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Sous la surface Pauliina Salminen Mouna Jemal Siala

Les instants Video, Tour Panorama de la Friche Belle de Mai, novembre 2016


Depuis les profondeurs «[Zeuxis] eut pour contemporains et pour émules Timanthès, Androcyde, Eupompe, Parrhasius. Ce dernier, dit-on, offrit le combat à Zeuxis. Celui-ci apporta des raisins peints avec tant de vérité, que des oiseaux vinrent les becqueter; l’autre apporta un rideau si naturellement représenté, que Zeuxis, tout fier de la sentence des oiseaux, demande qu’on tirât enfin le rideau pour faire voir le tableau. Alors, reconnaissant son illusion, il s’avoua vaincu avec une franchise modeste, attendu que lui n’avait trompé que des oiseaux, mais que Parrhasius avait trompé un artiste, qui était Zeuxis.»


Ce récit extrait de l’Histoire Naturelle de Pline l’Ancien est connu. Ainsi, nous pouvons en déduire que sous la surface d’une image, il n’y a rien. Rien d’autre que ce que notre imagination veut bien y voir. C’est bien là le problème. En Occident, depuis la Renaissance, nous ne percevons le monde que médiatisé par des images. Notre œil et notre regard ne font qu’un. La mer, elle-même, est une image, une immense surface plane qui reflète l’univers, croit-on. Et si nous y plongeons, c’est pour y admirer d’autre images (voir le sucés des clichés sousmarins) qui elles-mêmes n’ont pas de profondeur au-delà de ce que l’œil ou la caméra perçoivent. Cette croyance est à tel point ancrée dans notre culture que cela a des conséquences qui outrepassent le domaine des arts visuels. N’existe que ce qui s’affiche aux écrans de nos médias. Ce qui n’est pas donné en spectacle est inaudible. Les Nazis ont détruit toutes traces de l’holocauste. Les Etats ne filment plus leurs guerres depuis celle du Vietnam. Les dizaines de milliers de migrants noyés ces trois dernières années en Méditerranée n’ont jamais existé. Le défi relevé par Pauliina Salminen & Mouna Jemal Siala avec l’installation vidéo Sous la surface est à proprement parler inouï. Plongés dans un élément hostile (l’eau) à toute prise de parole, des femmes et des hommes enfouis sous la surface qui fait écran (la

mer) donnent à qui veut bien l’entendre le point de vue de l’invisibilité : faire remonter des bas-fonds le cri des exclus du monde spectaculaire, ces naufragés de la mémoire que nous ne connaissons qu’en termes macabrement comptables ou sous l’appellation disparus. Nous pouvons véritablement parler d’une crise de la représentation. Le fameux « circulez, il n’y a rien à voir » de la police prend ici une allure indécente quand il s’agit justement d’humains qui ont sombré dans le contre-jour des projecteurs médiatiques. Il n’y a plus grand chose à attendre de ce monde-là. Sous la surface de la grande bleue ne flottent que l’irreprésentable et quelques bulles d’air qui témoignent d’une probable existence malgré tout. Les plis des vagues tourmentées sont les reflets de visages qui se sont certainement crispés pour exprimer le souffle de la révolte. C’est peut-être à partir de ces quelques bulles et plissures marines qu’un nouveau monde pourra naître. Depuis les profondeurs de l’humaine condition. Sous la surface des images. Une histoire à écrire sur une page humide avec l’encre d’une colère incommensurable. Par cette œuvre fragile, Pauliina Salminen & Mouna Jemal Siala préservent la dignité du geste artistique. Marc Mercier Directeur artistique des Instants Vidéo Marseille, France


