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La France

la Croix

Jeudi 12 octobre 2006

T Les petits paysans du Sud n’ont pas les moyens de lutter à armes égales dans la compétition internationale

Le soja, emblème de la bataille entre agricultures

A

u Nord, les élevages intensifs et industriels. Au Sud, les étendues immenses de culture de soja pour nourrir ce bétail. Voilà ce qui ressemble à une division bien organisée du travail. Tout irait pour le mieux, si chacun tirait effectivement son épingle du jeu. Tel n’est pas le cas, selon de nombreuses ONG de défense des paysans des pays du Sud, soutenues par un collectif d’associations françaises, parmi lesquelles le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) (1). Dans un rapport intitulé « Le soja contre la vie », ces associations expliquent comment nos habitudes alimentaires ont un impact sur la vie des paysans Depuis 1998, du Sud. Notam270 000 km2 ment comment de forêt l ’e x p a n s i o n ont disparu de la culture au Brésil, dont de soja depuis la moitié à trente ans est en cause du soja. train de virer au cauchemar pour les agriculteurs traditionnels, attachés à la culture vivrière. Car, si les États-Unis demeurent le premier producteur au monde de soja, avec 40 % du total en 2004, les deux géants réunis de l’Amérique du Sud, Brésil (24 %) et Argentine (18 %), les dépassent aujourd’hui avec 42 % de la production mondiale. En Argentine, les surfaces cultivées en soja fourrager ont progressé de 75 % en cinq ans. Au Brésil, et également en Bolivie et au Paraguay, on observe la même tendance. Au Brésil, deuxième producteur mondial avec 53 millions de tonnes (dont 73 % de la production partent à l’exportation), cette culture occupe 22 millions d’hectares, soit 47 % des terres cultivées en grains.

Or, ceci a un impact à la fois environnemental et social. Les spécialistes affirment que, depuis 1998, 270 000 km 2 de forêt ont disparu au Brésil, dont la moitié à cause du soja. Autre zone grandement menacée par cette expansion, celle du Cerrado (savane arborée qui couvre un quart de la surface du Brésil) où l’État projette un accroissement de la production de soja sur une surface de 70 à 100 millions d’hectares. Dans le Mato Grosso, le recours au vol délibéré des terres, la falsification des titres de propriété, l’occupation illégale des terres indigènes jusqu’en 2003, ont permis de chasser les petits paysans de leurs terres, notamment les Indiens Xavantes. Parfois l’expropriation est carrément légalisée, comme dans la commune de Araguatins, au nord de l’État du Tocantins, où l’État a repris possession de 300 000 hectares de terres qui étaient occupés de longue date par des agriculteurs familiaux. En Argentine, troisième producteur mondial avec 39 millions de tonnes, la moitié des terres cultivées en grains y sont consacrées, soit 14,3 millions d’hectares. Or, 90 % du soja cultivé est généti-

quement modifié, ce qui entraîne un épandage massif de désherbant, nuisible à l’environnement, et plus globalement, l’obligation pour les agriculteurs d’acheter un « paquet technologique » comprenant engrais, semences OGM et herbicides.

La culture du soja, développée sous l’impulsion des grandes industries agroalimentaires depuis le milieu des années 1970, est fortement insérée dans les échanges mondiaux. Mais elle est aux mains essentiellement de quatre grands groupes : trois Américains (Archer Daniels Midlands, Bunge et Cargill) et le groupe français Dreyfus. « Les exploitations familiales bénéficient peu des soutiens publics. En l’absence de politiques volontaristes pour les soutenir, elles sont condamnées soit à s’intégrer par contrat auprès de ces entreprises, soit à disparaître », expliquent les auteurs du rapport du CCFD. Autrement dit, la richesse produite par cette culture d’exportation ne profite finalement que très peu aux petits paysans brésiliens ou argentins. Le cas du soja illustre la problématique plus globale de l’inégalité entre paysans du Nord et paysans du Sud. « La culture vivrière est l’activité principale de la majorité de la population africaine. Or le marché international des produits alimentaires de base ne représente que 10 % de la production mondiale des céréales », rappelle Marcel Mazoyer, professeur émérite à l’Institut national agronomique de Paris-Grignon. Cet ingénieur agronome ne cache

