Page 1

6 I

I Dans une école du Sichuan, apprendre le français et oublier le séisme

I

Trois mois après le meurtrier tremblement de terre au Sichuan, une école privée accueille cet été des enfants victimes du séisme pour y suivre des cours de langue et y trouver un soutien psychologique

matériel high-tech. Une fois, la jeune bénévole leur a fait écouter Il était un petit navire. « C’est vrai qu’ils n’arrivent pas encore à chanter la chanson en français, même pas à comprendre les paroles sans traduction. Mais cela leur permet d’écouter d’autres choses et d’oublier leurs peines. » Mais attention, « les enfants ne doivent pas oublier leurs devoirs ! » Zhang leur demande de réviser, dans leurs tentes, l’alphabet et les expressions du jour. Tout en regrettant, avec un petit sourire, que la durée du camp d’été soit un peu trop courte, Zhang ne s’inquiète pas de la progression scolaire des enfants, âgés en moyenne de 12 ans, même s’ils n’accordent pas une grande importance à l’apprentissage du français. « Ils vont comprendre dans quelques années que c’est un atout de savoir parler une deuxième langue étrangère. Pour le moment, c’est plutôt une classe de découverte. Et moi, je sers de précurseur. » En Chine, il est rare qu’un cours de langue ait pour objectif d’apaiser les peines et les douleurs de l’âme. « Mais nous, on est en vacances, hein ? Il n’y a pas de raison de les faire travailler à fond ! » Zhang a déjà pris des habitudes bien françaises en insistant sur les apprentissages ludiques et les loisirs durant les vacances. Une approche encore très loin d’être généralisée dans son pays.

MONDE

ZHUOYING FENG

C

e soir, les enfants font du camping. Trois mois après le terrible séisme de magnitude 8,2 qui a touché le nord de la province du Sichuan, ces enfants redoutent moins les secousses et les répliques encore possibles. Dans l’école Guangya de la ville de Dujiangyan, le directeur Qin Guangya n’a, lui, qu’une seule crainte : « Que les enfants ne se suicident en se jetant par la fenêtre ! Mais nous sommes là pour les protéger et les aider à surmonter leur détresse intérieure après le tremblement de terre. » Le directeur et fondateur de cette école privée de la région, qui réunit les niveaux d’enseignement primaire-collège-lycée, parle mandarin avec un léger accent du Sichuan mais est fier de pouvoir enseigner aux enfants plusieurs langues étrangères, dont le français. « Mes élèves ont déjà appris à dire “Bonjour, salut !” en français, dès le CP, un phénomène unique en Chine. » Bien sûr, les élèves habituels de cette école privée Guangya (qui signifie « la lumière d’Asie ») ont fait le choix d’un enseignement des langues étrangères (anglais et français) avec des professeurs étrangers. Ils sont issus d’une classe sociale privilégiée : leurs parents ont payé un droit d’inscription de 69 900 yuans (soit 6 400 €), l’équivalent de cinq ans de salaire moyen d’un Chinois. Ces élèves sont enviés par la plupart des enfants de l’école publique gratuite qui ont eu beaucoup moins de chance le 12 mai dernier. Ce jourlà, officiellement, quelque 90 000 personnes ont péri. Mais dans cette ville, trois écoles publiques d’un même quartier se sont écroulées, entraînant la mort de 1 350 des 1 500 enfants scolarisés. Guangya a été la seule école à rester intacte après ce séisme

Leçon de français à l’école « Guangya », le 22 juillet. On y utilise une méthode ludique inhabituelle en Chine.

« Mes élèves ont déjà appris à dire “Bonjour, salut !” en français, dès le CP, un phénomène unique en Chine. » dévastateur. Et pour cause : sa construction avait été mieux contrôlée, le ciment utilisé était de bien meilleure qualité, etc. Conscients de leur situation privilégiée, les responsables de l’école ont lancé ce camp d’été un peu particulier qui accueille gratuitement depuis le 7 juillet dernier ces élèves rescapés. Souhaité par le directeur et financé par l’Amicale de Sciences-Po en Chine (Association des anciens élèves de Sciences-Po en Chine), le camp d’été de Guangya a réussi à mobiliser des professeurs chinois et étrangers bénévoles. Zhang Hui en fait partie. À 20 ans, cette fille ambitieuse, déjà licenciée en français et en relations internationales à l’université de Pékin, l’une des plus prestigieuses en Chine, vient d’être admise dans la section « affaires internationales » de l’Institut d’études politiques

de Paris. Après l’obtention du diplôme, elle envisage d’intégrer un organisme chargé de promouvoir les relations franco-chinoises sur le plan économique, politique ou éducatif. Elle ne manque pas d’expérience en tant que bénévole. Elle s’est déjà investie dans une série de cours dans les banlieues de Pékin pour donner un aperçu du système éducatif français aux enfants défavorisés. Des élèves dont les parents, ouvriers et immigrés des régions pauvres, ont du mal à subvenir aux besoins de leurs familles. Première enseignante de français arrivée dans la ville sinistrée, elle s’est vite engagée dans la formation comme un remède. Cette pionnière est toujours fascinée par la France malgré les incidents lors du passage de la flamme olympique à Paris, qu’elle a mal vécus. Mais pourquoi la France ? « Le drapeau de l’école Guangya porte le rouge, le bleu et le blanc, la même chose que notre drapeau français », dit-elle dans un petit lapsus révélateur. Un peu superstitieuse et sentimentale, elle croit, comme pas mal des francophiles chinois, que ce hasard est un signe confirmant son choix de carrière. En solo, le premier cours d’initiation ne s’est pas avéré facile à

gérer. Zhang a d’abord suivi des cours d’anglais pour bien apprendre à « diriger » une quarantaine d’élèves sensibles. « L’important, c’est que les élèves, malgré les traumatismes du séisme, puissent s’épanouir tout en participant aux cours du camp d’été. » Les enfants s’intéressent beaucoup aux vidéos que Zhang leur projette dans la salle de cours équipée de

