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« Agir selon la Justice »

© Sven ROUSSEL 2008

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Ă€ Karine.

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Préface de l’auteur Le Juge Ti a réellement existé, dans la Chine antique, où, Lettré, il exerça les lourdes et diverses fonctions dévolues aux hommes qui avaient réussi les divers examens littéraires donnant accès aux fonctions de l’administration. Tour à tour maire, administrateur, enquêteur, Juge, leurs activités étaient incessantes. Ils étaient généralement accompagnés de lieutenants qu’ils recrutaient en début de carrière, et qui les suivaient de poste en poste. La progression se faisait au mérite, et un Juge efficace pouvait prétendre finir sa carrière comme préfet ou comme gouverneur. Ce livre est un roman policier, dont l’action se déroule sous la dynastie T’ang. Il est important de noter que le roman policier chinois suit certains codes : Notamment, ceux qui consistent à présenter les différents protagonistes (qui peuvent être fort nombreux, les Chinois ayant une grande capacité à mémoriser les noms, filiations, liens, etc.), puis à débuter les chapitres par un petit quatrain ou un 5


poème. Il m’a semblé important de respecter cette règle, afin de mieux encore vous plonger dans la Chine ancienne, et dans cette dernière enquête du Juge Ti. Un dernier détail : Il n’est pas question de nattes, arrivées bien plus tard, avec l’invasion mandchoue. Les hommes portaient le plus souvent un chignon, et un bonnet ou une coiffe selon leur fonction.

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*** LES PERSONNAGES *** TI Jen-tsie, Magistrat de Lan-fang, district de la frontière occidentale de l’Empire T’ang. Début de l’année 675. HONG Liang, Sergent du Tribunal, fidèle conseiller du Juge MA Jong, TSIAO Taï, TAO Gan, Lieutenants du Juge Ti Affaire du préfet malhonnête – et ancienne affaire des Nuages de Félicité DENG Xiao, Préfet YANG Maï, Préfet à la retraite Affaire du Vieillard spolié LING Pou, ancien négociant en objets d’art Affaire du Maître de guilde assassiné BAO Fou-han, Maître de la guilde des orfèvres WANG Li, Contrôleur des décès KAO Lo-p’ei, Grand inquisiteur Impérial

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Un jeune homme prépare ses examens Un vieillard revient sur des temps anciens - Le traité de criminologie de Guy Wanrong est passionnant, bien sûr… Et j’apprécie les classiques, comme tout candidat aux examens littéraires. Mais tu sais que j’aime plus encore les histoires que tu me racontes, Oncle Tao ; S’il te plaît, les aventures de mon grand père sont plus encore édifiantes que n’importe quel ouvrage ! Tao Gan se détourna de la cheminée ou brûlait un feu allumé par le majordome et qui suffisait à peine à entretenir la chaleur de la pièce au cours de ce cruel hiver 714. - Ton grand père, Jen-mo… Ton grand père est le plus grand homme qu’il m’ait été donné d’accompagner. Fasse l’auguste ciel que sa mémoire soit à jamais vénérée… Tao Gan, que le grand âge avait rendu quelque peu impotent, se déplaça dans son fauteuil, afin d’exposer ses jambes au rayonnement, et soulager ses rhumatismes. 9


- Je t’ai déjà parlé à maintes reprises de ton grand père, et des affaires qu’il instruisit… Ce faisant, il saisit les trois longs poils – blancs maintenant – qui ornaient la verrue de sa joue gauche. Jen-mo concentra son attention : Ce geste était depuis toujours le préalable à la réflexion chez le vieil ex-lieutenant du Juge Ti. - Cette histoire, Jen-mo, sera la dernière. Ton grand père, mes camarades Ma Jong et Tsiao Taï, et Hong Liang avant eux ont rejoint leurs ancêtres. Même ma douce Lan-li… Le bout de la route est proche, et c’est avec plaisir que j’irai les rejoindre car la chevauchée a été bien longue. Je te cède cette dernière histoire, que Ti Jen-tsie a longtemps tue ; Garde la précieusement, elle est le témoignage de la grandeur de celui qui fût mon maître, et par-dessus tout, mon ami.

