à mon-

tagent son quotidien. Dans leurs chansons, on

ter toujours plus haut, à connaître toujours plus de

sent la volonté de se surpasser pour réaliser ses

succès et à aller au bout de leurs rêves.

rêves et de tendre la main à ceux qui souffrent,

Q. D’après vous, qu’est-ce qu’ARMY a de particulier ? R. C’est le fan-club le plus fidèle, le plus sym-

comme moi. Q. Qu’est-ce qui distingue ARMY d’autres fan-clubs ?

pathique, le plus motivé, le plus persévérant et le

R. Dans les relations qu’entretiennent BTS et

plus optimiste que j’aie jamais vu de ma vie. Ses

ARMY, il y a plus de proximité que dans le rapport

membres disent qu’après s’être fixé un but, il faut

habituel de vedette à fan. S’il est vrai que nos

tout faire pour l’atteindre. Ceux qui ne sont pas

existences sont très différentes, la sincérité que le

mordus du groupe nous demandent souvent :

groupe met dans sa musique réconforte ses fans

« Pourquoi celui-là et pas d’autres qui travaillent

et les aide à vivre.

tout autant ? ». Ils n’ont pas compris que les liens qui unissent les gens du fan-club ont contribué à ce succès !

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21 ans, Corée du Sud


R. Avant, je me sentais coupable de n’avoir

Alexia Orcel 17 ans, France

pas pu choisir les études et l’université que je voulais. En travaillant bien, j’ai quand même obtenu obtenu ma maîtrise et trouvé un emploi stable, tout en gardant un complexe d’infériorité.

Q. Comment avez-vous rencontré BTS et sa musique ? R. J’ai vu un jour la vidéo d’un

Puis, un jour, j’ai entendu la musique de BTS.

YouTuber français très connu sur la

Ce qu’il me donne à penser non seulement que

Corée. Elle parlait de grandes chaînes de télévi-

ses membres sont très valables sur le plan mu-

sion comme KBS, Mnet ou 1theK, mais aussi de

sical, mais aussi et surtout qu’ils aiment ce qu’ils

K-pop, avec des groupes comme BigBang, EXO

font. En suivant leur exemple, j’ai cherché ce qui

ou Twice. Au début, ils ne m’ont pas vraiment

m’intéressait vraiment et j’ai enfin pu donner un

enthousiasmée, bien que leurs chansons ne me

sens à ma vie.

déplaisent pas. Dans les trente dernières se-

Q. Vous est-il arrivé quelque chose de particulier à ARMY ? R. Oui, un jour, je suis allé seul à un spectacle de BTS réservé aux fans. Je me sentais un peu mal à l’aise, mais une collégienne s’est

condes du film, j’ai vu des passages du clip Blood Sweat & Tears et, sans savoir pourquoi, j’ai cher1

ché à savoir qui étaient les chanteurs. Q. Que vous a apporté cette musique ? R. Quand BTS est entré dans ma vie, je dé-

adressée à moi. Elle m’a demandé si je venais

primais depuis un an. J’aurais voulu me cacher

pour la première fois à un concert du groupe,

quelque part où personne ne puisse me trouver

quel était mon chanteur préféré et si j’avais ap-

et j’ai même eu des idées suicidaires. Quand j’ai

porté des jumelles. Elle était si gentille que mon

entendu la musique du groupe, j’ai trouvé qu’elle

malaise s’est dissipé. J’avais l’impression d’être

ne ressemblait à aucune autre. Les chanteurs sa-

avec un copain de l’armée. Le respect de la dif-

vaient exactement ce dont ils parlaient et même

férence est très important dans cette musique

ce que je ressentais. Pour comprendre pourquoi

comme pour les fans.

cette musique nous avait tant touchés, les autres

Q. Que pensez-vous de la nouvelle image que donne BTS des hommes ?

fans d’ARMY et moi, j’ai fait des recherches sur la vie des membres du groupe et j’ai pleuré toutes

R. Je pense que sa musique évolue vers

les larmes de mon corps en découvrant ce qu’ils

plus de neutralité. Comme son répertoire s’est

avaient enduré. Je me suis sentie plus forte en

diversifié, il est susceptible de plaire davantage

voyant à quel point ils s’étaient battus pour réali-

de gens. Ce groupe m’a permis de comprendre

ser leurs rêves, sans jamais perdre espoir. Petit à

que l’appartenance à un sexe ou à l’autre n’est

petit, je me suis relevée et voilà !

qu’un des nombreux aspects de l’être humain et qu’elle ne doit pas donner lieu à une hiérarchisation ou à des discriminations.

Bae Min-yeong 34 ans, Corée du Sud

Q. D’après vous, comment BTS peut-il plaire au public de tous les pays en dépit de la barrière de la langue ? R. C’est parce que ses chanteurs aiment passionnément ce qu’ils font. De l’air le plus naturel du monde, ils font toujours preuve de tant de détermination, de motivation et de

Adorable Representative M.C. for Youth

Q. Quel rôle BTS a-t-il joué dans votre vie ?

sens moral que les gens en sont impressionnés.

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RUBRIQUE SPÉCIALE 4

BTS : l’épopée d’un septuor d’exception

L’air du temps et la révolution du transmédia dans l’art

D

e par la nature même du groupe BTS, on ne saurait analyser le phénomène qu’il constitue sans s’intéresser à son style musical, à sa manière de l’interpréter et au message qu’il véhicule, pas plus qu’il ne peut s’expliquer par les seuls talents et pouvoirs de séduction de ses membres. Une meilleure compréhension de ce remarquable fait de société exige de se poser une série de questions. Sur quelles plateformes ces artistes et leurs admirateurs du monde entier se rencontrent-ils et créent-ils entre eux un lien aussi puissant ? Quel est le rôle de ces espaces ? Évoluent-elles en fonction des besoins de changement exprimés par le public ? D’abord et avant tout, c’est l’horizontalité qui caractérise les différents aspects de ce phénomène exceptionnel et il convient donc d’examiner ce trait particulier tel qu’il se manifeste dans les technologies des réseaux numériques, de par leur nature même, dans

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les contenus que crée BTS en s’inscrivant en faux contre la hiérarchie imposée par le capital et le pouvoir, dans le contexte de l’aspiration actuelle à un monde plus horizontal sur des plans aussi divers que la classe sociale, la race, la langue, le sexe, la culture ou la religion, ainsi que dans le point de convergence que fournit ce désir commun entre BTS et ses admirateurs. Le meilleur indice des tendances que prend aujourd’hui cette volonté de changement est peutêtre à rechercher dans les comportements du grand public lui-même, ce destinataire de la production artistique en tant que consommateur, spectateur ou fan, car son enthousiasme débordant résulte, pour


Les fans du monde entier visionnent les productions de BTS sur différents réseaux sociaux et réalisent euxmêmes des vidéos qu’ils y afficheront à leur tour, cette activité de reproduction et de diffusion étant particulièrement dynamique s’agissant de ce groupe.

Le groupe BTS représente aujourd’hui un véritable phénomène de société par son étonnante influence relayée par ses nombreux admirateurs du fan-club ARMY et s’exerçant sur plans artistique comme politique par le biais d’un environnement médiatique toujours plus présent dans la création, la diffusion et la reproduction des arts. Lee Ji-young Professeur à la Faculté Daeyang des Sciences humaines de l’Université Sejong

une large part, du manque actuel de conscience politique et semble évoluer au gré de l’air du temps.

Un public très mouvant

Les fans de BTS échangent quantité de contenus portant sur ce groupe, dont des vidéoclips de leurs chansons et concerts ou des « œuvres d’installation vidéo en ligne » sur différents réseaux multimédias par l’interface que leur fournissent des écrans tout aussi divers. Le terme « œuvres d’installation vidéo en ligne » désigne toute la gamme des créations que le groupe réalise et diffuse sous des formes variées telles que des courts métrages, des films publicitaires ou des bandes-annonces et qui ne correspondent à

aucune des catégories déjà existantes dans ce domaine, que ce soit la vidéo, le film ou la musique. Leur diffusion se déclenche en ligne à intervalles réguliers, comme dans une galerie d’art où sont exposées les œuvres de vidéastes, mais uniquement dans l’espace personnel des internautes et avec un espacement qui est d’ordre temporel, et non spatial, images symboliques et récits créant une continuité de sens en se complétant. Ces vidéoclips tout à la fois évocateurs du cinéma expérimental, des courts métrages et des œuvres vidéo constituent une partie importante de la production de BTS. Les technologies du numérique permettent de mettre cette abondance de contenus audiovisuels à la disposition des internautes. Ceux-ci pénètrent ainsi dans un « univers BTS » virtuel composé de ces innombrables vidéoclips et œuvres d’installation vidéo en ligne, entre autres créations destinées à mettre en valeur les sept artistes du

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groupe au moyen d’images symboliques qui se prêtent à différentes interprétations à l’intérieur d’un cadre général où chacune des vidéos renvoie à une autre. La réalisation de celles-ci prend en compte le fait que les internautes y auront accès sur les réseaux sociaux et en feront l’usage qu’ils souhaitent sur ces supports. Dans la mesure où les publics visés sont accoutumés à consommer des contenus audiovisuels très variés dans un environnement de type multi-plateforme, ils peuvent tout aussi bien visionner ces vidéoclips en se déplaçant d’une plateforme à l’autre au moyen de terminaux mobiles permettant un affichage récurrent, voire activer des fonctions de modification telles que l’agrandissement ou la correction des couleurs : autant de possibilités qui font d’eux un public dynamique.

Un rôle nouveau

La diversité des plateformes dont dispose ce public lui permet de créer à son tour vidéoclips et remixes en coupant ou en fusionnant les vidéoclips d’origine et de devenir ainsi producteur de contenus où il fera figurer ses avis et commentaires, puis de les partager en ligne comme il le ferait pour l’œuvre d’origine. Ces activités ne concernent pas uniquement les plus fervents admirateurs du groupe, mais l’ensemble de son public, qui y voit un moyen d’exprimer son point de vue. Ce mode d’appréciation des œuvres d’art, aujourd’hui si répandu qu’il pourrait paraître sans intérêt, a pour effet, en réalité, de modifier profondément la création artistique dans son ensemble. Le philosophe Walter Benjamin estimait déjà que les nouveaux rapports qu’entretenait le grand public avec l’art étaient à l’origine de l’évolution de la création elle-même, comme il l’avançait dans son ouvrage L’œuvre d’art à l’ère de la reproduction mécanique : « Le grand public constitue une matrice à partir de laquelle tout comportement traditionnel à l’égard des œuvres d’art renaît sous une autre forme. La quantité fait place à la qualité, l’augmentation considérable du nombre des participants entraînant une modification du mode de participation lui-même ». En d’autres termes, l’augmentation de la production artistique résultant de techniques nouvelles transforme la nature de celle-ci, d’où il est possible d’affirmer que le progrès technologique, en modifiant le rapport du public à l’art, provoque des changements d’ordre qualitatif dans la forme même de

cette création. Les plateformes en ligne procurent donc le support d’une participation plus directe du public à la création artistique, notamment par le biais des sites de streaming et de partage, à l’aide desquels les internautes confèrent aux vidéoclips diffusés certaines fonctions et un mode d’existence particuliers. Contrairement aux films présentés en salle ou visionnés sur DVD, ces vidéoclips très brefs n’existent qu’à l’état de données numériques tant que le public n’a pas cliqué sur le bouton qui permet de les regarder ou de les partager. La production vidéo du groupe BTS tire considérablement parti de ce changement structurel provoqué par les nouvelles technologies dans le mode de participation du public, puisqu’elle autorise l’existence, sur une même plateforme, d’une création effectuée par celui-ci en parallèle avec les œuvres d’origine concernées, les liens et apports qui naissent ainsi donnant lieu à un enrichissement de leur sens. Aujourd’hui, la création artistique n’est plus l’apanage de quelques artistes professionnels et les productions du public qui portent sur leurs œuvres ne font qu’en perpétuer et approfondir le contenu. Dans le cas de la vidéo, elles contribuent en permanence, ce faisant, à redéfinir leur portée et à accroître leur diffusion au moyen de nouvelles images mises en réseau. Ces interventions participent en quelque sorte d’un processus de convergence assimilant, par le biais de différents dispositifs, le comportement du public à celui d’un usager. Dans son ouvrage intitulé La culture de la convergence : des médias au transmédia, Henry Jenkins affirme ainsi : « Je m’oppose à l’idée que la convergence doive être comprise avant tout comme un processus technologique regroupant plusieurs fonctions multimédias au sein d’un même terminal. Au lieu de

Ce phénomène BTS suscite tout un questionnement quant à la valeur qu’attribuent nos contemporains aux arts médiatiques dans ce monde en pleine mutation, ainsi que sur les orientations qu’il convient de prendre à cet égard et sur les évolutions importantes que connaît d’ores et déjà l’environnement des médias. 28 KOREANA Automne 2019


cela, la convergence représente un changement culturel, les consommateurs étant encouragés à rechercher de nouvelles informations et à établir des liens entre des contenus multimédias dispersés ». Dans un tel mode de production, l’art abolit résolument la frontière qui sépare l’artiste du public, autrement dit, le créateur du consommateur d’art. La supériorité, l’autorité et le rôle dont l’artiste était jusqu’ici investi ne peuvent perdurer à l’heure où le public est en mesure de prendre part à la création en établissant un rapport avec les œuvres et en les enrichissant de nouvelles composantes de sens par le biais des réseaux, traitant ainsi d’égal à égal avec les artistes. Il ressort de ces considérations qu’une véritable mutation est sur le point de se produire dans la définition de l’art, voire dans sa nature même.

Une communauté de valeurs 1

1. Sur Instagram, il suffit de taper le hashtag « #BTS logo » pour découvrir les milliers d’emblèmes que les admirateurs de tous pays ont proposés pour leur groupe favori et leur fan-club qu’unissent des liens étroits. 2, 3. Affiche de Piccadilly Circus pour ARMYPEDIA. Entreprise le 25 février dernier par BTS, sous le parrainage de Hyundai Motor Company, cette campagne d’une durée d’un mois a permis aux fans d’ARMY de diffuser sur le site internet correspondant les textes, photos et vidéos qu’ils ont réalisés à propos du groupe.

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Dans le domaine de la vidéo, la création réalisée sur les nouveaux réseaux présente les particularités que sont une plus grande souplesse dans la définition de l’œuvre, une ouverture aux contenus issus de réseaux connexes, la disparition des différences entre artiste et public et une grande agilité de ce dernier grâce aux technologies des réseaux mobiles. Les œuvres de vidéo ainsi produites constituent ce que j’ai désigné par le terme d’« images de réseau » dans mon essai intitulé BTS, la révolution de l’art. Une telle création est le fruit des activités quotidiennes auxquelles s’adonne le public sur des plateformes de partage ou des réseaux sociaux. Compte tenu de l’important essor des applications mobiles et du nombre considérable de leurs usagers, la société du XXIe siècle, toujours plus utilisatrice des réseaux mobiles, devra avant tout passer par ces « images de réseau » pour atteindre la « communauté de valeurs » à laquelle elle aspire. De même que la reproduction mécanique a transformé la valeur de la production artistique en la faisant passer du culte à l’exposition, comme l’a souligné Walter Benjamin, le recours croissant aux technologies des réseaux mobiles fera évoluer la valeur de l’art du XXIe siècle de celle de l’exposition à celle du partage. L'apparition d’« images de réseau » représentant de nouvelles formes de création artistique ne se résume pas à une simple modification du mode de production des œuvres. Elle revêt une signification beaucoup plus importante par l’ampleur du changement qu’elle constitue sur le plan historique, à savoir que, de manière symptomatique, elle est révélatrice d’une certaine évolution du monde. Si BTS a acquis une envergure phénoménale, ce n’est pas seulement par la façon nouvelle dont son public s’exprime au sujet des vidéoclips de ce groupe de garçons à succès, mais aussi parce qu’il suscite tout un questionnement quant à la valeur qu’attribuent nos contemporains aux arts médiatiques dans ce monde en pleine mutation, ainsi que sur les orientations qu’il convient de prendre à cet égard et sur les évolutions importantes que connaît d’ores et déjà l’environnement des médias.

© Hyundai Motor Company

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RUBRIQUE SPÉCIALE 5

BTS : l’épopée d’un septuor d’exception

Un bond décisif pour se hausser au niveau mondial L’irruption du groupe BTS est, selon toute vraisemblance, le produit d’un contexte favorable né de l’avènement de la mondialisation dans un environnement culturel bien spécifique, mais il convient de pousser plus loin l’étude de ce phénomène pour s’expliquer comment sept jeunes garçons d’un petit pays d’Extrême-Orient peuvent connaître un tel succès et quelles sont leurs perspectives d’avenir. Jung Duk-hyun Critique de culture populaire

C

’est dans les années 1990 qu’apparaît le genre de la K-pop sous l’impulsion de grandes sociétés du show-business qui lancent des groupes de musique comme autant de produits manufacturés à l’intention du jeune public. À l’issue d’auditions, les artistes qui semblent prometteurs sont soumis à une formation au chant, à la danse et aux langues étrangères pendant parfois plusieurs années. L’esprit d’élitisme et la valorisation du statut social qui imprégnaient la société à l’époque de la croissance fulgurante de l’économie ont participé de cette fabrication d’idoles qui ne permettait qu’à quelques heureux élus de réaliser leurs rêves. Aujourd’hui encore, les apprentis artistes sont entraînés dans une course au succès où la concurrence est rude et, de même que les pays en développement prennent pour modèle l’étonnante réussite de la Corée sur le plan économique, d’autres nations d’Asie lui envient ses groupes de musique célèbres. Pour la population, cette réussite éclair n’a pas été sans s’ac-

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compagner de sacrifices et des mouvements pro-démocratiques se manifesteront avec force dans les années 1980 pour exiger plus d’égalité, puis ils connaîtront une recrudescence lors de la crise financière asiatique de 1997, mais aussi, dernièrement, dans la volonté qu’exprime l’opinion publique de réduire les disparités de revenu grandissantes et la fracture sociale en général. De même, si les artistes de la K-pop ont pu connaître un succès considérable, certains en ont payé le prix en subissant des méthodes de formation brutales et en connaissant une fin précoce. Aujourd’hui, l’industrie de la musique pop coréenne entend remédier aux erreurs du passé en mettant en engageant les indispensables changements qui lui permettront d’atteindre un degré d’évolution débouchant sur des pratiques plus rationnelles et


Kim Nam-joon, né le 12 septembre 1994 à Ilsan, dans la province de Gyeonggi, chanteur vedette et rappeur principal, surnommé l’« expert en discours de remerciement » ou la « voix monstre », l’un des membres fondateurs de Big Hit Entertainment, talent exceptionnel de rappeur et d’auteur-compositeur.

Kim Seok-jin, né le 4 décembre 1992 à Gwacheon, dans la province de Gyeonggi, chanteur vedette surnommé « Madnae », ce qui signifie « l’aîné qui se comporte comme le plus jeune », ou « Worldwide Handsome », chanteur talentueux et apprécié pour sa sensibilité à fleur de peau.

Min Yoon-gi, né le 9 mars 1993 à Daegu, rappeur, surnommé « Minstradamus » ou « Syubgiryeok », d’après le vocable « mugiryeok » signifiant « manque d’énergie », car il aime rester allongé sans rien faire, artiste complet alliant des talents de rappeur, d’auteur-compositeur et d’interprète.

plus conformes à celles en vigueur dans le monde. Le groupe BTS a fait son apparition dans ce contexte où l’ancien star-system qui dominait l’univers de la K-pop avait déjà amorcé son déclin.

Par-delà les particularités coréennes

L’industrie de la pop reposant sur l’existence de tout un réseau d’agences artistiques, de chaînes de radio et télévision, de producteurs de musique numérique et d’organes de presse, son marché était structuré de telle sorte qu’il ne laissait guère de place à de petites entreprises comme Big Hit Entertainment. Cette dernière allait donc emprunter une voie détournée dans le lancement et la promotion du groupe BTS, à savoir celle du hip-hop, que ses sept artistes allaient adopter, contrairement à la plupart, en se servant des réseaux sociaux pour créer du lien avec le public. Au

départ imposé par les circonstances, ce choix allait tourner une nouvelle page de l’histoire de la K-pop. En outre, le nouveau groupe allait se distinguer des idoles présentées comme géniales et parfaites en tout, alors qu’il s’agissait de purs produits du système de vedettariat de la culture de masse, en démontrant que les qualités d’un artiste ne résidaient pas tant dans le talent que dans le savoir-être et qu’elles n’étaient pas toujours innées, mais pouvaient s’acquérir en « grandissant et en évoluant ». Au lieu de chercher coûte que coûte à obtenir des résultats, le groupe allait préférer les moyens à la fin sans viser à la perfection. Dans la chanson Idol de son album de 2018, Love Yourself: Answer, BTS s’ouvre en toute sincérité au public du conflit d’identité qui se joue entre l’idole et l’artiste et affirme que cette dichotomie constitue le moteur même de son évolution. Ce parcours de l’une à l’autre, qui est le sien, correspond aussi aux préoccupations qui habitent la jeunesse actuelle dans une société accordant une extrême importance aux résultats scolaires et aux

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Kim Tae-hyung, né le 30 décembre 1995 à Daegu, deuxième chanteur, surnommé « CGV », c’est-à-dire « computer graphic » et V, ou « Vwimilbyeonggi », un jeu de mots signifiant « arme secrète » et faisant allusion à ce mystérieux septième membre qu’il a été avant que le groupe ne se forme, polyvalent, connu pour une gestuelle et des expressions du visage qui font son charme sur scène.

