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CHRISTIAN DUFOUR

MARC PETIT

SYLVAIN CROUZILLAT


CHRISTIAN DUFOUR

MARC PETIT

SYLVAIN CROUZILLAT

TEXTES

SCULPTURES

PHOTOGRAPHIES


« C’est une entreprise hardie que d’aller dire aux hommes qu’ils sont peu de chose .» Bossuet, Sermon sur la mort. 6


« Contemple-les, mon âme, ils sont vraiment affreux »1. Affreux. Estafiers de la milice infernale. Habitants du pays sans nom, des contrées de l’absence, voyageurs du Winterreise. Effarés dans l’errance et l’expiation sans fin. Stupéfaits. Abrupts et farouches. Saisis dans leur « sérénité crispée2 ». Contemple-les, nos doubles invisibles en long cortège funèbre. « La cohorte des êtres / Excavés de leurs millénaires d’ombre3. » La légion des macchabées, des cadavres, des trépassés. Frénésie de charniers. La valse des assis, la carole des accroupis, le bal des empêtrés du licol de la mort s’avançant à tâtons, cahin-cahotant dans le noir, la ronde des dressés à contre-nuit. Pesants de tout le poids de leur humanité passée. Pathétique humanité. Enfants égarés dans les corridors du temps, guetteurs énucléés à la lisière de l’au-delà des vents, exhaussant leur plainte muette entre limbes et ténèbres. Sur le fil. Entre souffrance et volupté. Danseurs figés de la grande danse macabre entonnant chacun son tour la gloire de la mort4. « Sent Marçau, prejatz per nos, / E nos espingarem per vos5. » Fatigués, usés, délabrés, blessés, flétris des stigmates de la décomposition. Les affligés. Pauvres viandes. Contemple-les, ces corps d’où se déprend la chair. Ces escogriffes en pudique impudeur. Ces stropiats que la violence de la touche nous révèle comme caparaçonnés de boue, emmaillotés d’immondices. Chairs effervescentes. Regarde-les, ces corps allongés comme les corps en flammes des Christs languedociens et bourguignons, comme ceux du prophète Jérémie et de l’apôtre saint Paul au trumeau de Moissac. Vois le gril sec des côtes. Les bustes où brimbale un sein « de feuille morte6 ». Les membres dystrophiques, avortés, en manchons – car ce qui est inutile n’a pas lieu d’être ici – et les bras

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Charles Baudelaire, « Les aveugles », Les Fleurs du mal. René Char, À une Sérénité ceispée. Jacques Roubaud, Les Fastes. Jan dau Melhau, Gloria de la mort. Saint Martial, priez pour nous, Et nous danserons pour vous. Marc Papillon de Lasphrise, « Sonnet à une médisante ».

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hypertrophiques tirant le corps en avant. Les mains qui s’ouvrent vides et pendent ; les mains qui se révulsent, implorent, maudissent, griffent. Les mains démesurées semblables à celles du Christ au tympan du narthex de la Madeleine à Vézelay. Regarde ces visages émergeant de leur nuit, émaciés, hébétés, « sans teeth, sans eyes, sans taste, sans everything7 ». La peau collée aux tempes. Têtes mangées de plaies. Orbites vides sous la voussure des arcades. Car, n’en doute pas, « ta luisante prunelle s’éteindra, / et du fond des orbites cherra8. » Regard aveugle de la mort macabre. Nez camards, nez pincés, nez rongés, trous lépreux de leurs nez. Écoute le lancinant silence de ces bouches sans voix aux lèvres effacées. Leurs hurlements, leurs blasphèmes et leurs agonies. Langues mortes. Écoute leurs souffrances contenues et leurs passions refoulées. Écoute : ils sont la forme de la douleur où coula le sang lourd du bronze en fusion. Et souviens-toi, « derrière la douleur, il y a toujours la douleur9. » Jeux de clartés et d’ombres, de vides et de tensions, hanchements, plans qui se contrecarrent, axes qui se décalent, ligne des épaules contrariant celle des hanches, rythme des volumes figés ; emprise de la sculpture sur l’espace. La laideur transcendée, transfigurée par la grâce du style. Inquiétude et conjuration. Frayeur et miséricorde. Angoisse et joie. L’envie ne te prend-elle pas d’un impérieux désir de fraterniser et d’entretenir quelque complicité familière et paisible avec eux qui nous renvoient à notre humanité, à notre solitude, à notre fin ? Ils sont là, devant toi, « qui appellent dans le noir10 », surpris dans leur vain désarroi. Contemple-les, ils sont beaux. Il nous faut aimer nos démons. Marc a cerné ses hantises en les mettant en images. Il a semé ses dents de dragon. Avec toute la tendresse de son âme.

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William Shakespeare, Comme il vous plaira. Jean-Baptiste Chassignet, Le Mespris de la vie et consolation contre la mort. 7 Oscar Wilde, De Profundis. 8 Patrick Mialon, Ceux qui appellent dans le noir. 6

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C’est comme ça que tout a commencé. Ce sont les chicotements des rats qui nous ont d’abord alertés. Il faisait sombre, on n’y voyait pas trop bien, mais c’est ce que nous avons tout de suite remarqué, une fois entrés, cet emballage, cette grande boîte en carton au bord de la table avec les gaspards autour et dedans qui tournaient, grimpaient, dévalaient, qui grouillaient en couinant. Venus de partout et de nulle part, forcément. Comme grenouilles et crapauds se formaient des limons du Nil. Comme ces souris que le Flamand Jan Baptist Van Helmont avait fait éclore d’une chemise souillée de sueur humaine mélangée à des grains de blé. Ils paraissaient naître tout vifs de la moitié supérieure de ce qui avait dû être une femme. Pas comme le Dalhia noir, pas sciée en deux, non, mais on aurait dit que le haut, tête et buste, avait fondu, s’était désagrégé ou alors s’était spontanément combusté. Ou plutôt qu’il n’avait jamais existé. Qu’il n’aurait servi de rien. Enfin, c’était bel et bien un tronçon de femme qu’il y avait là, ventre en l’air, fente ouverte, cuisses écartées qui reposaient sur le bord du cageot, les jambes ballantes. Et pendouillant dans le vide au bout du cordon un moutard, tranquille, confiant, qui semblait nous attendre en babillant tout doux. Il ne pleurnichait pas, non, il gazouillait comme un moineau. J’ai pris mon couteau dans ma poche, j’ai coupé le cordon, j’ai enroulé le marmot dans ma veste en velours et je l’ai pris dans mes bras. Et puis nous sommes sortis et nous avons refermé derrière nous. Nous l’appellerons Genesin.

