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Avec les élèves de 1ère L1 du lycée Georges Brassens de Villeneuve-le-Roi

2010/2011 Dans le cadre du programme Résidence d’écrivains en Île-de-France


DANS L’ŒIL DE FAUSTINE

En pleine préparation du bac français, est-il bien raisonnable de faire l’école buissonnière,  d’arpenter  les  trottoirs  de  Paris,  de  flâner,  comme  dirait  Balzac,  sans  se  soucier  de  ce  qu’on trouvera sous les pavés ? Avec Aurélie Balay, Sylvette Dufour et les élèves de Première L1, nous avons flâné autour  des  programmes  du  bac,  arpenté  en  écriture  le  Paris  du  XIXe  siècle.  Faustine  (nom  qui  suggère la soif d’apprendre mais aussi la transgression) est l’héroïne imaginaire qui nous a  servi de guide.  Cette adolescente dévoreuse de livres (de poche) voyage dans le temps. Elle découvre la  cité à la fois réelle et fictionnelle d’Eugène Sue, de Baudelaire et Zola. Un décor urbain  recelant d’étranges anachronismes puisque nous le voyons avec nos yeux du XXI e siècle. Ainsi  Amandine,  Kessy,  Ayoub,  Dimitri,  Soline,  Jennifer,  Claudine,  pour  ne  citer  que  quelques-uns de nos voyageurs temporels, ont pris la plume pour écrire les fragments d’un  livre  numérique  intitulé  « Cité  19 ».  Chaque  vendredi,  dans  les  deux  heures  qui  nous  étaient imparties, nous lisions des extraits d’Illusions perdues, La Chartreuse de Parme,  Germinie Lacerteux et consorts, pour dialoguer avec ces œuvres par l’écriture et la mise  en  voix.  Parallèlement,  les  élèves  exploraient  en  arts  plastiques  les  lieux  et  thèmes  de  « Cité 19 ». Le livre numérique mis en ligne sur le site du lycée ne contient qu’une partie des travaux  et des œuvres qui nous ont inspirés. Des impressions donc, plus qu’un tableau exhaustif de  notre  parcours  dans  un  Paris  qui  n’existe  plus.  Ou  qui  existe  seulement  par  fragments,  surprises, « bugs » spatio-temporels découverts au détour d’une rue. Voici le panier percé de notre promenade buissonnière… Stéphane Michaka Mai 2011.


La  démarche  d’écrire  ne  va  pas  de  soi  et  entrer  en  littérature  est  parfois  difficile  pour  les  élèves.  Nous  avons  eu  la  chance  cette  année d'accompagner Stéphane Michaka dans  son projet de roman, et cela a été à mes yeux,  professeur  de  lettres,  un  voyage  singulier  en  littérature  :  celle  des  grands  auteurs,  mais  celle  aussi  qui  a  été  questionnée  lors  des  ateliers. Quoi écrire? Comment écrire? Peutêtre  les  premières  questions  que  se  posent  l’auteur,  mais  aussi  l’élève,  tout  à  coup  lui  aussi confronté à ce que peut être un acte de  création.  Aurélie Balay

Marion, Raphaël, Soline, Amandine, Maguy  et  Amelia  sont  en  option  obligatoire  d’arts  plastiques.  Outre  leur  participation  à  l’atelier  d’écriture,  ils  ont  mis en espace  la  lecture  de  certains  textes  pour  l’exposition  d’arts  plastiques  « Utopies »  organisée  au  lycée en mai 2011. Ces  performances  ont  été  filmées  et  quelques  photogrammes  apparaissent  dans  l’album.  C’est à eux également que l’on doit la mise  en page et l’iconographie de ce livre. Sylvette Dufour 


Les romanciers et poètes du XIXe  siècle (Hugo, Baudelaire, Gautier,  Zola et Huysmans, pour ne citer  qu’eux) entretenaient des relations  intimes avec les peintres et leurs  œuvres. L’œil de l’artiste (qu’il  soit romantique, réaliste,  impressionniste ou symboliste)  nourrissait, stimulait le regard de  l’écrivain. Ce livre tente  d’évoquer les regards croisés de  l’écrivain et du peintre.