Jung Ho-seok, né le 18 février 1994 à Gwangju, danseur principal et rappeur surnommé « Beagledol », de « beagle » et « idol », pour désigner une idole charmante, énergique et adorable à tous égards, chef-chorégraphe et sans doute le meilleur danseur du groupe se distinguant dans les figures les plus acrobatiques.

diplômes. Peu à peu, ces jeunes apprennent à valoriser les expériences qu’ils connaissent, indépendamment de leur aboutissement, et, alors qu’ils cédaient jusqu’ici aux pressions les incitant à ambitionner la réussite sociale, ils aspirent toujours plus à une vie d’artiste qui leur permette d’évoluer et d’apprendre de manière progressive, ces désirs se retrouvant chez leurs pareils dans le monde entier, et échappant donc aux conditions propres à la Corée. Si, ce faisant, il peut leur arriver de « tomber et de se faire mal », ils n’en continuent pas moins de se construire la vie qu’ils ont choisie au lieu de s’en tenir à répondre aux attentes des autres, la poursuite de ce rêve caractérisant la jeunesse mondiale actuelle, d’où le succès d’un groupe qui la conforte dans ses sentiments.

Le refus de l’autorité

La diffusion de la culture numérique qu’autorisent l’Internet et ses réseaux sociaux n’est pas étrangère à l’individualisme croissant d’une société où les valeurs familiales et le sentiment patrio-

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tique prédominaient jusqu’ici. L’élitisme et le pouvoir patriarcal sur lesquels se fondait l’organisation sociale ne sont plus adaptés à notre temps et l’individu, qui n’avait d’existence que dans la collectivité, s’aventure à dire ce qu’il veut et ce qu’il pense sur les réseaux numériques. Cette remise en question de toute autorité se manifeste plus particulièrement dans la culture pop où les relations entre les vedettes et leurs admirateurs, autrefois de type vertical, se situent toujours plus sur un pied d’égalité et de manière réciproque. Pour le public, ces artistes ne représentent plus des objets de vénération, mais des personnes comme les autres auxquelles il peut s’identifier et parfois même prodiguer des conseils sur l’évolution de leur carrière. Apparus dans les années 1990, ces rapports d’un nouveau genre ont peut-être préfiguré ceux qu’entretient


Park Ji-min, né le 13 octobre 1995 à Busan, danseur principal et chanteur vedette, surnommé « Manggaetteok », en raison de son visage poupin aux joues rondes rappelant les gâteaux de riz dits tteok , ou « Dancing Bean », reçu premier au concours d’entrée au Lycée des arts de Busan, célèbre pour ses talents de danseur.

Jeon Jung-kook, né le 1er septembre 1997 à Busan, chanteur, danseur principal et rappeur secondaire surnommé « Golden Maknae », ce dernier mot signifiant « le plus jeune membre », ou « Muscle Pig », chanteur exceptionnel, évolutions spectaculaires, excellent en photographie, vidéographie et montage.

le groupe BTS avec son fan-club dénommé ARMY, c’est-à-dire Adorable Representative M.C. for Youth. Dans son cas, cependant, ces échanges par le biais des réseaux sociaux se déroulent à un niveau international, par-delà toute barrière de langue et de nationalité. Le fan-club ARMY est donc l’émanation de la démocratisation numérique qui a transformé en profondeur la société coréenne en quelques dizaines d’années, ainsi que des changements de mentalité apportés par la mondialisation.

Une présence renforcée à l’international

Du fait de sa situation géopolitique, la Corée a été amenée à se tourner toujours plus vers l’extérieur pour rechercher de nouvelles opportunités de croissance. À l’époque de son industrialisation, le pays

importait les matières premières qu’il transformait et exportait sous forme de produits finis. La fameuse « méthode coréenne » qui avait permis la réalisation d’une croissance très rapide a aujourd’hui perdu de sa force d’entraînement. À l’heure de la mondialisation et de l’essor constant des communications numériques, les modèles hérités du passé ne sont plus gage de prospérité et l’innovation dont fait preuve BTS offre la possibilité d’un nouveau départ. Fort d’une audience désormais mondiale, le groupe se doit de cultiver sa dimension universelle dans le rapport affectif qui se construit avec ses fans, car les échanges auxquels ils se livrent avec les jeunes du monde entier peuvent rejaillir favorablement sur la visibilité du pays à l’étranger. La Corée ne peut en effet que se réjouir du succès international de ses artistes, non seulement en raison du phénomène sans précédent qu’il représente, mais aussi et surtout parce qu’il est révélateur d’une volonté d’échapper au cadre strictement national dans lequel l’avait confinée l’histoire pour s’ouvrir toujours davantage au monde.

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Les liens que ces jeunes artistes ont su tisser avec leurs fans de tous les pays et la manière dont ils échangent avec eux pourraient bien inspirer une nouvelle démarche visant à accroître la présence mondiale de la Corée.

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Affiche de la tournée mondiale de 2018 intitulée Love Yourself, qui a mené le groupe aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, en Allemagne, en France et au Japon. De gauche à droite : J-Hope, V, RM, Jungkook, Jimin, Jin et Suga. © Big Hit Entertainment

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DOSSIERS

Le cinéma de Bong Joon-ho :

un genre à part entière Première œuvre coréenne à avoir remporté la plus prestigieuse distinction du Festival de Cannes, le film Parasite de Bong Joon-ho a intéressé le public du monde entier par son point de vue lucide et tout en nuances sur le capitalisme contemporain, cette nouvelle prouesse du brillant réalisateur venant en outre couronner un siècle de cinéma coréen. Ju Sung-chul Rédacteur en chef de Cine21

L

e jury du Festival de Cannes a décerné la Palme d’Or de sa 72e édition au film Parasite du réalisateur coréen Bong Joon-ho, comme s’il saluait en cette œuvre les cent années d’existence du septième art coréen d’une manière « tout à fait opportune », pour reprendre les mots du personnage de Ki-taek qu’interprète Song Kang-ho. Dès ses premières projections, le film allait être remarqué par les plus gros distributeurs mondiaux, qui en ont d’ores et déjà acquis les droits de diffusion dans 192 pays différents, un chiffre record pour l’ensemble du cinéma coréen. En France, par où a commencé sa sortie en salle, il a aussitôt séduit les cinéphiles et pris la tête du box-office en reléguant respectivement aux deuxième et troisième rangs les dernières superproductions hollywoodiennes que sont Men in Black: International et X-Men: Dark Phoenix. L’une des deux affiches réalisées à cette occasion a particulièrement frappé l’attention par sa conception originale destinée à souligner que l’intrigue du film réserve des suprises. On y voit le personnage de Monsieur Park chuchoter à l’oreille de sa femme : « Si tu me spoiles la fin, je te tue ! », ces mots s’inscrivant dans une bulle de bande dessinée en lettres beaucoup plus grandes que le public français est accoutumé à en voir sur ce type de support.

Un rêve nourri de longue date

Depuis toujours, le Festival de Cannes cristallise les espoirs des cinéastes coréens qui, en aspirant au couronnement de leur carrière, ont fait évoluer et fructifier leur art sur le plan de la thématique,

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Les remarquables évolutions et changements de cap qu’il a su opérer ces vingt dernières années ont concordé avec les attentes nouvelles du public.

Parasite, septième long métrage de Bong Joon-ho qu’a récompensé cette année la plus prestigieuse distinction du Festival de Cannes, la Palme d’Or.

comme sur ceux de la réalisation et des techniques. Lee Doo-yong leur avait ouvert la voie en présentant son film Le rouet, l’histoire cruelle des femmes (1983) dans la catégorie Un Certain Regard de cette manifestation où Im Kwon-taek participerait plus tard à la compétition principale avec son œuvre Chunhyang (2000). Ce réalisateur que l’on qualifiait désormais de « national » allait répondre à une seconde invitation à concourir au festival et y remporter le prix du meilleur réalisateur pour Chihwaseon (Painted Fire, 2002), ce succès ayant par la suite largement contribué à la promotion du septième art coréen dans le monde. Différents metteurs en scène coréens allaient dès lors se succéder à Cannes, tels Park Chan-wook, lauréat du Grand Prix du Jury pour Old Boy (2003) ou Lee Changdong, dont l’œuvre Poetry (2010) a été récompensée par le prix du meilleur scénario. À deux reprises, Im Sang-soo allait faire partie de la sélection officielle pour la compétition principale grâce à The Housemaid (2010), un remake du célèbre film du même nom réalisé en 1960 par Kim Ki-young, puis pour y présenter The Taste of Money (2012). Quant à Bong Joon-ho, dans le discours de remerciement qu’il a prononcé après avoir été primé, il a déclaré avoir rêvé de cinéma dès ses années de collège. Plus tard, il animera le ciné-club de son université et réalisera son premier court métrage intitulé Baeksaekin (White Man, 1994), qui lui permettra de faire son entrée à l’Académie coréenne des arts cinématographiques. Créée dans ce cadre, sa seconde livraison du genre, Incohérence (1994), attirera l’attention et lui vaudra d’entrer en lice au Festival international du film de Vancouver, après quoi de nouveaux horizons s’ouvriront peu à peu grâce à sa participation à la mise en scène de Motel Cactus (1997) et à la rédaction du scénario de Phantom: the Submarine (1999).

Un tournant dans le septième art coréen

À l’aube du nouveau millénaire, Bong Joon-ho tournera une nouvelle page du cinéma coréen avec un premier long métrage, intitulé Barking Dogs Never Bite, qui se démarque de tous les précédents par l’alliance de procédés purement cinématographiques avec des aspects d’ordre différent, ainsi que par la prodigieuse énergie qui s’en dégage à tout moment de manière imprévue. Le metteur en scène y déploie des trésors d’imagination dans un art dont il a manifestement acquis une absolue maîtrise. Il confiera alors préférer à tout autre cinéaste coréen Kim Ki-young et affirmera posséder plus de dix cassettes vidéo de ses films d’horreur, qui accordent une importance particulière à la psychologie des personnages féminins. © Cine21, Photo by Oh Kye-ohk

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3 © Showbox

© The Jokers Film

© CJ ENM

Dans son enfance, Bong Joon-ho affirme être peu allé au cinéma, mais avoir regardé la télévision, en particulier sur la chaîne AFKN (American Forces Korea Network), et le plus souvent des films. C’est un dessin animé japonais qui aurait fait naître sa vocation : Future Boy Conan, dont il suivait parfois les épisodes toute une journée, quand quelque chose le chagrinait, puisqu’ils s’étendaient sur une durée totale de quatorze heures. Aujourd’hui, ce cinéaste qui a longtemps fait figure de cas à part ou d’enfant terrible du septième art coréen est devenu l’un des moteurs d’une industrie marquée par l’irruption d’une nouvelle génération de créateurs. Comme eux, Bong Joon-ho a assisté dans son adolescence au déclin du mouvement estudiantin et, comme eux, il s’est passionné pour le cinéma, qu’il s’agisse des films d’animation ou des séries B, et que ce soit en les regardant à la télévision ou sur des cassettes louées. Doté d’une sensibilité artistique toute différente de celle de ses aînés, il appartient à la génération dite des « réalisateurs cinéphiles » aux côtés de Park Chanwook, Kim Jee-woon et Ryoo Seung-wan, respectivement metteurs en scène de Joint Security Area, The Foul King et

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Die Bad, qui sont tous sortis en l’an 2000, comme Barking Dogs Never Bite. En 2006, Bong Joon-ho allait connaître un succès colossal avec The Host, que le 59e Festival de Cannes présentait dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs, après quoi, deux ans après, il allait réaliser le film à sketches Tokyo ! aux côtés de Michel Gondry et de Leos Carax, puis, en 2009, le thriller Mother (2009), ces deux œuvres ayant concouru dans la catégorie Un Certain Regard lors des 61e et 62e éditions du festival. Quant à Okja (2017), produit par Netflix, il allait participer cette année-là à la compétition officielle, ce qui n’avait jamais été le cas auparavant, mais la consécration de Bong Joon-ho s’est produite lors de sa cinquième participation à cette manifestation dont il a ravi la plus haute distinction.

Le souci du détail et un humour décalé

Le style original de Bong Joon-ho se caractérise principalement par la recherche d’une extrême précision, un trait qui lui a valu le surnom de Bongtail, et par ce que les Cahiers du Cinéma ont appelé « l’art du piksari », ce dernier vocable


de l’argot coréen signifiant « chanter faux » et faisant référence au procédé par lequel le cinéaste recourt soudainement au comique de situation en créant un incident à première vue cocasse. Dans Memories of Murder, deuxième de ses longs métrages par lequel il allait se faire un nom en 2003, il plante le décor d’un drame policier dans la Corée des années 1980 avec une méticulosité exceptionnelle. Si les voitures et les marques de cigarettes d’autrefois n’ont rien d’exceptionnel dans cette reconstitution, les graffiti obscènes tracés sur un poste de garde ou les boîtes de biscuits de la maison d’un chaman constituent des détails visuellement évocateurs qui plongent le spectateur dans l’atmosphère de l’époque. En outre, dans la plupart des scènes, Bong Joon-ho recourt à des tons à dominante sombre évoquant un climat triste et oppressant, seuls le ventilateur bleu et les sous-vêtements rouges de la victime y apportant une touche de couleur. Ce souci du détail propre au cinéaste s’avère d’autant plus remarquable qu’il n’est pas immédiatement perceptible, mais se manifeste au contraire avec subtilité. Le réalisateur a aussi la particularité d’introduire au beau milieu de l’action des éléments incongrus qui donnent un charme décalé au film, comme lorsque le commissaire de police de Memories of Murder glisse sur un talus de rizière en enquêtant sur les lieux du crime ou quand le monstre de The Host tombe dans l’escalier en pourchassant la foule. Comme le soulignait un critique sur le site internet IndieWire, à propos du film Parasite : « Ce Parasite vertigineux, brillant et tout à fait inclassable montre bien que le cinéma de Bong Joon-ho représente un genre à part entière ». Cette phrase résume à elle seule l’essence même d’une œuvre au style indéfinissable qui représente un tournant imprévu dans la filmographie du réalisateur et l’aboutissement du travail consi-

1. Inspiré d’une affaire réelle de crimes en série, Memories of Murder (2003) allait être présenté lors de nombreux festivals internationaux, dont celui de Bogota, dans la section du cinéma coréen. 2. Mother (2009), où une mère s’efforce désespérément de sauver de la mort son fils, victime d’une agression, a concouru dans la section Un Certain Regard du 62e Festival de Cannes. 3. Vu par plus de 13 millions de spectateurs du monde entier, The Host (2006) a devancé tous les autres films de Bong Joon-ho au box-office et a été projeté à la Quinzaine des Réalisateurs du 59e Festival de Cannes. 4. Parasite (2019) illustre bien le « style Bong Joon-ho » caractérisé par son luxe de détails et sa cohérence dans la dénonciation des maux du capitalisme.

dérable qu’a accompli celui-ci en aspirant à une description aussi exacte que possible des réalités de son pays.

Un tableau sans complaisance

L’originalité du cinéma de Bong Joon-ho réside aussi dans l’intéressant point de vue qu’il livre sur des spécificités de la société coréenne telles que les liens familiaux ou la fracture sociale, ce qui est notamment le cas de Parasite. Grand ensemble de Barking Dogs Never Bite, crimes non résolus de Memories of Murder, une œuvre inspirée de faits réels survenus dans la province de Gyeonggi, rives du Han de The Host et témoignages d’amour maternel de Mother sont autant d’aspects réels de la vie en Corée. S’exprimant au sujet de The Host, son réalisateur a expliqué que son propos avait été de décrire un homme, à savoir le personnage principal de Gang-du, en proie à des problèmes émotionnels et mentaux qu’il paiera chèrement par le décès de sa fille. Les carences et l’incompétence des pouvoirs publics constituent un thème récurrent dans son œuvre, notamment dans The Host, où des laissés-pour-compte excédés par l’inaction de l’État en sont réduits à prendre la situation en main. Dans un entretien, Bong Joon-ho expliquait ainsi : « C’est comme si ces marginaux se lançaient dans une course de relais pour s’entraider ». Quant au film Mother, il analyse la manière dont une mère peut se transformer en « monstre » lorsque, atterrée par la nonchalance de policiers qui semblent considérer la mort d’une jeune fille comme un simple fait divers, elle entreprend avec l’énergie du désespoir de prouver l’innocence de son fils. C’est un tableau cruel de la Corée que brosse également Bong Joon-ho dans Parasite et sa famille de quatre demandeurs d’emploi. Quand l’aîné parvient à donner des cours particuliers bien rémunérés dans une famille fortunée, il échafaude toute une série de stratagèmes pour faire également embaucher les siens. Riches et pauvres sont ainsi amenés à se côtoyer, mais la coexistence des deux extrémités de l’échelle sociale va rapidement s’avérer utopique. Cette allégorie douce-amère du mode de vie capitaliste qui domine aujourd’hui dans tous les pays et toutes les cultures a valu à son auteur les honneurs du Festival de Cannes. Dès ses premiers pas avec Barking Dogs Never Bite, comme par la suite et jusqu’à Parasite, Bong Joon-ho a fait montre d’un art original qui lui confère une place particulière en Corée. Les remarquables évolutions et changements de cap qu’il a su opérer ces vingt dernières années ont concordé avec les attentes nouvelles du public et il s’impose sans conteste comme l’une des figures incontournables du septième art coréen.

