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standard 25 spécial architecture octobre-novembre-décembre 2009. 4,90 euros france, 5 euros europe, £5 united kingdom, f7,90 suisse, $12.95 can/usa a r c h i t e c t u r e

M 07833 - 25 - F: 4,90 E - RD

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Spécial

architecture & utopies urbaines

Standard international nos reportages à Chandigarh Monterrey varsovie Londres Sienne São Paulo Berlin Tirana Pékin Libreville Accra Séoul

Mustang Harvey Pekar Estelle Nollet Chris Esquerre Guillaume Gallienne Tommy Trantino Taken by Trees Marie Losier


n°25 spécial architecture

sommaire

matière

matière

CAHIER INTERVIEWS

DOSSIER REMUE-MÉNINGES

comestible Banane flambée CKIJ7D=16

Première gorgée de bière ;IJ;BB;DEBB;J18

Huître d’Oléron

9>H?I;IGK;HH;20

grise

Les professionnels du bâtiment Jardinage Mitchell Joachim 24 Météorologie Philippe Rahm 28 Personnalité Yona Friedman 32 Chronique Grand Paris 35 Hobby Richard Greaves 36 Portfolio Christoph Morlinghaus 38 Culture urbaine Musique Turzi 42 Musique & décoration Air 44 BD Les Cités obscures 46 La BD de Cabot Jouer la ville 49 Jeunes talents Premier plan 50 Mode Vilsbøl de Arce 52 Accessoires Feodora 54 Evénement Shanghai 58 Art Paris Galaxie inc. 60 Littérature Mian Mian 62 Enquête Fondation Louis Vuitton 63 Nos villes en vrai Featuring Abha Dawesar 64 Esotérisme San Zhi 67 Médias Tour télévision pékinoise 68 Carte Blanche ferdinand(corte)™ 70 Société Hédonistes à São Paulo 72 Idée Habiter dans un chapeau 74 Histoire de l’art Sienne 75 Histoire Berlin-Est à l’Ouest 76 Finance Exchange Square 78 Rénovation Los Angeles en Albanie 80 Patrimoine Tour Eiffel à Bordeaux 82 Politique Tour Staline à Varsovie 83

Directrice de la publication Magali Aubert. Standard est édité par Faites le zéro, SARL au capital de 10 000 euros et imprimé par Varoprint Z.3 Doornveld 90, 1731 Zellik, Belgique. Trimestriel. CP1112K83033. N°ISSN 1636-4511. Dépôt légal à parution. Standard magazine décline toute responsabilité quant aux manuscrits et photos qui lui sont envoyés. Les articles publiés n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs. Tous droits de reproduction réservés. © 2009 Standard.

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22-25 octobre 2009

grand palais & louvre, paris fiac.com Partenaire Officiel

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n°25 Table des matières

matière

matière

CAHIER RÉTRO

CAHIER ACTUS

recyclable

première

Relecture

Palettes Art

David Foster Wallace 86 Vieux gĂŠnie

Bernard Blistène, Robert Longo, Hehe, Michel François 168

Harvey Pekar 88

Platines Musique

Reminiscences

Taken By Trees, The Antlers, Etienne Jaumet 176

La Trabant de la libertĂŠ 90

matière

vivante

Players Jeux vidĂŠos Batman : Dark Asylum, Battlefield 1943, Beatles Rock Band 188

Planches ThÊâtre

CAHIER ARTS DE VIVRE

Guillaume Gallienne, Hubert Colas, Claude RĂŠgy, Steve Cohen 192

Voyage

Paraboles MĂŠdias

Aux funĂŠrailles de King Bongo 94 Ecologie

Poubelles Ă  Accra 96 Gastronomie

La daurade de George Clinton 98 SĂŠlection

De l’ailleurs pour pas cher 100

Philippe Thureau-Dangin 198

Papiers LittĂŠrature Tommy Trantino, Sorj Chalandon, Thierry Mattei 204

Pellicules CinÊma Jennyfer’s body, The Box, Breathless, Thirst, Marie Losier + DVD 212

matière

synthĂŠtique CAHIER MODE

ÂŤ les modes passent, le style jamais Âť Coco Chanel

=`\poˆ par Lucille Gauthier 104 G`No\i_\m_ par Ioulex 110 Ji_di`par Kai MĂźellenhoff 120 ?jp^`^jggdndjipar Olivia FrĂŠmineau 126 G`Kg\ipar Cyrille Weiner 140 H\h"u`gg`C\pnnh\iipar Jenny Lexander 168

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n°25 Edito

Au hasard des utopies urbaines et des curiosités architecturales, Standard s’internationalise a little bit more. Mieux que le Grand Paris : visitez le Vaste Monde. T’habites où toi – et pourquoi là ? Tu l’aimes ta ville, ses manies ses bizarreries, son style et son design, l’architecture de ses buildings ? Et tu crois que tu déménageras un jour ? Pour aller où ? Tu t’imagines à Shanghai, Manhattan, Buenos Aires, mariée en turban à Bombay, biberonnant des triplés à Reykjavik, retraitée férue de livres et de cocktails sur les plages de Marquises ?

Dis-moi, c’est quoi ton utopie, tes idéaux d’urbaine ? De ces questions fondatrices j’ai seriné tout l’été une fille malicieuse qui fuyait la cité. Sur le quai de la gare, elle m’a sorti ce mot d’Oscar Wilde : « Une carte du monde qui ne comporte pas l’Utopie ne vaut même pas qu’on y jette un coup d’œil, car elle néglige le seul pays où aborde toujours l’humanité. Et, quand elle y aborde, elle regarde autour d’elle, aperçoit une meilleure contrée et fait alors voile. Le progrès est la réalisation des utopies. » Gonflez les montgolfières, Standard a trouvé ses destinations. Délocalisés à Pékin, Monterrey, Chandigarh, Sienne, Séoul, São Paulo, Berlin, Londres, Tirana ou Varsovie, nos plumes nous adressent un courrier international et racontent autant d’édifices envoûtants, de défis citadins, autant de propositions de vies, de villes, autant d’illustrations de la définition de l’utopie selon l’explorateur Théodore Monod : tout simplement ce qu’on n’a pas encore essayé. Nos villes rêvées. — Richard Gaitet

Illustration Thomas Stadler, d'après Ludwig Mies van der Rohe

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The xx premier album

            

 

distribution

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n°25 Who's who

Standard 69 rue des Rigoles, F-75020 Paris T + 33 1 43 57 14 63 standardmagazine.com

Rédaction en chef Magali Aubert* & Richard Gaitet* Direction artistique David Garchey* Mode ;gfkmdlYfl Olivier Mulin* 9[[]kkgaj]k Armelle Simon* Beauté Lucille Gauthier* Musique Timothée Barrière* Cinéma Alex Masson Théâtre Mélanie Alves de Sousa* Art Patricia Maincent* Jeux vidéo François Grelet* & Benjamin Rozovas Livres François Perrin*

Assistant de Rédaction Rémi Schapman* Publicité et partenariats, coordination mode David Herman* Iconographie Caroline de Greef* Secrétariat de rédaction Anaïs Chourin *prénom.nom@standardmagazine.com

Rédaction

Stylisme

Dominique Babin, Gilles Baume, Julien Blanc-Gras, Maxime Blondet, Sébastien Broquet, Gilles de Bure, Eléonore Colin, Ferdinand Corte, Yan-Alexandre Damasiewicz, Abha Dawesar, Damien Delille, Jean-Emmanuel Deluxe, Augusto Diniz, Margaux Duquesne, Yann Gallic, Claudia Garcia Martin, Bertrand Guillot, Guillaume Jan, Gaspard Koenig, Eric Le Bot, Aurélien Lester, Fanny Menceur, Milan Neumann, Sébastien d’Ornano, Wilfried Paris, Tristan Ranx, Nicolas Roux, Alexis Tain, Pacôme Thiellement, Elisa Tudor, Stéphanie Vidal

Aymeric Bergada du Cadet, Eve Prangey, Jean-Marc Rabemila, Barbora Venckunaite

Photographie Blaise Arnold, Olivia Frémineau, Bastien Lattanzio, Jenny Lexander, Christophe Meireis, Christoph Morlinghaus, Kai Muellenhoff Clément Pascal, Diane Pernet, Georg Roske, Jean-Marc Ruellan, Thomas Vassort, Cyrille Weiner

Illustration Mélanie Joly, Sylvain Cabot, Thomas Dircks, Elise Flory, Hélène Georget, Juliette Maï, Thomas Stadler

Remerciements Diana Collette, Isadora Dartial, Fany Rognogne (à vie)

Bienvenue Octave Koenig, Léonard Masson et Gabriel Tain, si vous saviez la vie !

Encouverture Photographie Ioulex « The Standard Hotel, New York »

Combinaison en soie Dolce&Gabbana

Directrice de la publication Magali Aubert. Standard est édité par Faites le zéro, SARL au capital de 10 000 euros et imprimé par Varoprint Z.3 Doornveld 90, 1731 Zellik, Belgique. Trimestriel. CP1112K83033. N°ISSN 1636-4511. Dépôt légal à parution. Standard magazine décline toute responsabilité quant aux manuscrits et photos qui lui sont envoyés. Les articles publiés n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs. Tous droits de reproduction réservés. © 2009 Standard.