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Plus ne suis rien Celle qui était tout Désirance n’ai point Fors qu’appétit de mort C’est grand’ douleur Que vivre sans amour

Vive est douleur De qui nul n’aime point Et se raille de tout Qui a manque d’amour Quand soif n’as plus de rien Plus vaut marcher à mort

Tenais amour Aujourd’hui plus n’ai rien Savoir n’est que douleur De connaître que tout Achemine à la mort N’y échapperai point

Sente de mort Y chemine douleur Plaisir plus n’as de rien De ravissement point Sans fin me faut amour Qui de vivre m’est tout

Tournera point Gente saison d’amour Passé le jour est mort Ne me reste plus rien Celle qui plus n’a tout Sinon longue douleur

Là finit tout Quand te poigne la mort Remembrance d’amour Pour lors n’est que douleur Ne l’eschiveras point Et viendras à plus rien

Tout me mène à douleur Mort chaque jour me point Amour plus ne m’est rien

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Comme chaque matin, il monte au grenier. Pieds nus, en pyjama, le calot sur la tête. Il pousse la porte ; ils sont là. Les rats. Par dizaines. La cage recouvre presque toute la surface. La hauteur : un bon mètre. Des cornières métalliques et du grillage à poules maille fine. Peuvent pas s’en sortir. À l’intérieur, des petites baraques, numérotées et soigneusement alignées. Dans un coin, une place dégagée. Appelplatz, la nomme-t-il. C’est là qu’il leur verse de temps à autre du grain, avec parcimonie. Fixée à l’angle de la cage, au-dessus de la place, la potence est dressée. À sa base, une trappe. Hier soir, il a fait un prisonnier, un qui voulait faire le malin. Il l’a serré ventre en l’air dans un étau, juste ce qu’il faut, et lui a lié les pattes. Il l’a laissé passer la nuit en cellule. Il le sort. Il lui passe le cou dans le noeud. Arrime la ficelle au crochet de la potence.

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Il va vers la petite table. Sur la table, un phonographe. Un Pathé type 453 ; sur une plaque de cuivre sont gravées les mentions « Phonomatique – modèle scolaire – 1932 ». Il y dépose le disque. Il remonte le mécanisme à la manivelle. Pose avec précaution la tête de lecture sur le sillon. Prend sa tige de coudrier. La fanfare se lance. Grésillante et joyeuse. Une polka. Rosamunde. Le refrain d’abord. « Rosamunde, schenk’ mir dein Herz und dein "Ja!" Rosamunde, frag’ doch nicht erst die Mama… » Les rats s’assemblent, grouillent serrés sur le forum, lèvent la tête. Puis le premier couplet. Les yeux fermés, il dirige de la baguette, module de la main gauche. Le refrain à nouveau, qui se déchaîne. Alors, du pied, il déclenche la trappe. Le prisonnier tombe, gigote, frémit puis s’immobilise. Il ne le voit pas ; il ne le regarde pas, il conduit. « Ist mein Herz grade noch frei. » La musique s’arrête. Il revient à la table, lève le bras de l’appareil, ferme le phono, range le disque dans sa pochette. L’autre, là, l’efflanqué, il va le laisser accroché jusqu’au soir. Que ça leur serve de leçon à tous. Et puis il le brûlera dans la cuisinière.

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Quand, passé la saison des osselets – dont la figure la plus périlleuse, qui consistait à effectuer les enchaînements doigts écartés par les petits os qu’il y fallait maintenir, s’appelait « tête de mort » – et avant que ne vînt avec les jours de canicule celle des billes, la cour et le préau brondissaient du chant de cet engin que chacun soudain s’ingéniait à fabriquer, nous ne nous doutions guère que son existence remontait au Magdalénien, comme le prouvait un exemplaire en bois de renne découvert trente ans auparavant en Dordogne, à Lalinde, dans la grotte de la Roche. Nous ne savions pas que l’instrument appartenait à la famille des aérophones à air ambiant et plus précisément à celle des rhombes. Nos maîtres eux-mêmes en étaient-ils avertis ?

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Le nôtre, de rhombe, se composait d’un gros bouton subtilisé dans la boîte à ouvrage maternelle et d’une ficelle de lieuse en sisal passée par deux de ses trous. Il nous suffisait alors, accordéonistes inlassables, d’alternativement tirer sur le fil et le relâcher ; l’objet se mettait en action et hardi que te ronfle ! Le son gonflait, montait, rugissait, puis décroissait pour enfler à nouveau en un vrombissement que la taille du bouton faisait plus ou moins grave. On eût dit qu’une flopée de hannetons venait de s’abattre à l’entour des marronniers de l’école. Ce que nous n’ignorions pas moins, c’est que cet objet s’appelait un « diable ». De l’autre côté du mur, au-dessus duquel il nous arrivait de voir s’élever quelque ustensile à nos yeux insolite en forme de bobine, les filles jouaient au diabolo.

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Roi ! Je te reconnais. Je te reconnais, Henri II Plantagenêt, premier des Plantagenêts, Henry dit Curtmantle, Henri Court-manteau. Qui sièges en majesté. Ainsi Bonne de Bohème — sur un trône, les cheveux nattés de tresses d’or — quand en 1635 fut ouvert son caveau dans l’abbaye de Maubuisson. Ainsi la Majesté de Sainte-Foy de Conques. Roi ! Je te reconnais. Bon roi René, qui dans ton château d’Angers avais fait peindre au-dessus de ton tombeau « un roi couronné, assis sur son trône. Mais le roi était un squelette1. » Roi ! Je te reconnais. Je te reconnais, Richard II Plantagenêt, dernier des Plantagenêts, qui savais qu’ « Il n’est rien que nous puissions dire nôtre sauf la mort / Et ce petit moule de terre stérile / Servant de croûte et de couvercle à nos os. […] / Car dans le cercle creux de la couronne / Qui ceint les tempes mortelles d’un roi, / La Mort tient sa cour 2. » Roi ! Je te reconnais, Richard, qui perdis états, gloire et vie comme soixante-dix ans auparavant ton grand-père, mais restas roi de tes douleurs.

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Francis Carco, Danse des morts. William Shakespeare, Richard II.

