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Bertrand Deckers

Jeremstar Star à tout prix

Éditions Textes Gais 31 rue Bayen 75017 Paris


La célébrité à 20 ans : Un accident qui laisse infirme pour la vie. Michel Polac


Je, je, je... Il est en retard en permanence. Ses yeux bleu piscine restent rivés sur l’écran tactile de son portable. Il ne communique que par texto, ou presque, ne boit rien d’autre que du coca zéro mais accepte, en souriant, le café, le thé, l’eau minérale. L’eau gazeuse aussi. Qu’importe ! Il est habillé d’un jeans déchiré, délavé, d’un tee-shirt anis. Dans ses cheveux courts – il préfère ! – il a niché des lunettes de soleil aux verres larges, style aviateur. Et il parle. C’est fou comme il parle ! Avec une rapidité et un choix de mots qui n’excluent pas une précision au scalpel. Jeremy commence toutes ses phrases par « je », s’est choisi une vie dont il espère se faire un destin. Il ne veut pas qu’on dise son âge, préfère zapper. Joker ! Il a quoi ? 21, 22 ans ? Il s’est inventé un nom. Il n’aime pas le sien ! Un nom qui en dit long sur ce qu’il veut incarner : Jeremstar ! Ce titi grandi trop vite monte à la capitale par à-coups, mais n’a pas encore quitté sa ville natale, nichée sur les bords du Rhône, Lyon. Dans son panthéon, au sommet absolu de ce qui le fascine, une femme guère plus âgée que lui, un zeste plus blonde. Comme lui, elle suscite, tour à tour, fascination, répulsion, détestation. Jeux de miroirs ! La fabuleusement riche, la plus que célèbre, la géniale, la divine, la sans pareille… Paris Hilton ! 5


J’adore les gays, et j’adore le business que Jeremstar a créé autour de lui… Je lui souhaite le meilleur pour la suite, mais je ne suis pas inquiète pour lui, il a tout compris. Paris Hilton

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C’est Ma copine à Moi… La première fois qu’il l’a voit, c’est dans un magazine. Une feuille de papier glacé, une image… Il est avec elle d’une lucidité absolue. Elle l’intrigue. Comment fait-elle ? Paris ou l’art de brasser du vent, ou l’audace de la dépense, la fièvre du scandale ! Hilton, un mot magique, qui sent le dollar, à profusion, les hôtels de luxe, les chiens, minuscules, qui sortent leur museau pointu de Kelly en croco, par dix, par cent, couleur beurre frais, green pistache, myrtille, café, chocolat…, une facilité à toute épreuve de quitter la limousine pour le jet privé… Hilton, c‘est le « way of life » dont il faut être ou mourir. Premières impressions… Il la trouve blonde, ridicule. Mais elle le scotche ! Un jeu de télé-réalité, Nicole Richie, galipettes dans l’herbe, chambre noire, « sex tape » et la sœur jumelle de Barbie devient la femme la plus photographiée au monde. Elle est fun, légère, belle, trop belle peut-être ! Elle incarne tout ce qu’il aime. Il n’était pas fan. Il le devient, comme quelque chose qui se construit. Paris, c’est la presse, l’audimat, le buzz. Le fantasme vivant, aux jambes longues, interminables, attire les médias jusqu’à la folie, jusqu’à l’enfer... 7


Mai 007. Jeremy s’envole pour les États-Unis avec son boy-friend, Mattias. Ils se connaissent depuis peu de temps. Premières amours. Ils se sont rencontrés sur le net, embrassés à Cannes, retrouvés à Paris, dans un loft de star, après un concert de Mylène. Une autre icône… Mattias sent le sexe, regard sombre, barbe de trois jours, muscles, mâchoire carrée et démarche de bad boy. Jeremy connaît déjà les States, Miami où il a séjourné à deux reprises. Des heures de plage, sous le soleil. Il est fan de cet aspect gogo danseur, de ces corps bronzés, huilés, à demi nus, de ces billets verts qu’une main gourmande glisse dans les strings de garçons bodybuildés. New York. Artères, gratte-ciel, bruits de klaxon, taxis jaune citron… Ensemble, Jeremy et Mattias visitent le Guggenheim, la statue de la Liberté, Broadway, l’Empire State Building, les ruines du World Trade Center. Jeremy se souvient des milliers de fleurs accrochées aux grilles métalliques, des lettres à l’encre presque effacée que le vent jette dans l’air bleu. Il se rappelle d’une dispute avec Mattias aussi. Le garçon passe son temps à acheter des cadeaux débiles, des souvenirs à la pelle, à ramener à on ne sait trop qui. Jeremy craque. Jeremy « crise ». Engueulades. Mattias le plante, au cœur du métro, et s’éloigne, dans les couloirs labyrinthiques, derrière les bornes de signalisation. Jeremy a acheté un pass pour dix trajets. Aucun suspens, il ne peut pas suivre Mattias très longtemps. Portes de métal. Jeremy tente de franchir les barrières de sécurité. Il est terrorisé à l’idée de se retrouver seul. Un policier lui tombe dessus. Amende. Trop tard, Mattias a disparu, son corps, son ombre… Jeremy est seul, désespérément seul, comme une pauvre fille ! C’est « sexe and the city » version « Queer as folk », version trash. Jeremy pleure, comme un gosse. Il rentre, exténué, 8


