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Patrick Mialon

CEUX QUI APPELLENT DANS LE NOIR

Du même auteur : Railway Fiction Editions Art Club Charles Le Bouil, 1990 L’Envers de corps avec des dessins de Jean-Marc Scanreigh Sixtus Editions, 1991 Le Ravissement du monde Les Editions du Miroir, 1999

ou Le secret dess(e)in de Marc Petit

Désir d’Aubrac ou Le Désarroi des Apenteurs Le temps qu’il fait, 2001 Une rivière au bout de la langue Le bruit des autres – Filigranes éditions, 2001


Patrick Mialon

CEUX QUI APPELLENT DANS LE NOIR

Du même auteur : Railway Fiction Editions Art Club Charles Le Bouil, 1990 L’Envers de corps avec des dessins de Jean-Marc Scanreigh Sixtus Editions, 1991 Le Ravissement du monde Les Editions du Miroir, 1999

ou Le secret dess(e)in de Marc Petit

Désir d’Aubrac ou Le Désarroi des Apenteurs Le temps qu’il fait, 2001 Une rivière au bout de la langue Le bruit des autres – Filigranes éditions, 2001


Ceux qui appellent dans le noir,


Patrick MIALON

CEUX QUI APPELLENT DANS LE NOIR ou Le secret dess(e)in de Marc Petit

Éditions de l’Abbaye d’Auberive


Penché au-dessus du panneau dont Cathy, l’épouse de Marc a patiemment reconstitué le puzzle sur sa photocopieuse *, j’imagine assez bien ce que Jackson Pollock a pu ressentir lorsqu’il réalisait The Depth campé sur ses deux jambes, maculant la toile de ses coulures et s’efforçant de ne pas trop piétiner l’espace infini qui s’ouvrait à même le sol. Avec ce noir cosmos ainsi mis en abyme, le sentiment de sidération est troublant. D’abord l’œil en ressort tout enténébré mais, bien vite, des lueurs commencent à apparaître à se faire jour, pâles épiphanies trouant la matité du ciel. Puis des lignes de force, des pôles d’attraction se constituent. Des novae en formation éclatent dans tous les sens instaurant de secrètes géométries dans la stricte partition des dessins qui soudain ne se tiennent plus à carreaux et semblent même bousculer le cadre dans lequel on les croyait cantonnés. Alors lentement s’élève la musique des sphères. Celle que l’on entend immanquablement quand une œuvre résonne, quand elle fait écho, qu’elle ricoche sur celui qui la contemple. Donnant l’impression que, pour lui seul, se rejoue le premier matin de la Création... Que l’on soit croyant ou agnostique alors importe peu : le miracle, comme en catimini, vient encore d’avoir lieu !. C’est comme si la lumière d’une étoile défunte avait fini par vous parvenir, vous atteindre. Vous toucher. Pour le créateur si ce tour de magie est tout sauf de la poudre aux yeux il a, comme souvent, nécessité la conjonction de circonstances particuliè-

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rement favorables : l’opportunité soudain offerte ou le coup de pouce du hasard, l’état d’esprit qui convient, le désir qui pousse la porte de l’imaginaire et le convertit en œuvre d’art... Que sais-je encore ? Mais c’est précisément cette gratuité-là, cette ouverture à tous les possibles qui fait qu’une œuvre qui vaille est toujours, littéralement hors de prix... La genèse de celle qui nous intéresse aujourd’hui est, à vrai dire on ne peut plus anecdotique. Tout a commencé un jour où Marc griffonnait sur l’un des cartons pour Guillaume son fondeur. C’était l’hiver, il faisait très froid, il était difficile de travailler à l’atelier. Alors, par désoeuvrement – a posteriori le mot semble bien paradoxal ! – il a continué à ‘gribouiller’. Emporté dans une frénésie créative il ne s’est plus arrêté. Onze jours plus tard il avait réalisé 121 cartons ! Fasciné par les chiffres comme il l’a toujours été, Marc s’est alors rendu compte qu’il avait fait onze fois onze dessins en onze jours ! Comment ne pas croire à la multiplication des pains après ça ? ! Pourtant, au-delà de la boutade, force est de reconnaître que dans le for intérieur de chacun de nous gît un mot-de-passe, un code secret qui constitue le chiffre privé de notre inconscient, c’est lui qui nous meut et nous émeut, nous fait agir et réagir, éprouver et risquer. Qui nous permet d’aller à la rencontre de l’Autre comme à celle de l’œuvre. Chromatique ou esthétique il n’est certes pas le même pour des artistes comme Matisse ou Picasso, Egon Schiele ou Van Gogh, pourtant même un spectateur peu averti, s’il ne peut à proprement parler le décoder, en perçoit la troublante singularité. Or, pour moi, jusqu’alors, Marc Petit était, essentiellement, un sculpteur. Oh certes, je savais qu’il pouvait avec le crayon ou le fusain faire des esquisses préparatoires, que le trait pouvait utilement questionner la forme, le volume ou le dispositif mais dans mon esprit, il restait l’homme du corps à corps. Celui qui

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ne craignait pas de se colleter directement avec la matière, qui se commettait avec les éléments. Dans une scène artistique contemporaine vouée à toute force au concept, qui trouve compromettant et réactionnaire d’oser la figure et l’expression, lui préférant le plus souvent le prêt-à-poser de l’installation – c’était précisément cette inactualité-là qui m’interpellait. C’est elle que je considérais comme étant à la fois touchante – dans son refus de dissocier le cœur et l’esprit, le concept et l’affect – et moderne dans son souci de ne pas faire table rase de l’histoire, de s’inscrire dans une filiation. De fait (et mon expérience d’enseignant dans les Ecoles d’art n’a fait que confirmer mes craintes) je considère depuis longtemps que la querelle des anciens et des modernes n’a pas de raison d’être. Que tout moderne qui se respecte devient un jour (même s’il n’y aspirait pas) un classique, et que l’Académisme n’est pas toujours du côté que l’on croit... Au regard des fondamentaux de l’existence qui, au final, gravitent toujours autour de l’Amour et de la Beauté – on peut bien sûr parler d’Ethique et d’Esthétique mais pourquoi ne pas appeler les choses par leur nom ? - Sénèque est aussi moderne que Cioran est ancien et Giacometti aussi contemporain que le plus archaïque sculpteur étrusque... C’est dire avec quel intérêt, j’aime depuis toujours lire sur les volumes de Marc, les signes sensibles de cette confrontation, de ce dialogue fécond entre tradition et nouveauté, attentif à son interprétation des motifs, aux infinies variations de ses registres. Repérant ici une rupture inattendue, là une continuité troublante débouchant toujours sur une œuvre profondément personnelle. Je n’irai pas jusqu’à dire que j’étais en pays connu – Marc tout comme moi aime sortir des sentiers battus pour aller voir ailleurs si, des fois, il ne pourrait pas y être – mais j’avais mes repères. Aussi quelle ne fut pas ma surprise quand, en 2004 eut lieu à Limoges à la galerie Artset,