Henri Fantin-Latour,  Hommage à Delacroix,  détail : Baudelaire (1864) Musée d'Orsay

« S’appeler romantique et regarder systématiquement le passé, c’est se contredire. Qui dit romantisme dit art moderne - c’est-à-dire intimité, spiritualité, couleur, aspiration vers l’infini. » Baudelaire, Salon de 1846 « Qu’est-ce que le romantisme ? »


Lors des séances consacrées à « Cité 19 », un projet  de roman situé dans le Paris d’il y a 150 ans, nous  avons lu et commenté des œuvres célèbres du XIX e  siècle. Les lycéens se sont inspirés de ces œuvres et  les ont parfois détournées pour écrire leurs propres  textes.  Nous  avons  ainsi  constitué  une  petite  anthologie  textuelle et visuelle qui alterne, dans les pages qui  suivent, avec nos propres travaux en français et en  arts plastiques. 


Atelier 1 Apparitions L’apparition  quasi  onirique  d’un  cheval  blanc  dans  le  Voreux,  la  fosse  noire  de  Germinal,  nous  a  servi  de  point  de  départ  pour  imaginer  un  rêve  de  Faustine.  Rêve  qui peut vite tourner au cauchemar…


Germinal, Émile Zola 1884 Au fond de l’abîme « Les  ouvriers  se  séparaient,  se  perdaient  par  groupes,  au  fond  de  ces  trous  noirs.  Une quinzaine venaient de s’engager dans celui de gauche ; et Étienne marchait le  dernier,  derrière  Maheu,  que  précédaient  Catherine,  Zacharie  et  Levaque.  C’était  une  belle  galerie  de  roulage,  à  travers  banc,  et  d’un  roc  si  solide,  qu’elle  avait  eu  besoin  seulement  d’être  muraillée  en  partie.  Un  par  un,  ils  allaient,  ils  allaient  toujours,  sans  une  parole,  avec  les  petites  flammes  des  lampes.  Le  jeune  homme  butait  à  chaque  pas,  s’embarrassait  les  pieds  dans  les  rails.  Depuis  un  instant,  un  bruit sourd l’inquiétait, le bruit lointain d’un orage dont la violence semblait croître  et venir des entrailles de la terre. Était-ce le tonnerre d’un éboulement, écrasant sur  leurs  têtes  la  masse  énorme  qui  les  séparait  du  jour ?  Une  clarté  perça  la  nuit,  il  sentit  trembler  le  roc ;  et,  lorsqu’il  se  fut  rangé  le  long  du  mur,  comme  les  camarades,  il  vit  passer  contre  sa  face  un  gros  cheval  blanc,  attelé  à  un  train  de  berlines. Sur la première, tenant les guides, Bébert était assis ; tandis que Jeanlin, les  poings appuyés au bord de la dernière, courait pieds nus. »


Photo d’un mineur dans une mine de charbon,1908


 Les paupières lourdes, ne pas dormir. Les yeux clos, endormie. Le  soleil  se  couchait  sur  Paname.  Les  touristes  s’étaient  dissipés,  les  Parisiens  avaient ralenti le pas. Alors que tout Paris s’endormait, Faustine s’éveillait, perdue  parmi ses songes. Au pied de la Tour Eiffel, elle entendait une mélodie continue qui  n’était peut-être finalement que dans sa tête. Les peintres avaient cessé de peindre,  les écrivains cessé d’écrire, et bientôt la jeune fille se retrouva seule. Le calme se fit.  Dans la nuit noire, une silhouette mince et longue se découpa. Ce spectre avançait  vers Faustine. Elle assimila cette forme étrange à celle de la Mort. Celle-ci semblait  tenir une faux. Elle lui trancha le souffle. Des tambours hurlaient dans les oreilles de  Faustine  qui  dévalait  les  escaliers  instables  de  la  Dame  de  Fer.  Haletante,  elle  se  disait  qu’elle  n’arrêterait  plus  de  courir.  Plus  jamais.  Des  violons  grinçaient.  Faustine  trébucha,  et  l’orchestre  s’arrêta.  Plus  de  mélodie,  rien.  La  jeune  fille  était  face à l’ennemi. Dans l’ombre, on ne pouvait percevoir le visage de celui-ci. Mais,  entre  les  plis  de  son  écharpe,  un  imperceptible  sourire  soulignait  sa  victoire…     Soline, 1ère L1

 


Photo montage numĂŠrique de Soline H et Amelia P


Atelier 2 Physionomies Pour  Balzac  ou  Stendhal,  la  description  physique  d’un  personnage  annonce  souvent  sa  trajectoire  « morale »  (au  sens,  aujourd’hui  vieilli,  de  « spirituelle »).  Nous avons donc tenté de peindre Faustine  au physique comme au spirituel. 


