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CONFÉRENCE-DÉBAT LES NOUVEAUX MODES DE VIE ET L’URBANISME DE DEMAIN JEAN VIARD

Strasbourg, auditorium de l’ENA le 2 février 2010


Dans le cadre de l’élaboration du Plan local d’urbanisme de Strasbourg, le service Prospective et planification territoriale de la Communauté urbaine de Strasbourg a organisé un cycle de conférences-débat entre juin 2009 et juin 2010. Ces rencontres ont eu pour double objectif de sensibiliser les habitants aux nouvelles dynamiques en matière d’aménagement du territoire et d’alimenter la réflexion des élus et des techniciens pour l’élaboration de ce document cadre de la planification urbaine. Animées par des spécialistes de renom, ces conférences-débat ont rencontré un incontestable succès public et font l’objet des présentes retranscriptions.


© CUS, Jérome Dorkel

AVANT PROPOS

Jean Viard est sociologue, directeur de recherche au CNRS. Il a spécialement travaillé sur la manière dont on fabrique la ville, notamment en termes d’évolution de nos modes de vie, d’évolution de la manière dont nous vivons la ville, publiquement et de manière privée, que ce soit sur la question des mobilités, des relations familiales ou sur le rapport entre la nature, la ville et l’agriculture. Il a aussi travaillé sur une évolution fondamentale dans nos modes de vie sur le travail, le loisir et le quotidien. Depuis dix à quinze ans, Jean Viard s’interroge plus globalement sur la fin d’un certain nombre de linéarités qui ont construit nos villes. Citons trois de ses ouvrages dont les titres reflètent la diversité de ses approches : – Le Sacre du temps libre - La société des 35 heures (2004) – Éloge de la mobilité - Essai sur le capital temps libre et la valeur travail (2006) – Lettre aux paysans (et aux autres) sur un monde durable (2008) Il est vrai que nos modes de vie, ce que nous sommes et la manière dont nous vivons ensemble a un impact important sur la ville, sur nos manières de la construire. La fabrication de nos espaces urbains et la transformation de nos vies ont une relation tout à fait intéressante qu’il nous faut prendre en compte dans ce que nous essayons de projeter à cet horizon de 2025. Jean Viard va nous éclairer et nous amener à regarder de manière rationnelle, ou parfois caustique, un certain nombre d’évolutions de nos modes de vie et, surtout, à voir comment elles vont avoir un impact direct, prolongé ou durable sur la manière de construire la ville. On ne peut plus réfléchir à la ville à l’horizon 2025 avec les outils et les points de vue de 1990 ni même de l’an 2000.


© CUS, Jérome Dorkel

INTERVENTION DE JEAN VIARD

Je suis sociologue, donc mon métier est d’observer les changements dans cette société. Je suis un sociologue un peu particulier : j’habite à la campagne depuis 1968, je dirige une maison d’édition et je suis élu dans une très grande ville française. J’essaie d’avoir des regards différents sur cette société pour la brasser. Mon métier, c’est de vous raconter la société où vous habitez avec un angle un peu différent, pour que vous la regardiez autrement et pour qu’après, on se pose un certain nombre de questions. Nous sommes dans une époque qui est compliquée, parce que le monde change à une vitesse extraordinaire, sans doute n’a-t-il jamais changé aussi vite dans l’histoire de l’humanité. Des bousculements technologiques, culturels font que nous avons du mal à sentir ce changement, mais nous sommes souvent nostalgiques, nous avons souvent peur… La société française est la plus apeurée des pays développés ! Nous n’avons pas d’indicateurs objectifs, mais on a cette peur, on le sait, on le sent, et du coup nous réagissons souvent négativement.

Les mouvements du changement basés sur le temps Je voudrais vous présenter des mouvements du changement en m’appuyant sur le temps : sur l’augmentation de l’espérance de vie, sur la place nouvelle du travail… À partir du temps, j’essaie de voir ce qu’on en fait, et à partir de ce qu’on en fait, j’essaie de voir comment on habite les uns avec les autres, et à quel endroit.

en trois générations, l’espérance de vie a augmenté autant que durant les 900 années précédentes

Je vais partir de deux chiffres au XXe siècle dans les pays développés : – le produit intérieur brut (PIB) a été multiplié par dix ; – l’espérance de vie a augmenté de 40 %. Elle a augmenté autant qu’entre l’an 1000 et l’an 1900 : il a donc fallu 900 ans pour gagner 25 ans d’espérance de vie, et nous avons regagné 25 ans d’espérance de vie en trois générations. Nous avons peu conscience de cette augmentation parce que nous ne comparons pas la vie d’une génération sur une autre : on ne se rappelle plus comment les gens vivaient dans les années 30 et à quel âge ils mouraient… Nous connaissons les problèmes de financement des retraites qui sont dus au fait que nous vivons plus longtemps, que nous faisons beaucoup plus de choses (nous n’avons jamais fait autant de choses) dans une société qui, elle, offre de plus en plus d’opportunités parce que la richesse a été multipliée par dix. Nous sommes donc dans une course de vitesse permanente, comme si nous avions moins de temps disponible. Or, nous en avons plus puisque l’espérance de vie s’est allongée de 40 % en trois générations, notamment pour les femmes, mais aussi pour les hommes. Mais en même temps, nous avons tellement d’opportunités, la possibilité de

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faire tellement de choses, qu’il y a un stress au travail tout comme dans le temps libre. Aujourd’hui, vous avez gagné trois heures d’espérance de vie en moyenne (c’est la progression en France actuellement). Donc, vous pouvez dire que le temps de la conférence vous l’avez pris sur ces trois heures gagnées… Mais vous auriez pu aller au cinéma, ou vous promener dans la rue, ou aller voir votre belle-mère ou faire d’autres choses… Nous avons effectivement plein d’opportunités, mais curieusement nous sommes dans une civilisation du temps rare, du sentiment permanent de manque de temps, de stress, de vitesse… On en parle pour le travail, mais c’est pareil pendant les vacances. Quand vous voyez des Chinois qui visitent l’Europe en quatre jours… C’est pareil pour le stress à France Télécom, c’est une espèce d’ambiance de vitesse… C’est bien ou mal géré, mais c’est une course absolue. Regardons nos sociétés avec cette vision du temps et essayons de comprendre que malgré l’allongement de l’espérance de vie, le sentiment est inverse : c’est un sentiment de rareté et de saturation des choses. Nous sommes passés, en deux ou trois générations, d’une culture très sédentaire à une culture totalement mobile. Tout est mobilité : les déplacements, les modes de vie… J’aime bien télescoper les chiffres et évoquer quelques indicateurs : Aujourd’hui, nous vivons en moyenne 700 000 heures (730 000 heures pour les femmes et 680 000 heures pour les hommes). Avant 1914, nous vivions 500 000 heures. Nous avons donc gagné 200 000 heures d’espérance de vie : C’est un bouleversement gigantesque ! S’il ne se passe rien de catastrophique, nos enfants gagneront encore 100 000 heures. Depuis la guerre, nous avons gagné 11 ans d’espérance de vie !

une civilisation du temps rare

Chaque Français parcourt en moyenne 45 kilomètres par jour. Jusque dans les années 50, nous ne faisions que 5 km/jour, et il ne s’agit que des kilomètres physiques, pas des kilomètres virtuels ! Mettez-vous devant votre journal télévisé et demandez-vous combien votre œil a parcouru de kilomètres : vous êtes allés à Haïti, à Pékin, en Afrique noire, à Paris, vous avez vu Sarkozy là, Sarkozy ici… Rendezvous compte des kilomètres que vous avez parcourus ! Notre Président a fait 700 km/ jour depuis qu’il a été élu, loin de nos 45 km. Quelles conséquences dans les phénomènes de société : quand estce qu’on se voit ? C’est quoi un voisin ? Les 45 kilomètres/jour sont utilisés ainsi : – 1/3 pour aller travailler, – 1/3 pour les vacances et les week-ends, – 1/3 tout simplement pour habiter la ville. Cet indicateur est inégal car certains font beaucoup de kilomètres et d’autres peu. Mais dans une société sédentaire, nous savions ce qu’était un habitant. Aujourd’hui, un habitant, c’est quoi ? Il habite où s’il se déplace tout le temps ? Par exemple, 61 % des électeurs votent là où ils dorment,

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chaque Français parcourt en moyenne 45 kilomètres par jour


mais pas là où ils travaillent. Les électeurs votent pour des choses qu’ils ont là où ils dorment : le silence, la sécurité et la bonne école. « Mais n’allez pas nous mettre une usine, un incinérateur à ordures… Mettezles ailleurs ! »

une société du bonheur privé et du malheur public

53 % des bébés naissent hors mariage. C’est un extraordinaire indicateur de mobilité, de rupture. En mai 68, nous voulions un peu plus de liberté, mais l’idée que la majorité des enfants allaient naître hors mariage semblait totalement impossible ! Cet indicateur aussi a explosé en trois générations.

