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EDITO Terre de vins, magazine bimestriel Internet : www.terredevins.com Email : redaction@terredevins.com Entreprise éditrice Editions Périodiques du Midi Société en Nom Collectif Siège Social Rue du Mas de Grille 34438 Saint-Jean-de-Védas cedex. Tel : 04 67 07 67 07 Co-gérants Société du Journal Midi Libre représentée par Joël Canis et Alain Plombat Associés Société Anonyme de Presse et d’Edition du Sud Ouest (SAPESO) Société du Journal Midi Libre Directeur de la publication: Alain Plombat Directeur délégué Rodolphe Wartel (rwartel@terredevins.com) Rédacteur en chef Sylvie Tonnaire (stonnaire@terredevins.com) Conseillers éditoriaux Michel Bettane (mb@bettanedesseauve.com) et Thierry Desseauve (td@bettanedesseauve.com)

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l’abordable !

Evénementiel, communication, partenariats Patricia Moureuille (pmoureuille@terredevins.com) Publicité Régie Sud Ouest publicité. Direction commerciale : Hervé Courregelongue (hcourregelongue@terredevins.com): 05 35 31 28 26 Languedoc-Roussillon, Ardèche, Drôme, Vaucluse : responsable commercial : Bernard Ger (bger@terredevins.com) : 06 85 61 11 16 Paris et Champagne : La Régie du vin, 22 rue Chauchat, 75009 Paris. 01 48 01 90 10. Correction Service technique Sud Ouest PAO et photogravure Service technique Sud Ouest Création graphique Emmanuel Batifoulier/Blue press Impression Litografia Roses SA, Energia 11-27, Poligon La Post, 08850 Gava (Espagne). Abonnements, service lecteurs, vente des anciens numéros 04 3000 6000 (N° non surtaxé), du lundi au vendredi de 8 h à 17 h et le samedi de 8 h 30 à 12 h. Prix de l’abonnement (6 n°+ 1 hors-série) en France : 29 € TTC Ventes en kiosque France : Messageries lyonnaises de presse. Tel : 04 74 82 14 14. Réassort points de vente, Boost media, Denis Rozes 06 43 73 16 37. denis.rozes@boostmedia.pro Sud Ouest : Service des ventes, 05 35 31 34 65 Languedoc : Jean-Christophe Clidi, 04 67 07 66 81 ; réassort points de vente, Thierry Nazon, 04 67 07 67 59 N° Commission paritaire : 0709 K 79707. N° ISSN : 1296-9893. Dépôt légal : à parution Avec ce magazine, un supplément éditorial broché de 28 pages sur le cognac Tous droits de reproduction réservés La reproduction, même partielle, des articles et illustrations de Terre de vins est interdite. Terre de vins décline toute responsabilité pour les documents non sollicités qui lui sont confiés. Les manuscrits, insérés ou non, ne sont pas rendus. L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. Le vin doit être consommé avec modération.

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hâteau Le Puy 2003 serait « le meilleur vin du monde. » Que faut-il penser de cette allégation ? Deux choses : 1. qu’un bon référencement sur Google permet à une information oxydée depuis 2009, sortie au Japon avec le manga « Les gouttes de Dieu », de resurgir sur la toile comme s’il s’était agi d’une révélation. 2. qu’il n’est pas inutile de se rappeler à un Saint-Thomas revisité: « je ne crois que ce que je bois.» Incontestablement singulier, fruité, puissant et probablement hors norme, ce vin issu de la biodynamie, que notre rédactrice en chef Sylvie Tonnaire avait mis en lumière avec le chef de « La Cape », Nicolas Magie, dans « Terre de vins » de mai 2010, reste incomparable. Comment le classer pour mieux permettre aux consommateurs de l’identifier ?

C’est sur cette question, globale, que planche aujourd’hui le Conseil interprofessionnel des vins de Bordeaux et son nouveau président, le négociant Georges Haushalter, dans le cadre du « plan bordeaux ». Soutenu par un cabinet conseil, il se propose d’organiser les vins de Bordeaux en quatre catégories, destinées à transcender aux yeux des acheteurs toutes les appellations : « basique », « fun », « exploration » et « art ». Ce projet deviendra t-il un illusoire « machin » ou sera t-il véritablement appelé à mieux nous éclairer ? Si « basique » laisse clairement comprendre que vous ne servirez pas cette bouteille à votre dîner de fiançailles et qu’avec la catégorie « art » vous ne vous en sortirez pas à moins d’un euro le centilitre, « fun » et « exploration » laissent grand ouvert le champ des possibles. Il vous suffit de lire notre palmarès sur les pessac-léognan pour le comprendre : face à l’excellence récompensée de Pape Clément en rouge (92 €), et de La Louvière en blanc (26,45 €), surgissent des challengers insuffisamment reconnus

comme Château Haut-Bacalan (16,50 €) ou Château Le Sartre (13,80 € !) Ce sont ces vins abordables que « Terre de vins » aime à vous faire découvrir. Contrairement aux idées reçues, entretenues par la déraison des grands crus classés, les bordeaux abordables existent. De 5 à 20 €, pour le « fun » ou pour « explorer », les bordeaux offrent du bonheur sans se ruiner. Notre ami Pierre Arditi, lui qui aime tant découvrir les bourgognes, les champagnes, les vins de Loire, les vins du Languedoc-Roussillon – région que nous chérissons tout particulièrement - ne s’y est pas trompé lors de ses récentes pérégrinations bordelaises (lire en page 112). Qui sait, par exemple, qu’il est possible d’acquérir pour seulement 9,90 € (chez System U) un Château Clément-Pichon (Haut-Médoc), propriété dont le réveil incarné depuis un an par l’ambitieux Yannick Evenou, ne va pas tarder ? Sera t-il le meilleur du monde ? Qu’importe, fût-il le plus juste ou le plus singulier, comme l’est Jean-Pierre Amoreau, le propriétaire du désormais célèbre Château Le Puy. Face à l’engouement nippon, lui et son fils ont en effet décidé de retirer toutes les bouteilles du millésime de la vente, bloquées à 19,90 €, pour éviter la spéculation et continuer à répondre à la demande de leurs plus anciens clients. Pour cette seule raison, Jean-Pierre Amoreau mérite au moins un titre : celui de vigneron « le plus sage du monde ». Quant à son vin ? A vous de « l’explorer» ! RODOLPHE WARTEL

