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works

tania brasseur kermadec 2008-2013


I

«Google et les réseaux sociaux, une nouvelle forme de panoptisme digital», extraits du mémoire de Master 1, Celsa 2011. Ce mémoire a été réalisé au cours de mon Master 1 de Médias et Communication au Celsa et encadré par le Maître de Conférence Olivier Aïm ; j’y interroge l’acte de googlisation en présupposant qu’il constitue en soi une forme d’espionnage et participe à ce titre de ce que Foucault qualifie de « société de la surveillance ».

II

«Le même internet : peut-on en assurer la réussite ?», extraits d’une étude de cas, Celsa 2013. Lors de ce travail de groupe réalisé en collaboration avec mes camarades de classe Anouar EL HAJJAMI, Floriane ANGELERGUES, Marie RASSAT, Antoine VIEILLARD réalisé dans le cadre du Master 2 Misc au Celsa– et auquel nous avons obtenu la note de 17 -, nous avons tenté de comprendre et de fixer l’objet mouvant et flou qu’est le mème internet et même, soyons fous, d’en créer un.

III

«Qu’ est-ce qu’être soi à l’ère médiatique ?», article, Celsa 2010. J’ai écrit cet article à la suite d’une réflexion initiée lors d’un partiel de Sociologie des médias en troisième année au Celsa, avant de le publier sur mon blog personnel lespetitsbillets.tumblr.com

IV

2011.

«Réalisation FIAT», Spots Radio, Léo Burnett

J’ai réalisé ces trois spots radio en tant que stagiaire conceptrice-rédactrice junior lors de mon stage de première année au Celsa au sein de l’agence Léo Burnett. Ce travail m’a valu les félicitations personnelles de la PDG de Fiat France.

V

2013.

«Une bouteille à la mer», Candidature Agence LEG,

Voilà une façon originale que j’ai trouvé d’envoyer une candidature pour un stage en conception-rédaction chez LEG, une agence que j’admire beaucoup.

VI

set 2010.

«Note de lecture n°6», Critique de manuscrit, Gra-

J’ai écrit cette note de lecture et de nombreuses autres au cours d’un stage réalisé au sein la maison d’édition Grasset en tant que lectrice auprès de l’éditeur et écrivain Charles Dantzig.


VII

«599», nouvelle, Celsa 2011.

J’ai écrit cette nouvelle dans le cadre d’un concours organisé par le Celsa en première année.

VIII

« Gaspard Proust ou le meta-humouriste», article de blog, 2012.

J’ai écrit cet article après avoir vu le spectacle de Gaspard Proust au Théâtre du Rond-Point, un humouriste cynique et grinçant qui m’inspire beaucoup.

IX

« Vivement aujourd’hui ! », signature corporate de Kellogg’s, Léo Burnett, 2011.

J’ai écrit cet article à la sortie du spectacle de Gaspard Proust, un humouriste cynique et grinçant qui m’inspire beaucoup.


Google et les réseaux sociaux, une nouvelle forme de panoptisme digital Dis moi ce que Google dit de toi et je te dirai qui tu es

«Trouver – ou re-trouver l’amour – grâce à Google, voilà une promesse du 21ème siècle. »


Dès 2004, Darren Star, le créateur de la série américaine Sex and The City, présentait l’importance que devait prendre l’acte de googlisation dans nos mœurs, lorsque, dans un épisode de la saison 6 de la série, Samantha dit à propos du nouveau prétendant de son amie Carrie Aleksandr Petrovsky : « I googled him » - « je l’ai googlisé », en français. L’usage du terme à la télévision et au cinéma n’a eu cesse de se banaliser depuis, de Woody Allen dans Scoop en passant par Twilight, révélant une activité qui semble s’être démocratisée parmi les internautes, au point de devenir l’intrigue même de certains scénarios : ainsi, dans un épisode de la saison 7 de la série américaine How I Met Your Mother, Barney, Robin, Marshall et Lily tentaient d’épargner à leur ami Ted des déceptions amoureuses en « googlisant » automatiquement ses prétendantes pour en apprendre davantage sur elles. Dans le film What’s Your Number, encore, réalisé par Mark Mylod et sorti en 2011, l’héroine tente de renouer avec ses anciens compagnons par le biais de Google. Trouver – ou retrouver l’amour – grâce à Google, voilà une promesse du 21ème siècle. Mais outre la culture populaire, les linguistes eux aussi semblent reconnaître l’existence d’une activité qui semble désormais banale : «Google» est élu mot «le plus utile» de l’année 2002 par les membres de l’American Dialect Society et le verbe « to google » - ou « googliser » en français - fait son entrée dans le Oxford English Dictionnary en 2006. Verbe intransitif, « to google » signifie rechercher des informations sur Google ; verbe transitif, « to google someone or something » réfère à l’action de rechercher des informations sur quelque chose ou quelqu’un sur le moteur de recherche Google. L’absence de substantivation d’autres noms de moteurs de recherche, tels que Bing ou Yahoo, révèle par ailleurs l’hégémonie incontestée qu’exerce Google sur le marché et dans l’inconscient collectif, étant le moteur de recherche le plus utilisé au monde. Comme l’affirme le chercheur en communications et auteur d’Ispy Mark Andrejevic : « to google est devenu non seulement un verbe, mais un verbe transitif dont les objets sont souvent des amis, des connaissances, des relations, des collègues ou n’importe qui croisant la route de surfeurs curieux». Rappelons tout d’abord quelques faits sur la naissance du moteur de recherche qui s’est étendu aujourd’hui à bien d’autres activités. Google a été fondé le 4 septembre 1988 dans un garage de la Silicon Valley à Menlo Park, com-

me le veut la plupart des légendes High-tech, par deux anciens étudiants de Stanford, Sergei Brin et Larry Page, qui a succédé à Eric Schmidt en tant que PDG de Google Inc. Le nom « Google » s’inspire du terme anglais mathématique « Googol » qui réfère au nombre dix puissance cent : offrir la casi-infinité des contenus présents sur Internet, donner une liste exhaustive d’informations sur n’importe quel sujet, voilà le grand projet de Google. En 2009, 67% de la population l’utilise selon le magazine Challenge. Preuve ultime du succès du moteur de recherche, le site a atteint le 17 février 2004 le record de 6 milliards de requêtes, soit autant d’individus sur Terre. La page d’accueil du site, désormais célèbre, se lit d’ailleurs comme cette promesse de simplicité : une page blanche avec au centre un logo désormais universellement connu évoquant le nom Google, à l’aide de 4 couleurs, les trois couleurs primaires et une quatrième couleur, le vert, en dessous duquel se trouve un long rectangle blanc, la fameuse barre de recherche. Cet espace minimaliste, dépouillé, géométrique s’efface comme pour laisser place à l’important : le contenu, qui n’est autre que le résultat de la requête. Mais avec cette promesse de simplicité est née une exigence de simplicité de la part de l’internaute, qui, loin d’explorer l’immensité du territoire d’internet, et des réponses apportées par Google, se borne désormais bien souvent à ne lire que celles présentes sur la première page. Google, en mâchant le travail de l’internaute et en apportant un résultat toujours plus précis, plus pertinent, l’a aussi rendu paresseux, et comme un enfant capricieux, celui-ci exige en permanence le « tout tout de suite ». Autre dérive majeure de l’utilisation de Google, c’est celle faite par les internautes pour rechercher des informations les uns sur les autres. Google indexant tous les contenus se référant à une personne, il est facile d’en savoir beaucoup sur n’importe quel illustre inconnu simplement en entrant son nom dans la barre de recherche, accédant ainsi à ses divers profils sur les réseaux sociaux tels que Facebook et aux traces qu’il aurait laissé ici ou là de son parcours sur Internet. S’il est également possible de rechercher des informations sur les gens sur Facebook notamment, une différence est à noter : sur Facebook, bien souvent, on flâne et on regarde les profils de nos amis, et on a accès par ailleurs uniquement aux contenus qu’ils acceptent de partager avec nous. Sur Google, en revanche, le processus de surveillance est beaucoup