Eugénie Grandet, Honoré de Balzac, 1833     Eugénie      « Elle avait une tête énorme, le front masculin mais délicat du Jupiter de Phidias, et  des  yeux  gris  auxquels  sa  chaste  vie,  en  s’y  portant  tout  entière,  imprimait  une  lumière  jaillissante.  Les  traits  de  son  visage  rond,  jadis  frais  et  rose,  avaient  été  grossis  par une petite vérole assez clémente pour n’y point  laisser de  traces, mais  qui avait détruit le velouté de la peau, néanmoins si douce et si fine encore que le  pur baiser de sa mère y traçait passagèrement une marque rouge. Son nez était un  peu trop fort, mais il s’harmonisait avec une bouche d’un rouge de minium, dont les  lèvres  à  mille  raies  étaient  pleines  d’amour  et  de  bonté.  Le  col  avait  une  rondeur  parfaite. Le corsage bombé, soigneusement voilé, attirait le regard et faisait rêver ;  il  manquait  sans  doute  un  peu  de  la  grâce  due  à  la  toilette ;  mais,  pour  les  connaisseurs, la non-flexibilité de cette haute taille devait être un charme. Eugénie,  grande et forte, n’avait donc rien du joli qui plaît aux masses ; mais elle était belle  de  cette  beauté  si  facile  à  méconnaître,  et  dont  s’éprennent  seulement  les  artistes.  (…)  Cette  physionomie  calme,  colorée,  bordée  de  lueur  comme  une  jolie  fleur  éclose, reposait l’âme, communiquait le charme de la conscience qui s’y reflétait, et  commandait le regard. Eugénie était encore sur la rive de la vie où fleurissent les  illusions  enfantines,  où  se  cueillent  les  marguerites  avec  des  délices  plus  tard  inconnues.  Aussi  se  dit-elle  en  se  mirant,  sans  savoir  encore  ce  qu’était  l’amour :  « Je suis trop laide, il ne fera pas attention à moi. »


Jean-Dominique Ingres, Mademoiselle Caroline Rivière (détail), 1805


La Chartreuse de Parme, Stendhal 1839   Clélia             « Les  courtisans,  qui  n’ont  rien  à  regarder  dans  leur  âme,  sont  attentifs  à  tout :  ils  avaient remarqué que c’était surtout dans ces jours où Clélia ne pouvait prendre sur  elle de s’élancer hors de ses chères rêveries et de feindre de l’intérêt pour quelque  chose  que  la duchesse  aimait  à  s’arrêter auprès  d’elle et  cherchait à la  faire  parler.  Clélia avait des cheveux blond cendré, se détachant, par un effet très doux, sur des  joues d’un coloris fin, mais en général un peu trop pâle. La forme seule du front eût  pu annoncer à un observateur attentif que cet air noble, cette démarche tellement audessus  des  grâces  vulgaires,  tenaient  à  une  profonde  incurie  pour  tout  ce  qui  est  vulgaire. C’était l’absence et non pas l’impossibilité de l’intérêt pour quelque chose.  Depuis que son père était gouverneur de la citadelle, Clélia se trouvait heureuse, ou  du moins exempte de chagrins, dans son appartement si élevé. Le nombre effroyable  de  marches  qu’il  fallait  monter  pour  arriver  à  ce  palais  du  gouverneur,  situé  sur  l’esplanade  de  la  grosse  tour,  éloignait  les  visites  ennuyeuses,  et  Clélia,  par  cette  raison matérielle, jouissait de la liberté du couvent ; c’était presque là tout l’idéal de  bonheur  que,  dans  un  temps,  elle  avait  songé  à  demander  à  la  vie  religieuse.  Elle  était saisie d’une sorte d’horreur à la seule pensée de mettre sa chère solitude et ses  pensées intimes à la disposition d’un jeune homme, que le titre de mari autoriserait à  troubler toute cette vie intérieure. Si par la solitude elle n’atteignait pas au bonheur,  du moins elle était parvenue à éviter les sensations trop douloureuses. »