Un autre indicateur amusant : les prénoms. En 1960, 30 prénoms constituaient la moitié des noms des bébés nés en France en une année. Aujourd’hui, il faut 147 prénoms pour avoir la moitié des prénoms des bébés. C’est un indicateur idiot, mais qui révèle une diversité, une vitalité, une polysémie …

Alors évidemment, les Français sont extrêmement heureux (ce que les politiques ont du mal à comprendre) : 75 % des gens se déclarent heureux dans leur vie privée, dans leur couple, dans leur travail. Il y a toute une partie de malheureux, soit économiques, soit exclus, ou parce que le hasard de la vie les a rendus malheureux. Mais dans cette société, les individus sont heureux. C’est une société du bonheur privé et du malheur public : nous sommes en crise d’espace public, de projets collectifs, d’horizons… mais nous sommes heureux dans nos vies privées, dans nos amours. Nous changeons de partenaire amoureux tous les 8 ans, d’employeur tous les 11 ans, et on déménage régulièrement… Tout n’est pas négatif, même s’il y a des femmes seules avec enfants, des chômeurs … mais tout est changement, vitesse, transformation… Alors, comment y mettre de la régulation, de l’égalité, de la justice et de la solidarité ? Nous vivons 700 000 heures. C’est pour cela que nous serons 9 milliards dans 25 ans, mais représentez-vous plutôt un foyer du troisième âge qu’une maternité ! Je suis très content à l’idée de vivre plus longtemps, mais que ferons-nous de ces 700 000 heures ? Nous dormons environ 200 000 heures – même si cela dépend des uns et des autres. Avant 1914, on dormait autant parce qu’on vivait moins longtemps, mais on dormait 2 heures de plus par jour. Donc, vous dormez 2 heures de moins et c’est normal : la télé, l’électricité, les amours… Nous travaillons 63 000 heures pour avoir droit à la retraite, sur 700 000 heures de vie. Avant 1914, de la naissance à la mort, on travaillait 200 000 heures, on vivait 500 000 heures, on dormait 200 000 heures et il restait 100 000 heures pour faire autre chose. Aujourd’hui, on vit 700 000 heures, on travaille entre 60 et 80 000 heures, on fait en moyenne 30 000 heures d’études (une heure d’études pour deux années de travail dans les catégories Bac+4) et il nous reste 400 000 heures pour faire autre chose. Le temps qui n’est pas contraint a donc été multiplié par 4 en trois générations, ce qui va bouleverser les sociétés.

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Donc, quand un élu local aménage une ville, il doit penser qu’en moyenne en France aujourd’hui, 12 % du temps collectif est consacré au travail et 88 % à autre chose. Aux États-Unis, environ 16 % du temps est consacré au travail et 84 % à autre chose. Avant 1914, 40 % du temps collectif était consacré au travail. Pourquoi y a-t-il tout le temps du monde dans la rue ? Parce que si nous travaillons 10 % de notre vie, il y a des gens partout et à tout moment, avec des densités nouvelles. Ce phénomène augmentera uniquement parce que la vie s’allonge, mais il bouleversera les équilibres des temps et des espaces : c’est la première grande transformation.

12 % du temps collectif est consacré au travail et 88 % à autre chose

Les lieux des temps nouveaux Les lieux plus innovateurs de ces temps nouveaux sont la télévision et les vacances, parce que ce sont deux éléments inventés depuis la dernière guerre qui ont construit des nouveaux codes, des nouveaux gestes, des nouvelles valeurs des lieux. À la libération, les régions importantes étaient les régions industrielles (par exemple, la Lorraine avec le minerai de fer et les industries), puis les grandes régions administratives, comme Paris. Aujourd’hui, les grandes régions attractives sont les régions touristiques, parce que le tourisme a complètement transformé le rapport à l’espace. Regardez les gens qui viennent en jeans, en short : on s’habille avec des vêtements que l’on a découverts pendant les vacances. Et regardez le rôle culturel central de la télévision. Dans ces deux outils, le travail est masqué, ce qui pose des problèmes dans la hiérarchie des valeurs, tout en étant source d’innovations. Il faut comprendre que cette vie plus longue, où le travail n’a plus du tout la même place en temps – même si c’est une place sans doute aussi importante qu’avant en termes de revenus, d’honneur … – c’est une vie discontinue, une vie bâtie sur la rupture. Avant, nous avions une vie qui avançait par étapes : études, armée, mariage, sexe, enfants, travail, retraite. Et il fallait être « juste », comme on disait à la campagne : « Lorsque le fils se mettait au bout de la table, le père pouvait mourir ».

Une société de quatre générations Aujourd’hui, nous avons une société de quatre générations. La plupart d’entre nous seront en retraite en même temps que leurs parents : quand nous sommes de jeunes retraités, nous devons nous occuper de vieux retraités qui sont moins dynamiques et de grands adolescents qui ne sont pas toujours partis de la maison. Ce sont des bouleversements parce que nous sommes entrés, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, dans une société de quatre générations, avec tous les problèmes que cela pose.

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une vie discontinue bâtie sur la rupture


la civilisation des vies complètes

Le grand économiste Jean Fourastié disait : « On entre dans la civilisation des vies complètes. » On peut en discuter, mais j’aime beaucoup l’image. Avant, la plupart des gens avaient des vies incomplètes. Avant 1914, les vieux messieurs étaient plus nombreux que les vieilles dames, notamment en raison des décès en couche des femmes. Aujourd’hui, les vieilles dames sont beaucoup plus nombreuses puisque leur espérance de vie est de 83 ans et quelques mois (les messieurs, c’est 78 ou 79 ans). Je peux vous donner un autre chiffre qui va vous faire rire : on fait 6 000 fois l’amour. Avant 1914, c’était 1 000 fois. Et on ne produit plus que 2 bébés : il y a donc un effondrement de la productivité ! Comment voulez-vous dire à vos gamins que vous faites l’amour pour faire des bébés ? Ils ne vous croient plus. Avant 1914, on avait un bébé tous les 100 rapports, donc il y avait une possibilité de l’expliquer aux enfants. C’est aussi ce temps nouveau, cette discontinuité… On pourrait prendre d’autres exemples : le temps qu’on passe avec ses enfants, ses grands-parents, etc. C’est cette société-là qu’on vit, même si nous n’en avons pas complètement conscience : cette vie par étapes, cette vie d’aventures, dans un temps discontinu, avec évidemment un tout autre rapport aux normes, à l’espace…

L’appropriation du temps Comprenez l’enjeu d’être rentier au temps jadis, alors qu’aujourd’hui, on se réalise dans son travail, même les dames. Il n’y a qu’à lire tous les grands auteurs tels que Balzac, Stendhal… Quand vous avez dormi 200 000 heures et travaillé 200 000 heures à la campagne ou dans une entreprise, vous aviez effectivement plutôt envie d’être rentier. La grande conséquence pour notre société est que nous nous sommes approprié le temps. Avant, le temps ne nous appartenait pas : il appartenait à Dieu, puis au moment de la Révolution française, il a appartenu au travail. Rappelons qu’une des premières décisions de la Révolution française a été la suppression du dimanche et des jours fériés : l’idée était de casser la propriété de Dieu sur le temps et de le mettre au service du travail. Petit à petit, nous avons fait le dimanche férié (en 1907), le samedi après-midi férié a été donné en 1917 aux dames uniquement, pour préparer le dimanche de leur mari… Puis, il y a eu les congés payés, la cinquième semaine de congés payés, la retraite…

un temps qui est à nous et que nous n’acceptons plus de perdre

Tout ce que l’on connaît aujourd’hui n’est pas définitif, mais nous sommes dans ces nouveaux équilibres avec un temps qui est à nous et que nous n’acceptons plus de perdre : on ne supporte plus les embouteillages, on ne veut plus attendre à la Poste… Puisque le temps est à moi, je ne veux pas le perdre. Si je perds mon temps, c’est un choix. Dans certains pays, les gens disent : « Le temps, il n’est pas à moi. Si j’attends, j’attends. Je ne perds pas mon temps puisqu’il n’est pas à moi. » Cette question de la privatisation du temps, de l’honneur du temps est importante pour les commerçants, pour les administrations, … parce que les gens ne veulent plus attendre. Le privé fait souvent un énorme effort pour que l’on attende moins.

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Le temps privatisé a des effets sur les pratiques privées, sur la valeur du temps, sur la place des temps libres et donc sur les valeurs liées au temps libre, sur le travail qui va devoir se battre pour se légitimer à l’égal du temps libre… Les grands directeurs des ressources humaines (DRH) vous disent aujourd’hui : « Ce qui est surprenant avec un jeune qui arrive, c’est qu’une des ses premières questions est “c’est quand les congés ? ” » On lui dit « Mais attends, tu ne peux pas d’abord demander c’est quoi le boulot ? » « Oui d’accord, le boulot on verra, mais les RTT, ça marche comment ? ». Aujourd’hui, un homme ou une femme honorable équilibre son temps libre et son temps de travail, alors qu’avant, on faisait son boulot et après on essayait d’avoir du temps libre. Cela a complètement changé. Ce n’est pas forcément une régression, je pense que c’est plutôt un progrès, même si nous en sommes parfois désarçonnés.

Le corps ludique L’ensemble de ces équilibres a des conséquences sur les rapports au corps. Dans notre société, le corps est ludique et n’est plus un corps-outil, avec des conséquences sur la nage, sur la glisse, sur la recherche du déséquilibre. Toutes ces activités pratiquées pendant les vacances correspondent à un autre corps. Le corps du travailleur était un corps stable, bien posé sur ses pieds, c’était un autre corps. Aujourd’hui, nous sommes en permanence en train de nous demander comment inventer tous ces objets instables qui font notamment une des grandes activités du temps libre. Il faut donc garder en mémoire cette nouvelle culture légitime, ce temps qui est un temps relationnel, un temps de quatre générations, un temps discontinu pour lequel nous n’avons pas de modèle.

Travail, temps libre et lien social Nous ne nous sommes pas battus pour vivre quatre générations, pour tous avoir 85 ans… cela s’est construit, sans modèle pré fait et sans s’en rendre forcément compte. Il y a une crise de la légitimité du travail et c’est absurde de penser que le travail va reprendre la place qu’il avait avant. Par contre, le travail doit comprendre les normes et les valeurs qui se sont construites dans le temps libre : l’autonomie de l’individu, le pouvoir sur l’emploi du temps… et elles doivent entrer à l’intérieur du monde du travail. La France est un pays extrêmement curieux : nous sommes totalement innovateurs en matière de temps libre et totalement archaïque dans l’organisation professionnelle. Je crois que nous sommes le pays au monde où il y a le plus de cadres par salariés, c’est-à-dire qu’on a un pays où le travail est très hiérarchiquement organisé alors qu’on a des individus extrêmement autonomes dans leur temps libre. Dans votre temps libre, vous décidez tout seul : je vais me promener, je sors, je ne sors pas… Vous avez un pouvoir de décision très fort, beaucoup plus que dans votre travail. Il y a donc un heurt entre les deux.