plus conscient et volontaire que sur Facebook : il s’agit bien là de « cibler » quelqu’un, et d’obtenir toutes les informations sur lui, y compris celles qu’il ne contrôle pas forcément. Même bien intentionnées, ces pratiques méritent d’être étudiées et observées. Après ce qu’Olivier Aim qualifie dans sa thèse de promesse du « tout voir » faite par la Télé-Réalité, et sa première émission notable en France Loft Story, n’assiste-t-on pas avec Google à la promesse d’un « tout savoir », sur n’importe quoi et n’importe qui ? Face à l’importance accrue de cette identité numérique pour exister aux yeux des autres, telle une sorte de « Dis moi ce que Google dit de toi et je te dirai qui tu es », une pression croissante s’exerce sur les individus qui désirent de plus en plus contrôler, gérer cette image qui bien souvent leur échappe, pour ne montrer que ce qu’ils aimeraient montrer et créer une sorte d’avatar virtuel idéal, de version améliorée de soi. N’est-ce pas là le but même des réseaux sociaux ? L’autogooglisation, que l’on définira comme la pratique d’entrer son propre nom sur Google, apparaît alors comme un premier pas vers cette tentative de monstration du soi, qui permet de prendre connaissance des informations diffusées à son égard sur la toile, ce que le Oxford Dictionnary qualifie, non sans hasard, de « vanity search ». Deux tendances majeures se dessinent donc avec la googlisation : un acte qui devient un acte de surveillance, qui permet de tout découvrir sur l’autre, et un acte de vanité, qui permet de se construire dans le but de ce regard potentiel de l’autre. Il est difficile de ne pas faire appel ici au concept de « panoptisme » développé par Michel Foucault dans son ouvrage Surveiller et Punir : reprenant le « panopticon » du philosophe anglais du 18ème Jeremy Bentham, outil carcéral qui permet de surveiller ou du moins d’induire une surveillance permanente dans l’esprit des détenus afin que ceux-ci se comportent de façon irréprochable : « induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir. Faire que la surveillance soit permanente dans ses effets, mais si elle est discontinue dans son action ».

Ainsi le sujet « est vu, mais il ne voit pas ; objet d’une information, jamais sujet dans une communication ». N’en est-il pas de même lorsqu’on « googlise » quelqu’un, cette personne ne pouvant savoir qu’elle est surveillée à cet instant même, mais pouvant agir dans l’hypothèse d’une éventuelle surveillance ? Google ne fonctionne-t-il pas comme une nouvelle machine panoptique ? Outre la surveillance, Foucault évoque la notion de « sous-veillance » : un regard non plus du haut vers le bas, mais du bas vers le haut, du détenu à l’autorité. Puisque l’individu se sait surveillé, il va surveiller à son tour et influencer ce comportement. Mark Andrejevic, dans son ouvrage Ispy, va plus loin encore dans ces relations de pouvoir-regard en évoquant une tendance panoptique propre au numérique : la notion de « co-veillance », c’est-à-dire une forme de surveillance non plus verticale mais horizontale, entre pairs, de personne à personne, d’internaute à internaute. C’est bien celle qui caractérise au mieux l’acte de googlisation. Mais alors que le jeu de regards sont clairement visibles dans le Panopticon evoqué par Foucault, celui mis en place par Google, parce qu’ils opèrent un décalage de temps et se fait dans l’intimité de l’espace de l’écran, s’impose de façon bien plus asymétrique et complexe. Siva Vadihyanathan parle ainsin d’un « cryptopticon » : « contrairement aux prisonniers de Bentham, nous ne connaissons pas toutes les façons dont nous sommes observés ». Enfin, car il donne tout à savoir à l’avance sur son prochain, et dans un besoin presque paranoïaque de tout vérifier qui permet de démasqer les imposteurs, l’acte de googlisation modifie la notion de rencontre avec l’autre, et efface le caractère jusqu’alors fortuit – puisque la rencontre se définit comme le fait de rencontrer fortuitement quelqu’un - , et imprévu d’une rencontre pour lui substituer une rencontre en ligne rationnalisée, orchestrée, planifiée. Google, et avec lui les réseaux sociaux, consacrent-ils une forme de panoptisme digital ? Ces outils de surveillance auraient-ils aboli la notion de rencontre de l’autre ?


Images de l’article par

1- Wes ANDERSON - Moonrise Kingdom. 2- Sofia COPPOLA - The Bling Ring.


Le même internet : peut-on en assurer la réussite? À a recherche de la recette du même.

« Le mème n’a pas un mais une multiplicité d’auteurs, et le fait même que quelqu’un s’autoproclame géniteur d’un mème suffirait à le dénaturer. »


Introduction L’errance obsédante d’un chat pixélisé avec un corps de tarte qui voyage à l’infini sur un arc-en-ciel, l’expression minimaliste et bâclée des rage comics semblant tout droit sortis d’une partie de Pictionnary ou encore l’euphorie contagieuse du « aller, viens » devenu culte : autant d’objets protéiformes et absurdes qui, en circulant massivement sur Internet, en étant partagés puis détournés par les internautes, vus et revus par eux, sont devenus ce que l’on appelle communément sur la toile des « mèmes ». Comme le rappellent Titou Lecoq et Diane Lisarelli dans leur Encyclopédie de la web culture,  « le terme « mème » est une réappropriation récente d’un concept créé par Richard Dawkins en 1976. Dans son ouvrage Le Gène égoïste, l’éthologiste britannique a inventé le « mème », équivalent culturel du « gène ». Le mème est une idée ou un phénomène culturel qui, comme le gène, est capable de se répliquer, d’évoluer, de se combiner, de se modifier. Avec Internet, le mot « mème » ressurgit en force, puisque la structure technologique permet justement de dupliquer à l’infini un contenu culturel ou une information ». L’apparition du terme appliqué à Internet est beaucoup plus récente et date de 1997 lorsque le site « Wired » l’emploi pour évoquer une animation très connue mettant en scène un bébé qui danse. Mais à quoi correspond exactement alors le mème Internet ? Selon Nicolas Moreau, qui a étudié l’objet en profondeur à l’occasion de son mémoire de Master 2 au Celsa, « le mème est un contenu braconné et détourné qui passe par plusieurs phases de vie. C’est le fruit d’une grande quantité d’intermédiation et de transmission, c’est le piratage d’une représentation que les gens vont faire tourner entre eux, et ce de manière incohérente (même s’il y aune cohérence de fond qui n’est pas écrite), au sens où il n’y a jamais de mode d’emploi. Les gens ne se disent même pas pourquoi c’est drôle, mais c’est un objet assez trivial qui va percuter et faire réagir. C’est le rire qui va créer un engouement autour d’un objet et ce sur tout type de support : phrase, photo, vidéo... Tout est matériau à mème dans la mesure où c’est considéré comme digne d’intérêt ». Ainsi, à l’image du gène, le mème va muter, se transformer et se répandre sur Internet où il circule largement grâce à la somme d’actions collectives