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AMOUREUX DE LA CORÉE

Une voie nouvelle allant du train à grande vitesse à la pâtisserie Après une expatriation dans le cadre de la réalisation d’une première liaison ferroviaire à grande vitesse en Corée, la carrière de l’ingénieur de haut niveau Guillaume Diepvens a connu une orientation imprévue lorsqu’il a décidé d’ouvrir une boulangerie à Séoul, séduit par le pays et poussé par son esprit d’entreprise à y faire connaître son cher pain français. Choi Sung-jin Rédacteur en chef de la Korea Biomedical Review Heo Dong-wuk Photographe

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maginons un ingénieur coréen que son entreprise, Hyundai Engineering and Construction, par exemple, détacherait en France, et qui souhaiterait y manger correctement à la coréenne, mais ne trouverait pas à son goût les indispensables riz et kimchi de cette cuisine. Il est à parier qu’il serait impatient de finir sa mission dès que possible pour rentrer définitivement en Corée, faute de quoi il aurait tendance à y multiplier les séjours pour déguster ses plats préférés. C’est dans cette situation que s’est trouvé Guillaume Diepvens et il y a fait face à sa manière en ouvrant une boulangerie-pâtisserie française. Quant à la raison qui l’a encouragé dans cette voie, s’agissait-il de la volonté d’apporter de la variété dans la consommation de pain dans un pays à vocation rizicole, de la réalisation tant attendue d’un projet de création d’entreprise ou de la possibilité que le travail dans une grande entreprise ne lui plaise plus… à moins que ce ne soit l’ensemble de ces facteurs ? Quoi qu’il en soit, nul doute que ce Français de 44 ans n’aurait pas pris cette décision s’il n’avait pas aimé son pays d’accueil, comme en témoigne cette réponse en forme de question lancée quand on l’interroge à ce sujet : « Si je n’étais pas tombé amoureux de ce pays, est-ce que j’y vivrais depuis 17 ans ? »

Sécurité et confort

D’après Guillaume Diepvens, le mot « décontracté » résume bien le style de vie qu’il mène en Corée et, si on lui demande de préciser sa pensée, il dit se référer à la sécurité et au confort dont jouit ce pays doté d’un excellent réseau de transports en commun et de tous les commerces nécessaires à la vie quotidienne. Ce natif d’un petit village situé en zone rurale avait précédemment vécu deux ans à Paris et huit mois aux ÉtatsUnis, mais il ne s’y était jamais senti comme chez lui. « Hormis dans ce quartier de Cheongdam-dong, la capitale coréenne ne possède peut-être pas une vie culturelle comparable à celle de Paris, mais tout y est plus pratique et plus sûr que dans beaucoup de villes d’Europe ou des États-

Unis », estime-t-il. L’homme apprécie en outre de ne plus avoir à subir les désagréments du métro parisien. « J’aime la Corée, c’est indiscutable, mais je ne dirais pas que j’ai eu le coup de foudre pour ce pays. J’ai appris peu à peu à l’aimer », se souvient Guillaume Diepvens. Dans les premiers temps, ses difficultés provenaient surtout de cette barrière de la langue qui l’empêchait de comprendre et surtout de parler, alors que ce problème s’était posé avec moins d’acuité aux États-Unis, en raison de la proximité lexicale et syntaxique du français et de l’anglais, bien qu’il maîtrise insuffisamment ce dernier. En Corée, les obstacles qu’a rencontrés Guillaume Diepvens ne se sont pas limités à la langue, car, comme il a pu le constater : « Nous différons énormément, non seulement sur le plan linguistique, mais aussi par notre façon de penser », rappelle-t-il. C’est en 2002 qu’est arrivé cet ingénieur travaillant alors chez le constructeur de matériel ferroviaire Alstom, une grande entreprise multinationale française où rêvait d’entrer tout diplômé d’une école telle que l’ENSAM de Paris (École nationale des Arts et Métiers), à l’instar de Guillaume Diepvens, qui était promis à un bel avenir. Créé en 1780, ce prestigieux établissement a formé à ce jour pas moins de 85 000 ingénieurs dans des domaines allant des industries de base à l’aérospatiale. La société Alstom allait ainsi lui offrir son premier emploi, ainsi que l’occasion de s’expatrier à Séoul, avec pour mission d’apporter un soutien logistique à la réalisation d’une liaison ferroviaire à grande vitesse, dite KTX en Corée. Et voilà que, six ans plus tard, l’ingénieur de haut niveau

1. Arrivé en Corée dès 2002 pour travailler à la réalisation d’un réseau ferroviaire à grande vitesse, l’ingénieur Guillaume Diepvens allait changer de voie en se lançant dans la boulangerie-pâtisserie à la française. 2. Après avoir démissionné du poste qu’il occupait depuis six ans en Corée, Guillaume Diepvens a ouvert une boulangerie-pâtisserie française dans le quartier de Cheongdam-dong, qui fait partie de l’arrondissement de Gangnam situé dans le sud de Séoul.

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« J’ai créé ma boulangerie-pâtisserie pour que les Coréens puissent goûter au vrai pain français, car, en général, celui que l’on trouve ici n’y ressemble que vaguement ». démissionnait de ses fonctions pour se consacrer entièrement à la Maison Guillaume, une boulangerie-pâtisserie qu’il venait de créer dans l’arrondissement de Gangnam situé dans le sud de Séoul. « J’ai ouvert ce magasin pour que les Coréens puissent goûter au vrai pain français, car, en général, celui que l’on trouve ici n’y ressemble que vaguement ».

L’adieu au métier d’ingénieur

Que ce professionnel ait pu préférer aux maquettes techniques un four et des présentoirs à gâteaux n’a pas manqué de surprendre ses proches, auxquels il a fallu bien du temps pour comprendre et accepter cette spectaculaire reconversion. Dans sa nouvelle activité, Guillaume Diepvens ne possédait en outre que peu d’expérience et de connaissances. « La décision n’a pas été chose facile pour moi non plus. J’ai vécu dans l’angoisse avant de franchir le pas », se souvient-il. Après s’être catégoriquement opposée à ce choix, sa famille a fini par s’y résigner. « Elle a heureusement l’esprit ouvert », explique-t-il. Débutant dans le métier, Guillaume Diepvens allait ren-

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trer en France pour y suivre une formation intensive d’un mois, à l’issue de laquelle il est revenu en compagnie de deux pâtissiers français expérimentés. Aujourd’hui, suite au départ de ces derniers, il tient seul ses deux boulangeries-pâtisseries avec l’aide de quelques employés français à temps partiel. La deuxième a ouvert il y a peu à Pangyo, une ville de la banlieue sud de Séoul. « Si mes chefs pâtissiers sont partis, c’est surtout à cause du choc culturel », indique Guillaume Diepvens sans fournir davantage de détails.

La question de la différence

« Aujourd’hui, je n’engage plus de chefs français, même expérimentés, s’ils ne parlent pas la langue et ne connaissent pas le mode de vie des gens », déclare Guillaume Diepvens. Ceci dit, il pourrait bien ne plus avoir à le faire, puisqu’il a acquis le savoir-faire du métier. Dans le décor à dominante rose de sa Maison Guillaume, s’alignent d’alléchantes baguettes croustillantes à l’extérieur et molles à l’intérieur, comme il se doit, aux côtés de pâtisseries variées telles que


les macarons aux teintes pastel, les mille-feuilles et de jolies meringues qui fondent dans la bouche. Ces produits authentiquement français n’ont pas tardé à faire les délices des papilles coréennes, ce qui a valu à l’établissement de connaître une expansion soutenue en dépit de la concurrence. Son succès résulte des efforts constants d’« acclimatation » qu’a effectués Guillaume Diepvens pour adapter les recettes françaises aux goûts coréens. À ce propos, il se réjouit de voir s’implanter en Corée de grandes enseignes telles qu’Eric Kayser ou Ladurée, car cette tendance démontre que les consommateurs apprécient les qualités du pain français. Pour autant, il n’envisage pas de se lancer également dans la gastronomie française, préférant s’en tenir à sa spécialité du pain et à quelques produits connexes tels que confitures et crèmes. Le boulanger-pâtissier a élu domicile dans l’ancien quartier résidentiel de Huam-dong situé près de la gare de Séoul. Ni célibataire ni marié, il pratique la randonnée et le vélo pendant ses loisirs, mais a aussi parcouru tout le pays à moto. « Ces jours-ci, dès que j’ai un moment de libre, je vais marcher, souvent avec mon chien » confie-t-il. Sachant que son nouveau métier est tout aussi prenant physiquement que moralement, on comprend aisément qu’il ne lui laisse guère la possibilité de pratiquer d’autres activités sportives.

Les goûts simples d’un végétarien

Adepte de l’alimentation végétarienne, Guillaume Diepvens a une prédilection pour les plats les plus simples de la cuisine coréenne, tels le bibimbap habituellement composé de riz, de légumes variés et de viande, mais ne comportant évidemment pas cette dernière en ce qui le concerne, ainsi que la soupe aux nouilles dite kalguksu et celle à la pâte de farine de froment appelée sujebi, qui est une soupe à la pâte de farine de froment. Près de la porte de Dongdaemun, il lui arrive de faire un détour par le marché de Gwangjang pour déguster une galette de haricot mungo appelée bindaetteok. Autant de préférences qui feraient presque de lui un Coréen des classes populaires ! Interrogé sur les principaux obstacles qu’il rencontre dans la conduite de ses affaires, Guillaume Diepvens évoque son trop faible niveau en langue, ainsi que sa difficulté à comprendre la mentalité et le mode de vie coréens. « Si c’était à refaire, j’apprendrais d’abord le coréen, puis la fabrication du pain », avoue-t-il. Et d’ajouter qu’il n’a regretté à aucun moment d’avoir changé de métier et de lieu de vie. « Quand je fais un choix, je n’ai jamais de regrets, car je n’aurais à m’en prendre qu’à moi-même ». Ces temps-ci, Guillaume Diepvens s’inquiète particulièrement de la flambée des loyers, qui l’a déjà contraint à fermer sa boutique de l’UN Village situé dans le quartier de Hannam-dong suite à l’augmentation que lui imposait son propriétaire en trop peu de temps. « Les hausses sont incessantes ; sans exagérer, on peut dire que les prix peuvent passer du simple au double du jour au lendemain », affirme le Français, lequel n’est certes pas le seul à subir les conséquences d’une « boboïsation » qui prend des proportions inquiétantes dans la capitale. « Le quartier de Huam-dong, où je vis, attire toujours plus de gens et je redoute en conséquence une explosion du montant des loyers ».

1, 2, 3. Pains aux raisins, macarons et millefeuilles en vente à la Maison Guillaume.

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4. Depuis la création de la Maison Guillaume en 2008, ses produits font les délices des Coréens, qui ont vu un second magasin ouvrir ses portes il y a peu à Pangyo, une ville de la province de Gyeonggi.

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ESCAPADE

Cinq îles en mer de l’Ouest Au large des côtes de la mer de l’Ouest, cinq îles situées sur la frontière maritime intercoréenne ont été le théâtre des principaux conflits qui ont éclaté depuis la Guerre de Corée, mais le climat de détente qui règne actuellement invite à visiter ces lieux en toute quiétude. Lee Chang-guy Poète et critique littéraire Ahn Hong-beom Photographe

Situé sur l’île de Baengnyeong, la plus grande des cinq îles coréennes de la mer de l’Ouest, le port de Dumujin étend ses magnifiques falaises sur une distance de 4 km. De par la proximité des côtes nord-coréennes, l’île de Baengnyeong a souvent été en proie à des tensions qui ne dissuadent pourtant pas les touristes d’accourir nombreux pour admirer ses spectaculaires paysages. En juillet dernier, des géoparcs nationaux ont été créés sur dix des sites les plus pittoresques des îles de Baengnyeong, Daecheong et Socheong.

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hargés de sacs à dos et autres bagages, les passagers du premier ferry à destination de l’île de Baengnyeong bouillent d’impatience en voyant s’éloigner les quais du port d’Incheon. Au déjeuner, ils se verront proposer des naengmyeon à la mode de Baengnyeong, c’est-à-dire un bouillon froid aux nouilles de sarrasin accompagné de kimchi ttoeok, ces boulettes de légumes, d’huîtres et de moules marinés, ou une salade de concombre de mer frais et de raie à la vapeur dite pallaeng-i jjim, le tout agrémenté de sauce. Chez ces nouveaux visiteurs, on le comprend, l’inquiétude le dispute à la curiosité au fur et à mesure que le bateau approche du lieu de nombreux affrontements entre les deux Corées. En 1953, un armistice allait mettre un terme aux combats opposant les deux Corées et délimiter entre elles une frontière artificielle en suivant le tracé de la ligne de démarcation militaire (MDL) qui longeait le 38e parallèle nord depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les deux nouveaux pays allaient s’empresser de revendiquer leurs souverainetés respectives sur un certain nombre d’îles, exception faite de celle de Baengnyeong et de quatre autres situées au nord de cette MDL parcourant la mer de l’Ouest ou mer Jaune, à savoir Daecheong, Socheong, U et Yeonpyeong, car ayant été placées sous commandement des Nations Unies, cette instance décidant alors de créer la frontière maritime dite Ligne de démarcation nord (NLL) qui s’étend entre ces îles et la province nord-coréenne de Hwanghae. Par la suite, elles allaient être regroupées sous l’appellation de « Seohae Odo », qui signifie « les cinq îles de la mer de l’Ouest », bien que rien ne les ait particulièrement réunies jusque-là.

Des hostilités aux premiers rapprochements

Pour se rendre sur les lieux, seules sont disponibles trois liaisons quotidiennes par ferry-boat qui, à partir du port d’Incheon, permettent de gagner l’île de Baengnyeong en effectuant une escale sur celles de Socheong et Daecheong. Le nom de la première, qui s’étend sur 51 km², signifie littéralement « plume blanche », car, vue du ciel, elle présente la forme d’un ibis en vol. Distante d’Incheon d’environ deux cents kilomètres, c’est la plus lointaine de toutes celles de cette archipel, mais, alors qu’il fallait autrefois douze heures pour y aller, pas plus de quatre sont aujourd’hui nécessaires à la vitesse moyenne de trente nœuds et en l’absence de houle, de forts vents et un brouillard dense pouvant toutefois empêcher les navires d’accoster. À peine seize kilomètres séparent ses côtes du cap de Changsan situé en Corée du Nord, l’île de Yeonpyeong se

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trouvant quant à elle à dix kilomètres du port de Pupori, également nord-coréen. Par temps de brouillard, à quel chalutier sud-coréen n’est-il pas arrivé de dériver vers une zone de pêche nord-coréenne dont il s’est empressé de ressortir surle-champ ? Pour le voisin du nord, ces cinq îles représentent autant de zones à risque, son avant-poste le plus méridional, qui est celui de Haeju, étant visible à l’œil nu de l’île de Yeonpyeong et les mouvements de sa flotte, également à portée de vue sur les côtes de l’archipel. Ce pays n’ayant jamais reconnu le tracé de la Ligne de démarcation, il allait, en 1999, fixer lui-même ses frontières maritimes et adopter l’appellation de « Ligne de démarcation militaire maritime


1. Dans le nord-ouest de l’île de Baengnyeong, le port de Sahang est réputé pour la pêche aux lançons, car ses particulièrement abondantes. 2. Villageois faisant sécher le varech récolté sur une plage de Junghwa-dong, un quartier qui abrite la deuxième église presbytérienne coréenne par son ancienneté.

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de la mer de l’Ouest ». C’est à proximité de ces cinq îles de la mer de l’Ouest que se sont déroulés les principaux conflits qui ont opposé les deux pays au cours de ces dernières années. Le 26 mars 2010, un bâtiment de la marine sud-coréenne sombrait au large de l’île de Baengnyeong en entraînant avec lui les 46 hommes de son équipage et l’enquête internationale conduite par la suite allait incriminer une torpille nord-coréenne. Après avoir tiré sur l’île de Yeonpyeong pas moins de 170 obus et roquettes qui allaient faire quatre morts et 19 blessés le 23 novembre 2010, la Corée du Nord invoqua pour sa défense les tirs d’obus antérieurs effectués par la Corée du Sud dans le cadre de manoeuvres. Depuis l’en-

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trée en vigueur de l’accord de cessez-le-feu conclu par les deux pays, cet événement constituait la première agression perpétrée contre des civils sud-coréens, ceux des cinq îles de la mer de l’Ouest étant particulièrement exposés à de tels risques, comme en attestent les quelque quarante abris dont celles-ci se sont équipées pour se prémunir contre ce danger permanent. Dans ce contexte de tension susceptible de déclencher un conflit, la population allait manifester toujours plus son aspiration à la paix et à la réconciliation, mais voir ses espoirs déçus à maintes reprises. Pour l’heure, les parties en présence s’astreignent à respecter les dispositions de la Déclaration de Panmunjom pour la paix, la prospérité et

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la réunification que leurs dirigeants respectifs ont adoptée en 2018 et qui, pour la première fois en 55 ans, autorise la pêche nocturne au large des cinq îles, tout en augmentant la superficie de leurs zones de pêche. Lors d’une nouvelle réunion au sommet qui allait se tenir le 30 juin de cette même année, les chefs d’État nord-coréen, américain et sud-coréen allaient, en outre, s’engager non seulement à mettre fin aux hostilités entre leurs pays, mais aussi à œuvrer à de meilleures relations. En attirant l’attention sur les cinq îles de la mer de l’Ouest, ces différents événements allaient faire redécouvrir des paysages spectaculaires et une culture originale pourtant oubliés depuis la partition de la péninsule et donner ainsi tout son sens au slogan publicitaire « Des îles qui donnent envie de voyage ».

En première ligne de la défense navale

Limitrophes du nord de la région du Grand Séoul, les provinces nord-coréennes de Hwanghae ne sont pas dotées d’atouts défensifs sur terre, en raison de leur relief peu accidenté, ce qui n’est pas le cas au large de leurs côtes.

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On aperçoit au loin la Corée du Nord de cette barrière de barbelés bordant le littoral de l’île de Baengnyeong, au large duquel se sont déroulés les événements les plus graves ayant affronté les deux pays depuis la Guerre de Corée (1950-1953).

À l’époque des Trois Royaumes, plus exactement au Ve siècle, une importante route maritime reliant les côtes occidentales coréennes à la province chinoise de Liaodong passait par les eaux de l’actuelle province du Hwanghae du Sud. Entre le début du XIVe siècle, c’est-à-dire dans les derniers temps du royaume de Goryeo et le XVIe siècle, les envahisseurs l’empruntèrent pour entreprendre des incursions sur ce littoral en s’y livrant à des pillages et déprédations. Au cours de la seconde moitié du royaume de Joseon (1392-1910), époque à laquelle les Qing succédaient aux Ming en Chine, les pirates japonais profitèrent de la confusion qui en résulta pour s’aventurer toujours plus dans les eaux coréennes. Quand celles-ci retrouvèrent une certaine sûreté, à l’aube du XVIIIe siècle, la Chine des Qing y envoya en grand nombre des bateaux de pêche qui s’affron-


tèrent souvent à ceux des pêcheurs autochtones, cette zone étant en outre le lieu de prédilection des passeurs chinois et coréens. Autant de facteurs déclenchant des conflits en première ligne desquels se trouvait toujours cette île de Baengnyeong qu’à peine 187 kilomètres séparaient de la province de Shandong, c’est-à-dire moins que d’Incheon. Pour assurer sa défense, le royaume de Joseon dota les principales entrées de ports de retranchements, qu’il allait également créer dans les îles avoisinantes afin de priver d’éventuels agresseurs d’un tremplin vers le continent. Si l’île de Baengnyeong était pourvue d’une base militaire depuis le XIe siècle, époque du règne des souverains de Goryeo, le nouvel ouvrage défensif édifié au XVIIe siècle présentait l’avantage d’être entouré de vastes terres agricoles qui assuraient son autosubsistance. Aujourd’hui, les forces de la marine en station sur l'île sont toujours tributaires de leur culture, ce qui explique peut-être que la population s’y adonne davantage qu’à la pêche.

L’expansion du christianisme

Selon une croyance répandue chez les insulaires, la partie nord-ouest de leur littoral serait baignée par l’Indangsu, un mer évoquée dans le roman classique Sim Cheong jeon, cette « histoire de Sim Cheong » dont l’héroïne éponyme

se mit en devoir de rassembler trois cents sacs de riz et de les déposer en offrande dans un temple afin que son père aveugle recouvrât la vue. Or, les marchands en partance pour Nanjing voulant immoler une jeune vierge pour que les dieux qui régnaient sur la mer les protègent de ses périls, Sim Cheong se présenta à eux pour subir ce sacrifice. C’est pour commémorer son acte de piété filiale que les habitants de Baengnyeong construisirent le sanctuaire qui porte son nom et se dresse face à la mer, dans le village de Jinchon. Fruit de l’imagination d’un auteur anonyme, cet illustre roman n’en dépeint pas moins avec réalisme les eaux tumultueuses qui s’étendent entre l’île de Baengnyeong et le cap de Changsan. Rochers et récifs y renforcent les tourbillons créés par la collision des courants nord et sud et provoquèrent jadis de nombreux naufrages, notamment celui qui survint en 1771, lors de manœuvres navales, et où périrent plusieurs commandants. Le roi Yeongjo décida alors que les forces navales se diviseraient désormais en deux unités qui se déploieraient de part et d’autre du Cap de Changsan. La route maritime qui passait par l'île de Baengnyeong pour relier la péninsule chinoise de Shandong à la capitale du royaume de Joseon, Hanyang, et à la ville de Kaesong, dont le nom est aussi orthographié Gaeseong, allait de nouveau jouer un rôle historique grâce au premier prêtre catho-

Lieux à visiter sur l’île de Baengnyeong

Chine

Corée du Nord

Péninsule de Liaodong

Pyongyang Rocher du lion 1

Monument de la Réunification

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Pavillon de Sim Cheong

Île de Baengnyeong Île de Daecheong Île de Socheong

Quai du port de Yonggi

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Église presbytérienne de Junghwa-dong

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Chine

Haeju Séoul Incheon

Île de Yeonpyeong Île d’U

Péninsule de Shandong

Corée du Sud

Plage de Sagot

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1. Village de Gwanchang-dong situé dans le nord de l’île de Baengnyeong. Les marchands qui commerçaient jadis avec la Chine déchargeaient et entreposaient leur marchandise sur les quais du port. 2. Soldats revenant de permission, insulaires et touristes débarquant sur l’île de Baengnyeong après une traversée de quatre heures à bord d’un ferry à grande vitesse parti du port d’Incheon. Trois liaisons quotidiennes sont assurées entre ce dernier et celui de Yonggi.

