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un air romantique. Elle n’eut jamais le temps de le lui dire. Maintenant, le cerveau de Marty dérive. Ses songes sont la réalité de tous les instants. Le souvenir de Machenka consume sa poitrine. Désormais, Marty est l’homme qui tous les jours retourne dans l’appartement de Machenka. Sa vie se résume à ce trajet. Parfois, pour agrémenter son périple, il se rend sur cette tombe où le lierre le dispute à la pierre. Il ne s’agit pas de la sépulture de Machenka. Non. Machenka n’a pas de sépulture. Machenka a vécu dans un univers où les morts n’ont plus un lieu à soi. Peut-être est-ce mieux ainsi. Symboliquement, il y dépose quelques roses. Une pour Machenka et une pour chacun des enfants qu’ils s’étaient promis. Car, malgré les apparences, Marty veut encore y croire. Marty est persuadé que Machenka est quelque part, à portée de lui, que le point de non-retour n’est pas atteint. Elle flotte dans l’air, comme l’âme des millions de victimes des catastrophes. Elle a rejoint cette cohorte de sacrifiés. Imperceptiblement, Marty croit les entendre, sifflant et hurlant à l’adresse des vivants. Machenka est au milieu de cette foule. Elle est là, envahissante, autour de lui. Elle veut lui parler, lui sourire. Elle inonde son paysage. Anéantie par l’homme, elle est paradoxalement toute puissante. Marty est le premier à le ressentir. Au moment où il entre en contact avec elle, le sol craquelle. Sous ses chaussures, le gravier gronde. Souterrainement, la terre n’attend que de l’avaler. La nature veut le reprendre, comme ses droits. Par réflexe, Marty se raidit, comme sur un bûcher. Il trouve la force de regarder face à lui. Droit devant, les cieux sont immenses, ténébreux et accueillants. Comment pourrait-il refuser leur invitation ? En a-t-il seulement envie ? Coupable, Marty baisse les yeux. Alors, une minuscule faille s’écarte sous ses semelles. Avant d’être happé par le néant, Marty se remémore le monde d’avant l’absurde. Il a sacrifié Machenka. Il s’en souvient. Comme il se souvient de l’eau, de l’air, du feu, de cette communion fusionnelle. Par vagues successives, Marty pense à la douceur des caresses. A l’harmonie. Il se souvient de la lumière. De l’infinie tendresse. De leur chanson intime. De cette chanson, juste pour eux deux. Du visage de Machenka, la tête posée sur l’oreiller. De ses yeux clos. De sa chevelure en désordre. Marty se souvient de son amour, de son adorable souffle court au petit matin, de son chaos silencieux.

CHAOS SILENCIEUX  

Les composantes du puzzle citadin veulent chacune leur part du gâteau. Elles se livrent bataille, béton contre écorce, brique contre branche...