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Numéro 2 - Hiver 2013 - 9€


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Résister, c’est créer !

par Audrey S. et Matthias S.

« Résister, c’est créer ». Difficile d’établir avec certitude la paternité de cette idée qui, comme toutes les grandes idées, circule, voyage et prend une nouvelle tournure à chaque expérience qu’elle enveloppe ou initie. « Résister, c’est créer ». Ou l’inverse. Du mouvement politique des Indignés à l’intimité de l’artiste face à son œuvre, le mot d’ordre doit-il se méditer, se susurrer ou bien se crier ? Peu nous importe, pourvu qu’il résonne de son authenticité. « Résister, c’est créer ». Cela sent les années 70-80. Le philosophe Gilles Deleuze, soucieux de réveiller ses contemporains de leur torpeur et dressant pour cela l’étendard du désir toujours singulier contre les standards du consumérisme ambiant. Plusieurs décennies ont passé depuis et pourtant, cette idée phare continue de briller juste. Peut-être parce que l’avancée de la mondialisation a aussi été l’affirmation d’un paradoxe : à la profusion des différences répond le formatage des modes de vie par le marché tout-puissant. Trêve de philo. Surexposer n’est pas une revue conceptuelle mais elle se réfléchit, se repense à chaque numéro, en écho à la générosité des créatifs qu’elle rencontre et cuisine. Surexposer se veut ainsi un lien vivant entre ses lecteurs et le vaste univers de la création, auquel, finalement, plus ou moins consciemment, plus ou moins activement, plus ou moins directement, nous participons tous. Surexposer ouvre ses pages à ceux qui ont décidé de prendre des chemins de traverse. Pour résister aux conformismes, nous n’avons pas trouvé d’autre voies que de nous mettre au diapason des parcours - construits ou en devenir - de personnalités fortes, sensibles et assurément inspirantes. De la réflexion et du cœur, pour un peu d’évasion et quelques brèches dans l’air du temps. C’est notre cocktail pour carburer, susciter de l’espoir et de nouvelles idées, en ces temps où, soyons honnête, le quotidien est sombre pour beaucoup et s’assombrit pour d’autres. Du « Do It Yourself » (fais-le toi-même) au « Do It Together » (faisons-le ensemble), il n’y a qu’une goutte d’eau, mais aussi un océan à sonder. Dans la foulée du premier numéro, nous espérons que celui-ci sera une éclaircie durable et forte… A tous, une très belle année 2013 !

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introduire

COMPOSER

ANNONCER

06 MARIE-FLORE

BOUVET 14 MICHEL l’affichiste

PARFUMER

CADRER

36 CÉCILE ZAROKIAN

40 BAUDOUIN MOUANDA

en aparté avec

nez à nez avec

l’œil de

Surexposer

Directrice de la publication Audrey Sorge

Abonnements Tarif au numéro : 9 € Tarifs des abonnements (4 numéros/an - frais de port inclus) : France : 36 € - Europe : 40 € - Autres pays : 44 € Surexposer - Abonnements - 10, rue Saint Marc - 75002 Paris Tél : 09 81 05 96 85 - E-mail : abonnement@surexposer.fr Abonnement en ligne : shop.surexposer.fr

Conception, rédaction, illustrations et mise en page Audrey Sorge - Matthias Sorge

Version iPad Matthias Sorge

Conseil éditorial et relectures François de Trincamp

Site Internet Audrey Sorge - Matthias Sorge

Revue trimestrielle - N°2 - Hiver 2013 Date de parution : Janvier 2013 redaction@surexposer.fr surexposer.fr

Remerciements HarperCollins, Claire Kimpe, Laetitia Lazerges, Bérangère Lebon, Benjamin Sorge Imprimeur Print Ouest - 9, rue de la Forêt - Z.A. La Forêt - 44830 Bouaye ISSN : 2263-584X / CPPAP : 1214 K 91612 / Dépôt légal : janvier 2013

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Surexposer est édité par Contrexemple Siège social : 10, rue Saint Marc - 75002 Paris SARL au capital de 10 000 € - RCS Paris 493 538 524 Toute reproduction des textes, photos et illustrations est strictement interdite sans l’accord de l’éditeur.


introduire

CRÉER

SE SOUVENIR

un parcours, une histoire 20 LUNATICART

PHOTOGRAPH 28 DEAR retour vers le passé

S’HABILLER

INTERPELLER

ARMEL 50 JOCELYN le prince de la sape

dit 52 LUDO nature’s revenge

DÉTOURNER

ZOOMER

BOESCH 60 NINA l’art de recycler

l’anticonformiste 64 PORTLAND 5


composer

en apartÉ avec MARIE-FLORE

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composer

Marie-Flore. Ses parents avaient vu juste. Ce prénom, choisi en référence à la chanson de Joan Baez, était bien un signe. Âme d’artiste, bercée au son des sixties, Marie-Flore est devenue l’une des plus talentueuses songwritters de la scène musicale française. Quiconque a écouté son premier mini-album, More than thirty seconds if you please, sorti en 2009, est assurément tombé sous le charme de ses mélodies délicates et de sa voix envoûtante. Depuis, la jeune musicienne a su exister loin des maisons de disques et a fait voyager ses chansons sur les routes de France et d’Europe, notamment en première partie des concerts de Pete Doherty ou de Peter von Poehl. Marie-Flore revient aujourd’hui avec un nouvel EP (maxi), Feathered with Daggers, toujours autoproduit et dont By the dozen, premier extrait, est disponible en téléchargement gratuit depuis quelques semaines. Alors qu’elle apporte la touche finale à son nouvel opus, Marie-Flore se raconte. Rencontre avec une artiste attachante, pour qui la musique se vit sans compromis.

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composer

Dans votre biographie officielle, vous êtes qualifiée de « représentante contemporaine du Do It Yourself ». Est-ce que votre approche de la musique s’apparente à celle d’un artisan ? D’une manière générale, je pense que tout artiste indépendant est d’une façon ou d’une autre un artisan. Dans mon cas, c’est d’autant plus vrai que je fais le maximum de choses toute seule, que ce soit au niveau de l’écriture, de la composition ou des arrangements de mes morceaux. Je « triture » beaucoup mes instruments et mon ordinateur. J’ai aussi une vision et une approche globale de ma musique qui vont au-delà de la musique elle-même : j’essaie, par exemple, d’en véhiculer une certaine image à travers des photos ou des clips. Donc oui, artisan, c’est un bon terme ! Est-ce que cet esprit « Do It Yourself » s’entend aussi pour la promotion ou les concerts ? Pour ça, c’est différent. Je n’ai jamais été dans cette démarche et j’ai beaucoup de mal à me vendre… J’ai commencé à faire de la musique toute seule puis, j’ai fait des rencontres qui m’ont permis de faire de la scène… Tout simplement. Vous composez toujours seule ? Oui, je compose mes chansons toute seule. C’est une condition sinequanone ! Je déteste qu’il y ait quelqu’un dans la même pièce que moi et me sentir observée dans ces moments-là. J’ai parfois composé en duo avec Greg Foreman, un musicien de Cat Power, [NDLR : The Soft Divide sur son premier disque] et l’expérience fut assez laborieuse pour moi… En général, je compose soit à la guitare, soit à partir d’un chant que j’ai dans la tête. 8


composer

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Vos chansons ont souvent une dimension mélancolique. Est-ce là un reflet de votre personnalité ? Je suis, en effet, quelqu’un d’assez mélancolique mais également - et c’est peut-être un défaut - d’assez passéiste. Je suis beaucoup dans la projection aussi et assez peu dans le moment présent. Le futur m’angoisse. Cette forme d’adoration du passé et cette mélancolie doivent certainement se ressentir dans ma musique. Il m’a toujours été difficile d’exprimer des sentiments joyeux dans un morceau et ce n’est de toute façon pas ce dont j’ai envie de parler. Ecrire et composer restent pour moi un exutoire. Y a-t-il une dimension autobiographique ou tout du moins personnelle dans vos textes ? J’écris toujours mes textes à partir d’éléments vécus même si je peux m’en éloigner ensuite. Parfois, j’exprime plus des fantasmes comme des moments ou des choses que j’aurais aimé vivre. J’extériorise aussi beaucoup de frustrations. J’essaie d’être toujours très honnête dans ma démarche : si on écoute bien mes paroles, on peut comprendre ce qui s’est passé dans ma vie au moment où je les ai écrites. Vous citez souvent au titre de vos inspirations certains artistes des années 60 : Joan Baez, Leonard Cohen, le Velvet Underground ou Jimi Hendrix. 10

Est-ce que vous vous sentez une proximité particulière avec cette époque ? Musicalement, clairement ! Ces artistes constituent mes influences premières depuis mon adolescence et le sont toujours aujourd’hui. Je me sens assez proche des sons, de la production de l’époque mais aussi des textes et de la manière dont ces artistes écrivaient. J’écoute aussi beaucoup de musique garage des années 60 même si je ne parviens pas forcément à retransmettre cette atmosphère lorsque je compose. Toutes ces influences « passent dans le mixeur » - si je puis dire - et ressortent d’une manière ou d’une autre dans mes morceaux… En tout cas, c’est sûr que j’aurais aimé vivre cette période que sont les années 60 et voir la naissance de cette musique. Mais je ne suis pas dans l’idéalisation de cette époque. Je crois que c’est avant tout un état d’esprit : on peut aborder sa vie en 2013 avec les mêmes valeurs et les mêmes modes de vie que dans les années 60. Pour autant, pensez-vous qu’à l’époque tout était davantage possible qu’il ne l’est aujourd’hui ? Cette impression vient surtout du fait que le rock a émergé à cette époque : les Beatles, Janis Joplin ou Jimi Hendrix ont complètement révolutionné la musique populaire. Tout n’était pas possible mais tout restait à faire. Aujourd’hui, c’est différent. J’ai


composer

“Je pense que tout artiste indépendant est d’une façon ou d’une autre un artisan.” l’habitude de dire que tout a été fait en musique, ce qui me vaut les railleries de mes amis musiciens qui pensent qu’ils inventent encore des choses… On peut effectivement renouveler ou s’inspirer de ce qui a déjà été créé mais concrètement, il n’y aura plus de révolution musicale comme l’ont été les Beatles ou Jimi Hendrix… On vous compare souvent à Cat Power. C’est aussi l’une de vos influences ? Non pas vraiment. D’ailleurs c’est assez drôle car la première fois que Greg Foreman m’a contactée, il m’a écrit : « Je joue avec Cat Power à Paris. Je pense que tu es fan. J’aime beaucoup ce que tu fais. Rencontrons-nous, j’aimerais travailler avec toi. » Mais je ne connaissais pas Cat Power… J’en avais juste entendu parler car les premières critiques que j’ai eues y faisaient référence… J’aime beaucoup ce qu’elle fait mais je ne peux pas dire que ce soit une influence. Par contre, Greg Foreman a été l’une de mes plus grandes révélations dans mon cheminement artistique. Je travaille d’ailleurs avec lui sur mon nouvel EP. Il apporte énormément à ma musique, notamment ce côté psyché. En ça, nous sommes vraiment complémentaires. Justement, parlons de ce nouvel EP. Sur votre premier disque, les morceaux commençaient souvent guitare/chant. En les écoutant, on avait l’impression qu’ils avaient été composés ainsi et qu’étaient venus s’ajouter ensuite les autres instruments. À l’écoute de votre nouvel EP, on sent que l’approche a été différente. En tout cas, les premiers extraits ont été davantage arrangés… En effet. A l’époque du premier EP, sorti en 2009, j’avais une vision très autocentrée de ma musique. Je ne concevais mes morceaux ou mes concer ts qu’en guitare/voix. Je les arrangeais sommairement

en tapant sur la guitare pour simuler la batterie, par exemple. C’était très minimaliste. Lorsque l’on est rentré en studio, on a effectivement ajouté une rythmique, des cuivres, etc. Mais il est vrai que ces chansons n’étaient pas pensées à l’origine pour être arrangées ainsi. Depuis, je suis dans une dynamique totalement différente. Quand j’écris une chanson, je la pense plus globalement pour lui donner une dimension plus riche. Ma partie de guitare est désormais aussi importante que les lignes de basses ou de violoncelles que je vais écrire. Chaque partie est très travaillée et je revois l’ensemble au moment de rentrer en studio avec Robin Leduc, qui réalise l’album. Je consacre beaucoup de temps à mes arrangements, c’est passionnant ! Et puis quelle extase d’entendre enfin de vraies violoncellistes ou violonistes jouer en studio les parties de cordes conçues sur ordinateur… Cet EP constitue-t-il une nouvelle étape pour vous ? Oui, pour plusieurs raisons. Déjà, j’ai écrit ce disque dans une démarche totalement personnelle puisqu’il est venu d’une certaine frustration que j’avais besoin d’exprimer. Musicalement, il constitue une vraie évolution. Je sais désormais davantage ce que je veux. Je suis également parvenue à me détacher de ce cette étiquette de chanteuse guitare/voix qui m’a été un peu imposée malgré moi par ceux qui m’ont découverte sur scène. Le processus fut assez long… Au final, je suis plutôt contente de cet EP. C’est tellement de travail et d’investissement… Ce disque est autoproduit. L’idée est-elle maintenant d’aller démarcher les maisons de disque et de trouver un label ? Pendant ces deux ans, chercher un label ou pas est une question qui m’a beaucoup travaillée. 11


composer

“je reste persuadée que l’énergie et la motivation que nous mettons dans un projet viennent aussi des contraintes auxquelles nous sommes confrontés.”