qui viennent chacune le partager et le détourner. Il ne faut pas néanmoins confondre le mème avec une vidéo virale ou un buzz puisque à la différence de ceux-ci, comme le rappelle Vincent Glad, « le mème est un contenu qui va circuler tout en étant, recyclé, retraité, détourné par les internautes ». Le mème nait donc nécessairement d’une entreprise globale, collective ou chaque action va s’agréger sur un temps long pour en faire un phénomène de masse sur Internet, et c’est bien pour et en cela qu’il est anonyme. Le mème n’a pas un mais une multiplicité d’auteurs, et le fait même que quelqu’un s’autoproclame géniteur d’un mème suffirait à le dénaturer. Qu’en est-il alors des marques qui tentent de récupérer ce phénomène à succès pour parler de leurs produits, à l’image de Bouygues Télécom qui a tenté en 2011 de se réapproprier le phénomène des « lolcats » dans un spot publicitaire ? Comme le rappelle Vincent Glad, « un mème forcé n’est pas un mème, un mème qui dévoile ses intentions n’est pas un mème, c’est antinomique ». De plus, derrière le mème se cache, souvent, un idéal de l’internet libre, d’une sous-culture qui va à l’encontre et se moque de la culture dominante. Dans ce contexte, le mème semble peu compatible avec les marques. La tentative de création de mème par les marques semble d’autant plus risquée qu’il existe une part de mystère inhérent au fonctionnement du mème : le mème part d’un « truc », une « blague » qui a pris pour des raisons qu’on ne saurait expliquer, et c’est là toute sa beauté. Garantir son succès à priori serait donc à la fois arrogant et insensé. Malgré toutes ces mises en garde et la complexité apparente de l’objet mème, nous avons décidé de partir à sa rencontre, de l’étudier et l’analyser en profondeur, de le disséquer pour espérer découvrir le secret au cœur de son mécanisme de circulation, nous obstinant à croire qu’il devait exister une recette du mème, jusqu’à présent méconnue. Peut-on créer un mème ? Voilà la question qui nous a animé tout au long de cette étude. Afin d’y répondre, nous avons formulé d’emblée trois hypothèses sur cet objet que nous appréhendions avec méfiance et avidité : - il existe des invariants, des caractéristiques communes à tous les mèmes - le mème repose essentiellement sur la communauté, il vit d’elle, par elle, et pour elle et on ne peut l’en défaire : le mème est compris à l’aune d’une certaine sous-culture et de ses codes, et ne peut circuler que parce que son


récepteur les comprend et les partages - en ayant pris connaissances de ces invariants et des caractéristiques des mèmes, nous serons dans la mesure de créer un même qui marchera à tous les coups. Plan d’études  PREMIERE PARTIE : VERS UNE TYPOLOGIE DES MEMES 1. Une approche sémiotique de l’objet mème 2. Les trois critères clivants du mème 3. Emotion et empathie : un oxymore au cœur du mème DEUXIEME PARTIE : LA CREATION D’UN MEME 1. Une première tentative avortée 2. Un atelier de création en 2 temps

a. Réflexion sur les insights b. La création

TROISIEME PARTIE : STRATEGIE DE DIFFUSION, RETOMBEES ET RECEPTION 1. Une stratégie de diffusion multicanal 2. Analyse des retombées

a. Phase 1 : Oxymore b. Phase 2 : Social currency c. Phase 3 : Investment in Stream

3. Réception du mème « jfais dla com »

Lien http://fr.slideshare.net/phenomemes/peuton-assurer-larussite-dun-mme-16236057


Images de l’article par

1- Andy WARHOL - Yves Saint Laurent - 1972. 2- Richter GERHART - 256 Colors - 1974.


Qu’ est-ce qu’être soi à l’ère médiatique ? Etre soi en mieux, en 2.0 : voilà la belle promesse de notre siècle..

« Ce rôle, l’individu l’ interprète parfois jusqu’ à devenir sa propre parodie, à force de trop grossir les traits de son personnage..Toute sa conduite nous semble un jeu [...]. Il joue, il s’amuse. Mais à quoi joue-t-il ? »


Image page de gauche

Guy BOURDIN - In Between - 2010.

Voici la question, la 14ème pour être exacte, qui m’a été posée par mon partiel de sciences de l’ information et de la communication mercredi dernier. Vaste question. Intéressante aussi. Ca ferait un bon article tiens, me dis-je alors que milles mots me brûlent déjà la langue et le cerveau. Pour le sociologue Erving Goffman dans La représentation de la vie quotidienne, chaque individu connaît et joue le « rôle » qui lui est attaché, aboutissant ainsi à une « présentation se soi en public » pensée, codée, normée. Ce rôle, l’individu l’ interprète parfois jusqu’ à devenir sa propre parodie, à force de trop grossir les traits de son personnage. Ainsi, Sartre, dans l’ Etre et le Néant se moque-t-il de ce garçon de café et de son effort désespéré d’ en être un, un vrai : « Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d’imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d’on ne sait quel automate, tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule [...]. Toute sa conduite nous semble un jeu [...]. Il joue, il s’amuse. Mais à quoi joue-t-il ? Il ne faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de café. » Or à l’heure de la société de l’ information, des médias et des réseaux sociaux, quel tournant prend cette « présentation de soi en public » ? Ne sommes-nous pas en train d’ assister à l’ avènement de la « surreprésentation de soi en public » ? Prenons l’exemple des réseaux sociaux tout d’ abord. Facebook, Twitter, MySpace, LinkedIn … Autant de moyens de se mettre en scène virtuellement. L’ importance actuelle du social Networking nous contraint de dévoiler, d’ exhiber de plus en plus de choses sur nous, de nos photos de vacances à nos expériences professionnelles en passant par nos préférences sexuelles ou nos goûts artistiques. Et

quand bien même l’ individu ne voudrait pas partager ce genre d’ informations avec tout le monde, c’ est encore dans une logique de mise en scène de sa propre personne. Laurence Allard notamment, dans La Culture du soi, évoque une « peoplisation du quotidien » à travers les réseaux sociaux, avec par exemple la multiplication de personnes portant des lunettes de soleil sur leurs photos de profil. Et les rares personnes qui refusent encore de prendre part à la mascarade des réseaux sociaux sont jugées comme des dissidents, voire des déviants. Ainsi, exister, c’ est aussi – et surtout ? - exister virtuellement, et exulter ce moi que Pascal jugeait haïssable. Autre exemple probant de cette « surreprésentation de soi en public » : la télé-réalité. Alors que Loft Story, diffusé pour la première fois sur M6 en 2001, et avec lui tous les autres programme du même type entrainés dans son sillage, prétendait montrer des « gens vrais » au quotidien, force est de constater quelques années plus tard que la télé-réalité n’ a pas rempli sa promesse d’ authenticité. La seule présence de caméras et de « confessionnals », faisant office de miroirs permanent dans lequel le candidat, tel Narcisse, contemple son propre reflet avec avidité, suffisent à biaiser les règles du jeu, sans oublier que chaque émission est largement scénarisée grâce à un montage méticuleux. Le candidat, plus que jamais, veut se montrer sous son meilleur visage, car non seulement il apparaît publiquement, mais devant une très large audience en plus. Résultat : une série de platitudes qu’ on nous ressort dans chaque programme, à chaque saison : « moi je suis vrai », « moi je suis quelqu’ un de sincère », « j’ ai des principes » … comme si le candidat se sentait obligé de justifier ce qu’ il est, au lieu d’ être simplement. Ainsi, être soi à l’ ère médiatique semble-t-til, c’ est utiliser les outils technologiques mis à notre disposition pour aboutir à une version améliorée de soi. Exister virtuellement par tous les moyens pour être reconnaissable, dans l’espoir d’ un jour peut-être, être reconnu.


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Envoyer une bouteille a la mer, en espérant que l’inverse se prod mon CV dans une bouteille en verre accompagné d’une lettre que brûlant les coins avant de l’enrouler soigneusement et de la glissée liège de cire rouge. Sur la lettre,

SOS. Recherche stage de fin d’études

Une Bouteil

www.cecinestpasunebou

Sur le Tumblr que j’avais créé pour l’occasion,j’avais énuméré u liens vers d’autres travaux real

Cette manoeuvre audacieuse m’a permis d’obtenir une rencontre a trouve une stagia


duise. Partant de cette expression courante, j’ai imaginé envoyer e j’avais volontairement vieilli en la trempant dans du thé et en en e dans la bouteille. Pour la refermer, j’ai recouvert un bouchon de le destinataire pouvait lire ceci :

s. Durée : 6 mois. Grande motivation.

lle à la Mer

uteillealamer.tumblr.com

une succession de bonnes raisons de me prendre en stage avec des lisés, des articles, des photos …

avec Anthony qui a adoré l’idée mais avait malheureusement déjà aire entre temps !


note de

N

Nadine Aleri, ‘Mémoire d

Résu

Nadine Aleri, narrateur autodiégétique, raconte ses souvenirs d’ enfance, souvent déclenchés par la contemp grand-mère maternelle adorée, un premier amour, l’ exode de la famille vers le sud pendant la guerre, de so sièc

