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destruction. Curieusement, il aurait aimé en avertir cette fille. Mais quelque chose l’en empêchait. Certainement l’envie de la séduire coûte que coûte. Dans ce mensonge par omission résidait l’ambivalence de Marty. Cet homme était capable de vous donner un rein à une seconde puis de vous l’arracher avec les dents à la suivante. Loin de ces considérations, Machenka l’écoutait. Naïvement nature, elle était armée de toute sa compréhension. Depuis que Marty s’était installé à ses côtés, elle avait conscience d’être entrée dans un autre espace-temps. Elle savait la fin du monde imminente. Chaque habitant en était conscient. La date-limite se comptait en heures, en jours, en mois, en années, tout au plus en décennies mais certainement plus en siècles. Cette épée de Damoclès au-dessus d’elle et Marty expliquait que plus rien n’avait d’importance si ce n’est l’essentiel. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, ces jeunes gens avaient à répondre à ce qu’il importe de faire quand tout est perdu. Dans ces conditions, la pudeur, le bien, le mal étaient des valeurs obsolètes. Elles étaient balayées par l’urgence et le plaisir d’oublier ne serait-ce qu’une seconde l’imminence de la fin. A cause de cette situation, beaucoup de congénères étaient désabusés, voire résignés. Au contraire, pour Machenka et Marty, l’urgence aiguisait la moindre pensée. Ils étaient des combattants. Le rire était leur arme, dérisoire mais magnifique. Le bonheur courait dans leur gorge comme un perpétuel invité. Ainsi, ils se comprirent, se reconnurent, se reniflèrent presque de suite. Dans ce naufrage collectif, dans cet univers décadent, ils étaient les deux seuls à disposer de bouées de sauvetage. Ce premier soir, ils avaient déjà beaucoup trop bu quand quelques verres supplémentaires les aidèrent à traquer la beauté plus avant dans la nuit. Ils en oublièrent les regards hostiles autour d’eux, ces regards réprobateurs envers cette union de la vertueuse Machenka et du salopard Marty. Au détour d’une nouvelle gorgée, ils se scrutèrent avec l’intensité des amoureux. Comme lui, Machenka cherchait son coin de paradis. Comme elle, Marty avait peu d’amis mais beaucoup de sommeil en retard. A l’unisson mais sans l’avouer l’un à l’autre, ils décidèrent de ne pas dormir seuls cette nuit-là. Quittant le bar, ils empruntèrent les lacets de la colline jusqu’au plateau, jusqu’à l’appartement de Machenka. Enfin l’appartement, façon de parler car la propriété n’existait plus. Chacun campait où il voulait, c’était la règle quand il n’y avait plus de règle. Seulement, l’autorité naturelle ou pourquoi pas l’aura dégagée par Machenka expliquait que son territoire restait inviolé. Son deux-pièces, niché dans cet immeuble, était un havre de paix au milieu du tumulte ambiant. Dans cet endroit, Machenka et Marty consumèrent leur amour farouche, enflammé, maladroit et despotique tour à tour. Dès le premier soir, Marty dégrafa la combinaison alambiquée et végétale de

CHAOS SILENCIEUX  

Les composantes du puzzle citadin veulent chacune leur part du gâteau. Elles se livrent bataille, béton contre écorce, brique contre branche...

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