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Sécurité : la gauche peut-elle Démantèlements de camps de Roms, coups de filet dans les milieux islamistes, opération «mains propres» dans la police marseillaise. Manuel Valls, le ministre de l’Intérieur, est sur tous les fronts, comme pour démentir les accusations de laxisme venant de l’opposition. Parmi ses priorités : Marseille, qui semble concentrer tous les maux dont souffre l’Hexagone, et où « l’ordre républicain doit régner ». epuis son arrivée, Valls mouille la chemise pour faire revenir l’ordre dans la Cité phocéenne, marquée par une série de faits divers sanglants et de braquages à l’arme lourde : chan gement de préfet d’agglo mération, annonce de 205 postes immédiatement créés dans la police, mise en place d’une puis deux zones de sécurité prioritaires (ZSP), réunion d’un comité interministériel à la sécurité à Marseille début septembre. Sur place, les élus, très remontés, se disent soulagés de ce regain d’intérêt de l’État. Marseille, capitale européenne de la culture en 2013, a plutôt mal démarré l’année avec une vingtaine de morts dans des règlements de comptes au cours des sept premiers mois (contre 16 sur toute l’année 2011) et quelque 6 000 vols avec violence (en légère baisse par rapport à 2011). Pour autant, la méthode Manuel Valls ne fait pas l’unanimité. Certains élus s’inquiètent. Ces annonces seront-elles réellement suivies d’effets ? Va-t-on abolir les actions entreprises par la précédente majorité ? Envisage-t-on d’agir sans les élus locaux et la municipalité de droite ? La période est à l’expectative.

La politique « du chiffre » et les primes mensuelles versées aux policiers sont également très critiquées dans les rangs de la société civile. Pour Chantal Mainguy, de la Ligue des droits de l’homme (LDH) à Marseille, « cette politique a favorisé d’un côté les arrestations arbitraires et empêché les enquêtes en profondeur et de l’autre a été l’un des moteurs des violences policières. Avec au final ce résultat paradoxal : la sécurité est nulle part. »

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Aucun angle d’attaque à l’opposition « C’est une ville qui est chère à mon cœur, qui doit bénéficier du soutien et de l’attention de l’État », déclarait Manuel Valls lors de son premier passage en tant que ministre de l’Intérieur dans la Cité phocéenne, le 21 mai dernier. Après une visite au maire, Jean-Claude Gaudin, et devant les syndicats de police, il demandait « un peu de temps pour faire des annonces concrètes ». Trois mois et demi plus tard, le 6 septembre, un comité interministériel de quinze ministres est créé pour se focaliser sur la sécurité à Marseille. Les annonces se multiplient alors : renforts de forces de police, création d’une nouvelle zone de sécurité prioritaire dans le sud – comme le demandaient les députés UMP Guy Teissier et Valérie Boyer –, nomination d’un préfet de police de plein exercice (comme à Paris), création d’un « groupement d’intervention régional

Des territoires « oubliés »

Manuel Valls en visite à Marseille, le 21 septembre. PHOTO JOËL SAGET/AFP

spécifique pour Marseille », d’un quartier pour mineurs en prison (à Aix-en-Provence ou à Marseille), d’un centre éducatif fermé, de postes supplémentaires de magistrats. Deux semaines plus tard, Manuel Valls et Christiane Taubira, la ministre de la Justice, se rendent à Marseille pour entériner le « retour de l’État » et installer le nouveau préfet de police des Bouchesdu-Rhône, Jean-Paul Bonnetain. Objectif : ne laisser aucun angle d’attaque à ses opposants. Début octobre, une série d’arrestations de policiers de la brigade anticriminalité (BAC) des quartiers nord accusés de corruption vient ternir son début de mandat. Le ministre joue alors la sévérité et décide de dissoudre sans délai la brigade incriminée.