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lique coréen nommé Kim Taegon. En 1846, soit un an après son ordination, Jean-Joseph-Jean-Baptiste Ferréol, troisième des vicaires apostoliques de Corée, lui confia la mission de rechercher un itinéraire adéquat à l’intention des missionnaires qui seraient amenés à voyager en mer de l’Ouest. Le royaume de Joseon, qui subissait alors les pressions de nations occidentales impatientes de le voir ouvrir ses ports au commerce, allait réagir à cette initiative par la persécution des chrétiens tenus pour hérétiques. Kim Taegon, désormais appelé père Andrew ou Andrea Kim, quitta alors Hanyang et s’embarqua pour l’île de Baengnyeong, où il se fit aider de pêcheurs chinois afin de faire venir des missionnaires français en Corée. Arrêté à son retour dans la capitale, il fut exécuté à l’âge de 25 ans sur ordre du gouvernement de Joseon. En raison de son martyre, il allait être canonisé en 1984. Sur les cinq îles de la mer de l’Ouest, églises et cathédrales sont donc particulièrement nombreuses, Baengnyeong en possédant à elle seule treize pour une population de 5 700 habitants et soixante-quinze pour cent de ses habitants étant croyants. Elle abrite aussi la deuxième église presbytérienne de Corée, qui est celle de Junghwadong. Quand, en 1898, le gouvernement de Joseon leva l’interdiction qui pesait sur l’évangélisation et la construction d’églises, les chrétiens

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de l’île de Baengnyeong s’empressèrent de créer un premier lieu de culte sur les quarante mètres carrés d’une école. Dans une salle adjacente au musée de l’église chrétienne de Baeng-nyeong, une exposition permanente retrace l’histoire de l’évangélisation de l’île et des régions avoisinantes qu’entreprirent des missionnaires au début du XIXe siècle.

L’essor du commerce cotonnier

Pendant la période de Joseon, l’État exerça un monopole sur le commerce jusqu’à l’ouverture des ports qu’il allait mettre en œuvre en 1876 en vertu du Traité de Ganghwa conclu avec le Japon. Pour autant, il ne parvint jamais à enrayer la contrebande, déjà pratiquée à l’avènement du royaume par le biais des waegwan ou « maisons du Japon », ces bureaux qu’avait créés le gouvernement dans les villes côtières, ou sur l’île japonaise de Tsushima, dans le but de commercer avec le Japon, notamment par l’importation d’argent et l’exportation de ginseng. À partir du XIXe siècle, la région du cap de Changsan allait devenir un carrefour de la contrebande de cotonnades et de ginseng rouge à laquelle se livraient marchands chinois et coréens. Dans l’empire des Qing vaincu par l’Angleterre lors des guerres de l’opium, le peuple voyait en cette racine un antidote contre l’opiomanie, tandis que les étoffes venant des pays occidentaux faisaient


fureur en Corée, la qualité fournie par les machines britanniques ou indiennes étant très supérieure à celle de la toile grossière issue des métiers à tisser coréens. Ce commerce hautement lucratif, qui mettait en présence marchands de Kaesong et capitalistes de Hanyang, donnait lieu à une contrebande particulièrement dynamique sur les îles de Baengnyeong et Socheong en raison du laxisme ambiant en matière de sûreté maritime. Suite à l’ouverture des ports coréens, ce commerce du coton qui avait transformé l’économie du pays allait tomber entre les mains du Japon et plus personne ne se souvint, en Corée, que les traditions vestimentaires du pays étaient nées sur ces lointaines îles de la mer de l’Ouest. Ce que celles-ci ont de plus beau à offrir réside dans leurs exceptionnels paysages, tel celui du site de Dumujin, situé sur l’île de Baengnyeong, avec ses falaises escarpées que l’on retrouve en d’autres points du littoral. Ce dernier est bordé de vastes plages au sable assez ferme pour permettre l’atterrissage d’un petit avion. Les géologues expliquent que cette topographie particulière résulte de la formation de trois grands massifs rocheux qui sont apparus au cours de l’ère précambrienne et se sont lentement déplacés au fil des siècles avant de parvenir à la position dans laquelle s’est constituée la péninsule coréenne telle que nous la connaissons aujourd’hui. Ainsi, ce sont les failles et plissements créés par l’énorme production d’énergie des collisions continentales qui, en déformant les terrains, ont été à l’origine de ces formations rocheuses d’une beauté éblouissante. Conscient de leur valeur inestimable, le ministère de l’Environnement allait procéder, en juillet dernier, à la création de géoparcs nationaux sur dix des sites les plus pittoresques des îles de Baengnyeong, Daecheong et Socheong. Quant à la végétation de l’archipel, elle bénéficie d’une situation qui fait de lui un jardin des plantes naturel pour les espèces poussant dans le nord comme dans le sud, l’île de Daecheong ne constituant pas seulement la limite septentrionale du camélia, car elle offre aussi un intérêt scientifique particulier en tant qu’habitat de l’iris dichotoma et de l’allium anisopodium.

hae et un assaisonnement substituant la sauce de poisson à celle de soja. Composées en grande partie de farine de sarrasin, ces nouilles légères et friables sont consommées froides et, dans un repas plus consistant, peuvent s’accompagner d’une assiette de tendres tranches de porc bouillies, de raviolis à la manière de Hwanghae ou de galettes de haricot mungo dites bindaetteok. Quand arrive l’hiver, les touristes pourront aussi goûter à la spécialité de saison des kimchi tteok, ces boulettes de légumes, d’huîtres et de moules marinés qui proviennent tous de la production locale et donnent aussi son sens au slogan « Des îles qui donnent envie de voyage ».

Les raviolis et nouilles froides

L’heure est venue de déguster les naengmyeon de la province de Hwanghae, qui se distinguent, par leur bouillon exclusivement à base de porc, de la préparation plus connue à la mode de Pyongyang, où se mêlent bouillons de bœuf et de poulet, de faisan ou de porc. Ces naengmyeon de Baengnyeong se caractérisent par une saveur peu relevée typique de la cuisine de Hwang-

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HISTOIRES DES DEUX CORÉES

© Good Neighbors

Les graines d’une prospérité future Créée et dirigée par Yi Il-ha, l’ONG internationale Good Neighbours a joué un rôle de pionnier dans l’aide humanitaire apportée à la Corée du Nord. Depuis la seconde moitié des années 1990, elle mène des activités qui, loin de se limiter à informer, visent à coordonner les différents projets en cours dans ce domaine à l’échelle mondiale. Kim Hak-soon Journaliste et professeur invité à l’École des médias et de la communication de l’Université Koryeo

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ans l’opinion publique, l’aide humanitaire au voisin du nord suscite maintes polémiques, d’aucuns estimant qu’elle est employée à mauvais escient et ne fait que conforter le pouvoir en place, tandis que d’autres affirment que l’altruisme doit primer sur toute autre considération. Vu par tous comme le père des organisations non gouvernementales sud-coréennes, Yi Il-ha se rallie évidemment à ce dernier camp. Celle qu’il a fondée en 1991 se nomme Good Neighbours et œuvre à l’avènement de la paix dans le monde en luttant contre la faim grâce à l’action de ses 52 agences situées sur le territoire national et des 303 bureaux qu’elle a implantés dans quelque 40 pays différents. En 1996, elle allait être la première ONG sud-coréenne à se voir accorder la récompense suprême, pour ce type d’organisation, de disposer d’une voix « consultative générale » au Conseil économique et social des Nations Unies (ECOSOC).

Pour en finir avec la faim

Forte d’un effectif de 3 000 personnes, Good Neighbours met en œuvre des programmes d’aide sociale ou de secours et gère les sommes reçues des 500 000 donateurs que compte la Corée du Sud. Au début de l’année, Yi Il-ha a espéré voir prendre fin le gel des programmes d’aide civile à la Corée du Nord, mais l’échec du deuxième sommet qui s’est tenu entre les États-Unis et la Corée du Nord en février dernier à Hanoï allait anéantir ses espoirs. Dans l’éventualité d’une embellie des relations entre Washington et Pyongyang, Yi Il-ha avait prévu de créer une importante exploitation de production et de conditionnement du lait en Corée du Nord. Par la suite, il entendait promouvoir l’essor de l’élevage porcin, bovin et avicole, ainsi que la construction d’usines de transformation du lait et de fabrication de saucisses. Il avait aussi pensé faire exporter en Corée du Sud la spécialité locale du samgyetang, un bouillon de poulet au ginseng. Un autre de ses projets, et non des moindres, portait sur l’aide à la modernisation des infrastructures de santé nord-coréennes, notamment par la création d’un centre de

Yi Il-ha, qui a créé Good Neighbours, une ONG internationale de secours et d’aide au développement, visitant en 2004 un orphelinat de Nampo situé à environ 55 km de Pyongyang. Good Neighbours axe son action humanitaire sur l’essor de l’élevage, le développement de la médecine et la création d’établissements de soins.

recherche, de laboratoires pharmaceutiques, d’hôpitaux et d’autres établissements dispensant des soins, ainsi que d’une production de sérum, gélules et médicaments à base de plantes. Autant de belles idées qui restent lettre morte depuis que les négociations relatives au programme nucléaire nord-coréen se trouvent dans l’impasse.

L’envoi de vaches laitières

Dans le cadre de son action humanitaire, Good Neighbours intervient dans les trois domaines que sont la santé, l’agriculture et l’élevage, et la protection de l’enfance. Présente en Corée du Nord dès 1995, elle approvisionnait la population en denrées alimentaires et produits de première nécessité à cette époque désastreuse que traversait l’économie nationale et qui allait déboucher sur la grande famine de 1997, l’année où Yi Il-ha s’est rendu pour la première fois dans ce pays. Pour l’ONG Good Neighbours, un changement de paradigme allait se produire un an plus tard, suite aux deux voyages effectués en Corée du Nord par Chung Ju-yung, le fondateur du groupe Hyundai qui, à deux reprises, prit la tête d’un convoi exceptionnel de 500 camions transportant au total 1 001 bœufs le long de la ligne de démarcation militaire. S’inspirant de son exemple à peine quelques mois plus tard, Good Neighbours allait conduire deux cents vaches laitières dans ce pays et y créer plusieurs exploitations, mais, contrairement à ce qui s’était passé dans le cas de Chung Ju-yung, les autorités nord-coréennes demandèrent à l’ONG de ne pas rendre cette initiative publique et elle se conforma à cette exigence. Il n’en demeure pas moins que, l’indispensable mise en quarantaine des bêtes préalablement à leur exportation ne pouvant passer inaperçue, une équipe de télévision filma les bovins à leur départ du port d’Incheon au grand dam de Pyongyang. Après bien des péripéties, pas moins de 510 vaches laitières allaient venir s’ajouter à celles déjà élevées dans quatre nouvelles exploitations. En fait, l’idée de cette expédition était née en 1995, lors du passage de Yi Il-ha dans la ville frontalière chinoise de Dandong. Il y avait rencontré un Australien d’origine coréenne qui avait envoyé dans la ville nord-coréenne de Haeju un troupeau de deux cents têtes de hanu, ces vaches de race indigène qu’il pensait être plus utiles à la population. Convaincu que celle-ci pourrait améliorer ses conditions de vie en s’adonnant à une production laitière rentable, Yi Il-ha fit appel à un chercheur américain spécialisé dans ce domaine, mais, quand ce dernier s’engagea à lui apporter son aide, il se heurta au refus opposé par son gouvernement.

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1 © Good Neighbors

1. Vétérinaires sud-coréens contrôlant la qualité du lait produit par la coopérative de Kubin-ri située dans le canton de Kangdong, non loin de Pyongyang. Good Neighbours lui a offert des vaches et envoyé les différents spécialistes intervenant dans leur élevage. 2. Laboratoires pharmaceutiques Chongsong produisant des injections à Pyongyang. Good Neighbours apporte son aide à la Corée du Nord dans le domaine de la santé.

Apprenant la nouvelle, un membre de Good Neighbours qui travaillait à Seoul Milk allait alors faciliter l’achat de deux cents vaches laitières enceintes auprès de cette entreprise au prix très raisonnable de 1,5 million de wons par tête. Pour Good Neighbours, la création d’une industrie laitière en Corée du Nord répondait à la volonté d’établir des échanges permanents entre vétérinaires des deux pays, experts en produits laitiers et membres actifs de Good Neighbours, comme en attestent les 140 déplacements qu’allaient y effectuer Yi Il-ha et ses collaborateurs.

Des revenus en hausse

En Corée du Nord, les autorités ont vu, dans l’essor du secteur, la possibilité d’accroître la valeur ajoutée du lait. Lorsqu’elle a entrepris de créer une fromagerie dans un village, l’ONG Good Neighbours a exigé au préalable que la moitié des bénéfices réalisés soit redistribuée aux habitants, l’autre

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devant financer l’achat de nourriture à l’intention des enfants dans le besoin. Par ses résultats, le projet en question allait dépasser les attentes de ses organisateurs, puisque la population de Kubin-ri, ce village du canton rural de Kangdong situé à la périphérie de Pyongyang, allait être décuplée en à peine cinq ans. Les villageois tirent une telle fierté de cette réalisation qu’ils ont planté une pancarte à l’entrée de leur commune pour y inscrire en grosses lettres ce qu’ils ont accompli. Constatant le succès de cette exploitation laitière, le ministère nord-coréen de l’Agriculture allait solliciter un soutien financier destiné au secteur avicole, où le lancement d’un projet exigeait de se procurer du matériel d’importation et des œufs particulièrement onéreux afin d’améliorer la qualité de la production. Pour ce faire, l’ONG Good Neighbours allait s’approvisionner en œufs provenant de poules pondeuses françaises très fécondes au prix de 5 000


qu’elle a acquise ce faisant devrait lui servir de modèle pour mettre en œuvre de nouveaux projets de développement régional dans d’autres parties du monde.

La lutte contre la faim

© Good Neighbors

à 200 000 wons l’unité, tandis que les autorités nord-coréennes créaient un élevage de poulets inaccessible au public sur un rayon de 4 km. Cette fois encore, une heureuse initiative allait en entraîner une autre concernant une usine d’engrais. Afin de fournir la matière première nécessaire à cette production, Good Neighbours a alors entrepris d’aider à l’expansion d’une usine de zinc en cours d’exploitation près de Wonsan. Ce projet, dont le lancement a bénéficié d’un prêt bancaire de 7 millions de dollars et d’une subvention de 1,5 million de dollars octroyée octroyée par le gouvernement sud-coréen, s’est si bien déroulé qu’il a permis de rembourser l’emprunt de départ en à peine deux ans. D’une manière ou d’une autre, ce sont au total quelque 220 000 Nord-Coréens, enfants compris, que Good Neighbours a ainsi aidés dans le cadre de vingt-cinq chantiers répartis sur le territoire nord-coréen et l’expérience

À divers endroits du territoire nord-coréen, Good Neighbours réalise des distributions de nourriture dans les crèches afin de combattre la pénurie alimentaire qui sévit de manière chronique dans ce pays. Au cours de la seule année 2018, quelque 114 tonnes de lait en poudre y ont été expédiées par son agence Good Neighbours USA. Ses interventions en faveur des enfants ont aussi porté sur la fourniture 150 tonnes de papier destiné à l’impression de manuels scolaires, d’ordinateurs à vocation pédagogique, de patins à roues alignées et de ballons de football. À ce propos, Yi Il-ha déplore qu’à plus haut niveau, le programme d’aide alimentaire sud-coréen soit toujours en cours de discussion et n’ait pu être mis en œuvre plus tôt. « Il est un peu trop tard pour le faire », juge-t-il en connaissance de cause. « Aujourd’hui, ce dont a besoin la Corée du Nord, ce n’est pas de centaines de milliers de dollars venant de l’étranger. Avant tout, il est impératif d’organiser des actions d’aide spécifiques afin de développer ses ressources humaines et matérielles, car ce pays s’intéresse davantage à la coopération pour le développement durable qu’à l’aide alimentaire ou aux engrais », poursuit-il. Le travailleur humanitaire évoque ensuite l’expérience inoubliable qu’il a vécue à la coopérative de Kubinri lorsqu’il y a séjourné une dizaine de jours en compagnie d’autres membres de l’ONG, ce qui lui a permis de tisser des liens avec la population. Il se souvient en particulier du poisson pêché dans un ruisseau et du ragoût très relevé préparé avec cette prise qu’ils ont mangé ensemble. « Cela vaut la peine d’investir dans ce pays, pour ceux que cela intéresse, étant donné le marché qu’il représente, les talents qui s’y trouvent et l’abondance des ressources naturelles », déclare Yi Il-ha. « Nous réaliserons la réunification d’autant plus rapidement que davantage de Nord-Coréens auront l’occasion de travailler et d’échanger avec les Sud-Coréens ». Et de conclure : « En tant que fondateur de Good Neighbours, la tâche qui m’incombe est de créer une atmosphère propice à la réconciliation. Dans cette perspective, nous ne devons pas réduire, et moins encore interrompre, nos programmes d’aide humanitaire au bénéfice de la Corée du Nord. Si les deux pays se réconcilient et que la paix règne entre eux, alors je me dirai que j’ai atteint mon but. »

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INGRÉDIENTS CULINAIRES

Un fruit essentiel en cuisine Parmi les cadeaux qu’offrent les Coréens pour Chuseok, qui est leur fête des récoltes, figure en bonne place un gros fruit rond évocateur de l’automne par sa robe brun-jaune. Très appréciée en tant que telle, la poire entre aussi dans la composition de préparations culinaires ou pharmaceutiques traditionnelles, outre que sa pulpe fait aujourd’hui l’objet de recherches en vue de sa substitution aux microbilles. Jeong Jae-hoon Pharmacien et rédacteur culinaire

© Getty Images Korea

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L

a poire coréenne, connue sous le nom de bae, possède une chair si juteuse qu’il suffit d’y mordre à belles dents pour en sentir l’effet désaltérant, et ce, aussitôt après son achat, car ce fruit est toujours mis en vente à maturité, ce qui n’est pas toujours le cas de ceux des pays occidentaux. Composée en grande partie d’eau et de sucre, sa chair très fibreuse renferme aussi du potassium, de la vitamine C et divers antioxydants, ainsi que du fructose et du sorbitol qui, s’ils peuvent provoquer des troubles gastriques lorsqu’ils sont présents en trop grande quantité, exercent une action laxative dans le cas contraire. Cette dernière propriété explique l’utilisation de ce fruit dans la médecine traditionnelle, ainsi que ses vertus contre la toux et les troubles des lendemains de beuverie. Enfin, voilà peu, des études ont révélé que sa forte teneur en potassium permettait de combattre l’hypertension artérielle. En 2015, le professeur australien Manny Noakes, qui est l’un des scientifiques de la CSIRO, l’Organisation fédérale pour la recherche scientifique et industrielle, a démontré la possibilité d’atténuer les conséquences d’un excès de boisson en consommant au préalable un verre de jus de poire coréenne. Si la nature des éléments responsables de cet effet demeure inconnue, il semblerait que certains enzymes présents dans ce jus de fruit favorisent l’assimilation de l’alcool en assurant son métabolisme, leurs bienfaits s’avérant donc plus préventifs que curatifs, à ceci près, toutefois, qu’ils interviendraient à des degrés différents selon le génotype des sujets, comme l’ont montré les recherches d’une équipe internationale rassemblant des scientifiques coréens, japonais et américains.

forme de pomme ou de poire de leur corps, la première étant plus large en son sommet qu’à sa base et la seconde inversement, d’où son aspect semblable à un bulbe. Ainsi, les individus « de type pomme » se caractériseraient par de larges hanches et une accumulation de tissu adipeux abdominal, les autres présentant, au contraire, une taille fine et une concentration de graisse dans le fessier. La première de ces morphologies se rencontrant le plus souvent parmi les hommes, l’obésité viscérale dont ils souffrent explique le risque important de voir survenir chez eux le syndrome métabolique responsable du diabète ou des maladies cardio-vasculaires. Contrairement aux pommes et poires des pays occidentaux, celles de Corée sont aussi rondes l’une que l’autre, d’où l’expression de « poirespommes » par laquelle sont parfois désignées ces dernières, bien qu’elles diffèrent par leur taille plus importante et leur couleur brun-jaune. Poires et pommes sont toutefois plus proches qu’on ne le penserait de par leurs origines eurasiatiques et leur appartenance à la famille des rosacées, ainsi qu’à la catégorie des fruits à pépins qui se développent à partir du calice. Une seule bouchée de l’une et de l’autre permet pourtant de les reconnaître sans hésiter en raison de leur texture, plus sèche dans le cas de la pomme constituée à vingtcinq pour cent d’air, tandis que la poire est gorgée d’eau et donc plus juteuse.