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Roi ! Je te reconnais. Je reconnais ce visage sombre tel qu’apparut celui de Louis XIV quand à Saint-Denis furent brisés les cercueils : « Il était noir comme de l’encre3 », « tout noir4 ». Roi ! Je te reconnais, qui es tous les rois. Mains en pronation démunies des regalia, sceptre, globe ou main de justice ; corps naturel désormais séparé de ton corps politique, car seule la mort les peut dissocier. Rois ! Je vous reconnais. Rois ! « Pour l’amour de Dieu, asseyons-nous sur le sol, / Pour faire de tristes récits sur la mort des rois5. »

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François-René de Chateaubriand, Génie du christianisme. François-René de Chateaubriand, Vie de Rancé. 5 William Shakespeare, Richard II. 4

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Fou, fol, follet, fadat, fafiaud, fieffé fallot. Affublé du chapeau conique des affranchis et des Juifs. Et des papes : tel se montre Innocent III sur une fresque de l’abbaye du Sacro Speco. Dis, coiffé, tu travailles du bonnet ? Fou de belle taille et de bonne fonte. Fol à poil et couillu. Fol folâtre. Follet fêlé. Follet gobe-mouches. Bredin badebec. Bredin cagneux. Bredin bredinant. Fou, frère du squelette. Toi aussi tu es le bref de l’existence, le néant des biens de ce monde, l’égalité dans la mort. Miroir de la mort et de la folie. Miroir où chacun se doit de contempler sa double mort. Mort physique et mort intellectuelle. Me voilà dépourvu de vie, et de raison. Fou christophore. Innocent soutenant l’innocence, tu portes l’agneau tête en bas comme on voit à Chartres, au portail de la Vierge, la statue-colonne de Samuel porter l’agneau sacrificiel. Agnus dei. Agneau mystique de Jan van Eyck. Grand fadurlaud, va.

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Les hommes étaient repartis aux foins. Quand elle a eu fini la vaisselle – lavée, essuyée, serrée dans le placard –, elle a pris le tricot d’une main, la chaise paillée de l’autre et s’est installée bien à l’ombre sous l’ample telhaud devant la maison, au bord de la route. À ses pieds, la poule rousse caquette et s’ébroue. Allez ! La poussière sur les pantoufles. Le tricot, c’est pour faire un pull au petit-fils. Il est déjà bien avancé, le tricot. Uni, il a dit. Sans côtes. Va pour uni. Ce sera plus vite fait. Surtout qu’avec l’arthrite et ses doigts déformés.

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La chienne de Parpalh de Moluiá qui passe. Suivie du Parpalh, fourche à l’épaule. « Poitrine de morue », ça lui va bien, pas trop costaud, l’animal. Raplapla du bréchet. Gamin, quand il avait entendu les Boches, le lendemain d’Oradour, il s’était caché au fond d’une petite étable à cochons. Et l’autre là il est rentré tout noir avec son grand couteau à saigner les porcs là il a dit toi on va te saigner on va faire du boudin là on va te saigner là on va te saigner bon c’est pas tout ça faut pas s’amuser en chemin faudrait pas se mettre à la nuit faut aller faner là… Ça lui avait contrarié la croissance. Et un peu le caberlot aussi. Odeur suave des fleurs de tilleul où bombinent les abeilles. Si tout va bien, elle pourra le monter demain, le pull.

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Nous supplions à genoux dans la nuit, nous implorons à l’entrée des veilles de la nuit et nos yeux se sont fondus en pleurs et nos joues se sont creusées de larmes, et nul ne nous répond et nul ne nous console. Nos yeux se sont consumés de larmes, nos entrailles bouillonnent, la fièvre a racorni les lèvres de nos bouches, car notre soif est immense comme la mer ; qui pour nous guérir, qui pour nous apaiser ? On a entendu nos gémissements, et nul ne nous a soulagés. C’est donc trop demander que le consolement ? Regardez, vous tous qui passez ici, et voyez s’il est déconfort pareil à notre déconfort, tourment pareil à notre tourment, douleur pareille à notre douleur. Qui a bouté en nous ces langues de feu qui rongent de toutes parts ? Qui nous a fait dépérir chair et peau, pulpe et cuir encollés sur les os ? Qui a rompu nos os et qui brisé nos dents ? Qui a fardé nos têtes de cendres et de poussières ? Qui nous a revêtus de la souillure des opprobres ? Qui nous a relégués dans la désolation, qui précipités dans les ténèbres, qui donné ce néant pour demeure ? Nos yeux sans rémission se sont fondus en larmes ; nous n’avons point de répit, nous n’avons point de repos.

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Il n’y a plus qu’eux. En repoussant la porte de l’appartement, il a crié : « Je ne ferme pas à clé, pas la peine, on revient sans tarder. » Arrivé en bas de l’immeuble, il lui a lâché la main, il s’est accroupi et il a dit : « Viens, fils. Monte sur mes épaules. » Il avance par les rues. Il a dit : « On va manger des confitures. Tu aimes ça, les confitures sur le pain. Et la marmelade. Hein, la marmelade. » Il marche vers la rue Stawki. Il a dit : « Tu sais qu’ils ont promis trois kilos de pain et un kilo de marmelade à chacun. » Comme le berger l’agneau il le porte sur ses épaules. Il a dit : « C’est bon, le pain et la marmelade, pour grandir. » Il marche vers la gare où sont les trains qui partent vers le nord-est, vers Malkinia et plus loin jusqu’à Bialystok. Il marche vers l’Umschlagplatz où sont les wagons de marchandises. Il porte le poids du monde sur ses épaules.

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On raconte1 que Mademoiselle de Bourgogne offrit en cadeau à Marguerite d’York, à l’occasion de ses épousailles avec Charles le Téméraire, sa naine, Madame de Beaugrant, déguisée en bergère richement parée chevauchant un énorme lion d’or. Est-ce elle, mise à nu, tête engoncée dans les épaules, cheveux en oreilles d’épagneul retombant sur les joues à l’image de ceux de la Dame de Brassempouy, front haut, torse accourci, sein lourd, bras ballants, courtaude et massive, contrefaite et poignante, forte et pathétique, qui nous regarde – comme nous fixe la Maribarbola des Ménines de Vélasquez – par-delà les siècles de ses grands yeux vides ? C’est la douceur, la délicatesse, la bienveillance même avec laquelle elle fut modelée qui a su dégager sa beauté cachée, nous la révéler et proclamer son intense humanité. Ma semblable, ma sœur.

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Olivier de la Marche, Mémoires.