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une exposition tout entière dédiée aux dessins. Ce qui me frappa outre l’éclatant, le miraculeux luminisme de ces oeuvres, la manière à la fois radieuse et apaisée avec laquelle le blanc et le noir échangeaient, se répondaient, se conjuguaient, c’était le traitement de la figure humaine. Autant dans les sculptures, la découpe signant les visages était abrupte, sinueuse, à l’os – comme l’on dit en littérature d’un style qui s’est débarrassé du gras, qui a éliminé l’enflure – me faisant irrésistiblement penser aux derniers portraits, aux masques funéraires ou aux momies antiques, autant ici l’esthétique de la disparition ressortissait à une autre vision des choses. Grave et poignante sans doute, épurée certes mais avec une coloration mélancolique qui convoquait plus que jamais la tendresse, qui l’appelait même. Ici plus de pauvres becs écornés, de faciès rabotés, de méplats faméliques, réfutant l’angle et le biseau, délaissant la gueule de travers (comme si, tout à coup, la vie était devenue moins bancale ?) le tracé s’incurvait découvrant dans son sillage une présence anthropomorphique plus sereine. Jusqu’au discours plastique qui bénéficiait de cet état de grâce, de cette embellie, enrichissant son alphabet de modes d’expression comme le brouillage, le frottis ou – plus inattendu – en ayant recours aux macules, aux taches subtilement dosées, souvent pâles, dispensatrices d’un halo atténué qui faisaient un habile contrepoint à la dramatisation consentie des noirs. J’étais à la fois troublé et enchanté qu’un ami que je croyais plutôt bien connaître me découvrît une autre facette de son talent, qu’il m’ouvrît une porte donnant accès à un fond plus secret de son être me faisant toucher du doigt ce je-ne-sais-quoi qui nous propulse en avant de nous-même, nous met à découvert. En chance d’être. Une chance prise au risque de l’angoisse et qui lui est comme consubstantielle. Celle-là même qui, quand elle advient, signale toujours la fascinante singularité d’une œuvre.

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C’est alors que rappliquèrent les autres. Tous les autres, les pluriels, les innombrables. Sortant de l’ombre où ils se terraient, se dressèrent les 121. Tout de suite ils prirent de la place, imposant leur présence, questionnant de leurs yeux ébahis, de leurs mains en attente le regardeur qui se croyait intouchable, à l’abri de leur terreur, de leur stupeur, de leur appel proféré en silence. Je me suis alors rappelé un apophtegme ou, plutôt, un aphorisme – cette brève sentence à l’usage des anonymes et non pas des illustres – qu’à une époque de ma vie, dans un moment de pure désespérance (chez moi souvent teinté d’un fond d’orgueil blessé) j’avais commis dans un petit ouvrage et qui disait en substance : Etant partout de nulle part et nulle part chez moi je n’avais alors de leçon d’inexistence à recevoir de personne Comment ne les aurais-je pas entendus ces sans-voix, ces sans-grade, exclus d’eux-mêmes autant que de la société ? Dans cette fresque, leurs frasques mêmes me touchaient, tout comme leur détresse, leur approximation existentielle. Leur côté pas fini... Mais, par-dessus tout, c’était leur silence et leur effacement qui m’interpellaient. Le silence et l’effacement de ceux qui n’auront jamais voix au chapitre... C’est pour eux, pour légender dans le sens le plus noble du terme, leur si discret passage ici-bas que j’ai écrit ces courtes proses comme autant de tableaux célébrant Le tableau. En espérant donner un peu de lustre à ces vies dérisoires, pas fabuleuses pour un sou mais qui n’en sont pas moins inestimables. On ne ‘décrit’ pas Guernica ou Les horreurs de

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la guerre, ces œuvres sont suffisamment éloquentes pour discréditer à l’avance tout commentaire, aussi n’ai-je pas voulu être comptable du petit peuple de Marc Petit – comment dénombrer autant de solitudes, comment chiffrer ce qui n’a pas de prix ? C’est du côté des lettres et – plus encore – de l’Être que j’ai voulu les faire exister. Un peu, juste un peu.

* Initialement Marc ne devait pas savoir que je travaillais sur cette pièce à l’occasion de son anniversaire : A notre grande stupeur sa demande finit par rencontrer notre stratagème et notre secret fut ainsi éventé.

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C’est alors que rappliquèrent les autres. Tous les autres, les pluriels, les innombrables. Sortant de l’ombre où ils se terraient, se dressèrent les 121...


Fictions

dĂŠplorations


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CEUX QUI APPELLENT DANS LE NOIR Quand ils ont encore figure humaine, ils ont les traits tirés, les cernes soulignés. Sous le crayon du dessinateur ils n’ont certes pas bonne mine. Malgré tout ils peuvent s’estimer heureux que le masque mortuaire inopinément survenu – scandaleux séisme à visage découvert – n’ait soulevé la croûte, détaché tout à fait la peau du squelette. Ôté ce qui leur restait encore de contenance. Comme on effeuille l’éphéméride, dépiaute le condamné, le dépouille au moment de l’ultime, de l’obscène strip-tease. Qui nous enlève tout. Quand la vie s’achève en eau-de-boudin. Cochon qui s’en dédit, qui prétend congédier la hideuse Camarde ! Car c’est ainsi que s’en va toute chair ... Ceux-là n’ont pourtant pas de porte-voix, de syndicats, de banderoles pour les représenter. Bouclier dérisoire, ils n’ont que leur nudité à offrir, à opposer aux avaries de l’existence. A la dureté des temps. Pourtant dans la grande fresque ils sont tous là : les bébés, les enfants, les mamans. Les femmes désirables et les vieilles décharnées. Les vieillards hirsutes et les fringants jeunes hommes. Ceux qui montent à cheval et ceux qui vont à pied. Les fols et les sots, les rois et les manants. Les vivants et les morts. D’ailleurs les morts sont-ils jamais tout à fait morts, les vivants tout à fait vifs ? Non, ici, ils sont bien tous sur la même scène. Comme si de rien n’était. La foule immense des gens de peu, l’hallucinante cohorte de ceux qui appellent dans le noir. En escomptant encore un dernier rehaut de lumière quand le ciel s’est éteint, quand il n’y a plus aucune braise sur laquelle souffler. Qui tu appelles et qui ne viendra plus ?