Aujourd’hui je ne m’en soucie plus. Je ne suis plus dans l’attente mais dans l’action, et après, advienne que pourra ! En tant qu’indépendante, il est vrai que je dois faire face seule au financement de la production de mes albums ou de mes clips. Mais pour connaître d’autres musiciens qui ont, eux, été signés, je me rends compte que ce n’est pas forcément plus simple… J’aimerais certes trouver un label qui me corresponde mais ce n’est plus un but. Pour l’instant, je veux juste enregistrer et faire des concerts. Vous écrivez en anglais et votre façon de composer est également très anglo-saxonne. Pensez-vous que c’est un handicap pour convaincre un label ? Je pense que oui. Aujourd’hui si tu ne chantes pas en français ou si tu n’as pas au moins une chanson en français dans ton album, les labels ne s’intéressent pas beaucoup à toi… Mais il est, pour moi, bien plus naturel d’écrire en anglais qu’en français, sûrement de par ma culture et mes influences. L’anglais est une langue fantastique pour écrire des chansons. C’est aussi une manière de moins faire face à ce que j’écris et de garder une certaine distance notamment avec les personnes qui m’entourent et qui ne comprennent peut-être pas mes textes dès la première écoute. Pendant deux ans, j’ai débuté tous mes concerts par une chanson Trapdoor qui commence par « You probably don’t know me that well » : une manière de me poser sur scène en gardant une certaine distance avec le public. Vous avez fait beaucoup de scène notamment des premières parties de Pete Doherty, d’Emilie Simon ou de Peter von Poehl. Les critiques à vos égards sont plutôt élogieuses. Cela reste néanmoins 12

difficile de se faire une place sur la scène musicale française en tant que jeune artiste ? Oui, ça reste difficile… L’offre est grande et les gens sont très sollicités. Cela peut décourager mais, d’une façon générale, je reste persuadée que l’énergie et la motivation que nous mettons dans un projet viennent aussi des contraintes auxquelles nous sommes confrontés. Aujourd’hui, il est plus facile pour un artiste d’exister via Internet que de vendre des disques, le public - les plus jeunes notamment - n’étant désormais plus prêt à payer pour une musique qu’il considère normal d’écouter gratuitement. Comment vous positionnez-vous par rapport à cette évolution ? Je n’ai pas d’avis vraiment tranché sur la question. En tant qu’auditrice, je ne télécharge pas mais il m’arrive de récupérer chez des amis des morceaux qui l’ont été. En tant qu’artiste, qui dépense de l’argent pour enregistrer et qui ne rentre pas dans ses frais parce qu’elle ne vend pas assez d’albums, j’aurais envie que les gens reviennent à un mode de consommation moins effréné, qu’ils retrouvent le plaisir d’écouter un vinyle ou un CD. A ne posséder que des fichiers mp3, ils en oublient l’investissement et le travail que nécessite la création d’un album entre les démos, les répétitions, la production, le mixage, etc. Le coté positif de cette évolution est que la musique dématérialisée voyage plus, touche donc un public plus large - ce qui reste l’objectif - et permet potentiellement de faire venir plus de monde aux concerts. Pour ma part, sortir un EP, puis un album ou mettre un titre en téléchargement gratuit, vient surtout d’une nécessité personnelle de diffuser ces morceaux sur lesquels je travaille depuis deux ans. Après, j’ai


forcément des attentes mais j’essaie de les réfréner pour ne pas être déçue. Même si je garde espoir…

m’a plu. Je serais prête à la renouveler mais elle doit venir d’une vraie rencontre.

Vous avez co-écrit les paroles de l’album Pursuit de Est-ce que l’on vous verra bientôt sur scène ? Stuck in the Sound. Quelle est la différence entre Les dates ne sont pas encore confirmées mais je serai en concert dès janvier. [NDLR : le 24 janvier à écrire pour soi et pour les autres ? Avec José de Stuck in the Sound, nous partageons l’International, Paris 11]. Et je ne serai plus seule sur le même besoin d’introspection et les mêmes thè- scène mais accompagnée de trois musiciens ! mes d’écriture. Comme je préfère écrire seule, il m’a fallu beaucoup de confiance et d’humilité pour travailler avec lui. L’exercice est différent puisqu’il En savoir plus sur Marie-Flore faut mettre des mots sur les Son premier disque : More Than Thirty Seconds If You Please (2009) idées de quelqu’un d’autre. C’est Son nouvel EP : Feathered with Daggers (sortie digitale le 28 janvier un challenge excitant. J’étais à la 2013) fois plus distante avec le texte car Son site : marieflore.me ce n’était pas mon projet et plus Son blog : marieflore.wordpress.com impliquée car je voulais vraiment servir le morceau. L’expérience Crédits photos : p6-7 : Mr Green / p8-9 : François Michel / p10 : Mr Green / p13 : DR 13


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Michel Bouvet L’affichiste Nous avons tous été interpellés un jour par l’une de ses affiches. Dans les rues ou les couloirs du métro parisien, les créations de Michel Bouvet pour le théâtre ou d’autres manifestations culturelles comme les Rencontres d’Arles de la photographie interrogent, fascinent, amusent aussi parfois. De la photo à l’illustration, en passant par le collage, Michel Bouvet manie tous les styles avec audace depuis plus de 30 ans. Son talent est assurément d’être parvenu à faire de cet art éphémère qu’est l’affiche un exercice de métaphore visuelle doté d’un langage propre. Discussion avec un artiste multiple qui, au-delà de son métier d’affichiste, sait aussi nous faire réfléchir sur notre époque et notre rapport à l’image. Vous dites que votre rencontre avec l’affiche s’est faite lors d’un voyage à Prague au temps du rideau de fer… Oui, j’étais alors étudiant aux Beaux-Arts à Paris et je suis parti à Prague pendant l’hiver 77. C’était très compliqué à l’époque. La demande de visa prenait six mois, il fallait même être membre de l’association France-Tchécoslovaquie ! Je suis arrivé dans une ville magnifique mais déser te, sous la neige, sans voiture… On était vraiment en pleine guerre froide. Et là, j’ai découvert sur les murs de cette ville enchanteresse, des affiches incroyables pour le cirque ou des spectacles de marionnettes. Durant ce séjour, j’avais été voir Laterna Magica (La Lanterne magique), un spectacle complètement d’avant-garde dont j’ai ensuite récupéré l’affiche. A mon retour, j’ai pressenti un déclic. Cette intuition s’est confirmée

six mois plus tard, lorsqu’une amie m’a ramené deux sublimes affiches de Pologne que j’ai tout de suite encadrées. A l’époque, le Bloc de l’Est avait une vraie pratique de l’affiche. Il n’y avait pas de publicité comme à l’Ouest et c’étaient les artistes qui étaient en charge d’annoncer les spectacles. La Pologne, par exemple, constatant au milieu des années 50 que le pays n’existait plus d‘un point de vue culturel, avait décidé de systématiquement solliciter des peintres. Des centaines voire des milliers d’affiches de théâtre et de cinéma ont ainsi vu le jour. Avec les pays de l’Est, j’ai vraiment découvert des poètes ! Au même moment, dans les années 70 en France, on était dans le triomphe de la publicité commerciale, de l’hyperréalisme en illustration, quelque chose de finalement très vulgaire… Il y avait certes des graphistes qui faisaient des choses intéressantes, toutefois je ne 15


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les connaissais pas. C’était loin de mon univers, celui des Beaux-Arts. En fait, ce que j’ai trouvé fascinant avec l’affiche, c’était l’idée de toucher un public immense, pas seulement celui des galeries d’art. Un peu comme un lien entre la culture, l’art et la vie, la société… Vos affiches sont autant des illustrations en couleurs que des visuels basés sur des photos en noir et blanc. Pourtant, on reconnaît toujours votre signature. Comment définiriez-vous votre style ? C’est une question difficile et en même temps, elle n’est pas fondamentale pour moi. Ce qui m’intéresse, c’est surtout de toucher les gens et de les inciter à aller découvrir ces spectacles. Certes, le style importe mais c’est surtout l’alchimie de la transformation de l’information qui compte. Au fond, ça m’est égal de savoir si l’on reconnaît ou pas mon style… Comment travaillez-vous sur un projet d’affiche pour une pièce de théâtre ? C’est un travail conséquent  : des heures et des heures de lectures et de relectures, des notes, des réflexions, l’élaboration des concepts et des esquisses - généralement j’en propose une quinzaine - et bien sûr, le dessin. En fait, une immersion totale dans l’œuvre. J’ai la chance d’être un grand lecteur et j’ai toujours du plaisir à m’immerger dans un texte. Je me sens aussi très responsable de l’image que je vais donner du texte. C’est quelque part un paradoxe : je me dois d’être au plus près de l’œuvre et en même temps, je réalise une œuvre de l’œuvre. Après toutes ces années, avez-vous une idée du rôle de l’affiche dans le succès d’une pièce ? Les trois responsables du théâtre de La Pépinière, qui me laissent une grande liberté, m’ont dit un jour quelque chose de très juste : « Un spectacle de théâtre n’existe qu’à partir du moment où l’affiche existe ». A partir de ça, on peut dire que l’affiche a un rôle même s’il est difficile de le quantifier. On sait simplement s’il y a une adhésion ou pas à l’image. Selon moi, l’affiche est en fait plus une piqûre de rappel qu’un élément de communication ultra-déterminant. Ça l’est peut-être parfois. Mais pas toujours. 16

On associe en tout cas aujourd’hui vos affiches aux théâtres qui accueillent ces spectacles… Oui, c’est vrai. Je pense que l’image des théâtres pour lesquels je travaille, principalement Les Gémeaux et La Pépinière, est complètement associée aux affiches que je réalise pour leurs spectacles. En fait, il y a une fusion presque iconique. Sûrement parce que l’identité visuelle véhiculée à travers des affiches reflète quelque part l’état d’esprit du lieu qui les accueille. C’est un peu la même chose avec les Rencontres d’Arles de la photographie : l’affiche est associée au festival. Si je dois retirer une fierté quelconque, c’est peut-être bien celle-là… Vos affiches circulent dans le monde entier. Avezvous le sentiment qu’une affiche a une portée universelle ? La réponse est sans doute donnée par d’autres que moi dans d’autres domaines : la littérature ou la peinture, par exemple. On voit alors que ceux qui sont le plus authentiquement ce qu’ils sont dans leur propre histoire sont aussi les plus universels. En ce qui me concerne, je suis sans doute très typiquement français - on me le dit souvent - et pourtant, je crois que mes affiches parlent à tous. J’ai présenté mon travail sur tous les continents, à des cultures et des traditions différentes et il a souvent été compris. A mon sens, il peut donc y avoir une universalité de l’affiche. D’ailleurs, je pense que même si en France l’affiche n’est pas toujours bien considérée, elle est un témoignage de notre époque. Mes affiches resteront peut-être comme une photographie instantanée de la vie culturelle française. Quel regard posez-vous sur ces 30 ans de carrière d’affichiste ? J’ai balbutié au début. Je n’avais pas de formation de graphiste et j’ai dû beaucoup apprendre notamment d’un point de vue technique. En même temps, j’ai eu la chance de connaître rapidement un certain succès. J’ai été le premier dans les années 80 à utiliser systématiquement la photo dans l’affiche. Dans les années 90, j’ai fait évoluer ce mode de réalisation notamment dans le cadre de mon travail pour le théâtre des Gémeaux. Depuis plus d’une dizaine