J.D. Ingres, Louise de Broglie comtesse d’Haussonville, 1845


Faustine avait été troublée par son rêve. Ses yeux, d'un bleu habituellement pur et  vide, avaient pris vie, le rêve les avaient comme réveillés. La jeune fille avait pour  habitude  de  dormir  nue,  elle  était  partie  s'humidifier  le  visage  et,  les  joues  encore  rouges, elle se regarda dans son miroir. Le fait que son visage rougisse formait un  contraste  parfait  avec  sa  longue  chevelure  blonde.  Aussi  loin  qu'elle  se  souvienne,  elle  l'avait  toujours  laissé  pousser.  Elle  aimait  beaucoup  ses  cheveux  et  ne  les  attachait ni ne les nouait jamais, elle ne les coupait que lorsqu'ils dépassaient sa taille  pour  les  remettre  au  niveau  de  ses  omoplates.  Le  fait  qu'elle  les  laisse  presque  sauvages pouvait laisser penser que sa chevelure était une sorte de crinière, un peu  ondulée  au  niveau  des  oreilles.  C'était  là  son  principal  charme,  ses  cheveux  et  ses  yeux,  ses  lèvres  n'avaient  vraiment  rien  de  particulier,  elles  n'étaient  pas  une  invitation  au  baiser  sans  pour  autant  nuire  à  sa  beauté  et  son  menton  était  fin  et  agréable.  Son  corps  d'adolescente  en  pleine  croissance  lui  donnait  déjà  d'agréables  courbes,  aptes  aux  rêves  et  aux  désirs,  ses  jambes  longues  et  fines  rendaient  sa  démarche gracieuse, soulignant la simplicité et la pureté de la jeune fille. La mort de  sa mère avait laissé des marques profondes dans l'âme de Faustine, des marques qui  ne  s'effaceront  probablement  jamais.  Elle  sourit,  sans  réellement  comprendre  pourquoi. Elle n'avait pas souri depuis des années et avait presque été froide pendant  tout ce temps. Quelque chose avait changé en elle, et pour la première fois depuis la  mort  de  sa  mère,  Faustine  ressentait  un  bonheur  envahissant  mais  agréable,  un  bonheur qu'elle ne comprenait pas.        Pour elle, une seule chose était sûre parmi tout ce flot d'émotions: l'homme de son  rêve l'obsédait.   Dimitri, 1ère L1


La chevelure, étude pour Mallarmé, 1931

Matisse

Jeune corse, 1948


Dessin d’une AMonyme, La jeune fille


Atelier 3 Métonymies de Paris La métonymie est une figure de rhétorique,  un  procédé  de  langage  (du  grec  metônumia :  « changement  de  nom »).  Par  la  magie  d’une  métonymie,  Paris  se  métamorphose.  La  ville  se  transforme  en  courtisane,  en  échafaud,  en  spectre,  en  bien d’autres choses encore… Nous avons  placé  Faustine  à  un  carrefour  pour  tenter  de  découvrir  les  multiples  visages  de  la  capitale.


Paris sordide Les Mystères de Paris, Eugène Sue 1842

  

    

      