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L’ECHIQUIER DE NOS JOURS

Simulant la maîtrise ou misant sur le sort – à tout prendre son affligeante frivolité peut passer pour de la bienveillance au regard de la catastrophe annoncée – sur l’échiquier de nos jours nous avançons nos pions. Tout petits nous jouions aux dames. D’abord avec maman qui guidait nos premiers pas, nos premiers gestes, suppléait à nos inconséquences, traçant pour nous ces fausses pistes qui sont autant de pièges tendus au grimaçant des choses. Dans cet arrangement avec l’Improbable sans doute escomptait-elle pour sa progéniture quelque faveur des astres, un frôlement d’aile du destin, un nid douillet appelé à héberger un désir immature et ardent... Puis, enterrée l’enfance, dénoncée l’innocence, nous sommes entrés dans le génocide de l’âge adulte, dans l’effarement du réel. Alors s’engagea la partie d’échecs où même les vainqueurs bientôt se savent défaits, personne n’ignorant à l’instant de la conscription qu’il ne s’agit plus que de retarder l’échéance, organiser son repli, protéger sa retraite avant que de former le tout dernier carré. Si nous n’avons pu conjurer le désastre malgré tout nous nous sommes bien battus. Nous avons chevauché sur des Alezans à la vitesse des oriflammes, embroché la piétaille et épargné le fou (dans la fureur du monde son ironie était un baume pour nos blessures). Jusqu’à l’espoir que nous avons décapité... Quand il s’est agi de s’en prendre aux femmes, elles avaient disparu et seule la tour de guet conservait quelque

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chose de leur fragrance légèrement poivrée. Nous les aurions pourtant allègrement empalées sur la hampe qui se dresse entre nos jambes et qui ne porte aucun étendard, aucune armoirie si ce n’est celle de la violence à trois goules hurlantes d’azur écartelé... Dans ce sanglant corps à corps nous ne voulions avoir affaire qu’à nous même et à notre folie, cette colère insane que défigure l’Amour quand il ne peut s’épancher. Qu’il se retourne contre lui-même. Se transforme en râle et non en soupir. Dans ces moments-là, la force du sentiment devient une faiblesse, une côte de maille mal taillée qui nous dénude et nous met à découvert. Quelle invite inconsidérée faite à la Faucheuse qui n’attend qu’une occasion pour nous souffler au visage son haleine fétide, nous offrir son baisé édenté avant que de nous coucher sur le damier paraphant son passage d’un fin filet de rouge parmi autant de noir.


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BANDONÉON

Tu as la bouche ouverte comme un ravi, un benêt, un

idiot de village. Un bateleur de mauvaise foire qui donne son aubade à une affreuse rombière, une atroce matrone qui ne le mérite pas cependant qu’alentour les badauds rient bruyamment en se bourrant les côtes, en frappant dans leur mains. Foulant aux pieds ta pureté coupable, ton innocence éhontée. Toi tu bâilles aux corneilles, à ton ange invisible et tu bandes au néant qui s’ouvre comme un soufflet. Ne pouvant t’accorder au monde, tu déplies ta tendresse et tu déploies ton cœur tenu à bout de bras. Ca grince un peu, ça monte trop dans les aigus ou descend trop dans les graves mais même Gustav Malher a fait parfois de la musique de cirque dans ses symphonies. Il se souvenait des disputes familiales et leurs stridences d’orphéon, de trompettes mal embouchées résonnaient douloureusement à ses oreilles avant qu’il ne compose avec la souffrance des hommes, avec leurs espoirs. Avec la beauté aussi. Qui endosse souvent les habits de la misère et se cache même derrière la laideur. Bien sûr tu n’as pas de telles ambitions. Tu voudrais simplement qu’on te considère, qu’on te regarde un peu. Alors comme un enfant qui fait son compliment pour la fête des mères, tu balbuties ton âme sous les sifflets.

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DEUX FIGURES

Leurs portraits ne sont pas accrochés sur un mur, ne figurent pas dans un couloir ou une galerie. On les a remisé au plus profond d’une boîte à chaussures où le temps peu à peu les efface. Il n’y a rien à redire à cela. C’est le lot commun du commun des mortels. Pas la peine de sortir les mouchoirs ! Quelques photos, quelques objets, quelques lettres : C’est bien peu pour dire une vie, établir une biographie. Une biographie imaginaire certes et même totalement fantasmée mais, à tout prendre, quand l’oubli a fait son office le mensonge vaut autant que la vérité. D’ailleurs quelle vérité ? Pourquoi parmi les faciès improbables de Marc ai-je remarqué ceux-là plutôt que d’autres ? Je ne sais pas. Peut être me rappelaient-ils des morts qui m’étaient proches – autant que l’on peut être proche de la mort... Celui-là par exemple, je pourrais l’appeler Van Gogh parce que, à cette époque Vincent ne s’était pas encore fait un prénom. Il faisait le pasteur dans le Borinage et son existence était noire comme du charbon aucun soleil n’illuminait sa chambre aucun cyprès n’incendiait sa vie. Il donnait tout, tout. même ce qu’il n’avait pas devant la petite église il fait de son mieux Pour avoir l’air d’un adulte Il n’y arrivera jamais

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Il regarde l’autre bien en face Comme il a appris à affronter la vie Il ne sait pas encore qu’il finira dans un champ de blé où s’affolent les corbeaux Il ne sait pas encore qu’il sera un peintre un peintre comme il l’appelait de ses vœux célébrant le monde et le réparant Selon son cœur A Auvers-sur-Oise, avant de brûler sa dernière pipe dans la petite chambre de l’Auberge Ravoux il a peint la vieille église aux flans rebondis bien arrimée à la terre lui qui l’était si peu dont le corps tout entier s’échappait en fines volutes, en ondes rayonnantes pour rejoindre le ciel et atteindre peut-être cette ‘haute note jaune’ qui le fuyait pourtant et qui lui semblait contenir tout ce qui lui avait toujours fait défaut Les amis, les amantes, la chaleur, la plénitude Un foyer sur la terre Une adresse quelque part... J’aime à penser que Marc ait pu se projeter sur cette figure dont il partage certains traits. Mais, allez savoir, ça pourrait aussi bien être un de ces ancêtres, forban, souteneur, homme de paille ou de peine homme de peu Son arbre généalogique porte de si étranges fruits !

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Est-ce pour ça qu’il s’est risqué à évoquer ce paroissien-là, ce curé en soutane qui sent le soufre et la souffrance et qu’on dirait tout droit sorti d’un roman de Bernanos d’un récit de vie de Michon ? oui, quelque Abbé Donissan quelque Georges Bandy Toujours à deux doigts de défroquer sa vie De renoncer son âme Et qui, s’il a jamais regardé un soleil bien en face c’était dans les yeux de Satan La chair est faible on le sait et il n’a pas lu tous les livres bréviaires, missels, livres d’heures, ordinaires et extraordinaires préférant de beaucoup effeuiller la chair soyeuse des femmes. Il faut le comprendre peut-être peut-être le pardonner. Les stations de son chemin de croix semblent semées de curieuses idoles qui ne laissent pas indifférent le bout de chair qui palpite et peut-être se dresse plus bas, tout en bas après le huitième bouton de sa noire camisole Qui donc a dit que l’habit faisait le moine ? Comment le pourrait-il ? J’ai encore dans les yeux la trace rémanente d’une enfance irradiée par l’abrupte découverte de la chair sous l’étole

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du désir insolent exposé tout à coup. J’étais alors élève d’une école chrétienne quelque part en Lozère C’était une fin d’après midi et comme beaucoup de mes camarades j’avais préféré aller à confesse plutôt que de m’échiner à calculer l’heure de rencontre de deux locomotives parties d’on ne sait où Et je me confessais. dévoilant mes pulsions adolescentes mes petites lubies et mes coupables innocences à quelqu’un que je ne croyais pas homme J’étais agenouillé sur le prie-dieu à hauteur de rotule dans l’attente de l’absolution Je me souviens encore qu’à un moment sa soutane bougea découvrant ses chaussettes et ses gros godillots de curé de campagne En un éclair, tranchant sur la candeur mariale du mollet, la forêt noire de ses poils me sauta au visage dénonçant le pécheur sous l’habit du curé. Je ne le savais pas encore mais le sacré venait d’en prendre un coup Un sacré coup.