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SOMMAIRE

n° 8 I NOVEMBRE DÉCEMBRE 2010

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82 ACTUALITÉS 16 I LA VISTA DES CAVISTES Après la vague des Foires aux vins, voici venue l’heure des cavistes ! C’est vers eux qu’il faut aller pour mieux choisir et découvrir. Plaidoyer pour les passeurs de vins

24 I BEN, LES MOTS DU VIN Face aux conventions et à l’ordre établi, le dessinateur Ben détonne ! Sans pudeur et avec sensibilité, il parle du vin. Et surtout de la vie. Même si, pour lui, les deux ne font qu’un…

32 I LA SAGA DES TAITTINGER Pierre-Emmanuel Taittinger a bati – ou rebâti – un empire. Avec son épouse, leurs deux filles et leur fils, le récit étonnant d’une famille dont le nom est indissociable de la champagne

DÉGUSTATION

56 I PESSAC-LEOGNAN, LE PALMARES Les pessac-leognan s’accordent merveilleusement avec la viande comme avec les poissons. Mais lequel choisir ? Pape Clément, La Louvière… Le palmarès du notre jury

ARTS DE VIVRE 70 I PARIS : MUSEES ET VINS ! Vous irez musarder à Paris cet hiver ? Aux nourritures culturelles, près des grands musées, « Terre de vins » vous fait découvrir les meilleurs bistrots à vins

82 I AGDE L’INATTENDUE Les touristes sont partis. La nature a repris ses droits. « Terre de vins » vous transporte dans un paysage de vignes, tout près de l’une des plus belles réserves naturelles de la région. Surprenant

92 I CANADA, LE VIN DE L’EXTREME Il faut bien du courage aux Canadiens pour produire du raisin et des vins de glace remarquables. Un carnet de route en Ontario et au Québec, par notre chroniqueur canadien Jacques Orhon

43 I CHAMPAGNES DE FETES

98 I TCHIN-TCHIN AUX SAUTERNES

Quel champagne boire pour les fêtes ? A deux mois de Noël, « Terre de vins » vous aide à faire le bon choix. De 13 à 300 €, les coups de cœur de Michel Bettane et Thierry Desseauve

Mettons un terme aux idées reçues : avec le Sauternes, il n’y a pas que le foie gras ! Pensez à accorder ces crus avec la cuisine asiatique. Démonstration à Bordeaux avec Tommy Shan, au Bonheur du Palais

Ont participé à ce numéro : Pierre Arditi, Marina de Baleine, Jean Batilliet, Alain Benoît (Studio Deepix), Evelyne Bertrand, Henry-Jean Berthélémy, Xavier Bourgois, Claire Brosse, Philippe Campa, Alain Chameyrat, Jean-Charles Chapuzet, Thierry Desseauve, Vincent Dewitte, Sandra Donolato, Armelle Drouin, Jérôme Galland, Philippe Geluck, Denis Hervier, Luc Jennepin, Séverine Joubert, Florence Kennel, Egmond Labadie, Anne Lacaud, Antony Lanneretonne, Emmanuelle Lemoine, Véronique Lemoine, Isabelle Louvier, Philippe Mesnard, Isabelle de Montvert-Chaussy, Newsgraphe (infographies), José Nicolas, Jacques Orhon, Emmanuel Perrin, Guillaume Puzo, Joël Raffier, Véronique Raisin, Sylvie Reboul, Frédéric Sallet, Olivier Sarazin, Jean-Jacques Saubi, Richard Sprang, Laurent Theillet, Anne-Sophie Thérond, Michel Tolmer, Nicolas Tucat. En couverture : photo réalisée par Alain Benoît (Deepix) avec Clémence Taittinger, à Reims (51).

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TRIBU

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CAVISTES


La vista des cavistes DÉMODÉS DANS LES ANNÉES 80, LES CAVISTES ONT FINALEMENT RÉSISTÉ AUX GRANDES SURFACES ET SONT AUJOURD’HUI PRÈS DE 6 000 EN FRANCE. LEUR SECRET : DES VINS INTROUVABLES AILLEURS ET LES MOTS QUI VONT AVEC Reportage Florence Kennel, illustration Michel Tolmer, photographies José Nicolas, Nicolas Tucat, Armelle Drouin et Xavier Bourgois