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«C’est quelque part un paradoxe : je me dois d’être au plus près de l’œuvre et en même temps, je réalise une œuvre de l’œuvre» 17


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«mes affiches resteront peut-être comme une photographie instantanée de la vie culturelle française» 18


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d’années, je revendique un côté plus plastique, ce qui signe sûrement plus mes affiches qu’auparavant. J’ai longtemps été très complexé au niveau du dessin, je me trouvais assez maladroit… Et puis, un jour, j’ai pris conscience que l’on pouvait transformer ses défauts en qualités. Je suis finalement peut-être revenu à mes origines profondes, qui sont davantage du côté de la peinture et de la photographie que du graphisme. On me demande souvent quelles sont mes influences et je donne spontanément des noms de peintres : Fernand Léger, Matisse,… Ils ont un univers visuel tellement singulier et quelque part aussi universel. Vous concevez également des couvertures de livres. En quoi ce travail est-il différent ? Oui, on m’a sollicité à une période pour des couvertures d’essais politiques, plutôt très engagés à gauche et bizarrement - car je n’ai aucune éducation dans ce domaine ! - pour des livres religieux. A mes yeux, ce n’est pas forcément un travail différent de l’affiche. La problématique reste la même : attirer le regard. La différence, c’est que si l’affiche annonce, la couverture du livre doit faire vendre le livre. Le rapport commercial est plus direct et si un livre ne se vend pas, on s’interroge assez vite sur l’impact de la couverture. Pour les éditeurs, la couverture est donc d’une importance cruciale, même si - et cela reste pour moi inexpliquable - le monde de l’édition est plutôt timide en la matière. Peut-être parce que l’on veut d’abord rassurer le lecteur, assimilé aujourd’hui avant tout à un consommateur… C’est certainement aussi le reflet d’un certain conservatisme. Heureusement, il existe des petits éditeurs qui sont plus sensibilisés à l’importance de belles couvertures. A travers votre travail, quelle analyse faites-vous de la culture graphique dans notre pays ? La crise économique actuelle change-t-elle la donne selon vous ? Il y a effectivement des restrictions budgétaires mais j’évolue dans un univers privilégié. Mes interlocuteurs sont des gens curieux, sensibles à l’image… Je ne peux pas vraiment comparer ma situation avec celle de graphistes qui évoluent dans des domaines différents, sûrement plus touchés par la crise.

Ce qui reste surtout paradoxal, selon moi, c’est que même si mes réalisations sont appréciées, je ne suis pas sollicité autant qu’on le pense. En fait, je crois que nous restons sur des schémas pré-établis avec un évident manque de culture de l’image et finalement, peu d’ambitions quand il s’agit de réfléchir à l’identité visuelle de spectacles. Mais on peut faire ce même constat dans beaucoup d’autres pays. Ce sont peut-être les pays émergents comme le Brésil ou le Mexique où l’effervescence graphique est forte qui viendront nous donner la leçon. Il faut laisser du temps au temps… Même s’il est difficile de présager de l’avenir au regard des incroyables mutations technologiques de cette dernière décennie. Et vous restez optimiste face à l’impact de ces mutations ? On peut être optimiste en se disant que l’homme est capable de s’adapter ou bien effrayé car nous ne sommes pas les acteurs de ces mutations. Nous restons cantonnés au simple rôle de spectateur et de consommateur… C’est pourquoi il me semble important de garder un niveau de conscience. Savoir rester un observateur même si l’on est un créateur. Avoir un regard sur le monde. A titre personnel - et n’y voyez aucune prétention de ma part - je pense aussi qu’il est important d’essayer de transmettre, ce qui va bien au-delà de la création d’affiches. J’ai beaucoup reçu, beaucoup voyagé, fait de nombreuses rencontres et aujourd’hui, j’ai envie d’en faire profiter les autres. Si je peux servir de passerelle, c’est quand même plus intéressant que de satisfaire mon ego !

En savoir plus sur Michel Bouvet Son site : michelbouvet.com Le livre : Michel Bouvet Affichiste, Musée départemental de l’Abbaye de Saint-Riquier Baie de Somme, France (2011) A paraître : Typographies parallèles. Photographies de Michel Bouvet, Editions Terre Bleue et le Centre du graphisme d’Echirolles (2013) Crédits visuels : Michel Bouvet 19


LUNATICART

un parcours, une histoire

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creer

On dit souvent que les bijoux ont une histoire . Incontestablement ceux de Lunaticart portent l’empreinte du parcours de leur créatrice. Mexicaine installée en France depuis quelques années, Berenice Schaltegger crée, sous la marque Lunaticart, des bijoux en argent recyclé et aux lignes épurées. Un savoir-faire d’autodidacte que cette baroudeuse a forgé au fil d’un tour du monde où toute sa vie a tenu dans un sac à dos pendant cinq ans. Depuis, ses créations ont conquis les adeptes du fait main notamment sur sa boutique en ligne Etsy (voir page 27). Berenice Schaltegger travaille aujourd’hui dans un atelier à quelques centaines de mètres de la Place Vendôme et de ses fameux joailliers, bien qu’elle soit à mille lieux de l’image plutôt froide des célèbres enseignes parisiennes. Rencontre avec une créatrice lumineuse dont l’histoire s’apparente parfois à une véritable leçon de vie. Vous expliquez sur le site d’Etsy que vos bijoux sont nés de votre passion pour les voyages. Vous avez notamment déclaré : « Pendant mes voyages, faire des bijoux c’était comme me balader avec mon compte en banque : je les fabriquais puis les vendais et cela me permettait de manger et de me déplacer ». Créer des bijoux a donc d’abord été un moyen de survivre ? C’est tout à fait ça ! En fait, après mes études de commerce international, j’ai réalisé que je n’étais pas faite pour rester derrière un ordinateur. Je voulais faire autre chose de ma vie et je n’avais qu’une envie : voyager. J’ai décidé de quitter le poste que 22

j’occupais depuis deux ans et j’ai tout vendu : mes meubles, mes vêtements,… pour partir faire le tour du Mexique en sac à dos. Juste avant de partir, j’avais rencontré un ar tisan juste à côté de chez moi. Il m’avait expliqué qu’il finançait ses voyages en vendant des bijoux et m’avait dit : « Mais si tu veux voyager, fais comme moi ! Viens, je te montre quelques points de macramé… » et j’étais repartie de chez lui avec quelques perles, des graines et un peu de fil. Lorsque j’ai commencé à manquer d’argent pendant mon tour du Mexique, je me suis lancée. Jusqu’alors je n’avais jamais rien fait de mes mains. Même pas une robe pour mes poupées Barbie ou


un collier de nouilles pour ma mère ! Certes, mes premiers bijoux n’étaient pas très compliqués à réaliser mais cela a été une surprise de découvrir que je pouvais être habile de mes mains. Pendant les cinq années que j’ai ensuite passées à voyager à travers le monde, j’ai vécu comme ça. Je posais un bout de tissu par terre sur les trottoirs des villes que je visitais, sous le soleil de 9h du matin à 9h du soir, et je proposais mes bagues, souvent à côté d’autres vendeurs dont j’ai d’ailleurs beaucoup appris. Pendant ces années-là, j’ai parfois fait d’autres activités pour vivre mais quelque soit l’endroit où j’étais, je créais et vendais mes bijoux.

Et vous avez fini par poser vos valises en France ? Oui, car je suis tombée amoureuse ! Là aussi, tout est lié à mes voyages. J’ai rencontré mon mari au Guatemala. Nous avons simplement échangé quelques mots, ce n’était pas du tout le coup de foudre… Deux ans plus tard, on s’est retrouvé complètement par hasard en Inde, à la foire aux chameaux de Pushkar. Mais alors que j’avais prévu de rester en Inde encore six mois, lui avait des billets pour le Chili et l’Equateur. On s’est finalement retrouvé un an plus tard en Ecosse. J’y allais comme chaque été pour le Festival International d’Edimbourg. Et il se trouve que lui devait s’y rendre au même moment pour 23


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un mariage ! On a encore voyagé chacun de notre côté puis, on s’est installé ensemble à Belle-Ile-enMer. Je vendais mes bijoux sur le marché de l’île mais la saison estivale est courte là-bas. En parallèle, j’ai tenté de monter un projet de commerce équitable avec une ONG qui aidait des femmes défavorisées et incarcérées au sud du Mexique mais cela n’a malheureusement pas fonctionné. Les créations étaient, je crois, jugées trop « baba cool » et pas vraiment adaptées au goût du public de Belle-Ile… C’est un peu plus tard, après la naissance de mon fils, que je me suis intéressée aux bijoux en argent. J’ai commencé à m’initier à la soudure. Je voulais transformer la matière, voir l’avant-après… Et c’est ainsi que j’ai lancé, à Belle-Ile-en-Mer, puis à Paris, les bijoux Lunaticart.

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Pourquoi ce nom de Lunaticart ? Tout simplement parce que je voulais un nom en connexion avec la lune, la nature. La lune m’a beaucoup accompagnée pendant mes voyages et j’y suis restée très sensible. En Inde, j’ai vécu un mois sur une plage, sous les étoiles… Le cliché total ! Mais Lunaticart fait également référence au mot « lunatique » qui correspond bien à mes changements d’humeur. Pour autant, je n’ai pas voulu y mettre la connotation péjorative que sous-entend le mot. Disons que j’ai pris le côté poétique de la définition : l’idée que la lune dicte nos humeurs. Dans Lunaticart, il y a aussi le mot « art » mais je ne l’assume finalement pas toujours car je ne me considère pas comme une artiste. Je voulais un nom qui sonne bien mais à mes yeux, je suis et reste un artisan.


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Vous avez donc lancé Lunaticart avec vos premiers bijoux en argent ? Oui. Je me suis d’abord essayée à la technique de la réticulation qui donne des bijoux avec des surfaces très organiques, presque lunaires. On chauffe le cuivre avec l’argent et au contact de la chaleur, des bulles se forment à la surface. En fait, on ne contrôle pas le résultat final. J’aime beaucoup le côté imprévisible de ce processus créatif mais mon style a évolué depuis. J’ai aussi changé ma façon de travailler car, de par le côté aléatoire du résultat, je ne pouvais créer que des pièces uniques. Si une cliente aimait une bague, il fallait aussi qu’elle soit à la taille de son doigt, ce qui n’était évidemment jamais garantie et compliquait les ventes… Sous l’impulsion d’Etsy, j’ai proposé des modèles que je pouvais reproduire en

fonction de la taille du doigt de la cliente. Il m’a fallu être un peu plus pragmatique ! Quel rôle a joué votre boutique Etsy dans les débuts de Lunaticart ? Cela m’a énormément aidée. J’ai ouvert ma boutique en ligne en octobre 2007. Ma première commande est arrivée une semaine après : elle venait d’Angleterre et j’ai sauté au plafond ! A l’époque, il n’y avait pas beaucoup de bijoux en argent sur Etsy et j’avais la chance d’avoir un bon appareil photo. Les photos de mes bagues étaient souvent choisies par la communauté Etsy et remontaient beaucoup sur la page d’accueil du site. Du coup, j’ai eu des commandes assez rapidement. Aujourd’hui, Pinterest [NDLR : site web mélangeant les concepts de réseautage social et de partage de photos] m’amène de nouvelles clientes sur le même principe. C’est important d’avoir de jolies photos de ses créations : sur le web, c’est même la seule chose qui compte… ou presque ! Etsy reste votre principal canal de vente ? Je vends aussi mes bijoux sur des salons et j’ai des points de vente en boutiques, même si pour ça j’attends qu’on vienne me chercher parce que je supporte mal qu’on me dise « non » ! Mais c’est sûr, ma boutique Etsy reste importante. Grâce à elle, je réalise des ventes dans le monde entier et elle me pousse aussi à innover car mes clientes Etsy aiment y revenir pour trouver des nouveautés. Le fait d’être autodidacte influence-t-il votre façon de créer vos bijoux ? Etant donné que je n’ai pas suivi de formation, je n’ai pas de méthode précise. Je l’avoue : je ne sais même pas dessiner ! Je travaille directement la matière derrière mon atelier. Il m’est difficile d’expliquer d’où me viennent les idées… Tout est assez spontané. Mon seul atout est peut-être de ne pas avoir trop d’idées préconçues. Ce qui est sûr, c’est que j’aime observer les autres créateurs. J’apprends en les regardant faire et en les côtoyant. C’est le cas ici en partageant cet atelier avec deux autres créatrices de bijoux très talentueuses. Même chose lorsque j’organise chaque année avec mon mari, musicien et céramiste, l’expo « 200 bagues / 20 créateurs » à la Galerie Goutte de Terre à Paris. A chaque édition, des créateurs de 25