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le travail doit comprendre les normes et les valeurs qui se sont construites dans le temps libre


le cœur du lien social va être bâti de ce que nous faisons dans notre temps libre

L’ensemble des liens sociaux va donc être profondément bousculé. Le cœur du lien social va être bâti de ce que nous faisons dans notre temps libre. Avant, les liens étaient bâtis à partir du travail : le boucher épousait la bouchère, le boulanger la boulangère, le paysan la paysanne, le fonctionnaire la fonctionnaire… L’essentiel du lien découlait des professions, avec les quartiers ouvriers, les quartiers bourgeois, et les identifiants physiques. Quand vous rencontrez aujourd’hui un type en jeans et en tee-shirt, savezvous de quel milieu social il est ? Est-il au RMI ou gagne-t-il 10 000 euros par mois ? Il n’y a pas d’indicatif majeur – sauf si vous voyez sa voiture ! Donc, le lien social qui a en partie quitté la sphère du travail s’est déplacé dans les sphères du temps libre. Par exemple, 70 % des initiations sexuelles ont lieu pendant les vacances. Les gens qui ne partent pas en vacances, comment gèrent-ils leur initiation amoureuse ?

le lien social s’est déplacé en partie dans les sphères du temps libre

Nous sommes dans ces bouleversements spatiaux et temporels. Tous ces processus vont se trouver télescopés. Nous pouvons parler de privatisation du lien social, c’est-à-dire qu’il est entré dans l’espace privé, à l’intérieur des maisons : on ne s’est jamais autant fréquenté les uns les autres, on ne s’est jamais autant battus pour avoir des maisons où l’on peut recevoir. Toutes ces questions vont donc organiser l’espace et dire quel espace on doit construire. Gardons à l’esprit cette privatisation du lien social comme étant un phénomène qui fait dire aux politiques qu’il y a une crise du lien social, et aux sociologues qu’il y a transformation du lien social. Le lien social est beaucoup moins dans l’espace public et très peu dans l’espace politique, parce que les individus mobiles, qui se voient les uns chez les autres, qui passent des heures sur leur téléphone portable, ont des contacts extrêmement forts. Mais ce contact n’a plus lieu au même endroit et on ne peut pas le cataloguer comme on le faisait antérieurement comme étant un lien social dans la rue, dans l’espace public… Ces individus mobiles vont jouer en permanence sur leurs identités et sur leurs appartenances. Avant, le boucher était boucher avec tout ce que cela entraînait, l’ouvrier appartenait à un quartier ouvrier… Aujourd’hui, nous jouons avec nos appartenances, nous nous présentons par notre lieu d’origine, notre mode de vie, nos préférences sexuelles… Exemple : quand je viens ici, je dis que je suis né à Metz. Quand je suis à Marseille, je dis que je suis sociologue marseillais car j’habite à Marseille… et suivant les régions, je vais jouer. On joue en permanence, parce qu’on se déplace et parce que nous ne sommes plus sous le contrôle social de l’autre.

Lien social de proximité, étalement urbain et mobilité Pendant vos 45 kilomètres par jour, vous ne voyez personne que vous connaissez. Avant, nous étions sous le contrôle social du quartier : vous pouviez lâcher votre gamin dans la rue, il y avait toujours quelqu’un qui regardait ce qui se passait. Ce contrôle social de proximité, qui était également une appropriation – donc avec des côtés négatifs – s’est complètement transformé.

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Qu’est-ce que cela donne pour le territoire qui est, ce soir, la question centrale ? Cette société de mobilité a un rapport complètement différent à l’espace parce que nous n’arrêtons pas de nous déplacer (dans la journée, mais aussi dans la semaine, dans l’année et dans la vie). Il y a par exemple, des dizaines de milliers de gens qui quittent certaines régions au moment de la prise de retraite. Paris perd 50 000 retraités par an et 120 000 retraités français viennent habiter tous les ans entre Perpignan et Nice. Ce ne sont pas des petites quantités ! Ces retraités vont d’abord dans des régions à forte image touristique. Par rapport aux nouvelles valeurs du temps libre évoquées : ils ne peuvent pas tous passer à la télé, mais ils peuvent tous aller habiter dans des régions touristiques. Tout cela crée des mobilités au fil de la vie, cause de la fin de l’exode rural. Quelques zones continuent à se dépeupler, mais elles sont très minoritaires. La France se repeuple partout mais ce ne sont pas des paysans qui retournent à la campagne, ce sont des retraités, généralement aisés, des périurbains, toutes ces populations qui choisissent ce mode de vie. Nous sommes donc dans ces nouvelles répartitions de la population avec le phénomène de l’étalement urbain et des phénomènes de segmentation par générations qui nous posent des problèmes. Par exemple, la majorité des parisiens sont célibataires. À New York, c’est pareil. C’est quoi des villes de célibataires avec du périurbain pour les familles ? C’est quel modèle ? Comment créer du lien social ? C’est une des questions de la RATP : « À Paris faut-il ouvrir le métro toute la nuit ? » Si oui, vous accentuez la prise de pouvoir des jeunes sur la ville : ils vont sortir à 5 heures du matin, sont de bonne humeur, font du bruit… et l’honnête travailleur ne pourra plus habiter au centre de la ville. La question des générations devient de plus en plus importante. On ne parle que des segmentations par origine, mais je dis attention à la segmentation par génération qui est renforcée dans nos villes par l’augmentation des prix du foncier. Le rapport au territoire va être complètement différent, notamment à cause des écarts de mobilité : entre Nicolas Sarkozy qui fait 700 kilomètres par jour et le « pied de l’immeuble »… Le « pied de l’immeuble » est celui qui reste dans son quartier, qui n’a aucune mobilité, y compris parce qu’il est différent des autres par origine, par couleur…, s’il se déplace tout seul, il a peur, et s’il se déplace en groupe, c’est les autres qui ont peur… De toute façon, quand est-ce qu’ils se promènent ? Pour une partie d’entre eux et dans certaines régions, ils ne se promènent pas et on les appelle les « pieds d’immeuble ». C’est une expression insupportable, mais c’est une image qui signifie qu’ils restent dans leur quartier parce qu’ils se sentent protégés entre eux. Les kilomètres parcourus ne sont peut-être pas un indicateur du bonheur, mais un indicateur de la position sociale. Il y a un groupe social hyper mobile, quasi planétaire, qui met ses intérêts fiscaux un peu partout, et des populations résidentialisées par l’âge. Mais n’oublions pas les personnes âgées qui sont peu mobiles, les handicapés (pour lesquels notre société est très mauvaise) et toutes les per-

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le rapport au territoire va être complètement différent, notamment à cause des écarts de mobilité


sonnes qui n’ont pas de permis et qui ont d’énormes problèmes pour aller faire les courses. Nous faisons tous comme si tout le monde avait les moyens de se déplacer. Mais, c’est faux, y compris dans le périurbain.

les kilomètres parcourus ne sont peut-être pas un indicateur du bonheur, mais un indicateur de la position sociale

Dans notre société, tout est bâti sur la mobilité : les grandes surfaces, les cinémas – encore qu’à Strasbourg, vous avez un multiplex desservi par le tram. Différents modèles se mettent en place, celui du bi résident qui a deux maisons. Savez-vous qu’on est le pays au monde qui a le plus de résidences secondaires ? Nous avons 11 % de logements en résidence secondaire dus à une culture paysanne toujours présente. Nous sommes le premier pays touristique au monde, et aucun pays, à part la France, n’a plus de touristes que d’habitants. La culture touristique est en permanence présente : nous sommes toujours dans des processus de différentes cultures, de différents usages des lieux … qui se télescopent. En regardant l’étalement urbain et cette privatisation du lien social, il faut comprendre que ces gens sont mobiles et que cette mobilité n’a pas finie d’être démocratisée. Nous devons continuer la bataille pour la démocratisation de la mobilité car 30 % de gens n’y accèdent pas.

L’explosion et la démocratisation de la mobilité continuer la bataille pour la démocratisation de la mobilité

organiser l’espace pour que les mobilités choisies se développent

– 40 % de gens ne partent pas en vacances ; – 30 % partent plus de 5 fois par an en vacances ; – 30 % partent une fois par an et espèrent partir deux fois ; Ce sont des moyennes, mais il s’agit d’indicateurs de mobilité. En continuant la démocratisation de la mobilité, il va falloir essayer en même temps de l’organiser. La mobilité n’a pas été un projet politique : la société, le progrès technique, l’invention des nouvelles technologies, l’allongement de la durée de vie… font que nous avons accéléré nos systèmes. Et à un moment, on se dit qu’il faudrait mettre de l’ordre : ça pollue trop, ça consomme trop d’espace, les gens ne se connaissent plus, comment créer du lien social ? Nous sommes dans cette période de retournement, c’est-à-dire dans cette explosion des mobilités qui a été une des conséquences de la révolution industrielle et de ses innovations fantastiques. Nous sommes dans le siècle où la question va être de ne pas limiter ou interdire les mobilités, mais d’organiser l’espace pour que les mobilités choisies se développent et que les mobilités subies diminuent. Exemple : la politique des supermarchés en France. Nous ne pouvons pas à la fois valoriser les grandes surfaces où nous allons tous en voiture et avoir un discours sur une ville différente. D’ailleurs, les supermarchés sont en train de perdre de la clientèle car les gens régulent eux-mêmes le fait qu’une partie de la proximité se redéveloppe quand elle est bien organisée, c’est-à-dire du fait d’une politique d’aménagement de proximité intelligente.

