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Pour ma maman et pour ma Merveille. Un grand merci à Alexandre Delmar. Un merci plein d’amitié à Franck et Dorothée Merci aussi à Antoine, Marco et bien sûr Pédro.

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« Seuls les tendres sont vraiment forts » James Dean.

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Les

Troub

les

Prologue...................... 7 1 - Le fils de l’azur...................... 9 2 - Ferme ta bouche !...................... 17 3 - Ouvre ta bouche !...................... 31 4 - Les mots dits dans un chaud-froid...................... 37 5 - Au travers du miroir...................... 55 6 - Un bain de garçons...................... 63 7 - L’Ombre...................... 69 8 - Trop d’amants…...................... 77 9 - Les refus du corps...................... 83 10 - Trois mignons en aparté...................... 89 11 - Réjouissances au pied du mur...................... 97 12 - Un amour de substitution...................... 111 13 - Des secrets bien cachetés...................... 121 14 - La faim...................... 141 15 - Morts et renaissance...................... 151

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Prologue Les étoiles peinent à exister dans le ciel couvert de New Mai’n. La ville haute est morte. Une bruine jaune s’y répand. Pas une goutte de vent. Les ponts sont vides et les rivières en dessous bien gonflées. L’homme de vingt ans est avachi sur le tarmacadam mouillé aux reflets de lampadaires orange. À quatre pattes, dans son manteau en peau relevé d’un col à l’envahissante fourrure, le monstre rampe aux pavés d’un trottoir. Il boit les flaques à coups de langue bien pendue, lape l’eau du ciel au sol. Ses yeux se dressent, brillants et magnifiques, grands et clairs sous d’épais cils recourbés. Ses doigts s’agitent, stroboscopiques et agressifs, sur son visage. Il rabaisse sa face, s’abreuve de bitume et à la vitesse de l’éclair bondit sur la toiture d’un local à poubelles puant. Sous les rayons de la lune, il dévoile son visage à la perfection parfaitement millimétrée. Aux traits truqués par l’intermédiaire d’on ne sait trop quel truchement : l’espace d’un œil entre les deux yeux, un nez profilé droit, une bouche incroyablement dessinée à l’improbable ourlet, un menton à la proéminence calculée. La largeur de son front est parfaite sous une implantation d’épais cheveux châtains. Ses dents blanches sont alignées comme un escadron de fantassins. L’homme est un Jekyll idéal transmué ce soir en un Hyde presque achevé. Enchaînement d’expressions galvaudées : le monstre au doux visage hurle à la mort, se prend la tête, s’arrache les cheveux, se fait du mauvais sang, est au bord du suicide… La monstrueuse merveille se sait poursuivie par quelqu’un qui veut sa peau. Mais elle veut vivre. Lâche, la créature fuit s’abriter vers la petite forêt bien en deçà de la ville. Dans les rues couleur sépia qui transpirent sous la froideur accablante d’une espèce de pluie devenue grasse, s’avance un garçon de 7


grande taille en manteau marine, pistolet à la main. Il suit les hurlements de terreur de la bête qu’il traque. Elle part se perdre vers le bois à une vitesse improbable. Le poursuivant monte sur un vieux scooter qu’il fait démarrer, longe une route noire et traverse un pont. Il parvient à atteindre la clairière où s’est terrée la chose. Des voix s’élèvent au cœur de la forêt. Un cerf brame. Des chasseurs le poursuivent, fusils à l’épaule, lampes à la main. Quelques chiens aboient et des cors vibrent sous le plafond des arbres. Au cri des boucaniers, le jeune homme armé devine qu’ils ont presque assailli leur proie. Lui traque encore la sienne. Il s’enfonce plus profondément dans les bois, cherche sa bête. Il longe le petit ruisseau qui se tortille au pied des chênes centenaires. Il arrive au point fatal où le cours d’eau se jette du haut d’une terrible falaise dans l’océan en contrebas. Le garçon au pistolet avance, sûr et certain. Son monstre l’aperçoit et dans une fuite amorcée trébuche. Il choit en contorsions élégantes, un sourire aux lèvres, bave aux commissures et les yeux pleins de larmes. Il chante en un langage inconnu, parle à l’envers. Il vocifère à s’en casser la gorge. Au loin, traqué, le cerf brame. Le cri de terreur de l’animal paralyse les chasseurs les plus aguerris. Le monstre à genoux se retourne et voit la silhouette noire qui le domine. Les deux se regardent droit dans les yeux ; la sublime bête sourit gentiment à son bourreau : — Ne me touche pas, Océan… L’homme arme le pistolet qu’il pointe sur la nuque offerte de la créature, en chuchotant : — N’aie pas peur, Rémiel. Il lui saisit le visage, l’embrasse sur la bouche, lui propose une langue que l’autre accepte. La bête se retourne, secouée de sanglots, lance tout bas deux mots : — Merci, merci… — De rien, j’avais promis. C’est fini, Rémiel, c’est fini… Un coup de feu retentit. Un corps s’écroule.