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bijoux du monde entier viennent y présenter dix pièces uniques et c’est stimulant d’être à leurs côtés. Pourquoi créer essentiellement des bagues et des boucles d’oreilles et si peu de colliers ou de bracelets ? En fait, je crée les bijoux que je porte ! Et il se trouve que je ne mets pratiquement que des bagues et des boucles d’oreilles… Je ne devrais pas penser comme ça mais j’ai du mal à faire autrement… Vous vous êtes essayée à des pièces plus originales comme des bijoux de corps [NDLR : colliers qui se portent sur l’épaule ou qui relient la nuque à la taille]. Est-ce qu’il s’agit là d’une expérimentation ? Ces pièces ont correspondu à une période de ma vie où j’avais envie d’autre chose. Mon fils était petit et en concevant ces bijoux, je pouvais travailler la nuit, dans le silence, sans produit chimique et sans poussière comme c’est le cas avec la soudure. J’en réalise moins aujourd’hui mais j’aime toujours beaucoup en faire. C’est une autre façon de créer avec du fil et des plumes. Le problème, c’est le temps que me prend chaque pièce. Tout est cousu à la main et forcément, cela nécessite beaucoup d’heures de travail.

Vos bijoux sont réalisés avec de beaux matériaux mais proposés à des prix raisonnables. Comment faites-vous pour parvenir à une telle équation ? Etant donné que je vends beaucoup sur le web et sans intermédiaire, il m’est plus facile de rester sur des petits prix. Proposer des pièces à des prix raisonnables est essentiel pour moi. Je n’ai pas grandi dans l’opulence et je ne l’oublie pas, même si je rentre parfois tout juste dans mes frais… Aujourd’hui, je réfléchis à développer quelques pièces plus haut de gamme, en utilisant des pierres précieuses comme le diamant, pour concevoir des alliances, par exemple. Cela me permettrait de trouver un meilleur équilibre financier. Dans le même temps, je cherche aussi à mettre plus de sens dans ce que je fais. Certes, j’utilise des matières recyclées et j’essaie de créer de façon éthique mais je veux aller au-delà. Même si l’on peut avoir une relation très forte avec un bijou, je trouve que mon activité reste tout de même assez superficielle, très tournée vers moi et je n’en suis pas totalement satisfaite… Quelle forme pourrait prendre cette quête de sens ? J’aimerais m’investir à nouveau dans un projet de commerce solidaire. Faire réaliser mes bijoux par d’autres en permettant à des personnes dans le besoin d’apprendre un métier. Le faire de façon écologique tout en les payant à un prix juste. Mais pour cela, il faut d’abord que je constitue un budget afin de convaincre une banque de me suivre dans une telle aventure… En tout cas, plus qu’une course après le succès, c’est dans cette direction que je cherche à avancer.

En savoir plus sur Lunaticart Son site : lunaticartbijoux.com Sa boutique Etsy : lunaticart.etsy.com Crédits photos : Matthias Sorge 26


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Etsy, la communauté en ligne des créateurs indépendants Etsy a été imaginé par Rob Kalin à Brooklyn en 2005. Que ce soit pour un peintre, un ébéniste ou un styliste, Rob Kalin trouvait qu’il n’y avait aucun espace sur internet, économiquement viable, pour exposer et vendre ses créations fait main. Huit ans plus tard, on dénombre 800 000 boutiques Etsy en ligne dans le monde, permettant ainsi à des créateurs indépendants qui n’auraient jamais eu pignon sur rue de disposer d’une réelle visibilité. Véritable promoteur du « Do It Yourself », Etsy véhicule également une autre philosophie de l’acte d’achat, tournée directement vers les producteurs et donc davantage porteuse de sens. Lancée il y a un an, la plate-forme d’Etsy France est actuellement animée par sept personnes dont le rôle est d’accompagner les créateurs de l’hexagone dans le processus de développement de leurs activités. Régulièrement, des Craft Nights (ou soirées créatives) sont organisées à Paris et en Province. Ouverts à tous et gratuits, ces ateliers s’adressent aux adeptes du fait main, qu’ils soient doués de leurs dix doigts… ou pas ! (Photos : etsy.com)

Une sélection de créateurs européens à découvrir sur etsy.com Art

Blancucha MathildeShop Misterrob

Mode

Coriumi (sacs) EmilieBastet (lingerie) Femkit (robes)

Enfants

Cupcakesforclara MarieChou OneLittleRedFox

Maison & Déco

Laboutiquedemarine Oelwein Summersville

Les coups de cœur de Lunaticart

Cheyenneillustration Endesign Gouttedeterre Ilovegreyskies MarysGranddaughter Plus de boutiques sur etsy.com

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Dear Photograph Retour vers le passé Dear photograph est un blog participatif né d’une idée simple : photographier une photo du passé en la replaçant dans son décor d’aujourd’hui. Accompagnées à chaque fois de légendes qui racontent autant de morceaux de vie, les photos de Dear photograph questionnent avec justesse nos souvenirs les plus précieux. Créé en 2011 par Taylor Jones, un canadien de 23 ans, Dear photograph a fait l’objet d’un bouche à oreille phénoménal à travers le monde. Deux mois après son lancement, le blog était classé par le magazine Time dans le top 10 des meilleurs sites ! Fort de son succès, Dear photograph a même trouvé une prolongation dans un livre qui regroupe les clichés les plus émouvants envoyés par les internautes. Taylor Jones nous raconte son incroyable « success story », faisant part au passage de ses réflexions sur le plaisir que nous avons à nous livrer à la nostalgie.

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Comment vivez-vous l’immense succès de Dear Photograph ? Je vis de la même façon qu’avant et j’avoue que je suis toujours étonné d’entendre quelqu’un me dire qu’il a le livre Dear photograph sur sa table de salon ou bien de voir le nombre d’internautes qui viennent chaque jour sur mon blog. Grâce à Dear photograph, j’ai récemment participé au Festival des Images de Vevey (Suisse) et je suis intervenu lors d’une conférence organisée à New York City par Photo Shelter [NDLR : site de photos pour les professionnels]. Deux expériences incroyables qui m’ont permis de mesurer combien Dear photograph était apprécié à travers le monde. Sans oublier mon entretien, en tant que personnalité de la semaine, avec Diane Sawyer, la présentatrice d’ABC World News, dont j’ai encore du mal à me remettre ! C’est une question que l’on a dû vous poser de nombreuses fois mais comment est né Dear Photograph ? Peu importe le nombre de fois que j’ai raconté cette histoire, la naissance de Dear photograph reste un moment tellement irréel dans ma vie ! Tout a commencé le 25 mai 2011. J’étais assis à la table de la cuisine et je feuilletais de vieux albums de photos avec ma famille. En tournant les pages, j’ai remarqué que mon frère Landon était assis exactement au même endroit que sur la photo de son troisième anniversaire. J’ai retiré la photo de l’album et je l’ai photographiée en la positionnant dans le décor de la cuisine et tout d’un coup, l’idée m’est venue ! J’ai parcouru ensuite toute la maison avec d’autres photos à la main, en essayant de faire revivre des scènes passées. Puis, j’ai partagé la photo que j’avais faite de mon frère en la téléchargeant sur mon Tumblr [NDLR : plate-forme de blog permettant de publier des textes, photos et vidéos]. Au moment où Tumblr m’a demandé la légende que je voulais ajouter, j’ai imaginé ce que mon frère aurait dit s’il avait pu parler au petit garçon qu’il était sur la photo et j’ai écrit : « Dear Photograph, I wish I had as much swag then 30

as I do now ». Le concept et le titre du blog étaient nés. J’ai posté ensuite cinq autres photos que mes amis ont commencé à par tager avec d’autres de leurs amis en leur demandant de soumettre leurs propres photos et leurs histoires. J’ai aussi créé un compte Twitter et une page Facebook et les stats ont vite explosé ! Je suis passé de 16 pages vues par jour, à 100, puis 3 000, jusqu’à 250 000 ! Trois semaines plus tard, Mashable [NDLR : site sur l’actualité du web, des réseaux sociaux et des nouvelles technologies] parlait de Dear photograph et ce fut le début d’un incroyable buzz à travers le monde ! Selon vous, pourquoi le concept de votre blog séduit-il autant ? Je crois que si tant de gens aiment Dear photograph, c’est parce qu’il permet à chacun d’entre nous, qui que nous soyons, de partager un souvenir qui, d’une certaine façon, fait écho à nos propres vies. Dear photograph reflète nos vies passées, en nous rappelant les bons moments, les moins bons ou simplement un temps où les choses étaient différentes. Pensez-vous que nous sommes tous nostalgiques de notre passé ? A titre personnel, je suis quelqu’un de très nostalgique. Je collectionne beaucoup de choses du passé comme les vinyles, par exemple. Je regrette aussi que l’on n’imprime plus les photos, que l’on ne puisse plus les tenir entre les mains, simplement parce que nous nous contentons de les télécharger. Selon moi, on apprend toujours quelque chose en regardant derrière soi. Les internautes qui me soumettent leurs clichés me disent souvent combien ils ont aimé revenir sur le lieu de leur passé pour réaliser leur photo. Même si c’est parfois douloureux, ils m’expliquent que cela les a aidés à remettre en perspective leurs souvenirs. Je me dis qu’il faut peut-être parfois accepter la douleur du passé pour mieux vivre le présent… Cela nous permet sûrement d’apprécier davantage les moments actuels et de ne pas oublier que le temps passe vite.