Entre la rive méridionale du centre et la rive septentrional, c’est toute une histoire que Mouna Jemal Siala et Paulïna Salminen continuent de conjuguer au présent de l’indicatif. Après une première expérience en 2012 avec l’exposition « Pontons », les deux artistes proposent « Sous la surface ». Des séquences vidéo prises sous l’eau par Paulina à Marseille et à Tunis, sont suivies par des images multipliées et démultipliées par Mouna pour en résulter une vidéo de sept minutes, telle est leur démarche. Les images représentent des personnes en apnée qui balbutient des mots sous l’eau. On voit les yeux à peine entrouverts et des bouches qui coulent, jaillissent, bruissent, explosent, murmurent, crient ou chuchotent des paroles. Un blablabla sans signification aucune qu’on essaye de déchiffrer à travers les bandes sonores qui accompagnent trois projections vidéos, mais en vain. La multiplication des captures d’écran nous entraine dans un tourbillon sans fin, un monde onirique ou tout se perd au profit d’un motif géométrique. Toute l’idée est partie du besoin de s’exprimer, de passer un message, mais le langage reste toujours étranger. Parler en criant ou parler simultanément sans se comprendre : les mots perdent leurs sens et la raison de leur existence. Entre Nord et Sud, entre riche et pauvre, entre intellectuel et analphabète, entre homme politique et simple citoyen, le discours perd son sens et devient une sorte de balbutiement. Alors comment s’entendre ? Comment se comprendre ? Comment s’exprimer ? Comment communiquer avec l’autre ? Comment parler de sa différence si les mots ne sont plus omniprésents ? Il n’y a que la voix de l’Art, pour ouvrir la voie.

Awatef Khadraoui Docteur en histoire de l’art de l’université Paris X Nanterre Monastir, Tunisie


Pauliina Salminen Mouna Jemal Siala Pauliina Salminen est née en Finlande où elle se forme dans le domaine du cinéma. Elle s’installe à Marseille où elle obtient son DESS de cinéma et multimédia en 2001. Aujourd’hui, elle emploie les outils vidéo et photographiques pour réaliser des installations plastiques, des dispositifs multimédia et des vidéos d’artiste. Le territoire et l’habitant ont un rôle important dans la création de ses œuvres. Elle conduit des projets participatifs avec des habitants en lien avec des centres sociaux et des associations ainsi que dans le cadre de plusieurs dispositifs de la DRAC Nord-Pas de Calais. on travail est régulièrement exposé en France ainsi qu’à l’étranger (Inde, Finlande, États Unis, Tunisie...), et ses vidéos sont diffusés à des festivals (Ecrans documentaires, Vidéoformes, Bandits-mages, Instants vidéo, Rencontres Paris-Berlin, Traverse vidéo…). Elle aime également intègrer ses œuvres dans l’espace public, sous forme de projection sur un immeuble ou d’installation dans une vitrine ou exposer dans des lieux non-dediés tels que piscine, forêt... pauliina.salminen.over-blog.com

Mouna Jemal Siala est née en à Paris, elle vit et travaille à Tunis. Artiste visuelle, protéiforme, Mouna est titulaire d’une thèse de Doctorat de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Elle participe depuis 1993 à de nombreuses expositions en France, en Allemagne, en Espagne, en Belgique, à Alger, à Bamako, à Dakar, à Genève, à Casablanca, à Kolkata, à Los Angeles, à New York et en Tunisie. Elle a obtenu plusieurs prix nationaux et internationaux. Son projet « Non à la division » l’a présenté en décembre 2014 sous forme d’un livre et d’une exposition photo. Mouna a participé aux 28 ème Instants vidéos de Marseille. Elle représente la Tunisie dans l’exposition « Lumières d’Afrique » en marge de la COP21. Sa vidéo «Le fils » a été sélectionnée pour la Biennale du Caire « Something Else » nov 2015 ainsi que la Biennale de Marrakech off février 2016. Ses dernières participations sont à la Biennale de Dak’Art mai 2016 et la Biennale de Casa octobre 2016. Son art articule le numérique, le virtuel et le réel. Préoccupée par le souci de garder la mémoire d’une action, d’un événement, d’un vécu, elle sillonne son histoire personnelle, liant de manière indissociable sa vie et son art. Ses triplés et son corps de femme traversent son oeuvre. http://www.mounajemal.com/


Participants: Mehdi Ben Khalifa, Emma Cacou, Mahmoud Chalbi, Safaa Cherif, Simona Chytilova, Nouha Hammi, Léo Jaschek, Mouna Jemal Siala, Rahma Megarech, Christophe Miller, Emna Siala, Hamza Siala, Khaled Trabelsi. Ce projet a été soutenu dans le cadre de la convention Institut Français - Ville de Marseille Production Télé nomade telenomade-association.com Livret: Images Pauliina Salminen et Mouna Jemal Siala Conception Pauliina Salminen Maquette Clélie Pédron Impression Pixart


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