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pour Bashung qui, comme tous ces mecs, Christophe, Johnny, mĂŞme Eddy Mitchell et Dick Rivers, ont connu le rock en direct. Dutronc aussi. Les Chats Sauvages et les Chaussettes Noires nâ&#x20AC;&#x2122;ont marchĂŠ que deux ans mais sont importants en tant que groupes â&#x20AC;&#x201C; mĂŞme si on ne les ĂŠcoute pas trop. Elle est difficile Ă  faire swinguer, cette langue ? Jean : Les paroles de Gainsbourg me passionnent moins que ses mĂŠlodies ; les jeux de mots, ça va cinq minutes et câ&#x20AC;&#x2122;est facile Ă  singer, regarde Biolay â&#x20AC;&#x201C; mĂŞme sâ&#x20AC;&#x2122;il y a aussi, bien sĂťr, Lâ&#x20AC;&#x2122;Eau Ă  la bouche ou La Chanson de PrĂŠvert. Câ&#x20AC;&#x2122;est dommage dâ&#x20AC;&#x2122;avoir perdu le principe des adaptations françaises de chansons amĂŠricaines. Jâ&#x20AC;&#x2122;aime les crooners, qui chantent avec un minimum de mots, câ&#x20AC;&#x2122;est pratique, mais faut les choisir avec soin. Faut se mĂŠfier du texte seul. Baudelaire chantĂŠ, câ&#x20AC;&#x2122;est chiant. Comme le rock des annĂŠes 90, Noir DĂŠsir en tĂŞte ? Jean : Câ&#x20AC;&#x2122;est bien de balayer ça. Dâ&#x20AC;&#x2122;abord, il nâ&#x20AC;&#x2122;y a pas dâ&#x20AC;&#x2122;esthĂŠtique, les mecs ne ressemblent Ă  rien et se prenaient un peu trop pour des poètes, ce nâ&#x20AC;&#x2122;est plus du rockâ&#x20AC;&#x2122;nâ&#x20AC;&#x2122;roll et mĂŞme pas de la pop. Pour notre morceau Je mâ&#x20AC;&#x2122;emmerde, câ&#x20AC;&#x2122;est 1969 des Stooges. Pour nous, Iggy Pop est un auteur. Câ&#x20AC;&#x2122;est presque un travail de traduction en parlant de la vie quotidienne. Nos chansons sont vraiment premier degrĂŠ. Les trucs pleins de bons sentiments genre ÂŤ la guerre câ&#x20AC;&#x2122;est pas bien Âť, mĂŞme en plus subtil, câ&#x20AC;&#x2122;est toujours lourdingue. Dire ÂŤ bĂŠbĂŠ, tu me fais bander Âť, je trouve ça moins tarte. Et les bĂŠbĂŠs-rockers parisiens, Naast, Shades, BB Brunes ? Jean : Notre premier concert, câ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtait en première partie des Naast. Ă&#x2021;a jouait bien, du style. Je trouve dĂŠjĂ  ça mieux que les protestataires, câ&#x20AC;&#x2122;est frais. On leur a pas laissĂŠ le temps alors que tout le monde nâ&#x20AC;&#x2122;attend que ça : un vrai groupe de jeunes, du rock en trois minutes, comme en Angleterre ou aux States. Et quand ça arrive, toute la presse se fout de leur gueule, alors quâ&#x20AC;&#x2122;Ă  15 ans, on ne te demande pas dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcrire Sympathy for the Devil.

Dâ&#x20AC;&#x2122;oĂš sort ce son diablement rĂŠtro ? Jean Felzine [chant, guitare] : De notre envie de ne pas rĂŠpĂŠter les trucs affreux qui marchent Ă  la radio. On dĂŠteste Muse, les TĂŞtes Raides [grimace]. Câ&#x20AC;&#x2122;est pour ça quâ&#x20AC;&#x2122;on insiste sur le cĂ´tĂŠ fifties, sur ces chansons formidables de deux minutes. Elvis, ses premiers disques sont fascinants â&#x20AC;&#x201C; sur les Sun Sessions on dirait un fantĂ´me qui chante. Jâ&#x20AC;&#x2122;adore aussi Roy Orbison. Et Cochran. Buddy Holly. Les pionniers sont toujours plus intĂŠressants, mĂŞme sâ&#x20AC;&#x2122;il y a des suiveurs de gĂŠnie. Câ&#x20AC;&#x2122;est un plaisir dâ&#x20AC;&#x2122;historien, mais dans lâ&#x20AC;&#x2122;Histoire en marche. Johan Gentile [basse] : Comme tous les kids, on a commencĂŠ par Nirvana, qui ĂŠtait influencĂŠ par les Stooges, qui ĂŠcoutaient ces rockers-lĂ , qui eux ĂŠcoutaient de la country. On a remontĂŠ lâ&#x20AC;&#x2122;arbre gĂŠnĂŠalogique. Jean : Câ&#x20AC;&#x2122;est une très belle ĂŠcole. Nous ne faisons pas des pastiches, mais comme on a appris avec ces structures old school, douze mesures, slow-rock, câ&#x20AC;&#x2122;est sorti naturellement. Comme si la musique ne sâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtait pas arrĂŞtĂŠe. Johan : PrĂŠcision, on ne fait pas du rockabilly. On adore, mais si on sâ&#x20AC;&#x2122;en rĂŠclamait, on se ferait dĂŠfoncer par les vrais. Chanter en français, câ&#x20AC;&#x2122;est naturel aussi ? Jean : On ne parle pas très bien anglais. Il y a toujours une certaine imposture Ă  chanter en anglais. Nous on est français, on sâ&#x20AC;&#x2122;adresse Ă  la France. On aime la variĂŠtĂŠ des annĂŠes 60 : Polnareff, Joe Dassin â&#x20AC;&#x201C; un peu sousestimĂŠ, dâ&#x20AC;&#x2122;ailleurs. Sur sa dernière tournĂŠe, on a ouvert

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Jean : C’est un « pompadour » : la banane, c’est le truc qui retombe. Trois ans. Les mecs dans la rue me cassent un peu les couilles, ils sifflent en criant « Elviiiis » ou « Danny Brillant ». Si on m’appelle Elvis, je réponds : « Elvis, il est mort. » —

En France, faut payer sa part d’héritage à Ferré, Brel. C’est bien, mais faut s’affranchir. Et l’électronique ? Vous reprenez Donkey Rhubarb d’Aphex Twin ! Jean : Suicide fait le lien entre nous. C’est mon groupe préféré, qui connecte l’électro et les fifties. Les gars ne jouent pas en place, ce n’est pas mécanique, c’est vivant. On utilise des orgues Farfisa, de vieux synthés italiens pas très fiables, des boîtes à rythmes primitives et des accompagnements swing, cha-cha-cha. Johan : On adore aussi Kraftwerk et les musiques de jeux vidéo, souvent des digests de tous les styles, mambo, twist. C’est bien pour apprendre. Combien de disques pensez-vous enregistrer ? Jean : Un maximum de chansons. Ce disque, c’est le dernier. C’est fini. On fera des maxis. Faut changer le rythme single/album/tournée 6,& et enregistrer tout le temps. 6G6<$HDCN Sinon les gens t’oublient. Les disquaires ferment, mais la A>K: chanson ne peut pas mourir. BJHI6C<E6HH: A6H:8DC9:A: Notre disque va surprendre. -D8ID7G:¿E6G>H! On sera encore là dans deux A:&*¿8A:GBDCI" ans, les prochaines chansons ;:GG6C9!A:'.¿ seront encore meilleures. IGDN:H:IA: Et la banane, ça fait combien .9w8:B7G: de temps ? ¿6C<:GH

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Nulle part. Câ&#x20AC;&#x2122;est un mix dâ&#x20AC;&#x2122;Australie, de lâ&#x20AC;&#x2122;Arizona et de dĂŠsert mexicain. La faune et la flore sont prises de partout pour crĂŠer un endroit universel, intemporel. Le dĂŠcor anglo-saxon, câ&#x20AC;&#x2122;est liĂŠ Ă  mon parcours : la Nouvelle-ZĂŠlande comme conceptrice-rĂŠdactrice, lâ&#x20AC;&#x2122;Australie puis lâ&#x20AC;&#x2122;Egypte comme guide de plongĂŠe. Si les personnages ont des noms amĂŠricains, câ&#x20AC;&#x2122;est parce quâ&#x20AC;&#x2122;on peut facilement en jouer : Dig-Doug, câ&#x20AC;&#x2122;est plus drĂ´le que Christophe Creuse, quoi. Pourquoi votre narrateur est-il un jeune garçon ? Le personnage principal de mon premier roman inachevĂŠ ĂŠtait une fille, et jâ&#x20AC;&#x2122;y mettais beaucoup de moi, ce qui ne mâ&#x20AC;&#x2122;intĂŠresse pas. On vit vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec soi, qui voudrait revivre sa vie deux fois ? Je nâ&#x20AC;&#x2122;ai rien contre la vague dâ&#x20AC;&#x2122;autofiction, mais câ&#x20AC;&#x2122;est quelque chose que je ne peux pas faire, qui me hĂŠrisse. DĂŠcrire des rues que je connais mâ&#x20AC;&#x2122;ennuie. Et puis je voulais explorer le cĂ´tĂŠ masculin, mĂŞme si Will nâ&#x20AC;&#x2122;est pas le prototype du macho. Câ&#x20AC;&#x2122;est plus facile pour moi. A ma connaissance, seule Toni Morrison [Nobel de littĂŠrature 1993] le fait. Cela dit, je lis très peu de femmes : Pierrette Fleutiaux [prix Femina 1990 pour Nous sommes ĂŠternels], Geneviève Dormann [Adieu, phĂŠnomène, 1999]. Je nâ&#x20AC;&#x2122;ai pas beaucoup dâ&#x20AC;&#x2122;amies filles non plus â&#x20AC;&#x201C; en fait, si je devais tout recommencer, jâ&#x20AC;&#x2122;adorerais ĂŞtre un garçon. Et le titre ? Jâ&#x20AC;&#x2122;avais envie dâ&#x20AC;&#x2122;un titre ĂŠnigmatique, mystĂŠrieux, pour plonger lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠventuel lecteur dans une quĂŞte de sens, parallèle Ă  celle du narrateur. Jâ&#x20AC;&#x2122;ai dâ&#x20AC;&#x2122;ailleurs ĂŠtĂŠ agrĂŠablement surprise quâ&#x20AC;&#x2122;on ne le change pas. Et sâ&#x20AC;&#x2122;il devait y avoir une blague, je dirais que les rats-kangourous, câ&#x20AC;&#x2122;est un peu la seule chose que mes personnages ne boivent pas. Est-ce un roman sur lâ&#x20AC;&#x2122;alcoolisme ? Non. Ces gens carburent Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;alcool parce que câ&#x20AC;&#x2122;est leur façon dâ&#x20AC;&#x2122;oublier le temps, dâ&#x20AC;&#x2122;oublier quâ&#x20AC;&#x2122;ils sont coincĂŠs, de se donner une bonne excuse pour ne rien faire, et de