Un supplément de saveur

Grâce à ses enzymes protéolytiques qui décomposent les protéines alimentaires et les transforment en acides aminés, la poire s’emploie couramment dans l’alimentation coréenne, en particulier pour attendrir les marinades de côtes ou d’autres morceaux de bœuf, mais elle agrémente tout aussi avantageusement le bœuf tartare, dit yukhoe, de sa texture croquante et de son goût sucré. Des documents d’archives attestent également de l’addition de fines

La poire est au nombre des fruits préférés des Coréens, qui la consomment au dessert ou s’en servent pour cuisiner, mais aussi, en médecine traditionnelle, pour soulager la toux, la constipation ou les troubles des lendemains de beuverie.

Un fruit à chair blanche de la famille des rosacées

Dans le monde occidental, les types humains sont souvent classés selon la © mamameat

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tranches de ce fruit à différentes préparations, à l’instar du Dongguk sesigi, cette « relation des coutumes saisonnières du royaume de l’Est » datant de 1849, c’està-dire des derniers temps de la période de Joseon. Évoquant différentes fêtes annuelles et les pratiques qui s’y manifestaient, il indique ainsi : « On appelle goldong myeon cet aliment fait de farine de sarrasin et accommodé avec de la poire, des châtaignes, du bœuf et du porc émincés, l’ensemble étant assaisonné avec de l’huile et de la sauce de soja. Dans son édition de 1921 remontant donc au début de l’époque moderne coréenne, l’ouvrage intitulé Joseon yori jebeop, à savoir « diverses recettes coréennes », recommande l’emploi de poire émincée comme garniture du bibimbap, ce plat de riz aux légumes et à la viande. Quant au premier livre de cuisine coréen imprimé en couleurs, qui parut en 1924 sous le titre Joseon mussang sinsik yori jebeop signifiant « nouvelles recettes coréennes », il fait état de l’usage de poire pour confectionner le japchae, un sauté de vermicelle, viande et légumes. Cependant, pour tout Coréen, qui dit poire, dit avant tout dongchimi et naengmyeon, le premier étant un kimchi de radis blanc consommé en hiver et les secondes, des nouilles à la farine de sarrasin se mangeant froides. Au tournant du siècle dernier, le restaurant Myeongwolgwan, dont le nom signifie « maison au clair de lune », et qui fut en son temps le plus célèbre de Séoul, dut son succès à ses nouilles au jus de dongchimi préparées selon la recette en usage au palais royal de Joseon. Un traité de l’époque intitulé Buin pilji, c’est-àdire « connaissances essentielles pour la femme », évoque les naengmyeon de ce même établissement, accommodées dans un jus de dongchimi froid et garnies de radis, poire, citron et porc émincés, ainsi que de lanières d’œuf frit, le tout assaisonné de poivre et agrémenté de pignons. Dans les bibimbap et japchae que

servent les restaurants actuels, la poire brille par son absence, alors qu’elle constitue toujours un incontournable ingrédient des naengmyeon et des bibim guksu, ces nouilles froides très relevées, ainsi que du dongchimi, auquel viendra s’ajouter un fruit entier pour le rendre plus rafraîchissant, conformément à un procédé ancestral qui fait autorité aujourd’hui encore.

La saveur forte du fruit sauvage

Autrefois, les poires coréennes présentaient une consistance plus dure et une tendance à l’acidité, comme en témoigne l’extrait suivant de l’« encyclopédie féminine » Gyuhap chongseo de 1809, qui traite d’une préparation à base de poire dite hyangseolgo, c’est-à-dire « crème de neige parfumée » : « Peler et découper dans le sens de la longueur une munbae [poire sauvage] bien coriace et acide, puis piquer des grains de poivre noir sur ses morceaux. Placer ceux-ci dans une casserole d’eau miellée à laquelle on aura ajouté du gingembre émincé. Faire mijoter le tout jusqu’à ce que la poire prenne une couleur rougeâtre et que ses pépins se ramollissent, après qu’elle se sera complètement imprégnée de miel. Seules les poires aigres se colorent ainsi. Lorsqu’elles ne sont pas très acides, on y met du jus d’omija [baies de schisandra]. Pour accompagner les jeonggwa [fruits secs au miel], il convient de faire réduire le mélange jusqu’à ce qu’il durcisse, tandis que pour confectionner le sujeonggwa [punch à la cannelle et aux kakis séchés], la cuisson est moins longue ».

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3 © Institut de recherche sur la cuisine de cour

1. Croquante et sucrée, la poire entre dans la composition du bœuf tartare dit yukhoe en Corée. 2. De la poire émincée garnit ces nouilles froides, entre autres nombreuses préparations.

2

3. Le baesuk, cette boisson à base de poire issue de la cuisine de cour, est réalisé en faisant bouillir dans de l’eau miellée et relevée de gingembre de petits morceaux de ce fruit sur lesquels on a piqué des grains de poivre. Consommé frais, il fournit un remède efficace contre la toux.

© Getty Images Korea

La préparation des poires cuites, qui portent le nom de baesuk, consiste également à piquer des grains de poivre sur des morceaux de poire que l’on fait ensuite bouillir à l’eau sucrée au miel et parfumée au gingembre. Comme dans le cas précédent, il est fait usage de munbae, ces petites poires sauvages, dures et acides que désigne également l’expression dolbae, c’est-à-dire « poire de pierre ». En Orient comme en Occident, ces fruits sauvages possédaient naguère une consistance très ferme et un grain épais, qui rappelait celui du sable, du fait de la présence de cellules de pierre riches en cellulose et en lignine. Les poires telles que nous les connaissons aujourd’hui représentent l’aboutissement d’une sélection, mais, aussi tendres, juteuses et sucrées soient-elles, elles n’égalent pas leurs congénères sauvages pour ce qui est de la force de leur saveur, puisque celle-ci demeure intacte malgré la

cuisson au contact du gingembre et du poivre noir. Elles s’avèrent en revanche moins parfumées que ces nouvelles variétés. Au repas que le président Moon Jae-in et le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un ont partagé à l’issue de la réunion au sommet qui s’est tenue au village de la trêve de Panmunjom le 27 avril 2018, les deux chefs d’État se sont vu servir une liqueur de poire sauvage dont le nom de munbaeju est celui d’un fruit poussant dans les provinces nord-coréennes de Pyongan, bien que la boisson elle-même ne soit pas confectionnée à partir de cette poire à la saveur trop forte. Dans la région de Jeonju située dans le sud-ouest de la Corée, il existe aussi un alcool de poire très parfumé, dit Leegangju, que l’on obtient en faisant macérer ce fruit, ainsi que du gingembre, du curcuma et de la cannelle sucrés au miel dans du soju distillé à partir de riz fermenté.

Un substitut naturel

Si les sélections réalisées sur les poires ont visé jusqu’ici à réduire la quantité de cellules de pierre qu’elles contiennent afin de les doter d’une texture plus agréable, ces mêmes éléments intéressent aujourd’hui les chercheurs coréens en vue d’une substitution aux microbilles qui assurent l’effet exfoliant des cosmétiques ou l’action nettoyante des dentifrices. Si leurs travaux sont couronnés de succès, le recyclage des résidus de la production de jus de poire et de poires en conserve, comme celui des fruits tombés ou abîmés et d’ordinaire mis au rebut, pourrait ainsi contribuer à une meilleure protection de l’environnement.

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REGARD EXTÉRIEUR

25 ans de retard Benoît Guillamet Traducteur et professeur à l’École d’interprétation et de traduction de l’Université Hankuk des études étrangères

A

lors que mes choix de jeunesse semblaient me diriger tout droit vers une carrière de chimiste organicien, il fallut qu’une rencontre fortuite avec des étudiants coréens vienne bouleverser en 2001 cette vision apparemment claire de mon avenir. Mon insatiable curiosité pour tout et n’importe quoi me joua à nouveau des tours et me poussa à porter mon intérêt sur cette Corée dont je ne connaissais encore rien. Ce jour-là, je n’avais aucune idée que cette rencontre allait être un des tournants les plus importants de ma vie. Je commençai l’apprentissage du coréen pour offrir à mon pauvre cerveau autre chose que les 35 heures hebdomadaires de chimie et autres matières scientifiques que je lui infligeais et confirmai par la même occasion mon intérêt pour les langues, à l’époque en sommeil, que je cultivais depuis le collège avec l’anglais et le latin, l’espagnol ayant été pour moi un échec. Contrairement à beaucoup de choses que je commençais sans jamais achever ou poursuivre, le coréen fut une de celles qui, contre toute attente, parvint à retenir mon attention pourtant si volatile. Cet intérêt pour le coréen, la Corée, les Coréens et leur culture me détourna de la chimie à petits pas mais de manière certaine et me conduisit 6 ans plus tard en Corée du Sud pour des études de langue coréenne et de CLE (coréen langue étrangère).

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Ayant mis apparemment de manière définitive de côté mon passé scientifique, je me concentrai sur la didactique du coréen, la linguistique coréenne et je commençai à réfléchir intensément à la question culturelle. *** J’entame à présent ma treizième année dans ce pays. Je termine mon doctorat en CLE sur la compétence interculturelle à l’université Kyung Hee où j’ai étudié et enseigné plus de dix ans et je travaille en tant que professeur à l’université HUFS et en tant que traducteur freelance. Je consacre une partie de mon temps à mon jardin à tenter d’appliquer des principes de permaculture en cultivant tomate, aubergine, roquette, laitue, courge, et autres trésors que la terre accepte de me donner. Comment en suis-je arrivé là et pourquoi ? Parallèlement à mes études en Corée, j’ai eu l’occasion d’enseigner le français. Ce double positionnement, en tant que doctorant et en tant qu’enseignant, constituait un environnement privilégié sur le plan de l’observation. Il m’apporta énormément dans ma compréhension des différentes cultures observables en Corée du Sud. Je souhaite acquérir une compréhension aussi fine que possible de ce qui compose et définit la société


coréenne afin d’accroître ma compétence interculturelle. J’espère ainsi pouvoir à mon tour donner à d’autres des informations précieuses et des éléments de méthodologie pour y parvenir. Cela n’est pas chose aisée puisque, dans cette quête, je pars avec un handicap de 25 ans d’expérience. Les premières 25 années passées en France, à la fois cruciales pour ma compréhension de ce que serait « une » culture française – une parmi d’autres – sont autant de retard dans mon appréhension des cultures coréennes. Alors qu’il est tout simplement impossible de compenser cette lacune sur le plan quantitatif, il m’est apparu plus crédible d’espérer la compenser en partie sur le plan qualitatif en diversifiant la nature de mes expériences et en affinant ma méthodologie d’observation et d’analyse. Des expériences aussi variées et authentiques que possible sont indispensables pour appréhender de manière sérieuse les traits culturels qui se cachent derrière la diversité d’un pays. Mon parcours en milieu universitaire m’a incontestablement offert, durant plus de 10 ans, la possibilité de rencontrer une grande variété de personnes sur le plan générationnel – enseignants et étudiants confondus – mais ne me présentait, de par sa configuration et sa nature, qu’un échantillon restreint sur le plan socio-économique. Il me fallait faire l’expérience d’autres lieux de socialisation. Décidant d’élargir mes activités et d’intensifier les rencontres, le destin m’a conduit en 2014 vers le bouddhisme qui m’a mis au contact de divers groupes sociaux qui entourent ses institutions et ses pratiques. C’est en m’adonnant à la méditation « seon » (선) au temple Yeonhwasa (연화사), à Séoul, que j’ai pu être en contact avec des communautés de fidèles, essentiellement des dames de plus de 50 ans, et avec les vénérables. J’ai alors commencé à entrevoir l’héritage que le bouddhisme a légué au cours du temps à la langue coréenne et aux Coréens. Indépendamment du fait que mon niveau de coréen a augmen-

té à mesure que mes expériences se diversifiaient et s’intensifiaient, je me rendais compte que mon exploration de la Corée et de ses recoins ne faisait que commencer et que je n’en avais jusqu’alors qu’une expérience très limitée. C’est en naviguant de temple en temple, me délectant de l’architecture ô combien harmonieuse que chacun d’entre eux m’offrait, avec tous ces gens désireux de me faire découvrir leur monde, que j’ai eu accès à de nouvelles expériences et de nouveaux savoirs. Découvrir les cultures culinaires des différentes régions, découvrir la culture du thé, si chère aux vénérables, et faire son propre thé vert, prendre des cours improvisés de cuisine avec des grandsmères qui me faisaient découvrir les ingrédients oubliés des « jeunes », etc. En somme, je me suis rendu compte d’une évidence : il fallait que je sorte de Séoul et que je me confronte à la Corée authentiquement rurale pour observer un des pans essentiels dans la compréhension de la société coréenne. La démarche intellectuelle qui s’imposait alors s’accordait parfaitement avec l’envie de vivre à la campagne que j’entretenais depuis plusieurs années auparavant pour des raisons de développement personnel. Il n’en fallait pas davantage pour que je décide de concrétiser ce projet. Je suis au début de cette découverte, mais aujourd’hui, je comprends mieux pourquoi l’agriculteur coréen choisit les films plastiques noirs comme couvre-sol au détriment de la protection de l’environnement, je comprends, en expérimentant l’agriculture, le rythme d’arrivage des différents légumes et l’influence que cela a sur les changements de menu dans certains restaurants. Si je veux profiter des doenjangjjigae à la ciboulette sauvage de Corée (달래) et à la bourse à pasteur (냉이), c’est principalement en mars et, même si la ciboulette sauvage revient en automne, il me faudra attendre l’année prochaine pour retrouver ce mariage de saveurs. Je rattrape progressivement mon retard de 25 ans.

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MODE DE VIE

La réalité virtuelle s’invite dans les loisirs

Les parcs d’attractions virtuels, qui se multiplient actuellement dans les villes coréennes, attirent les visiteurs aussi bien seuls qu’en famille, notamment les jeunes, adeptes des jeux en ligne depuis leur enfance, car tous apprécient, dans cette nouvelle forme de loisirs, l’accès simple et permanent qu’elle leur offre à peu de frais. Kim Dong-hwan Journaliste au Segye Times

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«M

ettez le casque de réalité virtuelle qui se trouve devant vous. Levez la main si vous avez le vertige ou un problème quelconque ». Visiblement très enthousiastes, cinq amateurs de montagnes russes s’apprêtent à se lancer sur le circuit. Dès qu’ils coiffent leur visiocasque, le siège entre en action et les ballotte sans ménagement en tous sens. Médusée, une trentenaire ne sait où donner de la tête. « Attention à la descente ! Oh là, là ! » Tantôt les exclamations de l’opérateur ne font qu’accentuer l’impression de dévaler subitement une véritable pente, tantôt elles suscitent des réactions de peur ou de joie, comme chez cet enfant qui lève les bras triomphalement. Quand prend fin la minute et demie de parcours, la dame qui regardait tout autour d’elle se lève en titubant.

La clé du succès

Clients jouant au Mario Racing Tournament au parc d’attraction à réalité virtuelle VR Station de Séoul, qui se situe non loin de la station de métro Gangnam.

Pour ceux qui recherchent les émotions fortes, les montagnes russes ne sont qu’une des nombreuses attractions proposées par le parc à réalité virtuelle Monster VR de la société GPM, dont la plateforme se trouve à Songdo, une ville de l’agglomération d’Incheon. Un prix abordable, une situation idéale et le bouche-à-oreille expliquent sa fréquentation en constante progression depuis son ouverture en 2017, aussi bien par des groupes de jeunes que par des couples ou des familles. Contrairement aux installations classiques aménagées à la périphérie des villes, les parcs virtuels tels que Monster VR sont couverts, car situés en ville, ce qui permet de s’y rendre rapidement et tout au long de l’année. Le forfait de trois heures qui donne accès à un nombre illimité d’attractions ne coûte que 32 000 wons, soit environ 24 000 wons de moins que certains des parcs habituels. S’il ne propose évidemment pas d’activités de plein air, les technologies de réalité virtuelle ont atteint un tel niveau d’évolution que ses attractions créent admirablement l’illusion. Monster VR permet notamment de pratiquer le bobsleigh, le rafting et le saut à l’élastique, ainsi que des jeux de combat à mort contre des vampires, zombies ou dinosaures. Le parc compte plus de trente attractions de réalité virtuelle différentes qui comportent, outre les montagnes russes, des vols en montgolfière, et il se situe non loin d’un important centre commercial où les usagers peuvent s’approvisionner en fonction de leurs besoins. « Par un temps aussi froid, je me demandais bien où je pourrais emmener mes enfants », explique ce père de famille que l’hiver n’a pas découragé d’entraîner les siens. « Pour les enfants, c’était la première fois, alors ils ont adoré ! » Quatre mois après son ouverture au public, Monster VR enre-

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© Monster VR

gistrait déjà 100 000 entrées et ce chiffre allait dépasser les 300 000 sur l’ensemble de l’année. Selon la presse spécialisée dans ce secteur d’activité, le parc a accueilli plus de 2 000 clients par jour en moyenne au mois d’août dernier, dont 80 % d’adolescents et de jeunes âgés de 20 à 30 ans.

Un attrait qui ne se dément pas

La notion de réalité virtuelle a été imaginée par le dramaturge Antonin Artaud, qui a fait pour la première fois usage de cette expression dans les années trente. Dans un recueil d’essais intitulé Le théâtre et son double, il affirme que le spectateur voit avant tout de la lumière et des images sur scène, et non des comédiens. Il faudra attendre plusieurs dizaines d’années pour que deux informaticiens américains entreprennent de concrétiser cette idée sur le plan technologique. En 1968, Ivan Sutherland développera le premier visiocasque, tandis que, vingt et un ans plus tard, le chercheur et artiste Jaron Lanier employait pour la première fois le terme de réalité virtuelle au sujet de l’environnement généré par un ordinateur. Dans ce tout nouveau domaine, les deux dernières années ont vu se dérouler à Séoul de grandes expositions qui n’ont pas manqué d’intéresser les industriels du secteur. Intitulée « VR EXPO 2017 », la première a rassemblé pas moins de 53 entreprises venant de quatre pays différents pour faire découvrir au public les nouvelles applications qu’elles ont développées dans les domaines du voyage, de la formation, du sport, de la santé, de l’architecture et de l’éducation, ainsi que des jeux vidéo. Près de 14 000 visiteurs ont accouru à cette manifestation annuelle d’une durée de trois jours. Son édition suivante s’est avérée plus suivie encore, puisque 113 sociétés coréennes et étrangères y ont participé. Quant à « VR EXPO 2019 », qui se tiendra du 2 au 4 octobre prochains, elle devrait être marquée par une fréquentation en hausse et accueillir plus de deux cents entreprises, selon ses organisateurs. Désormais, il semble donc évident que les techniques de réalité virtuelle offrent une multitude de possibilités qui viennent s’ajouter aux applications d’éducation et de formation à quantité de professions telles que la médecine, l’aéronautique, l’ingénierie ou le sport. Depuis quelques années, les parcs d’attractions virtuels connaissent un important essor en Corée, tout comme les

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2 © CJ Hello

1. Parc à thème virtuel de la station balnéaire Vivaldi située à Hongcheon, une ville de la province de Gangwon. Les visiteurs peuvent y découvrir une grande variété de jeux en réalité virtuelle et des murs d’images multimédia occupant tout un versant de colline. Hologrammes et activités multimédia interactives y sont aussi accessibles par l’Internet des objets. 2. Situé à Incheon, le parc à thème Monster VR de Songdo compte parmi ses jeux les plus prisés celui du Hunters Game.


cybercafés il y a vingt ans ou les magasins qui commercialisaient la PlayStation Sony ou la Xbox de Microsoft au début des années 2000. Ces nouvelles installations présentent l’avantage de permettre à tout un chacun de se familiariser avec des technologies qui semblaient autrefois très éloignées du quotidien. Selon l’Association coréenne de réalité virtuelle, le chiffre d’affaires réalisé dans ce secteur d’activité devrait quadrupler en à peine quatre ans, puisqu’il aura atteint 5 700 milliards de wons en 2020 alors qu’il s’élevait à 1 400 milliards en 2016. Cette progression spectaculaire est intervenue en parallèle avec certains amendements apportés dernièrement à la législation sur la durée hebdomadaire de travail et permet ainsi aux Coréens d’accorder plus de place à leurs loisirs. Ils ont ainsi la possibilité de se consacrer davantage à leur famille, notamment dans ces parcs d’attractions à réalité virtuelle où ils passeront de bons moments, tout comme les jeunes utilisateurs férus d’informatique et de jeux en ligne.