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Les lieux de rencontre dans l’organisation de la ville désirée Dans cette société des vies longues, du travail court et des mobilités, il y a des lieux de polarité où les choses se concentrent. Quand on organise une ville aujourd’hui, il ne faut pas la penser en kilomètres mais en durée. Considérons qu’une ville, c’est être à moins de deux heures les uns des autres. L’idéal, c’est une heure. Le trajet domicile-travail augmente en kilomètres et diminue en temps, contrairement à ce que laisseraient croire les embouteillages. Regardons la ville comme un nuage et demandons-nous comment dans cet espace, nous allons créer des conditions pour qu’il y ait des rencontres aléatoires possibles entre les gens ? À Tokyo, ils sont 32 millions, mais leur possibilité de se croiser est très faible car la ville est organisée par parties. Comment avoir des lieux pour se rencontrer ? Dans certaines villes, la probabilité aléatoire de se croiser est forte. Exemple de Montpellier : la place de la Comédie est un lieu qui fonctionne extrêmement bien et où tout le monde passe dans tous les sens. Quand je m’assois au café Riche, c’est extraordinaire : vous pouvez rester une heure et vous vous demandez où les gens courent comme ça. Mais ils se croisent, ils se rencontrent… Dans d’autres villes, pourtant très bien organisées et qui ont une très bonne image, les gens ne se rencontrent pas. Prenons l’exemple de Nantes où il y a un déficit de lieux aléatoires de rencontre. Organiser une ville, c’est se demander : – où sont les lieux aléatoires de rencontre ? – où sont les moments aléatoires de rencontre ? – comment passer de l’organisation régulière à l’organisation irrégulière de la ville ? Avant, nous avions la messe le dimanche, les grandes fêtes rituelles… Aujourd’hui, il faut inventer des nuits blanches, des événements ponctuels, c’est-à-dire mettre des repères dans cette immensité du temps et des espaces. Les repères sont physiques pour certaines villes, comme Guggenheim à Bilbao. À Strasbourg, vous n’avez pas besoin de repères physiques, vous avez une telle densité de signes et de repères dans le temps… Les premiers grands lieux de polarité sont ceux qui ont trait au tourisme. La carte de France des résidences secondaires n’a a priori rien à voir avec les créations d’entreprises, mais c’est celle qui permet le mieux de lire les régions où des entreprises ont été crées. La meilleure corrélation avec un territoire est celle des résidences secondaires, c’est-à-dire de l’appropriation par les classes sociales supérieures d’un espace valorisé, aimé, et donc où l’on va créer plus d’entreprises qu’ailleurs (pas plus d’emplois, car ce sont souvent des petites entreprises). Le tourisme est donc la mise en désir des lieux dans nos sociétés, car c’est le tourisme qui dit que le lieu est agréable.

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le trajet domiciletravail augmente en kilomètres et diminue en temps

comment avoir des lieux pour se rencontrer ?

à Strasbourg, vous n’avez pas besoin de repères physiques, vous avez une telle densité de signes et de repères dans le temps


le tourisme est la mise en désir des lieux dans nos sociétés

Le tourisme est une construction : « Brigitte Bardot, Saint-Tropez », Cézanne et sa peinture, un événement historique car nos sociétés ayant peur du futur, vont valoriser tout ce qui est ancien – c’est la chance de Strasbourg : vous êtes une enclave de développement dans une France de l’Est en crise, parce que vous avez une accumulation historique, mémorielle, esthétique, patrimoniale, qui vous donne une forme… et le tourisme recherche ces lieux et les valorise. Cette mise en désir des lieux, qui est un processus complexe, attire donc du développement, des nouveaux habitants, des entreprises. Pourquoi le high-tech se trouve-t-il essentiellement dans les grandes régions touristiques ? Pourquoi est-ce que des grands groupes américains comme Thomson ont porté le développement de Sophia Antipolis, d’Aixen-Provence, de Montpellier, de Toulouse, de la Californie, de la deuxième Italie, de Barcelone ? C’est parce que la nouvelle économie va d’abord dans les grandes régions touristiques, car la vie y est réputée plus favorable et donc le marché du travail plus ouvert. C’est le premier lieu de polarité. Le deuxième lieu de polarité, c’est le logement, qui est le cœur du lien social. On se rencontre et on se voit chez soi, les maisons sont devenues des équipements culturels miniatures : il y a la télé, souvent de la musique, quelques livres ou pas, si possible un bout de jardin : 52 à 53 % des Français ont un jardin, les autres une terrasse ou un bout d’espace.

les maisons sont devenues des équipements culturels miniatures

Le logement est un lieu de rencontre, de lien avec une partie des gens qui sont tout seul. Dans cette société, la plus grande question, c’est la solitude : les femmes seules avec enfants, les personnes âgées, qui n’accèdent pas à cette société de mobilité. Combien y a-t-il par exemple de crèches ouvertes le vendredi soir à Strasbourg ? Ces femmes seules avec enfants, qu’est-ce qu’on fait pour qu’elles puissent sortir une fois par semaine ? Certaines villes ont une crèche ouverte un soir par semaine, par exemple. Le logement a pris une fonction centrale. Les gens souhaitent habiter à côté des villes, pour avoir des jardins, qui sont des facilitateurs de liens sociaux, pour avoir un point d’eau. 700 000 Français ont une piscine et les autres ont un simple baquet. On peut mettre un barbecue dehors. Ce sont d’abord les liens sociaux qui structurent l’espace. Si nous disons qu’il ne faut pas étaler la ville, il faut proposer, dans la ville, les modes de vie que les gens cherchent en dehors de la ville. 50 % des maisons ont été construites à côté de la ville dans les années 1950. D’autres raisons existent telles que les prix du foncier, mais un mode de vie, de liens, de relations, y compris dans les lotissements, se développe avec un type de sociabilité qui correspond à ces nouvelles attentes. Alors comment fait-on pour transformer l’espace urbain à certains endroits pour favoriser cette sociabilité et répondre à ces attentes ? Il existe évidemment d’autres hauts lieux, et notamment les villes pôle, les villes monde. Il y a une dizaine de villes globales et nous avons la chance d’en avoir une en France, c’est Paris, surtout parce qu’elle est une ville tou-

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ristique. Il y en a deux en Europe, Londres et Paris, deux aux États-Unis, New York et Los Angeles. Et il y a Shanghai, Tokyo… Dix villes sont des hubs de la mondialisation, financiers, économiques, de l’innovation… En France, les villes se sont construites contre Paris, dans une logique de centralisme et de province. Aujourd’hui, nous avons une toile TGV. Demandez-vous combien vous connaissez de villes chinoises. Puis, combien un Chinois connaît-il de villes françaises ? Si je lui dis que je suis à 2 heures de Paris, il répondra : « Ah oui ! 2 heures de Paris, je vois où tu es. » Et si après, vous lui parlez du vin d’Alsace, peut-être que vous arriverez à créer une complicité… Donc, je crois qu’il faut regarder autrement notre façon de nous positionner, c’est-à-dire se regarder dans l’œil de la mondialisation pour regarder la ville dans laquelle on habite. Le temps est le critère principal parce que le reste en découle : la mobilité, les déplacements, les changements dans la vie des couples, les bébés hors mariage… parce que nous avons plus de temps, nous allons développer de nouveaux rapports les uns avec les autres.

Le travail En même temps, avec le chômage et la crise, nous allons nous accrocher à une chose importante, c’est notre emploi. Une chose très curieuse de cette société de mobilité est l’augmentation de la durée de la relation entre le patron et le salarié. Les contrats de travail durent aujourd’hui en moyenne 11 ans et 2 mois, contre 8 ans et 9 mois il y a 20 ans. Vous allez me dire : chômage, CDD, emplois courts… Mais cela veut dire : – qu’un groupe social « s’en prend plein la gueule », notamment les jeunes et les femmes, – qu’un autre groupe se sécurise dans l’emploi, notamment les hommes blancs entre 30 et 55 ans, – et que la moyenne des deux donne une augmentation de la durée du rapport au travail. Donc, l’inégalité aux risques face au travail augmente. Dans cette société de mobilité, nous n’avons pas envie d’être mobiles sur tout, notamment la question du travail. Evidemment, l’inégalité qui en découle, puisqu’elle est radicale entre les moins et les plus de 30 ans, est l’un des côtés les plus scandaleux de cette société : avant 30 ans, on est instable et mal payé, et après, on trouve un certain équilibre, encore que… C’est quoi une ville, dans tout ça ?

La ville pensée comme une marque dans la mondialisation Une ville est d’abord une marque car nous vivons dans un monde de marques, qui ont été inventées pour empêcher les pays pauvres de nous concurrencer sur des produits. Si vous avez un jeans Levis, vous allez payer la marque Levis. Le jeans est de toute façon, fabriqué dans un pays d’Asie. Quand vous achetez dans

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si nous disons qu’il ne faut pas étaler la ville, il faut proposer les modes de vie que les gens cherchent en dehors de la ville

se regarder dans l’œil de la mondialisation pour regarder la ville dans laquelle on habite


la ville est devenue une marque

un supermarché, 50 % des objets que vous avez dans votre caddie, sauf les fruits et légumes, viennent d’Asie. La marque permet de protéger les intérêts des grandes entreprises des pays occidentaux. La ville, c’est un peu la même chose : elle est devenue une marque avec ses grands événements, son image, le renouvellement de son image, la fidélité à sa tradition et sa capacité à marquer son innovation. Nous créons des événements qui à la fois, rassemblent les habitants et permettent de se positionner face aux autres. L’exemple de Paris-Plage : des centaines de milliers de gens passent la journée au bord d’une rivière totalement polluée en maillot de bain, et ils se croient au bord de la plage ! C’est un imaginaire. Même si derrière, il y a la voie rapide avec les voitures, les gens sont contents. D’autres villes le font aussi, dont Metz qui revendique la paternité du concept de se mettre au bord de la rivière en maillot de bain. Nous sommes sur des sociétés d’imaginaire.