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LES STYLITES

Nues sous nos étroites colonnes Nous devisons, nous papotons parfois jusqu’à l’aurore entre nous, entre nous à qui d’autres parler ? Le Verbe vaut bien toutes les nourritures et nous ne sommes pas les stylites d’antan Requiescat in pace Siméon. Retourne dans ton désert enterre ton panier au plus profond du sable Mets-toi des pierres dans la bouche mortifie ton corps si tu le veux. Tout ça ne nous concerne pas. La vie c’est sûr est souvent intenable et l’inconfort nous scie les mollets nous sommes bien placées pour le savoir mais cette vie crois-moi nous ne la fuyons pas pas plus que nous ne fuyons les nourritures terrestres Et même si certains prétendent que nous sommes

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inaccessibles nous attendons quelqu’un nous avons revêtu notre robe de chair nos croupes sont offertes pour l’instant seul le vent les fait frémir mais les hommes sont si bêtes !... Qui cueillera entre ses mains nos seins si lourds ? Qui flattera nos hanches épaisses ? N’est-il ici bas aucun homme qui puisse nous regarder avant que de nous prendre ? Pourtant nous ne sommes pas avares de nos appels avec nos bras avec nos mains nous lançons nos signaux au village endormi recroquevillé sur ses certitudes comme de gentils petits sémaphores nous émettons, nous émettons nous émettons pour qu’on nous aime.

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LE BŒUF SUR LE TOIT

Comme

le font les ruminants installés par la piété

médiévale sur les plus hautes tours de la cathédrale de Laon en reconnaissance de leur obscur labeur, leur(s) pierre(s) apportée(s) à l’édifice, le bœuf enserre la ville en son empan, veillant sur elle comme un génie protecteur, un grand gousier benèze, déconcertant veau d’or qui aurait tourné casaque, fondu son piédestal, abjuré sa foi idolâtre... Il y a dans le grandissement épique proposé par l’artiste, quelque chose de l’innocence enchantée des fabliaux de notre enfance. Mêlant hommes et bêtes, minéral et végétal, jadis et naguère, Sacré et Profane, en un destin commun. Pas encore dénoncé. Qui lave notre regard, renouvelle notre vision et fait reverdir le monde. Au cabaret de nos illusions médiatiques il est comme un appel à plus de discernement et de simplicité, une cure de jouvence prescrite – en pure perte mais qu’importe ! – à un siècle malade de son obscénité, de son goût immodéré pour le Spectacle. Celui de sa lente mais irréversible agonie. Qui se croit jeune parce qu’il refuse le temps. Fort parce qu’il n’ose revendiquer sa faiblesse. Intraitable parce qu’il a égaré jusqu’à sa tendresse.

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DES CORPS QUI TOMBENT

Si l’on ne peut choir hors de ce monde

alors pourquoi tombent ces corps cul par-dessus tête nus comme des vers ? Non pas plongeant vers la lumière mais dans le noir sans nom Comme elle semble loin l’Odyssée initiale qui les portait vers la lueur la délivrance la folle évidence d’une naissance grosse d’une promesse qui tenait quand même du mensonge du secret de Polichinelle (dans le tiroir caché) que taisent les femmes quand elles mettent bas Sont-ils pris dans la catastrophe précipités dans leur enfer personnel ? S’abandonnent-ils au sommeil bras écartés comme enfants au bord de la falaise fiers petits aviateurs sans avion ? Glissent-ils vers l’inconscience l’oubli d’eux-mêmes l’oubli de tout pour qu’enfin tout s’arrête que cesse le ressassement des jours ? alors oui pour le coup ça serait suave

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ça serait grisant et tentant oui sans doute le grand chamboulement la fin du monde en vérité Le cycle impitoyable des vies recommencées qui s’interromprait mettant fin à la tyrannie de la conscience au fil tranchant du Réel Dédaigneux de la dure lumière ils s’ouvriraient en grand les portes d’une apocalypse joyeuse et apaisée Avec les règles et les garde-fous ils auraient remisé la raison raisonnante et les calculs mesquins cette misérable obole donnée du bout des doigts à plus pauvre que soi L’excès suppléant la souffrance le saut alors vaudrait assurément la chandelle Est-il rêve plus grand que celui de dormir sa vie ?

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SUR DES MINIATURES Etendards, échauguettes, flèches et pignons, arcsboutants et vitraux, places fortes ou sacrées gargouilles en saillie. Carillons

et canaux, brumes et pluies, béguinages, flamboiement des soirs et clarté des matins. Bruges enfin.

Falaises blanches de Rügen, demeures rouges à redans, arcades et marchés, Rostock, Lübeck, villes hanséatiques soignées comme des fiancées. Au bout de la jetée, la voile des gréements filant vers l’opulence d’une vie bien remplie. Et puis l’Ombrie et la Toscane, les églises tranquilles

et fraîches derrière les cyprès, l’ermitage de François, les Strade biance près de Sienne, Monte Oliveto Maggiore et les fresques de Sodoma, Montelpuciano, Cortona. La maison de Piero. A Pienza, vers le soir, le rêve de pierre d’un pape à la campagne...

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Á L’ENSEIGNE DU RÊVE Au creux des manuscrits, au plus près des lettrines, se blottissent et s’esquissent hameaux et paysages, scènes des rues, des champs, des âges reculés, pantomimes naïves ou obscures logées à belle enseigne comme en un discret repli du temps, une hors-scène minuscule qui contiendrait tout l’espace (et beaucoup de l’espèce), secrète dépositaire des infinies variations de l’alphabet du monde. C’est peu de dire que je les goûte et les parcours avec ravissement. Je dois beaucoup, je dois infiniment à ces voyages en miniatures, à ces périples enluminés. Ils me transportent davantage que ne sauraient le faire long ou moyen courriers, bateaux, autos ou trains rapides, m’accordant au passage – un index qui feuillette, un œil qui accommode et s’éclipse – le don d’ubiquité, reliant en un tour de main, un déploiement de feuille mes contrariées polarités. Mon Allemagne intime, mes Italies enfouies, mes Flandres éblouissantes... C’est ainsi. Mon armorial imaginaire est comme l’habit d’Arlequin, disparate et bigarré. Impossible à réappareiller. Jean sans Terre à la tête du vide, rêvant sur des provinces disparues, des comtés rayés de la carte, je nourris le regret d’un âge qui avait su, l’espace d’une embellie fabuleuse, gagner le Sud sans perdre le Nord et réunir sous sa bannière d’aussi époustouflantes souverainetés artistiques sans renoncer à ses Humanités.