pas un certain pessimisme quant à l’avenir de cette petite paysannerie des pays du Sud. « La véritable cause de l’appauvrissement des agriculteurs dans les pays en développement, et notamment en Afrique, vient de la mise en concurrence de tous ces acteurs du monde agricole, par la soumission aux cours internationaux et au libre-échange, alors même qu’ils ne sont pas à armes égales pour la compétition », explique-t-il. De fait, les pays du Nord, et certains pays émergents comme l’Inde et plusieurs pays d’Asie du Sud-Est, ont obtenu des gains faramineux de productivité en quarante ans, participant ainsi à l’effondrement des cours. Pour rester dans la compétition, les uns ont recours aux subventions pour soutenir leurs agriculteurs, les autres au protectionnisme, et lorsqu’ils entrent dans la sphère du libre-échange, ils actionnent le levier de la dévaluation de leur monnaie. Quant aux petits paysans africains, faute de politique volontariste, de réformes agraires, et de marge de manœuvre vis-à-vis du FMI ou de la Banque mondiale, ils sont carrément mis hors jeu dans ce système. Or, pour Marcel Mazoyer, le maintien de cette petite paysannerie familiale est essentiel. « Si nous voulons nourrir correctement tous les habitants de cette planète d’ici à cinquante ans, il va falloir produire deux fois plus qu’aujourd’hui. La seule solution, au-delà de la mise en culture de toutes les terres arables, c’est d’organiser à l’échelle mondiale un système d’échanges plus équitable qui ne pénalise plus le petit producteur. » CATHERINE REBUFFEL

(1) CCFD, Confédération paysanne, Gret, Cohérence, Réseau agriculture durable.

T Dans le Parana (sud du Brésil), les pouvoirs publics mènent une expérience agraire unique

Les « vila rural » ramènent les Brésiliens à la terre SANTA AMELIA (Brésil)

Correspondance spéciale

D

omingos Mendes Araujo parle les pieds dans la boue, mais il garde le sourire : il pleut des torrents depuis deux jours et son champ se gorge enfin d’une eau qui se fait attendre depuis de longs mois. La « terra rocha », terre couleur rouge bordeaux typique de cette région du Brésil, se répand partout, mais cet homme à la peau burinée par le soleil n’en a cure : ce mois-ci, la récolte d’avoine sera bonne et il pourra en tirer un prix raisonnable à la ville toute proche. Domingos est un travailleur agricole de la « vila rural » de Santa Amélia, une bourgade de 5 000 habitants située près de la ville de Londrina, au nord-ouest de l’État du Parana. Sur son terrain d’un demi-hectare fourni par la mairie, trois petites maisons en brique : la sienne de 50 m 2 dont les mensualités de remboursement de 40 reals (15 €) s’échelonnent sur vingt-cinq ans, et deux autres construites après coup pour loger ses fils et leur progéniture. Toute la famille a quitté le bidonville de la ville pour s’installer sur ce bout de terre, même si celle-ci ne permet pas de nourrir tout ce petit monde. L’eau courante qui

