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Il n’y a pas si longtemps, cette contrée n’était qu’un petit bout de terre, un petit bout de colline à l’extrémité d’un lieu dénommé successivement bourg, ville, mégapole, puis zone sinistrée. Ce paysage apocalyptique était une des dernières conséquences de la fonte des glaces. Une des dernières conséquences de la main de l’homme. Ce qu’il restait après le passage des tempêtes, cyclones et autres founamis à répétition. Sous les coups de butoir de ces catastrophes, la mégalopole avait littéralement explosé. Les gaz s’étaient échappés des usines, le ciel s’était assombri, l’air n’avait plus jamais été le même. Le pire était que tout le monde s’était rapidement habitué: ce désastre avait été tellement annoncé. Pour cette raison, tout n’était que doucement catastrophique. Dans leur malheur, certains s’estimaient même heureux: ailleurs, aux quatre coins du globe, d’un seul claquement de doigts, des populations avaient été rayées de la carte, emportées par les sinistres et la maladie. Le paléolithique, la préhistoire, le Moyen-âge, l’ère industrielle, étaient oubliés. Implacablement, chacun était entré dans l’âge d’or de la survie. C’est dans ce monde sans repère, dans ce monde à reconstruire, qu’errait Marty. Certains bâtiments menaçaient de s’écrouler, miraculeusement soutenus par des branches de fortune. Tout autour, pas un seul des symboles du vieux monde n’avait résisté. Pour cette raison, le paysage était une leçon d’humilité, une preuve de la fatuité de l’homme. Des cathédrales ne subsistaient plus que des vestiges, de malheureux amas de pierres. Même l’église de son enfance s’était écroulée. Marty en souriait. Plus encore qu’avant, il exécrait ces religieux qui n’avaient rien fait pour arrêter cette course aux abymes. De toute façon, plus personne ne croyait en un dieu qui avait laissé ce monde s’effondrer. Pourtant, lui, le gars sans scrupule, sentait monter un sentiment nouveau dans sa pauvre caboche. Un sentiment inconnu, étrange et étranger. Face au gâchis, son être entier devenait bonté, force d’aimer. Là résidait le paradoxe. Semble-t-il, l’âme des victimes, ses frères de catastrophes, n’avait jamais été aussi palpable, en suspension dans l’air, à portée de main. Marty s’en émerveillait. Dans ce monde totalement désorganisé, dans ce monde où la plupart des échanges économiques avaient disparu, ce rapport regretté à la nature rejaillissait en vagues successives, jusqu’à transpercer le cœur de Marty. Evidemment, les gaz en tout genre avaient partiellement anesthésié la population. Les neutrons et l’acétone en suspension dans l’air avaient ralenti toute activité humaine. Les gestes étaient lents. Consumant un air de plus en plus vicié, les corps se mouvaient plus qu’ils ne bougeaient. Les survivants semblaient paralysés. Leur démarche d’un engourdissement névrotique leur aurait valu le surnom de « crabes de

CHAOS SILENCIEUX  

Les composantes du puzzle citadin veulent chacune leur part du gâteau. Elles se livrent bataille, béton contre écorce, brique contre branche...