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TOTENTANZ

L’entendez-vous le tambour ?

Tapant sur cette peau tendue qui lui tient lieu de ventre et rameutant la troupe réquisitionnée pour la Grande Totentanz l’ultime bransle avant l’appel la convocation à comparaître à son corps défendant cela va sans dire nul n’aimant qu’on lui rappelle qu’il se résume à ce déplorable saccus merdae dont parlaient les Anciens et que tôt ou tard il se débondera comme une plaisanterie qui tombe à plat au milieu du silence En attendant il faut former la ronde la danse macabre va commencer mêlant les nantis et les gueux les puissants et les anonymes les cols blancs et les bleus-de-chauffe ceux qui croient au savoir ceux qui ne savent que croire Derrière son masque énuclée la mort n’est pas regardante et se moque bien de l’Etiquette

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de l’or des corps de la vêture quand il s’agit de s’allonger – Et cette fois ce n’est pas du pipeau on ne conduit pas les rats hors de Hamelin on mène les vivants – où ce qu’il en reste – à la fosse commune Et c’est l’affaire du tambour aux ordres du chef d’orchestre cliquetant qui brandit un fémur pour baguette visiblement il n’a pas répété mais semble pénétré de son rôle de sous-fifre nouvellement promu Déjà il passe sur les corps des autres enjambant le fossé invisible qui sépare le vivant de la mort en attendant que son tour arrive qu’on lui confisque sa grosse caisse avant d’en sceller les contours Poum poum poum ran ran ran... quelques pauvres mesures pour marquer le tempo un Staccato pitoyable... Non vraiment nous ne sommes pas au théâtre ou à l’auditorium la terre Monsieur savez-vous n’est qu’un immense Stalag où des condamnés qui s’ignorent jouent la marche funèbre devant un public en guenilles qui ne demandera plus jamais de rappel.

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LE SOUFFLEUR

Qui est-il le souffleur

coincé dans sa boîte comme un pantin trop grand un ogre ou un bouffon un monstre de foire, un proscrit, un dément ? Avec sa barbe éparse et ses yeux égarés il a tout du roi fou qui ne peut contenir la douleur qui l’excède et qu’il voudrait hurler à la face du monde Sa couronne de mage est en carton doré il a perdu son sceptre avec ses illusions banni de son royaume il est aussi à la porte de lui-même et ne peut que proférer Il n’est qu’un souffle pas une voix Si la vie est un théâtre il n’y a plus sa place alors il fait les gros yeux et joue au géant débonnaire qui ne fait peur à personne pas même aux enfants qui le prennent pour cible de leurs lazzis leurs quolibets et voient en lui le gamin qui n’a jamais grandi Dans sa tête il se repasse encore et encore la scène primitive où il tenait le premier rôle

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A quel moment le scénario a-t-il dérapé ? Quelle réplique a-t-il manquée ? Quel mot peut être qui aurait changé le cours des choses celui de sa vie ? Il se souvient seulement qu’il était question d’un ciel tenu à bout de bras d’un oiseau d’un château d’une lune argentée d’un amour magnifique plus ancien que le temps.

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MÉLANCOLIE D’UN AQUEDUC

Sous les arcades, l’ombre portée n’est pas celle du temps mais de son souvenir. Un souvenir déjà fané, aux contours imprécis, échancrés comme dans les photos de la plus lointaine enfance. Les ingénieurs romains qui acheminaient l’eau telle une offrande sur ses immenses reposoirs savaient-t-ils déjà, qu’à l’heure des ruines, ils confèreraient au Latium cette coloration mélancolique qui a tellement marqué la peinture d’un Nicolas Poussin, d’un Claude Lorrain, d’un Hubert Robert ? Sans oublier, quelques siècles plus tard, celle d’un Giorgio de Chirico donnant à voir dans sa représentation si fascinante du monde moderne l’empreinte même de l’Ancien. Son vivant palimpseste. Depuis l’eau n’a plus circulé sur les ponts mais le décor sied toujours au Naïades qui se prêtent de bonne grâce aux libations rituelles devant le Pont du Gard. Vestales d’un culte à Mésaline, à Priape ou à Vénus, elles laissent à l’ouvrage des hommes le soin d’ouvrir ses arches comme une invite à pénétrer plus avant. Jusqu’au Naos, au Saint des Saints. Avec le sourire bon enfant de celles qui savent que la nudité est la plus troublante des tuniques.

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D’ailleurs, les vieilles briques n’ont pas toujours retenti de l’éclat des hymnes et des célébrations. Elles ont aussi connu les cris et les gémissements des légionnaires, des prisonniers ou des otages précipités du haut des piles. Pour la bêtise. Pour l’exemple. La cruauté gratuite. Le peu de poids d’une existence qui dégringole. La vie parfois tient à un fil, une main secourable suspendant un instant le balancier de nos heures. Le temps est un enfant qui joue aux osselets.

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L’ATTENTE DES FEMMES

Sous les arbres de l’hiver une femme seulement vêtue de ses bas noirs haut tenus par des jarretelles regarde une autre femme totalement dénudée elle les jambes écartées laissant entr’apercevoir sa vulve qui nous regarde et c’est cette attente blottie au plus profond des yeux qui me fascine cette attente indélogeable qui squatte tout espace intérieur et dont on escompte un peu stupidement que le sexe nous délivrera comme si la mélancolie la recherche de la demeure la quête de l’Avant pouvaient se régler par une simple opération mettant en jeu la mécanique des corps Non vraiment c’est ne rien entendre à la musique des êtres

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Mais je l’admets en la matière sans doute suis-je mauvais juge je préfère Schubert à Bach et n’ai jamais bien aimé Sade ne croyant pas qu’avec la mathématique on puisse arriver au septième ciel Je goûte infiniment l’ironie d’une existence qui a permis au compositeur de La Belle meunière celui de la Jeune fille et la Mort de faire naître des mélodies angéliques sous ses doigts boudinés

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LE CHRIST S’EST ARRÊTÉ A CAHORS

Du crucifix on ne voit que les jambes Pas de côté meurtri de traces de violence de zébrures de plaies de purulences obscènes annonciatrices de trépas Rien à voir avec le Retable d’Issenheim Sur la Colline du crâne ce n’est pas qu’une vie qui se referme sur la perfection d’une Passion c’est un paysage qui s’ouvre qui s’offre à la délectation Un Mystère de la vraie croix qui n’aurait pas pour cadre Arezzo mais – peut être – une bourgade endormie du Quercy humble et laborieuse comme une cité d’Ombrie repliée sur ses remparts du XIVème siècle déroulant le chapelet de ses maisons l’ordinaire de ses jours. La Madeleine c’est sûr aurait adoré ce plan serré sur les pieds de son seigneur et maître de son divin amant.