L’expansion fulgurante d’un secteur

Les grosses sociétés n’ont pas tardé à découvrir les opportunités commerciales de ces parcs virtuels, à l’instar du câblodistributeur CJ Hello qui, en juin dernier, s’est allié à Daemyung Hotels & Resorts pour créer l’entreprise commune Hello VR Adventure. S’adressant plus particulièrement à un public familial, la nouvelle venue met à sa disposition équipements de réalité virtuelle et salles de jeux au sein des établissements de Daemyung. Le grand magasin Lotte a quant à lui innové en créant le premier parc d’attractions à réalité virtuelle de la capitale en août 2018. En partenariat avec GPM, qui est la maison mère de Monster VR, cet établissement a réaménagé à cet effet le dixième étage de son établissement situé dans le quartier très commercial de Jayang-dong rattaché à l’arrondissement de Gwangjin. Quand vient le week-end, les soixante attractions proposées par ce nouveau parc attirent un grand nombre de jeunes couples et d’étudiants de l’université toute proche. En novembre dernier, c’était au tour du grand magasin Hyundai, par le biais de sa filiale informatique, d’ouvrir au public le plus grand parc virtuel du pays, dénommé VR Station, au cœur du célèbre quartier chic de Gangnam. Cet établissement, qui occupe 3 960 mètres carrés répartis sur quatre étages, offre une grande variété d’attractions à réa-

« Selon l’Association coréenne de réalité virtuelle, le chiffre d’affaires réalisé dans ce secteur d’activité devrait quadrupler en à peine quatre ans, puisqu’il aura atteint 5 700 milliards de wons en 2020 alors qu’il s’élevait à 1 400 milliards en 2016. »

lité virtuelle très prisées et tant coréennes qu’étrangères. Ses casques de réalité virtuelle et fauteuils mobiles de haut de gamme permettent d’apprécier films, créations d’arts des médias et webtoons dans les meilleures conditions qui soient, les derniers jeux commercialisés par Hyundai IT & E venant compléter le tout. Quant au Dongdaemun VR Illusion World qu’a aménagé en janvier dernier le constructeur de parcs d’attractions Illusion World, il se classe au premier rang du secteur par sa superficie de 6 600 mètres et s’étend dans le centre commercial Goodmorning City situé dans l’arrondissement séoulien de Dongdaemun. Ce tout nouvel établissement ajoute à ses attractions virtuelles très prisées une formule de découverte du monde du monde du travail destinée aux jeunes générations. Enfin, fort de ses trois décennies d’existence, le parc d’attractions Lotte World Adventure reste aujourd’hui dans la course. « Contrairement aux parcs virtuels déjà existants, dont les attractions sont par trop connues, nous entendons en créer de nouvelles qui soient originales et dignes de figurer dans un parc moderne », déclarait récemment l’un des dirigeants de Lotte World. Autant d’innovations qui laissent entrevoir toujours plus de possibilités de rêver et d’enrichir son imagination tout en s’adonnant aux joies des loisirs grâce à la réalité virtuelle.

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APERÇU DE LA LITTÉRATURE CORÉENNE

CRITIQUE

Variations sur les thèmes du rêve et de la réalité Né dans un village de montagne de la région de Pyeongchang, où les Jeux olympiques d’hiver se sont déroulés l’année dernière, Kim Do-yeon a étudié la littérature française à l’Université nationale de Kangwon également située dans la province du même nom, ce cursus et ces origines spécifiques expliquant dans une certaine mesure la thématique, la sensibilité et les procédés de style qui lui sont propres. Choi Jae-bong Journaliste au Hankyoreh

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ans une grande partie de son œuvre, Kim Do-yeon évoque certes son village natal et la façon dont vivent ses habitants, y compris sa propre famille, mais sans jamais donner dans le réalisme habituellement associé à la ruralité, car il aborde plutôt ce thème sous l’angle de l’imaginaire. Aux yeux de cet auteur, les véritables débuts de sa carrière remontent à l’an 2 000, où il s’est vu récompenser pour sa nouvelle Buenos Aires à 0 heure par le Prix Joong Ang du jeune écrivain que lui a décerné le quotidien éponyme de Séoul. S’il est vrai qu’en 1991 et 1996, il avait d’ores et déjà remporté le Prix du Nouvel An de deux journaux régionaux différents alors qu’il était encore étudiant dans le premier cas, c’est la remise du Prix Joong Ang qui allait faire découvrir son talent, éveillant aussitôt l’intérêt des éditeurs et directeurs de revues spécialisées. Jusqu’à cette entrée en littérature, il partagera son temps entre divers emplois de journalier et celui de serveur dans le café que tient sa sœur aînée dans une petite ville de province, puis il gérera à son tour un petit établissement de ce type, sans pour autant pouvoir mieux subvenir à ses besoins. En ces temps précaires où il ne possédait ni emploi stable ni domicile à son nom, jamais il ne se sépara de l’essai critique intitulé Espoir sans visage que rédigea Hwang Hieon-san sur

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la poésie de Guillaume Apollinaire, car cet ouvrage représentait pour lui une Bible qu’il ne se lassait pas de relire et qui lui inspira plusieurs cartes postales envoyées à l’auteur sans mention d’adresse de l’expéditeur. Disparu en 2018, Hwang Hieon-san avait été son professeur à l’université, ainsi que son mentor. Critique de poésie, il s’illustra aussi en tant que traducteur d’œuvres littéraires ou théoriques des écoles surréaliste et symboliste françaises, en manifestant une prédilection pour les travaux expérimentaux des poètes qu’il est convenu d’appeler « futuristes ». Les missives que lui expédia son ancien élève, tout comme l’ouvrage que ce dernier gardait par-devers lui, témoignent de la présence constante de la littérature en dépit des aléas de l’existence. Dans l’entretien qu’il m’a accordé en 2012, Kim Do-yeon me confiait : « À vingt ans, âge auquel j’étais extrêmement sensible, je m’imprégnais à ce point de poésie et de fiction françaises que j’en oubliais presque mes origines rurales. Je me plongeais dans un univers livresque, loin des réalités de mon vécu, et donc forcément en contradiction avec lui. Ce qui m’intéresse, aujourd’hui, ce n’est toujours pas de décrire avec exactitude la ville où je suis né. En le faisant, je ne pourrais prétendre qu’à une piètre imitation d’un Kim Yu-jeong (1908-1937) ou d’un Yi Mun-gu (1941-2003).


Je m’attache, au contraire, à pousser jusqu’à l’extrême les aspects de fantastique que comporte mon écriture. » Cette dimension se manifestera dès débuts qu’est la nouvelle Buenos Aires à 0 heure, dont l’action se déroule pendant les quatre journées que passe un homme dans une pension de famille après avoir appris que sa bien-aimée va se marier. L’intrigue n’est émaillée d’aucun événement particulier dans ce récit où dominent le rêve et l’imagination du héros. Son méchant grabat se fait « porte d’entrée dans le monde » et son sommeil, « salle d’attente où entrent et sortent des souvenirs déformés. » Dans les autres œuvres qui composent le recueil auquel la nouvelle a donné son titre et qui paraît en 2002, s’exprime avec force cet onirisme qui fait alterner en permanence réel et imaginaire, comme si l’auteur cherchait à fuir la morosité du quotidien. Quant à son premier roman, publié en 2007 et intitulé Comment voyager avec une vache, il conte le périple en camion qu’entreprend un jeune homme faute d’avoir pu vendre sa bête au marché, une ancienne petite amie, veuve depuis peu, finissant par se joindre à lui. Ce voyage prendra rapidement une tournure saugrenue, puisque, outre qu’il entraîne le héros aux quatre coins du pays en compagnie de sa vache, il s’achève par une « marche triomphale » jusqu’au temple de Jogye, l’inspiration particulière de l’auteur se manifestant toutefois dès cette phrase sur laquelle s’ouvre le roman : « Ma vache m’a dit ». Dans nombre de ses récits situés en montagne ou dans de petits villages, l’auteur fait de même converser à bâtons rompus hommes et vaches, chiens, poules ou canards, entre autres animaux, ce qui est notamment le cas de la nouvelle Dans une manche à air appartenant à son troisième recueil, qu’il a édité en 2010 et qui s’intitule Un nouveau point de vue sur l’avant- et après-séparation. Tandis que le personnage principal, en proie à un dilemme quant au choix de sa femme ou de sa maîtresse, roule de nuit sur l’autoroute, il est soudain pourchassé par un sanglier et un cerf d’eau, lequel se met à faire du stop pour l’arrêter et converser avec lui. Lorsque Kim Do-yeon s’en retournera dans son village, las du travail de manoeuvre ou de serveur, il ne reprendra pas l’exploitation familiale, car il entend avant tout revenir aux racines de son identité de lecteur et d’écrivain. Dans cette entreprise, la bibliothèque municipale lui sera d’un précieux secours et il la fréquentera assidument dix années durant pour lire, bien évidemment, mais aussi pour écrire, comme s’il se trouvait dans un atelier, des nouvelles telles qu’Enfermé dans un phare blanc ou Histoire de haricots qui laissent transparaître son quotidien d’alors par l’évocation de bibliothèques et

© Jeong Hui-seong

« Ce qui m’intéresse, aujourd’hui, ce n’est toujours pas de décrire avec exactitude la ville où je suis né. » de bibliothécaires. Elles participent d’un quatrième recueil datant de 2017 et portant le titre de cette dernière œuvre. La nouvelle Pris au piège, qui s’y trouve également, campe le personnage d’un vieux garçon qui vit à la campagne auprès de ses parents et écrit des romans, ainsi que ceux de ses frères et sœurs aînés. Composé de deux caractères chinois, le vocable coréen « paho » de son titre signifie « pris au piège » au jeu de baduk, ou go, mais se traduit littéralement par « rupture familiale ». L’intrigue fait se retrouver frères et sœurs dans la maison de leur enfance pour la première fois depuis le décès de leurs parents. Les mots « solitude » et « inquiétude » qui y reviennent à plusieurs reprises attestent des sentiments du héros-narrateur face à ce qui se passe autour de la maison et aux intentions cachées de la fratrie. D’âpres rivalités le disputent à une hostilité à peine voilée entre les personnages mis en présence, mais par-delà le cercle familial, elles symbolisent le déclin du monde rural et la décomposition du lien familial. Comme dans bien d’autres œuvres de Kim Do-yeon, le dénouement du récit n’apportera pas de réponse claire au lecteur, et ce, non en raison de l’indécision du personnage principal, mais du caractère oppressant, voire navrant, de la réalité.

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Trapped

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Pris au piège

Pris au piège Kim Do-yeon Traduction : Kim Jeong-yeon et Suzanne Salinas Illustration : Kim Si-hoon

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’ai quitté mes gants raidis par la neige pour fumer une cigarette. Dans le champ tout blanc, bûches et paille de la rizière formaient un gros amas destiné au feu de joie que nous allumerions à la première pleine lune. On aurait dit les brassées de tiges laissées sur les sillons après la récolte ou ces bûchers des incinérations bouddhistes. J’y ai jeté mon mégot et mes gants qui craquaient sous la glace. Une fois le bois empilé, les préparatifs prenaient fin. Un coup d’œil au ciel m’a permis de constater que le temps n’allait pas changer. Je suis alors rentré et me suis un peu réchauffé, puis, dans l’après-midi, j’ai voulu inspecter une dernière fois les lieux pour m’assurer que tout était fin prêt. Après avoir remisé la pelle à neige, la faucille, le maillet et d’autres outils, j’ai enfourché le tracteur qui a démarré en crachant furieusement sa fumée noire. -Nous avions trop à faire jusqu’ici. Pourquoi ne pas profiter de cette occasion pour nous retrouver ? Nous sommes frères et sœurs, tout de même. Tu t’en occuperas …? Posant ma cuiller, j’ai subi les lamentations de notre aîné qui, à l’autre bout du fil, semblait regretter amèrement la maison familiale et son enfance à la campagne. Malgré l’impossibilité de retrouver la vigueur de sa jeunesse, on l’aurait cru désireux de le faire, ne serait-ce qu’en esprit. Je me contentais de quelques réponses laconiques. Dans ses propos, revenait souvent le mot « se réunir ». Il semblait que notre frère et nos trois sœurs aînés étaient d’accord. Je me suis souvenu de ce jour d’hiver où nous avions fait des bonshommes de neige aux tailles et visages différents. -Je te ferai un virement, pour les frais. Tu me diras si ça suffit. Tu auras le temps, non ? Ma main gauche, moite de sueur, collait à l’appareil. J’ai renoncé à mon repas. Tout en lisant le bout de papier où j’avais noté les instructions de mon frère, je suis allé chercher un verre et une bouteille. Le chiffon de papier que j’avais à

la main a roulé jusqu’au téléviseur. Je me suis assis par terre en m’adossant à la literie pliée à la va-vite et j’ai commencé à zapper. Il n’y avait rien de bien. Les rediffusions se succédaient. Elles me rappelaient la campagne visible à la fenêtre. Champs, maisons, routes et collines enneigés demeuraient immuablement à leur place, comme autant d’ombres immobiles. Voilà que je m’étranglais avant d’avoir fini mon verre. Ce devait être parce que j’étais à demi-allongé. En fumant pour calmer mes brûlures d’estomac, je regardais fixement la boulette de papier qui gisait face au téléviseur. On aurait dit de la neige qu’un gamin aurait lancée dedans par erreur pendant une bataille. Mais cette neige-là ne fondait pas sur le sol chauffé. Je me suis traîné à quatre pattes jusqu’au poste. Notre aîné m’avait envoyé beaucoup plus d’argent qu’il n’en fallait pour ces trois jours. Au Café de la Terre qui se trouve en face du bureau de poste, j’ai commandé une tisane et passé un appel. La neige ne tombait plus depuis quelques jours, mais elle recouvrait tout alentour, comme si elle en avait décidé ainsi. Entre la poste et le café, quelques voitures passaient nonchalamment, tous feux arrière allumés. -Nous faisons partie des classes moyennes, maintenant ! a proclamé notre aîné. J’ai allumé une cigarette sans mot dire, en me demandant à qui s’appliquait ce « nous ». Trois pignons flottaient dans le breuvage noir. -Il y a beaucoup de neige ? J’allais prévenir que la tempête risquait de gâcher la fête, mais je m’en suis abstenu. Assise en face de moi, la serveuse, une mademoiselle Lee, mâchait bruyamment son chewinggum sans lâcher sa verrine de yaourt. D’un signe, je lui ai intimé l’ordre d’arrêter. Aussitôt, ses lèvres ont cessé leurs mouvements et abaissé leurs commissures. -Et les sœurs et maris ? -T’inquiète ! Fais ce que tu as à faire ! N’oublie surtout

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pas les fusils à air comprimé ! Tirant un billet de la liasse, j’ai réglé tisane et yaourt. Yeux grands ouverts, Mademoiselle Lee a regardé l’enveloppe et m’a pris le bras pour me faire du charme en m’accompagnant jusqu’à la porte derrière laquelle la neige tombait à gros flocons. -Mais dis donc, puisque tu as autant d’argent, tu m’inviteras à manger de la truite crue ce soir, hein ? -Et qu’est-ce que tu feras si j’accepte ? -Euh… tout ce que tu voudras ! Alors, c’est d’accord ? Tu m’appelleras, promis ? J’ai assis mes organes alourdis sur le siège avant de la camionnette et mis l’essuie-glace pour dégager la neige qui accrochait au pare-brise comme des insectes une nuit d’été. Le véhicule tremblotant semblait glisser dans la grisaille de la rue qui s’ouvrait et se refermait comme un éventail. Passages piétons et lignes d’arrêt ou continues y avaient disparu. J’avais pensé me faire accompagner par Mademoiselle Lee pour les achats, mais je me suis ravisé, car il fallait prendre garde aux rumeurs dans une petite ville. Après s’être poursuivies deux jours durant avec plus ou moins d’intensité, les chutes de neige avaient cessé tout d’un coup. L’été, les fortes pluies faisaient de même. Fidèle au calendrier, la lune avait grossi dans le ciel pourtant couvert de nuages noirs pendant ces deux journées. Toutes les conditions étaient réunies pour ces trois jours de fête. J’avais dû supporter les nombreux appels de mes sœurs et leurs récriminations, quoique je les comprenne parfois. Je n’avais qu’à laisser passer ce qu’il fallait, comme quand je vannais le grain. Toutefois, les conditions étaient réunies pour ces trois jours de fête. J’avais dû supporter les appels incessants de mes sœurs et leurs récriminations, mais je les comprenais un peu. Il me suffisait de laisser filer ce qu’il fallait, comme quand je vannais le grain. Pour autant, nous n’avions pas échappé à quelques crises. Un jour que la dernière de mes aînées, n’en pouvant plus, avait éclaté en sanglots au téléphone, j’avais bien cru tout laisser tomber, puis je m’étais calmé tant bien que mal en buvant une bouteille de soju, car ses reproches étaient justifiés. -Comment a-t-il osé ! Est-ce qu’il nous prend pour des imbéciles ? J’ai chassé le souvenir de cette voix qui allait et venait dans ma tête en raclant la route avec une grande pelle pour déblayer la neige apportée par le vent. Son souffle était mordant bien qu’il ne fasse pas très froid. Il fallait lutter contre cette neige, pour aller de la grand-route à la maison. À en juger par les pleurs de ma sœur, le feu couvait encore sous la braise des dissensions familiales. Pas même la neige ne

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parviendrait à l’éteindre. Dos au vent, j’ai uriné sur le sol blanchi. Sur la grand-route, les voitures se pressaient vers la station de ski.

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es nièces et neveux débordaient d’énergie et faisaient résonner la maison d’une clameur qui aurait pu chasser toute la neige de son toit de tuiles. Partout, volaient les boules blanches et retentissaient cris ou éclats de rire accompagnant les glissades. Nos beaux-frères s’étaient tout de suite mis à boire et à jouer aux cartes, tandis que des odeurs de friture parvenaient de la cuisine où se trouvaient nos sœurs et belles-sœurs. Vingt personnes avaient fait irruption en ces lieux où je vivais d’ordinaire seul et dans un si grand désordre que je ne savais plus où poser les pieds. Leurs constantes sollicitations finissaient par m’agacer. -Merci pour tes efforts. On ne me laissait même pas fumer tranquillement ma cigarette dans le local situé derrière la maison, où j’étais venu jeter un coup d’œil à la chaudière. Voilà que notre aîné s’asseyait à mes côtés en apportant du calmar séché et une bouteille de soju. Avant même qu’il n’ait pu le faire griller sur le charbon, mes neveux, qui l’avaient suivi jusqu’ici, s’en sont emparés en piaillant. Ils ne s’en iraient, sans même refermer la porte, qu’une fois engloutie la partie la plus tendre et charnue de l’animal. La neige a tourbillonné dans le vent. -Le chauffage, il faut absolument qu’il soit au bois ! Les braises, c’est vraiment mieux ! Je n’oublierai jamais le goût du maquereau grillé qu’on faisait sur un feu de brindilles ! Il n’y en avait pas beaucoup. Alors, pour en manger un peu, on se dépêchait de s’asseoir avec les yeux qui brillaient… Un tentacule de calmar lui sortait à moitié de la bouche tandis qu’il évoquait notre enfance. J’ai vidé le verre que faisaient scintiller les flammes. -Et pourtant, on ne mettait que du riz blanc dans ta boîte-repas, comme tu étais l’aîné ! -C’est vrai, mais je ne le mangeais pas avec plaisir à cause de tes caprices, quand tu courais autour de la maison en disant que tu n’irais pas à l’école si on ne t’en donnait pas ! J’ai vidé un autre verre de soju. De la fumée s’élevait des tentacules qui restaient sur le feu. C’était vrai. Le matin, je me tenais à côté de la grosse marmite en fonte. Je ne m’éloignais pas du poêle jusqu’au moment où maman mettait une poignée de riz dans le maïs bouilli et mélangeait le tout avec sa spatule. -Ce n’est pas juste ! Et nous ? m’indignais-je, à demi sérieux, contre la préférence de maman pour le plus grand. La dernière de mes aînées entrait à son tour, après avoir