Mobilité des diversités à mettre en histoire Une ville doit faciliter la mobilité des diversités, quels que soient les individus : jeunes ou vieux, d’origine étrangère, française ou locale. Comment faciliter ces mobilités et comment créer des lieux de polarité pour avoir des rencontres aléatoires denses à certains moments, et pas forcément tout le temps ? Comment se poser la question de la gestion des flux de population à l’intérieur du territoire urbain ? Comment créer des repères dans le temps et dans l’espace pour que tout cela puisse se raconter ?

une ville doit faciliter la mobilité des diversités

Plus la vie est longue et plus il est difficile d’avoir des souvenirs. Vous vous rappelez ce que vous avez fait en 1987 ? Ce n’est pas évident. Il y a des dates dont vous allez vous souvenir : un événement historique, l’élection de Mitterrand, Sarkozy, une catastrophe, un tsunami, des événements dramatiques, un mariage… Nous avons nos repères, mais il est néanmoins difficile quand nous vivons autant d’années, de nous rappeler de tout. Ce qui est important dans cette société, c’est la transformation du travail : – 40 % des gens s’occupent aujourd’hui du corps des autres et c’est le cœur de l’emploi dans nos sociétés. Le corps des autres, c’est enseigner, soigner, divertir et cultiver. C’est l’essentiel de l’emploi. – 10 % des gens s’occupent du sol : ils construisent des immeubles, plantent des vignes et s’occupent de la terre. – 20 % fabriquent des objets – 30 % s’occupent de la logistique : la politique, le commerce, la sécurité… Mais le cœur de notre société, c’est l’emploi sur le corps. Quand on manque d’emplois, le plus facile pour en créer est de densifier l’attention au corps : personnes âgées, enfants, culture …

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CONCLUSION

La ville, c’est un hub, un lieu de rencontre, un lieu carrefour, un lieu qui se saisit par l’imaginaire parce qu’on se raconte une histoire qui faut mettre en partage. Qu’est-ce que vous faites, par exemple, pour que dans les écoles il y ait un petit livre illustré pour les enfants de 4-5 ans sur l’histoire de Strasbourg, pour qu’ils sachent d’où ils viennent ? Comment transmettre le récit collectif, le construire, le donner aux enfants et aux nouveaux arrivants ? Nous avons une histoire à nous raconter. Comment rentrer dans l’imaginaire de la ville ? Une ville, c’est un objet relatif. Un auteur roumain, que j’aime beaucoup, Lucian Blaga, a écrit un livre où il compare la ville et le village. Il dit que nous n’avons jamais vu un village attaquer le village d’à côté pour lui voler 10 hectares. On peut piquer les femmes du village d’à côté ou beaucoup d’autres choses, mais les frontières des villages sont anciennes car un village est un groupe qui se reproduit sur le même lieu et qui discute avec le climat et le cosmos. Contrairement, une ville est toujours en comparaison : elle est toujours plus grande, plus petite, plus grande qu’avant… C’est un objet extrêmement mobile, un objet incapable de survivre (car elle ne sait pas se nourrir) : cette fragilité fait à la fois sa vitalité et son risque. Parce que la ville est incapable de se nourrir, elle est en déséquilibre permanent, en concurrence … et en même temps elle est tout le temps dans la vitalité – ou alors elle s’arrête de fonctionner. La ville est cet objet vivant qui est passionnant et qui nous attire. Mais en même temps, il y a la mondialisation. Prenez de la terre et trempez-la dans un liquide : c’est la mondialisation. Nous sommes immergés dans le monde liquide de la mondialisation qui est présent partout. Dans une ville, nous sommes en contact avec le monde, dans ce contact virtuel, symbolique, informatif, qui fait que nous sommes plongés dans ce monde liquide qui a saisi l’ensemble des lieux. Nous ne pouvons plus nous protéger. Avant, nous pouvions faire des frontières, poser des limites, construire la ligne Maginot … mais vous ne pouvez pas faire la ligne Maginot du trou sur la couche d’ozone ! Il y aura toujours un partage collectif des risques qui n’existait pas avant, qui est ce monde liquide, notamment écologique, dans lequel nous sommes complètement plongés. Il me semble que cela bouleverse nos façons de lire les lieux. La question est de comprendre l’explosion des mobilités qui s’est passée au siècle dernier, et d’essayer à la fois de les démocratiser et de les freiner. Comment mettre des freins à certains endroits et à certains moments ? Non pas pour arrêter les mobilités, mais pour freiner un peu le développement des voitures, freiner les mutations non choisies patrons-salariés, réfléchir un peu plus à la façon dont les couples se défont sans forcément penser aux enfants. La génération d’avant n’y avait

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la ville est un objet extrêmement mobile qui ne sait pas se nourrir : cette fragilité fait à la fois sa vitalité et son risque


comprendre l’explosion des mobilités et essayer à la fois de les démocratiser et de les freiner

pas forcément pensé parce que nos parents vivaient ensemble, nous ne savions pas que les enfants du divorce étaient un problème de société. On se demande comment on met des freins à certains endroits, dans cette société de flux, comment on redonne de la proximité, comment on se repose la question du local, et comment ne pas en faire des éléments d’exclusion et des éléments d’inclusion. C’est extrêmement difficile, parce qu’il est beaucoup plus facile de se réunir contre les autres que de se réunir parce qu’on veut partager les choses dans la proximité. Dans une ville, la question qui nous est posée est comment allons nous essayer de débattre tous ces éléments pour arriver sur des questions de quotidienneté, de vivre ensemble, de valeurs partagées, non pas pour essayer de revenir à la société d’hier, mais pour être dans cette société de mobilité où dans une ville, il y a des habitants, des salariés, des périurbains, des touristes, tous ces gens qui se frottent et qui font la ville ? Alors que souvent, l’habitant voudrait que la ville soit faite pour lui. C’est le problème et le débat : pour l’habitant, la ville est faite pour le citoyen car c’est lui qui vote. Mais une ville sans étrangers, sans touristes, ce n’est plus une ville parce que l’économie urbaine, c’est des emplois, c’est tout ce qui est lié aux flux, aux gens qui habitent à côté de Strasbourg et qui viennent consommer à Strasbourg…

comment reposer la question de l’espace de la citoyenneté, de l’espace politique dans cette ville ?

Comment reposer la question de l’espace de la citoyenneté, de l’espace politique dans cette ville ? C’est-à-dire comment ces différents éléments, à un moment, nous font-ils « faire cité » ensemble et nous font-ils habiter le territoire à nouveau, avec un projet commun ? C’est une de nos grandes difficultés du moment, car nous sommes dans une société du bonheur privé et du malheur public. Le terme est un peu fort mais nous ne savons pas ce qu’est « habiter ensemble » dans cette société, celle des quatre générations, des déplacements. Il faut donc partir de cette réflexion sur le logement et ses nouvelles fonctions pour comprendre que c’est l’une des causes de l’étalement urbain, pour comprendre que si nous travaillons autrement sur le logement, nous aurons un autre rapport à l’espace. Prenons par exemple la question du temps libre. Amusez-vous à faire une carte de votre ville avec le temps libre disponible à l’hectare. C’est assez facile à faire : on prend le nombre d’habitants, le nombre d’heures vécues par eux dans leur logement, le nombre d’heures où ils n’y sont pas parce qu’ils vont travailler, le nombre d’heures où ils partent. On se rendra alors compte que : – dans les quartiers très populaires, le temps libre vécu à l’hectare est considérable car on part très peu en vacances, on prend sa retraite sur place, le taux de chômage est très fort ; – dans les quartiers très aisés, le temps libre à l’hectare est très faible car on part en week-end, en vacances, et on migre au moment de la retraite. Nous avons donc un déséquilibre qui s’accentue dans la densité du temps libre sur un territoire. Est-ce que cela correspond aux équipements culturels, aux attentions portées par la politique du logement, par la poli-

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tique d’espaces publics, ou pas ? Ce n’est pas évident car le temps libre à l’hectare est un critère quasiment jamais utilisé. Sur les questions d’agriculture, l’idée est de faire pousser du végétal dans la ville. La société se pose la question de son renouvellement, de son système de valeurs, de ce que j’appelle le « faire pousser » c’est-à-dire le rapport aux animaux, aux végétaux, aux aliments, à la proximité de l’aliment, à l’agriculture, aux espaces verts... Ce sont des enjeux, dans l’espace de la ville, sur lesquels nous devons travailler pour que les gens s’approprient leur territoire. Dans cette société, tout ce qui se renouvelle devient central. Hier, nous étions dans une société du déchet, de la ressource d’énergie exogène et nous allons vers des sociétés où tout cela va devenir en partie endogène. Il me semble que nous sommes dans une société de plus en plus locale, avec des demandes de proximité, tout en étant en permanence complètement mondialisé et globalisé. C’est cette dualité qui fait toutes les difficultés des sociétés modernes.

un déséquilibre dans la densité du temps libre sur un territoire

faire pousser du végétal dans la ville

Il n’y a plus un intérieur et un extérieur. Avant, il y avait le dedans et le dehors, il y avait la France et la non-France, il y avait les barbares et les civilisés. Nous avons fini la conquête de la planète et l’homme est présent partout, c’est pour cela que je dis qu’il faut se représenter la Terre plongée dans un liquide. L’humanité s’est réunifiée sur une seule planète avec une solidarité écologique, qui nous empêche de pouvoir tout résoudre au niveau local. Par contre, au niveau local, nous pouvons redonner du territoire, de la proximité, favoriser les liens, se dire qu’effectivement, cette société s’est un peu déshumanisée en devenant hyper mobile. Comment freiner pour qu’à nouveau ils se croisent, se rencontrent, se parlent en allant acheter des carottes ? Ces petites choses, qui ne changent pas complètement la face du monde, permettent à nouveau de ré-intensifier la quotidienneté de la vie ensemble. Comment se pose-t-on ce type de question dans la France de l’Est ? Je pense que la France de l’Est a un problème un peu particulier, c’est qu’elle n’a pas su pour l’instant faire de l’Est une qualité que les autres reconnaissent. La France de l’Ouest, par exemple, a fait un énorme travail (de 25 ans) pour faire naître des images d’authenticité, de littoral quand nous prononçons « France de l’Ouest ». Ce travail commence à porter ses fruits. La France de l’Est est très différente, mais il y a une vraie réflexion à avoir sur cette question. Je voulais vous parler de ces paradoxes, de ces mobilités, de ce nouveau rapport au temps, d’une évaluation plus juste de ces équilibres, de la place du temps libre. Quelle est la politique, par exemple, sur la nuit ? Y a-t-il des brigades du bruit ? 30 % du temps de la ville, c’est du sommeil. La qualité du silence est la première revendication des gens. Quelle est la politique publique du silence dans votre ville ? Y a-t-il une police spécialisée pour ceux qui empêchent les autres de dormir ? C’est pourtant un des enjeux essentiels de la ville.