     « Le 13 décembre 1838, par une soirée pluvieuse et froide, un homme d’une  taille athlétique, vêtu d’une mauvaise blouse, traversa le pont au Change et s’enfonça  dans la Cité, dédale de rues obscures, étroites, tortueuses, qui s’étend depuis le Palais  de Justice jusqu’à Notre-Dame. Le quartier du Palais de Justice, très circonscrit, très surveillé, sert pourtant d’asile  ou  de  rendez-vous  aux  malfaiteurs  de  Paris.  N’est-il  pas  étrange,  ou  plutôt  fatal,  qu’une  irrésistible  attraction  fasse  toujours  graviter  ces  criminels  autour  du  formidable tribunal qui les condamne à la prison, au bagne, à l’échafaud !  Cette nuit-là, donc, le vent s’engouffrait violemment dans les espèces de ruelles de  ce lugubre quartier ; la lueur blafarde, vacillante, des réverbères agités par la bise, se  reflétait dans le ruisseau d’eau noirâtre qui coulait au milieu des pavés fangeux. Les maisons, couleur de boue, étaient percées de quelques rares fenêtres aux châssis  vermoulus et presque sans carreaux. De noires, d’infectes allées conduisaient à des  escaliers  plus  noirs,  plus  infects  encore,  et  si  perpendiculaires,  que  l’on  pouvait  à  peine  les  gravir  à  l’aide  d’une  corde  à  puits  fixée  aux  murailles  humides  par  des  crampons de fer. Le rez-de-chaussée de quelques-unes de ces maisons était occupé par des étalages de  charbonniers, de tripiers ou de revendeurs de mauvaises viandes.   Malgré  le  peu  de  valeur  de  ces  denrées,  la  devanture  de  presque  toutes  ces  misérables  boutiques  était  grillagée  de  fer,  tant  les  marchands  redoutaient  les  audacieux voleurs de ce quartier.  L’homme dont nous parlons, en entrant dans la rue aux Fèves, située au centre de la  Cité, ralentit beaucoup sa marche : il se sentait sur son terrain. »


Gustave Caillebotte, Rue de Paris un jour de pluie, 1877


Paris

tape-à-l’œil

 La Curée, Émile Zola 1871

          « À  la  voir  du  parc,  au-dessus  de  ce  gazon  propre,  de  ces  arbustes  dont  les  feuillages vernis luisaient, cette grande bâtisse, neuve encore et toute blafarde, avait  la  face  blême,  l’importance  riche  et  sotte  d’une  parvenue,  avec  son  lourd  chapeau  d’ardoises, ses rampes dorées, son ruissellement de sculptures. C’était une réduction  du nouveau Louvre, un des échantillons les plus caractéristiques du style Napoléon  III,  ce  bâtard  opulent  de  tous  les  styles.  Les  soirs  d’été,  lorsque  le  soleil  oblique  allumait l’or des rampes sur la façade blanche, les promeneurs du parc s’arrêtaient,  regardaient les rideaux de soie rouge drapés aux fenêtres du rez-de-chaussée ; et, au  travers  des  glaces  si  larges  et  si  claires  qu’elles  semblaient,  comme  les  glaces  des  grands  magasins  modernes,  mises  là  pour  étaler  au-dehors  le  faste  intérieur,  ces  familles de petits-bourgeois apercevaient des coins de meubles, des bouts d’étoffes,  des  morceaux  de  plafonds  d’une  richesse  éclatante,  dont  la  vue  les  clouait  d’admiration et d’envie au beau milieu des allées. »


Vuillard,  La salle à manger au château, 1938


Faustine se baladait dans de petites ruelles, se faufilant à travers la foule dense. Elle  avait décidé de mettre des vêtements masculins et de se couper les cheveux pour être  méconnaissable, et pour trouver du travail dans un journal. Elle portait une veste gris  sale,  déchirée  au  niveau  des  manches ;  ainsi  qu’un  short  noir  qui  lui  allait  à  merveille.           La  foule  l’ignorait  complètement,  contrairement  à  Faustine  qui  admirait  chaque  passant,  quand  elle  vit  une  jolie  jeune  fille.  Il  y  avait  chez  celle-ci  quelque  chose  d’envoûtant :  était-ce  parce  que  la  jeune  fille  lui  ressemblait  comme  deux  gouttes  d’eau ? Elle avait le même visage, la même corpulence, la même démarche. La seule  différence était qu’elle appartenait à la bourgeoisie. « Je dois en savoir plus sur elle,  se dit Faustine. » Elle décida de la prendre en filature.       Cela semblait difficile, il y avait encore plus de monde dans la rue.  Ayoub, 1ère L1