Comment ça commence ? Estelle Nollet : Jâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcrivais des nouvelles courtes que je mettais en ligne sur un blog et puis, en Australie, une nuit dâ&#x20AC;&#x2122;insomnie, jâ&#x20AC;&#x2122;en ai rĂŠdigĂŠ une (qui est aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui le prologue du livre). Quelques mois plus tard, dans un dĂŠsert, en Egypte, je lâ&#x20AC;&#x2122;ai relue : ça valait le coup de continuer. Le narrateur ĂŠtait dans une situation bien inconfortable, je me suis demandĂŠ ce quâ&#x20AC;&#x2122;il pourrait devenir. Concernant vos influences, on cite beaucoup Cormac McCarthy. Vrai ? Câ&#x20AC;&#x2122;est mon dieu vivant, pour la trilogie de la frontière [De si jolis chevaux, Le Grand Passage, Des villes dans la plaine, 1992-1998], Un Enfant de Dieu [1974] ou MĂŠridien de sang [1985]. Mais La Route [2006], jâ&#x20AC;&#x2122;ai ĂŠtĂŠ dÊçue, je ne comprends pas lâ&#x20AC;&#x2122;engouement : câ&#x20AC;&#x2122;est moins profond, rĂŠduit au minimum. Ce qui me plaĂŽt chez lui, câ&#x20AC;&#x2122;est son rapport avec la nature, ses personnages absurdes du fin fond de la contrĂŠe oĂš rien dâ&#x20AC;&#x2122;autre nâ&#x20AC;&#x2122;existe que la violence, et toujours un reste dâ&#x20AC;&#x2122;âme pour ceux qui sont en quĂŞte. De lui jâ&#x20AC;&#x2122;ai tout lu : quand je commence un auteur que jâ&#x20AC;&#x2122;aime, je lis tout et je relis parce que jâ&#x20AC;&#x2122;ai la chance dâ&#x20AC;&#x2122;avoir une très mauvaise mĂŠmoire. Par passion dâ&#x20AC;&#x2122;abord, dans la pure sensation de lecture â&#x20AC;&#x201C; quand je lis, je bois â&#x20AC;&#x201C;, puis par analyse Ă  la relecture, mâ&#x20AC;&#x2122;intĂŠressant plus au travail de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠcrivain. Tout McCarthy, Richard Brautigan, Colum McCann, Chuck Palahniuk, Steinbeck. Pas Faulkner, bizarrement. Ni lâ&#x20AC;&#x2122;univers des romans français, qui nâ&#x20AC;&#x2122;entraient pas dans mes cases. OĂš se passe votre action ?

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l’espoir, parce que quand ils sont ivres ils rêvent, s’inventent des histoires. Ils savent aussi que la gueule de bois du lendemain fera passer le temps plus vite puisqu’ils se réveilleront tard. L’alcool est une drogue qui trompe le temps – ils ne savent plus pourquoi ils boivent, et seul Will demande : « Pourquoi vous pintez-vous la gueule ? » J’aurais pu prendre n’importe quelle drogue – l’alcool m’est simplement plus familier. Et puis les images sont plus belles avec un verre d’alcool qu’avec un rail de coke. Un conte philosophique, alors ? Un peu. Cette communauté, ce désir de survivance, tout le monde peut l’avoir. La dépression qui arrive quand on commence à s’enfermer, on a toujours le choix : soit d’y rester et de s’y sentir heureux, soit d’aller de l’avant en faisant le premier pas. Une spirale, on ne peut en sortir qu’en revenant là où tout a commencé. J’avais envie de parler de ce choix et du pardon : se pardonner pour apprendre à avancer. C’est un roman sur la culpabilité, sur celle DCC:7D>IE6HA:H qu’on s’invente, sur la G6IH"@6C<DJGDJH recherche de soi, sur tout 6A7>CB>8=:A ce qu’on veut cacher. — ('-E#!&.!*%:JGDH

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de tourisme mâ&#x20AC;&#x2122;a contactĂŠ et je lâ&#x20AC;&#x2122;ai rassurĂŠ : nous nâ&#x20AC;&#x2122;en parlerons que de loin, je nâ&#x20AC;&#x2122;irai que deux, trois fois dans lâ&#x20AC;&#x2122;annĂŠe. Mais jâ&#x20AC;&#x2122;espère, comme Fort Boyard, un partenariat avec la RĂŠgion qui me permettra dâ&#x20AC;&#x2122;obtenir un hĂŠlicoptère. Est-ce absurde ? Jâ&#x20AC;&#x2122;ai horreur de ce mot : trop de gens pĂŠnibles font de ÂŤ lâ&#x20AC;&#x2122;absurde Âť au sujet dâ&#x20AC;&#x2122;une poivrière qui mange une fourchette tandis quâ&#x20AC;&#x2122;un canard sâ&#x20AC;&#x2122;envole. Ce nâ&#x20AC;&#x2122;importe quoi consternant me met mal Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;aise. Tout doit relever dâ&#x20AC;&#x2122;une rĂŠalitĂŠ. Je dirais plutĂ´t surrĂŠaliste. Je dĂŠteste aussi ÂŤ lunaire Âť : on dirait un ado mal dĂŠgrossi qui ferait de la poĂŠsie. Ni ÂŤ hurluberlu Âť. Il est bon ce tartare, hein ? Un peu gras, mais bon. Joues-tu de ton physique un peu ÂŤ tombĂŠ du nid Âť ? DĂŠcoiffĂŠ, mal rasĂŠ, habillĂŠ en noir ? Je ne suis pas un ĂŠlĂŠphant ! Mais câ&#x20AC;&#x2122;est vrai, je joue de gestes surannĂŠs et jâ&#x20AC;&#x2122;ai toujours lâ&#x20AC;&#x2122;air de dĂŠbarquer sans me soucier des codes de la tĂŠlĂŠvision. Je mise sur le fait de nâ&#x20AC;&#x2122;avoir aucun style. Ce nâ&#x20AC;&#x2122;est pas très dur dâ&#x20AC;&#x2122;innover Ă  la tĂŠlĂŠ : il suffit dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŞtre un peu diffĂŠrent. On reprend du vin ? Parallèlement, prĂŠpares-tu rĂŠellement un spectacle Ă  partir de ta fameuse Revue de presse des journaux que personne ne lit ? Câ&#x20AC;&#x2122;est en cours, pour 2010. Je vais mâ&#x20AC;&#x2122;appuyer sur la revue de presse comme fil rouge, je donne Ă  voir un existant, ce nâ&#x20AC;&#x2122;est pas un monologue. Mais il y aura des ĂŠlĂŠphants. Y pensais-tu depuis longtemps ? Un an ou deux. Câ&#x20AC;&#x2122;est un passage obligĂŠ, mais ça me tĂŠtanise. Avant, lâ&#x20AC;&#x2122;idĂŠe de se retrouver seul dans le noir devant des gens qui ont payĂŠ pour te voir te rĂŠpandre pendant une heure mâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠtait insupportable. Et puisâ&#x20AC;Ś Ă  Canal, jâ&#x20AC;&#x2122;ai eu lâ&#x20AC;&#x2122;impression dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŞtre un cosmonaute restĂŠ au sol. Il fallait que jâ&#x20AC;&#x2122;essaye, bien que je sois entrĂŠ Ă  la

Te voilĂ  Ă  la barre de TĂŠlĂŠ OlĂŠron. Quâ&#x20AC;&#x2122;est-ce donc ? Chris Esquerre : Une tĂŠlĂŠvision locale dont je suis le directeur des programmes et lâ&#x20AC;&#x2122;unique intervenant. Au-delĂ  de la plaisanterie, deux minutes par semaine, jâ&#x20AC;&#x2122;envisage une chaĂŽne entière avec une libertĂŠ totale. A la fin de lâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠmission Pop Com, on bascule dessus comme si quelquâ&#x20AC;&#x2122;un trifouillait votre antenne â&#x20AC;&#x201C; une obligation. On tombe Ă  un moment alĂŠatoire, ce peut ĂŞtre un film, une pub, un dĂŠbat sur De Gaulle intime, parfois de vrais invitĂŠs dont jâ&#x20AC;&#x2122;annonce les rĂŠvĂŠlations exclusivesâ&#x20AC;Ś puis retour sur Pop Com. Ce nâ&#x20AC;&#x2122;est pas vraiment de la parodie. PlutĂ´t de la pure fantaisie â&#x20AC;&#x201C; avec du sens, sinon ce nâ&#x20AC;&#x2122;est pas drĂ´le. Deux minutes, câ&#x20AC;&#x2122;est court, non ? Quand on est soigneux, câ&#x20AC;&#x2122;est suffisant. Je ne veux pas devenir un industriel de lâ&#x20AC;&#x2122;humour. Pour faire croire Ă  un sommaire complet, il faut plein de plans très vivants â&#x20AC;&#x201C; que je mets en scène et rĂŠalise moi-mĂŞme avec un cadreur malin. Je cherche aussi les musiques. Ă&#x2021;a va ĂŞtre un test : cela mâ&#x20AC;&#x2122;entraĂŽnera-t-il vers de nouvelles formes, la tĂŠlĂŠ pourra-t-elle mâ&#x20AC;&#x2122;accueillir ? Je le fais aussi pour voir les limites de lâ&#x20AC;&#x2122;innovation tĂŠlĂŠvisuelle â&#x20AC;&#x201C; car le but nâ&#x20AC;&#x2122;est pas la dĂŠrision permanente. Pourquoi OlĂŠron ? Je voulais un nom dâ&#x20AC;&#x2122;ĂŽle connue. TĂŠlĂŠ Guernesey ? TĂŠlĂŠ RĂŠ ? Câ&#x20AC;&#x2122;est un lĂŠger clin dâ&#x20AC;&#x2122;Ĺ&#x201C;il au film LibertĂŠ-OlĂŠron [Bruno Podalydès, 2001]. Le responsable de lâ&#x20AC;&#x2122;office

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télé pour y devenir un professionnel du divertissement, pas pour investir une vitrine en vue d’un spectacle. Des producteurs m’ont approché, mais je me complique la vie : je cherche quelqu’un qui serait, idéalement, mon coach et mon mentor pour quarante ans. La rascasse, c’est pour toi ? Mes seuls modèles assumés, conscients, revendiqués, ce sont les Deschiens. Je connais aussi tous les sketchs de Coluche. Et l’émission Repérages de comiques, présentée en septembre sur Canal+ Décalé, c’est un « Chris Comedy Club » ? Pas du tout. Je ne les sélectionne pas, je n’y suis pour rien dans leur talent – certains sont très avancés. Je suis leur Jean-Pierre Foucault, le passe-plat : j’introduis. Je ne fais pas de sketch. C’est un one shot appelé à se reproduire et ça m’a beaucoup amusé. On en arrive à ma théorie générale sur l’audiovisuel hexagonal. Quelle théorie ? La télévision française est un peu frileuse avec l’humour. Les comiques restent souvent dans leur exercice restreint, alors que ne pas être exactement à sa place, c’est une garantie de divertissement. Les animateurs de jeu, par exemple, Patrice Laffont ou JeanLuc Reichmann, ne présentent pas sérieusement, et c’est

bien… par rapport à d’autres qui cherchent à créer un moment de télévision, qu’on attend scotché à l’écran, alors que tout est fait pour que ça n’arrive pas. D’où pourrait venir ce décalage ? Imagine un peu ça annoncé partout dans la presse : « Lundi, le JT de la Une sera présenté par un enfant de 12 ans. » Un gosse en costard-cravate, un peu doué, qui lirait très attentivement de vraies infos préparées par TF1. La France entière regarderait et les audiences se stabiliseraient à un niveau très élevé – quitte à entendre des trucs chiants, autant qu’ils soient dits par un enfant. Qui oserait ? Figure-toi que j’en ai discuté avec Rodolphe Belmer [directeur général de Canal+]. C’est un scoop ? Non. Mais sur le principe, il a accepté de tourner un pilote où je co-présentais le JT. Ça a été testé. Pas été si probant, car en costume j’ai l’air d’un journaliste d’i-Télé un peu spécial ou pas au point. Le décalage n’était pas assez grand. Mais j’ai adoré. Moi, je cherche à sortir de mon rôle : j’adorerais qu’on me EDE8DB propose le 20 Heures. Hip ! 8=6FJ:9>B6C8=: Tu ne retranscriras pas ce ¿&-=%* hoquet, hein ? — HJG86C6A