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1 – Le fils de l’azur Il est beau, Océan. Océan est beau, Océan est grand. Océan n’est pas tout noir, Océan n’est pas tout blanc. « Charmant », disent ses amies et bientôt la majorité de ses amants. Il est charmant, Océan, tout pâle avec des yeux tout bleus et un nez juste un peu fort. Un visage aux traits trop doux, presque fades, lui donnerait l’air d’avoir quinze ans s’il n’oubliait pas si souvent de se raser. Voilà ce qui attire bon nombre de filles et de garçons : un grand môme de près de deux mètres. Et sa voix aussi, c’est vrai… Sa voix est épaisse. Profonde et douce, grave comme celle d’un père, mais il en use peu. Il ne parle pas beaucoup et surtout pas pour ne rien dire. C’est la force tranquille des Hauts-et-les-Bas, le garçon que l’on regarde passer lorsqu’il va chercher son frère à la plage des Cavaliers, celui que l’on dévisage au sortir du bois du lac Viacrusis. Océan, le garçon que les filles rêvent d’avoir pour époux et les mères pour gendre. O est un mystère. Pour lui et pour les autres. O, c’est ainsi que certains l’appellent. Il a pour habitude de fouler lentement les étendues vertes des Bas qui longent les plages. Les Hauts-et-les-Bas, voilà où vit Océan. Vaste presqu’île située à l’extrême ouest de cet univers appelé Elmoondeau et encerclée d’eau. Cette terre est vaguement rattachée au reste d’Elmoondeau, à l’est, par une frontière naturelle, les CinqDoigts-du-Diable, main crochue qui s’élève au milieu des neiges éternelles. Une chaîne de cinq montagnes par-delà lesquelles s’étend tout un monde à peine connu des habitants des Hauts-et-les-Bas. Il arrive cependant, comme aujourd’hui, que des roulottes de nomades traversent les Cinq-Doigts en provenance de ces terres 9


secrètes. En cette fin de saison sèche, les bohémiens fuient les climats extrêmes de la montagne et du désert pour venir goûter à la douceur de ce territoire. C’est après une traversée éprouvante des montagnes que trois hippomobiles font une halte à Hamelin, le premier village à l’est des Hauts-et-les-Bas. Les chevaux s’engouffrent sur la place principale et les petites caravanes en bois se garent comme elles le peuvent. Cerné par l’océan au sud et au nord et prospérant à l’ombre des Cinq-Doigts en haut de vertigineuses falaises, Hamelin abrite une population réduite, mais prestigieuse. Ayant strictement banni toutes formes d’industrialisation et de pollution aussi bien intellectuelle qu’environnementale, les villageois sont parvenus à gagner une qualité de vie que les habitants par-delà les Cinq-Doigts leur envient. Les gazettes d’Elmoondeau relatent leurs exploits dans le cadre de la protection de la nature. L’éducation est aussi leur point fort, ce qui fait de leurs plus jeunes habitants des êtres à la spiritualité élevée. C’est sous la gouverne du Régent, homme d’esprit et de compassion, que les habitants sont parvenus à imposer la domiciliation à Hamelin d’une des plus grandes écoles d’Elmoondeau : Le Palais. Le Palais est devenu une institution pour tous les jeunes qui étudient la spiritualité ou le fonctionnement des rouages de l’esprit. Treize, Régent de Hamelin, a en effet pris possession, avec l’aide de son peuple, d’un vieux temple dont ils ont fait un haut lieu de la connaissance de l’être et du mysticisme. Qualités nécessaires, selon Treize de Hamelin, au bon épanouissement d’une jeunesse assoiffée de savoir et d’absolu. Après s’être désaltérés et sustentés au Lit qui Mange, taverne culte de la jeunesse hameliniste, les nomades remontent dans leurs roulottes et empruntent la route de New Mai’N. Ce chemin les amène à serpenter dans les rues pavées de la grande cité médiévale du même nom. Bâti sur une large colline, New Mai’N, chef-lieu des Hauts-et-les-Bas, abrite en son cœur le fort célèbre Monastère des formations, passage ardemment désiré mais redouté par les meilleurs élèves du Palais avides d’être éduqués à des enseignements divins. Le Monastère est aussi une communauté et un ordre religieux dont les rites et la liturgie restent mystérieux et ignorés de tous, puisque réservés à une élite. Les nomades traversent la capitale sans plus de surprise ou d’admiration pour cette agglomération pourtant magnifique. Le voyage a trop fatigué les troubadours. Ils laissent donc derrière eux cette 10