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couché le bébé. -Notre petit frère a raison. Tu aurais dû goûter à ce riz au maïs, qui était comme du sable en refroidissant… Sers-moi un verre. Elle tenait un briquet et une cigarette. Mariée sur la fin de la trentaine, elle semblait avoir toutes les difficultés du monde à s’occuper de son bébé. Quand nous étions au téléphone, je l’entendais pleurer à l’autre bout du fil et il lui arrivait souvent d’interrompre l’appel. -Mais comme tu étais le petit dernier, on t’écoutait quand tu râlais. Si ç’avait été nous, il y a longtemps que nous aurions reçu des coups de tisonnier ou de manche à balai. -Tout ça, ce ne sont plus que des souvenirs. Des souvenirs ! Allons manger ! L’air contrarié par la cigarette que fumait sa sœur, notre aîné a quitté le local de la chaudière. Le vent et la neige s’engouffraient par la porte entrouverte, créant une agitation. -Ah, les souvenirs… Ces beaux souvenirs… -Tu devrais arrêter de fumer. C’est du beau, pour une mère qui allaite ! -Je ne fume pas beaucoup. Tiens, au fait, on sort le traîneau cet après-midi ? On s’amuserait bien ! -Dis, je te prie... Pas d’histoires, hein ? ai-je imploré à voix basse en versant le soju dans son verre vide. L’étrange ébauche d’un sourire a éclairé ses traits, puis s’est envolée comme la fumée de sa cigarette. Après avoir jeté quelques morceaux de bois dans le poêle, j’en ai refermé la trappe. Sur le terrain pentu qui s’étendait au pied de la colline, la couche de neige arrivait jusqu’aux mollets et la piste que j’y avais ménagée pour le traîneau descendait en ligne droite jusqu’au ruisseau glacé d’en bas du versant. La lumière inondait la neige de reflets aveuglants. Déjà, les enfants avaient pris place sur le traîneau que j’avais arrangé à leur intention, impatients de se lancer. Accroupis autour d’un petit feu, nos frères et beaux-frères faisaient griller le poisson séché qui accompagnerait leurs boissons. Après avoir avalé d’un trait mon verre de soju, je suis retourné au traîneau. L’inclinaison du terrain équivalait à peu près à celle des pistes empruntées par les skieurs moyennement expérimentés. Tant que le traîneau ne sortirait pas de la piste que j’avais tracée, il pourrait prendre de la vitesse. Il faisait partie du patrimoine familial que nous avait légué papa. Notre aîné s’approchait pour me chuchoter quelque chose à l’oreille, alors je l’ai agrippé par la manche : « Faisles descendre jusqu’en bas et fais verser le traîneau. Ça leur fera des beaux souvenirs ! »

Sur de la poudreuse, son idée était sans danger pour les enfants. Nos beaux-frères et moi, poussant d’un côté et tirant de l’autre, avons réussi à lancer le traîneau dans la descente. Dès qu’il est allé plus vite, j’ai bondi à l’avant tandis que nos beaux-frères lâchaient prise comme pour faire voguer un bateau. Aux cris de joie des enfants, s’est mêlé celui que j’ai lancé, comme autrefois, quand nous partions : « Poussez-vous ! ». Le traîneau glissait sans à-coups et toujours plus rapidement sur la glace. C’est à peine s’il a tressauté à la lisière de deux champs, puis il s’est remis en piste. Derrière moi, fusaient des éclats de voix qui s’assourdissaient aussitôt. Sur les deux lames recourbées du traîneau, mes pieds semblaient agités de spasmes. Dans le champ d’en bas, la côte était plus raide qu’en haut. Plissant les paupières face au soleil qui fouettait comme une tempête de neige, je cherchais un bon endroit pour négocier un virage, comme notre aîné m’avait conseillé de le faire. Dès qu’il y avait moins de pente, la neige s’amassait. On aurait dit que c’était pour engloutir les moindres cris. Quand nous étions petits, la dernière de nos aînées et moi avions été bloqués par la neige du bord du chemin, sur ce même traîneau chargé de bois de chauffage que papa rapportait à la maison. Coincés sous le traîneau qui s’était renversé, il avait bien fallu attendre que papa le libère de tous ses fagots. Entre rires et pleurs, nous avions l’impression d’être étendus sous une lourde couverture. J’ai fait promptement bifurquer le traîneau. Des cris brefs ont jailli de nouveau, puis le silence est retombé. La neige fondait près du feu où grillait le poisson. Joues en feu, la dernière de nos aînées a pris appui sur une souche d’arbre et, ayant peut-être froid aux pieds, elle a tendu l’une après l’autre ses chaussures au-dessus des flammes. -C’est ce traîneau dont se servait papa ? J’ai hoché la tête. Alors qu’au village, les gens possédaient depuis longtemps des chaudières à mazout, papa s’entêtait à gar-der son vieux poêle, arguant que le fuel était trop cher. Dans notre vallée enneigée, si profondément encaissée que les camions eux-mêmes s’y engageaient difficilement, rien ne valait un traîneau pour transporter le bois. Papa avait coutume d’aller en chercher une fois par an, l’hiver, où il n’était pas occupé à d’autres travaux. Comme maman réclamait à cor et à cri d’avoir l’eau chaude comme tout le monde, il avait décidé d’acheter un poêle. Malgré son âge et le travail que cela lui donnait, il affirmait aimer couper du bois. Nous avions beau lui répéter à qui mieux mieux que ce n’était pas agréable, mais pénible, il ne voulait rien entendre. Ainsi s’expliquait la survivance du traîneau. Maintenant, il était tout juste bon à faire dévaler la colline aux enfants.

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-Vas-y, monte, ça te rappellera le bon vieux temps ! -Je ne veux plus. J’ai l’impression que papa nous emmène trop loin… -Papa ? Ivres, nos frères et beaux-frères descendaient la colline avec les enfants, soit en traîneau soit sur une bâche en plastique. Les traces qu’ils laissaient en glissant ou tombant souillaient le manteau neigeux jusque-là immaculé. J’ai furtivement regardé ma sœur de profil, pendant qu’elle était en train de boire en s’appuyant sur une souche. Pour une raison inexplicable, elle m’a soudain paru inconnue. Afin de cacher mon embarras, j’ai arraché quelques aiguilles de pin et les ai jetées sur le feu mourant en soufflant fort dessus. Aussitôt, une flamme a bondi hors de la fumée que produisaient les aiguilles. Quand ses volutes piquantes m’ont fait pleurer, j’ai eu un rire gauche. Ma sœur m’a tendu un plein verre. -Tu n’as pas peur ? Tu ne te sens pas seul ? -De quoi tu parles ? Après avoir déposé tout le monde à terre, le traîneau, solitaire, a glissé jusqu’au bas de la colline. Notre aîné, qui courait à sa suite, s’est bien vite enfoncé dans la neige. Les autres époussetaient leurs vêtements et riaient à gorge déployée en montrant le traîneau du doigt. J’avais avalé une bouchée de poisson sans même la mâcher. J’ai alors cru sentir une arête m’égratigner l’œsophage, mais l’ai finalement engloutie tant bien que mal. En regardant ma montre, j’ai vu que « l’intermède du traîneau » avait pris fin. -Tu te rends compte que tu n’as plus personne pour te défendre ?

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Ma sœur quittait le sentier pour se diriger droit vers la maison. Bras en croix, elle s’avançait dans la neige qui lui arrivait aux genoux. J’ai jeté un peu de neige sur le feu, ramassé la bouteille laissée à moitié pleine et suis rentré en suivant les traces de ma sœur. Elle me conseillait de me trouver une femme pour fonder une famille, maintenant que nous n’avions plus nos parents pour nous prendre sous leur aile. Dans la pinède où gagnait l’obscurité, le vent me poussait au dos dans une direction imprévue. J’avais beau écarter les bras, mes pieds s’enfonçaient toujours plus profondément dans la neige et n’en ressortaient pas.

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t si on faisait une cagnotte tous ensemble ? C’était notre aîné qui l’avait proposé au dîner, feuille de laitue garnie de porc grillé dans une main et verre de soju dans l’autre. Visiblement peu intéressées, mes sœurs buvaient, échangeaient leurs verres ou retournaient les tripes de cochon sur le gril de table. Quant aux beaux-frères, que notre aîné exhortait du regard à accepter, ils n’auraient de toute façon pas pu participer à la collecte, car le sang familial ne coulait pas dans leurs veines. Je suis allé ouvrir la fenêtre pour chasser les odeurs et la fumée que dégageaient les grillades. Par intermittence, les premiers flocons apparaissaient dans la lumière du lampadaire. J’ai annoncé qu’il neigeait, entre autres raisons, pour réconforter notre aîné qui semblait déçu. -Mais oui, c’est vrai ! -Qu’est-ce que ça a d’extraordinaire, qu’il neige en cette saison ? a craché notre aîné, puis ses traits se sont radoucis. Hiver après hiver, la neige était tombée sur ce toit et ce jardin, avant même que nous ne soyons nés, et pourtant elle restait la même. Plus magique encore, celle de la nuit endormait tous les bruits. L’espace d’un instant, nous avons cédé à la fascination en voyant grossir toujours plus l’averse. L’innocence se lisait sur nos visages, pareils à ceux de bambins disant leurs premiers mots. Tout en sachant le tapage que j’allais provoquer, je suis allé dire qu’il neigeait aux enfants


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qui étaient dans la grande chambre, yeux rivés sur l’écran du téléviseur. Sans même me laisser terminer, ils se sont tous rués dehors en même temps. Resté seul dans la pièce vide, j’ai regardé le miroir qui pendait au mur aussi fixement que si je voulais le percer.

-O

n fait un bonhomme de neige ? a suggéré notre cadet. C’était le seul de la famille à ne pas boire, mais il avait toujours la cigarette au bec. Jetant son mégot dans le poêle, il a enfilé des gants en coton garnis de caoutchouc rouge sur la paume. J’ai déposé quelques morceaux de bois sur les braises et refermé le poêle. L’effervescence régnait dans la cour où mes neveux et nièces faisaient une bataille de boules de neige en hurlant. Notre cadet en a confectionné une de la taille d’un ballon de football en la faisant rouler. Comme c’était de la neige fondue, elle augmentait rapidement de taille. Il s’acquittait de sa tâche en silence. En l’imitant, j’ai fait rouler une deuxième boule. Une vapeur chaude s’échappait de la bouche des enfants qui rivalisaient d’ardeur pour suivre notre exemple. Le plus difficile était de faire tourner la grosse boule du corps. Plus elle prenait de l’envergure, moins elle roulait, et il fallait tant se courber que l’on en avait mal au dos. À la moindre distraction, on la laissait échapper et elle dévalait la colline jusqu’en bas, tel le rocher de Sisyphe. Ce n’était pas chose facile non plus que de la surmonter d’une autre plus petite. Des enfants rentraient demander du renfort. Notre aîné et nos beaux-frères se sont mis en devoir de façonner d’autres figures. J’ai apporté une brassée de bois sec pour faire du feu dans le jardin potager d’à côté, où ces bonshommes apparaissaient un à un. C’était là que nous les faisions toujours dans notre enfance. Entièrement composés de neige et différant par leur taille comme par leur expression, six de ces personnages avaient pris place dans notre jardin potager. S’est ensuivie la pluie de flashs des appareils photo numériques. Dans la nuit noire, le feu brûlait et de gros flocons voletaient comme du pollen. Le café qu’avait apporté la femme de notre aîné nous réchauffait comme une pierre bien chaude. -S’il n’y a rien de mieux, pourquoi ne pas te lancer pour de bon dans l’agriculture ? a suggéré notre cadet. -C’est plus facile à dire qu’à faire… -Si tu décides de partir, la maison et les terres se vendront en un rien de temps. Tu n’ignores quand même pas tout de ce travail ! En plus, il y a déjà les outils. À ces mots, il a écrasé sa cigarette, puis est reparti en me laissant tout seul avec les bonshommes de neige du potager. Le feu, lui aussi, avait perdu de sa vigueur. Sentant de nou-

veau une ombre planer sur les paroles de notre cadet, je suis rentré à pas lents en passant entre les bonshommes de neige. Après une interminable absence, ils accueillaient en souriant de bonheur la neige qui les recouvrait. Papa et maman avaient élevé leurs six enfants sans leur apprendre à travailler la terre. Un à un, ils avaient quitté ces lieux, ce jardin et ces champs où ils n’avaient su faire que des bonshommes de neige. J’ai enfoncé la cigarette que je fumais dans la bouche de celui que je venais de confectionner. J’étais tenté de lui proposer un verre de soju, mais je m’en suis bien gardé, de crainte qu’il ne zigzague toute la nuit dans le champ enneigé. J’aurais été bien embêté si, dans son ivresse, il avait ouvert notre porte et fait son entrée en titubant pour annoncer qu’il se lancerait dans l’agriculture dès l’année prochaine. Je lui ai donné de petites tapes sur la tête.

N

ous avons passé le reste de cette nuit de neige à jouer aux cartes. Ayant tout de suite perdu mes mises, je me suis tenu devant une table toute proche où étaient posées les boissons. Au jeu, notre aîné parlait trop, tandis que le premier de nos beaux-frères jouait toujours la mauvaise carte. Dès qu’il tentait un coup fourré, notre cadet reprenait les cartes qu’il avait subtilisées pour les remettre dans la pioche. Quand elles s’en apercevaient, notre bellesœur et nos sœurs protestaient avec force, mais, étant inexpérimentées au jeu, elles se concentraient le plus souvent sur leurs cartes. Tout à leur joie d’engranger des points, elles jouaient sans réfléchir ou en oubliaient de tirer parti des erreurs de leurs adversaires qu’elles avaient pourtant réussi à mettre en difficulté. Ainsi, elles révélaient sans retenue tous les aspects de leur personnalité dans ce simple jeu composé de quarante-huit cartes. -Reviens donc jouer, voilà un peu d’argent ! proposait la femme de notre aîné en me versant un verre de soju. -Désolé, mais les jeux de cartes, ce n’est pas mon truc. -Ça ne fait rien, on joue pour s’amuser ! Au fait, quand est-ce que tu nous ramènes une femme à la maison ? -Comment est-ce que je pourrais, si tu ne me présentes jamais personne ? -Dis donc ! Comment font les autres pour s’en trouver une tout seuls ? est intervenu notre aîné en me tendant un verre. -Pourquoi ne pas venir vivre à Séoul ? poursuivait notre belle-sœur. Les jeunes femmes d’aujourd’hui ne veulent pas vivre à la campagne ! -Je n’aime pas Séoul. -Ce serait mieux de choisir une femme de Yanbian, tu ne crois pas ? a repris notre aîné après avoir vidé son verre d’un

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Pris au piège

trait. Voilà que le premier de nos beaux-frères s’en mêlait aussi sans lâcher ses cartes : « Ho là ! Paraît-il qu’elles s’en vont à la première occasion ! » -Une de perdue, dix de retrouvées ! -À ce qu’on dit, les Vietnamiennes restent ! -Écoute-moi bien : mieux vaut rester célibataire ! Quand tu te maries, tu peux dire adieu au bonheur ! C’est fini ! a lancé le dernier de nos beaux-frères, qui s’approchait à son tour de la table des boissons, après avoir dû quitter celle du jeu, et y allait de sa théorie sur la calamité du mariage. J’ai hoché la tête et vidé plusieurs verres d’affilée. -Oh ! là, là ! Un président ! s’est écriée ma grande sœur avant même que notre aîné n’abatte sa carte. Il venait déjà de gagner la partie précédente, stoppant net le tumulte du jeu et des beuveries. Notre aînée avait quant à elle quatre huitièmes en main. J’ai poussé un soupir de soulagement, tandis que les autres contemplaient avec hébétude l’éblouissante pleine lune qu’elle leur présentait. Elle resplendissait dans la nuit où la neige tombait en abondance. -Vous savez ce que ça vaut ? -Vous me devez trente mille wons chacun ! -Mais non ! Dix mille ! -Ho ! c’est nul, ce jeu ! Nul ! s’est exclamé notre aîné, puis il a jeté ses cartes et a couru dehors. -Hé ! où est-ce que tu vas comme ça, sans payer ! -C’est nul, nul ! a-t-il martelé en passant la tête par la porte. Il se moquait bien des huées qui lui étaient adressées. -Ah ! le radin ! S’enfuir comme ça pour une somme aussi désisoire ! Ma sœur aînée avait haussé le ton, comme pour que sa belle-soeur l’entende. -Dis donc, tu imagines à quel point c’est pénible de supporter un avare comme ça ? Continuez, je vais payer pour lui. -Mais non, reprends ça. C’est sa mentalité qui pose problème, pas l’argent ! S’il gagne, il veille bien à ses gains, mais il s’échappe dès qu’il perd ! -Non, garde-le, je me ferai rembourser ! En écoutant la neige tomber, cette nuit-là, j’ai regardé si les poules étaient bien dans le poulailler et la vache, à l’étable. En me voyant arriver, les deux chiens ont accouru, tout couverts de neige. La mort de nos parents nous avait confrontés à maintes difficultés dont nous ne nous doutions pas. L’hiver avait passé et je m’étais avéré incapable de les résoudre. L’arrivée du printemps m’en réserverait toujours plus. Je n’avais nulle envie de chercher une solution à tous les problèmes qui se poseraient à ce moment-là. À vrai dire, je n’en avais pas le courage. Je n’étais pas à la hauteur pour

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discuter de ce qu’il fallait faire dde toute la semence qui était entreposée dans la grange, pas plus que de celle qui attendait le printemps dans le sol gelé, avec ces frères et sœurs pour qui la maison familiale ne servait qu’au repos ou aux piqueniques estivaux. Ainsi que de cette maison elle-même et de tout ce que recelaient ses champs.

F

umant à côté du poêle, j’écoutais le flot des rires s’échapper de la maison. J’ai avalé mon soju amer sans rien pour l’accompagner. La neige s’était faite plus dense et avait quelque chose de solitaire et d’inquiétant. Je me rappelais le traîneau paternel qui glissait, solitaire lui aussi, sur le sentier enneigé. Cette nuit-là, tout se réduisait en cendres, comme le feu déclinant du foyer.

-R

apporte-nous un tigre, papa ! Le lendemain, nous sommes allés à la chasse sous la neige, non sans avoir pris congé de tous ceux qui restaient. Je marchais en tête, fusil d’emprunt à l’épaule, et mes pas traçaient une piste en s’enfonçant profondément. Les chutes de neige continues de la nuit avaient cessé et le soleil éclatant révélait un paysage spectaculaire. Nous avancions dans ce bref laps de temps où la neige avait créé ces splendeurs. Notre excursion ne réunissait que des hommes, femmes et enfants étant à la maison. La progression n’était guère aisée dans cette neige qui nous montait jusqu’aux genoux. Nous n’étions pas allés bien loin que j’entendais déjà le bruit des crachats et des respirations haletantes. Canon de fusil à air comprimé dirigé vers le bas, notre aîné fermait la marche, encourageant chacun. -Ne ralentissez pas déjà ! Il faut encore passer plusieurs montagnes. Dis, le benjamin, presse un peu le pas ! -Mais qu’est-ce qu’il y a d’intéressant sur cette montagne pleine de neige ? Ayant toujours vécu en ville, le premier de nos beaux-frères était manifestement sceptique. -Tu verras bien quand tu seras en haut ! Si je vous y emmène, ce n’est sûrement pas pour vous embêter ! La neige venant à peine de s’arrêter, il ne fallait pas s’attendre à voir détaler les lièvres dans les parages. Dans le cas contraire, il y aurait très peu de chances que nous en prenions un seul avec ces petites armes à air comprimé. À moins que l’un de ces animaux ou un chevreuil ne soient tombés dans un trou dissimulé par la neige et ne puissent en sortir. Les pièges à fil que j’avais posés deux jours auparavant à certains endroits de notre itinéraire devaient être complètement enfouis. Les oiseaux, en particulier les faisans, étaient les seules cibles susceptibles de s’offrir à nos deux fusils à air comprimé.


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-C’est parti ! Regardez bien partout en marchant. Quand vous verrez quelque chose, il faudra faire très vite ! -Tu rigoles ! a lancé notre beau-frère en se retournant, et d’ajouter : « On va vraiment prendre quelque chose ? » -Peut-être bien un faisan… -Avec un peu de chance, on aura peut-être un sanglier, je te dis ! Mais pourquoi tu ne me crois pas ? Notre aîné, dont l’haleine empestait l’alcool chaque fois qu’il parlait, ne cessait de braquer son fusil à air comprimé dans tous les sens. Les aliments et boissons qui composaient nos casse-croûte avaient tôt fait de disparaître. Forts de l’assurance que leur donnait l’alcool, ces six hommes robustes ne pouvaient que prendre un sanglier. Cependant, il n’avait pas assez neigé. Notre sentier s’enfonçait maintenant au creux d’un canyon. Nos beaux-frères, l’air soudain grave, s’aidaient du bâton qu’ils s’étaient taillé dans les branches d’érable avec lesquelles papa faisait les manches de hache ou de houe. Notre aîné et moi avions chargé nos fusils. -Je crois que c’est plutôt le faisan qui va m’attraper ! -Je sens quelque chose qui m’agrippe les pieds, dans la neige. Il ne vaudrait pas mieux rentrer ? -On ne voit pas un moineau, par ici, alors il ne risque pas d’y avoir des faisans ! Nos beaux-frères avaient beau regimber, nous avons poursuivi l’ascension. Le souffle de leur respiration se dissipait dans la neige sans venir troubler la quiétude des sommets. Comme nous nous y attendions, il n’y avait pas trace de passage de cerfs d’eau ou de sangliers. De même que les autres espèces qui peuplaient ces montagnes, ils attendaient que le temps ne soit plus à la neige pendant un jour pour sortir. Qui plus est, ils ne menaient pas la vie sédentaire des animaux domestiques. Il n’était certes pas impossible de tomber sur l’un de ces sangliers affamés qui erraient à la recherche de nourriture, ce qui n’était d’ailleurs pas sans risque, car deux fusils à air comprimé n’étaient pas de taille à effrayer des animaux qui se déplaçaient d’ordinaire en groupe. Que se passerait-il s’il leur prenait l’envie de charger plutôt que de prendre la fuite ? Peut-être rejoindrions-nous ces personnages des contes de jadis qui rencontrent un ours au détour d’un chemin de montagne ? Il fallait le croire, en tout cas, à voir la mine qu’avaient nos beaux-frères après à peine deux escalades. Comme nous arrivions en vue de l’entrée d’une vallée pouvant s’avérer sans issue, je me suis engagé sur un chemin qui montait jusqu’à une crête. Voilà un bon moment que je transpirais abondamment. La neige qui se déversait de temps à autre d’une branche trop chargée ne parvenait même pas à me rafraîchir. -C’est encore loin ?