Dix ans de « laisser-faire » À gauche on se félicite de cet activisme. « Cela ne fait que trois mois que le gouvernement est en place et déjà Marseille a un préfet de plein exercice, 205 policiers supplémentaires et une quinzaine de policiers véreux sont arrêtés, se réjouit Avi Assouly, député socialiste de Marseille. On va enfin dans le bon sens après dix ans de politique du laisser-faire. »

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Même son de cloche chez les syndicats de police. « Je dénonce une politique du néant, dix ans de laxisme que l’on paie aujourd’hui, s’emporte Alphonse Giovannini, délégué départemental du syndicat Unité SGP Police FO. On ne peut pas parler de sécurité en fermant deux écoles de police [à Marseille et Fos-sur-Mer, NDLR] et en ne remplaçant pas les policiers qui partent à la retraite. »

Ces derniers mois, le sentiment d’abandon était patent au sein des forces de l’ordre. En décembre 2011, 500 à 600 policiers manifestaient à Marseille en soutien à leur collègue grièvement blessé lors d’une fusillade. Le 2 juin, nouveau mouvement pour dénoncer les conditions de travail dans la police et réclamer une réforme de la formation des cadres.

Mais pour la droite, au contraire, le ministre ne va pas assez loin. La députée UMP Valérie Boyer, qui avait réclamé – et obtenu – un classement en ZSP des quartiers sud de Marseille (circonscriptions détenues par la droite), critique une « méconnaissance de la réalité marseillaise » et signale les « territoires oubliés » par Manuel Valls. « La cité d’Air Bel, à l’est de la ville, est une des plus dangereuses de France, et pourtant elle n’est pas classée ZSP, dénonce-t-elle. Dans le sud-est de Marseille il y a des rodéos mortels. Peu après le classement de plusieurs quartiers en ZSP, on a retrouvé 200 douilles de Kalachnikov aux Escourtines. Il y a peu, un homme à moto a tiré sur un terrain sportif. » Des événements « réguliers » dans la vallée de l’Huveaune, précise la députée.

Pas de lien patent entre grand banditisme et terrorisme Y a-t-il un lien entre les gangs et d’éventuels réseaux terroristes ? La question, qui se pose au niveau national depuis le coup de filet du 6 octobre à Strasbourg, Cannes et en région parisienne, se pose aussi à Marseille. Le 4 avril, après l’affaire Merah à Toulouse, une série d’interpellations de membres d’un groupe salafiste avait eu lieu dans plusieurs villes, dont Marseille. « Il y a certes un potentiel dans les cités marseillaises, certains individus ne pensent qu’au fric et il est facile de les instrumentaliser », note Alphonse Giovannini, délégué du syndicat Unité

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SGP Police FO, qui précise cependant n’avoir constaté « aucun lien » à son niveau. « On a vu précédemment des cas de personnes impliquées dans le grand banditisme qui basculent dans le terrorisme, ou encore des gangs qui financent des activités terroristes », signale Jean-Charles Brisard, spécialiste du terrorisme et ancien enquêteur en chef pour les familles de victimes des attentats du 11 septembre 2001. « Ce lien, on ne peut pas le nier, mais il faut préciser que ce n’est pas le profil classique », nuance-t-il. Tous les experts sont d’accord : les activistes islamistes refusent

généralement de verser dans la criminalité « mercantile », contraire à leur « dogme », et trop repérable. Ancien membre de la DGSE, Alain Chouet ne croit pas lui non plus en la perméabilité entre le crime organisé et le terrorisme : « Nous ne sommes pas dans une configuration de djihadisme international. Dans les affaires récentes, il s’agit de parcours individuels, de personnes qui expriment leur mal-être en se revêtant des oripeaux de l’islam. » Selon lui, ces expressions « sociopathes » révèlent en revanche un profond problème de société.


