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courageux «Il n'avait pas le désir d'être Pape» Entretien avec Dominique Quinio, directrice de la rédaction du quotidien français La Croix Certains signes permettaient-ils de prévoir la décision de Benoît XVI ? Qu'elle ait été prise ce lundi était une vraie surprise. Maintenant, on a souvent dit que si un Pape devait un jour démissionner ce serait peut-être lui. Il l'avait dit dans le livre d'entretiens «Lumière du monde» (éd. Bayard) où la question d'une éventuelle démission était posée. Il avait dit que ce serait envisageable, pas dans un moment de grande tension où il donnerait l'impression de déserter, mais à un moment plus calme où, disait-il, «on n'en peut plus». Est-ce son cas ? On ne sait pas exactement de quoi il souffre, mais ça fait longtemps qu'on dit que c'est un Pape très usé par son travail et des ennuis de santé. Plusieurs font remarquer qu'il a annoncé

sa décision alors que c'était la Journée mondiale des malades. Quoi qu'il en soit, cette décision lui ressemble assez. À La Croix, nous avons toujours trouvé qu'il prenait les choses à contrepied de ce qu'on pouvait penser de lui. On l'a dit conservateur, par exemple, mais il a toujours dit qu'il s'inscrivait dans la lignée de Vatican II. Sa démission est-elle un acte de cou rage ? C'est difficile car ça laisserait à penser que son prédécesseur ne l'aurait pas eu. Or, c'était aussi du courage d'aller jusqu'au bout de ses forces. De toute façon, Benoît XVI, on a l'impression qu'il n'avait pas le désir d'être Pape, c'est quelque chose qu'il a accepté suite à son élection. Il semble qu'il est allé jusqu'au bout de ses forces et que, peut-être, il a le sentiment d'être plus utile dans une attitude plus retirée, de méditation, d'écriture, de prière... plutôt que d'être exposé au monde avec cette charge énorme. C'est un homme très pudique et discret, pas du tout un homme des médias comme l'est aujourd'hui un Pape.

Que retiendra-t-on du pontificat de Benoît XVI ? Il y a beaucoup de choses. Une chose pour vous en Belgique est peut-être plus sensible : c'est le Pape qui a été extrêmement ferme sur la question de la pédophilie. Il a donné toutes les consignes pour que la justice se fasse et qu'il y ait une tolérance zéro de la part de la hiérarchie catholique. D'un autre côté, il y a eu la main tendue aux intégristes, un courant de pensée dans l'Église plus présent en France. Mais s'il y a eu cette main tendue, il faut voir qu'il n'a pas cédé sur l'essentiel, en restant dans la filiation de Vatican II. D'autre part, il y a aussi des réactions juives qui sont assez positives sur son pontificat. Et puis, Benoît XVI, c'est une écriture. Ses encycliques sont des textes qui continueront à apporter du souffle, avec toujours ce souci de la spiritualité et de la charité qu'il a voulu mêler. C'est aussi le Pape qui a lancé la nouvelle évangélisation. Même si en apparence il était plus discret que son prédécesseur, il aura marqué à sa façon. Entretien : Philippe JACQUEMIN

Éric de Beukelaer : «Son dernier grand acte» L’ex-porte parole des évêques de Belgique et actuel doyen de Liège-rive gauche (44 paroisses dont la cathédrale Saint-Paul) nous livre ses impressions. Cette annonce a surpris tout le monde, même l’entourage du Pape... Les plus proches étaient au courant, notamment son frère Georg, qui le savait depuis quelques mois. Pour le commun des catholiques et les permanents au Vatican, cela a été une surprise complète. En quoi cette démission est-elle exceptionnelle ? C’est la première démission d’un Pape des temps modernes. Dans le droit canon, elle est prévue. Cette éventualité est arrivée à plus d’une reprise au cours de l’Histoire. Dans les premiers siècles, c’était souvent suite aux persécutions. Au Moyen Âge, c’était dû à des turbulences politico-ecclésiastiques. Le dernier pape à avoir démissionné, c’est Grégoire XII au début du XVe

siècle. Des papes y ont pensé ensuite comme Pie VII lorsque Napoléon l’a exilé en France, Pie XII durant la Seconde Guerre mondiale, alors qu’Hitler occupait Rome et qu’il se disait qu’il le ferait kidnapper. Plus récemment, Paul VI et Jean-Paul II se seraient posé la question. Depuis 1960, la fonction de Pape est devenue plus médiatique et implique de grands voyages. Benoît XVI avait évoqué cette possibilité dans un récent livre d’entretiens. Y voyez-vous un acte courageux ? Tout à fait. En démissionnant pour des raisons de santé, il a voulu poser son dernier grand acte. Si, à l’avenir, un Pape trouve la charge trop lourde pour sa santé, il aura son exemple. Que va devenir Benoît XVI après le 28 février ? Il va se retirer sans doute dans un monastère, à l’abri des médias, vivre de prières et de lectures. Peut-être écrira-t-il encore...

Que retiendra-t-on de son pontificat ? Dans l’immédiat, sa gestion du scandale de la pédophilie. Certains disent qu’on n’a pas été assez loin et assez vite. La plupart des observateurs reconnaissent qu’il a vraiment voulu mettre de la clarté et n’a pas faibli. Il a eu un geste très fort lorsqu’il a démis le fondateur des Légionnaires du Christ. Il n’a pas hésité quand il a réalisé qu’il avait un passé d’abuseur. Et puis, il y a eu l’affaire des fuites au Vatican où son proche majordome était impliqué. Je crois qu’il a dû être, humainement, très atteint. Mais personne n’était au-dessus des règlements de clarté du pape Benoît XVI. Avec le recul, il restera aussi un grand Pape théologien. Il est le seul à avoir publié trois tomes sur la vie de Jésus. Entretien : Caroline GESKENS 14 février 2013

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