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Take a picture of a picture, from the past, in the present

Dear Photograph, My mother was 22 and studying at George Washington University in 1972 when she posed for the camera outside the Eisenhower Executive Office Building in Washington, DC. Who would’ve known that forty years later, when I was 22, I would be a White House intern working in that very same building? As I look at this photo it feels a bit like time travel… It’s an odd feeling to be in a photograph with your mother when you’re both the same age. Arthur 31


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Et comment expliquez-vous ce besoin que nous avons de partager et publier nos souvenirs ? Depuis que le livre est sorti, j’entends souvent dire qu’il suscite beaucoup de discussions. C’est un peu le livre que l’on laisse sur sa table de salon et que l’on ouvre en prenant un café avec quelqu’un… Personnellement, je pense que les conversations qu’il suscite sont un bel hommage à tous ceux qui ont envoyé leurs photos et leurs histoires. Tant de gens m’ont dit qu’ils avaient eu les larmes aux yeux ou qu’ils avaient ri à la vue d’une photo de Dear photograph. Ils sont souvent eux-mêmes surpris de voir combien ces clichés les touchent. Certains m’ont même dit que cela leur donnait envie de se retourner sur des moments de leur passé qu’ils avaient préféré laisser de côté jusque-là… Avec Dear photograph, j’ai aussi réalisé l’impact de la technologie sur nos vies et combien elle en avait accéléré le cours. Nous essayons tous de suivre le rythme en utilisant les dernières nouveautés pour rester connecter mais en lisant les récits des gens et en regardant leurs photos, j’ai compris que le souhait secret de beaucoup serait de pouvoir ralentir le cours des choses. Prendre le temps de regarder en arrière pour toujours se rappeler d’où nous venons. Combien de photos recevez-vous quotidiennement  ? Comment choisissez-vous celle qui deviendra la photo du jour ? Je reçois entre cinq et dix photos par jour. Chacune d’entre elle est accompagnée d’une histoire. Je regarde autant l’image que le texte et je m’en fais une impression générale en pensant aussi à ce qu’il me paraît intéressant de par tager avec les internautes. Evidemment le choix de la photo du jour dépend aussi du moment de l’année, de certaines dates évènements ou encore de l’actualité. Certaines des photos qui n’ont pas été sélectionnées sont désormais dans le livre car il me paraissait important qu’elles soient également vues. Quoiqu’il en soit, chaque jour est une surprise et c’est toujours un cadeau pour moi que de découvrir mes e-mails entre les propositions de photos qui me sont faites et les retours 34

de ceux dont j’ai publié la photo. Je me sens un peu comme le gardien de souvenirs personnels de gens que je ne connais pas et c’est très touchant. Quelle est l’image la plus émouvante que vous ayez reçue ? Je n’aime pas mettre en avant une photo plus qu’une autre car chaque image a sa propre histoire. Mais si je devais en choisir une, ce serait celle du 11 septembre 2011 qui est vraiment à couper le souffle [NDLR : photo des tours en flammes prise par un internaute au moment de l’attentat du World Trade Center]. A ce jour, elle reste la photo la plus populaire et la plus reprise sur les réseaux sociaux. Le monde entier a été touché par la tragédie du 11 septembre 2001 et je crois que cette photo nous parle à tous. Je la trouve incroyablement poignante. Toutes ces photos, toutes ces histoires… Est-ce que cela a changé votre façon de voir la vie ? Oui. Au début, je voyais Dear photograph comme un simple blog sympa à administrer. Au fur et à mesure, en recevant ces souvenirs, j’ai compris que ce blog touchait une corde sensible chez beaucoup de gens. Je suis encore jeune et ma propre expérience de vie est très limitée. Mais à travers tous ces récits, je comprends mieux ce que peuvent ressentir les gens en leur for intérieur et j’en tire même à titre personnel de vraies leçons de vie. Rien que pour cela, ce que m’apporte Dear photograph n’a pas de prix…   Dear Photograph est devenu un livre et une application mobile est en développement. D’autres projets ? Le duo anglais Lilygreen & Maguire m’a contacté pour me faire partager une chanson qui leur a été inspirée par le blog. Elle résume parfaitement ce qu’est Dear photograph et sortira ce mois-ci. Un clip de la chanson est également en projet. Les internautes peuvent d’ailleurs soumettre une séquence vidéo dans l’esprit de Dear photograph et les meilleures d’entre elles seront intégrées au clip. C’est un projet très excitant !


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En savoir plus sur Dear Photograph Le site : dearphotograph.com Le livre : Dear Photograph by Taylor Jones, Ed. William Morrow (2012) CrÊdits photos : Dear Photograph & HarperCollins

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nez a nez avec cEcile zarokian Comment naît un parfum ? Telle est la question que nous avons posée à Cécile Zarokian, spécialisée dans la parfumerie de niche. Après avoir fait ses classes chez le numéro un français, la maison de création Robertet, et travaillé pour la filiale parisienne, Cécile Zarokian est devenue parfumeuse indépendante. Parmi ses créations : des fragrances pour les parfums rares Jovoy Paris ou encore Mon Nom est Rouge, au flacon à l’allure de sculpture, pour Majda Bekkali. Avec enthousiasme, Cécile Zarokian nous ouvre les portes de son laboratoire et nous fait découvrir les coulisses d’un métier particulièrement créatif. Avec un bonus : la visite commentée de la surprenante exposition « IP[01] Un illustrateur/Un parfumeur » qu’elle a récemment imaginée.

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Parfumeur ou nez, est-ce la même chose ? Pour le grand public, on utilise souvent l’appellation de nez mais dans la profession, on dit plutôt parfumeur. Toutefois, il y a une ambiguïté avec cette notion de parfumeur qui peut aussi être entendue au sens de distributeur ou de marque de parfum. Dans ces cas là, le parfumeur assure la direction artistique des parfums mais sans pour autant les composer. Un parfumeur-créateur conçoit, lui, des concentrés de parfums. En ce qui me concerne, je crée des fragrances à porter pour soi, des parfums d’ambiance et des bougies parfumées. Je suis spécialisée dans la parfumerie de niche dite aussi parfumerie alternative. Son objectif est de proposer des parfums différents de ceux que l’on trouve habituellement sur le marché. Dans la parfumerie de niche, l’accent est davantage mis sur les fragrances que sur les aspects marketing. Parfumeur, est-ce un don sur lequel on capitalise ou un savoir-faire ? Comme dans tout domaine, c’est évidemment plus facile si l’on a des prédispositions et des facilités. Personnellement, j’ai toujours été sensible aux odeurs au sens large : le papier, les livres, les lessives ou encore les vêtements de mon entourage… Pour autant, je n’ai pas tout de suite envisagé cet intérêt olfactif comme un éventuel métier. Je suis venue à la création de parfums bien plus tard. Quoiqu’il en soit, pour aller vers ce métier, il faut commencer par apprendre à développer sa mémoire olfactive : savoir associer une odeur à un nom. C’est bien sûr plus facile pour l’odeur de la lavande que pour celle d’une molécule synthétique. Mais l’odorat est un sens qui se travaille ! Concrètement, comment conçoit-on un parfum ? Je réponds d’abord à une demande. Des marques viennent me voir et m’expliquent ce qu’elles veulent. Elles me font part de l’esprit du parfum qu’elles souhaitent créer avec plus ou moins de directions olfactives. On peut me donner des supports visuels,

des musiques, même des tissus parfois ou simplement me raconter une histoire. Ensuite, il s’agit pour moi de composer. En fait, savoir mélanger des ingrédients ensemble comme on le fait un peu avec une recette de cuisine. Auparavant, et c’est bien sûr l’étape la plus longue, je rédige une formule. Pour composer, j’ai à ma disposition des huiles essentielles, des absolues et des molécules issues de la synthèse chimique. Ce sont des liquides ou bien des poudres que l’on mélange et que l’on peut être amené à chauffer en les associant ensemble. Une fois que j’ai le concentré de parfum, je le soumets à la marque et on l’ajuste ensemble. Le développement d’un parfum peut prendre plusieurs mois voire, parfois, plusieurs années. 37


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On dit souvent qu’un parfum est différent selon la personne qui le porte. L’alchimie entre un parfum et une personne est-elle une affaire de peau ? Oui, la fragrance évolue entre autres selon le pH de la peau de chacun, qui est plus ou moins acide. Un parfum tient mieux sur certaines peaux ou peut évoluer différemment. C’est un paramètre qu’il faut prendre en compte même si l’on s’en tient à une référence neutre en utilisant des mouillettes [NDLR : bandelettes de papier buvard appelées également « touches olfactives »]. Dans tous les cas, lorsque je crée des parfums, je les porte et les fais aussi porter à mon entourage. La peau reste un élément toujours surprenant. Même aujourd’hui en étant avertie, il m’arrive parfois de redécouvrir un parfum sur quelqu’un. Un parfum, c’est aussi un flacon. Etes-vous associée à sa réalisation ? Pas vraiment mais on m’en parle souvent parce que cela fait partie du processus créatif. Je viens de travailler sur le parfum Mon Nom Est Rouge avec un flacon plutôt exceptionnel créé par un sculpteur et dans un cas comme celui là, il y a une réflexion globale sur le contenu et le contenant dès le début. Ne trouvez-vous pas que le marché de la parfumerie se confond de plus en plus avec une surenchère publicitaire ? En effet, il y a beaucoup de parfums, beaucoup de 38

lancements de nouveautés, beaucoup de marketing et en même temps, tout se ressemble… Cela manque d’audace ! Sûrement par peur de prendre des risques… Je crois que si le parfum de niche fonctionne de mieux en mieux, c’est justement parce que l’envie de créations moins consensuelles est de plus en plus partagée. Pourquoi faire appel à un parfumeur indépendant ? En travaillant avec un parfumeur indépendant, il est plus facile pour des marques de petite ou moyenne envergure de développer une véritable identité olfactive. Certaines marques préfèrent en effet solliciter des indépendants qui vont prendre le temps de s’investir sur leurs fragrances plutôt que des grandes maisons de création qui ne pourront pas se lancer dans des développements conséquents si les budgets de ces marques sont jugés insuffisants. Les collaborations directes permettent d’être plus créatif. En tant qu’indépendante, on attend de ma part une vraie création, et non pas une copie comme cela existe malheureusement… Considérez-vous votre métier comme proche de celui d’un artiste ? Oui, complètement  ! Ce n’est pas facile à faire reconnaître sur un plan juridique mais composer un parfum est bien une œuvre de l’esprit, et non pas simplement la mise en œuvre d’un savoir-faire. Le travail de parfumeur repose sur une interprétation


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personnelle qui requiert nécessairement une sensibilité artistique. Etes-vous sollicitée par des particuliers pour des créations de parfums ? Cela fait partie de la demande. Certaines personnes veulent un parfum qui leur ressemble totalement ou bien l’offrir comme cadeau. Les demandes sont très variables, plus ou moins poussées. Mais à chaque fois, c’est du sur-mesure, quelque chose d’unique qui nécessite du travail et a donc un prix [NDLR : à partir de 800 euros]. A titre personnel, quels sont les parfums que vous aimez ? C’est difficile de juger le travail des parfumeurs dans la mesure où l’on ignore toujours leur marge de manœuvre et les contraintes auxquelles ils ont été soumis par la maison qui leur a passé commande. Mais je peux quand même citer quelques noms comme celui de Francis Kurkdjian [NDLR : créateur de fragrances pour Jean-Paul Gaultier, Christian Lacroix ou Dior, il a fondé sa propre ligne de parfums en 2009] dont j’aime beaucoup les créations. Le travail que réalise Daniela Andrier me plaît beaucoup aussi. Ses compositions pour la maison Prada sont très intéressantes, abouties et toujours d’une grande cohérence. J’ai aussi un faible pour certains parfums Chanel : Chance - que j’ai beaucoup porté - et Allure pour hommes.

deuxième épisode… A mon sens, il est important de sortir de son quotidien et de savoir s’affranchir des contraintes commerciales pour s’investir dans des projets plus personnels. C’est même essentiel pour nourrir sa créativité. Allez venez, je vous montre l’expo !