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Matière grise

Architecture & utopies urbaines « J’espère qu’avec le TGV et Internet, les Français se sentent de moins en moins isolés. »

« A Chandigarh prévoyez une bonne demi-heure pour acheter un simple journal. »

« L’école d’architecture de Versailles organisait des fêtes de dingues – dans les écuries du Château. Si tu venais à poil, tu rentrais gratos. »

« C’est la première maison qui pousse, elle est composée de jeunes arbres incurvés. »

« Je m’amuse des personnes, liées à la culture et à la mode qui pensent que Shanghai est le centre du monde »

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« L’artiste MiQiu m’a dit vouloir créer sa propre utopie en construisant sept mille structures en chaume – mais il était ivre. »

Qui a dit quoi ? Réponses au fil de ce dossier (p. 24 à 83)

« Le Grand Paris est une idée Louis XIV, qu’on ne devrait plus avoir à l’heure du TGV. »

« Berlin n’a plus un sou. C’est génial... »

« On pourrait habiter dans des lieux très froids, mais il faudrait manger plus de sucre .»

« J’aime dire bonjour à mon boucher. »

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« DEVANT UNE TERRE INCONNUE » Des maisons qui poussent, littéralement, comme des plantes, dans un New York autosuffisant en 2060 ? Oui, si Mitchell Joachim, le designer américain chouchou des médias, sort son arrosoir. Entretien Fanny Menceur

C

e qui surprend d’entrée, ce sont ses dreadlocks, blondes, épaisses. Mitchell Joachim, 37 ans, a toujours intégré le facteur environnement à ses projets. En 2006, il crée Terreform 1, laboratoire d’une urbanité socialement équitable, écologique et économiquement viable. Si ses travaux sont encore majoritairement au stade de la conception, la plus connue de ses maisons végétales, Fab Tree House, est actuellement exposée au Musée d’art moderne de la ville qu’il ne quitterait pour rien au monde. Un architecte rastafari apte à repenser Big Apple pour le prochain demi-siècle ?

« Pas question de noyer New York dans une utopie cool ou, pire, élitiste. » Mitchell Joachim

Tout d’abord, comment est la pièce où vous vous trouvez ? Mitchell Joachim : C’est une vaste galerie de Brooklyn dans laquelle je travaille sur l’aménagement futur des rues de New York, devant une gigantesque maquette. Je suis dans mon élément, en quelque sorte. Qu’est-ce que Terreform 1 ? C’est une société philanthropique à but non lucratif qui regroupe chercheurs, ingénieurs, urbanistes et architectes. J’ai étudié l’écologie en tant que science à Harvard, puis, en 1997, je me suis penché sérieusement sur l’habitat et l’urbanisme écologiques. Je veux promouvoir les grands principes socio-écologiques. Vous avez donc imaginé Fab Tree House, « la maison qui pousse » ? C’est la première maison

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autosuffisante composée à 100 % d’éléments nutritifs vivants, réalisée à partir d’un mur de 5 mètres de long composé de jeunes pousses d’arbres incurvées, contraintes à prendre une forme définie tout au long de leur croissance. Elle est sur le toit de l’immeuble de Terreform 1, au 33 Flatbush Avenue à Brooklyn. Les troncs constituent les fondations et les branches servent à l’isolation de la toiture et des murs. Un système de récupération d’eaux de pluie permet d’alimenter l’édifice et ses habitants. Nous travaillons sur des techniques de greffe pour y faire pousser des meubles végétaux. Il faudra compter deux à cinq ans, selon que le « matériau » pousse en climat tempéré ou tropical pour qu’une maison arrive à maturité. En s’adaptant ainsi à l’écosystème, nous espérons créer notre première communauté écologique. Bâtir une maison « vivante » relève-t-il du bon sens, d’une mode ou d’une innovation ? L’innovation puise sa source dans le bon sens. Les gens comprennent enfin que la dégradation de l’environnement est lourde de conséquences pour le futur des villes, et que l’impact de toute construction sur l’écologie, que l’on ne prenait pas au sérieux quinze ans auparavant, est devenu préoccupant. Tout le monde ne jure que par ça, c’est positif ! Mais je m’efforce de sensibiliser les gens par le désir, et non par un discours moralisateur ou alarmiste comme celui qui accompagne parfois les décisions prises pour le pouvoir. Même si c’est très encourageant, ne nous limitons pas à des immeubles économes en énergie et soyons attentifs au développement urbain dans une approche « holistique », c’est-à-dire intégrant le bâtiment dans son environnement global.

Fab Tree House, © Mitchell Joachim

Nos villes rêvées Jardinage

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Et votre autre projet d’habitat, MATscape ? Il s’agit d’une maison tridimensionnelle de 900 m2 prenant en compte les vecteurs climatiques et environnementaux. Elle interprète les intrants climatiques, le cheminement solaire, la force du vent, les précipitations et la température ambiante afin de répondre au mieux aux besoins vitaux des hommes (la lumière, l’eau, l’air, l’électricité) tout en assurant un confort optimal. Nous en sommes encore au stade de la maquette. Par quoi faut-il commencer pour aboutir, dans cinquante ans, à cette utopie qu’est la Cité du futur, votre New York 100 % écolo ? L’idée a germé lors du déjeuner

d’inauguration de Terreform 1. J’ai rassemblé un grand nombre de chercheurs bénévoles pour établir les ébauches d’une métropole autosuffisante en énergie, alimentation, eau, emplois, logements et systèmes de traitement des déchets, qui s’organisera autour d’un parc « cerveau » régulateur. Nous ne voulons pas limiter l’effort aux problèmes de transport et à l’ajout symbolique de touches de végétation un peu partout. Nous sommes devant une terre inconnue. Il est inconcevable de s’installer sur un bureau et de faire un plan, car pendant ce temps, la ville bouge en mille endroits [lire à ce sujet le texte d’Italo Calvino p. 54]. Si la Cité du futur est construite, ne fera-t-elle pas de New York une ville divisée entre des quartiers « très verts » et d’autres « peu verts » ? Notre positionnement est clair : repenser les dilemmes d’aujourd’hui sur la ville entière dans le but d’apporter des solutions à grande échelle et sur le long terme. Il n’est évidemment pas question de noyer New York dans une utopie cool ou, pire, élitiste, mais de confronter son 25 MVRDV Edifício Mirador, Madrid, ESP

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Nos villes rêvées

« Nous travaillons sur des techniques de greffe pour faire pousser des meubles. » Mitchell Joachim

métabolisme actuel avec les tendances urbanistiques de demain. Quelles sont ses chances de réalisation ? Etant donné l’état actuel de l’économie, je dirais qu’elles sont très minces. Comment vos projets sont-ils perçus ? La plupart de mes confrères sourient poliment, le grand public me perçoit comme le nouveau champion de l’écologie, quant à l’homme de la rue, je ne suis pas sûr qu’il se sente

Peristaltic City, © Mitchell Joachim

M. Joachim (suite)

concerné. Plus largement, l’architecture est-elle d’abord une œuvre d’art, ou davantage une construction sociale devant s’adapter le mieux possible à l’homme ? D’après Adolf Loos, un architecte autrichien de la fin du xixe siècle, l’architecture est un art pur dès qu’elle s’affranchit de toute contrainte. La construction d’un mémorial en est le parfait exemple : puisque la mort n’a pas de fonction, l’architecture s’exprime librement. Dans tous les autres cas, le factuel doit primer sur l’esthétique. Je cherche à faire dans le pratique et le long terme, l’usage est « l’angle d’attaque » qui détermine mon travail. De la même manière, lorsqu’on fait appel à moi pour imaginer des voitures « propres » [comme l’électrique City Car qui ralentit dans les zones dangereuses ou lorqu’elle détecte la présence d’autres véhicules], mon but est de proposer

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Racines une alternative nouvelle dans une société en constante évolution. Une transformation urbaine implique-t-elle nécessairement une transformation sociale ? Chaque ville est un écosystème naturel et social unique : elle doit donc être gérée comme telle. L’élaboration d’aménagements urbains soucieux de l’environnement ne peut pas faire abstraction du social. C’est pourquoi il faut privilégier la prévention et la protection de l’environnement plutôt qu’une gestion qui remédie après coup aux dommages environnementaux. Il faut gérer de façon plus rationnelle les ressources d’une ville et de sa population de façon à accroître l’efficacité de l’économie urbaine. En termes de qualité de vie, d’audace architecturale, d’espaces verts et de dynamisme culturel, quel est le meilleur endroit du monde ? Sans hésiter : Brooklyn. C’est une ville en pleine croissance, où l’ancien côtoie le nouveau et où il y a une coalition ethnique, culturelle et économique dans laquelle je me retrouve complètement. Tout le contraire de Manhattan, où chaque mètre carré est sans cesse rattrapé par la logique du dieu Argent. Et en dehors des Etats-Unis ? Sûrement Masdar… la future ville écologique d’Abou Dhabi dans les Emirats arabes unis, en construction depuis février 2008. Où vivrez-vous dans dix ou cinquante ans ? Je vis à Brooklyn depuis quinze ans et je ne me vois pas ailleurs. A l’inverse, quelle est la pire ville jamais visitée ? Probablement Fargo, dans le Dakota du Nord. Malgré le film éponyme sublime des frères Coen, elle concentre plus que jamais la quintessence de l’indéfectible médiocrité américaine. Comment l’inspiration vient-elle en architecture ? Je ne me réveille pas le matin en sachant ce que je veux faire. Je me laisse porter par un lieu qui m’inspire dès qu’il présente un réel potentiel. Pendant la campagne présidentielle