MARDI 12 AOÛT 2008

I

La Croix

I

ZHUOYING FENG

Les autorités achètent le silence des sinistrés sichuanais

dchiffres officiels diffusés par les autorités publiques font état de 90 000

Trois mois après le tremblement de terre meurtrier du Sichuan, les

victimes, 5 millions de sans-abri et près de 5 000 enfants orphelins, mais aucun chiffre très précis sur les parents qui ont perdu leur enfant unique. À Chengdu, la capitale de la grande province du Sichuan, on sait garder publiquement le silence sur la réalité de ces chiffres… Mais en privé, de nombreux responsables mieux informés avancent un nombre de victimes deux fois supérieur à celui affiché officiellement, des risques de pollution chimique, des doutes sur certaines usines manipulant des matériaux nucléaires. Sans parler des centaines de milliers de victimes toujours installées dans des préfabriqués à qui les autorités ont interdit de parler de l’état des enquêtes sur la construction des écoles et des responsables incriminés. Des indemnités conséquentes ont été versées aux familles de sinistrés avec l’obligation de se taire et de ne pas parler aux journalistes, chinois ou étrangers. En dépit de la « trêve olympique », certaines familles osent pourtant exprimer leur désarroi et leurs craintes sur les desseins des responsables politiques corrompus. D. B.

(à Chengdu)

Le Brésil gère mal la hausse du nombre de ses prisonniers Surpopulation, manque de personnel et surtout de volonté politique : au Brésil, la prison demeure une zone de non-droit, de violence et de promiscuité SÃO PAULO

De notre correspondant

A

u Brésil, 420 000 personnes sont actuellement derrière les barreaux. Il y a cinq ans, ce chiffre était de 300 000, contre 150 000 en 1995. Pas moins de 30 % des détenus sont en détention provisoire. Par ailleurs, plus d’un quart des prisonniers purgent une peine supérieure à quinze ans. La population carcérale n’a donc jamais

été aussi importante dans le pays. Augmentation de la criminalité, appareil judiciaire plus efficace et répression accrue des forces de police expliquent en partie cette hausse vertigineuse. Problème : la construction de prisons ne s’est pas faite au même rythme. Il manquerait plus de 250 000 places pour se conformer aux règles internationales, lesquelles fixent à 500 le nombre maximal de personnes pouvant être détenues dans un même établissement. La construction de 250 prisons sur l’ensemble du pays permettrait à peine d’atteindre le chiffre de 800 personnes par unité carcérale. Sur le seul État de São Paulo, qui possède déjà 143 prisons, 44 pénitenciers sortiront de terre d’ici à 2010. De quoi mettre sous les verrous 30 000 nouveaux

pensionnaires. Pour l’heure, ceux qui purgent leur peine sont soumis à une promiscuité souvent synonyme de violence. En 2007, plus de 1 250 homicides ont été enregistrés à l’intérieur même des centres de détention. La plupart ont été classés en « mort naturelle ». Conscient du problème, le gouvernement du président Luiz Inacio Lula da Silva a lancé son programme national de sécurité publique citoyen (Pronasci). Un plan ambitieux, pourvu d’un budget de 2,5 milliards d’euros et qui comprend un volet de modernisation et d’humanisation du système pénitentiaire. Une énième tentative de l’État pour faire de la prison un espace de réinsertion, notamment par le travail, aujourd’hui pratiquement inexistant faute de personnel, mais surtout par manque flagrant

de volonté politique. Actuellement, à peine 20 % des détenus qui purgent leur peine travaillent ou étudient.

Ceux qui purgent leur peine sont soumis à une promiscuité souvent synonyme de violence. Les pouvoirs publics ont également lancé en 2004 la construction, à travers tout le pays, d’une série de pénitenciers fédéraux de haute sécurité. Quatre sont actuellement en activité. Inspirés du modèle nord-américain dit Supermax (Super Maximum Security), ces établissements sont destinés

à enfermer les personnes les plus dangereuses. Le détenu est épié en permanence par des caméras de sécurité, il n’a aucun contact avec les autres prisonniers, ne travaille pas, et n’a droit qu’à un nombre limité de visites. Malgré tout, les évasions demeurent possibles. Le 5 août, cinq personnes se sont échappées du pénitencier fédéral de Campo Grande dans l’État du Mato Grosso do Sul, un établissement qui a ouvert ses portes il y a tout juste un an. Des évasions qui sont légion dans les prisons classiques et vétustes. D’après les données les plus récentes du ministère de la justice, chaque jour trente prisonniers parviennent à s’échapper de l’un des 1 094 établissements pénitentiaires que compte le pays. STEVE CARPENTIER

Le systéme carcéral au Brésil  

Le systéme carcéral au Brésil

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you