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« S’ils ont inventé ce genre de vie c’est que leur territoire s’y prête » Hérodote Les peuples des hauts plateaux Altaïques nomadisent, leurs yourtes accrochées aux flancs des montagnes monstrueuses. Loin de toute civilisation, ils fusionnent avec une terre d’infinitude. Leur croyance est fluide comme les esprits, féroce comme le vent qui brûle de froid, rigide comme la loi. Les héros de cette histoire sont kara-kirghizs, « brigands noirs » en langue turque. Eleveurs « de museaux chauds et de museaux froids » ils savent prendre « le pouls des troupeaux et celui de la montagne » pour trouver l’herbe grasse ou sa promesse future. Toujours poussés à nomadiser encore plus loin, ils dévastent les terres des sédentaires, s’approprient indûment les pâturages des autres clans, et règlent leurs conflits à coups de fusil. Les guerres claniques, les déserts, les cimes vertigineuses ne sont pourtant pas les seuls dangers qui guettent l’enfant Turco-mongol. Les loups sont omniprésents et le froid intense affame hommes et bêtes. Il y a aussi la vodka qui rend parfois un père plus cruel que les carnivores de la steppe. L’enfant qui grandit est un joyau serti de « lumière solidifiée. » Un don de Tengri, le « Dieu-Ciel » unique au panthéon chamaniste, la seule religion de nos héros. Bien campé sur ses jambes arquées, le visage plat, les pommettes hautes, Kasoke est le dernier-né de Tonyukuk et de Saril. A huit ans, il a le regard fort des paupières bridées avec un éclat diamantin au fond des yeux qui révèle son intense désir de vivre. Il veut être un homme ! Et seule la cérémonie du « Yaglamischi » l’affranchirait de l’enfance…. Le Yaglamischi est un rituel selon lequel un garçon devient un homme après avoir pris la vie d’un être vivant, à la chasse ou à la guerre. En attendant ce jour, dès l’aube, sa silhouette de cavalier fougueux survole la steppe à la recherche des chevaux qui se sont égarés durant la nuit pour échapper aux crocs des carnassiers. En cette fin d’hiver de 1951, le spectre économique pèse lourdement sur tous les clans nomades de « l’Aïmak du Gobi Altaï. » La Mongolie est un pays satellite de l’Union Soviétique et celle-ci traverse, depuis la fin de la guerre mondiale un grave problème démographique : Sa population masculine est décimée. La remise en état des infrastructures, l’essor économique et financier de l’Union Soviétique, dépendent de la


main-d’œuvre orientale. A cette heure, celle où la nuit pénètre le soleil, ce sont les baraques grises des « negdels » et non plus les yourtes qui s’élèvent en surgeons des steppes. Tchoïbalsan, Premier ministre, appelé aussi « le Staline mongol » répond à la demande soviétique en construisant ses propres camps de travail qui tiennent à la fois du kolkhoz et du goulag. Ils sont une multiplicité d’ethnies déjà enfermée dans cet étau de fer. Face à la menace imminente, la décision du clan de Tonyukuk est unanime : plutôt fuir que de se soumettre aux autorités. Ils décident de se rapprocher de la frontière Ouïgour au nord ouest de la Chine malgré les passes fermées enneigées, et les cols dangereux. Mais, la poussière soulevée par un troupeau de bêtes au galop ne passe pas inaperçue pour des militaires équipés de jumelles. Dans leur course pour la liberté ils sont rattrapés, emprisonnés et embarqués séparément pour des destinées aussi différentes que sont la vie et la mort. Kasoke et ses parents sont exilés dans un negdel agricole. Derrière les barbelés, « les fils et filles d’un même os » se reconnaissent parfois, mais personne ne renifle l’odeur de l’autre en signe de salut ; ils s’oublient. Le regard honteux chargé d’une hébétude tragique qui n’appartient plus au présent. Déjà « ceux qui regardent du mauvais côté » portent le relent aigre des corps prêts à rejoindre leur ombre. Les membres du clan de Tonyukuk survivent mais ils gardent au fond de l’âme une douleur jamais exprimée. Pourtant, entre la fracture du ciel bas et la terre noirâtre, un espace clair troue l’horizon ; le layon de l’espoir serpente. Il est tapi au fond des ventres comme une grande impatience impossible à nier. Un espoir né de rencontres inespérées et qui sonne clair comme une volée de sonnailles dans l’éclaboussure de poussière sale des vies piétinées. En 1953 le gouvernement de Tchoïbalsan subit de plein fouet les revers désastreux de sa politique de tous les changements : Le désaccord profond entre le savoir ancestral et l’ère économique vampirise la sève des hommes, des troupeaux et de la terre. Tout au long de l’histoire, Kasoke change de mode de vie, de culture, de langue, d’ami. Cependant, les revirements successifs politiques et économiques remettront Kasoke1 en selle sur la terre de ses ancêtres. 1

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synopsis de kasoke  

nomade kirghize noirs sous Tchoilbasan

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