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s’était vautré sur le banc des conspirateurs. Maintenant, il était inutile de se prosterner, d’embrasser le bitume, de chérir la moindre parcelle de goudron, de lécher le caniveau. Il était tout simplement trop tard. Le retour de balancier s’annonçait redoutable. Alors, presque résigné, Marty s’engouffra dans l’immeuble. Il longea le couloir. jusqu’à la porte d’entrée de Machenka. Marty devina que les éléments prendraient leur revanche. Une revanche, oui, mais sous quelle forme ? La réponse était nichée derrière cette porte, à quelques pas de lui, au cœur de l’appartement de Machenka. Marty avait peur. La sueur ruisselait sur son front. Son courage n’était déjà plus que de la survie. La porte de l’appartement avait été défoncée. Marty la poussa comme s’il écartait une mauvaise herbe. Il franchit le seuil d’entrée. Il esquissa un pas à l’intérieur. Il n’eut pas besoin d’aller plus avant pour découvrir ce qu’il savait déjà. Machenka était là, étendue, au sol, inerte. Ses yeux hagards, tournés vers le plafond, semblaient implorer le pardon de son meurtrier. Ne restait plus que sa fraîche empreinte sur les draps. Un minuscule creux rempli de ses hanches sans vie. Comme si le toit du monde avait posé son gros cul sur la beauté originelle. Marty regarda à travers l’unique fenêtre de la pièce. Aussi dur que ce fut de se l’avouer, il était le meurtrier. Même s’il repoussait cette idée, il le savait pertinemment. Sa main humaine et poisseuse avait distillé en Matchenka un poison invisible mais dévastateur. Chaque caresse l’avait rongée. Chaque baiser avait été une morsure. Chaque étreinte l’avait polluée. Il n’avait pu s’en empêcher. Comme l’homme maltraitant la nature. Ce jour-là, Marty ressortit de l’immeuble complètement abasourdi. Aujourd’hui encore, quatre ans après les faits, ce sentiment reste intact. Sa vie s’est arrêtée là, devant ce lit, devant Machenka. Depuis, son existence n’est plus que souvenirs et conséquences. Ainsi, malgré son jeune âge, Marty a tous les attributs d’un vieillard. Il respire profondément, aspirant toutes les émotions emmagasinées dans sa pauvre carcasse sans gouvernail. Son souffle s’abat contre les briques hostiles. Il passe une main sur son crâne. Il n’a nul besoin de plisser les yeux. A quoi bon. Le soleil est noir. Le temps n’est plus qu’un épais brouillard. La nuit est tombée pour toujours. En proie à cette pénombre, Marty navigue à vue. Face à lui, presque belliqueuse, la rue est chaotique. Les éléments s’enchevêtrent. Les murs s’effritent et les arbres se fissurent, à moins que ce ne soit l’inverse. Les éléments se marchent dessus, insidieusement. La ville offre à Marty sa vie dans toute sa crasse. Car Marty se sent sale. Sale en pensant à la mort de Machenka. Il remonte le col de sa veste. Auparavant, lorsqu’il réalisait ce geste, son amoureuse lui trouvait

CHAOS SILENCIEUX  

Les composantes du puzzle citadin veulent chacune leur part du gâteau. Elles se livrent bataille, béton contre écorce, brique contre branche...

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