Criti Points forts Démarche intéressante que cette réminiscence provoquée, orchestrée par Aleri qui à partir d’ une « photo mentale extrêmement nette » (p.1) fait jaillir le souvenir , basculant sans cesse entre atemporalité du souvenir - que révèle l’ usage du présent d’ énonciation lorsqu’ il s’ agit de l’ évoquer - et reconstruction chronologique – caractérisé par le passé composé au contraire -, entre focalisation externe et point de vue omniscient. L’ alternance tout au long de l’ ouvrage entre police italique et normale est d’ ailleurs un signe de ce basculement incessant. Ainsi la reconstruction autobiographique ne prend pas sa source dans l’ écriture même, comme c’ est souvent le cas, mais dans l’ esprit qu’ elle va essayer de retranscrire le plus fidèlement possible. Naît alors de cette rencontre entre le souvenir et l’ écriture une esthétique éminemment picturale, voire cinématographique, assez réussie : les tableaux très visuels comme à la p.13 « deux aiguilles à tricoter couleur orange. Courtes. Plus grosses que mes doigts qui s’ y cramponnent. C’est lourd ça s’ entrechoque. Ca cliquette. J’ aime bien. C’ est enfilé sur un tricotage informe. Vert épinard. Par endroits, des trous plus gros que deux de mes doigts », les phrases brèves et nominales qui ressemblent étrangement à des didascalies ou à des indications de scénarios et permettent l’ introduction de silences au sein de l’ écriture, les hypotyposes, l’ usage singulier du futur à la p.2 « Marie-Ange y aura fixé les rallonges » ou p.48 « grandmère racontera longuement » qui intervient au milieu du présent comme pour dérouler la trame su scénario, sont autant d’ indices de cette esthétique cinématographique. Le lexique et les images eux mêmes trahissent parfois ce rapprochement avec le 7ème art : « ils ne sont pas dans le même film. Et moi, dans lequel suisje ? », p.24, « noir sur image » p.34, « une seule séquence resurgit »p.39, tel un aveu de cette comédienne qui s’ essaie à l’ écriture.

En somme, je le regrette, rien qui puisse dans cette œuvre fair


lecture

N6

douce amère’, 103 pages.

umé

plation de photos retrouvées : un baptême, des vacances à Cabourg, une relation tendre et complice avec une ombres affaires de familles, bref des souvenirs ordinaires pour une famille bourgeoise du milieu du XXème cle.

ique Points faibles Cette esthétique cinématographique éclipse par moments la littérarité du texte et la juxtaposition de ces anecdotes, de ces souvenirs d’ enfance disposés en «  plans séquence  » manque cruellement de linéarité. Aussi s’ ennuie-t-on très vite de la structure description / analyse du souvenir qui rythme le récit et prive le lecteur de quelque effet de surprise. Encore faudrait-il que celui-ci eût été pris en compte ; l’ ouvrage semble en effet être écrit certes par Nadine Aleri, mais aussi sur Nadine Aleri et pour Nadine Aleri. Déjà, parce que toutes les tentatives poétiques et satiriques sont aussitôt avortées par l’ obsession de la description et par un retour à un réalisme étouffant. Le lecteur se voit refuser le droit de rêver, de méditer. Par ailleurs, la structure de l’ œuvre ne laisse pas la place, ou le temps, de s’ attacher au personnages, ni même de les connaître ; le lecteur n’ a alors pas grand intérêt à voir défiler cet album de photos de famille qui ne vaut pas tellement mieux que le sien. Nadine Aleri est donc tombée dans le piège de l’ autobiographie en produisant une écriture égoïste, fermée et autotélique qui ne sert que sa propre démarche introspective. Autre constat, plus grave encore que le précédent, la pauvreté du style. Si parfois le lecteur est embarqué par la vitesse, la fluidité apparente de l’ écriture, bien trop souvent des maladresses et des lourdeurs viennent freiner son élan. Aleri ne sait pas toujours choisir ou entendre ses mots et tantôt ce sont des associations saugrenues tantôt la laideur des sonorités qui viennent écorcher nos oreilles : « cette posture l’ oblige à manger coudes au corps ce qui lui donne l’ allure d’ un monstrueux volatile écrasant un poussin sous chaque aile » p.2, « de la hideuse représentation » p.25, « je me rassérène » p.33, « sur la chaussée macadamisée réservée aux patineurs, je m’ escrime » p.11.Aussi comprend-on le mal qu’a Aleri à qualifier son œuvre, puisqu’aucune intention définie ne semble présider à sa création, aucun message, si ce n’ est la révélation trop tardive ( à l’excipit ) d’ un sentiment de culpabilité face à l’ abandon de sa grand-mère dans une maison de retraite.

re de Nadine Aleri un grand auteur, ni même un petit écrivain.


599

«Sur Facebook, Edouard a 599 friends. Pourtant, il ne s’est jamais senti aussi seul.»

Édouard est assis, là, sur cette banquette en velours dont il ne semble pouvoir se décoller. Il ne sait pas trop ce qu’il fout là, à regarder ces poufs danser en minijupe et les mecs faire leurs sales gosses à les asperger de champagne …Quel tableau. Il n’entend même pas la musique, il voit simplement défiler les images que la lumière du stroboscope n’éclaire qu’une seconde sur deux : tantôt, deux filles dansent sensuellement ensemble au milieu de la piste, conscientes de leur pouvoir de séduction, tantôt elles font mine de s’embrasser, tantôt Matthias vide une bouteille de vodka cul sec, tantôt ils sont alignés tous ensemble devant une table où s’accumulent les bouteilles d’alcool, se tenant par la taille ou par les épaules, en gage de leur amitié. Ils sont tous beaux, les filles sont minces et ont des cheveux raides, épais, et soyeux, les garçons sont grands, ont les yeux clairs et les dents blanches. Les filles portent des robes Maje ou Sandro, les garçons des chemises Ralph Lauren et des jeans APC. On ne se souviendra jamais de celui qui a pris la photo, mais peu importe. Lui, personne ne sait qu’il est là, alors il ne figure pas sur la photo. Devenir un être de papier glacé pour exister, pense-t-il avec amertume. Pourtant, il ne peut se résoudre à partir, absorbé par la contemplation de ces flash sordides. Tiens, je ne savais pas qu’elle était plus maquée Valérie ? pense Édouard lorsqu’ il voit la blondasse qui se tortillait devant un type depuis plus d’une demi-heure triompher en lui roulant une pelle. Edouard n’ est pas dupe, il sait que les autres aussi, Matthias, Louise, Jeanne, Pierre et compagnie font semblant de s’amuser, et qu’ils se font chier au moins autant que lui derrière l’image de jeunesse dorée épanouie qu’ils incarnent. Un mec sorti de nulle part qu’il a connu il y a très longtemps débarque tout d’un coup bras dessus bras dessous avec Matthias, visiblement dans un état d’ébriété avancé. Comment ils se connaissent ces deux là ? Au fur et à mesure de la soirée, Édouard a comme un sentiment de déjà-vu, il a l’impression désagréable qu’elle se répète encore et encore. Alors, il prend son courage à deux mains et décide de s’en aller. Il ne

manquera à personne de toute façon. Derrière la lourde porte de la discothèque, un soleil radieux. A l’horizon, une mer turquoise, infinie, irréelle. Déjà, le souvenir odieux de la foule et de l’obscurité s’évanouit. Édouard enlève ses mocassins pour mieux fouler le sable, mais il peine à retrouver la sensation délicieuse du sable chaud qui brûle la plante des pieds, il a le sentiment de s’être fait arnaqué. Alors qu’il croit enfin être en paix, il aperçoit un petit groupe de gens au loin. D’abord hésitant, il finit par aller voir de plus près, irrésistiblement attiré par l’agitation. Édouard reconnaît ses anciens potes du lycée, Charles et Dimitri, en train de jouer au volley avec deux nanas sublimes, qu’Édouard regrette de ne pas connaître, elles. C’est à se demander ce qu’elles foutent avec ces blaireaux, une belle brochette de puceaux. Il se souvient d’eux en Terminale : ils ne pensaient qu’à une chose, sauter le premier cageot qu’ils croiseraient sur leur route. Edouard les avaient quittés avant d’avoir pu les voir réaliser leurs exploits : il était parti en Angleterre pour faire ses études juste après le bac et n’était pas vraiment resté en contact avec eux. Pourtant ils sont là, maintenant, devant lui mais eux n’ont pas l’air de le reconnaître. En fait, ils ne le voient même pas. Ils sont trop occupés à enchainer des postures athlétiques, volley, surf, natation, course sur la plage, tout ça à une vitesse hallucinante. Ils me filent le tournis, pense Édouard en les regardant avec mépris. Alors, sans gêne, il s’assoit à côté de la bande et commence à mieux observer les filles : la première, grande et mince, a un corps sublime, des jambes interminables et des seins ronds et droits comme des pommes, rendus encore plus alléchants par l’ huile solaire. On l’aurait bouffée dans son petit bikini jaune … Sale gueule par contre, dommage. La deuxième au contraire est nettement moins bien roulée mais beaucoup plus jolie : une peau mate qui fait ressortir ses grands yeux verts et de long cheveux bruns enivrants. Au bout de quelques minutes passées à scruter le corps des deux filles, Edouard réalise qu’on ne l’a toujours pas remarqué.