Il y a quelques mois, vous avez monté une exposition originale intitulée « IP [01] Un illustrateur/Un parfumeur ». Pourquoi cette mise en relation du parfum et de l’image ? J’ai imaginé cette exposition avec l’ilEn savoir plus sur Cécile Zarokian lustrateur Matthieu Appriou. L’idée Son site : cecilezarokian.com était simple : imaginer trois illustrations à partir de trois fragrances et L’exposition « IP[01] Un illustrateur/Un composer trois parfums à partir de parfumeur » à l’Atelier Galerie, 51 rue des trois dessins. En fait, une interprévinaigriers, Paris10. A voir jusqu’au deuxième tation olfactive de l’illustration et trimestre 2013, sur rendez-vous : vice-versa. La démarche était purececile@zarokian.com ment ar tistique et nous a permis Le site de l’illustrateur Matthieu Appriou : de nous exprimer pleinement dans www.telmolindo.net notre univers. Je crois que nous nous sommes mutuellement épatés ! L’expo a connu un beau succès Crédits photos : p42 : Matthias Sorge / p43 : Anna Robotka photography et, qui sait, il y aura peut-être un

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L’oeil de Baudouin Mouanda

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Baudouin Mouanda, ou « Phototouin » comme on le surnomme à Brazzaville, s’est imposé en quelques années comme l’une des grandes figures de la photographie africaine. L’Afrique, et plus spécifiquement son pays, le Congo, sont au cœur de ses reportages. Loin de la tradition africaine des photos de studio ou des portraits de famille, le travail de Baudouin Mouanda, porté par un incroyable sens du cadrage, interroge ses sujets et donne souvent à voir une autre image de ce continent. De passage à Paris, Baudouin Mouanda revient pour nous sur son incroyable parcours. Une rencontre haute en couleurs avec un jeune homme aussi passionné que passionnant, toujours soucieux de mettre sa notoriété au service de son pays et de son art. Vous avez déclaré il y a quelques années : « Etre photographe en Afrique, ce n’est pas respectable ». Pourquoi ? En Afrique, la photographie est traditionnellement perçue comme une activité que l’on exerce parce que l’on n’a pas réussi sur les bancs de l’école. Un travail peu valorisé, vu comme un simple gagne-pain… Mais la donne est en train de changer. Aujourd’hui, le regard évolue au Congo et dans beaucoup d’autres pays d’Afrique. La dimension artistique du travail de photographe est de plus en plus reconnue. A mon niveau, j’ai la chance que mon travail soit respecté et j’essaie de faire en sorte que d’autres photographes africains soient davantage dans la lumière, en montrant qu’ils mènent un vrai travail de réflexion. Car à mes yeux, un photographe, c’est un romancier de l’esprit. Vous avez eu de nombreuses récompenses et votre travail de photographe est unanimement salué. Y a-t-il eu un évènement déterminant dans votre ascension ? Le fait d’être sélectionné à trois reprises pour le Grand Prix Paris Match du Photoreportage Etudiant a été déterminant [NDLR : Baudouin Mouanda a fait partie des 30 candidats sélectionnés sur 400 candidatures en 2003, 1000 en 2004 et 4000 en 2005 !]. En fait, je n’étais pas censé y participer : j’étais lycéen et donc pas encore étudiant et je ne vivais pas en 42

France… Mais j’ai quand même posé ma candidature ! L’Ambassade de France a alors identifié mon travail, ce qui m’a permis d’obtenir une bourse d’un an au Centre de formation et de perfectionnement des journalistes de Paris. A l’issue de cette formation, je voulais rentrer à Brazzaville. Même si mon pays allait très mal à cette époque et que je pouvais rester à Paris, je savais ce que je voulais : photographier l’Afrique. Plus tard, en 2009, j’ai par ticipé aux Rencontres africaines de la photographie de Bamako où j’ai remporté le prix du Jeune Talent et celui de la Fondation Blachère [NDLR : Centre d’art contemporain africain installé en France qui œuvre à la reconnaissance des artistes du continent africain]. Ces rencontres ont contribué à mieux faire connaître mon travail. J’y ai présenté deux séries, l’une sur les séquelles de la guerre civile au Congo et l’autre sur les sapeurs (voir page 49). Cette seconde série, pourtant présentée hors compétition, a suscité un intérêt que je n’avais pas anticipé. Beaucoup de gens vous ont en effet découvert à l’occasion de votre série sur la sape africaine [NDLR : présenté notamment au Musée Dapper à Paris et au Musée des Confluences à Lyon]. Qu’avezvous voulu montrer avec ces photos ? Après la guerre civile que le Congo a traversée, beaucoup de gens ont fuit Brazzaville pour aller


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vivre dans les villages. Une fois de retour dans la capitale, nombreux sont ceux qui ont découvert qu’ils avaient tout perdu. La population était désespérée. Il n’y avait plus de théâtre, plus de spectacle… Les sapeurs, qui savent si bien faire de l’habillement une fête, ont alors joué un rôle social important en allant au devant de la population. Ils ont su redonner de la joie de vivre aux Congolais et peut-être aussi un peu d’espoir. Aujourd’hui, à Brazzaville, on ne peut plus envisager de célébrer la fête nationale sans les sapeurs.Tout le monde attend leur passage ! Toutes vos photos ont un point commun : témoigner des réalités africaines. Pourquoi ? C’est vrai que j’ai beaucoup focalisé mon travail sur des problématiques socio-politiques : les enfants de la rue, les orphelins, les séquelles de la guerre,… Je réalise également depuis 2007 un travail intitulé « Hip hop et Société » où j’essaie d’illustrer les textes de jeunes rappeurs. Ce travail mélange textes et photos et à mes yeux, il est le plus intéressant que j’ai entrepris à ce jour car ces jeunes rappeurs sont à l’écoute de la société et je tente d’être au service de leurs textes. D’une façon générale, je pense que

« A mes yeux, un photographe c’est un romancier de l’esprit. » mon intérêt pour ces sujets vient en partie de mes études de droit qui m’ont sensibilisé aux problématiques sociétales. A mon sens, un photographe se doit d’utiliser ses acquis et son bagage dans son approche de la photo. Peu importe ce bagage, il faut en tout cas l’utiliser pour donner plus de force à son travail. Vous couvrez aussi les différentes élections présidentielles africaines. Le faites-vous de façon totalement neutre ou considérez-vous que votre rôle est d’être un témoin engagé ? Je suis les campagnes électorales des pays d’Afrique francophone depuis 2009. Dans ce travail, pour lequel je me suis donné dix ans, mon appareil photo est toujours neutre, même si à travers ce projet, 43


« Pour moi, le cadrage est lie a la danse. C’est un rythme que j’essaie de donner a la photo. »

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j’espère sensibiliser davantage le peuple à la politique et à ses enjeux. Ce qui m’intéresse, c’est d’avoir à chaque fois le bras du candidat levé vers le peuple et d’écouter ses promesses électorales. Mais on le sait, la parole des candidats n’est malheureusement plus la même une fois qu’ils arrivent au pouvoir… C’est la raison pour laquelle je veux prendre le temps de suivre ces campagnes afin de mesurer le fossé entre les promesses et la réalité. Je prévois d’organiser ensuite une grande exposition dans les pays francophones que j’ai couverts. Comment devient-on un bon photographe selon vous ? La photo, c’est d’abord du travail et surtout beaucoup de motivation. En ce qui me concerne, j’ai dû imposer mon choix pour la photo. Mon père était professeur de physique et il utilisait un appareil photo dans le cadre d’exercices pratiques pour ses cours. J’étais tellement fasciné par son appareil que je l’utilisais à son insu. Je m’amusais notamment à récupérer les lentilles pour faire des jeux de lumière. Et puis, j’ai fini par casser l’objectif… Cela n’a pas beaucoup plu à mon père mais il a compris mon intérêt pour la photo. Un jour, il m’a dit, alors que j’avais dû arrêter l’école pendant deux ans à cause de la guerre : « Baudouin, si tu réussis ton examen d’entrée au collège, je t’offre l’appareil. » Cela m’a sacrément motivé ! Pour autant, mes parents ne voyaient pas d’un très bon œil ma passion pour la photo. Il a fallu que je leur montre que cela ne m’empêchait pas de bien travailler à l’école. Ils ont même demandé à mes professeurs de signer tous mes cahiers pour être sûr que j’assistais bien aux cours ! Aujourd’hui, ils sont fiers de moi mais il a fallu que j’impose ma passion. Ensuite, j’ai tenté de trouver mon style. Votre style justement, c’est votre incroyable sens du cadrage ? Beaucoup de gens me font cette remarque. On me dit même parfois que c’est la marque de Baudouin ! Pour moi, le cadrage est lié à la danse. C’est un rythme que j’essaie de donner à la photo. Un cadrage interpelle mais ça n’est qu’un élément technique. Le plus important reste le sujet que l’on photographie. Au sein du collectif Génération Elili dont je suis l’un des co-fondateurs, cer tains jeunes photographes tentent d’avoir la même approche que la mienne 45


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mais je leur dis qu’ils doivent trouver leur identité, forger leur propre regard. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur Génération Elili ? Quelles sont ses ambitions ? Génération Elili regroupe de jeunes photographes congolais dans le but de les aider à développer des sujets. Pour rejoindre ce collectif, il faut d’abord témoigner d’une réelle motivation : six mois d’observation sont imposés avant de devenir membre. Le collectif met en place des ateliers notamment avec des écoles et des orphelinats pour sensibiliser la population à la photo. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous nous sommes installés dans un quartier populaire. Parmi les projets, il y a notamment celui d’un atelier l’an prochain avec d’autres collectifs de photographes africains pour apprendre les uns des autres et dynamiser notre travail. Au sein du collectif, je sers de passerelle. L’objectif n’est pas que je monopolise les sujets. J’essaie simplement d’aider à la mise en œuvre des projets comme, par exemple, l’idée d’un échange entre la France et le Congo : deux photographes du collectif viendraient une semaine à Paris et inversement, deux photographes français se rendraient à Brazzaville. Je pense que cela serait particulièrement intéressant de croiser nos regards sur nos deux pays. Un mot sur l’Afrique pour conclure ? A travers les médias, beaucoup de gens réduisent l’Afrique à une grande misère mais l’Afrique ne se résume pas à ses problèmes ! L’Afrique, c’est aussi la joie, le sourire comme j’ai tenté de le montrer à travers ma série sur la sape. Et c’est aussi une grande solidarité. Là, je suis en France pour quelques semaines et très heureux d’y être. Mais si vous saviez comme Brazzaville me manque !

En savoir plus sur Baudouin Mouanda Génération Elili, collectif d’artistes photographes congolais : generationelili.com Crédits photos : Baudouin Mouanda 46


« beaucoup de gens reduisent l’Afrique a une grande misere mais l’Afrique ne se resume pas a ses problemes ! »

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La sape ou le dandysme a l’africaine La Société des ambianceurs et des personnes élégantes, plus connue sous le nom de Sape, est un mouvement proche du dandysme, né lors de l’indépendance du Congo-Brazzaville et du CongoKinshasa. Ses adeptes, les sapeurs, ont fait de l’élégance un art de vivre, sacrifiant tout à leur passion pour la mode. « Les Occidentaux ont créé le vêtement, mais l’habillement a été inventé à Brazzaville » explique Baudouin Mouanda. Exubérants, les sapeurs ne se contentent pas de porter avec allure des costumes de couleurs vives. Ces aficionados de la fringue prennent également grand soin de leurs attitudes notamment de leurs façons de parler ou encore de marcher. Brazzaville, capitale mondiale de la sape, voit ainsi ses sapeurs parader dans les rues, tels des porte-drapeaux d’une Afrique légère et joyeuse. Les sapeurs ont fait également des émules dans les principales capitales européennes. Même s’il est d’usage de dire qu’un sapeur vivant à Paris ou à Londres n’obtient « son diplôme de sapeur » qu’après s’être confronté à la concurrence congolaise ! A la fin des années 90, alors que le Congo sortait de quatre ans de guerre, le mouvement a connu un nouvel élan avec des spectacles de rue organisés par des sapeurs qui s’affrontaient dans des duels vestimentaires plébiscités par la population. Ces dernières années, des guerres d’ego et des rivalités ont entâché l’image du mouvement mais la sape continue de porter haut ses couleurs. Considérée comme faisant partie du patrimoine culturel congolais, la sape a même maintenant sa place lors des grandes festivités nationales où des délégations de sapeurs prennent part aux cortèges officiels. La sape fait néanmoins l’objet de nombreuses critiques : quête du paraître, étalage de futilités indécent dans un pays en proie à de nombreuses difficultés économiques, mauvais exemple pour la jeunesse… D’autres, au contraire, défendent la sape au nom  d’ « une amitié que chacun se doit ». (Photo : Baudouin Mouanda)