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La bio de Bioman

1972 Naissance de Mitchell Joachim dans le New Jersey. Son père est fabricant de meubles et sa mère travaille dans la restauration. 1990-1997 Etudie l’architecture au M.I.T. (Massachusetts Institute of Technology), Harvard et Columbia. 1998-2005 Travaille aux côtés

de Michael Sorchin, Pei Cobb Freed et Frank Gehry. Il décrit ce dernier comme « passionné par la sculpture, pas vraiment par l’architecture ». 2006 Fonde la société philanthropique Terreform 1. 2007 Reçoit du M.I.T. le prix du design d’excellence pour la Cité du futur et celui de la « meilleure invention de l’année » selon Time Magazine pour City Car, sa voiture intelligente et compacte. 2008 Désigné comme l’une des « quinze personnes que le futur président américain devrait écouter » par le magazine Wired. 2009 Classé 89e sur les « cent personnalités qui changent l’Amérique » par Rolling Stone, aux côtés de James Murphy et Philippe Starck.

en 2008, Le magazine Wired vous a désigné comme « l’une des quinze personnes que le futur président ferait bien d’écouter ». Barack vous a-t-il passé un coup de fil ? Bien que je sois un inconditionnel de Barack, je n’ai eu aucun contact avec lui. Mais en cas de besoin, il peut compter sur moi ! D’autres projets d’ici à 2010 ? Oui, notamment un projet d’infrastructure, Homeway. Il s’agit de déplacer les banlieues américaines le long des artères, déjà pourvues en énergie et en transport. La future maison américaine sera sur roues et se déplacera sur un vaste réseau « intelligent ». — terreform.org

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« LE VIDE A UNE HISTOIRE » L’architecte suisse Philippe Rahm, auteur d’Architecture météorologique, compose avec les températures, les particules chimiques et les ondes électromagnétiques. Est-il le premier sculpteur de l’invisible ? Entretien Milan Neumann

V

ous définissez l’architecture par le vide. Que qualifiez-vous de « vide » ? Nos villes rêvées Philippe Rahm : Techniquement, Météo le sujet de l’architecture n’est pas le plein. Sa finalité est de créer un espace dans lequel certains paramètres climatiques sont modifiés : on va faire un endroit où il ne pleut pas, ou alors où il fait plus chaud. La base de l’archi, c’est créer un climat particulier ou de transformer le climat extérieur pour le rendre habitable. On a besoin d’elle pour « Je préfère que garder notre corps l’architecture ne à 37 °C. On pensait que l’espace était vide dise rien. » avant qu’au xviiie Philippe Rahm on apprenne qu’il est chimique, composé de différents gaz. Avec Pasteur au xixe, on a compris qu’il est aussi biologique. Et tout ce vide qui était un creux, une absence, devient un plein. Aujourd’hui, on sait qu’on est baigné de particules chimiques, physiques et électromagnétiques. Ma mission, c’est de travailler cette atmosphère, toutes ces données, qui deviennent des outils. Cette pensée s’inscrit dans une histoire du vide ? Les Grecs avaient l’idée ésotérique que l’humeur pouvait être influencée par le vide. Nietzsche

a eu un rapport fort au climat, il migrait d’un pays à un autre à la recherche de celui qui lui serait favorable, et il développe la question de cette influence sur le bien-être. En peinture, Yves Klein a essayé de développer, dans les années 60, une architecture de l’air, d’un point de vue plutôt utopique, il disait qu’on pouvait abandonner les murs. Je réactualise cela à travers deux nouvelles questions : d’une part les nouvelles technologies, créant toutes ces ondes dans lesquelles on est immergé, et d’autre part la question du développement durable, qui oblige à travailler sur les températures, le taux d’humidité, la ventilation, l’isolation. Vous dites que l’alimentation peut être un champ de l’architecture… Oui, je trouve que c’est lié. Chez Nietzsche, on trouve déjà ça. Il s’intéresse à la diététique et se demande si on pourrait écrire une philosophie de l’alimentation : « Est-ce que ce qu’on mange peut avoir

28 Domestic astronomy, 2009

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A voir

Terroirs déterritorialisés, 2009

une influence sur notre manière de penser ? » C’est Le Ventre des philosophes de Michel Onfray… Pour vous, un tonneau de rhum au collier d’un Saint-Bernard est une forme d’architecture portative ! Effectivement, on pourrait habiter dans des lieux très froids, mais il faudrait manger plus de sucre. D’où sa dimension physiologique et neurologique. Pour la Biennale de Venise en 2008, j’ai travaillé autour de la menthe, qui produit une sensation de rafraîchissement réelle en touchant le canal ionique neurologique du cerveau, celui qui est activé dès qu’on atteint un environnement à moins de 15 °C.

Donc une dimension psychotrope peut exister dans l’architecture. Quelle place laissez-vous à l’esthétique ? Ce qui m’intéresse, c’est inventer de nouvelles images. Dans le processus d’invention, on ne connaît pas forcément dès le départ le résultat visuel. Dans la maison de l’artiste française Dominique GonzalezFoerster [en région parisienne], je travaille sur un déséquilibre asymétrique entre une source chaude et une source froide. Ce déséquilibre engendre un climat invisible, des mouvements de température à travers la maison. Les planchers sont perforés pour que l’air se promène partout, comme un effet de Gulf Stream.

Domestic astronomy, Green architecture Louisiana museum de Humlebæk, Danemark Jusqu’au 18 décembre The artificial Olduvai Gorges Royal Danish School of Fine-Arts de Copenhague Du 13 novembre au 13 décembre VIA DESIGN 3.0 Centre Pompidou, Paris Du 16 décembre au 1er février 2010

A lire Architecture météorologique (Archibooks , 2009, Paris)

29 OMA Rem Koolhaas Bibliothèque de Seattle, USA

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Là, la forme, l’esthétique, naît d’un processus qui n’est pas visuel. Je ne cherche pas à créer des images, je me laisse surprendre par une esthétique qui pourrait naître de nouvelles réflexions. N’est-ce pas réduire l’architecture à sa seule nature climatique ? Que faites-vous des facteurs sociologiques, économiques, le client, la contingence ? L’architecture peut être une discipline autonome et elle peut répondre à des questions sociologiques, politiques ou autres à travers ses éléments mêmes, à travers son langage. Mais sociologiquement, quand on ne garde que le résultat et non pas la cause, on peut se tromper. Un exemple : autrefois, les places italiennes étaient liées au puits auquel les gens venaient chercher l’eau, par nécessité. Cette nécessité créait un lien social. Quand, dans les années 80, le postmodernisme a voulu recréer des places sans la cause, les gens n’y trouvaient plus aucun intérêt. Vous dites « le naturel n’existe plus, la planète entière est transformée en un artifice ». Comment vous confrontez-vous à l’échelle du territoire ? Autrefois, l’artificiel était dans la maison et le naturel en dehors. Aujourd’hui, avec le réchauffement climatique, on peut se dire qu’on ne chauffe plus seulement dans l’intérieur, mais la planète entière. Tout est devenu artificiel. Je commence à faire quelques projets d’urbanisme. Notamment un écoquartier très performant au niveau énergétique [à Genève], avec un système de renouvellement d’air double flux. Là où autrefois il y avait une fontaine d’eau, on va créer une fontaine d’air. On crée deux places, une chaude et une froide qui deviennent comme deux noyaux du Nos villes rêvées P. Rahm (suite)

quartier, deux pôles. Cette dissolution de la limite entre nature et culture rejoint-elle l’idée de « jardin planétaire » du paysagiste Gilles Clément ? [cf. Standard n°19] J’ai présenté l’année dernière pour Manifesta [la septième édition de cette biennale d’art contemporain a eu lieu à Bolzano, en Italie, de juillet à novembre 2008], une situation à climat naturel. On a été obligé de recréer le climat naturel artificiellement ! C’est aussi pour ça que les outils de la météorologie peuvent devenir des éléments avec lesquels travailler à l’intérieur des

villes et des maisons. Vous faites une analogie littéraire en comparant l’œuvre d’Alain RobbeGrillet à une architecture qui « peut être là, avant d’être quelque chose »… Oui. C’est aller à l’encontre de l’idée de représentation, de narration. Je préfère que l’architecture ne dise rien. Robbe-Grillet disait qu’il ne voulait pas que ce qui est écrit soit pré-interprété par l’écrivain. J’ai aussi cette intention-là, créer sans raconter d’histoire, mais plutôt ouvrir des tensions, des rapports de chaud, de froid, ou des paysages dans lesquels

Interior Gulf Stream, Maison pour Dominique Gonzalez-Foerster, 2009

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Météorologie d'intérieur, 2006

un phénomène. Par exemple, pour on peut faire ce qu’on veut. la Biennale de Venise en 2008, Vous dites : « l’architecture devient en voulant faire de l’architecture de l’art lorsqu’elle questionne son uniquement avec des mouvements propre langage ». Comment jongler, de convection, j’ai décomposé l’idée comme vous, entre les deux ? de la température. Et la formule que Je ne cherche pas à faire de l’art, j’ai réinventée pour ça, je l’utilise mais en remettant en question le dans mes langage de projets comme l’architecture « Autrefois, l’artificiel celui pour – je reprends ses éléments, était dans la maison et Dominique Gonzalezles casse, les le naturel en dehors. » Foerster ou décompose dans le musée et puis tout Philippe Rahm météorologique d’un coup, je à Wroclaw, recompose en Pologne [concours qu’il n’a pas quelque chose –, je change ses remporté]. paradigmes et ça devient de l’art. A Beaubourg, avec Diurnisme, on L’art, c’est ce moment où l’on a créé un espace de nuit artificielle, réinvente de nouvelles formes, physiologiquement, en travaillant une manière de voir les choses à sur des longueurs d’onde, sur des laquelle on n’avait jamais pensé. hormones. L’architecture n’était plus Je crois que c’est pour ça que je suis seulement la fabrication d’espace invité dans des musées : j’y fais des mais aussi de temporalité. Ces « expéditions ». expositions sont pour moi des lieux Par exemple ? d’analyse, de découverte. Dans un espace artistique, j’explore