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Deux chasseurs rentrent d’un voyage Un préfet apparaît dans les parages Trois coups furent frappés à la porte. Le Magistrat se leva. De grande taille, il portait une barbe et des favoris qui faisaient sa fierté ; Bien que la couleur noire de geai ait quitté ses oripeaux, ils n’en étaient pas moins majestueux. Il était visible qu’il pratiquait régulièrement la boxe et l’escrime, et que ces sports l’avaient maintenu dans une remarquable forme physique. Levant les yeux vers le battant, il s’écria « entrez » d’une voix forte. Deux hommes, de forte carrure, vêtus de costumes de chasse et coiffés de bonnets carrés marron entrèrent, et s’inclinèrent respectueusement devant le Juge Ti. - Et bien, Ma Jong, Tsiao Taï, comment s’est déroulée cette chasse à l’ours ? Avezvous libéré les villageois de ce monstre ? Sous le regard acéré, les deux compères narrèrent la partie de chasse qui les avait opposés à deux ours – un couple en fait qui avait élu domicile près d’un village de 11


moyenne montagne qui faisait les frais réguliers des visites des deux plantigrades. Les deux lieutenants avaient été absents près d’une semaine… -… Et c’est donc ainsi que vous êtes restés un jour de plus, pour fêter la libération du village ? Car bien sûr les paysans trop heureux n’ont pas voulu vous laisser partir ? Vous êtes incorrigibles ! Bons archers, bons bretteurs, mais définitivement incorrigibles ! Par chance, notre région est tranquille depuis quelque temps ; Mais, la prochaine fois, veillez à rentrer dès la fin de votre mission. Les deux lurons, forts contrits, sortirent dans la cour du Yamen, et ayant confié leurs chevaux aux sbires – avec ordre de les bouchonner vigoureusement – ils se rendirent au pavillon du « Ciel de Printemps », afin, selon Tsiao Taï, d’humecter leur gosier desséché par la longue chevauchée. Ayant replacé les rouleaux sur l’étagère, Tao Gan s’apprêtait à sortir du greffe 12


lorsque Hong Liang l’intercepta. Hong Liang était au service de la famille du Juge Ti depuis des décennies, avait fait sauter le Juge sur ses genoux lorsqu’il était enfant, et l’avait naturellement suivi lorsqu’il était devenu Juge de district. Ti Jen-tsie lui ayant donné le titre de sergent du tribunal, tout le monde l’appelait « Sergent Hong ». - Sais-tu, Tao Gan, que nos deux compères sont enfin revenus de leur promenade en montagne ? Ils ont dû profiter de l’air pur et des jeunes paysannes, tels que je les connais… Tao grommela un commentaire peu amène sur ses frères d’arme, et leur étonnante capacité à faire n’importe quoi, en se servant sans vergogne de leur force peu commune. Il n’en suivit pas moins le Sergent qui partait en direction de la taverne. - C’est alors que Ma Jong, après avoir décoché sa flèche vers l’ours mâle, a glissé et s’est étalé dans le ruisseau ! Et Tsiao Taï de partir d’un éclat de rire tonitruant sous le regard courroucé du malheureux et les rires de ses comparses. 13