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n jour, un type à moto s’est arrêté. Il est entré dans le magasin, blouson de cuir et jean élimé. Il voulait deux bouteilles de bordeaux. Je l’oriente vers les petits vins. Il n’en voulait pas. En fait, il est reparti avec un grand cru classé 1989 dans chaque poche. » L’anecdote est racontée par Patrick Jourdain, coprésident de la Fédération nationale des cavistes indépendants (FNCI). Après trente ans de métier, tel un majordome stylé, ce dernier ne s’étonne plus de rien. « Un bon caviste aime le contact humain », soulignet-il. « Et pour conseiller, il faut s’y connaître. D’ailleurs quand je ferme boutique, c’est pour passer la journée dans le vignoble. » Il y a trente ans, son métier de caviste était bien différent. À l’époque, les ouvriers travaillaient durement et le vin était un complément alimentaire, pas un luxe. Le caviste leur remplissait chaque semaine leur cubi de 33 litres avec du vin qu’il pompait de sa cuve, et il se contentait de vendre à côté un peu de vin supérieur, avec 200 références en cave. Aujourd’hui, point de survie

à moins de 1 200 références, et le client attend aussi un conseil pointu… sinon, il ira folâtrer sur le Web ou en grande surface. Pour autant, malgré la concurrence des foires aux vins, les cavistes résistent. Et se rebiffent, même si l’on en croit les statistiques : de 2000 à 2008, leur effectif a crû de 10 %. Le métier a de l’avenir, et c’est tant mieux. Car à quoi ressemblerait le monde sans cavistes ? « Regardez les producteurs de lait. Ils ont perdu les crémiers. Maintenant, en face d’eux, ils n’ont plus que les industriels et la grande distribution (GD). Et la GD n’en a rien à faire du producteur, pourvu qu’elle fasse sa marge. Moi, quand un vigneron me dit qu’il me vend sa bouteille 10 euros, je calcule mon prix de revient ensuite. L’acheteur de la GD, lui, dit au vigneron : “Votre vin, je vous l’achète 5 euros, débrouillez-vous pour le produire à ce prixlà.” Alors le vigneron se retrouve obligé de faire des sacrifices, et parfois sur la qualité », conclut Patrick Jourdain. Un caviste, c’est sûr, apporte ce supplément d’âme qui fait que le vin n’est pas (encore) un produit alimentaire classique.

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TRIBU CAVISTES

CHAMPAGNE (51) OLIVIER BORNEUF, CHAMPION DES VIGNERONS Brittle, à Épernay Signe particulier : ne vend que des champagnes de vigneron « J’ai passé un an en Australie. Récemment, je me suis lancé dans la préparation du diplôme du Master of Wine. Tous les mois, je vais à Londres pour suivre les cours. Ça me donne une vision du monde du vin pragmatique, réaliste. Par exemple, en France, on est focalisé sur l’offre, alors que dans le Nouveau Monde, on voit surtout la demande. Je me rends compte aussi qu’au summum de nos appellations, peu de vins étrangers nous arrivent à la cheville. Mais pour les 97 % de vins restants, nous sommes directement concurrencés. Notre chance, c’est le terroir, c’est notre valeur ajoutée. Ici, en Champagne, le marché est dominé par les grandes marques. Je n’ai rien contre elles mais, moi, ce qui m’intéresse, c’est le terroir et son expression dans les vins. Alors, dans ma cave, je ne vends que du champagne de vigneron… Mon problème, c’est l’approvisionnement. Les vins sont produits en toutes petites quantités. Des fois, sur un premier cru, il y a 1 000 bouteilles produites et je ne suis pas le seul à en vendre ! Et je n’ai qu’une trentaine de vignerons référencés. Si j’allais au-delà, il faudrait que je baisse la qualité de ma palette. Le caviste a un rôle de prescripteur, il ne faut pas l’oublier, donc il faut que le producteur soit à la hauteur de ce que j’attends. Il n’y aura donc pas du vin de qualité pour tout le monde. Mais moi, ce que je veux, ce n’est pas vendre plus, mais c’est devenir la référence en matière de champagne de vigneron, et développer l’œnotourisme pour parler du terroir autrement. » Mon meilleur souvenir « Je reçois un couple d’Américains. Ils me demandent un champagne un peu sucré… et moi je leur sers un brut nature, sans leur dire. Ils l’ont trouvé excellent, très fruité. Et je leur ai expliqué que dans un champagne, il ne devrait pas y avoir de sucre ajouté, parce que s’il est fait avec du raisin bien mûr, il a déjà du fruit et du goût. Quinze jours jours après, je reçois une carte postale de Santa Barbara : « Merci de vos conseils, on a visité les maisons de Champagne et on s’est souvenus de ce que vous nous aviez dit. »

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INTERVIEW BEN

“Quand je suis déprimé, je descends à Nice avec deux copains, au troquet place Garibaldi, on boit quelques coups. Et je repars comme si j’avais 20 ans, prêt à faire un film érotique avec n’importe qui” Que pensez-vous de la loi Bachelot (10 mars 2009) de lutte contre l’alcoolisme des jeunes ? [Interdire l’alcool et les open-bars, c’est une solution ?] C’est vrai qu’il y a un problème d’alcoolisme avec la jeunesse. Mais c’est un problème d’ordre philosophique, d’attitude envers la vie. C’est parce qu’ils ne voient pas d’avenir possible qu’ils boivent. Ils boivent parce que le chemin est bouché ; il y a marqué « sans issue ». C’est un vrai problème de santé publique, mais ça n’a rien à voir avec la viticulture et le vin. La lutte contre l’alcoolisme ne peut s’appuyer uniquement sur un interdit, il faut réintégrer la dimension éducative. Si vous stérilisez le monde entier pour pouvoir sauver quelques-uns, vous refusez de voir les problèmes et vous ne sauvez personne. Les jeunes, aujourd’hui, ne savent plus qui ils sont, ni où ils sont dans ce monde qu’ils n’arrivent plus à comprendre. On leur donne de la propagande ; c’est notre responsabilité, à nous, de leur donner de l’espoir, d’ouvrir leur horizon, pour que leur horizon ne s’arrête pas au bar. Que pensez-vous de la censure ? Les seuls qui m’aient censuré, c’est la loi Évin. Il y a deux ans, j’avais un projet publicitaire pour la cave Lavinia à Paris, « Je bois donc je suis », qui a été refusé. Et quatre ans auparavant, pour une exposition, j’avais créé « Le bar de la vie est ouvert », qui trône aujourd’hui dans mon jardin. Il faut réintroduire le vin dans la vie. J’irais même plus loin : la vie, c’est le vin ! Le vin prône une philoso-

