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I I I Au Brésil, une Eglise de terrain, engagée aux côtés des sans-terre La Croix

VENDREDI 18 AVRIL 2008

En Amazonie, nombreux sont les religieux impliqués dans la lutte pour la terre, parfois au péril de leur vie SÃO PAULO

De notre correspondant

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a violence liée à la lutte pour la terre se répand au Brésil comme une traînée de poudre, dominant de nouveaux espaces sous la forme de menaces de morts, de tentatives d’assassinats, d’expulsions, de travail esclave. » Ce constat alarmiste émane de la Commission pastorale de la terre, une instance catholique brésilienne qui a récemment affirmé que 28 assassinats liés aux conflits agraires avaient été commis dans le pays en 2007. Le 10 avril, la Conférence des évêques du Brésil (CNBB) s’alarmait à son tour de ce que trois évêques courent actuellement le risque d’être assassinés en raison de leur engagement dans la lutte sociale auprès des paysans sans terre et des communautés indiennes d’Amazo-

nie. Des hommes clairement menacés de mort par des tueurs à gages payés par de grands propriétaires terriens qui voient d’un mauvais œil des hommes d’Église prendre position contre leurs intérêts. Mgr Erwin Kraütler (Xingu), Mgr José Luiz Azecona Hermoso (Marajo) et Mgr Flavio Giovenale (Abaetetuba) sont emblématiques d’une Église qui s’implique fortement dans le champ social. Et qui dérange. Basés tous trois dans les États du nord du pays (Mato Grosso et Para), ils dénoncent depuis des années la destruction de l’environnement, le travail esclave, l’exploitation sexuelle, la concentration des terres dans la main de latifundiaires sans scrupules, etc. Le plus emblématique, Mgr Erwin Kraütler, prélat de Xingu dans le Para et par ailleurs président du Conseil indigéniste missionnaire (CIMI), est sous protection policière permanente. Compagnon de route de Sœur Dorothy Stang, missionnaire américaine assassinée en 2005 pour sa défense de la forêt amazonienne, « l’évêque des Indiens » a toujours refusé de

quitter sa charge. Une obstination en phase avec l’ensemble des mouvements impliqués dans la lutte pour la terre.

Depuis des années, ils dénoncent la destruction de l’environnement, le travail esclave, l’exploitation sexuelle, la concentration des terres dans la main de latifundiaires sans scrupules, etc. Organisation laïque, la Commission pastorale de la terre (CPT) est la plus célèbre. Intimement liée au Mouvement des sans-terre (MST), elle est progressivement devenue le principal poil à gratter du président brésilien Luis Inacio « Lula » da Silva. Elle demande des comptes au

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ENTRETIEN F P. Philippe Kloeckner, chargé du pôle Amérique latine de la Conférence des évêques de France

« En Amérique latine, l’Église se bat pour des questions de survie » Pour le responsable de l’instance qui a pris le relais du Cefal, l’Église latino-américaine n’adopte pas une attitude uniforme dans le débat politique. Mais elle est toujours très engagée en faveur es droits de l’homme, malgré les tensions suscitées par ses prises de position dans certains pays

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n Amérique latine, il n’est pas rare que des représentants de l’Église interviennent dans les débats politiques. Comment comprendre cet engagement ? P. PHILIPPE KLOECKNER : Il faut d’abord souligner l’éclectisme des situations. On ne peut pas parler de posture uniforme de l’Église dans ses prises de parole en matière politique. Ainsi, l’attitude de la hiérarchie diffère souvent des positions des communautés sur le terrain. On observe néanmoins quelques constantes. Ainsi, l’Église d’Amérique latine tient traditionnellement une position engagée en faveur des droits de l’homme, comme ce fut le cas au Pérou où le P. Gaston Garratea s’est fortement impliqué dans la Commission de la vérité, travaillant sur les crimes terroristes et les crimes contre l’humanité constatés de 1980 à 2000. Au Guatemala, un travail important est mené par l’Église pour la reconnaissance des exactions consécutives à la guerre civile (200 000 morts, essentiellement