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LA LANGUE AU CHAT

Il y a dans la vieille langue française, des mots pour dire celle-là qui fouille au creux des femmes quand je n’est pas un(e) autre mais le même qui aime. Ces mots sont souvent délicieux, souvent délectables pour évoquer la pointe effilée de ce pur objet du déni. Brantôme dans ses Dames Galantes, évoque avec la retenue de celui qui ne saurait passer à l’acte « Ces femmes s’entre aymantes de cet amour ». Amour dédoublé à perdre haleine et comme sussuré à la folie qui, depuis toujours, intrigue les hommes quand il ne les laisse pas bouche bée. Mis sur la touche, ils peuvent comme l’Apollinaire des Onze mille Verges, essayer de rendre à distance le babil palatable de celles entre elles qui prennent langue – se gamahuchent dirait l’argot – en faisant entendre avec un brin d’ironie jalouse les bruits qu’elles font à la limite du borborygme. Comme cette Mariette qui « ayant (...) le chat de sa maîtresse devant la bouche, commença à le glottiner gloutonnement »... Cette gloutonnerie-là, les hommes qui pourtant ne font pas la fine bouche à l’instant du cunnilingus, ne peuvent en définitive que la fantasmer ou la regarder en voyeur, derrière la vitre, avec la petite troupe de ceux qui ne sont pas conviés au festin. Ce n’est certes pas qu’elle me laisse sans voix – comme client consultant le menu alors qu’il n’y a rien à manger – mais puisque, visiblement, j’avance masqué derrière mes confrères de la plume, je laisserai volontiers le mot de la faim à cet ami, écrivain profond autant que raffiné, libertin de culture qui,

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après avoir traversé une désespérante période d’impuissance créatrice en rendit compte dans un ouvrage qu’il dédicaça ainsi à une jeune femme assurément à son goût : A *** ce trou dans la langue bien que j’eusse préféré le contraire

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LES ACROBATES

Parce qu’ils n’avaient de cesse de se contorsionner, d’adopter des positions invraisemblables sur les chapiteaux et les tympans des basiliques romanes, on les appelait des « acrobates ». Pourtant ces sculptures ne concernaient pas que les seuls êtres humains : animaux, monstres, créatures interlopes faisaient partie de l’Imaginaire convulsif de l’occident chrétien des XI éme et XII éme siècles. Un Imaginaire pieux et qui se voulait édifiant mais qui n’hésitait pas à dénoncer sa composante diabolique, le renversement, la distorsion étant considérés par la Très Sainte Eglise comme les figures emblématiques de la possession, de l’emprise du Mal sur les corps. Dans cette époque fervente autant que téméraire, cruelle bien souvent, où les mots n’avaient pas perdu leur capacité de résonance, le diabolo n’était-il pas le grand déviant, celui qui faisait diverger notre route, aller notre vie de travers ? Celui surtout qui avait le pouvoir de bouleverser l’identité de l’homme au point de le ravaler au rang d’animal, de créature bestiale en proie à ses instincts les plus vils, incapable de faire la différence entre le haut et le bas, le Bien et le Mal, le Sublime et l’Immonde. L’attelage improbable de ce cheval tête-bêche avec son cavalier que nous propose ce dessin renversant me semble tout à fait entrer dans le cadre de cette représentation du monde. Un cadre dont les deux protagonistes paraissent éprouver les plus grandes difficultés à appréhender les limites, les règles de fonctionnement. Comme l’attestent ce cheval hennissant sa stupeur à la terre qui lui échappe et se défile sous ses sabots, la queue

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pendante et les museaux en feu ; ce cavalier aussi, bouche béante et yeux implorants dont l’impuissance est encore accentuée par la nudité de sa posture et qui n’est plus qu’effroi... Jusqu’au clocher de cette église dressé comme un pénis dont le curieux faîtage en forme de méat se pique d’une croix qui pénètre l’échine, empale presque le malheureux animal grotesquement transformé en girouette, en coq postiche dont la clameur jamais n’éveillera l’aurore, ne portera jamais jusqu’à demain. D’ores et déjà promis au tourne-broche des Enfers.

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TRAVERSÉES

Hésitants, chancelants, sur le fil ténu de nos existences nous nous engageons, dérisoires équilibristes, assurés de rien, incertains de tout et bien mince est la barrière qui nous sépare de la catastrophe. C’est entendu, il faut une sorte d’inconscience et aussi de bravoure pour traverser la vie mais l’inadvertance est un passeur autrement efficace. Avec la négligence je ne sais rien de plus élevé, de plus désinvolte, de plus aristocratique pour affronter sa condition. Proust

s’étonnait que chaque matin, après sa folle errance nocturne, notre Moi réintègre bien sagement son enveloppe corporelle. A chacun de mes réveils le dépit me point, aussi vif, aussi cruel que la veille, de n’avoir pu réussir à passer une seule fois de l’autre côté du sommeil...

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L’EXIL ET LE ROYAUME Des alignements de crânes, des empilements d’os comme fruits déjà secs, déjà décomposés sur les claies d’un automne interminable. Des squelettes aussi, certains portant haillons, remisés à la verticale et pointant vers le ciel en un dernier effort pour faire accroire aux visiteurs venus hanter la catacombe que la mort est encore tenable. Des couches et des camps. Derrière des grilles et des barreaux, des prisonniers. Réduits à un matricule à un chiffre et non plus à un nom – ce qu’il restera de nous avant que lui aussi ne s’efface. De la mémoire des hommes d’abord, de la pierre tombale ensuite... Nous sommes assurément dans un univers concentrationnaire et grande est la tentation de dresser à la Callot, le catalogue des horreurs de l’histoire. Pourtant, à y regarder de plus près, dans ces vignettes l’artiste n’a jamais tout à fait séparé les encore-debouts des déjà allongés. Comme s’il voulait en les plaçant sur la même scène réduire à rien l’impalpable frontière qui nous sépare de l’autre côté du mur, diriger notre regard vers l’ultime demeure – que nous n’habiterons pas vraiment, partis que nous serons sans laisser d’adresse si ce n’est celle – anonyme – d’un de ces lotissements sommaires, enclos de tous côtés, alignant ses cahutes pointues en meulière du pauvre, exiguës comme des guérites pour sentinelles qu’il ne sera pas nécessaire de relever. Mais c’est ainsi, chacun de nous rêve d’un au-delà, futil avec vue imprenable sur l’éternité, chacun de nous a, chevillé au corps (et à l’âme peut-être), le sentiment que la vraie vie est

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ailleurs, que nous sommes ici-bas condamnés à l’exil... Sans doute est-ce pour cela que, dans un renversement de perspective, les vivants sur les fresques font figures de pâles fantômes alors même qu’ils n’ont pas encore trépassé... Que faut-il donc entendre à cette Leçon des ténèbres administrée à l’encre noire et à la mine de plomb ? Que souligne le trait dans ces portraits à charge ? Ne serait-ce pas qu’en définitive, c’est en nous-mêmes que nous sommes enfermés ?. Dans quelque Innenwelt plus étanche, plus infranchissable que la plus hermétique des prisons. Un exil oui mais intérieur. Sur les murs duquel nous pouvons comme le faisaient dans leur caverne les pauvres hères de Platon, projeter le Royaume. En toute inconscience. En plein aveuglement. Incapables d’imaginer que les deux font la paire. Que la finitude est notre royale condition, le dénuement notre richesse. L’exil notre seule patrie.