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phie, une vision du monde positive, désinhibée. D’ailleurs, les moments charnières de la vie sont très souvent une occasion de fêter le vin : on se rencontre, on boit un verre, on fait connaissance, on se réconcilie, on tombe amoureux souvent avec du vin. Ou le contraire : j’ai un copain, il avait quitté une femme parce qu’il buvait trop, maintenant il en a retrouvé une parce qu’il ne buvait pas. D’ailleurs, il n’y a rien de plus ennuyeux qu’un copain qui boit trop. Pour Sabine Dauré, vous avez réalisé en 1991 l’étiquette du Jaja de Jau en Roussillon. À Bellet, vous signez Lou Vin d’Aqui du Domaine de Toasc. Dans les deux cas, il s’agit de vins de pays… C’est un choix délibéré ? Depuis 1962, je pratique un art d’appropriation. Je cherche systématiquement à signer tout ce qui ne l’a pas été, comme par exemple les étiquettes de vin. J’ai signé ces étiquettes pour défendre le vin de pays, pour défendre l’Occitanie, et pour défendre le vin de Bellet. Et aussi par amitié pour Sabine Dauré, du domaine de Jau, qui est une grande collectionneuse d’art contemporain et qui a une fondation, et pour Bernard Nicoletti, du Domaine de Toasc. Maintenant, Le Jaja de Jau est un bon vin. Celui de Nicoletti, j’étais un peu déçu : il fait un très bon vin blanc et un vin rouge AOC qui est bon. Et moi je croyais qu’il allait mettre mon étiquette sur son bon vin. Il l’a mise sur son vin de pays. On est copains, je lui ai dit que je n’étais pas content.


SAGA

CHAMPAGNE

L’instinct

TAITTINGER


ILS SONT LES DERNIERS À DIRIGER UNE GRANDE MAISON DE CHAMPAGNE QUI PORTE LEUR NOM. PIERRE-EMMANUEL TAITTINGER, SON PRÉSIDENT, ET DEUX DE SES ENFANTS EN SONT LES MOTEURS PASSIONNÉS ET ÉCLAIRÉS. ATTACHÉS À UN IDÉAL FAIT D’ENGAGEMENT POUR L’ENTREPRISE ET DE RESPECT DES VALEURS HUMAINES Par Jean Batilliet, photographies Alain Benoît/Studio Deepix


SAGA CHAMPAGNE

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on exemple m’a beaucoup inspiré. » Lorsque Pierre-Emmanuel Taittinger reprend les rênes en mai 2006 de la maison cédée un an auparavant au groupe américain Starwood, il pense à lui. « Michel était quelqu’un de grand et de beau dans son uniforme. Une sorte d’archange qui se promenait dans une France en débâcle. Il est mort à 20 ans, face à l’ennemi après un combat qui s’est terminé au corps à corps. Il est pour moi l’image de celui qui ne renonce pas. » Michel Taittinger, polytechnicien, était un audacieux. Il s’est sacrifié pour la France le 15 juin 1940 sur le pont de Saint-Parres-aux-Tertres, près de Troyes (Aube), à la tête d’un régiment d’artillerie face aux blindés de Kleist. Pierre-Emmanuel n’a pas donné sa vie pour racheter le champagne Taittinger. La comparaison serait presque indécente. Mais il y a mis toute sa fougue. Dans le vaste bureau dans lequel il dirige aujourd’hui une entreprise reprise avec le concours du Crédit agricole du Nord-Est, pour un montant de 660 millions d’euros, il regarde avec fierté toutes les photos de ses aînés. Les combattants sont nombreux et c’est à ceux-là qu’il songe. « Nous avons repris Taittinger après une lutte titanesque contre de nombreux groupes français et étrangers. Et je suis aujourd’hui, quatre ans après, à la tête d’une maison qui marche bien. »