- Allons, frère né après-moi, verse à nouveau de cet excellent vin ! - Mais, n’avez-vous pas peur, un jour, de tomber sur plus forte partie, demanda Tao Gan ? La ruse et le calcul sont tout aussi efficaces, et moins dangereux ! - Tu parles peut-être du jour où notre noble Juge t’a pris sous son aile, renchérit Ma Jong ? Le jour où les villageois que tu venais d’escroquer se préparaient à te mettre à sécher à la branche d’un arbre ? - Oui, tu oublies un peu vite que ce sont nos poings qui t’ont sorti d’affaire, s’écria Tsiao Taï ! - Je dois le reconnaître, en effet… Ce temps-là est loin. Que le ciel auguste soit témoin, grâce à notre Juge, j’ai racheté cette errance ! - Cela dit, tu as raison, renchérit Ma Jong. La ruse pourrait être utile en certains cas ; Ma vie aurait été différente si je n’avais pas frappé le Juge qui m’employait autrefois. Si j’avais pu le piéger ! Mais personne n’aurait tenu compte du fait que ce Juge était plus intéressé par l’argent des pauvres gens qu’il escroquait que par la Justice ! Au mieux, j’aurais eu la tête tranchée… 14


- C’est vrai, frère. Allons, ceci est du passé, penchons-nous plutôt sur les pichets et les crabes farcis que l’aubergiste vient de déposer. À la santé de notre Magistrat ! - Aucune autre plainte n’est présentée aux yeux du tribunal ? Le Juge Ti venait de régler un litige survenu entre deux vieilles familles qui se déchiraient au sujet de terrains dont le bornage semblait plutôt flou. Assis à la haute table posée sur l’estrade du tribunal, vêtu de sa robe de brocard vert et portant le bonnet noir aux larges ailes symboles de sa charge, le Juge était entouré du Sergent et de Tao Gan à sa droite, et de Ma Jong et Tsiao Taï à sa gauche. Ces derniers portaient les insignes d’officiers du tribunal. Devant l’estrade, de part et d’autre, étaient assis à deux tables basses deux scribes qui notaient les débats ; Enfin, en retrait sur deux rangs se faisant face, les sbires se tenaient debout, leur chef situé entre le tribunal et ses hommes. La tenture pendue derrière la grande table portait l’emblème de la Licorne, symbole de la perspicacité des Juges de l’Empire ; 15


elle masquait aussi le passage menant au bureau du Juge Ti. La salle, plus longue que large, était éclairée par des torches, car le ciel gris n’apportait que peu de lumière, en cette audience vespérale. Le tribunal se réunissait trois fois par jour, le matin, à midi et le soir, et n’importe quel citoyen pouvait requérir audience en frappant le gong situé à l’entrée du Yamen, véritable cité administrative abritant le tribunal, les archives, le greffe, la prison et les appartements du Juge et de ses lieutenants. - Bien, en ce cas, l’audience est levée. Le Juge Ti abattit le bois dur qui servait de maillet – Que le peuple appelait tchingt'ang-mou : Le bois qui met la crainte dans la salle -, et clôtura la séance. Les gens commencèrent à sortir, discutant les débats et les décisions de la Cour. Revenu dans son bureau, le Juge déposa son bonnet, se fit aider par le Sergent pour ôter la lourde robe de brocard. C’est alors que retentirent trois coups frappés à la porte. 16


- Entrez, s’écria Ti Jen-tsie. Le chef des Sbires apparut, s’inclina, et dit : « Noble Juge, un émissaire de la Préfecture vient d’arriver, et vient vous remettre un message. Dois-je le faire entrer ? » - Bien sûr, il doit entrer ! On ne laisse pas un émissaire impérial sur le pas de la porte ! Confus, le chef des sbires repartit chercher l’estimable visiteur. - C’est invraisemblable ! Pas un de ces sbires ne rachète l’autre ; Ils ne sont intéressés que par la menue monnaie qu’ils soutirent aux prisonniers ou aux familles éplorées, et les siestes au corps de garde ! Las, il demanda au Sergent de l’aider à repasser sa robe. Ma Jong et Tsiao Taï sortirent, laissant leur maître recevoir son visiteur. Après le traditionnel échange de politesses, le messager remit au Juge un rouleau ; Celui-ci le prit à deux mains, en signe de respect, puis ayant rompu le sceau, il déroula la missive. 17