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Le dimanche des Rameaux, pour nous les Rampams, était le jour de l’année où nous nous rendions à la messe. Mon père taillait dans le buis qui poussait devant la maison quelques branches et nous descendions au bourg. Nous n’apportions qu’un fagotin de branchettes, mais comme j’aurais voulu moi aussi arborer dressée une de ces petites architectures — cloches, cœurs, boules… — de noisetier écorcé et refendu, garnies de tiges forcées d’un fin fil d’archal et décorées d’un nœud de ruban, où brandillaient chapelets de meringues et de sucreries blanches et roses. La senteur âcre, vireuse presque, du buis flottait dans l’église. Ite… Notre humble faisceau désormais bénit, nous nous en retournions. Les brindilles remplaceraient celles de l’année écoulée, réparties entre les crucifix qui surmontaient les lits, les linteaux de portes d’étables et les ruches. La cuisine embaumait la cornue que ma mère avait préparée, cette brioche dont j’ignorais alors que la tradition remontait au XIIe siècle et dont la figure tricorne rappelle aussi bien celle de ce Christ aux bras élevés que l’on prétend à tort janséniste que les attributs du personnage qui sur lui, ici, s’appuie. 63


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Dimanche 15 avril 1917 Ma bien chère petite Marie, Comment vas-tu ? Pour moi, la santé est parfaite pour l’instant. Me voilà à nouveau de retour, depuis mercredi soir, dans cette vie sombre de tranchées dont je ne sais quand on en aura la fin. Il faudrait bien que ça soit bientôt, car tout le monde ici commence rudement à en avoir leur aise, surtout lorsqu’on rentre de perm. Tu penses le cafard que l’on a, de s’être vus si heureux pendant dix jours, et à présent devoir revenir dans une incomparable vie. De dire qu’on est en avril, qu’il fait si froid et qu’il neige ! On avait bien besoin de ça ! Quelle belle veillée que je devrais passer ce soir ! Mais hélas ! il va falloir la passer à regarder les fils de fer. Enfin, que veux-tu ? Il fait mauvais être jeune. Maintenant, et toi ma petite, comment vas-tu passer ta journée de ce dimanche ? Je souhaite de grand cœur qu’elle ne ressemble pas à la mienne. Je pense qu’il y a encore bal chez Theillout. Donc, j’espère que tu vas y aller passer un moment de plaisir, il va y avoir du monde. Là, je peux te dire que c’est une autre valse qu’ils nous préparent pour demain matin 6 heures et que ça va barder. Je t’assure que depuis jeudi c’est une autre musique qu’ils nous jouent que l’accordéon de Ricou. Et qu’on risque de trouver de drôles de dames en chemin ; elles ne vont pas être bien plaisantes, nos cavalières. Que de manquants il va y avoir après cette furieuse attaque ! Enfin, que veux-tu ? S’il faut y aller, on ira : sans doute qu’ils ne nous auront pas tous. Si seulement c’était le dernier coup ! Mais j’ai grand-crainte que la fin est encore loin. Je clos pour ce soir en t’adressant mes plus tendres amitiés et plus doux baisers. Celui qui ne peut t’oublier d’un instant et qui t’aime de tout son cœur.

Marcellin

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Il ne lui restait qu’elle, cette vache chabrole. Plus jeune, elle portait le joug avec sa commère. Mais avant cela, il avait fallu la dresser, aux côtés de l’autre déjà aguerrie. L’accoutumer au poids, entre cornes et oreilles, de cette longue et lourde barre de chêne. Poser sur le front le petassou de sac à pommes de terre plusieurs fois replié afin que les liens ne blessent pas. Enrouler toujours selon le même précis et patient rituel la sangle de cuir, en effectuant des huit autour d’une corne et de la cheville enduite de salive qui surmontait la têtière, puis de l’autre corne à la même cheville où finissait par se bloquer la queue de la courroie. Y atteler le hérisson de fer, qui ne risquait pas de verser, pour l’entraîner dans le grand pré derrière la maison. Sans trop gigougner, docile et douce, elle s’était vite habituée.

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Alors, elles avaient tiré dans le vif du petit matin le brabant et la herse, charroyé à la pluie les tombereaux de fumier, de topinambours ou de betteraves, traîné au grand soleil, badigeonnées d’Émouchine, la faucheuse et la moissonneuse-lieuse, rentré au crépuscule les charrettes grosses de foin et de froment sous la menace de l’orage. Et puis, il avait bien fallu qu’un jour l’autre parte à la réforme. La femme l’avait assez bassiné avec ça. Quand les temps étaient venus pour celle-ci, il n’avait pu s’y résoudre. Il l’avait gardée là au chaud, à l’étable qu’elle quittait le matin et regagnait le soir. Ils avaient fini de vieillir ensemble. Et puis voilà. Va-t-en la redresser, toi.

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« Crux commissa », lui avait-on commandé. Le charpentier avait alors taillé en pointe une extrémité de la poutre et façonné un tenon d’assemblage à l’autre bout. Il avait creusé une mortaise au milieu du patibulum, une pièce de bois de récupération qui sans doute avait jadis servi à barrer quelque porte, et y avait embrevé perpendiculairement le stipe. Il s’agissait de fabriquer une croix courte, une simple crux humilis, avait-on précisé. Ainsi l’accrochage pourrait se faire aisément à bout de bras. Ainsi la tâche des loups serait facilitée. Comme à chaque fois qu’il en menuisait une, ce vers de la plus longue et la plus noire, la plus terrible des Epodes d’Horace lui était remonté à la mémoire : « post insepulta membra different lupi […] Esquilinae1 ». Il revoyait le foisonnement de taus qui peuplaient les pentes de l’Esquilin. La même image s’était offerte à l’homme à l’instant même qu’il avait entendu proférer la sentence rituelle : « Pose la croix sur l’esclave ». Et maintenant il était là, dressé, arbre parmi les arbres de la forêt de T, surplombé de cette barre horizontale qui le coupait du Ciel. Impudique. Son pannus avait glissé. Il attendait. Il attendait la nuit. Il attendait les loups.

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« Après le trépas, / Des loups de l’Esquilin vous serez la pâture. » Horace, Epodon liber, V (trad. Charles Vanderbourg).