“Vitalie et Clovis sont portés par la passion et la volonté de continuer une histoire” CLAIRE TAITTINGER Dès les portes de la place Sainte-Nicaise franchies, à Reims, l’ambiance est chargée d’énergies positives. « J’ai formé une nouvelle équipe pour recréer la plus grande maison éponyme de la Champagne. Mais aussi pour continuer à développer une affaire de famille dont l’histoire est encore courte. » Président de Champagne Taittinger, Pierre-Emmanuel s’est entouré de sa fille, Vitalie, et de son fils, Clovis, afin de faire prospérer une société qu’il a intégrée à l’âge de 24 ans. « À 57 ans, alors que je suis déjà cinq fois grand-père, il m’est impossible de reproduire le scénario du renoncement. Je souhaite que cette maison, quand j’aurai soixante-cinq ans, soit transmise à la jeune génération. » Elle est pétillante et élégante, cette jeune génération ! Vitalie, diplômée de l’école de dessin Émile-Cohl à Lyon, a rejoint son père en 2007 pour prendre en charge la direction artistique. Elle a fini ses études par la réalisation d’un ouvrage sur Alfred Courmes, peintre du début du XXe siècle. « Elle incarne le charme à la française. Elle est fine, distinguée, rayonnante. C’est une très belle âme », dit d’elle Dominique Garréta, directrice marketing. Elle est devenue l’ambassadrice de Taittinger, dont elle porte à la fois l’image et les valeurs. « Comme Clovis, elle voit tous les jours son père se battre pour faire avancer l’entreprise. » Vitalie porte le même prénom que celui de la sœur et de la mère d’Arthur Rimbaud, dont les origines ardennaises parlent à la famille. « Je ne souhaite pas être une icône. Ce n’est pas le style de la famille. Mais je reconnais que porter le nom de Taittinger est un atout dans les relations avec nos agents et nos partenaires », reconnaît-elle. Une mission de représentation à laquelle s’ajoute, bien sûr, une activité de graphiste. La jeune femme se charge notamment de faire évoluer les packagings, d’imaginer de nouveaux supports publicitaires, de faire bouger, en douceur, les lignes esthétiques. « Je n’ai pas de vie surexposée. J’accepte d’être emblématique mais je ne souhaite pas surjouer. C’est mon père qui porte l’image de l’entreprise. Et sa volonté est de montrer que la maison conforte ses positions, et qu’elle en gagne. Notre volonté est de présenter l’image d’une entreprise dynamique, jeune et ouverte. » Clovis, né à Chamonix, diplômé de l’Edhec et titulaire d’une licence d’histoire, a débuté quant à lui sa carrière comme consultant avant de développer sa propre activité dans l’immobilier et l’hôtellerie. Lui aussi a rejoint la

Pages précédentes : De gauche à droite : Clémence Taittinger, Clovis Taittinger, Vitalie Taittinger, Pierre-Emmanuel Taittinger et Claire Taittinger.

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Olivier Decelle

Dix ans à Maury

DIX ANS DÉJÀ. EN 2000, L’ANCIEN PRÉSIDENT DE PICARD SURGELÉS QUITTAIT PARIS POUR… UNE AUTRE VIE, À MAURY AU MAS AMIEL, EN PLEIN PAYS CATALAN. FACE À UNE NATURE INTRANSIGEANTE ET 170 HECTARES OÙ TOUT RESTAIT À RECONSTRUIRE Reportage Claire Brosse, photographies Emmanuel Perrin, adresses en pages carnet

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n homme d’affaires étonnant, Olivier Decelle ? Vu de l’extérieur, cette figure vite esquissée pourrait coller à son parcours. Fortuné parti de rien. Pas spécialement accro aux études, il s’arrête après une maîtrise de gestion et de marketing. Suffisamment révolté pour avancer : en 1976, quand il ouvre les premiers magasins de surgelés Picard, il est seul face à la grande distribution. Prêt au rapport de force. Il suscite dévouement et fidélité. Fanny de Kepper, aujourd’hui directrice commerciale de ses propriétés viticoles, a commencé avec lui et l’a suivi. Au sommet de la réussite, il est aussi amateur d’art contemporain, prêt à soutenir des porteurs de projets créatifs, attentif à certaines valeurs sociales. Après quoi court Olivier Decelle ? Il aurait pu se contenter d’investir dans un grand cru classé bordelais et jouer au gentleman farmer les week-ends. Mais ce n’est pas du tout son style : Il plonge dans chacune de ses sociétés comme s’il embarquait pour une expédition. C’est un aventurier engagé. Picard a été créée par son père dans les années 1970. C’était au départ une petite entreprise de pains de glace qu’il a su faire grandir grâce à sa té-

nacité. Tel père, tel fils. En 2000, quand Olivier Decelle en quitte la présidence, c’est 450 magasins en France et une image au top de la qualité du surgelé. Cette rentabilité aurait été impossible sans des convictions sincères : pas de colorants alimentaires, pas d’OGM, pas de farines animales. Une croisssance impensable sans qu’il s’investisse à fond : parcourir le monde à la recherche des meilleurs produits, trouver les meilleurs artisans pour les transformer.

Un pari dans une nature extrême Le vin ? Une vraie passion. Sinon il aurait choisi des placements viticoles plus faciles. En effet, quel autre entrepreneur aurait voulu en 1999 de ces 170 hectares en plein pays catalan plantés dans une nature extrême ? Qui aurait voulu produire encore des vins doux naturels désuets et trop sucrés ? Qui aurait misé en 2001 sur le château Haut-Maurac, perdu aux confins du Médoc ? Qui aurait osé parier en 2004 sur le château Jean Faure à SaintÉmilion, exclu du classement des Grands Crus de Saint-Émilion en 1986 alors qu’il était Grand Cru Classé en 1959 ? Là encore,

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PORTRAIT LANGUEDOC ET BORDEAUX

des valeurs franches ont permis la reconnaissance de ces 3 propriétés : respect de la nature, de l’histoire et de la culture des vins . Et comme « on a rien sans rien », forcément, ce décideur hyperactif se montre aussi intransigeant lorsque les circonstances l’exigent, même si cela doit bouleverser le monde autour de lui. En 1999, il annonce tout de go : « Je quitte Paris et je m’installle au Mas Amiel ». Pour le suivre quelques années plus tard, Anne, son épouse (alors P.-D.G. d’une filiale du groupe Yves Rocher) passe de la planète cosmétique à la planète vin. Anne Decelle tracera vite son itinéraire spiritueux. Aujourd’hui, elle dirige la communication de LVOD (Les Vignes Olivier Decelle). Installé officiellement à Saint-Émilion, serait-il juste devenu châtelain ? Adhérent du Cercle Rive Droite des Grands Vins de Bordeaux, serait-il devenu plus Bordelais que nature ?

