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Machenka. De son côté, il ôta sa carapace de métal. Ils n’eurent jamais le temps d’observer que leur amour était contre nature. Ils se consacraient au désir de l’autre. A force d’attentions, chacun désirait épuiser son partenaire. L’épuiser jusqu’à oublier cette mer de crasse au dehors. Oublier l’univers. Oublier, simplement, au moins pour une nuit. Plutôt qu’une nuit, ce manège dura des milliers de nuits. Comme l’homme vidant sans vergogne les ressources terrestres, personne ne s’interrogea. Machenka et Marty vivaient merveilleusement bien, jouissant du plaisir de l’instant, indifférents à leur propre avenir. Depuis longtemps, Marty avait quitté son tunnel pour s’installer chez Machenka. Depuis lors, le plus souvent, le matelas criait grâce. Les draps finissaient en lambeaux. Les dés ne s’arrêtaient que sur le six. Chaque matin, dans la prunelle des deux amants se retrouvait le désir de se retrouver. Cette félicité ne rendit que plus cruel ce fameux soir d’automne. Marty arriva tard au bar de TohuBohu. Dès qu’il s’installa, le serveur lui versa un verre. Ce fut bien la seule chose habituelle ce jour-là. Car pour le reste, tout échappa à une quelconque prévision. Machenka n’était pas là. Marty l’attendit une heure, en vain. Puis, il partit seul arpenter la colline jusqu’à leur appartement. Ce périple fut un long chemin de croix. Pourtant, le paysage n’offrait rien d’extraordinaire. Les immeubles étaient fissurés, un peu plus chaque jour. Les arbres s’enchevêtraient, se disputant le ciel. Leurs racines nervuraient le sol. Les luminaires étaient hors d’usage. L’homme et la nature coexistaient, fébrilement. Malgré tout, durant ce périple, Marty entrevit l’avenir. Chaque pas le rapprochait de l’inconnu. En la matière, sa certitude était absolue. Il n’existait pas de gars plus terre-à-terre que lui. Pour la première fois depuis longtemps, il était en osmose avec les éléments. L’animal en lui reprenait le dessus. Le vent ne pouvait mentir. Ce monde, à force d’être bousculé, allait définitivement se retourner contre son maître. Chaque pas rapprochant Marty de sa destination lui rappelait cette vérité. Aussi, lorsque Marty arriva au pied de l’immeuble de Machenka, il venait tout juste de réaliser que les choses avaient basculé. Le présent qu’il venait de traverser était déjà du bon vieux temps. Les murs du bâtiment ruisselaient de peur. Souterrainement, la terre et les fondations craquelaient. L’édifice avait pourtant abrité la main d’œuvre du balbutiement industriel, des révoltes ouvrières, l’arrivée de nouvelles générations mais maintenant un mal insidieux, différent, inconnu pour tout dire le combattait. L’explication la plus plausible était que la nature reprenait ses droits. Les hommes avaient joué avec cette terre. Ils n’avaient su la préserver. Industriels et consommateurs avaient pactisé. Chaque citoyen

CHAOS SILENCIEUX  

Les composantes du puzzle citadin veulent chacune leur part du gâteau. Elles se livrent bataille, béton contre écorce, brique contre branche...

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