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Le terme anglais Dreaming désigne chez les Aborigènes à la fois les êtres éternels, les récits mythiques dont ils sont les acteurs, leurs itinéraires et les points d’arrêts géographiques devenus des sites sacrés ainsi que la matrice créative qui les génère. Dreaming traduit des concepts de différentes langues aborigènes – Jukurrpa dans le désert central, Bugarrigarra dans la péninsule Dampier, Wunggurr dans les plateaux du Kimberley, Wangarr en Terre d’Arnhem, etc. – qui englobent la mythologie et ses parcours dans un espace-temps lié au rêve. Cette matrice des rêves correspond non à un âge d’or passé mais à un espace-temps éternel et en devenir auquel on accède par des sortes de portails virtuels que sont les sites sacrés, les rites et surtout la pratique onirique. Beaucoup d’Aborigènes disent que les sites renvoient des images et des sons un peu comme des radiations, des vibrations ou des ondes. En dormant sur les lieux on peut ainsi se nourrir de leur mémoire, en dansant et en chantant, on entre en phase avec ce qui s’en dégage. Mais pour éviter que l’expérience soit dangereuse, il faut être né de cette terre ou en être un allié initié et connaître des milliers de vers à chanter permettant de donner sens à ce qui se connecte en tel ou tel lieu. Les itinéraires mythiques, qui sont célébrés dans les rites sous forme de chants, de danses et de peintures sur le corps, sur des objets sacrés ou sur le sol, sont des cartes cognitives au sens où ces récits en performance consignent des informations essentielles pour la survie de la société. p. 43-44 Les leçons de ce livre L’accumulation encyclopédique des connaissances n’est pas ma démarche, je cherche plutôt à comprendre la manière dont celles-ci se structurent, se transmettent et génèrent de nouvelles formes et contenus, créant des traditions vivantes et non pas figées comme essaient de nous faire croire bien des livres et des musées. L’enjeu en écrivant ici fut de dessiner une fresque se déployant en harmonie de couleurs et de sons, allant de variations en répétitions guidées par les voix lancinantes des chanteurs aborigènes accompagnés du battement quasi métallique des percussions de boomerangs en bois et du vrombissement continu du didjeridu, au souffle plus électronique que l’électronique. Moments forts de ma mémoire puisés sur plus de deux décennies de voyages, ils ont émergé après avoir été éclairés par d’autres rencontres, des lectures, des expériences de l’intellect et des sens ouvrant autant de nouvelles connexions. Beaucoup d’ethnologues ne comprennent leurs données que bien après leur retour, par ce même travail de mise en lien qui n’est jamais terminé, puisque repenser les mêmes matériaux à la lumière de nouveaux révèle souvent des choses essentielles, sans forcément remettre en question ce qui avait été compris auparavant. La nouvelle connexion ouvre juste un autre chemin de connaissance, un passage de traverse, le processus même de l’évolution de toutes les disciplines. Penser et repenser les mêmes données au regard de nouvelles est le propre même du chercheur, comme Sisyphe poussant le rocher pour le placer au sommet, le saisir et le comprendre avant qu’il ne retombe à nouveau. Sisyphe pris dans une sorte de boucle perpétuelle semble recommencer la « même » chose, or la recherche est censée faire de la répétition « autre » chose. C’est aussi vrai des traditions qui ne se reproduisent qu’à condition de créer de nouveaux liens. Il m’a fallu du temps pour réaliser que, pour les Aborigènes eux-mêmes, le secret – si important dans leur quotidien et dans leur spiritualité – tient non pas tant à son contenu mais à la manière dont celui-ci est connecté à d’autres choses. Ces connexions qui se répètent à l’infini sont modulables autant que les connexions de nos neurones ou les bifurcations de l’ADN. « Différence et répétition » titrait Deleuze.

   