énigmatique ville fière, elle aussi, d’avoir récemment abandonné la modernité et le progrès. Une jolie demoiselle sur un scooter rouge cabossé croise leur chemin ; tous hèlent sa beauté, mais elle les ignore. C’est bien le seul véhicule à moteur qu’ils seront amenés à croiser. Les fiacres se détachent des fortifications de la cité et s’enfoncent dans des contrées plus reculées des Hauts-et-les-Bas. Dominant la route qui plonge, ils aperçoivent l’océan en contrebas et son phare qui veille à l’extrême sud-ouest de la terre. À l’arrière d’une des roulottes, un petit musicien trapu est assis, entouré de deux camarades, instrument en bouche. À l’avant, une jeune fille toute fine est posée sur une banquette de cuir vieilli, conduisant les chevaux vers les prés verdoyants du nord des Hauts. La petite, rênes en main, suit un chien qui lui ouvre le chemin de ses galipettes et de ses jappements. Les trois musiciens sifflent, tambourinent et grattent des cordes dans un air qui se réveille. Le soleil se lève tout juste. Un joueur de lyre souffle les lampions de part et d’autre du toit voûté de l’habitation mobile. Une minuscule fumée s’envole dans le mouvement chaotique de la roulotte sur les pierres. Des prés et des champs se dessinent à perte de vue sur leur droite ; mais la majorité des membres du convoi reste interdite à la vue de l’océan. Certains ne l’avaient encore jamais contemplé. Et les musiciens de jouer leur plus belle ode à toute cette nature débordante. Océan connaît bien toute cette profusion de vie, lui qui explore ces terres depuis sa naissance, lui qui partage ses nuits et ses jours entre la villa de sa mère et le phare dont son père est le gardien. Il use un peu de son temps à courir entre le manoir Joan et le Sycomore, le phare de la côte ouest. Cette matinée de liberté, Océan la passe à prier et à méditer dans les étendues vertes de sa terre natale. Allongé en croix dans une prairie dodue, il pose son regard sur les cieux dont il parvient, dans cet état méditatif, à percevoir la profondeur. Cent goélands le séparent d’un ciel azur cicatrisé de blancs nuages. Une larme lui échappe. Il se dit qu’un jour viendra où ces cieux seront siens, où ces foutus volatiles l’y mèneront. De là-haut, il jettera alors un œil à cette étendue de verdure où seuls les imbéciles se reposent. Il rêve d’absolu, de choses qu’il sait ne pas pouvoir atteindre. Il songe à parcourir un jour les terres par-delà les Cinq-Doigts, afin de savoir ce qu’elles dissimulent de si ensorcelant, lui pour qui tout ce qui est inconnu est forcément séduisant. Puis, distrait par une musique qu’il entend monter de la route un peu plus haut, il quitte sa couche 11