à l’hôtel, plus de 8 heures plus tard. Il est près de minuit. Mattias est dans la chambre, écroulé sur le lit, en caleçon, face à la télévision qui hurle. « J’ai envie de baiser. » Exit New York. Déjà, Los Angeles. Le mythe, le rêve, le bonheur à l’état brut. Voir la Californie et mourir un peu… Les stars, le cinéma, les jets, Hollywood et sa pluie de dollars. Jeremy se souvient de l’aéroport, immense, blanc, moderne. Derrière chaque pare-chocs d’Aston Martin, il peut, à chaque seconde, croiser le regard de Brad Pitt, les boucles soyeuses, beurre de cacahuète, d’Angelina Jolie... Les deux garçons ont réservé une chambre à Beverly Hills, le summum de la classe. De Los Angeles, Jeremy veut tout voir ! Universal Studio, Hollywood Boulevard et surtout Hollywood sign, les lettres blanches, géantes, inscrites à même la montagne. Jeremy veut des photos, une foultitude de photos, réussit à dégoter un mec, sorti de nulle part, qui accepte de le conduire jusqu’au pied de la colline. Là où presque personne ne va. Aucun touriste n’a de clichés comme les siens. Jeremy savoure, Jeremy sourit. Il se sent chez lui, au cœur du symbole. Il insiste pour que Mattias accepte l’excursion « maison de stars ». Durant deux heures, petit tour d’horizon de somptueuses et médiatiques propriétés. Madonna, Lindsay Lohan, Zac Efron, Robie Williams, Justin Timberlake… Jeremy veut tout cadrer, tout photographier. Changement de piles, de flashs, de cartes mémoire et tutti quanti… À Hollywood, en cette fin du mois de mai, on ne parle plus que de Paris ! La « big star » est menacée d’emprisonnement, on vient de lui retirer son permis pour conduite en état d’ivresse. Dernière mode, Paris s’exhibe presque nue, 100 % déchirée, en porte-jarretelles et soutien-gorge roses, avec sa

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copine Britney, boule à zéro, à la sortie des clubs les plus « hype », les plus chauds du globe. Jeremy n’a qu’un but, qu’un rêve, un caprice, tellement ancré en lui, que Mattias le prend pour un dingue. Il s’est mis en tête de rencontrer la Hilton par n’importe quel moyen. À Hollywood tout est permis. Surtout le rêve ! Plan en main, à côté d’un Mattias qui fait la tête, serre les mâchoires et parle de moins en moins, Jeremy marche des heures sous le soleil, dans les rues de West Hollywood, magiques, pour retrouver la maison de la jeune femme. Ils ne doivent plus être très loin, il en est persuadé ! Enfin, à côté de la maison de Christina Aguillera, Jeremy aperçoit une villa. De hautes grilles noires, closes, une petite cour, un portail électrique resté entrouvert, une longue voiture bleu turquoise, la sienne. Le rêve ! Quatre camions, truffés de paparazzis, campent devant le gazon de Paris. Jeremy frissonne. Il veut que les hommes en noir le shootent lui aussi. Il deviendra une star, il se l’est juré. C’est promis ! Les minutes s’écoulent. Quart d’heure après quart d’heure, il attend. Rien ! Il décide de sonner à la porte, personne ! Très vite, il questionne les paparazzis, meilleurs alliés et chevaliers servants de la star. Paris leur glisse des billets en poche – et parfois ailleurs, dit-on ! – pour qu’ils emmènent son cabriolet bleu à la station d’essence ; elle les envoie acheter des litres de glace, des fraises, des tomates cerise, de la crème épilatoire… À leur tour, les journalistes lui posent des questions. Que fait ce frenchy à Hollywood ? Il explique, devant une tonne de caméras, dans des mots simples, avec un accent pitoyable, qu’il arrive expressément de France, qu’il rêve de rencontrer « Miss Hilton », de lui sourire, de la toucher.