Il n’est pas question d’appréhender les domaines évoqués ici comme des enseignements clos et emboîtés qui consisteraient à apprendre une règle de parenté comme on apprend une règle de grammaire. Chaque leçon propose plutôt une série de lignes qui peuvent continuer à se dérouler parallèlement aux lignes des autres leçons, et parfois se nourrir de certaines connexions en s’en rapprochant. C’est comme s’il y avait des chemins parallèles entre tous les domaines et simultanément des moments de pontages, soit directs soit par médiation. Nous allons voir que ce paradoxe visuel entre des lignes parallèles qui ne se recoupent jamais d’une part et des croisements en forme de multiples maillages d’autre part est pensé par les Aborigènes à la fois dans leurs représentations graphiques et dans leur lecture de la cosmologie. Ce livre est découpé en quatre régions très contrastées qui se maillent entre elles par la circulation de rites traduisant leurs convictions spirituelles, leurs interprétations historiques et leur pratiques économiques et politiques. La péninsule Dampier de la côte nord-ouest est la terre d’origine de coquilles perlières gravées de labyrinthes angulaires échangées sur les deux-tiers du continent. Les plateaux du Kimberley sont une réserve unique dans le monde de peintures rupestres, visages auréolés des Wanjina et silhouettes dynamiques des Gwion Gwion, inventeurs ancestraux du réseau des échanges. Le désert de l’Ouest et du Centre est le berceau du mouvement des peintures à l’acrylique dites dot painting dont l’apparence pointilliste et tramée rappelle des réseaux neuronaux. Enfin, la Terre d’Arnhem de la côte nord est le haut lieu des poteaux, des sculptures et des panneaux d’écorce peints avec des techniques de hachures croisées de type « radioscopique ». Tout le livre s’organise autour d’une sélection de paroles aborigènes enregistrées au magnétophone ou en film et montées comme des images pour illustrer vingt leçons tirées de ces échanges qui ont eu lieu au cours de mes séjours étalés entre 1979 et 2001. La première partie interprète des archives relatives aux peuples de la péninsule Dampier et parle de la difficulté à être ethnologue, face à l’enjeu de l’implication sur le terrain, en l’occurrence le pays du père de mes filles, nées sur place. Sont évoqués le projet d’histoire orale entrepris par leur grand-mère, Theresa Barker et d’autres femmes yawuru, les traumatismes de la colonisation, les stratégies, passions, violences et souffrances qui déchirent encore les Aborigènes de cette région. Leçons d’histoire, d’ethnographie, d’écologie, de sublimation et surtout de métissage entre des colons européens, des équipages asiatiques et des groupes autochtones de langues différentes qui de tout temps ont échangé des biens et de rites sur des milliers de kilomètres. La deuxième partie du livre se présente comme une conversation intermittente que j’ai poursuivie dans les années 1990 avec un homme extraordinaire qui a touché beaucoup de personnes dans le monde et continue de le faire malgré sa disparition : David Mowaljarlai, dit Banggal, un des gardiens rituels des peintures rupestres des plateaux du Kimberley, territoire des Ngarinyin, Worrorra, ou Wunambal. Sa connaissance intime de la cosmologie de son peuple et son art d’interprétation de l’univers des siens et du nôtre livrent ici des leçons de géologie, d’économie, de préhistoire, de chamanisme et de syncrétisme. La troisième partie donne la parole aux Warlpiri du désert Tanami qui m’ont appris que l’ethnologie est la science de l’exil et de la nostalgie, de la quête des hommes toujours en partance. Les anciens que j’ai enregistrés à Lajamanu entre 1979 et 1997 racontent et chantent de longues marches ponctuées de séduction et de colère, de joie et de tristesse, de jalousie et de faim, mais aussi de pleurs dus à l’attachement pour la terre et ses esprits que l’on doit sans cesse quitter quand la survie passe par la chasse et la cueillette nomades, ou la résistance aux colons. L’économie des pisteurs a été détruite    