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Le 23 février 1911 mourait Quanah Parker, le dernier chef des Comanches. Peta Nocoma, son père, avait à l’âge de treize ans enlevé celle qui devait devenir sa mère. Elle avait neuf ans. Elle était blanche. Elle s’appelait Cynthia Ann Parker. Il épousa cette fille aux yeux bleus, aux cheveux d’herbe sèche, et jamais n’en épousa d’autre. Ils vécurent ensemble vingt-cinq ans, la prisonnière du désert1 et lui, jusqu’au jour où il fut abattu par les Texas Rangers et sa femme rendue à sa famille blanche. Elle essaya à maintes reprises de retourner dans sa tribu, n’y réussit pas, et de désespoir finit par se laisser mourir de faim. Elle repose désormais au côté de son fils jusqu’à ce que « se lève le jour et que s’évanouissent l’obscurité et les ténèbres », celle qui ne put s’évader de sa liberté et ne fut libre que prisonnière. Ou peut-être, comme nous tous, ne le fut-elle que dans l’enfance.

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Cf. The Searchers de John Ford – d’après le roman d’Alan Le May –, où elle porte le double visage de Lana Wood et de sa sœur Natalie.


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L’abbé Elphège Bonnat fut nommé curé de chez nous dans les premiers jours du mois d’octobre 1956 en remplacement de l’abbé Pintou, que l’infarctus venait d’emporter. C’est un grand rousseau malingre que nous vîmes arriver un soir à Vespa, soutane au vent, un chien blotti dans son giron. Une chienne, en fait, comme nous l’apprîmes bientôt, Dolly, bâtarde jaunâtre à poil ras qui ne le lâchait pas d’une semelle. Il s’installa au presbytère que gouvernait, depuis bien avant guerre qu’elle avait atteint l’âge canonique, la Maria Peseux. Bigote et simplette, elle se chargeait aussi de la quête, mêlant sur son passage aux senteurs de l’encens des effluves de sueur et de Marie Brizard, seul remède, à l’en croire, à de sempiternels problèmes d’aérophagie. Les enfants que nous étions en redoutaient les baisers picotants et anisés.

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Désormais, le jeudi matin ce fut catéchisme, et l’après-midi cinéma. Nous passions allégrement de l’élégance austère de Lemaistre de Sacy aux pitreries de Laurel et Hardy. Nous eûmes en outre droit à la visite commentée de l’église, à l’épluchage des quatorze stations du Chemin de croix, au déchiffrement des vitraux, à l’explication d’une grande Mise au tombeau du XVe en calcaire polychrome, située sur un des bas-côtés, dont s’enorgueillissait la commune. Les paroissiens considéraient avec un respect mêlé d’inquiétude ce curé aux prêches parfois obscurs dont langage et savoir les décontenançaient ; le bruit ne courait-il pas qu’il lisait des livres traduits de l’anglais ? Et voilà qu’un jour la rumeur voulut que l’abbé entretînt avec sa chienne des relations coupables. On en avait bien su d’autres, mais quand même, un prêtre. Il s’en parlait à mots couverts. De trop curieux gamins se virent soignés d’un pied au cul et guéris d’une taloche, et va voir là-bas si j’y suis ! Certains essayèrent de s’informer en glissant un œil espion par une rainure de volet. D’aucuns prétendirent avoir constaté le délit. « Puisque je te dis que je l’ai vu, de mes yeux, oui, je l’ai vu la dourser, la Dolly. — Tu parles que tu as vu, t’as rien vu du tout, oui, ça me ferait bien mal. — Je l’ai vu, je te dis, dans le plumard, y a pas à tortiller. Et même qu’il lui discutait. » Si c’est pas malheureux. L’affaire sentait le soufre. La cause semblait entendue. 86


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Les beaux jours arrivèrent, et avec eux les foins. Une fois les talus fauchés, les cantonniers entreprirent de reboucher les nids-de-poule. Un demi-seau de goudron, une volée de gravillons, deux trois tapes du plat de la pelle pour damer le tout, et roule. Sur la fin d’un samedi après-midi de juin, ils étaient à rapetasser le parvis. À quoi était occupé l’abbé Elphège quand ils empoignèrent la chienne et que, l’un lui coinçant la gueule entre ses genoux serrés, l’autre lui condamna l’arrière-train d’un emplâtre de goudron brûlant, à croire qu’ils n’avaient jamais rien plus connu d’aussi drôle ? La pauvre bête se roula, se traîna sur le sol en gémissant et s’enfuit, geignant et piaulant, vers la sacristie dont la porte s’ouvrit pour se refermer aussitôt. Elle s’ouvrit à nouveau pour laisser sortir une Maria Peseux chancelante et déchevelée qui s’en courut trouver asile chez sa sœur. Un calme assourdissant figea le bourg. Seul le vrombissement soudain d’un scooter s’éloignant troubla le crépuscule. Le lendemain matin, à l’heure de la messe, l’assistance, plus nombreuse qu’à l’habitude, se pressait pour assister à l’office dominical. Je crois que c’est moi qui la vis le premier. La chienne, étranglée, était ficelée au Christ de la Mise au tombeau. Le père Elphège était introuvable. Le père Elphège ne revint pas. « Qui sait, demande l’Ecclésiaste, qui sait si le souffle des fils de l’homme monte en haut, et si le souffle des bêtes descend en bas dans la terre ? »

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Je ne sais pas son nom. Il n’a pas de nom. Il est assis, accoté à une table, dans la posture de la Femme en bleu de Cézanne, du Jeune Homme accoudé de Modigliani ou du Malade d’amour de George Grosz. A remâcher l’ennui, l’amertume et la mélancolie. A redire les jours vains, les occasions ruinées, les désirs trahis, les aventures inachevées, les amis chers ensevelis, les amours navrantes et futiles, les paroles hésitées, les mots avortés. Il n’a pas de nom. Il s’appelle Thomas Chatterton, il s’appelle Lucain, il s’appelle Jean-Pierre Duprey, il s’appelle Hart Crane, il s’appelle Ilarie Voronca, il s’appelle Roger-Arnould Rivière, il s’appelle Georg Trakl, il s’appelle Marina Tsvetaïeva, il s’appelle Paul Celan, il s’appelle Cesare Pavese, il s’appelle Richard Brautigan, il s’appelle Pétrone, il s’appelle Mario de Sá-Carneiro, il s’appelle Vladimir Maïakovski, il s’appelle Attila József, il s’appelle Raymond Roussel, il s’appelle Heinrich von Kleist, il s’appelle Alexandre Radichtchev, il s’appelle Sylvia Plath, il s’appelle Sadegh Hedayat, il s’appelle André Frédérique, il s’appelle Kostas Karyotákis, il s’appelle Lucrèce, il s’appelle Jacques Rigaut, il s’appelle Gherasim Luca, il s’appelle René Crevel, il s’appelle Jacques Vaché, il s’appelle Serge Essénine, il s’appelle Gérard de Nerval... Quel nom a-t-il, que je ne saurais dire ? Il n’a pas de nom. Je ne sais pas son nom.