Ayant lu, il s’adressa au messager, et lui confirma que tout serait prêt le lendemain. Le Sergent Hong, surpris, attendit les ordres que son Excellence n’allait pas tarder à lui donner. Après le départ de l’émissaire, Ti ôta son bonnet avec un soupir de lassitude. - Hong, mon vieil ami… Voilà cinq ans que nous sommes en poste ici, quand un magistrat peut s’attendre à changer d’affectation tous les trois ans. Quelle erreur ai-je pu commettre, pour rester confiné ici, plus proche des barbares du nord que de notre bon peuple ? J’espérais tant cette nouvelle affectation – où qu’elle fût - et voilà que ces espoirs sont réduits à néant ou, au mieux, renvoyés aux calendes ! - Est-ce si grave, Excellence ? Je veux dire, cette lettre n’annonce-t-elle rien de bon ? - Elle nous informe que notre nouveau Préfet, Deng Xiao sera là demain matin, en visite de prise de fonction. C’est d’ailleurs curieux, c’est généralement le contraire : Nous sommes convoqués à la 18


préfecture quand un nouvel arrivant prend poste. - Que pensez-vous que cela puisse signifier ? - Et bien… Je ne sais pas. Je m’inquiète bien sûr pour nous tous ; Cet isolement maintenu, malgré la bonne administration du district, la résolution récente de l’affaire de l’or Impérial disparu. - Aurions-nous porté ombrage à quelqu’un de suffisamment puissant pour amener le président de la cour métropolitaine de justice à nous faire croupir ici ? - Si je savais, Hong, je pourrais peut-être agir. Ce qui m’étonne le plus, c’est que ce Préfet se concentre sur les districts frontaliers, plutôt que sur la région orientale, plus proche de notre Capitale. Curieuse tournée d’inspection, d’après ce que m’en a dit le messager. Il pourrait se contenter des rapports des casernements militaires qui ne manquent pas pour avoir un état précis de la frontière, et au-delà… Fronçant les sourcils – qu’il avait fournis – le Juge Ti resta quelques instants 19


silencieux, un masque de perplexité sur le visage. - Peu importe, Hong ! Le protocole doit être respecté. Fait passer le message à nos lieutenants, préparez la salle d’audience, que les sbires soient en tenue d’apparat et que l’ensemble du personnel soit prêt à accueillir comme il se doit le Préfet Deng. Il arrive avant la première audience, et souhaite y assister.

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Le jour se lève sur un palanquin Devant le tribunal un vieillard se plaint Le jour n’était pas encore levé, et déjà la cour principale du Yamen était le lieu d’une intense activité. Les palefreniers avaient sorti les chevaux des boxes, les avaient bouchonnés et sellés pour la revue. Les sbires, après le passage des chevaux, avaient balayé la cour. Puis ayant revêtu leurs cotes et casques de cuir, ils s’étaient entraînés à la présentation et aux manœuvres sous les ordres de Ma Jong et Tsiao Taï. Le personnel administratif du tribunal, auquel s’était joint le contrôleur des décès Wang Li, malgré l’heure, était présent, en tenue d’apparat pour recevoir l’auguste visiteur. Tao Gan et le sergent Hong vérifiaient les derniers détails, ordonnant les rangs, rectifiant les tenues. Les lampions brillamment éclairés portaient la mention « tribunal de Lanfang ». Leurs porteurs les brandissaient haut au bout de leur perche, apportant ainsi une lumière jaunâtre sur la scène. Le bruit d’une petite compagnie à cheval vint confirmer l’arrivée de l’équipage du 21