« Il nous a fait du bien » Surtout ne pas se fier aux apparences. Olivier Decelle, d’origine corse, est un « affranchi » de nature. A Michel Rolland, il a préféré le ch’ti Stéphane Derenoncourt. Le monde bordelais avec ses

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usages ? Il l’oublie quand il part dans ses vignes seul avec son chien. La grande famille du vin ? Membre actif de l’association « Art de Vignes », il s’évade ailleurs : la sculpture, la photographie, le modélisme… Il aime le vin depuis toujours mais il y a plus que le vin dans sa vie. « Parenti, amici et clienti », ce qui signifie en corse « famille élargie ». Voilà pourquoi Olivier Decelle n’a jamais fait cavalier seul. Quand il arpente les vignes du Mas Amiel avec Jean-Marie Piqué et Nicolas Raffy, respectivement chef de culture et responsable de cave - et Catalans ! - on comprend ce que le mot clan veut dire pour lui. D’abord une solidarité sans faille. Ensuite, une force collective au service de la réussite. « Olivier Decelle est un monsieur très respectueux vis-à-vis des Catalans. Il nous a fait du bien. Il nous a poussés, avec d’autres, pour montrer qu’on était capable de faire autre chose que des vins doux naturels ». Une parole d’aficionado-courtisan ? Non, juste le point de vue de Lionel Lavail, directeur général de la Maison Cazes, sans doute le concurrent le plus sérieux du Mas Amiel… Nul doute qu’en Bourgogne, où il vient de créer une petite maison de négoce, Olivier Decelle saura construire, là bas aussi, une belle équipée ■


Pessac-Léognan 2007 et 2008

LA SELECTION BETTANE ET DESSEAUVE

Le grand bordeaux

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LES VINS DE PESSAC-LÉOGNAN I NOTRE PALMARÈS

LA PLUS BORDELAISE DES APPELLATIONS, PESSAC-LÉOGNAN ? CETTE DÉGUSTATION LE CONFIRME, DE SURCROÎT DANS DES MILLÉSIMES TROP VITE ÉCARTÉS, 2007 ET 2008. CE QUI FAIT DEUX BONNES RAISONS DE S’INTÉRESSER DE PLUS PRÈS À CES VINS : PREMIÈREMENT ILS SONT TRÈS BONS, DEUXIÈMEMENT ON VA POUVOIR SE LES OFFRIR. Thierry Desseauve et Véronique Raisin I photos Fabrice Leseigneur

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essac-Léognan est en quelque sorte le dépositaire du caractère bordelais. Dans cette bande des Graves qui s’étend des portes de Bordeaux au sud de Langon, la partie septentrionale, protégée climatiquement par la forêt des Landes, a tiré son épingle du jeu par la qualité de ses vins, pour former en 1987 l’appellation Pessac-Léognan. Près de la ville, grignotés par l’urbanisation, les châteaux de la commune de Pessac (Haut-Brion, La Mission Haut-Brion, Pape-Clément…) se distinguent de ceux de Léognan, qui forment la majeure partie des troupes. Sur un sol proche de celui du Médoc, mais un sous-sol très particulier, formé de graviers et de galets roulés, avec une variété de cailloutis exceptionnelle, les vins de Pessac-Léognan offrent un caractère singulier, alliant puissance et race. Moins cotée que ses voisines du Médoc, l’appellation est une aubaine pour les vrais amateurs qui s’y retrouvent tant sur la qualité que sur les prix. Le moins cher de notre sélection s’affiche d’ailleurs à moins de quinze euros (Château Le Sartre). La dégustation que nous avons menée portait sur des millésimes « intermédiaires », le 2007 pour les rouges et le 2008 pour les blancs, deux années coincées entre des grands millésimes spéculatifs. Passées sous oubli, elles sont plus abordables, sans que la qualité soit sacrifiée. Car la façon de travailler des Bordelais a bien évolué depuis une vingtaine d’années et l’on trouve des vins de grande qualité même dans des années moins encensées. Les meilleurs rouges de ces 2007 sont de jolis vins, suaves dans leurs tanins, mûrs et avec de la fraîcheur. Ils représentent une belle alternative aux 2005 de plus en plus rares et aux 2009 déjà inaccessibles. Les 2008 sont plein d’allant et de sève, prêts à boire pour les plus impatients ou capables de vieillir encore une dizaine d’années. Notre palmarès témoigne de jolies surprises, comme le Château HautBacalan, preuve que l’appellation est toujours en mouvement. De bon augure, alors profitez-en ! 1 Tous les vins dégustés et l'intégralité des notations sont disponibles sur www.terredevins.com

J U R Y

Michel Bettane et Thierry Desseauve sont les auteurs du Grand Guide des Vins de France et conseillers éditoriaux de Terre de Vins. Dégustateurs depuis plus de vingt-cinq ans, leur expertise pointue est reconnue dans tous les vignobles. Fins connaisseurs du Bordelais, leur expertise est très pointue sur la région des Graves. Alain Chameyrat est l'un des dégustateurs phare du Grand Guide des Vins de France. En dégustateur chevronné, il passe plusieurs mois par an sur place à la recherche des meilleurs vins et vignerons. Véronique Raisin est une journaliste spécialisée en vins. Voyageuse infatigable, elle parcourt les vignobles du monde entier.