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« Ceux qui mesurent la grandeur des œuvres de Dieu selon la capacité de leurs entendemens, à peine se pourront persuader que ce monstre qui est icy figuré, ait esté en nature. Gesnerus en son histoire De quadrupedibus viviparis escrit qu’en la forêt du Puyteigneux du costé de Limoges, il fut prins un animal monstrueux, ayans quasi figure humaine, lequel avoit l’espine mamelonnée de gibbes comme du crocodile et mesmement la queue, et bras et mains comme un singe. S’estant enquis des gens du pays quelle espèce d’animal c’estoit, ils lui respondirent, que c’estoit quelque bête de figure humaine, laquelle de nuit venoit quelquefois jusques à leurs maisons et enlevoit les chiens. Premier se mettoit en embusches et au guet, et se ruoit sur eux par trahison, et puis leur lioit les jambes de sa queue pour les empescher d’aller, et les embrassoit soudain et enveloppoit, leur ostant du tout l’haleine, et leur crevoit les yeux, et leur succoit le sang, en sorte qu’il falloit que les chiens meurent. Ensuite de quoy les portoit en un lieu remot et appendoit comme avons accoustumé de faire de poules faisanes, que la chair en soit gastée et pourrie : lors les dévoroit. L’animal fut prins et amené vif, lequel ne pust oncques estre domestiqué et apprivoisé, et quant à ses actions se tenoit à croppetons au plus haut d’un fust d’arbre mort, comme Siméon Stylite sur sa colonne. Au reste, après avoir vescu quelque temps, il se laissa mourir de faim, sans vouloir recevoir pasture de quiconque. Et d’aucuns disoient qu’estoit un demon, mais par ce que la decision en ceste matiere est un peu trop prolixe, je me reserveray en autre lieu plus commode, à la dissouldre. » Voilà ce que relate Pierre Boaistuau, dans ses Histoires prodigieuses les plus mémorables qui ayent esté observées, depuis la Nativité de Jesus Christ, jusques à nostre siècle : Extraites de plusieurs fameux autheurs, Grecz, & Latins, sacrez & profanes.

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Cette longue pèlerine noire à capuchon, ici dépourvue des attaches qui la fermaient en avant, sans crêtes de coutures non plus, cette pelisse sans manches à la fois rêche et fanée dont les structures s’affaissent, amorties d’âge, parties pendantes tombant à l’envi dans leur renoncement à toute forme sinon celle que leur assignent les improvisations des plis, cette cape – qui n’est en rien le sardonique « long manteau de fine écarlate » que « deux belles damoiselles […] jetèrent sur les épaules de don Quichotte » à l’image du « manteau de pourpre » dont, nous dit Jean, les soldats revêtirent le Christ –, je l’ai vu porter avec la gravité d’un Moctezuma éployant sa chasuble de plumes aux paysannes du Limousin dans le grand deuil, Vierges de miséricorde et de résignation. Cette mante élimée par les travaux et les jours, c’est d’elle drapées, et d’estompes de brumaille écharpées, que se profilèrent, à mesure que les découvrait le soleil naissant d’un matin de novembre 1943 à Donzenac, vigies hiératiques et muettes étagées au flanc du coteau, chacune devant la tombe sienne, les femmes noires de Corrèze aux funérailles des hommes suppliciés.

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Le voici paraître du havre d’elle retirée en elle-même accroupie sans soutien ni réconfort, émergeant des flancs qui palpitent, délogé vif dans les halètements, les cris et les glaires du sang, livré sans armure aux gifles des vents et des pluies, aux brouissures du soleil, poumons prêts à éclater comme d’un qui remonte d’une longue immersion en apnée, d’une plongée qui durerait depuis que les étoiles au ciel sont étoiles, infime nageur

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d’éternité, petit de femme et d’homme, écho d’un écho, ombre de l’ombre d’une ombre, accomplissant sa trouée pantelant, fragile et démuni pour s’en aller bouler, gueule bée, aux bords d’un monde de fièvres, de détresses et d’humiliations, bousculé d’outrages et de sauvageries, sans jamais savoir comment tout a commencé ni où tout aboutira, sinon, après l’effort d’une dernière goulée, au limon.

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« Caminante, no hay camino, / Se hace camino al andar1. » Il n’est de route que nos pas, qui ne laissent pas plus de trace qu’un sillage dans la mer ; et seul importe le voyage. S’il lève les yeux, le marcheur qui, des quatre chemins possibles, emprunte la via Lemovicensis pour se rendre à Compostelle au départ de la basilique Sainte-MarieMadeleine de Vézelay, s’il lève les yeux vers le tympan du portail central du narthex, il pourra voir que sur le genou gauche du Christ en gloire les plis du vêtement dessinent une spirale sénestrogyre. Le pèlerin qui va en tête, ici, qui tient en main le bourdon auquel est appendue une coquille Saint-Jacques – une merelle, car tel est son nom – porte en avant la jambe gauche où pointe le genou. Lubin Baugin, lui aussi, met au premier plan et en pleine lumière le genou gauche de son Saint Jérôme. Et Saint Roch, selon la tradition, découvre le sien. Marque de l’initié, disent les alchimistes, qui précisent que comme tout profane en marche vers la révélation, parce qu’imparfait, tout voyageur claudique. Ainsi au jeu de la marelle, dont le plan est d’une église, une fillette pousse-caillou monte au Ciel à cloche-pied, le genou gauche embarbouillé de Mercurochrome.

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« Marcheur, il n’est pas de chemin, / Le chemin se fait en marchant. » Antonio Machado, Campos de Castilla.