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Silence. Il ne recueille qu’indifférence. Il faut aller plus loin, marquer plus fort. Alors, il n’hésite plus. Il ose le plus absolu des mensonges, cette idée folle que des lèvres insidieuses viennent de lui glisser à l’oreille. Une imposture, pire qu’une provocation. Il a oublié de leur dire quelque chose, un détail. En plus d’être français et fan de Paris Hilton, il est atteint d’un cancer ! Dérapage ! Les caméras se braquent, les flashs mitraillent, plus âpres. Mattias est resté en retrait. Ce petit jeu commence à l’amuser, à le faire sourire du moins… Agitation, effervescence. Une limousine aux vitres noires stoppe pile devant la maison. La longue silhouette blondissime, ultra mince, aux yeux masqués par d’immenses lunettes de soleil, fait quelques pas. À son oreille est greffé un portable. Un garde du corps, énorme, effrayant, tient Paris Hilton par la taille. Impossible de l’atteindre, de l’approcher, presque de l’apercevoir. Lumière blanche, incandescente. Caméras, paparazzis se bousculent. Elle n’a rien entendu de la voix de Jeremy. Il a crié pourtant, hurlé… En vain ! Déjà, la porte de la maison se referme. La voiture s’éloigne. Paris n’a regardé personne. Elle n’a rien dit, rien vu, a avancé tête baissée. Paris ou la fragilité. Paris ou la peur. Jeremy est amoureux. Il veut vivre avec cette fille. Il est son petit frère, son grand ami. Elle ne le sait pas encore, mais tous deux sont faits pour se rencontrer, il le sait, lui. Il en est persuadé. Si seulement, elle pouvait l’entendre, si seulement il pouvait lui parler… Il n’en est plus à une audace près. Tout sauf le regret ! Il a un petit carnet de notes en main. Sur la couverture du calepin, des photos de Mickey, de Minnie aussi. La chaleur est étouffante. Il est 16 heures. Jeremy sonne à l’interphone. Quelques secondes, des gouttes de silence, insoutenables. Une 11


voix, plutôt étrange, indistincte, finit par se faire entendre. Jeremy balbutie, se trompe, s’excuse, recommence. Il veut voir Paris. Elle n’a rien à craindre. Il vient de France, il rêve de lui parler, quelques mots seulement, il veut rentrer chez lui avec sa photo. Il la supplie d’accepter. « Please, please, please… » À nouveau, un grésillement. Enfin, c’est sa voix à elle qui, cette fois, surgit de l’interphone. Paris lui demande de l’attendre. Elle va arriver, elle se change. Elle est à lui ! Enfin… presque à lui ! Une trentaine de nouveaux paparazzis semblent sortir des buissons. Une meute devant Jeremy. Pardon, devant Jeremstar ! C’est comme s’il y avait un nuage de poussière, une odeur de sang dans l’air. Générique, gros plan et rêve américain. Le jeune homme sourit. Que faire d’autre ? Une forêt de micros, des lumières vertes, rouges, d’autres clignotent. Le titi de Lyon songe à Washington. Une conférence de presse à la Maison-Blanche. Le bonheur ! Il adore ! Pourquoi porte-t-il ce tee-shirt ? Il en a tant d’autres ! Et ses cheveux ? Il n’a pas de miroir, il ne peut pas se voir. Il faudrait qu’ils soient chiffonnés. Avec la mèche sur le côté, un effet déstructuré… Déjà, le bruit métallique de la serrure. Un sourire, des dents blanches, une tête blonde, son visage aigu de chatte siamoise. Elle tient un poster d’elle et un feutre. Il n’a rien demandé. Elle a tout prévu. Il adooooore ! Elle veut connaître son prénom. Paris est entourée d’une nuée de petits chiens qui portent des bottines, des manteaux colorés, brodés, des colliers avec des grelots. Elle frôle le corps de Jeremy, se penche, prend la pause. C’est plus fort, c’est plus hype que le festival de Cannes. Jeremy en est sûr. Il se voit déjà sur « tmz.com », le premier