par la logique sédentaire de l’Etat, pourtant beaucoup de Warlpiri et de leurs voisins continuent à voyager, en vivant plus ou moins longtemps dans les communautés lointaines de leurs divers alliés, que ce soit dans le désert, aux périphéries des petites villes et des métropoles du sud. Les manifestations artistiques font aussi voyager des hommes et des femmes du désert en Amérique ou en Europe. Ils donnent ici des leçons de politique, de survie, de géographie, de psychanalyse et d’éthique, répondant à leur façon au Totem et Tabou de Freud qu’ils lui avaient inspiré. La dernière partie du livre met en scène une famille du nord-est de la Terre d’Arnhem. La connaissance de la biodiversité de leur environnement maritime et la longue expérience que les Yolngu, leur peuple, ont acquis dans les échanges avec les pêcheurs saisonniers de Macassar s’ouvrent ici sur des leçons de mythologie, d’ethnoscience, de parenté, de connexionnisme et d’altérité. Outre leur art sur écorce et sur mâts funéraires ou leur musique, le didjeridu, les Yolngu sont célèbres sous le nom de Murngin pour les centaines de publications ethnologiques qui ont essayé de présenter, d’expliquer et d’interpréter, souvent à l’aide des mathématiques, leurs complexes systèmes de parenté. J’ai moi-même succombé à cet exercice de modélisation avant même de les rencontrer, en comparant mes données du désert à celles des ethnologues travaillant en Terre d’Arnhem. Mais c’est seulement en 2001, en allant sur place, que j’ai compris quelque chose d’essentiel sur la relation entre le mythe et l’histoire dont il sera question ici. (…) Le souffle des anciens n’est pas mort et l’inscription territoriale persiste. Elle s’impose dans ces paysages extraordinaires dont le gigantisme et le contraste coloré font violence à la pensée. La terre australienne, si elle est un livre pour les Aborigènes, est un parchemin à déchiffrer pour nous, que les fossiles, les traces laissés par les dinosaures et toutes les marques géologiques n’ont pas fini de nous dévoiler. Chaque décennie a vu reculer l’ancestralité de l’occupation humaine de l’Australie. Aujourd’hui, on sait que l’homme s’y trouvait il y a déjà 50 000 ans et sans doute plus. C’est une date vertigineuse car, à l’époque, et pendant encore dix mille ans, l’Australie était quasiment collée à la Nouvelle Guinée. Couverte de volcans et sillonnées par le diprotodon de plus de deux tonnes ainsi que d’autres marsupiaux géants, une mer intérieure recouvrait le désert où nageaient des dauphins. Les peuples d’alors vécurent de grandes inondations qui séparèrent des îles du continent actuel. Ils continuèrent à chasser certains animaux géants jusqu’à la fin du pléistocène, il y a 11 000 ans, et virent arriver le dingo il y a 6 000 ou 4 000 ans. Leurs descendants nous racontent d’incroyables histoires que, malgré des générations d’anthropologues, nous n’avons pas fini de comprendre : à chaque nouveau courant épistémologique ou philosophique, nous croyons découvrir une nouvelle vérité dans ces paroles héritées de temps immémoriaux. Les traditions nous interrogent sans cesse, comme si leur pouvoir était non pas hors du temps, mais émergeant d’actualité à chaque génération. La vie est un jeu de formes en mouvement dont les traces ne survivent qu’à condition que quelqu’un les lise, semblent dire les anciens Aborigènes. S’il n’y a plus personne pour « lire », c’est-à-dire interpréter les changements et actualiser par des chants, des peintures et des danses les traces du passé, la vie n’aura ni fondement ni avenir, et les hommes seront pareils à des chiens errants et non des humains. Des jeunes répondent que cette « lecture » dynamique est possible, mais qu’elle peut prendre de nouvelles formes d’interprétation, des formes qui dépassent les conventions innovantes traditionnelles. Là où le rêve autrefois permettait d’interpréter et de proposer de    


nouvelles formes en respectant le « langage » traditionnel, aujourd’hui l’innovation est métisse et quasi mutante, mais fondée sur ces traces anciennes. C’est sans doute aussi ce que font toutes les sciences qui, ayant pour objet de déchiffrer les traces du passé, que ce soit les gènes dont nous héritons ou les étoiles, produisent des théories d’interprétation du monde pour nous aider à vivre. L’anthropologie devrait faire de même. Au lieu de s’en tenir à déconstruire les théories, à la recherche d’inventaires de coutumes, de pratiques et de règles d’organisation du passé en oubliant que ses propres règles de classification sont subjectives, l’anthropologie devrait produire des théories d’interprétation dont la force, à l’instar du structuralisme en son temps, nous aide à appréhender le futur en tirant les leçons de la diversité de pensée et d’agir des hommes. Je suis persuadée qu’il y a une sagesse qui court depuis la nuit des temps, et que, si elle s’est exprimée dans certaines mystiques religieuses, là n’est pas sa seule raison d’être. Les Aborigènes m’ont appris que ce qui pour l’Occident ou l’Orient relève du religieux repose pour eux sur une phénoménologie de l’être, sur l’immanence de l’esprit par rapport au corps et à son univers. Cette philosophie – sans nom – m’aide à vivre aujourd’hui. Les mythes et les rites des Aborigènes m’habitent car ils disent quelque chose de fondamental sur la vie, quel qu’en soit le contexte historique et géographique. Bien sûr, toutes les formes d’art fondées sur les mythes et les rites sont intimement liées pour les Aborigènes, et pour d’autres peuples, à des lieux et des environnements précis, mais ces lieux comme traces de l’histoire humaine et terrestre nous révèlent des singularités existentielles qui transcendent aussi les seuils spatio-temporels. Paysages agités d’une violence viscérale s’étirant dans une immensité cérébrale, les terres australiennes, même désertes, respirent d’un souffle ancestral. Cette présence de l’être au monde rappelle d’autres lieux dispersés sur le globe, où les empreintes du temps projettent un sentiment de sacré. Dans ces lieux-là, la terre parle sous forme d’images animées et ce qu’elle transmet est inouï : parfois, disent les Aborigènes, il faut être endormi pour l’entendre, mais d’autre fois la force du lieu est telle, et la réception de l’humain qui passe par là si disposée, par la fatigue, la faim, l’urgence ou la colère, que le message passe à l’éveil. (P.45-­‐51)  

   


Reves en colère