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l’asphalte ». Cette lenteur s’accompagnait également pour la plupart d’un teint cadavérique. En effet, tout le monde avait perdu ce teint hâlé, clef du succès sur les plages quelques décennies auparavant. Lorsque le soleil pointait au zénith, ses rayons ridicules filtrés par les nuages gazéifiés atteignaient à peine les passants. Les habitantes pouvaient s’exposer à longueur d’été, elles restaient désespérément blanches. Les privilégiés qui avaient l’occasion de dégrafer leurs sous-vêtements pouvaient constater l’absence de bronzage sur leur épiderme. Marty ne s’en remettait pas. Trente années seulement le séparaient des réprimandes de sa mère, l’obligeant à porter un ridicule chapeau de paille. Comment en quelques années, avait-on pu en arriver là ? Comment lui-même se souvenait-il à peine des étés ensoleillés de sa jeunesse? Comment avait-on pu laisser faire? Oh, bien sûr, à une époque lointaine, beaucoup avaient tiré le signal d’alarme. Des experts avaient élevé la voix. Les gouvernants avaient signé le protocole de Kyoto comme une jolie fille simule l’orgasme. En fait, le mal était déjà fait. Chacun pouvait désormais s’indigner de n’avoir pas été digne. Chacun était responsable d’avoir été irresponsable. Chacun pouvait méditer sur la vacuité de l’ère de consommation. Deux cents ans de dérives industrielles avaient anéanti la terre. Seuls la soudaineté et l’ampleur du phénomène avaient surpris. Dans ce délire apocalyptique, la nef des nefs était le quartier de Tohu-Bohu. Désormais, il ne subsistait ici ou là que des ruines, des chaussées défoncées, des pergolas défraîchies de ce lieu autrefois idyllique. Il était difficile de croire à l’émerveillement d’antan. A Tohu-Bohu, se retrouvaient les adversaires d’hier. Ceux qui avaient œuvré à détruire ce monde et ceux qui avaient combattu ce saccage de la planète bivouaquaient désormais au même endroit. Curieusement, puisqu’il n’y avait plus rien à sauver, tout ce beau monde vivait désormais en harmonie. Peu importe que certains aient contribué à l’effondrement planétaire. Peu importe que les autres aient au contraire osé élever la voix. Les affrontements des années passées étaient effacés. L’histoire renvoyait chacun dos à dos. A TohuBohu comme ailleurs, la seule certitude était que le monde allait s’écrouler. Alors, il fallait en profiter pendant qu’il était encore temps. Pour cette raison, la vie coulait douceâtre et dangereusement belle. Même Marty, fossoyeur de l’humanité au même titre que bien d’autres, pouvait marcher la tête haute, comme s’il n’était responsable de rien. A Tohu-Bohu, le sable, importé d’une ancienne contrée nommée Sahara, servait de support aux plus belles créatures. Ces divinités arpentaient le sol avec la grâce de celles qui se sentent observées. Elles excellaient dans des jeux de jambes propres à déchaîner les passions. Leurs cuisses se croisaient et se

CHAOS SILENCIEUX  

Les composantes du puzzle citadin veulent chacune leur part du gâteau. Elles se livrent bataille, béton contre écorce, brique contre branche...

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