LES INVITÉS Sylvie Tonnaire est rédactrice en chef de Terre de Vins. Observatrice privilégiée de l’évolution des vignobles du sud de la France, cette fine gastronome ne manque jamais de glisser un accord sur chaque vin qu’elle goûte.

Renaud Riché est un grand amateur de vins. Esthète et très fin dégustateur, il a régulièrement figuré sur le podium des championnats de dégustation organisés par Michel Bettane et Thierry Desseauve.

Gérard Sibourd-Baudry est le propriétaire des

Caves Legrand à Paris. Il nous reçoit chaque fois « chez lui » pour ces dégustations. Installée au cœur de la capitale, dans l’un des plus beaux passages de la capitale, la galerie Vivienne, sa cave renferme des flacons à faire tourner les têtes.

LA SÉLECTION Ce palmarès a été établi à partir d’une sélection des pessac-léognans rouges 2007 et blancs 2008, sans limite de prix. Chaque producteur a fourni une ou deux cuvées dans l’une et/ou l’autre couleur. Tous les vins ont été dégustés à l’aveugle, les blancs en premier. La note est la moyenne arithmétique des notes des dégustateurs.

Vous retrouverez le compte-rendu complet de l’ensemble de cette dégustation et la totalité des vins sur www.terredevins.com

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LA SELECTION BETTANE ET DESSEAUVE

abordable

L E


ESCAPADE

PARIS


Balade capitale !

VOICI, POUR LES ADEPTES DES VIRÉES CULTURELLES, UNE SÉLECTION D’ADRESSES GOURMANDES BIEN SITUÉES. BIENHEUREUX PARISIENS ! LA CAPITALE FOURMILLE DE BONNES ADRESSES OÙ ON PEUT BOIRE UN BON VIN EN MANGEANT UNE ASSIETTE GOURMANDE POUR UNE ADDITION PAS TROP SALÉE Reportage Egmont Labadie, photographies Jérôme Galland


Cap SUR

AGDE

L’HIVER, QUAND LES TOURISTES ONT DÉSERTÉ LE CAP-D’AGDE, LA NATURE REPREND LE DEVANT DE LA SCÈNE. DES VIGNES AU BORD DE CETTE CÔTE QUE L’ON PENSE À TORT LIVRÉE AUX PROMOTEURS ? ELLES EXISTENT, ET TOUT PRÈS D’ELLES, UNE DES RÉSERVES NATURELLES LES PLUS RICHES DE LA RÉGION. Reportage Marina de Baleine, photographies Luc Jennepin

U

n sujet sur le fil du rasoir. D’un côté, la réserve naturelle du Bagnas, 650 hectares où se croisent une foule d’oiseaux migrateurs en provenance du Mali, du Niger ou du Kazakhstan ; de l’autre, le Cap d’Agde, associé au plus grand camp naturiste d’Europe, où affluent chaque été un million et demi de touristes. Deux espaces qui s’affrontent, s’opposent, se tournent le dos. Et pourtant, deux lieux qui réussissent à vivre côte à côte et à se respecter grâce à la volonté d’une poignée d’hommes. Le premier d’entre eux, c’est Renaud Dupuy de La Grandrive, écologiste de la première heure, qui découvre l’étonnante richesse de la flore et de la faune du Bagnas dès ses 14 ans. Avec la MJC d’Agde, il crée une société de protection de la nature, histoire de freiner la voracité des promoteurs. Vers la fin des années 70, le gouvernement met en place les réserves naturelles et classe le Bagnas, qui peut bénéficier de ce statut en 1983. Depuis, c’est l’Adena, Association de défense de la nature du pays d’Agde. Elle gère le lieu et se charge de faire découvrir ses richesses au grand public en organisant toute l’année des visites guidées par un naturaliste ou commentées par audiophone. Le vin ? On y arrive. En bordure du Bagnas, à l’ombre du mont Saint-Loup, l’un des derniers volcans de la chaîne auvergnate, 52 hectares ont bien failli rendre l’âme et terminer enfouis sous un lotissement. « Renaud et l’Adena nous ont alertés. Ensuite, il a fallu presque 10 ans de négociations pour que le Conservatoire du littoral en devienne propriétaire et parvienne à un accord avec la communauté de communes d’Agde et le Conseil général », se souvient Jean-Marie Pouget (photo), ancien président des Côtes de Thau et de la coopérative d’Agde, regroupée aujourd’hui avec celle de Marseillan. Cet homme enthousiaste, hyperactif malgré sa retraite, a été la cheville ouvrière d’un projet exemplaire : sauver le site du béton en créant un vignoble de qualité, à la hauteur de son environnement. « La plantation d’une vigne permettait à la fois de dessiner un paysage et de maintenir une vie agricole de plus en plus rare sur le littoral, explique Renaud Dupuy de La Grandrive. C’est un projet exemplaire qui a fait une petite révolution localement. » Ensuite, il a fallu trouver des vignerons intéressés par la plantation, puis ce fut la création de cuvées baptisées Maraval. « Nous avons fait un appel à candidatures, poursuit Jean-Marie Pouget, et sept vignerons (dont je fais partie) se sont manifestés. Ils obéissent à une charte de qualité très précise et doivent en particulier cultiver les vignes en lutte raisonnée, une exception dans cette partie du département. » Âgées de 11 ans maintenant, les vignes de Maraval vont enfin montrer leur potentiel après leur première mise en bouteilles cet automne. Pierre-Yves Rouillé, directeur des caves Richemer à Marseillan, est confiant. « Nous proposons trois cuvées de trois assemblages différents : chardonnay roussane, syrah grenache, merlot petit verdot. Nous y croyons beaucoup. » Mais si le vin est bon, Maraval est avant tout devenu une histoire d’hommes. Les sept vignerons forment un vrai groupe qui échange, se soutient et partage autour d’un repas, preuve que la greffe a bien pris. À quelques minutes de là, le mont Saint-Loup observe la scène. Du haut de ses 113 mètres et de ses 750 000 ans, il regarde les vignes et semble sourire. On le comprend. C’est tellement plus joli que le béton.