organique. Il découvre les caravanes des nomades qui ont choisi son pré pour y séjourner. Les chevaux hennissent et les musiciens marquent leur nouveau territoire de leurs rires et de leurs ballades. La jolie fille qui a guidé le groupe descend de sa banquette et attache ses chevaux à une vieille souche. Elle se dégourdit les jambes, entraînée par son chien pressé de jouer. Océan l’observe. Dans sa petite robe transparente d’usure, elle le salue de la main, lui fait un petit sourire qu’il esquive. Il fuit pour s’enfoncer dans l’épaisseur de la forêt désordonnée bordant l’autre côté de la route. Il s’assoit contre un arbre. Quatre rayons de soleil épinglent son visage sur l’écorce. Il ferme les yeux. Quand il les rouvre, la journée a défilé. Au travers du feuillage, il aperçoit toujours ce bout de bleu tant désiré qui s’assombrit à cette heure où le jour rencontre la nuit. Il se sent nargué. Mais il parvient à se convaincre qu’un jour, l’heure viendra pour lui de monter à cet arbre jusqu’à sa plus haute branche, à deux doigts d’atteindre les astres. Cette envie ardente de toucher le ciel coule dans son sang, le lui glace parfois, le réchauffe souvent. La nuit tombante le presse de rejoindre son frère sur la plage des Cavaliers. Trois étoiles au-dessus de sa tête percent la nuit naissante. Du haut de la colline des Windwakers, Océan regarde l’ombre de son petit frère au loin avant de le rejoindre. Girodet est encore un tout jeune enfant. À leur gauche, le phare commence à faire tourner ses lumières sur l’océan. Plus loin, le grand Monastère des formations surplombe le décor, laissant échapper deux immenses croix latines perçant la panse des nuages. Accroupi dans les flaques de l’océan, un seau à ses côtés, le petit Girodet capture des crabes. Ses petits pieds trempent dans l’eau tiédie par une journée ensoleillée. Dans son seau, l’eau ensablée abrite de minuscules crustacés d’un rouge vif baigné de nuit. Les deux frères s’accroupissent pour mieux les distinguer, puis les libèrent aussitôt dans les vagues. Perchés sur leur rocher, assis côte à côte et dominant la mer, la coutume du soir veut qu’ils implorent la lune, absente cette nuit. Ce soir, tout est doux : l’air, les vagues, la lumière du ciel. Tout. Le petit s’endort contre le grand frère, la tête sur ses genoux. Ces étoiles qu’il voudrait siennes, Océan les regarde en passant sa main dans les cheveux rouges de son frère. Une fine ligne rose de soleil agonisant sépare le ciel de l’eau, colorant la blondeur des 12


surfeurs. Ces derniers capturent les vagues, attendant patiemment qu’une belle bleue pleine d’un vent du large daigne s’offrir à eux, pour quelques secondes d’un grand frisson. Le fuchsia pâle se noie : un bleu immense et profond. Sous ces astres, Océan rêve d’avoir l’âge de chasser le tourteau, de sauter pieds nus dans les flaques, l’âge de s’improviser tueur de vagues ou constructeur de châteaux de sable. L’âge d’avoir l’âge de son frère, l’âge d’avoir cinq ans. Puis le petit se réveille, les yeux mi-clos. Il dit que c’est bien d’avoir relâché les crabes. Ils esquissent un sourire et quittent leur fauteuil de pierre. Main dans la main, ils s’éloignent vers la maison du phare paternel. * Bern, leur beau papa, accueille Océan et Girodet à peine rentrés de la plage. « Papa, c’est le plus joli », dit toujours le petit. « Et le plus fort », ajoute encore le grand, d’un œil complice à son père. « Et le plus gentil », relance le benjamin. La surenchère n’en finit plus jusqu’à ce que l’enfant soit couché. * Haut perchés sur le balcon du Sycomore, avec la lanterne incandescente et tournoyante qui leur brûle le dos, Océan et Bern font face à l’océan noir et plat. Leurs yeux sont fixés sur une mer invisible. Ils respirent l’air le plus pur qui soit. Le fils soupire fort. Le père l’interroge avec tendresse���: — Alors, ça y est, c’est la grande ligne droite… L’année touche à sa fin. Deux ans au Palais. C’est passé vite. — Pas assez au début et bien trop à la fin. Pourquoi faut-il toujours que les choses deviennent tellement passionnantes au moment où l’on doit s’en détacher ? Pourquoi met-on autant de temps à s’attacher à des gens dont on ne voudrait au final n’être jamais séparé ? Que par la mort… Océan s’écroule en larmes sur la rambarde de fer. Sa tête plonge entre ses bras. Le père est gêné. Océan se laisse fondre au sol. Bern ne sait comment réagir. Il s’accroupit pour rejoindre son fils. — Mon cœur, que se passe-t-il ? Océan ne répond qu’au travers de sanglots : 13


