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L’insécurité : un argument de stigmatisation ?

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L’insécurité est une thématique très courante dans les discours politiques : « Les gens ne se sentent plus en sécurité », « Il faut mettre en œuvre la tolérance zéro »... L’Info-Kit a voulu comprendre ce que ce terme signifie et vous faire voir ce phénomène avec un autre regard. La thématique de l’insécurité revient à l’avant-plan avant chaque élection. Lors des élections présidentielles françaises de 2002, toutes les chaînes de télévision n’ont cessé de montrer des reportages sur l’insécurité des banlieues. Ces reportages ne parlaient évidemment pas de l’insécurité à l’emploi, au logement ou à la vie décente, mais relataient seulement l’insécurité sous forme de la petite délinquance, de la consommation de drogues... On ne parlait pas réellement de la délinquance, mais essentiellement du sentiment d’insécurité. Cela permet d’éviter de se lancer dans l’objectivité avec des rapports chiffrés, pour mettre en avant uniquement des sentiments totalement subjectifs.

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Derrière le discours de l’insécurité se cache un discours visant les populations immigrées ou issues de l’immigration. D’ailleurs, celuici n’est pas toujours subtilement caché par les autorités françaises. Le porte-parole de l’UMP, Frédéric Lefebvre, déclare, le 5 août 2010 sur Europe1 : « Évidemment... la délinquance, chacun sait qu’il y a des liens avec l’immigration. Chacun le sait... c’est souvent pas correct de le dire, mais c’est une réalité que chacun connaît... ». Dans le même sens, Éric Zemmour déclare sur Canal+: « Les français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes... c’est un fait ». Qu’en est-il vraiment ? Est-ce que la majorité des délinquants sont des personnes immigrées ou issues de l’immigration ? D’après une étude d’Andrea Rea1, il est vrai que le nombre d’étrangers en prison n’a cessé d’augmenter. Mais il l’explique par des raisons socio-économiques et institutionnelles. Que ce soit aux États-Unis, en France, en Allemagne ou en Italie, c’est la population la plus pauvre qui est majoritairement représentée dans les prisons. Dans de nombreux pays occidentaux, on retrouve une grande partie d’étrangers dans les publics les plus paupérisés. C’est peut-être pour cela que dans les prisons belges, on trouve une bonne part de Marocains, dans les prisons allemandes une bonne part de Turcs, dans les prisons américaines, une bonne part d’Afro-américains, etc2. Cela montre bien qu’il n’y a pas des ethnies qui seraient plus délinquantes que d’autres, mais que ce sont des situations socio-économiques qui rendent plus favorables la possibilité de tomber dans la délinquance. 1. A. Réa, « Les Jeunes d’origine immigrés : intégrés et discriminés » p 11 et 12. 2.L. Wacquant, « Des ‘‘ennemis commodes’’. étrangers et immigrés dans les prisons d’Europe »


En plus des raisons socio-économiques, des raisons institutionnelles montrent que les étrangers ont un traitement particulier à tous les stades du système judiciaire. Dans une enquête réalisée à Bruxelles par Valkeneer3, on voit que 52,8% des personnes contrôlées par la police, entre 13 et 25 ans, sont originaires d’Afrique ou d’Asie. Ils ne sont pas contrôlés parce qu’ils ont commis une infraction, mais parce qu’ils seraient susceptibles d’en commettre une. C’est ce qu’on appelle le "délit de sale gueule". Les sociologues Fabien Jobard et René Lévy4 publient une enquête en juin 2009 montrant qu’en France, un arabe a 7,8 fois plus de chances d’être contrôlé qu’un blanc, et un noir a 6 fois plus de chances qu’un blanc d’être contrôlé. En matière de drogue, « les Belges sont placés en détention préventive dans 42,9% des cas, alors que les jeunes d’origine marocaine le sont dans 62,9% des cas. De façon générale, dans la plupart des chefs d’inculpation (coups et blessures volontaires, vols, escroqueries, détention de drogues...), Un arabe a 7,8 fois le temps de détention moyen plus de chances d être contrôlé qu un blanc, des étrangers est le double de celui et un noir a 6 fois plus des Belges. »5

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de chances qu un blanc d être contrôlé.

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L’analyse que l’on fait de l’insécurité amène des solutions différentes. Si l’on pense, comme Frédéric Lefebvre, que les personnes issues de l’immigration, ou immigrées, sont plus susceptibles de commettre des délits, et que cela relève de leur responsabilité individuelle, certaines propositions seront faites. Ces propositions sont : plus de sécurité, plus de police, cibler certaines populations, des peines de prison plus dures et plus longues. C’est ce qu’on appelle ‘‘le tout sécuritaire’’. C’est un système mis en avant par de nombreux gouvernements comme celui de Sarkozy, ou encore de Berlusconi. Le paroxysme de ce système a été atteint par les États-Unis, qui comptent

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aujourd’hui le plus grand nombre de prisonniers au monde. En 2008, les États-Unis avaient 2,3 millions de détenus derrière les barreaux, ce qui donne un taux d’incarcération de 762 personnes pour 100.000 résidents. Nous pouvons comparer ça aux 152 détenus pour 100.000 habitants en Grande-Bretagne, aux 108 détenus pour 100.000 habitants au Canada, ou encore aux 91 détenus pour 100.000 habitants en France6. Ce taux d’emprisonnement très élevé ne rend pourtant pas les États-Unis plus sûrs pour autant. Ce pays compte, pour l’année 2000, 16.204 homicides (6,2 homicides pour 100 000 personnes). Pour cette même année, on a, en France, 430 homicides et 406 pour la Grande-Bretagne (donc 0,7 homicides pour 100.000 habitants dans ces deux pays)7. Cela prouve bien que les politiques de tolérance zéro inventées par les E-U, et tant mises en avant par les dirigeants européens, ne permettent pas de faire diminuer la délinquance. Aux ÉtatsUnis, les hommes noirs ont 6 fois plus de chances d’aller en prison que les blancs. Le taux d’incarcération des Afro-américains est de 6.926 pour 100.000 habitants, alors que celui des blancs est de 919 pour 100.000. 11% des hommes noirs âgés de 20 Les politiques à 34 ans sont en tolérance zéro prison dans ce permettent pas pays.8

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De plus, cette politique ultra-sécuritaire et de stigmatisation des populations immigrées ne fait que renforcer une société violente et inégalitaire. Lorsqu’on analyse la situation comme Andrea Rea, qui dit que les raisons socio-économiques et institutionnelles expliquent les taux de délinquance et la représentation qu’y trouve la population immigrée, ou issue de l’immigration, on propose d’autres solutions que celles présentées ci-dessus.

3. C. Valkeneer, « Police et public: un rendez-vous manqué ? ». 4. F. Jobard et R. Lévy, « Police et minorités visibles: les contrôles d’identité à Paris ». 5. Les Territoires de la Mémoire, Centre d’Éducation à la Tolérance et à la Résistance, « Clés pour décoder certains préjugés ». 6. « 2,3 millions de détenus aux USA (HRW) », Le Figaro, 06/06/2008 7. h t t p : / / w w w . n a t i o n m a s t e r . c o m / r e d / g r a p h / c r i _ m u r - c r i m e - m u r d e r s & i n t = - 1 http://www.cepidc.vesinet.inserm.fr/inserm/html/index2.html 8. Wacquant, « Des ‘‘ennemis commodes’’. étrangers et immigrés dans les prisons d’Europe »

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insécurité : un argument de stigmatisation  

insécurité : un argument de stigmatisation