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Votre vision du futur ? Une architecture météorologique. Tous les architectes sont très concernés par le problème du réchauffement climatique puisqu’ils en sont eux-mêmes responsables à 50 %. Le climat ne sera pas seulement son nouveau but, mais aussi son outil. Que la fin devienne les moyens. En travaillant avec la météo, on peut réinventer une architecture moins fonctionnaliste, qui ouvre une plus grande liberté de vie, et aussi des rapports plus sensuels du corps dans l’espace. Dans quelle ville vivez-vous ? J’ai toujours une partie de mes activités à Lausanne, mais je suis établi à Paris. J’aime cette ville et avec le Grand Paris, il y a des choses assez intéressantes à faire. Je m’y intéresse sans être lié à un projet. Mon travail est international avec divers projets à Bristol, un cinéma à Berlin ou des immeubles de bureaux à Venise, donc ça ne m’est pas très important d’être à un endroit en particulier. —

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Extrait de et Françoi


L’ARCHITECTE SANS SIGNATURE Le Hongrois Yona Friedman, 86 ans, inventeur expérimental et antiautoritaire d’une architecture mobile planifiée par l’usager, est une utopie à lui tout seul. Entretien Dominique Babin Photographie Thomas Vassort

A

u 4e étage d’un HLM du 15e arrondissement de Paris, Nos villes rêvées un appartement bordélique, Personnalité décoré de dessins et de maquettes « philosophiques » est devenu patrimoine artistique de la ville. Yona Friedman, le locataire, nous ouvre la porte et les vannes d’une parole à l’énergie telle qu’on finira par lui demander s’il n’arrête jamais. Avec son charmant accent hongrois, il rit : « Ma fille s’amuse de ce que les gens de mon âge regardent la télé toute la journée alors que j’ai du travail jusqu’aux oreilles. C’est vrai que je me sens un peu moins vieux que les autres. » Car ce n’est pas son travail qui « Le Grand Paris s’approche au plus près d’une tangente est une idée idéale, mais son absurde, très Louis être, que l’humilité XIV, qu’on ne et l’altruisme ont façonné. devrait plus avoir

à l’heure du TGV ! » Yona Friedman

Vous théorisez les utopies réalisables : qu’est ce que c’est que cette antinomie ? Yona Friedman : Ce sont des projets sûrement réalisables, qui deviennent faisables si on réussit à créer un consensus en communiquant. Mais, comme je l’ai écrit, la communication est impossible à six milliards de personnes. On ne peut même pas dialoguer avec cinquante personnes : j’en conclus que les projets utopiques sont réalisables si on ne dépasse pas la taille d’un « groupe critique ». Avec qui « communiquez-vous » ? Les premiers avec qui il faudrait communiquer sont les habitants.

Dans les années 50, je devais construire le premier logement social de Haïfa [Israël] et j’ai demandé qu’on travaille avec les habitants. Evidemment, ça m’a été refusé, mais en plus, à l’inauguration, le ministre de la Construction a demandé pourquoi il n’y avait pas de fenêtre à tel endroit. On a ajouté la fenêtre. C’est absurde, le ministre n’habitait pas là : on a dû complètement repenser l’architecture ! Par où commencer ? La technique doit s’adapter pour que l’usager puisse faire des transformations lui-même. Il faut que les éléments tels que le plancher, les fenêtres, le plafond soient transformables, comme les meubles. Quand vous êtes arrivés il y avait une chaise, j’en ai apporté une deuxième, c’est pas plus compliqué que ça ! Si c’est réalisable, pourquoi appeler ça utopie ? Avant que ça ne commence à intéresser les autres, c’est une utopie. Souvent, mes idées sont reprises, ce n’est pas moi qui les réalise. Ça s’est passé avec la plupart de mes projets. Par exemple les « containers » imaginés pour ma maison des années 70 : l’idée est d’occuper l’espace des pièces qu’on n’utilise pas plus d’une heure ou deux par jour, en déplaçant des containers de 6 ou 7 m3. Ça évite de chauffer inutilement [il montre une maquette improvisée avec des rouleaux de papier toilette]. Laisser vos idées aux autres permet-il de rester dans la réflexion pure ? C’est mon clivage avec l’architecture traditionnelle : ça ne m’intéresse pas de faire des choses inaugurées par je ne sais quelle autorité. J’aime lancer des prototypes que d’autres interprètent. L’argent n’est pas une réalité mais une acrobatie. Je ne suis pas un pur produit du capitalisme industriel. La réalité, c’est le fameux pouvoir d’achat, mais moi, j’ai une existence assez simple. On peut voir le monde différemment et se dire que le plagiat n’existe pas. Je ne supporte d’ailleurs pas que chaque immeuble possède une plaque avec le nom de l’architecte. Pas de signature ! L’architecture utopique, ça se vend facilement ? A Madras, en Inde, j’ai construit un musée en expliquant aux ouvriers illettrés la marche à suivre en bande dessinée. Ce bâtiment, qui m’a été commandé par les Nations Unies, a reçu plusieurs prix internationaux parce qu’il n’a coûté que deux dollars au mètre carré. Je l’ai financé de ma poche, puis il m’a été remboursé.

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33Â? Eero Saarinen Arche, Saint-Louis, USA

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Yona Friedman, la création Centre d’art contemporain de Delme Du 4 octobre au 31 janvier 2010

Vous avez d’ailleurs écrit « comment vivre avec les autres sans être esclave et sans être chef ». Moins de compétition, ce serait bien. Je ne peux pas imaginer un orchestre où chaque instrumentiste doit aller plus vite, faire des gestes plus grands que les autres ! Je veux bien croire que ça a quelques avantages, que la rivalité fonctionne en deçà du « groupe critique », mais à l’échelle d’un groupe industriel ou d’un Etat, c’est le conflit. Comment s’est traduit en architecture le théâtre des utopies des années 60-70 ? Les utopies, excusez-moi, mais c’est un mot inventé par les journalistes. Pour moi, il n’y a pas de différence essentielle avec un

« Les architectes sont éduqués comme s’ils devaient construire pour l’éternité ! » Yona Friedman « projet ». Prenez Jean Monnet : il a lancé l’idée de l’Europe en 1950 avec l’intelligence de s’en approcher grâce à la communauté du charbon et de l’acier, une opération limitée, qui a pu s’agrandir jusqu’à devenir une communauté économique puis l’Union européenne.

NOW

Activités du troisième âge Expos et livre Et aujourd’hui ? Eh bien parlons de l’absurde Grand Paris : c’est une idée très Louis XIV qu’on ne devrait plus avoir à l’heure du TGV ! Ma femme de ménage met deux heures pour venir. Elle pourrait venir de Londres. Est ce que Paris est la banlieue de Londres ? Bruxelles la banlieue de Paris ? On a changé de dimension. Je propose plus simple : il y a des villes, Paris, Londres, Lille, Strasbourg, Bruxelles et un réseau TGV les reliant en deux heures. J’appelle ça « Métropole Europe ». Il ne manque plus que l’acte politique pour créer la carte orange TGV. C’est votre « ville-continent » ? C’est ça. Et comme vous le voyez, c’est une réalité et non une utopie : elle est déjà là, reste à l’utiliser intelligemment. Proposons au moins une rencontre entre Delanoë avec le maire de Londres [Boris Johnson]. La plus grande qualité de Paris ? Son côté « petites villes » : en promenade, je rencontre quelqu’un à qui dire bonjour et trois stations de métro plus loin, je suis un étranger. J’aime dire à ma femme : « Je vais rive droite, je prends mon passeport ! » Il faut conserver les spécificités des quartiers. Le Grand Paris risque de tout noyer dans une grisaille. Son plus grand défaut ? Je ne lui en trouve pas tellement. Ah si : des décisions de l’Hôtel de Ville, abstraites, comme faire une piste cyclable dans une artère très fréquentée au lieu de choisir une rue parallèle. Les cyclistes seraient en sécurité et ça aurait coûté moins cher. Paris en 2050 ? Est-ce que vous pensez qu’au commencement de ce siècle, on peut savoir comment il finira ? En l’an 2000 on m’avait demandé comment j’imaginais le musée du xxie siècle. Quand on pense que le xixe siècle commence avec Napoléon et finit avec la radio ! Peut-être que d’ici à 2050, on aura une épidémie et Paris deviendra une ville de cent mille habitants, ou qu’il y aura des jardins potagers, ou un monde orwellien. —

Yona Friedman prépare : une visualisation de la ville spatiale dans le pavillon de l’Arsenal de la Biennale de Venise, une exposition à Mougins pour janvier, une rétrospective à Milan, un ouvrage regroupant 1 400 dessins en janvier aux Presses du Réel, et l’exposition d’une partie de ses archives, dont Getty vient de faire l’acquisition, à Los Angeles.

En travaux « Je dois construire le musée de la Civilisation afghane, en Afghanistan, où je n’irai sans doute jamais. J’ai proposé quelque chose de simple : élever des passerelles au-dessus des trous laissés par les deux gigantesques bouddhas de Banyan détruits par les Talibans en 2001 et dont il ne reste que les niches. Ça formera un musée de rue. Nous construisons trop : on peut faire beaucoup de choses sans nécessiter de bâtiments. Ce qui m’intéresse, c’est de lancer un style, le reste n’est pas important. Vous savez qui a signé tel ou tel bâtiment, mais qui a créé le style gothique, ça non. »

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LES PETITS PARIS Selon l’auteur d’Architecture mode d’emploi, guide pratique des enjeux et constructions majeurs du XXe siècle, le Grand Paris serait dénué de « vision ». T’as vu ? Par Gilles de Bure Illustration Sylvain Cabot