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ré-intensifier la quotidienneté de la vie ensemble


comment mettre en place une politique publique du temps ?

reconstruire du commun dans cette société qui a privatisé ses liens sociaux

Ces questions ont l’air simple mais elles font le quotidien de cette société. Et dans chaque espace, il faut se demander ce qu’il y a comme type d’habitants, comme type de tourisme, quels sont les rôles des gens de la ville d’à côté qui viennent ? Quels sont les usagers d’un espace ? Mais les usagers ne sont pas que des habitants. Comment tous les usagers peuvent-ils habiter un quartier, se croiser, se télescoper ? Comment mettre en place une politique publique du temps ? Comment jouer sur les heures d’ouverture des écoles, pour essayer de faire en sorte qu’il y ait moins d’embouteillages, que les gens puissent se rencontrer ? Très peu de villes ont mis en place une politique publique du temps. À Strasbourg, vous venez de créer un bureau du temps. D’habitude, on n’aménage que l’espace, mais on peut aussi aménager le temps, en déplaçant le marché qui peut avoir lieu le soir ou le dimanche matin, en décalant l’ouverture des écoles par rapport à l’usine d’à côté pour diminuer les embouteillages… Ces choses-là sont assez faciles à réguler dans une société et ces petits réglages font qu’à un moment, « l’habiter ensemble » se remet à fonctionner. La question est que nous étions dans des sociétés très collectives avec des règles fortes, des appartenances, où nous avions peu de choix, et que nous sommes passés à une société du temps et de la mobilité où ce collectif s’est défait. Nous en avons d’ailleurs souvent la nostalgie… Mais la question n’est pas d’en avoir la nostalgie, c’est de démocratiser la mobilité à ceux qui ne l’ont pas et de reconstruire du commun dans cette société qui a privatisé ses liens sociaux. Une des façons de construire du commun, c’est de reconstruire un horizon. Comment va être le monde demain pour « redésirer » l’horizon ? Comment être attentif pour redensifier les relations de proximité pour qu’effectivement, le local devienne un frein dans la mondialisation ? Non pas un adversaire, un ennemi, un refuge, mais un des freins qui fait que nous avons l’impression d’avoir à nouveau des guides dans les mains pour que dans la mondialisation, qui nous transforme et qui nous transformera de plus en plus vite, nous ayons un certain nombre de moyens pour s’y repérer.

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ÉCHANGES AVEC LA SALLE

«

Il y a deux conceptions de la société : la pessimiste et l’optimiste. Dans la conception pessimiste, il y a trop de gens, pas assez de choses, de terrain, de nourriture... La conception optimiste dit qu’il y a des milliards de personnes mais qu’elles ne mangent pas comme Pantagruel et Gargantua ! Elles mangent juste ce qu’il faut pour subsister, et elles ont besoin d’un petit terrain pour vivre. Le scientifique dit que l’être vivant – et en particulier l’être humain – a besoin de se nourrir, se vêtir, se loger, et que pour cela, il a besoin d’argent, donc d’un salaire et donc d’un patron. Mais si le patron dit “ votre profil ne correspond pas à ce que recherche notre société ”, le demandeur d’emploi va chercher ailleurs. Il est désespéré, alors il prend de l’héroïne pour trouver une autre planète. Je pense que dans une décennie, le travail ne sera plus l’objectif. Pourquoi ? Parce que des robots feront le ménage, comme en Corée où ils mettent le linge sale dans le lave-linge et passent l’aspirateur… L’énergie que nous avons, qu’est-ce que nous allons en faire ? »

«

Comment des chercheurs, comme vous pourraient-ils nous faire comprendre qu’il faut arrêter d’avoir peur du changement pour le prendre à bras-le-corps afin d’apporter des solutions pour construire un monde meilleur, plutôt que d’utiliser la technique du bouc émissaire ? Parce que nous nous occupons du bouc émissaire, nous fuyons les problèmes en nous disant “ finalement, si l’étranger n’était pas là, tout irait bien pour nous “, et nous, nous ne nous occupons pas des vraies questions… qui vont nous revenir en pleine figure, en boomerang. Comment faire ? »

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il faut arrêter d’avoir peur du changement pour le prendre à bras-le-corps


«

Je lis vos ouvrages depuis longtemps et je vous ai souvent entendu. Je partage vos positions, mais j’aurais une remarque. Depuis la publication de “ Éloge de la mobilité “ en 2006, il y a eu la crise économique avec les problèmes de logement, de chômage, de l’augmentation de la pauvreté… J’ai l’impression que votre optimisme est un peu trop fort et j’aurais une certaine tendance à penser que, toutes proportions gardées, Mike Davis a une vision peut-être plus réelle de l’avenir de l’urbanisation… »

« © CUS, Jérome Dorkel

Vous avez évoqué une notion intéressante, celle du temps libre à l’hectare. Pensez-vous que le processus de densification urbaine ou “ construire la ville sur la ville ” est compatible avec cette notion de temps libre à l’hectare qui fait plutôt défaut actuellement dans la ville ? »

la densification urbaine est-elle compatible avec cette notion de temps libre à l’hectare

«

Avez-vous un exemple d’une ville qui se serait plus équipée en tram que Strasbourg et où le tram serait moins cher ? Cette solution permettrait-elle aux personnes ayant des mobilités réduites d’augmenter leur mobilité ? Et permettrait-elle une plus grande densité du temps occupé sur des territoires où les populations de classe supérieure résident moins ? Cela pourrait-il répondre au challenge que vous nous proposez, à savoir démocratiser la mobilité pour ceux qui ne l’ont pas, et redensifier le local ? Je pense qu’il manque encore un maillon pour savoir comment redensifier le local, mais ça viendra peut-être… »

Jean Viard

à Roissy, il y a des hôtels dans toutes les langues mais sans lien avec les gens de toutes les langues qui habitent à 500 mètres

Il y a trois types de villes : – le territoire du périurbain – sur lequel nous ne sommes pas bons – la ville populaire des années 50 – où l’on est carrément nul ! – la ville centrale « bo-bo » – où l’on est bon. Quand je suis méchant, je dis qu’on sait faire la ville vélo et tramway lowcost : je vais travailler en vélo, le week-end je vais à Marrakech avec ma chérie et globalement l’équilibre est bon… mais le bilan écologique est catastrophique ! Nous ne savons pas bien faire l’autre ville. J’ai par exemple été voir ce qui s’est passé autour de Roissy à Paris, avec tous ces bouts de ville où vous avez de tout : des milliers de caravanes à l’année sous des fils électriques, Roissy qui se construit… et entre les deux, aucun lien. À Roissy, il y a des hôtels dans toutes les langues mais sans lien avec les gens de toutes les langues qui habitent à 500 mètres, qui parlent ces langues et qui pourraient éventuellement avoir des emplois à Roissy. Nous sommes ici dans des endroits complètement cassés. Nous avons aussi la ville de la mémoire ouvrière, qui a souvent été construite dans les années 50-60 et qui ne correspond ni à notre esthétique, ni à notre mode de vie. De plus, nous sommes dans une société où la mobilité trie comme une grosse trieuse de pommes de terre, c’està-dire que ceux qui ont le choix dans cette énorme trieuse retombent à peu près là où ils ont envie, et ceux qui sont très mal dotés ou très fragiles s’accumulent au même endroit, et c’est ce qui se passe dans certaines périphéries.

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Cette société de mobilité est une société du tri, et ce tri est fondamentalement inégalitaire. L’enjeu est donc de freiner le tri. On peut dire qu’il faut supprimer le tri, mais dans la réalité, si on freine le tri et si on démocratise, on redonne des chances de mobilité. C’est pour cela par exemple que la carte scolaire a beaucoup d’avantages, notamment de mixité, mais elle avait le grand défaut d’astreindre à résidence. Donc, la question qui nous est posée, ce n’est pas tellement comment améliorer cette ville ; on peut faire des choses, on peut faire des démocraties, et la ville peut encore être beaucoup plus agréable à vivre. Mais la question la plus préoccupante, c’est la ville populaire. En tant que vice-président de la Communauté urbaine de Marseille, je suis élu d’une des villes les plus pauvres de France et cette question de « comment faire cette ville, comment faire dans ces quartiers et dans des endroits où on n’a rien à partager » ne se pose pas.. C’est la ville la plus pauvre, mais dans les quartiers les plus pauvres, les gens vont à la mer. Les quartiers les plus pauvres ont des modes d’intégration dans l’identité collective. Les pauvres sont dans la ville, donc ils sont Marseillais. À Paris, les pauvres sont à l’extérieur et ils ne peuvent même pas dire « je suis Parisien » et le PSG n’est pas complètement leur club… tout cela participe au fait de faire quelque chose en commun. C’est une des raisons pour laquelle je suis très favorable à l’idée du Grand Paris : on partage d’abord le nom, c’est-à-dire qu’on partage la marque, et c’est essentiel : j’appartiens à un lieu valorisé et cela commence à me valoriser moi-même – c’est sûr que ça ne suffit pas… Nous aurons la même question sur la ville étalée, c’est-à-dire sur cet immense périurbain correspondant à un mode de vie qu’il faut comprendre. Les urbanistes nous ont construit des villes où on n’avait pas envie de vivre et nous avons envie d’en sortir. Je dis aux urbanistes : écoutez plus les habitants, écoutez le fait que les couples décohabitent. Une des raisons de la crise du logement est que nous n’avons pas bien compris le rôle des couples avec deux logements, le divorce qui entraîne une chambre pour les enfants dans chaque maison… Ecoutons les gens vivre. Ils ont le droit de nous dire « moi je veux habiter comme ça », « je veux vivre comme ça », ou « j’ai quitté ma copine mais je veux quand même une chambre pour le gamin ». Regardons d’abord les gens vivre et comprenons comment ils ont envie de vivre. Après, on peut essayer de mettre des boosters ou des freins. C’est mon travail de sociologue. Nous pouvons densifier cette ville étalée. Nous pouvons par exemple décider de secteurs où la surface nécessaire pour construire une maison sera réduite ; ou que le propriétaire qui a un jardin de 1000 m2 devra en revendre 400 pour mettre une deuxième maison : il gagnera de l’argent et nous créerons de la valeur (ce sont souvent des gens modestes) et nous doublerons la densité de population. Nous pouvons sanctuariser les terres agricoles en décidant de ne plus consommer de terre agricole. Nous savons que nous aurons besoin de nous nourrir, de produire de l’énergie, des matières premières, et que l’agriculture est un des métiers du futur.