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faire mieux ? « Nous réclamons un copilotage entre la mairie et la préfecture sur les questions de sécurité »

Un exemple de saisie record de stupéfiants à Marseille. PHOTO GÉRARD JULIEN/AFP

Comme d’autres élus de l’opposition, Valérie Boyer critique le « manque de cohérence » du gouvernement en matière de sécurité : « Pendant que Valls fait des annonces, Christiane Taubira veut vider la prison des Baumettes. On ne peut pas avoir d’un côté un discours adapté et de l’autre une ministre qui tire dans l’autre sens en donnant des signaux d’espoir à la délinquance. » La députée, également adjointe au maire déléguée à la rénovation urbaine et à la politique de la ville, refuse que l’on « démolisse tout ce qui a déjà été fait » en matière de prévention. « Dans l’hypercentre de la ville, trois projets de réaménagement sont en cours. Nous avons mis en place un accompagnement sanitaire, culturel et social qui va bien au-delà du simple ravalement de façade. » Une politique menée en partenariat entre la ville et les élus, précise-t-elle.

Dépasser les turpitudes Pour Valérie Boyer, la corruption des collectivités de gauche est la première responsable du « climat épouvantable » qui règne actuellement à Marseille. Et de citer les ennuis judiciaires de Sylvie Andrieux, députée PS mise en examen dans le cadre d’une affaire de détournement présumé de fonds de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur ; de Jean-Noël Guérini, le président PS du Conseil général, mis en examen dans une affaire de marchés publics présumés frauduleux ; d’Henri Jibrayel, vice-président du groupe SRC à l’Assemblée nationale, visé par une enquête préliminaire pour « escroquerie » sur des subventions dans les 15e et 16e arrondissements de Marseille ; ou encore de Patrick Mennucci, député PS des Bouchesdu-Rhône, accusé de fraude électorale lors des dernières élections législatives. « Cette ville a des atouts et de l’ambition, mais elle a le plus grand mal

à dépasser ces turpitudes. Il faut un changement moral pour redémarrer un autre pacte ! » réclame la députée UMP.

Toujours des violences policières Mais Manuel Valls a d’autres opposants. Les ONG locales lui reprochent une attitude trop proche de celle de ses prédécesseurs, Claude Guéant, Brice Hortefeux ou Nicolas Sarkozy. « Malgré les promesses de campagne de François Hollande, le nouveau ministre de l’Intérieur applique l’ancienne politique avec persévérance, regrette Chantal Mainguy. On le voit sur les Roms, les jeunes ou les centres de rétention. » Elle se dit par ailleurs « extrêmement déçue qu’il ait renoncé au récépissé. C’était le seul moyen d’éviter ces contrôles au faciès à répétition qui énervent et finissent souvent en garde à vue. » Manuel Valls veut frapper fort, mais il risque de se heurter à des oppositions dans son propre camp. En particulier sur la question des libertés civiles posée par la multiplication des caméras de vidéosurveillance, ou encore face aux cas de violences policières qui ne faiblissent pas, d’après Chantal Mainguy. « Ce que l’on voit c’est ce qui ne change pas dans la police, habituée à être au-dessus des lois », observe la représentante de la LDH à Marseille, qui dirige l’Observatoire départemental des Bouchesdu-Rhône sur les violences policières illégitimes (OVPI). Et de signaler « sept personnes tabassées au centre de rétention administratif de Marseille » qui auraient porté plainte avant d’être reconduites dans leur pays d’origine. Une lettre a été envoyée à ce sujet à Dominique Baudis, le défenseur des droits, et à JeanMarie Delarue, le contrôleur général des lieux de privation de liberté.