Nos villes rêvées Chronique

I

l y en a deux, lesquels, de leur tombe, doivent se réjouir du barouf autour du Grand Paris : Alphonse Allais* et Ferdinand Lop**. Le premier suggérait de « construire les villes à la campagne ». Quant au second, il rêvait que l’on « prolonge le boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer » et envisageait la « prolongation de la rade de Brest jusqu’à Montmartre ». Mais aujourd’hui, c’est la rade du Havre (hommage à Allais, né à Honfleur ?) qui remonte jusqu’à Paris, et c’est plutôt la campagne que l’on

construit à la ville. Bref, les dix « projets » du Grand Paris, alignés comme à la parade, constituent le plus complet des catalogues des possibles, mêlant allègrement l’évocation du Central Park de New York (conçu en 1857 par l’écrivain américain Frederick Law Olmsted et l’architecte britannique Calver Vaux) et, posé sur des eaux anonymes, les

coques multiples et baroques de l’opéra de Sidney (conçu en 1955 par l’architecte danois Jorn Utzon et édifié de 1956 à 1973). Ils sont tous là, les « utopistes » comme les « écolos pavillonnaires », les « bétonneurs » comme les « patrimoniaux », les « sociaux » comme les « élitistes », les « densificateurs » comme les « miteurs », les « auteurs inspirés » comme les « constructeurs banals ». Oui, un catalogue des possibles, certes sous-tendus par une volonté politique, mais sans vision politique. Mutations urbaines Car c’est bien de vision et de politique qu’il s’agit. Bien plus que d’urbanisme et d’architecture. Passer commande de dix projets à dix équipes avant que soit élaborée une vision politique, c’est mettre la charrue avant les bœufs. Deux exemples récents d’opérations conduites de la sorte sont, à cet égard, symptomatiques. Celle Architecture, sur le réaménagement des mode d’emploi Gilles de Bure Halles de Paris, et celle Flammarion sur celui de Ground 24,90 euros Zero à New York. 256 p. Résultat : confusion et médiocrité. Sans compter, pour le Grand Paris, que la question du financement est loin d’être réglée. Certes, chacun des dix projets comporte son lot de trouvailles, sa part d’excellence, son souci d’urbanité, mais aucun ne met en forme une vision. Etymologiquement, le mot politique signifie organisation de la cité. C’est au politique de réfléchir non plus tant à des problèmes d’urbanisme et d’architecture qu’à la réalité des mutations urbaines – puis de projeter, de définir le Grand Paris. — *Alphonse Allais (1854-1905). Journaliste, écrivain, humoriste. Génie de l’absurde, détenteur du sens de la formule, inventeur du monochrome. On lui doit, entre autres : A se tordre, Amours, délices et orgues, Ne nous frappons pas. **Ferdinand Lop (1891-1974). Enseignant, poète et éditeur. Célèbre pour les discours improvisés et enflammés qu’il tenait de préférence place de la Sorbonne. NP

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QUELQU’UN A VU MON COMPAS ? Dans les bois québécois, « l’anarchitecte » Richard Greaves a bâti des chaumières sans et contre les règles. Où mettre le lit, tabernacle ! Par Stéphanie Vidal Photographie Mario Del Curto

. » Cette partage la je e roit) u faut q angle d i, mais il clou ni o s n m lle, et a e à s ( n e histoir écoule adition d n tr o n e e r m Nos villes i tu st u ent. Ces chitec ble » q bon. C’e rêvées s de l’ar le tassem trême ce l’ensem te « e p t e m e c é m ie r o r Hobby es p on c de théo t à l’ex contre d science nstructi ilité rialisen nt à l’en s tares de la co epuis s arts, la s » maté ré. Cette instab o e d e v d « lu r u te o ie n v e le t r s t n a é rem e r n c p s ie m u e e e if r d nch ine triqu norer magn cture ns sa ha rications de pla sant, mais « asymé pour ho l’archite s b trevu da temples nsardes le ais a n s r ff e e im e m a d g s it s’ e a n té c t o v o r a ti st lon von nte, car e y l’édifica es palais pour p pour glorifier qu’un Gaudi r n a e lide. C’e p d p so ts ,d t qu’a es fils e soit i vont u q s les dieux u des monumen e des ordres. n’est pourtan des cordes et d principe : que c se des cho o r r ic a is v ie ts p r fa n e s m s e e Je sa r u . u puis lide e est dre a er. « P mainten st pas so ants, ell s »* , l’or effondr es nd ce n’e les tyran humbles habit de bien-être. sans jamais s’ a u q e ompte d ir us, t, tient c constru source n e e e e d n n n m Pour no u le e u u t n ti s e n inu viron s dan pleme cadastr trop ester. » père l’en ucture. Ancrée ignent d’une plus sim s dénoncer au r logique ire, il re o tr u s r la m a tr lo à s s té a r n r s il e u o e rig ec e Fautâtisse Greav Avant d vont l’aider à é tôt d’un ecte », b abitable ? bles de lu it ta p h s c t r e in i a , s u n e e h q e u s s s e «a q tt e ti e ti tr r â c s ê b b li e r r a ne e pou ge, les ion ho résum poétiqu re avec sa routi es quitte e, re sauva écolo à dimens ltat, comme le r v tu u a n ’œ d mp reav hefde résu pation Pour ro plus le c ichard G 1984, préoccu démarche que e visons alaise, R te et s’exile en n é s tr u . e c o n d e o N e b m his r:« Qué logiqu de grap e au mu ssus. » nord du avec son job épinglé uce, au oce te a r te o e è p n B h le c n a e st l , ’e ’i à 32 ans nse terrain qu installations ortant c p ellent im l’ me on tes tes rapp is n a la r a b e la Sur l’im réalise de peti s u t se rinq re e icolé , il u fil de équilib es chaumières b ière qu’il ait br ses amis jets ramassés a c suspend erdre l’ m t t, P e e les ê r r t e p b e ll fo o e s la c nce ( r de la cabane avec les es, qu’il amon Au cœu ontes de l’enfa es eu à peu ns), les d o p t d h a n c le n o o è c s e tt , c a prom ard s’ ur es des giques is petits h o ll o lo e p ic tr o c , e. R s x v . th e u s y u d e e o r aison s’y tr s ou m aux arb ts plus volumin ns en est La M qui, fantasmé ifiant celui qui ut o o je b is e o r a d p s à des r des m e, tenir rinthe ges d, mod y d r te n r b e a n o r p o la c g iel ne e m s s c la e à d l’on per à que le en venir les charpentes fuges où er, il faut grim cture de ir peur e u o r hes v tr c a s t n s a n a la a L p et ne tours. les visit réutilis tre les p des é n r n t n le u e n li a o s c o P x e s erd c in u p n es a tersti ratio ncher re, on en ruin ur déco bjets jetés, r un pla ur la tête. Les in ons de la natu le u t s topie e u s e – o ainsi ses édific de rebuts, des tombe s lumière et les s ux hors du lieu es » t s n u e o v v u la ux pac etro s lie matéria entre-es e le e és, qui r parvenir raison dans ce éposséd découvrent un e. Et font nt des « d o la ntr s , t e s e e , u e e C d r k . r pe terme ins se équilib s de Ril thétiqu u l’ ta e s r d e e r im e C r ie ue et n . s s u m iq utres ntre le le qui un sen organ ns pre alité, d’a ’est la seule règ nels au se on en dégotte e é et le révélé, l’ n sur le n s o r ti u c fon cach . Toujo mme urs – c e le person o r c jo r t, ts u n e te e ent, to ff s la e é t iel et intienn ce, t le pr côtoien ir debout – les d’enfan . passé e cturé, entre le c s espace se ma s et ir n n te e v le u r n b fa sa resse sem enve : un so le manu eures vides et ure de p s’élever, sauveur ne coup dem chant à r u de leur s e e i, h c c m l, , s fi ’a ive to d et mass une pho fragiles t. — Greaves. it o r d u Richard s to le t e g e n it o n a tr s a n e Sarah tr s i o x c reave lou n ection d s sont e ir n d o ti la a s s it Sans c es de Richard G – des u *Les c graphie rage so qu res u, photo cte, ouv a e e it es arts Les bico ctures singuliè le terme du ss h d u rc o té a An n ite alérie R n, Socié h lo a V c e t il r s e a , M i » s l/ s e e rd a d ue ba tré 5. ui s ns oniriq Bachelard – q mble Lom Del Curto, Mon nts Edition, 200 « maiso se ne ton n rio s ti e a a n t M e o G c C e t , h p Tou linés / 5 philoso ec lui : « méchant, ça indiscip pent av s s lu p dévelop le. Si je devien e eviens d mb me resse méchant. Si je d plus en plus 36 e ir d n ir va deve va deven bon, ça en plus

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de inutile « C’est e quand ir constru as tp es ce n’es e fais d J . e id l so t qui von choses » rester. Greaves Richard

37Frank Lloyd Wright Fallingwater House, Stewart, USA

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DANS LA VILLE D’OR Photographie Christoph Morlinghaus

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« J’AIME LES ESPACES OPPRESSANTS » Tour-operateur de l’électro-rock exigeante, le Versaillais Turzi publie B, second disque en transe où chaque morceau renvoie à une ville en « B ». Musique-monde ou concept fumeux ? En route. Entretien Timothée Barrière & Richard Gaitet Photographie Blaise Arnold

Nos villes rêvées Musique

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ne fausse tête de cerf nous fait face. Comme pléthore d’instruments de tous les pays. Dans le studio de Romain Turzi, niché au Point Ephémère, il n’y a pas de fenêtres. Punaisé au mur, un planisphère gribouillé. « On a cherché pour voir s’il était possible de dessiner un “B” en reliant toutes les villes de l’album, recomposer une planète dont chacune serait un centre. Mais ça n’a pas marché. »

Après A et ses morceaux en « A », B et ses villes en « B » ? Romain Turzi : Avant la composition, on cherchait un concept, les villes nous évoquaient des images. On s’est mis au « Ma ville idéale boulot en mars dans ce serait un une maison isolée vers Porto-Vecchio, il faisait mélange du beau. On a commencé château de par Bombay, on a trouvé l’architecture du morceau Versailles et en une heure : la de New York, violence de cette ville, un gros foutoir son extrême pauvreté, marchait bien sur ce d’époques. » morceau un peu Black Turzi Sabbath aux gammes indiennes. BadenBaden, plus space disco, répétitif et militaire, avait besoin d’une ville de casernes au nom doublé. Baltimore, plus shoegaze, noisy, renvoie au soulèvement des populations blacks dans les années 60. Quant à Brasilia, vous vous souvenez de L’Homme de Rio [Philippe de Broca, 1963], quand Belmondo se bastonne à travers les bâtiments d’Oscar Niemeyer, dans cette cité érigée en plein désert ? Ça nous a tellement inspirés qu’on

va s’en servir pour la pochette du maxi. Parmi les dix villes de l’album, lesquelles as-tu visité ? Toutes. Mais si vous me posez une question précise, je suis dans la merde, parce qu’en fait, aucune. Bethleem, j’ai écrit les paroles en tapant dans Wikipédia. Histoire de composer une carte du monde « intuitive » ? Ouais, ouais. Je trouve ça marrant, un peu provoc : réduire des villes à des morceaux. Aucun membre du groupe n’a non plus visité les endroits concernés – pourtant on voyage, hein ! Où ça ? Où on m’invite. Jouer dans une ville nouvelle chaque soir, c’est puissant, épuisant aussi : tu ne sais plus où t’es. Berlin, Moscou, Montréal, Vienne. J’y ai joué des morceaux 100 % analogiques, seul avec mes synthés, car je prépare aussi un album entièrement électronique, sans guitare ni batterie – pas un side-project du tout, toujours Turzi. B semble parfait pour un long trajet seul. Ouais. Chaque musique doit pouvoir se révéler comme ça, en bagnole ou en moto, sur une autoroute droite, la nuit. Tu vois des liens entre composition musicale et architecture ? Oui [il indique l’écran de son laptop]. La musique composée par ordinateur, ce sont des blocs avec lesquels on joue à Tetris. Notre boulot, c’est de superposer des couches pour arriver à une harmonie, un bien-être, des sensations. Sinon, j’ai grandi près de l’école d’architecture de Versailles, assez réputée, et c’est eux qui faisaient les meilleures soirées – des fêtes de dingues – dans les écuries du château. Trois mille personnes à se bourrer la gueule au pastis, et si tu venais à poil, tu rentrais gratos. On retrouvait dans cette école certains membres de Mellow ou de Air [lire entretien page suivante]. Ces deux disciplines sont assez compatibles. En live, vous projetez des images de Google Earth qui suivent le chemin parcouru par l’album… Ouais, derrière nous, quelqu’un se balade de ville en ville, zoom avant, arrière. Mais je le vois pas puisque je joue. Dans Google Earth, il y a des endroits qui déconnent : des autoroutes en zigzag, un tombeau bizarre à Versailles, des failles piratées. Ta ville idéale ? Moi j’aime le bordel et les gratte-ciels. J’ai besoin