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Mais quelles fournaises, quelles clameurs, quels massacres, quelles dragonnades blêmes et quels égorgements, quels autodafés et quelle abomination de la désolation annonce le Cel e Enfern : lo Livre dels Desrocs, à la fois planh, chronique et prophétie, qu’à Ravenne Sylvestre II, pape, consigne à l’attention d’Otton III son élève, Mirabilis Mundi, la merveille du monde, roi de Germanie à l’âge de trois ans, empereur du Saint-Empire à seize, à vingt-deux se mourant ici auprès de lui à Ravenne même, alors qu’après avoir cherché Rome en Rome et rien de Rome en Rome n’apercevant ils ont fui sous une grêle de pierres la Cité peuplée d’âmes cadavéreuses où, seul désormais, il va lui falloir revenir délier son âme ? Bien loin, le Gerbert, sautereau de nulle part entré mignard à l’abbaye Saint-Géraud d’Aurillac puis dépêché à l’école catalane de Vich ; et de là poussa jusqu’à Tolède et Cordoue ; en revint plein d’usage et raison et fut nommé scoliaste à Reims où il enseigna le quadrivium, qui est arithmétique, géométrie, astronomie et musique ; introduisit en Occident l’abaque, les chiffres arabes, le zéro et le système décimal ;

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étudia la précession des équinoxes et vulgarisa l’astrolabe et les sphères armillaires six siècles avant que ne grillât Giordano Bruno ; inventa le balancier ; modernisa l’orgue hydraulique dont il avait pu voir la représentation en paroles peintes dans le manuscrit de Porphyre Optatien, et en conçut un que mouvait la vapeur. Lui dont le savoir était si vaste que la source ne s’en pouvait expliquer que par le concours du Malin. Lui qui avait en Andalousie consulté la Tabula Smaragdina d’Hermès Trismégiste, pris connaissance des évangiles apocryphes et compulsé le seul ouvrage réchappé à l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, le Livre de Thot dont la lecture autorise à fixer le soleil fulgurant de la mort. Chose accomplie ce 12 mai 1003 anno domini, où il s’absente à la fois de la Ville et du monde, regard coulé vers l’envol pieds nus des bergères et des pâtres à jamais s’enfuyant par les gentianes jaunes, vers la robe ocre miel, les cornes vives et l’œil charbon des vaches d’Aubrac quillées aux pentes éclaboussées de mauve des volcans morts, ruminant pour l’éternité le cours des choses et la vanité des destins.

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L’homme et la femme qui se lorgnent et cillent, se flairent, se prennent la bouche, s’empoignent, s’entrechoquent, se chevillent, s’empêtrent, tremblent, vacillent, tournent, tanguent et se chiffonnent, s’épouffent en sanglots, s’échinent et s’esquivent, virevoltent, s’inversent, s’ébouriffent, s’embabouinent l’un l’autre, se déparient et se départent, et s’éloignent en toupillant encore pour s’estomper, fretin, aux infernaux paluds où tout se désassemble.

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S’éveillant dans le noir, elle eut vaguement conscience d’une gêne, comme si elle était entravée. Elle attendit, bouche sèche, levant et abaissant les paupières à plusieurs reprises. Les choses lui revenaient confusément en mémoire. Elle se rappela qu’il y avait eu la Capacocha, donnée pour le salut de l’Inca. Elle avait été choisie pour y participer en raison de sa perfection, car sa peau était vierge de grains de beauté. On l’avait alors menée à Cuzco, au Temple. On l’avait abreuvée, et sans doute s’était-elle assoupie. Il lui semblait que son corps était pris dans une sorte de tunique en toile de coton. Peu à peu, elle réussit à détendre les liens qui enserraient ses épaules. Du bout de ses doigts engourdis, elle tâta ses joues. Elle eut la sensation d’une carapace chitineuse. Depuis combien de temps était-elle plongée dans cet abîme d’infrangible silence ? Elle essaya de s’agiter, bandant, puis fléchissant, puis bandant encore les muscles de ses membres. Elle s’arc-bouta sur la tête et la pointe des pieds, bombant la cage thoracique, distendant à plusieurs reprises par d’énergiques secousses ses articulations roidies. Enfin le fourreau, tiraillé de toute part, commença à se disloquer. Elle resta un long moment immobile à reprendre son souffle. Elle sentait l’afflux des liquides vitaux gonfler son corps ; une chaleur bienfaisante l’envahissait. Elle avait l’impression de se déplier d’un long sommeil. Elle pouvait maintenant presque bouger à son aise. Elle se mit à fouir audessus de sa tête. Un tropisme irrésistible lui commandait d’abandonner là son cocon et de percer vers le soleil.

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Est-il le dernier des chevaliers errants, à la lance phallique « d’une grosseur admirable », dit la chronique, celui que l’épitaphe gravée sur sa pierre tombale désigne comme « le bon chevalier messire Jacques de Lalaing aisné filz de hault et noble monseigneur Guillaume, seigneur de Lalaing qui trespassa au siège devant Pouckes le IIIe jour du mois de juillet l’an mille CCCC et LIII » d’un boulet qui le décalotta ? La poudre avait parlé, les temps n’étaient plus au chevaleresque. Ainsi trépasse, dans The Ballad of Cable Hogue, western baroque, crépusculaire et désenchanté de Sam Peckinpah, le personnage éponyme, écrasé par l’automobile qu’il s’efforce de retenir : l’Ouest aussi est bel et bien mort.

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Je ne sais rien de toi, Colin de Cayeux. Colin de Cayeux, coquillard ; Qui, non marié, fus clerc in habitu et tonsura et fréquentas tavernes et bordeaux ; Qui fus « larron, crocheteur, pilleur et sacrilège », « incorrigible » en somme ; Qui, le mardi 9e jour de février 1450, fus cueilli et rendu à l’évêque de Paris et par lui délivré ; Qui, le jeudi 14e jour de septembre 1452, fus griffé derechef et remis au même qui de nouveau t’affranchit ; Qui embarqué par le guet du Châtelet fus élargi incontinent ; Qui fus coffré au diocèse de Bayeux et livré à l’évêque, des prisons duquel tu t’escampas comme plus tard des geôles de l’archevêque de Rouen, en bon fils de serrurier ; Qui, vers la Noël de 1456, à Paris, en compagnie, débridas au collège de Navarre le trésor de la chapelle et aux Augustins étouffas cinq ou six cents écus et vaisselle d’argent ; Qui, dans l’été de 1460, fus poissé dans l’église de Saint-Leu-d’Esserent par le prévôt de Senlis et, d’abord confié à l’évêque de cette ville, fus ensuite transloté à la Conciergerie, à Paris ; Qui, sans jamais aller à crosse, loin de « t’embéguiner le museau du cadenas de taciturnité1 » te répandis en boniments et fables et devant la roue ne versas pas une larme, car tu ne savais pleurer2 ; Et fus branché à Montfaucon. Je ne sais rien de toi, frère humain, Colin de Cayeux.

