Page 21

POST SCRIPTUM

MERCREDI 18 SEPTEMBRE 2013 EDITION 147 | CAPITAL

< 21

SOCIÉTÉ OPINION JEAN-PIERRE LENOIR

SI ÉPICURE REVENAIT... À MAURICE ...POUR METTRE DE L’ORDRE DANS NOS TÊTES ?!

C Entre les hôtels, les plages privées, les plages publiques, les terrains donnés aux petits copains politiques, les restaurants sur la plage et le reste, point de salut pour sa méditation tranquille

e philosophe grec né en 342 avant J.C aurait un sacré boulot s'il lui prenait l'envie de venir voir dans notre petite île ce qui reste, si elle a jamais existé ici, de sa philosophie... Cette pensée philosophique du grand barbu athénien était axée sur la recherche du bonheur et de la sagesse, qui mène, selon lui, à l'Ataraxie, qui est la tranquillité suprême de l'âme. Et pour y arriver, il préconisait de bannir l'excès en toutes choses. Il se contentait, dit-on, d'un petit pot de lait caillé à ses repas et de vêtements les plus simples... Oh, je vous rassure tout de suite ! Si je m’étais surpris à rêver de transporter Épicure à Maurice, ce n'était pas pour lui faire faire du tourisme, mais juste parce que c'est mon pays et que j'avais souhaité qu'il me dise ce qu'il en pensait... Comme nous sommes aujourd'hui à l'image de ce monde qui a perdu la boule et qui marche parfois sur la tête, j'étais donc fermement décidé à le convaincre de prendre une machine à remonter le temps avec, à la clé, un ticket Athènes/Maurice/Athènes, en classe économie bien sûr, puisque le grand homme avait axé ses préceptes sur l'usage du strict nécessaire et le bannissement du superflu... M'étant toujours inspiré de l'écrivain Paul Morand, un grand voyageur qui disait qu'il « adorait voyager mais qu'il détestait être transporté », j'imagine qu'il aurait trouvé le voyage bien trop long. Les îles grecques qui entourent son pays ayant été le havre de beaucoup de penseurs et de philosophes de son temps, je pense que notre Épicure aurait cherché un petit coin bien calme sur le littoral pour regarder et penser la mer. Oui, mais où ? Entre les hôtels, les plages privées, les plages publiques, les terrains donnés aux petits copains politiques, les restaurants sur la plage et le reste, point de salut pour sa méditation tranquille. J'avais bien déniché, quelques semaines plus tôt, dans le sud de l'île, une petite plage tranquille où notre illustre personnage aurait pu atteindre l'Ataraxie. Mais pas plutôt installé dans un coin de rocher, j’entendis comme un grondement qu'aurait pu avoir émis Cyclope en son temps. Je vis alors déferler une horde sauvage de motos autrement plus dangereuses et tapageuses que le Minotaure de Thésée et tous ses copains... M'imaginant alors assis sur la plage à la place du grand homme, je rêvais d'Ulysse revenant à la voile et à la rame de son périple dans le calme de la mer Egée lorsqu'un ‘speed boat’ aussi bruyant que le tonnerre de Zeus interrompit ma rêverie. Je quittai alors ces rivages inhospitaliers pour m'enfoncer dans le milieu de l'île. Comme si, par une quelconque magie divinatoire, il avait devancé mes souhaits, je rencontrai soudainement Épicure, fraîche-

ment débarqué d'un voyage providentiel. Je remerciai tous les Dieux de l'Olympe de sa présence chez nous et lui proposai alors d'aller vite s'acheter son petit pot de lait caillé dans un de ces temples de la surconsommation que sont devenus nos très super marchés. Il eut d'abord un geste de recul devant tous ces amoncellements et me confia au creux de l'oreille que la recherche du toujours plus plongeait l'homme dans le mécontentement et le malheur... Comme son école à Athènes s’appelait le Jardin, je me dis que l'évidence même consisterait à l’emmener, puisque c’était sur notre route, au Jardin de la Compagnie, à Port-Louis. Je pensais qu'il y retrouverait le calme et la sérénité nécessaires. J'eus hélas le malheur d'aborder notre jardin par la rue Félicien Mallefille, et notre homme, après avoir été aguiché par quelques péripatéticiennes*, tomba nez à nez avec les toilettes publiques. Un horrible carré de béton peint en vert cacapoule ! Ce fut comme si j'avais présenté une gousse d'ail à un vampire. Il recula de plusieurs mètres en se protégeant les yeux de sa main gauche et s'enfuit en courant le long de la rue de la Poudrière comme s’il

avait rencontré l'horrible Cerbère, le chien à trois têtes ! (En fait, je crois que sa route avait croisé celle d'un de nos mariages de chiens qui font aujourd'hui la réputation de nos grandes villes) Qu’à cela ne tienne, je crus sage de quitter le brouhaha de la ville pour aller vers le Jardin des Pamplemousses, le seul, le vrai, celui qui, il y a quelques années encore, comptait parmi les dix jardins botaniques les plus riches du monde. Notre Épicure allait voir ce qu'il allait voir ! Je me dis même qu’avec un peu de chance, le Maître du Jardin, comme on l’appelait à Athènes, déciderait de délocaliser son jardin philosophique chez nous... Pensez-vous ! Cinquante mètres plus loin il me dit qu'un SMS (Subtil Messager de Sparte) lui demandait de rentrer d'urgence à Athènes. Il me précisa même qu'il était disposé à payer toutes les pénalités d’usage pour changer de vol... Je ne compris jamais pourquoi... *Péripatéticiennes : du grec ‘peripatetikos’ (qui aime se promener en discutant). Le milieu étudiant lia cette démarche au fait que les prostituées se promènent beaucoup.

Capital Edition 147  

Capital Edition 147

Advertisement