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Jocelyn Armel, prince de la sape Impossible de le manquer. Même de loin, on le repère tout de suite. Chapeau vissé sur la tête, costume trois pièces aux couleurs éclatantes : Jocelyn Armel Bizaut Bindickou dit « Le Bachelor » n’a pas manqué cette fois encore son arrivée rue de Panama. Véritable figure du quartier de la Goutte d’Or, ce franco-congolais de 51 ans, parisien d’adoption depuis presque quatre décennies, a ouvert en 2005, Connivences, boutique de vêtements de la marque éponyme qu’il a créée en 1998. Depuis, une seconde boutique a vu le jour rue Caulaincourt, toujours dans le 18ème mais en terre « bobo » cette fois. Connivences ou « l’ar t de faire chanter les couleurs ». A coup sûr, le slogan de la maison sait tenir ses promesses. Costumes rayés rouges et blancs, vestes jaune citron ou fuchsia doublées en soie ou cravates aux imprimés multiples. Le tout « made in Italy » dans des coupes impeccables. Jocelyn Armel assure lui-même la direction artistique de ses collections avec une attention toute particulière portée aux finitions. « J’ai le sens du détail : les doublures, les surpiqûres,… C’est ça qui fait la différence ! » dit-il l’œil malicieux. Un savoir-faire que ce tchatcheur à la verve communicative a acquis chez le couturier Daniel Hechter où il a fait ses classes de « supervendeur » pendant six ans, après son master de gestion dans une école parisienne. C’est d’ailleurs en constatant que certains clients, africains notamment, ne trouvaient pas toujours les couleurs qu’ils souhaitaient que cet amoureux du tissu a eu l’idée de lancer sa propre marque. Revendiquant une autre approche de l’élégance, Connivences se démarque définitivement de ses 50

consœurs parisiennes. « Nous sommes dans une société qui veut tout normer mais qui a dit que le noir et le bleu marine étaient la norme ? Chacun peut avoir sa propre définition de l’élégance ! » explique Jocelyn Armel, précisant au passage que sa passion des vêtements n’équivaut pas pour autant à une fascination frénétique pour les marques. « S’habiller, c’est d’abord fouiner, chiner. La sape, c’est d’abord ça ! » Sape, le mot est lâché ! Et Jocelyn Armel se fait un plaisir d’en donner sa définition personnelle : « La sape, c’est l’élégance bien sûr mais c’est aussi l’amour de soi et l’amour des autres. Car comment aimer l’autre, si je ne m’aime pas ? Certains peuvent peutêtre gérer ce paradoxe. Libre à eux mais moi, je ne peux pas ! Aimer les autres, c’est leur donner ce qu’on a de beau. » Commentant sa tenue du jour, il poursuit non sans humour : « Avec un costume comme celui-là, je peux réveiller un cadavre ! Mes amis, je vous le dis comme je le pense : si on ne veut pas être vu, autant ne pas naître ! » Dans ses boutiques, Jocelyn Armel habille aussi bien les sapeurs à l’affût permanent de nouveautés, que les ouvriers de la banlieue parisienne en quête d’une tenue chic ou des artistes. « J’habille beaucoup les africains mais pas seulement. On vient de partout me voir. Même de Monaco ! » En fond d’écran de son ordinateur, une photo de cinq trentenaires posant devant un château et habillés de la tête aux pieds par Connivences. « Ce sont des français. Ils sont habillés en bleu marine la semaine mais là, ils étaient invités à un mariage. Et beaux comme ça, je peux vous dire qu’ils ont piqué la vedette aux mariés ! » Futile la sape ? D’un revers de la main, Jocelyn Armel balaie l’argument. « S’habiller et habiller les autres, c’est


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donner un peu de rêve et cela n’a rien de futile ! Ceux qui critiquent les sapeurs sont des aigris ! Ils ne connaissent ni notre mouvement, ni nos valeurs. Peu importe après tout, nous ne tendons pas à l’universalité… Ce que je juge d’ailleurs préférable car à mon sens, l’universalité amène vite à la cacophonie… En tout cas, oui, nous avons une excentricité que nous assumons. Pour autant, nous ne sommes pas des saltimbanques. J’en suis la preuve : j’ai créé deux boutiques ! » Brusquement plus sérieux, Jocelyn Armel revient sur la guerre civile qui a déchiré le Congo à la fin des années 90. « Il y a eu des morts dans mon pays… Or, nous les sapeurs, nous avons la non-violence dans nos gènes. » Philosophe, il poursuit : « Ce n’est pas un hasard si ce sont des gens comme nous, venus d’un pays qualifié de pauvre, qui nous adonnons à l’étoffe. Je crois que c’est simplement parce que nous nous disons : Dieu, tu m’as donné la chance d’être en vie aujourd’hui alors je me fais beau pour te remercier. Malheureusement, la vie n’est pas un brouillon que l’on peut ensuite mettre au propre… C’est pour cela qu’il faut se faire plaisir et en donner chaque jour aux autres. » Incontestablement, le prince de la sape parisienne est devenu « un petit personnage », comme il le dit lui-même dans un grand sourire. Repère des sapeurs de toute la communauté congolaise de Paris, sa boutique rue de Panama figure désormais parmi les lieux à voir de certains circuits touristiques de la capitale. Il faut dire que Jocelyn Armel sait savamment entretenir son image d’éternel dandy, préférant ainsi ne pas dévoiler le nombre de costumes qu’il possède. « Je peux juste vous dire que ma penderie est bien plus grande que celle de ma femme, ça c’est sûr ! » Si la sape flirte sans doute avec l’art de la frime, il n’en reste par moins pour Jocelyn Armel un art de vivre qu’il cultive avec humour et sagesse. Un mariage de l’être et du paraître plutôt réussi et qui fait du Bachelor un homme profondément attachant.

En savoir plus sur Le Bachelor : twitter.com/ja_lebachelor Connivences : 12, rue de Panama, Paris 18 22, rue Caulaincourt, Paris 18 Le site : connivencesparis.com Crédit photo : Matthias Sorge 51


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Préférant l’anonymat à la lumière, on ne sait pas grand chose de Ludo. Une trentaine d’années, une école d’art à Milan et des collages sauvages sur les murs de nos villes. Connu aussi sous le nom de Nature’s Revenge, Ludo placarde ses insectes mutants et ses végétaux carnivores ou armés avec une signature bien à lui : un vert devenu sa couleur identitaire. Loin de tout discours écologique facile, l’essence du travail de Ludo est à chercher ailleurs, dans une réflexion plus globale sur notre réalité comme en témoigne son projet « co-branding ». Un détournement malin et non autorisé de publicités de grandes marques que certains ont peut-être eu la surprise de découvrir sur les abribus. Questions/réponses avec un artiste de notre temps.

Pourquoi ces créatures hybrides mi-organiques, mi-technologiques ? J’aime ce « mix » entre le côté froid, métallique, industriel et le côté végétal, organique de mes créatures. Elles se situent quelque part entre le film Crash de David Cronenberg et un herbier naïf de collège… Certains dessinent des petits chats mais moi, ce n’est pas mon univers… Je préfère dessiner des créatures qui me permettent de donner une réalité à mes idées et à mon sens critique. Que voulez-vous montrer à travers vos collages ? L’idée est-elle de redonner à la nature l’espace qu’elle a perdu au profit de la ville ? Non, ce n’est pas mon but. Cela peut paraître simpliste mais si j’imagine ces créatures, c’est d’abord parce que je ne me sens pas en adéquation avec notre société et son sens du respect. Ainsi, par exemple, on continue de penser que l’on peut maîtriser la nature pour l’adapter et satisfaire notre quête sans fin de confor t… Face à ça, je m’amuse en aidant celle-ci à se réapproprier l’espace. Pas dans son 54


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rapport à la ville, mais face à l’homme, pour qu’elle reprenne sa place vis-à-vis de lui. Vous avez fait du vert votre signature. Pourquoi ce choix ? Bizarrement, le choix du vert ne s’est pas du tout fait en lien avec la nature. En fait, je n’ai jamais considéré la couleur verte en tant que telle mais plutôt dans le but de mettre en valeur certains éléments. Un peu comme si l’on venait surligner au feutre stabilo un objet sur un schéma en noir et blanc. On peut aussi y voir une référence à Yves Klein [NDLR : plasticien français connu entre autres pour son bleu qu’il appliqua sur nombre de ses œuvres]. En tout cas, plus que le fait de n’utiliser que le vert, j’aime surtout l’idée que ce soit devenu ma propre couleur. Il y a souvent une dimension violente dans vos créations. Est-ce le reflet de la façon dont vous percevez notre époque ? Bien sûr. Mais la perception de la violence est quelque chose de bien subjectif. Personnellement, je suis plus choqué par ce que je vois au journal télévisé de 20h que par mes toiles ou mes réalisations sur les murs. J’ai tendance à considérer que mon travail est plus axé sur la provocation que sur la violence, si tant est qu’il puisse susciter une quelconque réaction. Quand je vois ce que l’on nous sert tous les jours, il faudrait aller loin aujourd’hui pour parvenir à être vraiment agressif ou violent ! Comment choisissez-vous les murs et panneaux publicitaires sur lesquels vous collez vos créations ? Il y a souvent un long travail de repérage. Je suis notamment attentif à la texture des murs. J’aime utiliser ceux qui serviront mes collages. Le grand avantage de la rue, par rapport à une toile, c’est que l’environnement est déjà là et que l’on peut jouer avec et créer ainsi quelque chose qui a du sens. En tout cas, le choix du mur conditionne à 50% le résultat final. Et pour ça, j’avoue que Google Map est devenu mon meilleur ami ! Vous faites attention à préserver votre anonymat. Est-ce pour conserver toute liberté dans votre démarche ? D’abord, je préfère que les gens s’attardent sur mon 56

travail plutôt que sur ma dernière paire de baskets ! Et en effet, j’aime garder une certaine liberté, un peu comme un détachement entre mes deux identités. Avez-vous parfois des problèmes avec les autorités ? Il m’est arrivé quelques soucis… Mais je ne vais pas m’en vanter ! A l’étranger surtout. Aux Etats-Unis notamment, c’est très compliqué… Vos collages sur les panneaux ou les abribus ont une durée de vie parfois très limitée. Cette dimension éphémère est-elle frustrante ou considérez-vous qu’elle fait partie du jeu ? Oui, cela fait partie du jeu et à vrai dire, je ne me suis jamais posé la question d’une éventuelle frustration. Je considère le travail que je fais dans la rue comme un acte spontané qui n’a pas de raison d’exister en tant que décoration… Je ne vois vraiment pas d’intérêt à considérer ce que je crée comme une fresque servant à décorer une énième façade d’immeuble… Pour moi, la rue est d’abord un laboratoire qui me permet de tester en continu des idées, qui existeront peut-être après dans le travail que je fais pour les galeries. Dans votre projet « co-branding », vous détournez les publicités de grandes marques. Pourquoi ces détournements ? Lorsque j’ai lancé le concept de « co-branding » - ou plutôt de mon « co-branding » ! - c’était d’abord en réaction à l’aspect ultra-esthétisant des publicités dans la rue, en particulier celles pour les marques de vêtements et les objets de luxe. J’ai constaté que la dimension esthétique de ces pubs est telle qu’elles deviennent des objets qui n’ont plus de sens, juste enfermés dans leurs boîtes métalliques. Je me suis demandé jusqu’à quel point la pub s’adresse vraiment au public. Répond-elle à un vrai besoin ? Est-elle juste là pour susciter l’envie chez des gens qui en ont les moyens - ou pas - et créer ainsi des castes ? Dans quelle mesure ces affiches nous touchent-elles et comment les perçoit-on ? Les visuels utilisés sont-ils dénués de sens pour nous obliger à les idéaliser ? Ou bien la surabondance d’images nous rend-elle hermétique à tout ? En réponse à tout ça, j’ai eu envie de créer mes propres affiches en partant de mon travail et en y associant des logos. Des affiches


“ Je préfère que les gens s’attardent sur mon travail plutôt que sur ma dernière paire de baskets ! ” qui n’ont donc aucune raison d’exister et sans aucun but commercial. Mais le fait d’apposer un logo et d’utiliser l’espace publicitaire rend forcément leur perception différente. Avez-vous eu vent de réactions des marques dont vous avez détourné les publicités ? Non ! Et comment réagissent les passants à vos affiches ? C’est difficile à dire car je ne m’attarde jamais devant ce que je fais. Cependant, j’ai eu beaucoup de réactions par e-mail, plutôt positives. Et elles n’ont fait que conforter mes réflexions sur notre perception de l’espace publicitaire… Provoquer, est-ce essentiel pour interpeller ? Je ne pense pas. Il suffit de regarder les pubs anti-

tabac… Par contre, susciter la surprise, le geste spontané ou encore savoir utiliser l’espace urbain pour rompre la monotonie, cela me semble essentiel. J’aimerais que l’on puisse disposer de grands panneaux où chacun pourrait s’exprimer comme il le veut, y écrire ce qu’il souhaite. Sans aucune censure. Juste le vrai reflet d’une journée dans notre société. Des panneaux « d’utilité publique » en quelque sorte… Votre travail dénonce les travers de notre société. Est-ce qu’il aussi faut y voir là un geste politique ? Non, je ne suis pas Zorro et encore moins investi dans une action politique quelconque. Je ne cherche pas à dénoncer. Disons plutôt que ce sont les travers de notre époque qui m’inspirent et que j’aime les « réinjecter » dans mes pièces ! 57


NATURE’S REVENGE

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En savoir plus sur Ludo Son site : thisisludo.com Crédits photos : Ludo p52-53 : Abeille avec masque de protection - Janvier 2010 Paris p54-55 : Insecte - Juillet 2012 - Paris p57 : Rolex - Octobre 2010 - Paris p58-59 : Greed is the new color - Décembre 2010 - Paris 59


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L’art de Recycler Nina Boesch est une jeune allemande qui s’est installée à NewYork au début des années 2000. Particulièrement inspirée par la Grosse Pomme, elle conçoit, en parallèle de son métier de web-ergonome, des tableaux en mosaïque représentant des scènes et des icônes de la vie new yorkaise. Petite originalité : la matière première de ses mosaïques n’est ni la céramique, ni le marbre… mais le plastique des MetroCards, les célèbres tickets de métro de la ville ! Au fil des années, sa technique s’est affinée et ses œuvres sont aujourd’hui exposées dans plusieurs galeries du pays. Collecter, découper, coller, s’inspirer… Nina Boesch nous en dit un peu plus sur ses étonnantes créations.