Il se sent mal à l’aise, il a presque envie de gueuler, de jeter le ballon à la mer pour qu’on fasse gaffe à lui, mais il n’en a pas la force. Puis de toute façon, eux aussi le font chier avec leur sourire à la con et leur bonheur en carton, on se croirait devant une pub pour Quicksilver. Alors, encore une fois, Edouard fuit. Sans trop savoir comment, il se retrouve dans une chambre intégralement peinte en jaune. Un énorme gâteau au chocolat sur trois étages, surmonté d’une quinzaine de bougies roses bonbon au diamètre comparable à celui d’une lampe torche, trône au milieu de la pièce. Il est si grand qu’Édouard ne remarque pas tout de suite la personne assise derrière, qui observe, gourmande, l’édifice qu’elle s’apprête à manger. Edouard la connaît, c’est Paola, la fille du patron de son père. Une vraie peste, qu’il doit se coltiner chaque année à des dîners chiants à mourir pour faire plaisir à son paternel. Non seulement elle s’habille et parle comme une poupée Barbie en faisant des bulles de chewing-gum avec ses lèvres goût cerise, mais en plus elle a le culot de penser qu’Edouard est fou d’amour pour elle. Malgré tout le mépris et la haine qu’il a pour l’adolescente, Édouard ne peut s’empêcher d’avoir pitié d’elle en la voyant seule le jour de son anniversaire. Il s’approche, résolu à lui souhaiter un joyeux anniversaire, mais pile à ce moment là entre une femme habillée en majordome, portant un plateau sous cloche dans la main gauche. «Votre courrier, Mademoiselle », prononce-t-elle d’une voix monocorde et presque inanimée avant de lever la cloche d’un geste solennel ridicule. En dessous, un petit tas d’enveloppes de couleurs et de tailles différentes. Paola attrape le tas, étonnée, et se met à les ouvrir les enveloppes frénétiquement, trop heureuse de recevoir autant de preuves d’amitié. Tout d’un coup, et à chaque fois qu’elle en ouvre une nouvelle, une carte s’échappe de l’intérieur de l’enveloppe, se met à tourbillonner, virevolter autour de la pièce, se cogne contre les murs, manque de renverser une lampe, rebondit dans le miroir, pour finir par miraculeusement s’accrocher à un des murs de la chambre.

Absorbé par la valse des enveloppes, Edouard ne remarque pas tout de suite qu’après une demi-heure de cette danse chaotique, toutes les cartes postales, d’innombrables horizons, une trentaine au total, sont parfaitement alignées sur le mur de Paola. Ca fait beaucoup d’amis pour une pimbêche… Un peu trop peut-être, songe Edouard avec ironie. Il se contente donc de lui adresser un sourire, que Paola feint d’ignorer. Alors, il agite la main, avec de plus en plus d’insistance, avant de comprendre enfin : elle non plus ne le voit pas. Édouard se retrouve dans un long couloir blanc, où s’alignent à l’infini des portes de chaque côté. Il marche, tout droit, sur la moquette bleue immaculée sans savoir quelle porte emprunter. Il aimerait pouvoir faire marche arrière, revenir à cette soirée qui lui paraît déjà si lointaine où tout a commencé, mais il est trop tard, Edouard le sait. Il se sent comme happé par l’interminable couloir... Un peu au hasard, il ouvre une porte plus grande que les autres sur sa droite. Devant lui, une salle démesurément blanche, si claire qu’on ne peut en distinguer les contours. Pas un meuble, à l’exception de quelques chaises posées en rond au centre de la pièce. Quatre personnes, trois hommes et une jeune fille, vêtues de blanc également, y sont assises. Qu’est-ce que c’est que cet asile de fous ? Une personne surgit d’on ne sait trop où, puis une deuxième, une autre et encore une autre. Edouard a beau chercher des yeux une autre porte que celle d’où il est entré, il ne voit rien. Tous rejoignent le centre de la pièce où les attendent de nouvelles chaises, blanches elles aussi, qui semblent être miraculeusement parachutées au rythme de leurs apparitions. Ils forment ainsi un cercle étrange, composé de tous âges, d’ hommes et de femmes, sans autre point commun apparent que leurs pyjamas blancs et austères. Pendant un moment, Edouard croit se trouver devant une secte, une bande de tarés, puis un halo de lumière est soudain projeté au centre de la pièce. Un hologramme diffuse l’image d’une femme célèbre. Édouard la reconnaît, c’est Marine Le Pen.


Une politicienne radicale et dangereuse, voilà ce qui les réunit. Lorsque l’image prend vie et commence à parler, les gens agglutinés autour, dont le nombre augmente à mesure que se répètent les mystérieuses apparitions, se mettent à applaudir comme des fous, un immense sourire aux lèvres. L’un d’entre eux lève bien haut le pouce de la main gauche, en signe de contentement, bientôt imité par plusieurs de ses camarades. On dirait un signe de reconnaissance, une sorte de salut nazi revisité. « Ils ont l’air con, les pauvres », marmonne Edouard dans sa barbe, pensant qu’on ne l’entendrait pas, pas plus qu’on ne le voyait dans les pièces précédentes. Mais cette fois-ci, un homme âgé d’une cinquantaine d’ années se tourne lentement vers lui, un sourire figé sur les lèvres. « Veux-tu te joindre à nous, Edouard ? », lui demande-t-il d’une voix calme et pénétrante. Edouard reconnaît avec horreur le visage de son père. « Non Papa, pas toi ! Qu’ est-ce que tu fous là ?! ». Mais déjà, son père ne l’entend plus ; tourné vers la lumière, il pleure de joie devant les discours de Marine Le Pen, le pouce fièrement levé. Encore le long couloir blanc. Edouard ne sait pas où aller, alors il marche, sans penser, sans se décider à ouvrir une nouvelle porte, trop effrayé de ce sur quoi il pourrait tomber. Il aimerait trouver la sortie, quitter ce labyrinthe clinique, mais il se sent comme prisonnier, sans trop savoir pourquoi. Alors qu’il pense être seul, une voix familière le fait sursauter. « J’ai eu mon bac !!!!!!! », hurle sa petite cousine Hélène dans ses oreilles. Edouard se retourne, heureux d’avoir un peu de compagnie, mais plus rien, sa cousine a disparu. Une autre voix, plus douce, plus vieille lui susurre maintenant à l’oreille : « New York, New York ». Il a plus de mal a savoir qui c’est : Blanche ? Sophie ? Alma ? « BLONDE !!!!!!!! », hurle désormais une voix complètement hystérique. A mesure qu’il avance, les voix que des hautparleurs invisibles projettent dans tous les sens sont de plus en plus fréquentes et nombreuses, et plus dures à identifier. Elles se superposent les unes aux autres jusqu’à former un brouhaha inintelligible, un