provient du puits collectif est sées sur les cultures maraîchères. fournie gracieusement, de même « L’idée est de faciliter le retour à la que l’énergie électrique lorsque la terre de paysans pauvres tentés par consommation n’excède pas 5 kW la migration vers les grandes villes, par mois. explique Roderjan Luiz Inforsato, le Comme les 33 autres familles maire de Santa Amélia qui a lancé de ce village rural de 35 hectares, le projet en 2002. Il s’agit d’évoluer Domingos et les siens bénéficient du stade de la micro-agriculture à d’un programme d’agriculture de l’artisanat agrifamiliale mis en place il y a Offrir terre, cole à haute valeur plus de dix ans dans l’ensemble logement et ajoutée, grâce à des de l’État du Parana, dans le sud aide technique produits comme la du Brésil. L’objectif est de per- aux paysans figue, le piment, le mettre aux paysans sans terre sans terre raisin, ou encore la de revenir à l’agriculture en pour les inciter tomate. Il faut laismettant à leur disposition un à créer ser soja et café aux lot cultivable de 5 000 m 2, une un modèle grands producteurs maison d’une surface moyen- alternatif à et se concentrer sur ne de 50 m 2, des instruments l’agrobusiness. des cultures plus de travail adaptés, des graines traditionnelles qui à ensemencer, ainsi que des con- offrent de meilleurs débouchés. La seils d’ingénieurs en agronomie. prochaine étape consiste à monLa municipalité achète la terre et ter une coopérative qui servira l’offre en parcelles égales, l’État de lien entre de petits maraîchers du Parana prend en charge deux professionnalisés et la population tiers du coût de construction de régionale, intéressée par des fruits la maison, et l’État fédéral met de facture originale. » à disposition du personnel pour Actuellement, aucun des traapporter conseil et assistance vailleurs agricoles de Santa Amélia technique. ne vit de sa terre. La moitié des faLe premier projet fut lancé dans milles bénéficient de la « bourse la ville d’Apucarana. Désormais, famille », programme d’assistance la quasi-majorité des 400 villes de mis en place par le gouvernement l’État du Parana abritent une ou fédéral. Ceux qui ont quelques plusieurs vila rural, certaines étant ressources plantent de l’avoine et le parvenues à mettre en place des commercialisent, les plus pauvres coopératives agricoles viables ba- cultivent du maïs pour leur con-

sommation personnelle. Les trois fils de Domingos, faute de mieux, continuent de travailler pour les producteurs de café, de coton et de soja du village. « L’avoine que nous produisons apporte un complément de revenu d’environ 120 reals par mois (45 €) mais il faudrait des travaux d’irrigation, un tracteur dédié uniquement à la vila rural ainsi que des conseils en agronomie plus soutenus pour pouvoir se lancer dans le maraîchage, note Amos, l’un des fils de Domingos. C’est la seule issue pour devenir autonomes car nous ne pouvons pas concurrencer l’agrobusiness. » La vraie planche de salut de la

Vila Rural réside dans un modèle économique finalement proche des principes de l’agriculture biologique. Au Brésil, les groupes qui se battent pour la réforme agraire se sont convertis à l’idée que produire bio peut faire vivre la petite paysannerie traditionnelle. « Auparavant, ces mouvements voulaient faire de l’agriculture comme les gros fermiers, explique Jean-Pierre Leroy, coordonnateur exécutif de l’ONG brésilienne Fase. Mais ils ont réalisé que l’agriculture biologique les rendait moins dépendants tout en leur apportant des revenus supérieurs. » STEVE CARPENTIER

Food Force, premier jeu vidéo humanitaire C Le Programme alimentaire mondial lance à partir de dimanche 15 octobre la version française de Food Force, le premier jeu vidéo humanitaire international, produite gracieusement par Ubisoft. Le scénario campe une crise humanitaire classique avec un conflit, une sécheresse et une population souffrant de la faim. À travers un mode ludique et dynamique, il s’agit de sensibiliser les 8-14 ans au problème de la faim dans le monde. Les versions PC et Mac sont téléchargeables gratuitement sur www.food-force.fr. Elles sont disponibles, outre l’anglais et le français, en version japonaise, italienne, polonaise. Les versions chinoise, grecque, espagnole, norvégienne, hindoue, arabe et hongroise sont prévues prochainement. Depuis le lancement de la version anglaise en 2005, le jeu a connu un énorme succès avec plus de 4 millions de téléchargements, soit le deuxième jeu le plus téléchargé.

Les « vila rural » ramènent les Brésiliens à la terre. Article paru le 12/10/2006  

Dans le Parana (sud du Brésil), les pouvoirs publics mènent une expérience agraire unique.