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site people américain. Il va devenir une star. Paris Hilton et lui sont du même sang maintenant. Au milieu de la meute, Mattias. L’obsession de Jeremy ? Les clichés ! Il veut ses propres images, il veut en disposer de suite. Nouvelles angoisses. Le flash, la carte mémoire, les rayons du soleil… Et puis les choix de Mattias. Pourquoi s’obstine-t-il à faire des photos en format portrait ? N’importe nawak ! Si Mattias loupe un seul cliché, il l’étrangle de ses propres mains ! Jeremy regarde Paris de tout son être, de toutes ses fibres. C’est fort, c’est magnétique, presque violent. Il la fixe, la boit du regard. Il l’observe, la radiographie. Elle le fascine ! Cette manière de ne pas bouger, de ne pas ouvrir la bouche, cette façon d’incliner la tête, déhanchée comme la statue d’un éphèbe grec. Elle dit « thank you » sans que ses lèvres ne bougent d’un iota. Il balbutie ses premiers mots. C’est comme s’il découvrait le son de sa voix pour la première fois. Non, il ne faut pas qu’elle aille en prison, ce serait trop triste, ce serait insupportable. Cette histoire de permis est assurément trop grotesque. Elle lui sourit. « Je te souhaite aussi beaucoup de chance, Jeremy. » Ses lèvres ont la couleur des framboises, ses cils papillonnent. « Dieu te sauve ! » Douche froide ! Vertiges ! L’histoire du cancer, pourtant si énorme, revient, comme une marée rose, se jeter contre sa peau. Parfum d’orange givrée. Paris Hilton embrasse Jeremstar. Photosss… Il frôle son corps, le tissu soyeux de son top, la douceur de ses cheveux blonds qui tombent en paille légère sur ses épaules fines. Trois petits tours ! Et la porte se referme ! Comme la fée Lila du conte, Paris Hilton disparaît. Les flashs, les cris aussi ! happy end et goût de l’amertume…

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Immédiatement, Jeremy veut surfer sur le net. Mission connexion. Il veut savoir si on le voit, si on parle de lui, si on cite son nom. Il ne sera pas déçu. La totalité des sites people relaient déjà l’info. Le lendemain, dans les kiosques à journaux, dans les librairies, les couvertures s’étalent. « Paris Hilton reçoit un frenchie atteint du cancer », « La star se mobilise ». « L’héritière redore son image »… Le blog de Jeremy, saturé de réactions, est inaccessible. Face au mensonge, personne n’est dupe. Premières insultes, premiers scandales. On le juge honteux de verser dans une cause aussi grave pour un jeu aussi futile. « Jeremstar est un inconscient. Il a vendu son âme au diable. Il a été trop loin, jusqu’à franchir les limites de l’indécence ! » Mattias, lui, est écroulé de rire. Dès leur retour, c’est certain, toutes les associations et ligues contre le cancer de France et de Navarre vont tomber sur le dos de son mec. Ça va se terminer au palais de justice, devant un bataillon d’avocats. Ridicule ! Il voulait son quart d’heure de gloire… il va l’avoir ! Jeremy se tait, garde le menton haut, la tête froide. Foutaises ! Et s’il l’avait ce cancer ? Et s’il n’avait jamais osé en parler à Mattias, à ses amis, à ses parents ? Et s’il se l’était presque caché à lui-même… ?

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Sois ! Ou crève Existe un livre. Posé au pied du lit, des pages écrites par la vie, des pages et des pages de noms. Impossible de résister à la tentation de le lire, de le relire, de le découvrir encore. Depuis la nuit des temps, les noms, pailletés, des célébrités du monde entier s’y inscrivent à l’encre bleue, rose, or. Marilyn Monroe, Clark Gable, Rudolph Noureev, Grace Kelly, Lady Diana, Lady Gaga… Les noms glissent, comme un ruban : Marlon, Marilyn, Johny, Brigitte, Céline, Madonna, Elton, Witney, Britney, Paris, Adriana, Lorie, Mika... La volonté d’être célèbre, le désir acharné d’être connu, reconnu, ne repose sur rien qui ne soit habituel. Sur une blessure souvent, une fêlure. Les biographes sont là pour y mettre des mots, pour tenter de comprendre. Parce qu’il faut trouver un moteur, un motif à cette envie de gloire, presque une excuse. Il faut fournir une raison, comme une légitimité, et l’écrire noir sur blanc. On sait que la Callas n’était pas aimée, que sa mère rêvait d’un fils. L’histoire se répète avec la jolie Norma Jean. On sait aussi que James Dean, enfant, perd sa mère, que la douleur est immense, comme la petite Gabrielle Chanel, comme la jeune Madonna Louise Ciccone… 15



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