des Indiens). Elle dénonce aussi la condition des otages. Autre exemple de cet engagement au Brésil, où elle promeut la Pastorale de la terre, une politique qui vise à redonner la terre aux paysans. Elle y lutte également contre le travail esclave, pour la protection des indigènes et des plus pauvres… L’Église s’engage aussi de plus en plus en faveur de l’écologie, ce qui est plutôt nouveau. Quel rôle jouent les communautés de terrain ? Je pense notamment aux Caritas, qui mènent un véritable « travail de l’ombre ». En Haïti, actuellement théâtre d’émeutes pour la faim, ces organisations font leur possible pour subvenir aux besoins des plus pauvres. Certes, leur action n’est pas médiatique, mais elle mérite d’être soulignée tant elle compte dans le quotidien de ces personnes… L’Église encourage aussi de plus en plus les laïcs à s’engager davantage sur le terrain politique, là où elle se manifestait peut-être plus directement auparavant.

« Là-bas, vous n’entendrez pas parler d’euthanasie, les priorités sont beaucoup plus basiques. » Aujourd’hui, on sent ce désir de voir les chrétiens s’engager. La raison est simple : la prise de parole d’un évêque peut créer de graves tensions, comme cela s’est vu au Venezuela avec les déclarations récentes de Mgr Baltazar Porras Cardozo, archevêque de Merida, à propos de la politique de Hugo Chavez. Des ajustements sont nécessaires entre le fait d’assumer une parole personnelle et le fait

d’engager l’Église en s’exprimant. Qu’est-ce qui différencie cet engagement de l’Église en Amérique latine de celui observable en France ? L’Église latino-américaine occupe une place centrale dans la vie publique, sa parole y est très écoutée, d’autant qu’elle est perçue par beaucoup comme l’institution la plus crédible, face à des organes publics souvent marqués par la corruption. Les évêques y manifestent un réel souci d’honnêteté, de vérité et de courage. Pour toutes ces raisons, elle constitue un pilier de la vie politique. Chez nous, l’Église s’exprime la plupart du temps sur des problématiques de société, tandis qu’en Amérique latine elle se bat pour des questions de vie et de survie. Elle ne se situe pas sur le même registre de parole : làbas, vous n’entendrez pas parler d’euthanasie, les priorités sont beaucoup plus basiques. Prenez la situation en Haïti : la question qui se pose est « Va-t-on pouvoir manger demain ? » Les situations extrêmes qui, chez nous, touchent une minorité de personnes, sont le lot commun de beaucoup de Latino-Américains. Que pensez-vous du choix de Mgr Lugo de se présenter aux élections au Paraguay ? Je crois qu’il souhaite vraiment défendre la justice et la vie, ce qui est tout à son honneur. Mais il me semble très difficile pour un pasteur de mener de front l’annonce de la Parole de Dieu et l’engagement politique. Depuis le XVIIe siècle, l’Église catholique recommande à ses pasteurs, pour un meilleur service de l’Évangile, de ne pas assurer de responsabilités politiques. RECUEILLI PAR FRANÇOIS-XAVIER MAIGRE

ÉVÉNEMENT

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PAROLES

chef de l’État, qui n’a pour l’heure pas tenu sa promesse de mener à bien la réforme agraire, tout comme il n’a pas su mettre un terme à la déforestation en Amazonie. Il y a quelques semaines, la CPT se montrait solidaire de Mgr Luis Flavio Cappio, évêque de Barra (État de Bahia), qui depuis des mois proteste contre le transvasement des eaux du fleuve São Francisco pour irriguer cette région aride du Nordeste. Un projet cher au président Lula, mais qualifié sans ambages de « plus grand désastre écologique et sociologique de l’histoire du pays ». Quant aux biocarburants, elle les stigmatise comme « une menace contre la sécurité alimentaire et l’agriculture familiale, sans compter la concentration de richesses qu’ils engendrent ». Ce discours gêne Lula, qui en a fait un de ses étendards, affirmant avant-hier devant l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), réunie à Brasilia, que « le vrai crime contre l’humanité serait de rejeter a priori les biocarburants ». S. C.