bourdonnement insupportable qui pourrit le cerveau d’Édouard. « Taisez-vous !!! Taisez-vous tous ! Je m’en fous de votre vie ! Vous n’avez pas compris ?! », hurle-t-il dans le vide en se bouchant les oreilles pour ne plus rien entendre. Fatigué, exaspéré, il ouvre la première porte qu’il trouve sur son chemin. douard se retrouve nez à nez avec un photomaton rouillé et sans âge, dans une pièce pas plus large qu’un vestibule. Apaisé par le calme qui y règne, il s’assoit contre la cabine du photomaton où l’on peut encore lire « 2F50 les 4 photos d’identité » sur le côté, somnolent. Un bruit de flash vient le tirer se sa rêverie. Ce n’est qu’à ce moment là qu’il remarque que la cabine est occupée. Deux paires de jambes entremêlées dépassent de dessous le rideau. D’après les chaussures, on devine un couple. Edouard s’approche, lentement. Derrière le rideau mal tiré, il aperçoit une chevelure blonde, soyeuse, sublime. Il connaît ces fils d’or, il connaît leur odeur, leur toucher, leur goût même. Alice … Son cœur bat de plus en plus vite, il a l’impression qu’il va exploser. Alice, son premier amour, la femme sa vie, de ses rêves, de ses fantasmes, la personne qu’il aime le plus au monde. Un an déjà qu’ils ne sont plus ensemble, qu’elle en a eu marre de son mutisme, de son mystère, de ses incertitudes. Toutes ces choses là pourtant, elle en était tombée amoureuse, elle faisait « le charme d’Édouard », disait-elle. Et puis elle avait fini par les détester. Un an … Edouard n’avait pas réussi à l’oublier. Une image, des photos, voilà tout ce qui lui reste. Alors, il la regarde là, dans ce photomaton, il s’approche de plus en plus mais il sait qu’il ne peut pas la toucher. Le rire enchanteur d’Alice, qui l’avait fait tomber amoureux, résonne dans un recoin de sa tête, comme l’écho d’un rire lointain qui appartient déjà au passé. Edouard s’avance encore un peu, et tire complètement le rideau pour découvrir un spectacle qui lui brise le cœur. Alice embrasse un type, son nouveau mec sûrement. Leur baiser est tellement passionné qu’ils ne remarquent pas que le rideau vient de s’ouvrir, ni le visage d’Édouard tordu par la


douleur et inondé par les pleurs. Ses larmes ont un goût amer. A chaque nouveau flash, les amants prennent une pose différente : il font la moue, s’embrassent, se regardent en grimaçant … Pathétique … Edouard approche la main - il a oublié … - mais tout ce qu’il rencontre, c’est une surface dure, froide et sans vie. Une vitre en verre le sépare de l’intérieur de la cabine. De façon complètement irrationnelle, il se met à tambouriner de toutes ses forces et de toute sa colère sur la vitre,: « Alice !!! Alice regarde-moi ! Alice c’est qui ce type ?! Aliiiice !!!!! » hurle-t-il dans ses sanglots. Alice ne répond rien, elle continue à jouer les mannequins avec le malabar qui lui sert de copain. Il sait qu’elle ne l’entend et ne le voit pas. Il s’en fout, il continue de l’appeler, de plus en plus doucement : « Alice … ». A la fin, ce n’est plus qu’un faible murmure aux allures d’incantation, de formule magique. Hors du boitier extérieur censé réceptionner les photos une fois terminées, traine une immense pellicule, si longue qu’elle s’enroule et atteint presque le sommet de la minuscule pièce. Une montage de photos … Édouard commence à tirer la pellicule, il tire encore et encore, de plus en plus vite et de plus en plus nerveusement, mais elle n’en finit jamais, comme ces serpentins débiles qu’on achète pour le Nouvel An ou les interminables foulards multicolores que les magiciens sortent de leurs poches. Devant lui défile le nouvel amour d’Alice, et cette nouvelle vie dont il ne fait plus partie. Édouard pourrait rester des heures planté là, à regarder les photos d’ Alice qu’ imprime le photomaton à une vitesse miraculeuse, mais il sait que c’ est une mauvaise idée, alors il trouve le peu de force qu’ il reste en lui pour partir. Édouard n’a jamais été aussi heureux de retrouver le couloir blanc. Même les voix qui l’ont fait fuir lui sont désormais agréables. Elles lui tiennent compagnie, il en a besoin, il n’aurait pas supporté le silence après ce qu’il vient de vivre. Il erre, sans but, le long des portes blanches qui défilent de chaque côté. La campagne. Parfait, c’est exactement ce qu’il lui faut, la nature à perte de vue … La vue des colli-

nes, des tapis de feuilles de l’ automne, des champs de blé qui n’ en finissent jamais est à peine gâchée par quelque parasites. Les parasites en cirés Aigle et bottes en caoutchouc, c’est Marie, Maud, PierreAntoine et Théo, les amis de primaire d’Édouard. Ils étaient à l’Ecole bleue ensemble à Neuilly, ça fait un bail … Édouard se souvient des heures entières passées à faire les quatre cents coups avec eux. Ensemble, ils avaient fondé un club dédié aux bêtises et à la canaillerie, très sérieusement proclamé « Le club des crétins de Jules Verne », qui consistait en des défis toujours plus fous et plus idiots. Ainsi Édouard se souvient de la fois où il avait dû enfermer une vieille dame qui parlait au téléphone dans une cabine téléphonique, en enroulant la cabine de sparadrap le plus vite possible, ou de la fois où il avait été obligé de manger treize fourmis à la suite sans broncher pour impressionner les copains. Il ne les avait jamais revus depuis qu’il avait déménagé, sauf Pierre-Antoine, qu’il avait croisé cinq ans plus tard à un rallye. Ce soir-là, il lui avait proposé un rail de coke, sans même lui demander comment ça allait. Mais Édouard n’est pas étonné de les voir ici. Pour la première fois depuis le début il est heureux de voir des gens. Il regrette juste de ne pas pouvoir distinguer les couleurs, du noir et blanc, c’est tout … Alors, mentalement, Edouard peint : du rouge et une pointe de jaune pour les feuilles tombées par terre, un brun foncé pour les tronc d’arbres, du jaune clair pour les champs de blé, du bleu pour le ciel, et du vert, beaucoup de vert, presque partout. Ses amis, il ne prend pas la peine de les peindre. Edouard tente tant bien que mal d’ humer l’herbe fraiche, la mousse rendue humide par la pluie, il tente de sentir l’odeur rassurante d’un feu de bois qui brûle non loin de là mais il ne sent rien. Il s’aventure dans les bois pour se changer les idées, mais au-delà d’un certain point, quelle que soit la direction qu’il prend, il revient toujours au même endroit : celui où se trouvent ses amis. Peu importe, il tourne en rond. Du moment qu’il est loin d’elle… Après avoir répété cette promenade une vingtaine de fois, Edouard se rend


compte qu’il connaît le chemin par cœur. Il sait qu’une série de petites pierres grises, posées à même le sol, marque l’entrée du bois. Il sait qu’en s’enfonçant plus au Nord dans le bois, il va croiser une cabane perchée dans les arbres à laquelle on accède en escaladant les planches de bois fixées sur le tronc. Il sait aussi qu’à gauche de la cabane, il y a un chêne déraciné étendu sur le sol, abattu par quelque tempête dévastatrice. Enfin, il sait qu’ en continuant son chemin, il finira par tomber sur la vue de ses quatre amis, jouant avec une brouette, les vallons, les champs de blés et la silhouette éloignée d’ une bâtisse en pierre crachant de la fumée en toile de fond. A l’idée qu’il connaît aussi bien un lieu qu’il n’a jamais visité de sa vie, Edouard a une sensation étrange. Il se sent mal à l’aise, presque triste, il a l’impression d’être un intrus. Édouard voudrait partir, il doit partir, il sait qu’à rester trop longtemps, à errer indéfiniment de salle en salle, il va devenir fou. Mais c’est comme une drogue, ici il a de la compagnie, il noie sa solitude. Il est accro. Il avance dans le couloir, il ne fait plus gaffe aux voix autour de lui. Il avance. Soudain des cris attirent son attention. Ca vient de la gauche on dirait … Édouard colle son oreille à la porte dont semblent s’échapper les bruits. Visiblement, derrière, une grande agitation. Curieux, Édouard entre dans la pièce. Le terme est mal choisi ; la salle est tellement immense qu’elle semble sans fin. Au loin, on aperçoit une minuscule silhouette debout sur une estrade, une sorte de marteau en bois dans la main, qui domine l’assemblée : des centaines, des milliers de personnes assises sagement, dont certaines sont obligées de regarder dans des jumelles pour apercevoir le monsieur en costume, dont la voix est retransmise par des haut-parleurs à travers toute la salle. Tout est si rapide qu’Édouard ne comprend pas tout de suite. Une femme, la trentaine, lève une petite pancarte blanche en plastique et s’écrie «  200 ». Le monsieur en costume répond aussitôt, son marteau pointé vers la dame :  « 200, qui dit plus » ? Une jeune fille lève une autre pancarte « 284 » ! Une vente aux enchè-