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cette société de mobilité est une société du tri, et ce tri est fondamentalement inégalitaire

je dis aux urbanistes : écoutez plus les habitants

nous pouvons densifier cette ville étalée


Le « faire pousser » et le renouvellement sont les enjeux centraux des sociétés de demain. Donc, on décide de sanctuariser les terres agricoles et de densifier le périurbain, parce qu’il existe déjà.

prenons à bras-le corps les questions de la ville populaire et de la ville étalée

Après, il faudrait faire des études réelles sur les empreintes écologiques. Je suis intervenu dans un congrès en Belgique où dans le film du début, on voyait un « bo-bo – vélo » qui partait le week-end à Marrakech. Ensuite, on voyait le « beauf type » : le vieux frigo, la bagnole qui fume, il boit des bières, et le week-end il continue à boire des bières… et à la fin, c’est lui qui a la meilleure empreinte écologique ! Donc faisons attention à ne pas mélanger le récit des choses et l’empreinte écologique qui se mesure. Un produit peut venir du bout du monde s’il vient sur un bateau à voile ; ce qui est gênant, c’est le kérosène qu’il a consommé. Je suis pour le développement de l’Asie, des anciennes colonies… Si nous n’avions pas colonisé ces pays, ils n’auraient jamais cessé d’être les premiers pays du monde. Ce développement nous pose des problèmes de concurrence, de pertes d’emplois, mais il ne faut le mélanger à l’empreinte écologique. Si l’empreinte écologique est bonne, n’ayons pas un discours de segmentation. Ne mélangeons pas la distance et tout le reste. Posons nous ces questions d’espace, prenons à bras-le corps les questions de la ville populaire et de la ville étalée, posons des règles sur le développement durable, le « faire pousser » et la sacralisation de la terre. Par exemple, je suis contre les résidences secondaires dans les grandes villes : nous ne pouvons pas avoir une crise du logement et habiter 15 jours par an à Paris. Cette situation n’existe pas en Hollande... Et si nous mettions une taxe très forte : ils sont riches et peuvent avoir un appartement secondaire à Paris surtaxé, qui permet de financer les logements sociaux. Des transferts peuvent être créés. C’est ma réponse qui répond également à la question posée de savoir si je suis positif. Evidemment que je ne suis pas positif ! J’essaie de comprendre un mouvement et je pense qu’il faut le comprendre, parce qu’on n’aidera pas les plus fragiles si on ne le comprend pas. Ce n’est pas en mettant des tonnes d’eau sur un tas de sable que l’on construit une piscine ! Et si on ne comprend pas ce changement, si on ne comprend pas à quel point il est rapide, si on ne comprend pas qu’en même temps il libère des choses… Si mes parents ont quitté un village des Vosges après la guerre de 1914, où ils avaient deux hectares avec un bœuf, c’est parce qu’ils trouvaient ce mode de vie pénible, et qu’ils en ont trouvé un autre, et que petit à petit nous nous sommes déplacés… Comment donne-t-on aux gens la possibilité de faire ces choix ? C’est une vraie question qu’il faut éclairer par le mouvement. Nous pouvons investir des sommes énormes comme nous l’avons fait dans la sidérurgie et comme on le fait aujourd’hui dans l’automobile – même s’il faut le faire pour les gens qui y travaillent, qui défendent leur famille… est-ce que l’avenir du monde, c’est de fabriquer autant de voitures ? Probablement que non.

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Comment anticiper sur ces questions ? Ne mettons par l’argent dans des tas de sable parce que c’est difficile de voir le changement des sociétés. Mon métier, c’est de raconter une histoire, de mettre en cohérence des choses qui n’ont rien à voir – le nombre de bébés, le nombre de fois où vous faites l’amour, le nombre de kilomètres parcourus, les Chinois, Sarkozy –, et puis j’essaie d’y mettre une cohérence.

ne mettons par l’argent dans des tas de sable parce que c’est difficile de voir le changement des sociétés

Personnellement, je suis fasciné par l’augmentation de l’espérance de vie et que les dames françaises aient deux bébés par femme : ce sont deux indicateurs majeurs de bonheur. La société française est une société qui se crispe. Nous avons besoin, depuis 1789, de nous sentir porteurs d’un message pour les autres. Et en même temps, nous sommes dans cette contradiction d’avoir fait le même jour les droits universels de l’homme et le privilège de la Nation. Donc, ceux qui ne sont pas dans la Nation, nous ne savons pas quoi en faire, comme les musulmans en Algérie : nous n’avons su quoi faire de la mémoire de la guerre d’Algérie. Sami Naïr dit que « l’échec de la colonisation, c’est le refus de l’islam. ». C’est une phrase désagréable. Mais le refus des protestants, n’a-t-il pas été terrible ? Et le refus des Juifs ? Nous sommes dans un pays moniste qui ne sait pas penser la diversité, ni des origines, ni des croyances, ni des religions. Il va falloir que nous ayons un humanisme d’une autre qualité, comme le dit Jacques Le Goff : Comment le reconstruire plus ouvert ? Il y a des questions sur la place de l’altérité, notamment l’altérité mémorielle de la colonisation, et sur le fait que les enfants du divorce colonial n’ont pas de place juste dans notre imaginaire. C’est quoi, être un enfant du divorce colonial ? Regardez le temps que nous avons mis à donner des droits juridiques à l’enfant illégitime de la famille française ! L’enfant du divorce colonial, c’est la même problématique au niveau des sociétés. Bien sûr, il y a le chômage, le manque de travail, le travail qui change… Nous sommes dans des sociétés où nous avons après-guerre, inventé des systèmes extraordinaires de protection. Le fait d’avoir la retraite, vous rendez vous compte ? Nous aurions dit aux français des années 1920 qu’un jour ils auraient la retraite et la sécurité sociale, ils ne vous auraient pas cru. Nous avons inventé des outils extraordinaires pour protéger une société. Mais la société a changé : comment adapter les outils ? Comment suivre les gens qui changent ? Comment protéger les droits des gens qui divorcent ? C’est quoi, les droits des retraites des femmes pacsées ? Pourquoi n’y a-t-il pas de transfert de retraite avec le pacs ? Nous disons que le pacs est quasiment comme le mariage… mais la retraite, la réversion ? Comment regarder ces fluidités ? Ne parlons pas du chômage, des problèmes de fluidité sur le travail. Mais comment dire par exemple qu’en France, à partir de 50 ans, on gagne trop d’argent ? Prenez la courbe des salaires dans les pays développés : nous sommes le seul pays où le salaire augmente après 50 ans… donc nous avons le meilleur taux de chômage après 55 ans. Comment se fait-il qu’on ne gagne pas le plus d’argent quand nous en avons le plus besoin, lorsque

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c’est quoi, être un enfant du divorce colonial ?

nous avons inventé des outils extraordinaires pour protéger une société, mais la société a changé : comment les adapter ?


nous sommes jeunes, avec des enfants, que nous avons envie d’avoir une maison, d’acheter une voiture ? Si nous avons un travail, le salaire démarre tout doucement, et après 50 ans, il continue à monter. Résultat : nous sommes au chômage parce que si pour moitié prix, on a un salarié plus productif, pourquoi on garderait l’autre ? D’autres pays ont dit : « Après 50 ans, les enfants sont élevés, on a fini de payer la maison, ne faut-il pas bloquer les salaires ? » Donc le salaire arrête de monter après 50 ans et le salaire des jeunes augmente plus vite. Sur tous ces sujets, cette société doit bouger. Mais elle doit bouger parce qu’elle a compris le sens de ce bouleversement que je trouve positif. J’adore la mondialisation, le fait que 55 % des restaurants en France soient des restaurants étrangers : dans toutes les communes de France, on peut manger chinois, vietnamien, marocain, algérien… J’adore le fait que tous les ans, un homme sur 10 franchisse une frontière. Au XIXe siècle, c’était nous qui partions vers les États-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande… Maintenant, ce sont les autres qui viennent chez nous. Ça nous est plus désagréable, mais quand nous sommes allés nous installer chez les Indiens, ils n’étaient pas contents non plus… Comment accompagner le changement, à la fois dans l’imaginaire, le récit, et dans la réglementation, les lois et la protection ? Mon métier est de mettre en récit, pas de faire toutes les lois, mais dans ma commune, j’essaie de faire quelques petites choses – mais là, je préfère conseiller les autres, parce que c’est quand même beaucoup plus difficile quand il faut s’accrocher au dossier…

«

Il y a une cinquantaine d’années, 40 % de la population mondiale vivait dans des villes. Dans très peu de temps, ce sera 80 % de la population qui ne vivra plus dans des villes, mais dans des métropoles. Or, 80 % de ces métropoles sont et seront situées sur le littoral. Pouvezvous faire une projection sur une trentaine d’années, en prenant en considération les aléas des modifications climatiques ? »

les grandes métropoles, vont-elles être à l’image de Paris qui a détruit ses terrains agricoles ?

l’humanité « glisse » vers les littoraux

«

Je vais donner comme image La Fontaine, avec le batracien qui veut devenir plus gros que le bœuf… Actuellement, il y a le plan du Grand Paris. L’aménagement autour de Paris a été fait d’une façon hétéroclite et tous les petits champs ont disparu. Quant au projet des grandes métropoles, vont-elles être à l’image de Paris qui a détruit ses terrains agricoles ? Strasbourg étant candidate à être l’une de ces métropoles, cette urbanisation ne va-t-elle pas détruire ce tissu, ce lien qu’il y avait entre les petites villes qui risquent d’être aménagées d’une façon très spéculative ? »

Jean Viard

L’humanité « glisse » vers les littoraux et c’est vrai partout, dans les pays aisés ou pauvres, y compris parce que l’humanité se déplace vers là où l’on peut circuler le plus facilement : le long des fleuves, mais surtout le long des littoraux.

