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LE CRI HYPOTÉNUSE

Pour en arriver à se crever les yeux, il faut avoir vécu dans un aveuglement préalable. Or, si j’étais conscient que Ciels était la dernière partie d’un quatuor commencé avec Littoral, Incendies et Forêts, je ne pouvais pas me douter que sa conclusion allait en être, non pas un mot, mais un cri. C’est en effet un vagissement inarticulé qui se fait entendre aux derniers instants de Ciels. Cet hurlement referme la porte du « Sang des promesses ». Lorsqu’aux derniers jours de répétitions, nous en sommes venus à mettre en scène ce cri, je ne voyais pas qu’il était cette phrase manquante que je tentais de retrouver dans le méandre des mots et de la beauté. Ce fut à l’instant précis où John Arnold, le comédien interprétant Charlie Eliot Johns, le vociféra la première fois, dans la douleur et la puissance insensée dont il est capable, que j’ai réalisé monstrueusement combien ce cri depuis longtemps tu en moi, peines à peines, s’était sédimenté sous la couche opaque des raisons et des acceptations, dans la résignation des tristesses qui ôte tout courage au lendemain. L’hypoténuse est cette diagonale fabuleuse qui relie, en leur point le plus éloigné, deux segments pourtant attachés à leur base en un angle droit. Deux êtres que tout sépare ne peuvent être reliés que par un geste diagonal qui est le geste hypoténuse. En ce sens, le cri de Charlie Eliot Johns est un cri hypoténuse puisqu’il relie Ciels à Littoral, Incendies, et Forêts. Contrairement aux trois autres, Ciels ne supporte aucune référence au passé, ni à l’enfance, ni aux origines des protagonistes. Ciels n’est pas une troupe d’acteurs qui interprètent chacun plusieurs personnages, Ciels ne fait pas se côtoyer ni dialoguer les vivants avec les morts, Ciels n’a pas été pensé dans un rapport frontal, mais dans un contexte scénographique qui intègre les spectateurs dans le corps même de la représentation. Ciels ne se préoccupe pas des histoires secrètes des familles, Ciels enfin ne met pas au centre de son récit un personnage sorti de l’adolescence. De plus, ce seront précisément les arguments « salvateurs et consolants » que l’on retrouve dans Littoral, Incendies, et Forêts qui seront la cause de la douleur de Charlie Eliot Johns. Tout sépare donc Ciels des trois premières pièces et parce que tout ou presque les sépare, le cri à son instant surgit dans sa diagonale pour créer le lien et donner naissance à ce quatuor que j’ai eu envie d’intituler « Le sang des promesses ». Pour en arriver à ce cri hypoténuse, il a fallu créer Ciels et pour créer Ciels, il a fallu une équipe de théâtre. Sans cette équipe, je n’aurais pas pu aller au bout de mes capacités. Sans elle, je n’aurais pas su. Je veux ici la remercier. Remercier particulièrement Gabriel Arcand, John Arnold, Georges Bigot, Valérie Blanchon, Olivier Constant, Victor Desjardins et Stanislas Nordey, les comédiens de Ciels qui ont adapté leur travail à un cadre de création astreignant où le texte s’est écrit au fur et à mesure des répétitions et où les éléments vidéos, sonores et scénographiques, dans leur nécessaire complexité, ont exigé patience et compréhension. Et à tous ceux qui ont participé à ce voyage qui aura duré quatorze années, depuis la création de Littoral jusqu’à la création de Ciels, je veux souhaiter une bonne route. Ces livres témoignent de ce que nous aurons vécu ensemble. WAJDI MOUAWAD Avignon, 30 juin 2009

LE CRI HYPOTÉNUSE  

Wajdi Mouawad

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