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Des chiffres et de l’Être ou un trait épuise leur âme

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Qu’il ait affaire aux mots, aux formes ou aux notes, comme elle est forte pour le créateur la tentation de vouloir épuiser son sujet, lui faire rendre l’âme jusque dans ses recoins les plus secrets. S’il sait, au fond de lui, la vanité d’une pareille entreprise, il ne peut bien souvent s’empêcher d’espérer, préférant à tout prendre l’inconscience à la lucidité. L’art, c’est bien connu, est un je(u) de dupes, un mensonge esthétique proféré à voix haute et qui se veut secret. Mais, après tout, on a les subterfuges que l’on peut pour, sinon contrarier, du moins supporter le Réel. Ainsi de moi, ridiculement, au début de cette aventure, seul devant ma feuille face aux 121. Me demandant par quel bout les prendre, qui élire, qui sélectionner. Optant finalement pour la stratégie de la tenaille, la diagonale, les zigzags de l’ivrogne ou du fou, pour les mettre en échec. Jouant même à la bataille navale, A8, K2, I11, pour essayer de les réduire, les contraindre à capituler. Oh certes, l’intention était louable : il s’agissait de faciliter le travail du maquettiste, mettre en adéquation textes et images. Mais quand même. Elle était bien là, la peur du vide, de l’immensité. Celle de nos désirs comme celle de nos doutes, de nos failles, nos petitesses... Que faire en effet face à «l’incomplet de [ces] destinées» ainsi ouvertes, offertes à mon regard ? Ayant toujours aimé le non-finito dans les esquisses et les travaux des grands maîtres d’Occident ou d’Asie, voyant dans cet ‘inachèvement’ volontaire ou forcé, la preuve même de leur aboutissement, je me suis alors demandé com-

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ment le dessinateur, avec les moyens et les instruments qui étaient à sa disposition, avait répondu à l’injonction créatrice. Dans le cas de Marc, les moyens en question (un papier et un crayon) étaient aussi rudimentaires, aussi pauvres que les ‘sujets’ visiblement épuisés – au bout du rouleau, au bout d’eux-mêmes comme de leurs illusions – qu’il essayait cependant avec autant de retenue que de véhémence, de nous donner à voir. A voir enfin. A considérer en vérité. Invisibles qu’ils étaient le plus souvent pour les autres. Tous les autres. Assez en tout cas, pour qu’on les confonde allègrement dans le langage, avec ‘la foule des anonymes’ comme aime à les appeler la cohorte des journalistes qui se croient eux, assurés du bien-fondé de leur nom - le chiffre en l’occurrence ne faisant rien à l’affaire : une fois classé ‘anonymes’, même à plusieurs ‘on’ ne sera jamais assez nombreux pour accéder à l’existence... Examinant, jusqu’à me perdre en elles, ces figures dans leur dénuement, leur dépouillement, leur peu de dispositions pour la joie simple, la confiance, l’affirmation d’une identité enfin revendiquée, que brossait à grand traits – parfois hargneux et insistants, à la limite de l’obsessionnalité (proches en cela de ceux d’un Giacometti cernant, encerclant ses portraits comme on monte une embuscade...), parfois évasifs, évanescents, comme s’essayant à ouvrir une fenêtre, à trouver une échappatoire vers l’Etre – le crayon et le geste de Marc Petit, s’est peu à peu insinuée en moi la conviction que, s’il en était un, le secret dess(e)in de l’artiste pouvait ainsi dénoncer sa visée : restituer par le pouvoir de l’image, un visage à ceux qui n’en ont pas, qui ont perdu la face, offrir un supplément d’âme – inouï, inespéré – à ceux qui sont privés d’eux-mêmes. Sans valeur, sans plus-value sur l’échiquier social. Quand on s’appelle Petit, sans doute sait-on plus que d’autres, qu’il est parfois dif-

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ficile de se faire voir (ou entendre) par qui se croit plus grand que soi. Question d’humilité, de conscience de ses limites, de sa propre finitude... D’ailleurs, parmi les 121, nombre de dessins n’attestaient-ils pas de la filiation avouée de l’œuvre avec le courant pictural des Vanités : même insistance sur le caractère fugace de la beauté des femmes, dénonciation de la fragilité des positions sociales, reconnaissance de la précarité de la condition humaine ? Les crânes, les squelettes, les cimetières en témoignaient éloquemment comme en témoignaient ces seins, ces fesses, ces ventres... Si la facture était certes bien différente, la couleur absente, le décorum grandement épuré (comme si le dessinateur n’avait voulu retenir que l’essentiel), il était flagrant que des affinités esthétiques reliaient les 121 à la kyrielle de figures et d’attributs représentés habituellement dans ce courant pictural du XVII ème siècle... Si, comme l’écrit Thomas Mann ‘ L’artiste est le frère du fou et du criminel ‘, celui-ci a, me semble-t-il, un avantage certain sur ces derniers : il peut nourrir l’espoir de trouver une forme de rédemption, de rachat même – et s’agissant de gens de peu, le signifiant prend ici tout son prix – dans la création. Un rachat, une rédemption excédant grandement le simple cadre de l’éthique dans un monde où les dieux se sont peu à peu retirés. Et Marc, malgré son caractère clairement affiché de mécréant, ne me semble pas déroger à la règle. Sans parler du recours, systématique dans son travail, à la symbolique sacrée, ce type-là a trop bon fond pour être un simple, un banal agnostique. D’ailleurs, comment prétendre ne croire en rien quand on caresse la beauté, quand on dénonce l’injustice, la barbarie, l’inéquité, la douleur ?... Feuilletant récemment son Journal atrabilaire, je

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trouve sous la plume de Jean Clair cette phrase définitive : ‘Les femmes aiment les miroirs et les hommes la mort’. Si la formulation est belle et profonde, je crois cependant que l’opposition n’est qu’apparente, que les deux termes de l’équation ne sont pas antinomiques. En définitive cela revient au même : au fond du miroir, au fond des yeux, il y a ce trou noir, inquiétant, innommable que tous les bijoux, les falbalas, les fards des femmes ne sauraient occulter. Il faut du courage pour s’y risquer. Pour aller y puiser son inspiration.