préfet. Les portes du Yamen furent grandes ouvertes, laissant passage à six cavaliers qui portaient fièrement l’insigne de la garde, sur leurs cottes de maille rutilantes, et dressaient haut le plumet de leur casque. Leur chef, un capitaine, mit pied à terre et salua respectueusement le Juge Ti qui venait d’apparaître en haut des marches de la salle du tribunal, accompagné par le Sergent Hong. - Noble Juge, son Excellence le Préfet Deng arrive dans quelques minutes, et m’a ordonné de m’assurer de la mise en place du protocole dû à son rang. - C’est un grand honneur que nous fait le Préfet Deng, rétorqua Ti. Je pense que tout est organisé de façon à satisfaire son Excellence. Je vous en laisse juge. Le Capitaine se retourna vers les hommes présents dans la cour ; Un grand silence s’installa tandis qu’il observait minutieusement les sbires, les scribes, les officiers du tribunal… Après quelques minutes durant lesquelles on n’entendit pas une mouche voler, retentirent les gongs portatifs de l’équipage. Puis on vit 22


le palanquin fermé, précédé des porteurs de lampions affichant la mention « Son Excellence le Préfet de Dunhuang ». Tandis que le palanquin approchait, la foule respectueuse suivait en silence les six cavaliers qui fermaient la colonne. Les porteurs de gongs cessèrent de crier « place à son Excellence » alors que le palanquin entrait dans la grande cour pavée du Yamen, tandis que les premiers rayons du soleil apportaient un éclairage majestueux. Le rideau du palanquin s’écarta, une main potelée apparaissant sur le rebord. Le préfet, vêtu d’une magnifique robe de brocard violet, mit pied à terre. À la lumière du soleil levant et des lampions mélangés, il paraissait avoir dans les cinquante ans, faire un mètre soixante-dix environs. Un embonpoint assez sérieux n’était que partiellement masqué par la robe. Un assistant vint le rejoindre, qui l’aida à quitter le palanquin. Le Juge Ti, arrivé devant le préfet, s’agenouilla et frappa trois fois le sol de son front, en un 23


respectueux ko-teou1. Se relevant, il dut alors baisser la tête, sa stature le faisant dépasser son interlocuteur d’une quinzaine de centimètres. - C’est un grand honneur pour mon misérable district que de recevoir une éminence telle que vous, préfet Deng. - Allons, Ti ! Après vos récentes victoires sur le crime, vous pourriez m’épargner les flagorneries ! Je dois reconnaître aussi qu’un courage certain est nécessaire pour tenir une région telle que la vôtre – Et je sais de quoi je parle, pour l’avoir bien connue ! Bien. Épargnons-nous le traditionnel échange de politesses ; Nous avons été retardés par le passage d’un gué, et l’audience matinale doit toujours être ponctuelle. Ne l’oubliez jamais, Ti : Le

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Faire le ko-teou : Consiste à s’agenouiller et frapper le sol de son front ; ce geste était le préalable obligatoire pour qui voulait s’adresser au Juge lors des audiences. Il était appliqué de même dans l’ordre hiérarchique.

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« Magistrat père et mère de tous » doit en tous temps être l’exemple à suivre par la multitude ; Ainsi notre glorieux Empereur pourra-t-il gouverner mille ans ! Ce disant, le préfet se dirigea vers les degrés de pierre qui montaient à la salle du tribunal, où il entra, flanqué du Juge Ti, et suivi de près par son escorte. Fermaient la marche, le personnel régulier du tribunal et les lieutenants du Juge. Alors le gong retentit, et le peuple commença à entrer, dans un silence total, attentif et curieux de ce qui allait suivre ; De mémoire d’habitant de Lan-fang, aucun préfet ne s’était jamais donné la peine de venir dans ce district reculé de l’Empire. Le Juge Ti s’assit au centre. Devant lui étaient disposés les pierres à encre rouge et noire, les pinceaux, le grand sceau carré. Se trouvaient aussi le maillet de bois dur, et plusieurs baguettes de bambou, destinées à l’application des peines : Lorsque le Juge souhaitait voir appliquer dix coups de fouet, il jetait dix baguettes au sol, et le chef des sbires en ôtait un après chaque coup donné. 25