— Comment veux-tu que je quitte… Oh, mon Dieu… Et puis cet entretien pour la période probatoire de l’Académie Rouge, demain. J’ai à la fois si peur d’échouer et si peur de réussir. Si effrayé d’avoir à me séparer de ceux que j’aime. Mais si je ne les quitte pas, c’est que j’aurai failli… Partir et réussir ou rester et échouer… Tu parles d’un choix… Océan retombe dans des gémissements dont lui seul connaît la véritable origine. Ce n’est pas une année qui se termine, mais bien un pan de vie tout entier qui s’écroule. Bern l’appuie sur son épaule, l’emmène à la cuisine pour lui donner un verre d’eau, l’emmène dans sa chambre d’enfant. Ils s’assoient sur le lit : — Tout ira bien, je suis là. Non… Tout n’ira pas bien. Océan le sait. Comment tout pourrait-il aller pour le mieux alors que lui n’aspire qu’à l’ultime, qu’à l’absolu et à l’impossible ? S’il n’y a pas de prix à payer pour réaliser son rêve, si l’atteindre est trop facile, il estime alors que ses ambitions n’auraient peut-être pas valu la peine de se sacrifier pour elles. Il considère qu’un objectif atteint trop vite est la preuve de sa médiocrité. Et O seul sait ce qu’il a l’intention de réaliser. Il se sent faible et sensible comme un enfant, mais a la volonté de devenir un homme. Il doute, mais veut croire. Il aspire à incarner au plus vite celui qu’il rêve d’être. Cet autre, encore inconnu, qu’il devra apprivoiser. Celui qui sera capable de dépasser ses limites et celles des autres. Océan veut toucher les étoiles au sens propre comme au figuré. Il veut connaître la divinité en l’homme. Il désire tout. Bern prend son fils dans ses bras et pose un baiser piquant sur son front. Il chuchote : — Mets-toi au lit… On en reparlera… Et pour ton entretien, ça va aller ? — Je ne sais pas… J’ai un peu peur, mais ça devrait bien se passer. Il faut que je dorme maintenant. Je dois être en forme pour demain. Le père sort et laisse son fils se coucher. * Tout est éteint désormais, sauf les étoiles qu’Océan imagine sur le plafond de sa chambre. Allongé sous les draps, il scrute cette voûte. Océan se dit qu’il ira, la nuit prochaine, s’assoupir dans les 14


édredons de sa mère. « Et bientôt dans ceux des dortoirs de l’Académie Rouge… », espère-t-il. L’Académie Rouge : l’ultime formation en matière de développement personnel et spirituel. Un établissement quasi inaccessible au commun des mortels. La panacée du touché d’étoile… Le désir d’Océan d’entrer à l’Académie Rouge est né de conversations entre élèves du Palais. Des suppositions mêlées de rumeurs et de ragots décrivent l’enseignement théosophique de cette école comme étant le plus pointu. Il est conscient qu’il devra sommeiller sous de nombreux toits inconnus si son rêve d’entrer dans la prestigieuse institution se concrétise. Cette idée l’effraie. La peur qui le paralyse lui permettra paradoxalement d’avancer en lui servant d’arme et de levier. La peur : voilà de quoi progresser, écraser la médiocrité, givrer la tiédeur ou lui mettre le feu. Océan parvient à se convaincre que, le moment venu, il saura trouver le courage de coller des étoiles imaginaires à tous ces plafonds terrifiants sous lesquels il s’est engagé à ne pas baisser les yeux. Des étoiles pour éclairer ses rêves. Océan rêve beaucoup la nuit, parfois plus que le jour… Là, il songe à son amour, la source de ses larmes. Cet amour qu’il devra quitter très bientôt si, en cette fin d’année, l’Académie Rouge lui tend les bras. Son amour éclos d’une toute petite graine, d’un regard qui a dérapé, un jour où les dérapages n’étaient ni contrôlables, ni contrôlés. D’un trouble.

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Les Troubles