Paris Boulevard des Italiens au XIXeme, Gravure


Rue  étroite,  longue,  sombre :  telle  était  la  rue  que  j’arpentais,  une  rue  qui  s’enfonçait de plus en plus à chaque pas que je faisais.       L’image de cette jeune fille me ressemblant trait pour trait me hantait tellement que  j’étais  prête  à  sillonner  toutes  les  rues  de  Paris,  plus  identiques  les  unes  que  les  autres,  pour  savoir  qui  elle  était  vraiment.  Brusquement  je  la  vis,  elle  était  là,  en  train de marcher. Ne sachant pas pourquoi, je me focalisai sur ses vêtements, tout à  fait  différents.  Elle  était  vêtue  d’une  longue  robe  en  dentelle,  très  élégante,  alors  que moi, cherchant un travail, j’avais décidé de porter un habit de garçon. Pour en  savoir plus sur elle, il fallait que je la suive, et je devais, pour cela, parcourir cette  rue bondée. J’essayai de me frayer un chemin à travers cette foule qui grandissait à  vive allure. Je réussis à échapper à cette foule, et me retrouvai dans une rue pleine  de magasins.        Là, soudainement, je vis un homme qui conduisait une Porsche.  Claudine, 1ère L1


Paris XVIIIème arrondissement, Le boulevard Ornano


Voilà une heure déjà que Faustine se baladait.        Elle ne savait pas où elle se trouvait précisément, mais elle marchait, insouciante, le  nez  levé,  admirant  chaque  immeuble,  chaque  pavé,  chaque  détail.  Finalement,  les  rues de Paris à cette époque n’étaient pas si éloignées de l’idée qu’elle s’en faisait.  Elle  se  trouvait  dans  une  rue  large,  lumineuse,  quand  tout  à  coup  elle  croisa  une  jeune femme pâle, emmitouflée dans un élégant manteau long laissant apparaître des  jupons blancs.         Cette femme était très jeune, son chignon haut et son visage fermé la vieillissaient  légèrement.  Après  réflexion,  elle  devait  avoir  l’âge  de  Faustine.  Elle  semblait  anxieuse ; elle marchait rapidement et trébuchait sur les carreaux de pierre. Faustine  décida de faire demi-tour afin de la suivre. Elle était intriguée car la jeune femme lui  ressemblait beaucoup. Celle-ci déboucha dans une allée étroite, bruyante et noire de  monde.  Faustine  parvint  à  la  suivre  pendant  quelques  mètres  encore,  avant  d’être  bousculée par un homme gros et puant comme un tonneau d’absinthe. Elle perdit de  vue la jeune femme costumée. Après avoir bataillé pour s’extirper de la foule, elle se  retrouva à l’intersection de deux rues radicalement opposées. La première, à droite,  était agréable, lumineuse,  propre, attirante, elle se distinguait des rues précédentes.  Tandis que l’autre, celle de gauche, semblait être un passage pour le Vice. Elle était  sombre, étroite, écœurante, vraiment repoussante.        Faustine prit le chemin de cette rue.  Marion, 1ère L1


Paris VIIIème Arrondissement, rue François 1er


Elle  marchait,  sans  vraiment  savoir  où  elle  était  ni  où  elle  allait.  Elle  avait  l’impression  d’être  dans  un  autre  monde,  qui  n’était  pas  le  sien.  Les  rues  étaient  étroites, difformes, des bâtiments sombres et élevés empêchaient quasiment l’air de  circuler. Faustine avançait d’un pas dynamique qui résonnait. Autour d’elle, pas un  bruit, pas une silhouette, juste de vieux volets que l’on entendait grincer à cause du  vent. Elle arriva ensuite sur une place de marché. Là, des hommes, des femmes, des  enfants, partout vêtus de vieux morceaux de tissus ternes.            Elle  se  mêla  à  la  foule.  Lorsqu’au  loin,  assise  sur les  marches, une  jeune fille  en  haillon la fixait étrangement du regard. Curieuse et frappée par la ressemblance de  son  visage  avec  le  sien,  Faustine  tenta  de  s’en  approcher,  mais  la  foule  l’emporta.  Affolée elle fini par tomber à terre. En face d’elle ; deux rues complètement opposée.  L’une sans un déchet au sol, remplie de boutique chic. L’autre très bruyante et sale.        Etonnée par ces bruits étranges, elle se dirigea dans cette dernière.           Sous  ses  yeux,  un  gros  tas  d’acier  d’environ  cinquante  mètres  se  présentait.  Elle  marchait, sans vraiment savoir où elle était ni où elle allait…  AMonyme, 1ère L1


La Rue Traversière, Charles Marville, vers 1865


Atelier 4 Impressions d’imprimerie Au  19ième  siècle,  la  presse  populaire  connut  un  essor  sans  précédent.  En  1863  fut  fondé  Le Petit Journal, « canard à un sou », la plus  petite  pièce  de  monnaie  de  l’époque…  Grâce aux innovations technologiques (telle  que la presse rotative de Marinoni en 1867),  les  tirages  ne  cessèrent  d’augmenter.  Nous  avons  fait  de  Faustine  une  journaliste,  pour  le  seul  plaisir  de  la  voir  pénétrer  dans  les  rouages d’une imprimerie.


