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date de publication : jeudi 18/06/2009

Au Brésil, un juge anticorruption contre le crime organisé CARPENTIER Steve Campo Grande, de notre envoyé spécial Menacé de mort, Odilon de Oliveira vit depuis plus de dix ans sous protection permanente de la police. Mais, à 60 ans, il poursuit son combat et vient de refuser de prendre sa retraite

La porte automatique du garage s'entrouvre dans un craquement sourd. Un homme, fusil-mitrailleur en bandoulière et deux pistolets de gros calibre à la ceinture, passe la tête dehors et invite à le suivre. « M. Odilon vous demande d'avoir la gentillesse de bien vouloir l'attendre un moment », lâche-t-il d'un ton courtois. Deux autres hommes surarmés se présentent. La poignée de main est vigoureuse, le regard caché derrière des lunettes de soleil. Sergio et ses collègues sont policiers. Ils assurent la sécurité personnelle d'un des personnages les plus puissants de la justice brésilienne : le juge fédéral Odilon de Oliveira. Depuis plus de dix ans, il est sous la protection permanente des forces de l'ordre. L'homme de loi est devenu l'ennemi numéro un des narcotrafiquants du Brésil, du Paraguay et de la Bolivie. Sa tête est mise à prix un million de dollars. Une vingtaine d'agents fédéraux se relaient jour et nuit pour contrer toute tentative d'assassinat. À Campo Grande, capitale de l'État du Mato Grosso do Sul, sa maison est devenue une forteresse. Les murs sont hérissés de caméras de surveillance. Un poste de contrôle a été installé dans une des chambres. Odilon de Oliveira a mis derrière les barreaux des centaines de trafiquants de drogue, notamment les chefs des principaux gangs mafieux du pays. De quoi se faire détester. Impossible pour lui de se déplacer seul. Pour des raisons de sécurité, il a cessé de conduire il y a cinq ans. La vieille jeep qu'il s'est offerte pour aller pêcher en fin de semaine pourrit sur des cales au fond du jardin. Son passe-temps favori, la danse, n'est plus qu'un lointain souvenir. Quant au footing dans la forêt voisine, il a été remplacé par le tapis roulant d'une machine dans une salle de gymnastique. Tous les jours, il vient y courir ses cinq kilomètres « virtuels », entouré de trois gardes armés jusqu'aux dents. Odilon de Oliveira arrive au bout d'un quart d'heure, salue brièvement et ouvre à la page des faits divers le journal qu'il tient dans les mains. « Celui-là, je l'ai mis en prison pour trafic de cocaïne, il vient de s'échapper hier d'un pénitencier du Paraguay et a juré d'avoir ma peau », commente-t-il avec un large sourire. Ce fugitif n'est autre que Nilton Cesar Antunes Veron, l'un des leaders du Premier commando de la capitale (PCC), la plus puissante et sanguinaire faction criminelle d'Amérique du Sud. « Je n'ai pas peur, c'est plutôt lui qui devrait avoir des sueurs froides ! » Odilon de Oliveira est ainsi : il refuse de se laisser impressionner par ceux qu'il nomme des « vagabonds ». À 60 ans, il vient de refuser de prendre sa retraite. Il se donne encore dix ans pour finir sa mission. « Pour moi, il n'y aura pas de remise de peine. La seule différence avec les criminels, c'est que j'ai les clés de ma cellule dans la poche », plaisante-t-il. Sa famille vit dans la peur. « Mes deux fils savent que je suis marqué pour mourir », confie-t-il sur un ton soudainement moins badin. Depuis trente ans, le magistrat donne des coups de pied dans la fourmilière du grand banditisme. Au palais de justice de Campo Grande, il est à la tête d'une chambre d'instruction spécialisée dans le trafic de drogue, les crimes financiers et le blanchiment d'argent sale. Autant dire que le travail ne manque pas. L'État du Mato Grosso do Sul est frontalier de deux pays particulièrement actifs en la matière : la Bolivie et le Paraguay. Le premier fournit 10 % de l'offre mondiale de cocaïne, le second est le deuxième producteur de cannabis de la planète. Pour ce juge incorruptible, « les prises de drogue et les peines de prison sont nécessaires, mais insuffisantes. Pour combattre les narcotrafiquants, il faut aussi s'attaquer au nerf de la guerre : les biens matériels des barons de la drogue. » Sur les cinq dernières années, il a conduit 250 actions pénales et enquêtes. Résultat : la saisie de 300 000 hectares de terres, d'une centaine de maisons et d'appartements de luxe, de quelque 600 véhicules. Sans compter plus de 10 millions d'euros en argent liquide et une vingtaine d'avions http://www.la-croix.com/sdx/alc/imprimer.xsp?id=20090618-10869988.xml&base=d

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quelque 600 véhicules. Sans compter plus de 10 millions d'euros en argent liquide et une vingtaine d'avions servant à transporter de la cocaïne en provenance de Colombie et de Bolivie. Le combat d'une vie pour un homme en liberté surveillée. Une rage qu'il dit tenir de ses origines. Car, contrairement à nombre de ses confrères magistrats, Odilon de Oliveira ne fait pas partie du sérail. Né dans une famille de petits paysans pauvres du Nordeste, dans l'État du Pernambuco, il travaille aux champs jusqu'à l'âge de 17 ans. Le maniement de la serpe lui a laissé des cicatrices sur les jambes, « souvenirs d'une enfance miséreuse brisée par la besogne », commente-t-il. De cette époque, il a gardé quelques photos, notamment celle de son père, « un homme bagarreur et digne ». À 30 ans, il entre dans la magistrature. Dans sa bibliothèque, derrière une pile de livres consacrés au terrorisme et au crime organisé, Odilon de Oliveira tire un sachet en plastique de supermarché. À l'intérieur, deux cloches rouillées attachées ensemble. « Elles remontent au temps de l'esclavage au Brésil, elles appartenaient à mon grand-père paysan, raconte-t-il. La plus petite était accrochée au cou d'une chèvre, l'autre à une vache dont on tirait le lait pour nourrir les enfants de la famille. Un des rares souvenirs de ma terre natale et de mon passé. » Pour ce qui est de son futur, les dernières nouvelles sont plutôt bonnes : Nilton Cesar Antunes Veron, le narcotrafiquant qui a juré de le tuer, a été rattrapé par la police.

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