À sa gauche, prit place le préfet. À sa droite était le sergent Hong. Ma Jong, Tsiao Taï et Tao Gan se placèrent derrière les sbires. - Je déclare ouverte la séance du tribunal de Lan-fang, déclara Ti Jen-tsie. Notre cité a le grand honneur de recevoir le préfet Deng. Aussi ne tolérerais-je aucun trouble ! Greffier, quelle est la première affaire ? Sous la lumière vive des hautes bougies, Tao Gan vit Ma Jong pâlir, son front se couvrant de sueur. Il ne put toutefois lui demander ce qui se passait ; le silence et la solennité du moment rendaient impossible toute communication. S’ensuivit le règlement de divers litiges administratifs, terriens, conjugaux… Car le Juge administrait réellement la vie de sa cité sous tous ses aspects ! Enfin, après plusieurs heures de travail assidu, vinrent les audiences libres où tout citoyen pouvait solliciter la justice. Un vieillard, au visage ridé comme une vieille pomme, et vêtu de vêtements usés jusqu’à la trame – quoique propres s’approcha du tribunal et commença à 26


s’agenouiller, lorsque le Juge Ti l’interrompit : - Je vous en prie, vieil homme, vous pouvez vous dispenser du Ko-teou et vous tenir debout devant le tribunal, eu égard à votre âge. - L’insignifiant vieillard debout devant le tribunal s’appelle Ling. Son nom personnel est Pou ; Autrefois négociant en objets d’art, et domicilié… Ma maison ! On a volé ma maison ! Je supplie votre Excellence de m’entendre ! J’avais un commerce, et ma famille était florissante et… Des larmes commencèrent à rouler sur les joues du malheureux ; Le Juge Ti prit un air perplexe, quoiqu’attentif. - Poursuivez, Ling pou, votre magistrat vous écoute. Qu’est-il advenu de votre famille ? - Et bien, le Juge des enfers, l’autre, m’a tout volé ! Ses sbires nous ont chassés, et puis… Et de se remettre à pleurer.

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- Voyons ! Tonna le Juge Ti ! C’est se moquer du tribunal ! Aucun Juge des enfers ne vole les administrés ! Quel est ce conte ? Relevant la tête, le vieil homme vit, à travers ses larmes, les visages des membres du tribunal. Pris de panique, il recula, trébucha, puis, s’étant relevé quitta la salle aussi vite que ses vieilles jambes le lui permettaient ; les dernières paroles qu’il proféra furent « le spectre m’a tout pris ; il m’a tout pris ! Où sont-ils tous ? ». Quelques secondes furent nécessaires pour que chacun reprenne ses esprits, essayant de comprendre le sens de cette curieuse intervention. Le Juge Ti demanda à l’assistance si quelqu’un connaissait ce vieillard. L’un des scribes lui répondit alors qu’il se souvenait d’une intervention de la même personne, dans ce tribunal, quelque quinze ans auparavant… Et que le Juge alors en poste n’avait pas donné suite, le vieil homme étant manifestement « dérangé ». 28


Le Juge clôtura la séance sur ce curieux incident. De retour dans le cabinet, Hong aida son maître à ôter sa lourde robe de brocard. Le bonnet de gaze noire replié et rangé dans le pied du miroir d’argent, les trois hommes se rendirent dans la grande salle de réception. Cette salle, dédiée à l’accueil des hôtes de marque, était une vaste pièce, éclairée à la fois par les fenêtres de papier huilé et les grosses bougies posées sur d’imposants piédestaux. Des colonnes la bordaient, rejoignant les poutres laquées de rouge du plafond. Au sol était un vaste tapis, de la même teinte que les lourds rideaux servant à maintenir la chaleur, mais qui, pour l’heure, étaient ouverts. Un brasero situé dans l’angle droit de la salle diffusait une chaleur bienfaisante. Sur la table, encadrée par de larges fauteuils, étaient disposées des friandises. Une table basse, proche, supportait une théière et deux tasses. Hong servit le thé, maintenu au chaud dans la théière par un panier ouatiné. 29