Tatiana Kalouguine

Sur la forme on ne peut pas lui reprocher un discours trop laxiste, mais qu’en est-il sur le terrain ? Il annonce 300 policiers supplémentaires, puis 205. Or ceux-ci ne sont toujours pas arrivés et, sur ce contingent, on apprend que 40 environ ne seront pas des policiers mais des gendarmes. Concernant le classement de deux zones de la ville en ZSP, on ne sait toujours pas quelles seront les méthodes employées, les priorités d’action. Tout est dit en termes très généraux. Or, la ville est en droit de savoir quelle sera la stratégie car il y a des enjeux de sécurité que seul le maire de Marseille peut orchestrer. Sur ces sujets, nous réclamons un copilotage entre la mairie et la préfecture. Et surtout que l’on n’anéantisse pas la politique de prévention mise en place depuis 2010 par la signature de la stratégie territoriale, et que l’on dote enfin les conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD) de moyens financiers propres. Quelles ont été les actions entreprises au niveau local qui ont déjà fait leurs preuves ?

Nous avons mis en place de la médiation sociale en lien avec des associations : aux abords des établissements scolaires, dans les transports en commun avec la RTM [Régie des transports de Marseille, NDLR], dans le centre-ville et l’été sur le littoral. La médiation est un des premiers leviers de l’action publique de sécurité. Aujourd’hui, ces équipes sont réclamées à différents endroits par les commerçants de la ville. Nous avons recruté 100 policiers municipaux en 2011. À la fin 2012 ceux-ci seront équipés de gilets pare-balles et armés de Tasers et de Flash-Ball pour leur assurer plus de sécurité et de visibilité. Nous avons participé aux périmètres de sécurité renforcés installés en 2011 par l’État, qui ont permis de faire baisser les comportements inciviques et la délinquance, notamment sur les marchés et le grand centre-ville. Enfin,

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En tant que déléguée à la sécurité de la ville, que pensez-vous des premières décisions de Manuel Valls concernant Marseille ?

CAROLINE POZMENTIER ADJOINTE AU MAIRE UMP DE MARSEILLE DÉLÉGUÉE À LA SÉCURITÉ ET À LA PRÉVENTION DE LA DÉLINQUANCE une collaboration entre la police municipale et la police nationale a été mise en place par une convention de coordination signée en février. Une collaboration importante pour l’année de la culture en 2013. Ces bonnes pratiques doivent perdurer. Le gouvernement ne doit pas tourner la page, mais s’inscrire dans la continuité. La vidéosurveillance se développe à Marseille. Est-ce un bon moyen de prévention des délits ?

À la fin de l’année, 340 caméras seront installées dans le grand centreville. Certes, ce n’est pas la seule solution, mais ce dispositif a déjà fait ses preuves puisque 115 mises en cause ont déjà été possibles grâce à ces caméras de vidéoprotection. En outre, la consultation d’images par la police nationale ou le service des douanes est devenue régulière et permet de faire avancer des enquêtes plus lourdes. L’État a participé à hauteur de 50 % à l’installation des premières caméras. Notre objectif est d’équiper la ville de 1 000 caméras à l’horizon 2014. Jean-Claude Gaudin a

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obtenu l’accord de Manuel Valls pour que la prise en charge par l’État du financement des nouvelles caméras soit revue à la hausse. Nous verrons comment cette promesse se traduit en actes. Le 4 avril dernier, un coup de filet a démontré la présence d’intégristes salafistes à Marseille. Pensez-vous qu’un lien puisse exister entre les gangs marseillais et d’éventuels réseaux terroristes ?

La grande criminalité est une porte d’entrée qui peut mener au terrorisme. Cela a déjà été démontré au niveau international, quand on voit que les individus qui ont sévi dans des actes crapuleux ont rencontré des réseaux terroristes dans des prisons et ont rallié la cause. C’est un sujet essentiel et il est indispensable de mener une véritable politique pénitentiaire courageuse qui permette à la fois réinsertion et application des peines sans aucune alternative. Il n’y a pas de vertu pédagogique si la sanction n’est pas accompagnée d’une peine juste et effectuée.

Propos recueillis par T.K.

Sécurité : la gauche peut-elle faire mieux à Merseille?  

L'Hémicycle du 17 octobre 2012

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