Illusions perdues, Honoré de Balzac 1837

  

 

  

« À  l’époque  où  commence  cette  histoire,  la  presse  de  Stanhope  et  les  rouleaux  à  distribuer  l’encre  ne  fonctionnaient  pas  encore  dans  les  petites  imprimeries  de  province. Malgré la spécialité qui la met en rapport avec la typographie parisienne,  Angoulême  se  servait  toujours  des  presses  en  bois,  auxquelles  la  langue  est  redevable  du  mot  faire  gémir  la  presse,  maintenant  sans  application.  L’imprimerie  arriérée  y  employait  encore  les  balles  en  cuir  frottées  d’encre,  avec  lesquelles  l’un  des  pressiers  tamponnait  les  caractères.  Le  plateau  mobile  où  se  place  la  forme  pleine de lettres sur laquelle s’applique la feuille de papier était encore en pierre et  justifiait son nom de marbre. Les dévorantes presses mécaniques ont aujourd’hui si  bien  fait  oublier  ce  mécanisme,  auquel  nous  devons,  malgré  ses  imperfections,  les  beaux livres des Elzevier, des Plantin, des Alde ou des Didot, qu’il est nécessaire de  mentionner  les  vieux  outils  auxquels  Jérôme-Nicolas  Séchard  portait  une  superstitieuse affection ; car ils jouent leur rôle dans cette grande petite histoire. Ce Séchard était un ancien compagnon pressier, que dans leur argot typographique  les ouvriers chargés d’assembler les lettres appellent un Ours. Le mouvement de vaet-vient,  qui  ressemble  assez  à  celui  d’un  ours  en  cage,  par  lequel  les  pressiers  se  portent de l’encrier à la presse, et de la presse à l’encrier, leur a sans doute valu ce  sobriquet. En revanche, les Ours ont nommé les compositeurs des Singes, à cause du  continuel  exercice  que  font  ces  messieurs  pour  attraper  les  lettres  dans  les  cent  cinquante-deux petites cases où elles sont contenues. (…)


− Est-ce là un amour de presse ? dit-il. Il s’y trouvait le billet de faire part d’un mariage. Le vieil Ours abaissa la frisquette  sur  le  tympan,  et  le  tympan  sur  le  marbre  qu’il  fit  rouler  sous  la  presse ;  il  tira  le  barreau,  déroula  la  corde  pour  ramener  le  marbre,  releva  tympan  et  frisquette  avec  l’agilité qu’aurait mise un jeune Ours. La presse ainsi manœuvrée jeta un si joli cri  que vous eussiez dit d’un oiseau qui serait venu heurter à une vitre et se serait enfui. − Y a-t-il une seule presse anglaise capable d’aller ce train-là ? dit le père à son fils  étonné. (…) Ah ! vous avez voulu des Stanhope ! merci de vos Stanhope qui coûtent  chacune  deux  mille  cinq  cents  francs,  presque  deux  fois  plus  que  valent  mes  trois  bijoux ensemble, et qui vous échinent la lettre par leur défaut d’élasticité. Je ne suis  pas  instruit  comme  toi,  mais  retiens  bien  ceci :  la  vie  des  Stanhope  est  la  mort  du  caractère. »


Presse Marinoni, Musée des Arts et Métiers, Photo retouchée par Amandine M.