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Nous nous sommes toujours placés en fonction des intérêts de l’époque. Nous avons habité longtemps dans les isthmes et dans les montagnes (Bretagne, Normandie, Alpes, Vosges)… parce que c’était moins dangereux et que les envahisseurs ne passaient pas par là. Nous nous déplaçons vers les littoraux et les zones de communication parce que nous sommes dans des sociétés de mobilité et de flux, même dans les pays pauvres. Le réchauffement climatique bouleverse les équilibres et va faire monter le niveau de l’eau : nous ne savons pas exactement de combien, mais nous connaissons le processus. Il y a donc une contradiction. À très court terme, elle est dramatique pour des pays comme le Bangladesh et pour certaines îles : nous allons entrer dans l’époque des réfugiés climatiques. Regardez le débat qu’il y a eu sur Haïti, quand nous avons dit : « est-ce qu’on va créer un statut spécial ? » Entre un réfugié climatique et un réfugié d’un pays qui s’est effondré, c’est la nature qui se révolte – ou les conséquences de l’homme sur la nature… mais à Haïti, c’est différent. Sommes-nous capable d’inventer un droit pour ces sociétés? Les civilisations ont le droit de mourir. Ce n’est pas parce que nous sommes convaincus d’avoir la raison scientifique sur la manière dont le monde doit aller, qu’on doit le faire aller comme cela. Je préfère la démocratie. J’aimerais bien que la société se convainque qu’elle doit fonctionner autrement sans qu’on le lui impose. Je mets audessus de tout la liberté et la démocratie. La question est : comment convaincre les gens du réchauffement climatique, comment proposer des modes de vie désirables, comment faire désirer la société du développement durable, sans en faire une société de castration par peur ? Si nous ne savons pas rendre la société désirable, elle ne se réalisera pas. Je n’ai pas envie que la science reprenne le pouvoir qu’elle a cru, à une époque, légitime de prendre. Je n’ai pas envie qu’on refasse ça au nom des risques écologiques. Comment mettre la liberté et la démocratie comme un outil pour essayer de se battre, pour convaincre les sociétés du réchauffement climatique, des risques profonds que nous faisons courir à la planète ? Peut-être qu’on perdra. Les sociétés ont le droit de mourir. Je conclurai sur le Grand Paris, sans en faire l’éloge, mais je pense qu’il fallait bouger. C’est tellement compliqué que si vous ne décidez pas de faire une grande blessure et si vous ne dites pas à la société « vous allez vous reconstruire autour »… je ne sais pas comment on gère du changement. Vous pouvez me dire qu’il n’y a rien à changer, mais quand je suis allé récemment à Bondy en taxi depuis le centre de Paris. Le chauffeur ne taxi me dit « Non monsieur, c’est trop dangereux ! ». Il était 6 heures du soir. Je lui dis « je vais à la mairie de Bondy, sur la grande place … ». Il me dit « D’accord, mais vous ne descendrez pas de la voiture avant que j’ai fait demi-tour ». Nous ne pouvons pas faire « ville ensemble » dans ces conditions. Nous ne pouvons pas faire que la marque « Paris » soit réservée à 2 millions de personnes qui partent en week-end et qu’il y ait 10 millions de gens autour qui habitent nulle part et qui n’ont pas les mêmes services techniques, pas les mêmes énarques… Ce n’est pas possible.

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comment faire désirer la société du développement durable ?

nous ne pouvons pas faire que la marque « Paris » soit réservée à 2 millions de personnes qui partent en week-end et qu’il y ait 10 millions de gens autour qui habitent nulle part


Nous ne pouvons pas avoir une telle inégalité dans une même société et dire qu’on habite ensemble dans la même ville. Il faut donc trouver un basculement, même si ça ne fait jamais plaisir. Il en a été choisi un. Je ne dis pas que je suis pour ou contre mais je dis qu’il faut le faire jusqu’au bout, et si pendant 25 ans la société autour bouge et se restructure, si les élus et les mairies travaillent, si la démocratie s’enracine et s’épaissit, peut-être que nous aurons mis un petit peu de créativité et de dynamisme, non seulement pour les gens qui y habitent, mais aussi parce que la France a une ville géniale, Paris : un hub étriqué de la mondialisation. J’adore les villes touristiques et quand je le dis à la mairie de Paris, ça énerve. Je leur dis : « Attention, si vous continuez ainsi votre destin, c’est plutôt Saint-Tropez. ». Je n’ai rien contre Saint-Tropez mais ce n’est pas une grande ville de la mondialisation, de la création, de l’innovation, qui est en pointe. Actuellement, c’est l’Asie qui invente avec beaucoup de bousculement en matière de technologie, de recherche et de nouveaux segments. Nous devons nous jeter dans la course, y compris pour les générations futures, sinon ce seront les plus fragiles qui en pâtiront le plus. La France se peuple bien dans les petites villes, les gros bourgs, car nous rêvons d’habiter dans une petite ville sympathique qui a une bonne école, une paix sociale… peut-être une librairie et un cinéma… quelques immigrés, mais pas beaucoup… puis nous travaillons plus loin. Ce mode de vie nous convient assez bien, si nous pouvons nous le payer : la maison est sécurisée, tranquille, on a deux voitures – si c’est possible de n’en avoir qu’une, on s’arrange parce qu’on est un peu écolo… Ce modèle fonctionne bien, mais ce n’est pas le tout de la société. Et la grande question est : comment se servir de ces parties qui fonctionnent bien pour articuler les autres qui ne fonctionnent pas bien ? C’est la même chose pour la question des métropoles. Nous avons une chance extraordinaire, celle d’avoir inventé le modèle du TGV, qui pour moi, est une toile qui nous met à 2 heures de Paris. Le jacobinisme nous a légué une ville monde avec un hub TGV et une dizaine de métropoles articulées à ce hub TGV qui est à moins de 2 heures : Strasbourg, Lyon, Bordeaux, Lille Bruxelles… Nous essayons de faire en sorte que cette structure fonctionne, qu’elle circule. Essayons de faire en sorte que ces métropoles aient du pouvoir, que les communes arrêtent d’avoir le droit de l’urbanisme pour que nous puissions reconcentrer la pensée de l’espace avec une loi foncière qui permette de sacraliser les terres agricoles. Essayons de poser des règles pour défendre des valeurs sur la façon dont nous voulons vivre ensemble. Si nous n’arrivons pas à le faire, les tensions et les conflits augmenteront. Je suis l’élu d’une ville où le maire a dit récemment : « il y a 30 000 musulmans qui ont déferlé sur la Canebière pour soutenir un match de foot ». Ils n’étaient pas musulmans, mais soutenaient l’Algérie parce que c’était le match de leurs parents. Comment faire société ensemble si on confond tout ?

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Éclairons le changement, essayons d’avoir moins peur. Nous avons mis la souffrance sociale au milieu de nos préoccupations et c’est un progrès gigantesque, mais ce n’est pas pour autant que nous souffrons plus que les générations précédentes. Ne transformons pas les équilibres. Nous avons une préoccupation de l’exclu, du pauvre… qui est un progrès dans la culture des sociétés. Mais ne croyons pas pour autant que cela obscurcit l’ensemble des champs de la capacité à créer et à transformer cette société. Certaines choses dérangent. Les gens de gauche sont contre le Grand Paris. Mais, je dis que si nous ne faisons pas une blessure un peu structurante, il ne se passera rien, et donc il faut peut-être être pour… Mais pourquoi sommes-nous un pays moniste ? Pourquoi est-ce que nous n’arrivons pas à accepter qu’il y ait plusieurs religions légitimes sans faire la Saint-Barthélemy ? Pourquoi est-ce que nous ne pouvons pas parler de la mémoire de l’Algérie ? Pourquoi est-ce que Jules Ferry, le créateur des écoles, a-t-il dit à la Chambre en 1885, que les droits de l’homme n’ont pas été inventés pour les noirs ? Il était un homme génial, mais il l’a dit à Clemenceau qui ne voulait pas de politique coloniale, c’est-à-dire qu’il avait aussi cette vision de hiérarchie du monde. Il faut repenser de nouvelles hiérarchies, ce que j’ai essayé de faire ce soir et je vous remercie de m’avoir écouté. ■

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éclairons le changement, essayons d’avoir moins peur


Document réalisé par la Ville de Strasbourg et la Communauté urbaine de Strasbourg Direction de l’urbanisme, de l’aménagement et de l’habitat, service Prospective et planification territoriale ; crédits photo : MRW Zeppeline Alsace ; CUS, Jérome Dorkel Contact : Arnaud.DURAND@strasbourg.eu © Ville de Strasbourg et CUS, février 2012. www.strasbourg.eu


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Conférence de Jean Viard "les nouveaux modes de vie et l'urbanisme de demain"