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Sommaire

Introduction Fictions & déplorations Ceux qui appellent dans le noir L’échiquier de nos jours Bandonéon Deux figures Les stylites Le bœuf sur le toit Des corps qui tombent Sur des miniatures A l’enseigne du rêve Totentanz Le souffleur Mélancolie d’un aqueduc L’attente des femmes Le christ s’est arrêté à Cahors La langue au chat Des acrobates Traversées L’exil et le royaume Des chiffres et de l’Être ou Un trait épuise leur âme…

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Cette édition originale a été tirée à deux-mille exemplaires pour le compte des Editions de l’Abbaye d’Auberive. Les trente premiers sont accompagnés d’une gravure originale signée et numérotée par Marc Petit de 1 à 30. Achevé d’imprimé en juin 2006 sur les presses de Graphi Imprimeur 12450 La Primaube. Crédits photographiques : Rabat : Marie-Pierre Saunier p. 6-7 et 15 : Nelly Blaya Conception graphique : Gil Sanchez Copyright Patrick Mialon & Marc Petit, 2006 ISBN 2-9524823-4-9


Dans la grande fresque, ils sont tous là : les bébés, les enfants, les mamans. Les femmes désirables et les vieilles décharnées. Les vieillards hirsutes et les fringants jeunes hommes. Ceux qui montent à cheval et ceux qui vont à pied. Les fols et les sots, les rois et les manants. Les vivants et les morts. D’ailleurs les morts sont-ils jamais tout à fait morts, les vivants tout à fait vifs ? Non, ici, ils sont bien tous sur la même scène. Comme si de rien n’était. La foule immense des gens de peu, l’hallucinante cohorte de ceux qui appellent dans le noir. En escomptant encore un dernier rehaut de lumière quand le ciel s’est éteint, quand il n’y a plus aucune braise sur laquelle souffler. Qui tu appelles et qui ne viendra plus ? Patrick Mialon est écrivain et critique d’art, membre du bureau du Centre des livres d’artistes. Il est l’un des fondateurs de la revue Artension et collabore à de nombreux magazines d’art et de poésie. Après avoir enseigné la culture générale à l’École Régionale des Beaux arts de Clermont, il intervient actuellement dans des formations relatives à l’analyse de l’image dans le cadre de l’université de Limoges. Pour le compositeur Alain Labarsouque il a signé le livret de «Cinq Haïku» destiné à la Maîtrise de Colmar ainsi que celui de «Plus loin que les nuages» commande de la Süd West Rundfunk pour le Janus Ensemble.

Marc Petit sculpte et dessine depuis l’age de 14 ans. Il a été lauréat de la Fondation de France en 1989 et de la fondation Charles Oulmont en 1993. Son travail est défendu depuis plus de vingt ans par de nombreuses galeries tant en France qu’à l’étranger. Il a illustré plusieurs textes notamment ‘Glória de la Mórt’ de Jan Dau Melhau (éditions Plein chant), ‘Le Sommeil d’Ariane’ de Michel Butor et ‘Vortex’ de Joseph Danan (éditions L’instant Perpétuel). Au fil du temps le dessin, d’abord compagnon de l’oeuvre sculptée, a acquis toute son autonomie au sein du processus créatif de l’artiste.

Pour nous restituer dans une langue éblouissante ces existences privées de lumière, Patrick Mialon a entendu l’appel des sans-nom, de ceux qui n’ont jamais voix au chapitre, encore moins à la légende et que, tous traits tirés, Marc Petit a fait surgir de la nuit noire du dessin.

Patrick Mialon est écrivain et critique d’art, membre du bureau du Centre des livres d’artistes / Pays-paysage. Il est notamment l’auteur de L’envers des corps (Sixtus éditions), Le ravissement du monde (Editons du miroir), Une rivière au bout de la langue (Le bruit des autres - Filigranes éditions), Désir d’Aubrac ou Le désarroi des arpenteurs (Le temps qu’il fait).

ISBN 2-9524823-4-9 Prix : 20 €


Dans la grande fresque, ils sont tous là : les bébés, les enfants, les mamans. Les femmes désirables et les vieilles décharnées. Les vieillards hirsutes et les fringants jeunes hommes. Ceux qui montent à cheval et ceux qui vont à pied. Les fols et les sots, les rois et les manants. Les vivants et les morts. D’ailleurs les morts sont-ils jamais tout à fait morts, les vivants tout à fait vifs ? Non, ici, ils sont bien tous sur la même scène. Comme si de rien n’était. La foule immense des gens de peu, l’hallucinante cohorte de ceux qui appellent dans le noir. En escomptant encore un dernier rehaut de lumière quand le ciel s’est éteint, quand il n’y a plus aucune braise sur laquelle souffler. Qui tu appelles et qui ne viendra plus ? Patrick Mialon est écrivain et critique d’art, membre du bureau du Centre des livres d’artistes. Il est l’un des fondateurs de la revue Artension et collabore à de nombreux magazines d’art et de poésie. Après avoir enseigné la culture générale à l’École Régionale des Beaux arts de Clermont, il intervient actuellement dans des formations relatives à l’analyse de l’image dans le cadre de l’université de Limoges. Pour le compositeur Alain Labarsouque il a signé le livret de «Cinq Haïku» destiné à la Maîtrise de Colmar ainsi que celui de «Plus loin que les nuages» commande de la Süd West Rundfunk pour le Janus Ensemble.

Marc Petit sculpte et dessine depuis l’age de 14 ans. Il a été lauréat de la Fondation de France en 1989 et de la fondation Charles Oulmont en 1993. Son travail est défendu depuis plus de vingt ans par de nombreuses galeries tant en France qu’à l’étranger. Il a illustré plusieurs textes notamment ‘Glória de la Mórt’ de Jan Dau Melhau (éditions Plein chant), ‘Le Sommeil d’Ariane’ de Michel Butor et ‘Vortex’ de Joseph Danan (éditions L’instant Perpétuel). Au fil du temps le dessin, d’abord compagnon de l’oeuvre sculptée, a acquis toute son autonomie au sein du processus créatif de l’artiste.

Pour nous restituer dans une langue éblouissante ces existences privées de lumière, Patrick Mialon a entendu l’appel des sans-nom, de ceux qui n’ont jamais voix au chapitre, encore moins à la légende et que, tous traits tirés, Marc Petit a fait surgir de la nuit noire du dessin.

Patrick Mialon est écrivain et critique d’art, membre du bureau du Centre des livres d’artistes / Pays-paysage. Il est notamment l’auteur de L’envers des corps (Sixtus éditions), Le ravissement du monde (Editons du miroir), Une rivière au bout de la langue (Le bruit des autres - Filigranes éditions), Désir d’Aubrac ou Le désarroi des arpenteurs (Le temps qu’il fait).

ISBN 2-9524823-4-9 Prix : 20 €


Ceux qui appellent dans le noir  

Livre de prose, format 15.0 X 24.0 cm Textes de Patrick MIALON sur les dessins de Marc PETIT.

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