« L’Eglise catholique perd du terrain dans les classes populaires » Jérôme Fauré,

responsable « Amérique latine et Caraïbes » au Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) « On assiste à une raréfaction globale de la prise de parole de l’Église catholique dans les pays d’Amérique latine. Elle reste impliquée dans les mouvements sociaux, ainsi au Guatemala, où Mgr Ramazzini défend les droits et la culture indigènes. Mais les évêques nommés sont plus proches des milieux conservateurs, comme au Pérou. Les Églises d’obédiences protestantes – adventistes, pentecôtistes – ont gagné en influence. Plus proches du terrain, elles fournissent des cadres d’accueil et des responsabilités au sein de l’Église, et valorisent les individus en leur donnant des repères. » RECUEILLI PAR ANNE-LAURE FRÉMONT

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VU DU VATICAN

Le Saint-Siège a gravement sanctionné Mgr Lugo L’Église catholique demande aux prêtres de ne pas s’engager en politique, celle-ci relevant de la mission propre des laïcs

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ux yeux de Rome, on pourrait dire que c’est une question… de laïcité. Séparation du temporel et du spirituel oblige, les États n’ont pas à s’immiscer dans les affaires internes de l’Église : pas question, donc, pour les clercs, de prendre part au fonctionnement des pouvoirs publics. C’est ce que rappelle le code de droit canonique : « Il est interdit aux clercs de remplir les charges publiques qui comportent une participation à l’exercice du pouvoir civil » (c. 285 § 3). Un texte à mettre en lien avec un autre canon, quelques lignes plus loin : « Les clercs (…) ne prendront pas une part active dans les partis politiques » (c. 287 § 2). C’est ce qu’a rappelé en 1994 le Directoire pour le ministère et la vie des prêtres : « Ces fonctions, tout en étant bonnes en elles-mêmes, sont toutefois étrangères à l’état clérical, puisqu’elles peuvent constituer un grave danger de rupture de la communion ecclésiale. » Un prêtre, poursuit ce texte, doit « demeurer l’homme de tous en vue de la fraternité spirituelle », et « chaque fidèle doit toujours pouvoir accéder au prêtre sans se sentir exclu pour aucune raison ». Une exigence encore plus forte pour l’évêque, « principe visible et le fondement de l’unité de son Église particulière », rappelle Vatican II (Lumen gentium n. 23). Tout cela, le cardinal Giovanni Battista Re l’a rappelé, le 20 décembre 2006, dans une monition canonique (avertissement) adressée à Mgr Fernando Lugo : « Il est

vrai que la mission de l’évêque comporte aussi la sollicitude pour les problèmes humains et sociaux des gens », convenait le préfet de la Congrégation pour les évêques. Mais il rappelait aussi au prélat – dont la démission comme évêque de San Pedro avait été acceptée par Rome dès 2005 – que l’engagement politique demeure « la mission propre » des laïcs.

Mgr Lugo avait demandé à être « réduit à l’état laïc ». Mais cela lui a été refusé. Or, Mgr Lugo avait précisément demandé au Vatican à être « réduit à l’état laïc ». Mais cette procédure, qui l’aurait libéré de toute entrave canonique liée à l’état clérical, lui a été refusée : « L’épiscopat est une charge acceptée librement et pour toujours », souligna le cardinal Re, demandant à Mgr Lugo de renoncer à se présenter à l’élection présidentielle paraguayenne. Devant le refus d’obtempérer de l’évêque, la sentence tomba un mois plus tard. Début 2007, Mgr Lugo a été déclaré « suspens a divinis » : il lui est désormais interdit de célébrer les sacrements. Ce qui lui permet, au regard de la Constitution paraguayenne interdisant aux ministres du culte d’exercer une charge publique, d’arguer qu’il n’est plus en mesure d’exercer un ministère. Au point que la nonciature apostolique a dû rappeler, le 14 avril dernier, que la « suspense » constitue une sanction et non une permission de se présenter. Car, pour l’Église, Mgr Lugo demeure dans la communion de l’Église et reste canoniquement évêque. NICOLAS SENÈZE


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