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Tchin-Tchin

aux Sauternes AU BONHEUR DU PALAIS, LES GOÛTS DE CHINE SONT HONORÉS AVEC CONSTANCE DEPUIS PRÈS DE 25 ANS. LORSQUE LE RAFFINEMENT DE L’ASIE RENCONTRE LE NEC PLUS ULTRA DES VINS DE FRANCE, CELA DONNE UNE CAVE AUX 250 ÉTIQUETTES QUI ATTENDENT D’ÊTRE ACCORDÉES À CERTAINS POIVRES FINS. DANS UN DÉCOR TOUT NEUF. PARMI EUX, LES SAUTERNES Reportage Joël Raffier, photographies Richard Sprang, adresses en pages carnet

L

e Bonheur du Palais n’a pas usurpé son nom. Cité parmi les 50 meilleurs restaurants du monde de la diaspora chinoise, le « Bonheur» est une chance pour Bordeaux. Tommy Shan, historien et praticien, Andy son frère cuisinier et leur mère, ShewMui, forment depuis près de 25 ans un équipage qui aura pulvérisé la basique association nem/nouille/riz au profit d’une haute cuisine de Canton et de Sichuan. Et propre à séduire les plus récalcitrants.


EN COULISSES

Pierre Arditi « CARNET BORDELAIS » A C TE UR , C O M É D I E N ET F OU DE V I N S

Il arrive un âge dans la vie où, quel que soit l’endroit où l’on passe, cet endroit nous rappelle qu’il n’est qu’une géographie de nous même. Le temps nous jette dans les pattes le fantôme de ce que nous fûmes, là, à cet endroit précisément et, si l’on n’y prend garde, on pourrait bien pleurer sur ce « soi » si lointain qui, pourtant, semble si proche. Hier encore… Mais passé ce serrement de cœur, larmes séchées, marchant dans les pas de cet « autre » qui n’est plus « nous », nous pouvons, si nous le voulons, nous emparer d’une autre géographie, à venir celle-là, a fortiori si le lieu le mérite. J’ai connu Bordeaux en 1978, lors du tournage de « Pile ou face » de Robert Enrico avec Noiret et Serrault. La ville était belle mais sombre, peu accueillante, une ville qui ignore son fleuve ignore le sang qui coule dans ses veines ! À l’époque, Jean-Marie Amat cuisinait (déjà génialement) dans un Saint-James qui était en appartement. Je passais des nuits coquines dans les petites boîtes des quais, en buvant des bordeaux à prix d’amis qui ne me semblaient pas moins bons que ceux d’aujourd’hui devenus parfois inachetables. Oui, la ville était austère et sombre mais j’avais 34 ans et, à cet âgelà, on se charge d’éclairer soi-même le monde qui vous entoure. Aujourd’hui, je suis de retour, je tourne un autre film. Aujourd’hui, c’est Bordeaux qui m’éclaire. La ville est éblouissante. Son architecture rendue à la lumière est si fascinante qu’on pourrait bien s’asseoir là et y attendre la fin… Et le fleuve, enfin réapparu, ces quais paysagés par un artiste (j’ignore son nom, pardon) qui a fait le contraire des bêtises habituelles : une architecture végétale si extraordinairement ordonnée

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qu’on la dirait sauvage ; végétation simple, graphique, dépaysante et campagnarde digne de ce XVIIIe siècle qui lui fait face. Que dire du miroir d’eau, où toutes les populations, bordelaises ou pas, se rencontrent pieds nus et s’adonnent à cet art inventé par les Français : la conversation ! Et puis, enfin, le tramway, le tram qui a tout changé. Le tram qui a rendu la ville aux seuls bruits des hommes (et des femmes bien sûr !). Ce qui m’apparaît comme un paradis, tous les élus s’y sont sans doute collés et on ne peut que leur dire que quand la politique le veut vraiment, elle embellit notre sort. Mais il faut rendre au premier d’entre eux l’énergie, la volonté et le courage qui ont permis ce que je vois, moi, comme un miracle. Rendons donc à Juppé ce qui lui appartient. Et puis, enfin, puisqu’il faut dévorer cette ville, allez casser la croûte au Petit Commerce, bistrot à tapas, où l’on se régale d’une cuisine à la plancha et où l’on rajeunit en voyant passer la jolie jeunesse bordelaise. Foncez à la Tupina du cher Xiradakis, institution, peutêtre, mais impeccable, toujours. Allez à la Brasserie bordelaise vous empiffrer d’un bœuf de Bazas tendre et goûteux à l’envie. Faites un écart, filez au Saint-James de Michel Portos à Bouliac, le successeur d’Amat, et contemplez, du haut des vignes de la maison, Bordeaux dans sa splendeur. Portos, lui aussi, est digne du paysage. Enfin, tiens, buvez Tertre Daugay 2003, un saint-émilion tout en élégance et en suavité, vinifié par les Malet Roquefort et Stéphane Derenoncourt, et c’est achetable ça : une vingtaine d’euros. Bref, dévorez Bordeaux. Appropriez-vous ce lieu où la vie semble être ce que la vie promet : le bonheur !

Terre de Vins n8  

Extrait du magazine Terre de Vins