Comment vous est venue cette idée de réaliser des collages à partir des MetroCards ? Quand je suis arrivée aux Etats-Unis, j’ai d’abord emménagé dans une famille qui m’a hébergée dans le New Jersey. Je prenais le métro tous les jours pour me rendre dans le centre de New York et, pour je ne sais quelle raison, je gardais tous mes tickets de métro. Lorsqu’en 2002, j’ai décidé de déménager, j’ai voulu offrir un cadeau pour remercier cette famille qui m’avait si gentiment accueillie. Ne gagnant à l’époque que le salaire minimum, j’ai eu l’idée de découper ma collection de tickets et de les coller afin de réaliser une grande carte des États-Unis en mosaïque. Ils l’ont tellement aimée que cela m’a motivée pour créer d’autres toiles. A l’époque, j’étais bien sûr loin de me douter que dix ans plus tard, mes 60

œuvres seraient exposées et vendues à des amateurs d’art à travers le monde ! Comment définiriez-vous votre art ? C’est surtout un art du recyclage… mais avec une touche de pop art ! Mes collages sont surtout esthétiques et ne cherchent pas à véhiculer d’émotion particulière. Mon savoir-faire réside essentiellement dans ma capacité à réaliser une œuvre à partir d’un bout de plastique que des dizaines de milliers de personnes utilisent, puis jettent chaque jour. Comment récupérez-vous tous ces tickets ? Est-ce que l’on vous aide à les collecter ? J’en récupère une grande partie moi-même, essentiellement dans les grandes stations de métro new


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yorkaises :Time Square, Union Square ou Colombus Circle. Mais mes collectes ne sont pas suffisantes pour réaliser tous mes collages. Mes amis et collègues m’en donnent beaucoup également. Et des inconnus m’en envoient parfois, comme cette femme qui m’a contactée il y a quelques semaines pour me donner plus de 3 000 MetroCards qu’elle avait collectionnées sur plusieurs années ! Ce sont aussi ces gestes généreux qui me permettent de continuer. De combien de MetroCards avez-vous besoin en moyenne pour réaliser vos mosaïques ? Ca dépend de la taille de la toile bien sûr, mais aussi des couleurs que je veux utiliser. D’un ticket, je ne peux obtenir que deux éléments orange et dix noirs. Donc si je veux une dominante orange, il me faudra beaucoup de tickets… Pour donner une fourchette assez large, je dirais entre 20 et 500 tickets par toile. Comment procédez-vous pour réaliser une mosaïque ? Dans un premier temps, je prédécoupe tous mes tickets et classe les morceaux par couleur. C’est une première étape assez longue qui demande un peu 62

de patience. Avant de commencer à les assembler, je dessine une trame que je duplique ensuite sur une toile. Puis, je dispose les pièces et les colle une à une, un peu comme un puzzle, de façon à reproduire le dessin que j’ai imaginé. La réalisation d’une toile nécessite du temps, entre 4 et 80 heures de travail suivant sa complexité, mais cela me relaxe et m’incite même à la méditation. Pourquoi la ville de New York vous inspire-t-elle autant ? New York, c’est la ville qui ne dort jamais… Il se passe toujours quelque chose ici, si bien qu’il serait difficile de ne pas être inspirée ! Je trouve parfois au coin de la rue assez d’inspiration pour une douzaine de collages ! Avez-vous eu des contacts avec la MTA (The Metropolitan Transit Authority’s) qui gère le métro new yorkais ? J’ai contacté des représentants du MTA plusieurs fois ces dernières années. Malheureusement, ils n’ont pas manifesté beaucoup d’intérêt pour mon travail… C’est dommage que nous ne puissions pas collaborer. Etant donné que je n’ai pas leur aval, je ne


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peux pas vendre de reproductions de mes collages en magasin. Mais ce n’est pas très grave… Vous exercez la profession de web-ergonome. Est-ce que vous voyez des liens entre votre métier et vos collages ? Mon travail consiste à étudier le comportement des utilisateurs face aux interfaces digitales. Or, je vois mes collages un peu comme les pixels d’un écran d’ordinateur : une mosaïque de petits éléments de couleurs qui, mis bout à bout, constituent un ensemble bien reconnaissable. Et, un peu comme sur nos écrans constitués de pixels, il faut prendre un peu de recul pour apprécier mes tableaux : de trop près, on ne voit que des bouts de plastiques colorés… C’est en cela que je vois des similitudes. Avez-vous déjà imaginé réaliser vos mosaïques avec des tickets de métro d’autres villes ? J’adorerais créer des correspondances avec des métros d’autres villes célèbres ! J’ai d’ailleurs récemment pu récupérer des tickets de métro de Moscou, Londres et Berlin. Je n’en ai malheureusement pas assez pour réaliser un tableau. Mais je continue de les collectionner, on se sait jamais !

Voulez-vous que je vous envoie des tickets du métro parisien ?! Oh oui ! J’aimerais bien en avoir entre les mains. Je ne sais même pas à quoi ils ressemblent… Les tickets de métro sont un peu partout dans le monde remplacés par des cartes magnétiques. Est-ce que vous pensez que vos mosaïques vont bientôt devenir « collector » ? Certainement ! Tôt ou tard, les MetroCards seront remplacées par un système plus écologique. D’ailleurs, le MTA est déjà en train de réfléchir pour que les cartes des usagers soient recréditées afin d’en limiter l’achat de nouvelles. Mais je suis préparée à ce changement : j’ai plus de 50 000 MetroCards en stock. J’ai encore de quoi m’occuper quelque temps ! En savoir plus Nina Boesch Ses collages : metrocardyourself.com Son site : ninaboesch.com Crédits visuels : Nina Boesch

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Considérée à la fois comme la capitale écolo des Etats-Unis et la nouvelle Mecque du rock, Portland est devenue - malgré son climat plutôt déprimant (il pleut huit mois sur douze…) - une ville-aimant pour de nombreux américains. En quelques décennies, la principale ville de l’Etat de l’Oregon a réussi une incroyable mutation basée sur le développement d’une économie locale et un mode de vie valorisant autant la simplicité que le sens de la communauté. Entre attachement viscéral au « made in Portland » et non-conformisme revendiqué, Portland est une ville américaine définitivement à part. Petit tour de la ville ou plutôt de quelques-uns de ses particularismes.

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WEIRD

MUSIQUE INDÉ

DO IT YOURSELF

Le slogan de la ville de Portland - présent sur les pare-chocs des voitures et même sur un mur entier de « downtown » - a de quoi laisser perplexe  : «  Keep Por tland weird  » (préser vons la bizarrerie de Por tland). Mais pour qui connaît un peu l’endroit, ce slogan n’est pas si farfelu… Il faut dire que de ville industrielle et forestière, Portland est devenue terre d’accueil pour les rockers, les skaters, les écolos, les féministes, les hippies sur le retour et plus globalement les anti-systèmes en tout genre… Et les initiatives pour le moins originales ne manquent pas à l’image de la Naked Bike Ride qui réunit chaque année 8 000 à 10 000 cyclistes traversant la ville dans le plus simple appareil ! Un anticonformisme assumé, à l’image des enfants stars du pays : le groupe de rock The Gossip ou encore le réalisateur Gus Van Sant (My Own Private Idaho, Elephant, Paranoïd Park, Harvey Milk).

Depuis quelques années, Portland est considérée comme la ville de la musique indépendante américaine. Parmi les artistes locaux reconnus et souvent cités : The Shins, The Decemberists, The Dandy Warhols, Pink Martini ou encore Stephen Malkmus, ancien leader du groupe Pavement. Rock, hip-hop, électro, rap ou heavy metal  : tous les genres musicaux cohabitent dans cette ville aux allures de véritable pépinière artistique. Portland compte ainsi un nombre incalculable de micro-labels indépendants, de fanzines spécialisés et de salles de concer ts (sans oublier les sous-sols de maisons reconvertis !). La musique fait tellement partie de l’ADN de la ville qu’il est coutume de dire que l’on ne demande pas à un habitant de Portland s’il joue dans un groupe mais quels sont les groupes dans lesquels il joue !

La culture du « Do It Yourself » (DIY), valorisant le fait maison plutôt que la production en masse, est un état d’esprit généralisé à Portland. Ainsi, les musiciens s’autoproduisent et réalisent souvent eux-mêmes leurs clips et leurs pochettes de disques, bien loin des formatages imposés par les maisons de disques. Le DIY est présent également dans les assiettes notamment avec les cantines mobiles locales, garées sur les parkings de la ville (plus de 700 paraît-il !). Sans oublier les micro-brasseries de bière artisanales concoctées sur place. Mais, à Por tland, le «  Do It Yourself  » est en passe d’être délogé par un nouveau concept, celui du « Do It Together » (DIT), plus collaboratif et moins individualiste. Le DIT milite ainsi pour une culture de l’entraide, que l’on évolue dans des univers similaires ou pas.

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zoomer

CULTURE GRAPHIQUE

SÉRIE TV

SPRINGFIELD

Por tland est réputée pour un savoir-faire souvent plus connu des initiés que du grand public : les affiches de concer t  ! La ville rassemble une incroyable communauté de créateurs d’affiches de concerts dont certains sont mondialement connus pour leur s tr avaux  : EMEK (emek.net), Mike King & Crash Design (crashamerica.com), Casey Burns (caseyburns.com) ou encore Dan Stiles (www.danstiles.com). Autre spécialité locale  : les « murals » (murs peints), réalisés par des ar tistes subventionnés par la municipalité. L’un d’eux, imaginé sur le Portland Memorial Museum, est de la taille d’un terrain de football, soit le plus grand existant dans le monde.

Depuis 2011, la sér ie télévisée  Portlandia, diffusée sur Independent Film Channel, offre une satire féroce de la ville, présentée sous le nom de « La Cité des Roses ». En mettant en scène des libraires féministes ou des écolos jusqu’aux-boutistes, les sketchs de la série tournent en dérision l’image d’eldorado pour bobos hippies que serait devenue la ville. « Une lettre d’amour à Portland » dixit la scénariste ! Le maire de la ville, Sam Adams, y fait même quelques apparitions dans le rôle de l’assistant du maire de la série, interprété par l’acteur Kyle MacLachlan, révélé notamment par la série Sex and the City. Inédite dans les pays francophones, Portlandia entame sa troisième saison avec de nombreuses « guest stars » annoncées.

Si nous avons tous en tête des images des principales villes américaines comme New York ou Los Angeles, difficile d’en dire autant de Portland… Pour s’en faire une petite idée, rien de plus simple : il suffit de visionner quelques épisodes des Simpson ! Matt Groening, créateur de la série dessinée devenue aussi la série doyenne de la télé américaine, a révélé l’an dernier que la ville fictive de Springfield par tageait nombre de similitudes avec la ville de son enfance, Portland. Il a reconnu également que les noms de cer tains personnages de la série étaient même directement tirés des rues de Portland !

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De la réflexion et du cœur, pour un peu d’évasion et quelques brèches dans l’air du temps


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