- N’est ce pas un texte Impérial, que je vois au mur, derrière vous, Ti ? - C’est une copie, Excellence ; Sa majesté m’a fait l’insigne honneur de reconnaître mes misérables mérites alors que j’étais en poste à Pou-yang. J’ai exécuté cette copie moi-même. - « La Justice prime sur la vie humaine ». Ces mots sont de circonstance, pour un Magistrat. C’est effectivement une grande marque de reconnaissance… - Quelle curieuse intervention que celle de ce vieillard, ne trouvez-vous pas, Excellence ? interrogea le Juge Ti. - Si, bien sûr. Mais c’est malheureusement assez fréquent : La vieillesse est réellement un naufrage. Croyez en ma grande expérience, j’ai déjà dû à plusieurs reprises éconduire un plaignant qui n’avait plus toutes ses facultés. - Tout de même ; Ce n’est, d’après le scribe, pas la première fois qu’il se plaint ; Or, quinze ans semblent s’être écoulés. Il faut une certaine constance pour revenir, quinze ans après, avec les mêmes griefs. 30


Il saisit la tasse de porcelaine et but une gorgée de l’odorant breuvage. - Peut-être devrais-je ouvrir une enquête ; - Voyons Ti ! Vous n’y pensez pas ! Ce serait gaspiller le temps qui vous est par ailleurs si précieux ! Et quel chef d’accusation voudriez-vous avancer ? Non, croyez-moi, c’est bien inutile. Se tournant vers le Sergent Hong, le préfet Deng le pria de les resservir. Après avoir bu lentement sa tasse, le préfet poursuivit : - Il me semble, Ti, que vous administrez correctement ce district. Vous êtes en poste depuis cinq ans. Il me paraîtrait intéressant que vous ayez à présent une autre affectation. J’en ferai part à la Cour Métropolitaine de Justice, après cette tournée d’inspection. Le Juge Ti se leva, et s’inclina devant son supérieur, en signe de respect et de gratitude. - C’est un grand honneur, Excellence, et je vous en remercie humblement.

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- Et bien. Je vous propose que nous déjeunions ; puis vous pourrez me présenter le personnel de votre tribunal. Je pense quitter votre district dès cet après midi. Je n’ai pas d’inquiétude quand à votre administration. - Ainsi, nous ne vous aurons pas au dîner organisé en votre honneur ? Intérieurement, le Juge Ti était outré. Bien qu’il n’en laisse rien paraître, il digérait mal cet affront. Étant d’un naturel casanier, l’organisation d’une telle soirée était plus un pensum qu’autre chose ; Si, de plus, le principal invité se permettait de déroger aux règles de la bienséance, laissant en plan les maîtres de guildes et autres notables invités… - Les honorables représentants de notre belle cité seront fort déçus… - Allons, allons, Ti ! Je compte sur vous pour leur expliquer que les devoirs de ma charge impliquent des sacrifices ! Et nous pourrons toujours organiser un banquet à mon retour ! Je pense en effet repasser par Lan-fang en revenant de la frontière. Bien. C’est entendu : allons manger. 32


Ayant déjeuné de quelques légumes salés et d’un pichet de vin de mauvaise qualité dans une gargote nommée « aux trois immortels » Tao Gan et Tsiao Taï retournèrent au Yamen, afin de faire une légère sieste. - Moi, franchement, ce préfet ne me plaît pas. Il est bedonnant. Ce qui signifie qu’il doit passer plus de temps à boire et manger, plutôt qu’à traquer les vauriens, Maugréa Tao Gan. - Parce que tu crois qu’un préfet va s’abaisser à mener des enquêtes ? Tu plaisantes ! Frère né avant moi, je pense que le soleil t’a tapé sur la tête. Un préfet rencontre des notables, passe des soirées agréables en compagnie de poètes et de calligraphes talentueux, et rejoint finalement l’une de ses épouses ou de ses concubines, quand il ne joue pas du luth dans sa bibliothèque. Fier de son analyse, Tsiao Taï croisa les bras sous sa tête. Quelques secondes après, ses ronflements emplissaient la salle de garde. - Quoique tu en dises, frère né après moi, j’ai vu le regard de Ma Jong. Et ce regard 33