Faustine courait dans le couloir menant à la salle d’imprimerie. Elle était heureuse  aujourd’hui.  Sa  première  chronique  allait  être  publiée  dans  Le Petit Journal.  Le  rédacteur  en  chef,  Monsieur  Delactue,  était  satisfait  de  son  travail.  Elle  s’arrêta  brusquement  devant  l’immense  porte  qui  se  trouvait  au  bout  du  couloir.  Sur  un  écriteau était inscrit le mot « Imprimerie ». Lorsqu’elle ouvrit la porte, un immense  brouhaha s’échappa de la salle, emplissant le couloir silencieux. Lorsqu’elle entra,  elle fit face à l’imposante bête mécanique. Faustine s’en approcha avec prudence.  Le taureau mécanique grondait, et une grosse vapeur s’échappait de ses narines. Un  homme  était  assis  tout  près,  appuyant  sur  des  boutons,  empoignant  des  leviers,  tandis  que  le  géant  crachait  du  papier.  Faustine  s’approcha  du  vieil  homme  et  lui  tendit son article. L’homme le prit. La bête l’avala. Et, petit à petit, les beuglements  du taureau se transformèrent en sonneries de téléphone.  Kessy, 1ère L1


 

Photomontage numĂŠrique de Amandine M et Amelia P


Faustine suivit des yeux le papier fraîchement imprimé qui sortait de la gueule de la  machine. Il faisait une chaleur étouffante dans la salle. Elle regardait ce géant de fer  déposer  l’encre  sur  ces  mètres  de  papier  lisses  et  chauds.  Elle  osa  s’approcher  du  papier qui défilait devant ses yeux. Elle fut prise d’une folle envie de le toucher. Il  semblait  immobile.  Elle  se  coupa  l’index  avec  le  bord  d’une  feuille,  quand  le  compositeur  l’interpella :  « Boudine ? »  « Faustine »,  répliqua-t-elle.  « Suis-moi »,  fit-il.  Elle  se  mit  à  suivre  ce  bonhomme  chauve  et  bedonnant.  Il  la  fit  passer  au  milieu de ses rangées de papier. Elle arriva devant une armoire remplie de lettres de  toutes tailles et de toutes formes. Le compositeur lui arracha son article des mains et  se mit au travail. Elle regarda le petit homme qui s’agitait devant son petit bloc. Il  allait, il venait, il était si rapide ! Au final, il imprima une page et la lui montra. « Ça  te  plaît ? »  demanda-t-il.  Elle  acquiesça  furtivement.  Il  reprit :  « Tant  mieux,  je  l’aurais pas modifiée de toute façon. »   Maguy, 1ère L1


Capture d’écran. Vidéo de lecture. Exposition Utopies


Au fond de la pièce, presque dans la pénombre, l’animal s’éveillait. Faustine s’en approcha d’un pas incertain. Devant elle, un homme fatigué par l’âge  prit en main une drôle de machine.           Elle  ronronnait  de  plaisir,  elle  qui  avait  été  pour  un  temps  délaissée.  Faustine  se  demandait comment cette bête massive pouvait avoir une telle fonction : imprimer.        Les rouleaux tournaient bruyamment et le chat s’étirait.          Est-ce que l’on pouvait l’apprivoiser ? L’imprimeur semblait le dompter et l’animal  se soumettait. Dans un miaulement continu, l’homme tira sur le papier et en fit sortir  des  lettres  toutes  plus  belles  les  unes  que  les  autres.  L’encre  fragile  menaçait  de  s’étaler sur le papier.      « Ça alors, les félins savent écrire ! » se dit Faustine.      Au fur et à mesure que la page s’écrivait, l’étonnement de Faustine grandissait.          Le coup de théâtre ne se fit pas attendre : sur la page s’imprima une photographie où  son visage apparut.  Soline, 1ère L1

 


Photomontage de Amelia P et Soline H


Capture d’écran. Vidéo de lecture. Exposition Utopies


Atelier 5 Anachronismes La  notion  d’anachronisme  (au  sens  de  « confusion  de  dates »)  nous  a  guidés  en  écriture  comme  en  arts  plastiques.  Comment  pourrions-nous  voir  le  XIX e  siècle  autrement  qu’avec  nos  yeux  d’aujourd’hui  -  regard  forcément anachronique ?  Et  si  l’anachronisme  était  autre  chose  qu’une  bourde :  un  moyen  de  chroniquer  le  passé  au  moyen  du  présent.  Bref,  une  façon  de  les  réinventer  tous  deux…


Capture d’écran. Vidéo de lecture. Exposition Utopies


Anachronisme, Photomontage de Amelia P et Soline H


Anachronisme, Photomontage de Amelia P et Soline H


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