res ! Pourtant, aucun objet n’est en évidence sur l’estrade. Qu’est-ce qu’ils peuvent bien être en train de vendre ? « 302 ! », lance un garçon, qui ne doit pas avoir plus de quatorze ans non loin d’Édouard. Depuis quand les mineurs ont-ils droit de participer à ce genre de ventes? Le temps de ces quelques pensées, le nombre a considérablement augmenté : un quinquagénaire mal rasé lève triomphalement sa pancarte en disant « 843 !». Une rumeur s’élève dans la salle. La voix du monsieur en costume, toujours très calme, retentit dans les hauts parleurs : « 843 une fois, 843 deux fois … » L’assemblée retient son souffle. Mais une jeune femme blonde, assez sexy, n’a pas dit son dernier mot : « 1076 ! ». Le quinquagénaire, qui pensait déjà avoir gagné, se renfrogne sur sa chaise, apparemment déçu. La vente continue ainsi, au rythme des voix d’énergumènes toujours plus étranges et fiers de l’ampleur des nombres qu’ils profèrent. Ils sont ridicules, pense Édouard. Tout d’un coup, un petit homme gros, assis dans les premiers rangs de la salle et qui était passé jusque là parfaitement inaperçu, se lève difficilement de sa chaise. Dans sa main boudinée, il tient la petite pancarte blanche. « 3334 », dit-il essoufflé. Une Rolex en or brille à son poignet. Un silence religieux règne dans l’immensité de la pièce. Le commissaire priseur, du haut de son estrade, conclut : «  3334 une fois … 3334 deux fois … 3334 trois fois … Adjugé !! Avec 3334 amis, vous êtes officiellement LE grand gagnant !!! ». Une hystérie incontrôlée s’empare de la salle, les gens se lèvent, acclament le vainqueur, l’ovationnent comme s’ils avaient en face d’eux une rock star ou un sportif venant de remporter une médaille d’or. Les filles les plus audacieuses s’approchent de lui, certaines lui susurrent des choses à l’oreille, d’autres lui tendent leur numéro de téléphone sur un bout de papier. Pour le petit homme gros, sans doute le plus beau jour de sa vie. Quel spectacle affligeant … Combien de personnes parmi eux le connaissent vraiment ? Combien sont vraiment ses amis ? Édouard ne préfère pas le savoir. Cette fois-ci c’en est trop. Il est vraiment décidé à


partir. Cet endroit le déprime. Et puis, tellement de temps s’est écoulé depuis la soirée en boîte… Il marche d’un pas décidé vers la porte de sortie, rien ne pourra le retenir cette fois. Du moins c’est ce qu’il croit … Car alors qu’il avance d’un pas déterminé, cherchant la fin du couloir, une porte entrouverte attire son attention. Bizarre, toutes les autres portes étaient fermées. Un mince filet de lumière bleutée s’échappe de l’entrebâillement de la porte. Édouard continue d’ abord son chemin, comme si de rien n’était, mais sa curiosité le rattrape, une curiosité vénéneuse, maladive… C’est la faute de ce foutu couloir blanc, avant il n’était pas aussi curieux. Il doit absolument voir ce qui se trouve derrière la porte. Devant lui, une vaste salle de cinéma, dont les confortables fauteuils rouges sont tous remplis, sans exception. Des centaines de personnes attendent patiemment la projection d’un film. Tout ce qui’ il y a de plus ordinaire, à première vue. Avant de partir, Édouard jette un dernier coup d’œil furtif aux visages qui l’entourent, d’ abord cachés par l’obscurité, que la lumière grandissante de l’écran révèle peu à peu. Au dernier rang, il découvre avec surprise les visages familiers : Paola, assise seule, éclate une bulle de chewing-gum rose pétard. Deux rangs plus loin, Jeanne, Matthias, Pierre, Louise et tous les autres se partagent bruyamment des popcorns en attendant le début du film. Un homme se retourne et leur demande de faire moins de bruit : c’est Damiens, le père d’Édouard. Dans un coin tranquille à gauche, Alice et son mec se bécotent en cachette. Édouard fait un rapide tour autour de lui même et se rend compte qu’ils sont tous là. Pierre-Antoine, Théo, Maud, Marie, Charles, Dimitri, les deux nanas de la plage, le petit gros de la vente aux enchères, sa petite cousine Hélène, tous ses camarades de classes, tous les gens qu’ il a connus ou simplement croisés dans sa vie … Tous. Le début du film oblige Édouard à mettre un terme à son inventaire. Sur l’écran démesurément grand, pas un film, mais des photos. Sur la première, un petit garçon en maillot de bain construit un château de sable sur une plage. Édouard ne le

reconnaît pas tout de suite. Sur la seconde photo, le garçon a grandi, il fume une cigarette, rebelle, une bière à la main. Sur une autre, il se tient debout sur une plage, la même du château de sable sans doute, une planche de surf sous le bras, exhibant un corps maigre et élancé et une peau rendue plus brune par le soleil d’août. Les photos défilent ainsi, révélant des tranches de vie toujours plus intimes du jeune homme. Sur une autre photo, on peut voir le garçon, désormais beaucoup plus âgé, embrasser tendrement une jeune fille dont on devine à peine le visage, dissimulé sous une longue chevelure blonde. Alice … Édouard sent la boule de sanglots s’agglutiner dans sa gorge pour la deuxième fois de la journée alors qu’il contemple, las et impuissant, le triste spectacle de sa vie. Il a honte devant ces postures toujours plus héroïques, flatteuses et ridicules. Il a honte d’avoir succombé à la tentation, d’avoir mis sa vie en scène, comme tous ces abrutis. Honte de n’être qu’un mouton parmi d’autres. A cet instant, Édouard se déteste autant qu’ il hait les autres, ces fantômes d’ amis, ces zombies qui regardent, fascinés, le regard vague, passer sous leurs yeux la vie d’ Édouard. Il a l’impression qu’on lui vole son intimité, il se sent trahi ; mais au fond, il sait qu’il a laissé faire tout ça, que c’est en partie de sa faute. Une petite voix, si petite qu’elle n’existe pas encore vraiment, résonne faiblement dans sa tête. « When you were here before …Couldn’t look you in the eyes ». Il cherche désespérément à croiser un regard, mais devant lui, des dizaines, des centaines de visages imperturbables, des masques de marbre dénués de vie. « You’ re just like an angel … Your skin makes me cry » Pas toi Alice, reviens-moi ! Alice, sa belle Alice … Elle est comme les autres, sa peau est lisse et raide comme du papier glacé, son regard vide … Un robot, ni plus ni moins. « You float like a feather … In a beautiful world … » La voix dans sa tête est de plus en plus forte, elle couvre maintenant complètement le bruit étouffé de ses pleurs. Devant lui, une vieille photo sur laquelle