me laisse penser que ce préfet ne vaut rien qui vaille. J’ai d’ailleurs hâte de demander à Ma ce qui l’a fait réagir ainsi. Sur quoi, il s’endormit de même. Ayant terminé le repas préparé par le cuisinier du Yamen, le préfet Deng salua l’excellence de la chère et du vin servi ; Sur l’ordre du Juge Ti, les serviteurs débarrassèrent. Les deux hommes, suivis par le Sergent Hong qui était resté debout derrière son maître durant tout le repas, sortirent de la salle de réception. Arrivés dans la grande cour, l’ensemble du personnel était à nouveau réuni pour la présentation, au grand jour cette fois-ci. Le préfet Deng se campa devant eux, faisant face à une trentaine de personnes. De sa voix forte, le Juge Ti présenta chacune d’entre elles, qui, tour à tour vinrent s’agenouiller devant le préfet, et faire trois fois le ko-teou. Arrivé à ses lieutenants, et ayant présenté Le Sergent, Tao Gan et Tsiao Taï, il annonça Ma Jong. À cette citation, le préfet Deng se raidit et devint cramoisi. 34


- Et bien. Où est ce Ma ? s’écria-t-il visiblement troublé. De fait, Ma Jong n’était pas dans la cour. Des murmures surpris parcoururent l’assistance. Le Juge Ti se retourna vers ses hommes, le sourcil froncé. - Et bien ! Ne l’aviez vous pas informé de l’importance de cette visite ! Depuis quand n’est il plus là ? Tsiao Taï bafouilla piteusement qu’ils ne l’avaient pas revu depuis la fin de l’audience du matin. - Magistrat Ti ! Le préfet Deng, rouge de rage, apostropha le Juge Ti : - Je veux vous voir en tête à tête immédiatement ! Laissant là la cérémonie de présentation, le préfet partit à grands pas vers le tribunal. Arrivé dans le cabinet du Juge, ce dernier ayant fermé la porte, il s’écria : - Qui est ce Ma Jong ? Où l’avez-vous recruté, Ti ? - Excellence, Ma fait partie de mon personnel permanent depuis plusieurs années ! Il est entré à mon service alors que je prenais mon premier poste, à Peng 35


lai. C’était en 663. Je n’ai jamais eu de problème avec lui et… - C’est une force de la nature ? Coupa le préfet. - Oui, effectivement mais quel rap… - Et bien, Ti, votre Ma m’a agressé alors qu’il servait mon tribunal il y a plusieurs années ; Malgré nos recherches, nous ne savions pas où il était passé. Il a porté la main sur un magistrat de l’Empire. Ce n’est pas à vous que j’apprendrais ce qui l’attend : le Ling Chi, l’exécution par la mort lente. Vous allez me le livrer dès que vous l’aurez ; Je pars, mais rédigerai une missive destinée à la Capitale. - Mais comment pouvez vous être si sûr ? Vous ne l’avez pas vu, plusieurs années se sont… - Assez ! Je suis votre préfet, je connais la vérité ! Quand à ce district, trouvez-lui du charme : Vous n’allez pas le quitter avant longtemps ! Sur ce, fulminant, le préfet accompagné du Juge Ti rejoignit son palanquin, et quitta le Yamen avec son escorte.

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Ti Jen-tsie fit demi-tour, regagna son cabinet sous les yeux écarquillés de son personnel. Là, il s’assit, et massa longuement ses tempes douloureuses.

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Agir selon la Justice  

Les premiers chapitres de la dernière enquête du Juge TI !