-On aurait mieux fait de rester et de faire d’autres grillades de tripes de cochon, avec du bon soju ! -On n’a même pas tiré une seule fois ! Une fois sur la crête, nos beaux-frères ont repris leurs jérémiades et ont voulu savoir par où il fallait passer pour redescendre. Sans desserrer les dents, notre aîné a ouvert son sac à dos et fait bouillir l’eau du café. Au pied de l’adret, une vallée large et ensoleillée étendait ses fourrés. Ravalant ma salive, j’ai fait signe à mes deux frères. -Allons-y. Essayez de parler doucement. Après votre café, vous allez goûter au sang frais ! -Du sang frais ? Notre premier beau-frère en avait les pupilles dilatées. Le doigt sur la gâchette de mon fusil à air comprimé, j’ai amorcé la descente à petits pas. Papa était le roi de la montagne. Sur le sentier où nous le suivions, tantôt il tuait un lièvre, tantôt il ramassait du bois pour le poêle, mais il nous enseignait aussi l’endroit des poiriers, du raisin et des groseilles sauvages. Passé un certain chemin que l’on croisait en descendant de la crête, se trouvait une source aux eaux profondes capables de ressouder les os cassés. Or, ce sentier que parcourait papa, hotte au dos et faucille en main, n’était plus le même depuis sa disparition. Les fourrés l’envahissaient comme s’ils n’avaient plus rien à craindre. À chaque pas où mon pied s’enfonçait dans la neige, des ronces couvertes d’épines m’enserraient les chevilles comme un piège et s’y accrochaient quand j’essayais de les en libérer. Il fallait aussi supporter le contact glacial de la neige qui s’écrasait dans mes chaussures de randonnée. D’une main aux doigts aussi gourds et endoloris que si j’avais de la glace dans les veines du poignet, j’ai fait signe à mes compagnons et me suis baissé. Notre aîné, qui arrivait en dernier, a aussitôt accouru. Je lui ai indiqué des rosiers sauvages. -Des faisans ! a-t-il soufflé. Quelques oiseaux picoraient les fruits de ces buissons baignés de soleil. Ils étaient hors de portée de mon arme, malgré sa lunette de visée. Plantant là les autres, nous avons retenu notre souffle et presque rampé pour nous approcher. Déjà, les crans de sûreté étaient dégagés. Après une progression d’à peine dix mètres que l’anxiété faisait paraître interminable, nous avons enfin mis nos armes en joue. Les oiseaux ne s’étant pas déplacés, il nous suffisait de tirer de concert pour en tuer deux à la fois. Reprenant haleine, je les ai visés en veillant à ce que la croix de la lunette se place sur la tête de l’un deux et me suis mis à compter. -Trois… deux… un… J’ignore à quelle vitesse la balle a été expulsée du canon.

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En revanche, j’ai vu très nettement la tête du faisan s’affaisser par la lunette. On aurait dit qu’il avait reçu une décharge de 220 volts. Tandis que les autres oiseaux s’égaillaient dans le ciel, notre aîné et moi nous sommes précipités vers les rosiers sauvages. J’avais les jambes qui tremblaient tant la tête la première dans la neige, mais je ne me suis pas arrêté pour autant. Un frisson depuis longtemps oublié a parcouru mon corps. -Que c’est chaud ! Nos beaux-frères tenaient ces faisans au cou brisé entre leurs mains comme s’il s’agissait d’objets sacrés. Les oiseaux avaient refermé leurs yeux à jamais. Notre aîné a tiré un canif de sa poche et une tasse de camping de son sac à dos, puis il s’est mis au travail. Il a plumé une grande partie du cou, puis l’a tranché. Accroupi à ses côtés, je lui ai tendu la tasse. Le sang d’un rouge sombre s’écoulait, comme la sève d’érable au printemps. -Et il faut boire ça ? -Si c’était un cerf, passe encore, mais un faisan ! -Ça a bon goût ! ai-je décrété, puis j’ai pris la bouteille de boisson tonique qui se trouvait dans mon sac à dos, en ai versé le contenu dans la tasse et l’ai remué avec une baguette en bois. Notre aîné et moi formions un duo aux gestes parfaitement coordonnés. Quand nous avons fini de saigner les faisans, nous avons jeté leurs dépouilles dans la neige comme deux chiffons sales. Nous les ramènerions à la maison où ils seraient broyés et hachés pour farcir des raviolis. Après avoir avalé la boisson tonique mêlée de sang, nous avons tous eu un moment la bouche rouge, à l’exception du dernier de nos beaux-frères. Notre aîné a rincé sa tasse avec du soju qu’il a bu sans en laisser une goutte. -La saison du faisan a commencé. -Alors, si on reste ici à attendre, on va voir rappliquer ceux qui sont partis, c’est ça ? -Je comprends maintenant pourquoi on dit « tête de linotte » ! -Ils ont la mémoire courte… -Mais dis donc ! C’est vrai, en plus ! En revoilà un ! Assis sous les pins, nous allions boire le bouillon pimenté de nos nouilles instantanées en l’accompagnant de soju. Posant prestement ses baguettes, notre aîné s’est emparé de son fusil et avancé à pas de loup jusqu’aux rosiers sauvages, tel un chien de chasse solitaire. Un premier oiseau furetait innocemment dans la neige pour y trouver de quoi manger. -Qu’est-ce qui est le plus triste ? Oublier trop vite ou ne pas pouvoir ? a murmuré notre cadet, l’air sombre, après avoir avalé son soju.

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C’est alors qu’a retenti un coup de feu, suivi de la chute d’un troisième faisan. La vallée retentissait des cris de joie de notre aîné. Les lèvres encore maculées de sang, notre premier beau-frère a répondu : « Dans le cas présent, il semble que ce soit plus triste d’oublier trop vite ». -Je ne pense pas qu’il soit revenu parce qu’il a oublié, mais parce qu’il avait faim. La nourriture manque en hiver. -Et si on leur posait d’abord la question ? -Il y en a un autre ! Donne-moi le fusil ! C’est mon tour d’essayer ! Pour des chasseurs qui ne se souciaient que de tuer des faisans, la raison de leur retour si rapide n’importait guère. À leurs yeux, seuls comptaient cette chair qu’ils mangeraient et ce sang qu’ils mélangeraient à une boisson tonique. J’ai insisté pour que le dernier de nos beaux-frères y goûte aussi, mais en vain. -Alors, qu’est-ce que tu penses faire ? Je gardais le silence. J’allais lui dire que j’aurais aimé faire comme ces faisans, mais j’ai préféré me taire. -Que veux-tu que je fasse ? ai-je fini par répondre, avec le regard d’un cerf d’eau tombé dans un trou trop profond que recouvrait la neige. Un goût de sang remontait dans ma gorge. À l’ouest, l’obscurité descendue des montagnes atteignait les rosiers sauvages. Le froid chassait peu à peu l’ivresse. J’avais tant envie de m’allonger sur un sol chauffé ! Je n’arrivais pas à me débarrasser de l’impression d’être pris au piège d’une ennuyeuse et étouffante comédie. Quel serait le dénouement de ces trois jours de fête ? Le dernier de nos beaux-frères, qui m’avait attendu en remarquant que je m’attardais un peu, s’est exclamé en vomissant sa fumée de cigarette : « On dirait vraiment un tableau ! » Mes nièces et neveux continuaient leurs glissades sur le ruisseau gelé qui bordait la maison. Un filet de fumée sortait de la cheminée et se dispersait peu à peu. L’ombre surgissait sous les branches des peupliers aux silhouettes sombres pareilles à des toiles d’araignée jalonnant le chemin. -Un tableau peint sur la glace et la neige… qui menace de fondre à tout moment. -Tu sais quoi ? Ce ne serait pas une mauvaise idée d’en prendre soin ! -…

D

e retour dans ma chambre, je me suis aussitôt couché. Les arbres noirs du champ couvert de neige sont apparus un à un dans mes rêves. Les oiseaux qui y étaient posés faisaient un bruit mat en tombant sous les


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balles tirées d’on ne savait où et, à chaque chute, une froide sueur venait mouiller mon front, mon dos et mes cuisses. Les gens assis qui m’entouraient devisaient joyeusement et leurs bouches étaient rougies par le sang des oiseaux. Quand ils l’ont entièrement bu, ils se sont regardés, avec l’air de se demander ce que pensait l’autre, puis ils se sont avancés vers moi, une paille entre les lèvres et le regard avide. J’ai soudain senti une irritation au niveau du cou, mais j’étais incapable du moindre mouvement. Les pailles acérées transperçaient ma nuque comme si c’était une baudruche. Le gémissement faible du vent. Un sifflement. J’étais pris de ces vertiges qui surviennent après avoir pris trop de comprimés contre les maux de tête. Derrière les buveurs qui tiraient goulûment sur leur paille, de gros flocons de neige tombaient sans cesse dans la nuit et créaient leurs impressions de solitude et d’inquiétude. -Vrai, rien ne vaut les raviolis au faisan ! -Papa ! Il y a des cailloux dedans ! -Mais non, ce sont des os. Tu peux les manger. -Papa et maman adoraient les raviolis au faisan... À ces mots qu’avait prononcés notre benjamine, les conversations bruyantes se sont tues. Notre aîné a posé sa cuiller et ses baguettes d’un air excédé. -Mais oui ! On le sait bien ! Ça ne les fera pas revenir pour en manger ! -Comment oses-tu dire cela, toi qui n’as même pas assisté à la cérémonie du quarante-neuvième jour suivant leur mort ! a rétorqué notre aînée. En entendant ces reproches, l’autre a élevé la voix : « Ne remets pas ça ! Combien de fois faut-il que je répète que j’avais un empêchement prévu depuis longtemps ! » Nos beaux-frères se sont empressés de terminer leur bol et sont sortis en prenant une cigarette. Les enfants aussi se sont éclipsés. Tête basse, je mâchais le ravioli qui succédait à un verre de soju. -C’est ma faute. Je l’ai dit au téléphone ! Que si on annulait, on perdrait tout l’argent déboursé. -Tais-toi ! a lancé notre aîné à sa femme. -Si je comprends bien, vous n’avez pas assisté à la cérémonie parce que vous faisiez un voyage en Asie du Sud-Est ! Juste pour l’argent ! -Tiens, puisqu’on en parle… où est passé celui que papa et maman avaient mis de côté en se saignant aux quatre veines ? renchérissait la benjamine. -Tu pousses un peu ! Tu insinues qu’on est des voleurs ? -Ça suffit, je te dis ! -J’étais leur belle-fille. J’ai le droit à la parole, quand

même ! -Je regrette, a concédé notre aîné. N’en parlons plus. Papa et maman n’aimeraient sûrement pas nous voir nous disputer comme ça ! Pardonnez-moi pour la cérémonie. Je n’aurais pas dû faire ça. Dorénavant, on la fera chez moi, alors vous n’aurez pas de souci à vous faire. -Mais qu’allons-nous faire de la maison et des terres ? reprenait notre benjamine, le rouge aux joues, en se balançant d’avant en arrière. Sur la table en désordre, se succédaient les verres aussitôt pleins, aussitôt vides. Je me suis levé. -Où vas-tu ? Reste là ! Notre benjamine m’a retenu au moment où j’allais partir. -Il faut que je mette du bois pour le feu de la pleine lune. -Finissons-en d’abord, puis nous le ferons tous ensemble. Tu ne fais pas partie de la famille ? Je me suis rassis au coin de la grande table. Nos frères et sœurs aînés affichaient un air solennel, comme s’ils venaient parler au nom de leurs enfants et conjoints. La main sur le verre de soju laissé par quelqu’un, je pensais à la neige qui tombait dru dans mon rêve, solitaire et inquiétante. Les pailles qui m’avaient percé le cou s’éloignaient pour partir à la recherche d’autres proies. Notre aîné a demandé prudemment : -Que voulez-vous qu’on fasse ? -Il faut faire un partage équitable pour éviter les conflits. -C’est-à-dire qu’on doit vendre et se partager l’argent ? L’idée faisait tiquer notre cadet resté jusque-là silencieux. La construction d’un grand complexe hôtelier non loin de chez nous avait fait flamber le prix des terres après une longue stagnation. Des champs à flanc de montagne dont les paysans ne voulaient plus parce qu’on en tirait plus de pierre que de terre quand on y mettait un coup de pelle voyaient leur prix s’envoler, emporté par un coup de vent venu d’ailleurs. Un vent que personne n’avait vu arriver. -C’est notre maison ! Nous n’allons pas vendre ce qui fait partie de notre histoire ! Nous sommes tous nés ici et ces terres nous ont nourris ! Notre aînée demeurait intraitable. La deuxième et la benjamine se sont retournées. -Tu dis ça parce que tu n’as pas de soucis d’argent ! -À compter d’aujourd’hui, il n’y a plus personne pour travailler la terre ! -Le plus jeune peut s’en charger ! Tous les yeux se sont tournés vers moi, qui jouais avec un verre posé sur la table. Des yeux pleins d’expectative. Cherchant un endroit où poser les miens, je leur ai trouvé un refuge entre les photos encadrées au mur. Papa et maman y

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Trapped

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avaient l’air un peu guindés. On n’a pas tardé à m’interpeller. -Tu vas te mettre à l’agriculture ? -… Je ne sais pas. Faites comme il vous plaira. Peu importe, pour moi. La neige commençait à geler dans le jardin. On l’entendait craquer sous les pieds. Une petite bouteille d’huile usagée à la main, je suis allé au champ de derrière la maison. La pleine lune brillait dans le ciel dégagé, bleu comme de l’encre ; près du feu de joie, mes beaux-frères, nièces et neveux s’amusaient à faire tourner en l’air, au bout d’un fil de fer, une boîte percée de trous et remplie de braises et bouts de bois. Nous avions aussi joué à ce jeu la nuit de la première pleine lune. En tournoyant, les boules de feu faisaient comme autant de lunes grandes ou petites qui éclairaient la neige. L’une d’elles s’est détachée de son fil et élancée au ciel à une folle vitesse qu’elle a bien vite perdue avant de retomber tristement dans le clair de lune. Les braises répandues sur la neige du champ fumaient en s'éteignant. -Tout est prêt ? Prends un verre ! -C’est triste. De se disputer comme ça alors qu’on ne s’était pas vus depuis longtemps… -Mais non ! C’est la vie ! C’est comme ça dans toutes les familles. -Que la lune est grande ! Je ne me rappelle même plus quand j’en ai vu une comme ça ! J’ai versé de l’huile usagée sur le feu de joie enseveli sous la neige de la veille au soir. Comme les précipitations avaient chassé les odeurs, celle de cette huile pourtant rance était étonnamment agréable. Je l’ai reniflée. Si papa était toujours là, il nous reprocherait de gaspiller tant de précieux bois. Quant à maman, elle se plaindrait de tous les vêtements que nous avions mouillés. Notre intérieur avait subi des aménagements et voilà bien longtemps qu’avaient disparu le chaudron et la cuisinière où nous mettions chaussures et habits à sécher. Tous les enfants avaient grandi et s’en étaient allés, sauf moi qui demeurais seul. Dans le champ où verdissaient les fanes de carotte l’été dernier, je faisais le tour du feu de joie qui s’élevait, tel un géant solitaire, et l’aspergeais avec ce qui restait d’huile. -Tout le monde est là ? Vas-y, allume ! -Vous devez tous faire un vœu, d’accord ? -D’accord ! Encouragées par les cris d’enfants, les flammes qui tardaient à naître se sont élancées avec fougue en crachant fumée noire. Cette nuit d’hiver-là, une gigantesque fleur a éclos sur la neige du champ. Autour d’elle, chacun battait des mains pour l’applaudir. Sa vive lueur éclairait les visages. Pendant un court instant, la pleine lune a semblé s’éloigner

dans le ciel. Lentement, je me suis mis à tourner autour autour du feu en sens inverse des aiguilles d’une montre. Quand j’avais la joue droite trop chaude, je faisais un tour sur moi-même et repartais à reculons. Les visages de mes parents les plus proches ondoyaient dans les flammes, puis disparaissaient. Leur succédaient ceux, encore immatures, de mes nièces et neveux. Au gré du flamboiement, tantôt la maison était plongée dans les ténèbres, tantôt elle en ressurgissait. J’ai bu le verre de soju que m’avait donné le dernier de nos beauxfrères, puis j’ai continué à marcher en mastiquant un tentacule de calmar séché. Quand j’ai trébuché sur quelque chose qui était enfoui sous la neige, tout le monde a éclaté de rire. Quantité de choses brûlaient. Les flammes faisaient et défaisaient d’innombrables formes. Du bois s’est effondré en projetant une gerbe d’étincelles que l’on a vues monter et disparaître dans la nuit. Mes aînés s’efforçaient de faire bonne figure. J’ai regardé les flammes qui couvaient sous un calme apparent. Papa et maman nous avaient laissé bien des choses en s’en allant. Tu fais quoi, maintenant ? J'ai eu beau regarder autour de moi, il n’y avait personne. Tu fais quoi, je te dis ? J’ai arrêté de marcher et regardé fixement le feu. Dès que je m’en approchais, je sentais sa brûlure au visage. Je ne pouvais même pas garder les yeux grands ouverts. J’avais l’impression de traverser les flammes. Quelqu’un m’a happé par l’épaule. C’était notre cadet. -Essaie l’agriculture. On décidera quoi faire en voyant comment tu t’en sors. -Tu peux garder la maison ! -On va mettre les terres en indivision. Efforce-toi d’en tirer le plus possible ! Petit à petit, le feu se mourait. Après s’être tenue à distance, la pleine lune se rapprochait de nouveau. En quittant le champ couvert de neige, j’ai chancelé. Je me sentais un peu… seul et inquiet.

-M

erci pour tout le mal que tu t’es donné. Quand la dernière voiture, celle de notre aîné, s’est éloignée de notre vallée, je me suis retrouvé seul. Il avait glissé dans ma main une enveloppe renfermant de l’argent. Je l’en ai tirée. C’était bien trop pour ces trois jours de retrouvailles. Une fois rentré à la maison, j’ai pris mon téléphone portable et appelé Mademoiselle Lee au café. -Tu fais quelque chose, ce soir ? L’immensité du silence pesait sur la maison comme une épaisse couche de neige. -Ça te dirait de manger de la truite crue ?

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Europe et Amérique

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3 ans

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3

Afrique et Amérique du Sud 4

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* Anciens numéros disponibles avec surtaxe aérienne 1 Asie de l’Est (Chine, Hongkong, Japon, Macao, Taïwan) 2 Asie du Sud-Est (Brunei, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Myanmar, Philippines, Thaïlande, Timor Oriental, Singapour et Vietnam) et Mongolie 3 Europe (dont Russie et CEI), Moyen-Orient, Amérique du Nord, Océanie et Asie du Sud (Afghanistan, Bangladesh, Bhoutan, Inde, Maldives, Népal, Pakistan et Sri Lanka) 4 Afrique, Amérique latine et du Sud (dont Antilles) et îles du Pacifique Sud

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Three perspectives on the road ahead for peace efforts

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Christopher h. lim & vincent mack zhi wei Global Ambitions of Beijing’s Belt and Road Initiative stephen blank Washington Returns to Central Asia Kai he & huiyun feng A Quest for Joint Prestige: Rethinking the US-China Rivalry t. v. paul The Risks of War Over the South China Sea beginda pakpahan Indonesia’s Indo-Pacific Challenge book reviews by Nayan Chanda, Taehwan Kim, John Delury and John Nilsson-Wright

us$15.00 w15,000 A JournAl of the eAst AsiA foundAtion | www.globAlAsiA.org | volume 13, number 3, september 2018

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