1

François Béroalde de Verville, Le Moyen de parvenir. « Com fist Colin de l`Escaillier, / Devant la roe babiller / Il babigna, pour son salut. / Pas ne scavoit oingnons peller... » François Villon, « Coquillars, narvans à Ruel… », Ballades en jargon. 2

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« C’était un chien, un énorme chien noir de jais, tel que les yeux des mortels n’en avaient jamais vu auparavant. […] Jamais les rêves les plus insensés d’un esprit en délire n’auraient pu enfanter rien de plus sauvage, de plus terrifiant, de plus diabolique que cette forme noire et cette gueule féroce qui surgirent du mur de brouillard1. » Chien Garm qui garde l’entrée du Niflheim, contrée des glaces et des brumes. Chien Barghest de Whitby où vint s’échouer Dracula. Chien des carrefours et des gibets. Chien de la Route 666. Un homme le chevauche. Ou plutôt, il est avachi sur son dos. Hadès affalé sur Cerbère aux portes de l’Érèbe. Funèbre monture. Passeur des enfers. Le col enserré d’une corde de serpents tressée. Chien qui est serpent et ses trois têtes qui n’en sont qu’une. Bête chthonienne aux dents broyeuses d’os. « De l’Occident à l’Orient à contre-courant, le hurlement des molosses du brouillard2. »

1

“A hound it was, an enormous coal-black hound, but not such a hound as mortal eyes have ever seen. […] Never in the delirious dream of a disordered brain could anything more savage, more appalling, more hellish be conceived than that dark form and savage face which broke upon us out of the wall of fog.” Arthur Conan Doyle, The Hound of the Baskervilles. 2 Aimé Césaire, Vampire liminaire.

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Elles allaient au bord de Vienne Sur la rive séchaient les draps Ô mes amours tant m’en souvienne Une musette sous le bras Sur la berge où séchaient les draps Aux usines à porcelaine On les voyait hâter le pas Godillots noirs jupe de laine Et la gamelle à bout de bras On les voyait presser le pas Elles allaient l’amble mes reines Par les ruelles du Rajat Ô mes amours mes souveraines La journée n’en finissait pas Dedans le quartier du Rajat La journée aussi la semaine Le temps se traînait pas à pas Aux usines à porcelaine Et ne revient pas sur ses pas Le temps qui traîne pas à pas 148


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Il est là devant lui, le juge, assis qui se trémousse. Il le voit, qui marmotte et maronne et bourdonne. Revêtu de la toge et coiffé du mortier. Ballottant de la tête. Comme déliée du cou. Il l’écoute, qui tonne et tempête et vitupère. Hanché, le désignant, l’index accusateur. Il l’entend, qui fustige et requiert et condamne. Balance en main, cavalier noir de l’Apocalypse. Il le regarde et il prend la parole, Michel Servet : « Je brûlerai, dit-il, mais cela n’est rien d’autre qu’un fait. Nous continuerons à discuter dans l’éternité. »

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« Lord, save little children. The wind blows and the rains are cold. Yet they abide... They abide and they endure1. » Sur ces mots prononcés par Lilian Gish – Rachel Cooper se termine La Nuit du chasseur de Charles Laughton, en écho au « They endured » de Dilsey par quoi Faulkner clôt Le Bruit et la Fureur. Le mythe rapporte qu’afin d’éviter que Zeus, nourrisson, ne fût dévoré par son père, Gaïa lui substitua une pierre enveloppée de langes pour que Cronos s’en repût. Ce qu’il fit. Pas de subterfuge ici, il s’agit bien d’un tout-petit, semblable à l’enfant de bronze emmailloté d’Arcissur-Aube. Et l’homme tient en pogne un couteau. Un couteau. Non pas celui, sacrificiel, d’Abraham, mais « un couteau perfide et glacé, / un sale couteau rouge de vérité, / un sale couteau sans spécialité2. » L’individu porte sur sa face hébétée, sous la proéminence du repli sourcilier, toute la stupeur de l’ignominie. « Visage d’un paysan assassin », écrivait – mots terribles – Félix Fénéon de Rimbaud. Visage de Gilles de Rais. Visage de la solution finale. Visage de « la plus grave injure3 ». Masque du sacrilège. Que sur la gouape s’abattent les malédictions ! Dans le neuvième cercle de l’Enfer de Dante s’étend le marais de Cocyte, gelé par la bise des trois paires d’ailes que Lucifer chiroptère agite en vain tout en versant des pleurs aussitôt figés. Le vent souffle et les pluies sont froides. Là sont punis les damnés, emprisonnés dans les glaces. Là celui-ci rejoindra Ugolin. Et que sa prière même soit tournée en péché.

1

« Seigneur, sauve les petits enfants. Le vent souffle et les pluies sont froides. Et pourtant ils s’adaptent… Ils s’adaptent et ils survivent. » 2 Pierre Mac-Orlan, « La Fille de Londres ». 3 Paul É luard. 157


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sommaire 7 - Introduction 10 - La Naissance du monde 14 - La Noblesse 18 - Le Musicien 24 - Le Semainier 30 - Le Roi 38 - Le Fou 42 - La Prostituée 46 - Les Suppliants 50 - Le Père et l’Enfant 54 - La Naine 58 - Le Crucifix 66 - La Danse 71 - Le Paysan 80 - Le Christ 82 - La Prisonnière

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88 - Le Curé et le Chien / La Bigote 94 - Le Poète 100 - Le Diable 104 - Le Manteau 108 - L’Accouchement 112 - Compostelle 117- Le Pape 122 - Le Couple 126 - La Momie 130 - La Guerre 136 - Le Pendu 142 - Cerbère 146 - La Peur 152 - Le Juge 154 - Le Crime

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Illametum velit ullam ad dolore coreet nullamcommy nim diatum dolortie delit ulputem verostrud eugait alis niam duisit ut pration sequat, vullamet nos non henim zzrit iriure dolenisim doluptation hent acip ex eu feu feuisis iscipis delenim dolore essit nit nos deliquis etum quipit utet voloreratue magnisi ectem iure tionsed diam exeros nummolobore ex elismod te eu facillum nit lutpat. Duipisl euissismod dignim nosto commy nulputpat. Oborper aestionullum zzrit ex ex esecte conulluptat. Dui tatueraessis endignibh eugait nonseni amcommo dionseq uamet, consent in eum velit inim venit ut nim nonsequ ipsustrud magniatum quat. Em vullam velessectem velenibh eu faccum dit wisl dolorem veratuero odiam amcor iustrud diat, quat, sum ipit iusci tis euguer alit nummy nit, quismoloreet ulla conullum in veliquam quis adiam dignis nos autpat


Et dans leurs yeux la nuit - Editions de l'Abbaye d'Auberive  

Livre d'art - format 20 X 21 - Autour de la série de bronzes " La Danse Macabre" du sculpteur Marc Petit. Texte : Christian Dufour - Photo...

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