il ne doit pas avoir plus de six ans, il porte son chien Tambour dans les bras. Édouard donnerait tout pour rentrer dans la photo, retrouver l’innocence de son enfance … Elle lui paraît si lointaine … A-t-elle vraiment existé ? « I wish I was special … You’re so fucking speciall !!!!!» Édouard hurle, il extériorise la voix qu’il entend parfaitement dans sa tête, mais dont la mélodie est entrecoupée pas les violents sanglots. Peu importe, il s’en fout, il continue, il chante à tue tête, même si personne ne l’entend. « But I’ m a creeeppppp !!! I am a weirdoooo !!!!! » Pour qu’on le remarque, il se plante devant l’écran, en plein milieu. Mais son corps gringalet, ridicule, ne couvre qu’ un dixième à peine de l’impressionnante toile blanche. Il a beau agiter les bras dans tous les sens, hurler, pleurer, s’arracher les cheveux de toutes ses forces, Édouard est invisible : les gens préfèrent son image à sa réalité. « What the hell am I doing here ? » Alors qu’il l’entend d’ abord, et qu’il la prononce ensuite, Édouard réalise toute la portée, toute l’ampleur de cette question. Qu’est-ce qu’il fout là ? « Mais qu’ est-ce que je fous là bordel ?! ». Alors, triomphalement, en opposition à la foule de pouces déjà levés bien haut dans la salle de cinéma, Édouard lève le majeur de sa main droite en doigt d’honneur. Il sourit. Pour la première fois, on peut lire de la sérénité sur son visage. « I don’t belong here ». Édouard sait ce qu’il lui reste à faire. Sans se retourner, il court, il court à toutes jambes dans le couloir blanc, sans s’arrêter. « I don’t belong here », répètet-il avec force sans s’arrêter de courir. Les voix, il ne les entend désormais plus du tout. Une belle brune aux yeux verts, celle croisée plus tôt sur la plage, l’arrête dans le couloir et lui donne une tape amicale sur l’épaule, un sourire charmeur sur le visage. Mais il sait que c’est un mirage, alors Édouard ne s’arrête pas de courir. « I don’t belong here ». Même lorsque Matthias, à son tour, lui tape sur l’épaule,

Édouard ne s’arrête pas. Lorsque Pauline, une copine de cours, et Pablo, son ancien colloc, lui demandent comment ça va dans la bulle de BD qui s’ échappe de sa bouche. Édouard ne s’ arrête toujours pas. « I don’t belong here ». Pablo et Pauline, qui n’ attendaient pas vraiment de réponse d’ ailleurs, sont déjà repartis répandre leurs bulles autre part. Même lorsque Inès, une rousse pleine de charme rencontrée à une soirée la semaine dernière, lui demande : « Édouard, veux-tu devenir mon ami ? », Édouard ne répond pas. Lorsque son père lui demande pour la deuxième fois : « Veux-tu te joindre à notre groupe Édouard ? », il ne s’ arrête toujours pas. « I don’t belong here ». Une bulle rouge suspendue dans les airs apparaît au même moment où se fait entendre un petit son de cloche aigu. Une seconde, puis une troisième bulle apparaissent, toujours suivies du même son de cloche. One notification. Two notifications. Three notifcations. Il s’ en fout, il ne veut pas les lire, il court. Les portes, les lumières des néons, les voix, les visages, qui défilent le long de sa course folle, comme les paysages brouillés par la vitesse d’ un TGV, tout ça ne forme désormais plus qu’ une masse floue, informe, impuissante. Édouard ne voit plus, n’entend plus rien. Il est libre. Alors enfin il la voit. La dernière porte, la seule qui lui fait face, ni à droite, ni à gauche. Une porte blanche, apparemment tout ce qu’il y a de plus ordinaire, à l’exception d’ une petite pancarte fixée dans l’ angle supérieur droit. Un petit panneau en bois peint en bleu sur lequel on peut lire écrit en blanc : LOGOUT. Édouard ferme l’écran de son ordinateur portable, jusqu’à présent seule source de lumière de sa chambre obscure et mal rangée. Une chanson de Radiohead qu’il aime bien passe à la radio. Encore trois heures passées à errer sur Facebook, d’albums en albums, de profils en profils, à épier la vie des gens … a épier la vie d’ Alice … sa chère Alice. Édouard lève les yeux et regarde les vieux photomatons qu’ils


avaient faits ensemble au comble de leur amour, et qui ne sont pas si différents de sa nouvelle Profile Picture, toujours collés au-dessus de son bureau. Trois heures à comater dans un demi-sommeil devant son ordinateur, à regarder la vie des autres plutôt qu’à vivre la sienne … Après tout, tout le monde fait pareil. Sur Facebook, Edouard a 599 friends. Pourtant, il ne s’est jamais senti aussi seul.


GASPARD PROUST OU LE META-HUMORISTE Riez utile, réflechissez.

« Gaspard Proust l’ignore peut-être, mais il est sémiologue. »


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Stephane TRAPIER - Gaspard Proust - 2012.

Gaspard Proust est drôle certes. Mais plus encore qu’il n’est drôle, Proust est drôlement intelligent. Alors que je riais au Théâtre du Rond-Point en me concentrant tant bien que mal pour convoquer des références culturelles enfouies et inexplorées depuis l’âge d’or khâgneux, j’ai pu constaté à quel point le beau ténébreux, que la légende veut ex-trader pour accroître encore son aura et la puissance de se repentir par le rire, n’épargne personne par son humour cynique et décapant. Gaspard Proust l’ignore peut-être, mais il est sémiologue. Il analyse les signes et les détourne pour amuser. Jamais dupe de la réalité, il la déconstruit au contraire, à l’instar de Barthes, pour s’élever au-délà des conformismes, qu’ils soient prolétaires, bourgeois ou bobos, et de la bien-pensance politiquement correcte. Certainement pas pour nous plaire, mais pour nous faire sourire face au spectacle de nos propres faiblesses – et les siennes bien sûr, je vous l’ai dit, ce cher Mr Proust a la vanne équitable et personne, pas même lui, n’est épargné. Surtout pas lui. Ainsi, expert de la mise en abyme, il se moque de sa propre analyse de la société, lorsqu’il jette des références philosophique en pâture à « un public Télérama » au bord de la jouissance, ou lorsqu’entre deux blagues nazis, s’étonne du contexte : oui, Jean-Michel Ribbes programme aussi des humoristes fascistes dans son théâtre de gauche. Devant ce monde que Proust déconstruit sous nos yeux, le spectateur rit certes, aux éclats souvent, mais en prend pour son grade et se trouve parfaitement démuni. Encore une fois, avec toujours une longueur d’avance, Proust lui coupe l’herbe sous le

pied en imaginant sa conclusion – trop facile – au spectacle : « comme quoi on peut vraiment rire de tout ! Mais pas avec n’importe qui ! ». A noter qu’à la sortie, beaucoup de spectateurs, à commencer par moi, honoreront les leçons enseignées par l’humoriste par un silence dubitatif. A croire que tout amuse Proust, y compris les sujets les plus et les moins tabous, et à le voir s’élever ainsi dans une infinie méta-réflexion – le mot lui inspirerait probablement un sketch entier – on se demande s’il connaît une ou des limites. Mais à force de jouer avec nos manies, faiblesses et imperfections, c’est à l’entière condition humaine et à sa médiocrité de nature que s’en prend Proust, à croire qu’il adopte une posture démiurgique pour observer d’en haut le monde de son regard accusateur et gentiment moqueur. Je ne dis pas que Proust est arrogant ou mégalomane, je vous l’ai dit, lui même passe sous le rouleau compresseur de son humour caustique et totalitaire. Je suis une proie facile et sans doute trop dupe de la réalité, et en attendant de devenir aussi cynique que le maestro lui-même, je le trouve doué, drôle, plein d’esprit et beau qui plus est. Je ne peux en revanche réprimer ces quelques questions : Proust est-il humain ? Croit-il en quelque chose ? Si Proust déconstruit tout, que lui reste-t-il, que nous reste-til ? Oui, tout ça n’est peut-être qu’un rôle joué par un sémiologue déguisé en humoriste avec un projet fou en tête : nous initier au doute et à la constante interrogation par le rire. Encore une fois, il aura alors réussi le pari de prouver que nous sommes facilement trompés.


« VIVEMENT AU

Traduction de la signature corporate Kellogg’s « Let’s make today gre la suite utilisée pour toutes les publications corp


UJOURD’HUI ! »

eat » au cours de mon stage chez Leo Burnett. Cette signature a été par porate de la marque et notamment sur son site.



Tania brasseur kermadec