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B Pan European/ Record Makers

Live! Turzi visite la France : le 12 octobre à Paris, le 22 à Poitiers, le 29 à Paris et le 30 à Roubaix

de l’énergie de la ville. Ce serait un mélange du château de Versailles et de New York, un gros foutoir d’époques, urbain et classique. J’aime aussi les espaces oppressants, Singapour et Montréal, avec des commerces partout, même sous terre ; j’aime l’anonymat mais aussi la proximité, rentrer chez moi comme dans un village et dire bonjour à mon boucher. En ce moment je fais du scooter, donc j’aimerais qu’il n’y ait plus de bus, plus de voitures et plus de piétons. Et vous ? Bruxelles ? Les gens se connaissent tous, se reconnaissent dans la rue ! C’est petit. Barcelone ? Non, c’est sale et il y a des punks

à chiens partout. Berlin ? Berlin m’a déçu, pleine de faux cools qui n’ont pas réussi ailleurs et cherchent à retrouver une promiscuité, une alchimie créative. Il y a trop d’artistes en train de se regarder. Après, ça caille et c’est immense : si tu te plantes de métro, tu mets deux heures à rejoindre le bon quartier. Buenos Aires ? Ça, oui. Le clavier et la femme du batteur sont argentins et, curieusement, j’ai un homonyme là-bas. La bouffe a l’air bonne – car dans une architecture idéale, il faut de la gastronomie. Où te vois-tu vivre dans dix ou cinquante ans ? Je retaperai une maison à la campagne en semi-autarcie avec un grand studio et des fenêtres. Et pour C ? Que des noms de fromages : camembert, coulommiers, crottin de chavignol, chaussé aux moines. On aime tous le Scrabble dans le groupe. — 43Adolf Loos Maison Josephine Baker, Non-réalisée, FRA

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« JE NOUS VOIS MAL HABITER TOURS » Orfèvre de l’électro-intime, féru d’architecture et de design, Air inaugure avec l’évanescent Love 2 un cocon créatif de 250 m2 au cœur de Paris. Le Studio Atlas, son Abbey Road ? Entretien Eléonore Colin & Richard Gaitet Photographie du studio Atlas Christophe Meireis

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ous venez d’achever votre propre studio à Belleville. C’est l’utopie urbaine de Air ? Jean-Benoît Dunckel : Une utopie… c’est en tout cas un vrai rêve d’enfant, d’ado. Il y a une dimension architecturale dans le fait d’avoir conçu et dessiné ce studio. Nous avons tenté de le rendre agréable à l’œil, on a des super sièges, des super objets. Il incarne une exigence. Nicolas Godin : Il y a encore deux ans, c’était comme le trou des Halles. Pas de murs, du vent, « Le silence en de la boue, des creux. La priorité, c’était l’acoustique. musique est Il a fallu faire appel à l’équivalent de des professionnels, dont l’architecte Christian Velquior, l’espace en qui en a supervisé le design. architecture. » La taille – 250 m2 – est liée Nicolas Godin, Air à notre façon de travailler : ni trop grand ni trop petit. C’est un empirisme du studio : depuis douze, treize ans, on en a vu beaucoup, dans le monde entier. L’idée, comme il y a des habitations au-dessus, était d’avoir une boîte dans la boîte : tu peux taper sur ta batterie à 3 heures du matin sans que les flics débarquent. Pour faire de la musique, tu dois te sentir connecté avec ton environnement et complètement isolé. C’est un paradoxe très complexe. L’endroit a été un casse-tête à trouver. Celui-ci est en phase avec nous-mêmes. Comme un lieu extra-utérin, presque, non ? Nicolas : Ici, tu es complètement protégé. C’est quand tu sors que les problèmes commencent. Dans la grande majorité des studios, les téléphones portables ne captent pas. Nos villes rêvées Musique

Ce n’est pas un hasard. Jean-Benoît : Ce sont des espaces hors du temps. C’est une question de transe, on ne peut pas être dérangé. Voilà pourquoi de nombreux artistes travaillent la nuit. Vous avez enregistré Love 2 la nuit ? Nicolas : Non, entre 15 et 21 heures. Jamais plus de six heures d’affilée, après tu commences à faire des grosses conneries, il faut que tu sortes. On pourrait bosser plus, mais ce serait contre-productif. Vous avez tripé sur Abbey Road ? Nicolas : Abbey Road, c’est un peu plus haut de plafond. Jean-Benoît : On voulait que ça soit fonctionnel avec du mobilier solide qui ne fasse pas gadget – pas du Ikea, c’est tellement déprimant. Une sorte de studio corporate comme Abbey Road, oui, avec ses mecs qui bossent en blouse. On entend des motifs africains sur Love 2. Rapportezvous des instruments de vos voyages ? Jean-Benoît : On les a achetés à Pigalle. Notamment des kalimbas, des pianos à pouces avec des lamelles de métal. Ça apporte des petites percussions mélodiques qui surlignent les sons de certains morceaux. Avec un kalimba, tu es limité dans le nombre de notes et tu accouches de mélodies dans la contrainte. Nicolas : C’est comme en architecture : tu prends les contraintes et tu t’en sers pour construire ta baraque. Il n’y a rien de plus dur que de bâtir sur un terrain plat au milieu de rien ! A part la Villa Savoye [Poissy, Yvelines, 1928-1931] de Le Corbusier, qui s’en est bien tiré… Le Corbusier, au sujet duquel Nicolas compose un morceau, Modulor, en 1995. Nicolas : Dans la charte du Modulor [1943], Le Corbusier a créé un homme standardisé de 1,83 m et réfléchi à sa manière de vivre dans son espace vital avec un confort maximal, mais il a juste oublié son environnement sonore, que je proposais. C’est une utopie un peu fasciste, parce que si tu es plus petit – comme nous… –, tu ne peux pas vivre dedans ! C’était juste un clin d’œil au grand maître, notre Dieu à tous, Le Corbusier. Considérez-vous votre musique comme « architecturale » ? Nicolas : Instinctivement, elle l’est, car c’est une répartition des charges. Nos morceaux sont terminés quand on trouve le parfait équilibre. De plus, le silence en musique est l’équivalent de l’espace en architecture.

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Dans notre musique, il y a beaucoup de silence. Ce n’est pas anodin. Jean-Benoît : Les deux arts ne répondent pas aux mêmes besoins physiologiques : une maison est un abri… quoique quand on était ados, dans nos chambres, on mettait nos casques et on se refugiait dans la musique. Quelle serait votre ville idéale ? Jean-Benoît : Un super-Paris. Un Paris futur où la modernité et le classicisme se mélangent complètement. Le délire de la Pyramide du Louvre, j’adore vraiment. Nicolas : Par rapport à nos centres d’intérêt, Paris c’est top. En France, si ton [clavier] Moog est cassé, t’es mal. Aux Etats-Unis, tu peux habiter Portland, il y aura toujours quelqu’un pour le réparer. La France, c’est

vraiment « Paris et le désert français » [en référence au livre du sociologue Jean-François Gravier sur la centralisation]. En dehors, il n’y a pas grand-chose à faire. J’ai un pote qui adore le surf et sa passion le condamne à vivre à Biarritz. C’est terrible, le soir il s’ennuie à mourir. Ailleurs, c’est complètement différent. Les Beatles venaient de Liverpool et Kraftwerk de Düsseldorf, tout est très décentralisé. Je nous vois mal habiter Tours. J’espère qu’avec le TGV et Internet, les Français se sentent de moins en moins isolés. Vous allez également composer la bande-originale de Quartier Lointain, l’adaptation animée du manga japonais de Jiro Taniguchi ? Nicolas : Oui, le réalisateur Sam Garbarski doit nous envoyer son premier montage. Ça devrait sortir pour le festival de Cannes. Nous avons tous les deux été bouleversés par cette histoire d’adulte qui retombe en adolescence pour comprendre son passé – beaucoup mieux que Big [Penny Marshall, 1988, avec Tom Hanks]. Ce n’est pas évident de faire des musiques de film : tu dépends du réalisateur qui te donne ses directives, un peu comme quand on a fait appel à un architecte pour construire notre studio. Il a suivi nos désirs. —

Love 2 EMI

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DARK SIDE OF BRÜSEL Les édifices grandioses pullulent dans Les Cités obscures, époustouflante saga belge du scénariste Benoît Peeters* et du dessinateur-architecte François Schuiten. Las des villes réelles, fuyons vers des univers parallèles ? Par Tristan Ranx

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Fabriquer la réalité pour s’affranchir de l’illusion.

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e commandant Molchatov donne le signal du départ. Pour le zeppelin qui s’élève audessus de la cité industrielle de Mylos, un long voyage s’annonce vers les cités de Brüsel, Genova, Køpenhavn et Armilia. Vous venez de pénétrer dans le monde des Cités obscures, saga créée en 1982 via l’album Les Murailles de Samaris par le scénariste Benoît Peeters et le dessinateur François Schuiten. Plus de quinze récits illustrés sont sortis, et des films, des expositions et des conférences ayant fini par donner vie à un monde parallèle fondé sur la cohérence architecturale de cités miroirs des nôtres. Palais de verre abandonnés Le nouveau voyage, Souvenirs de l’éternel présent, nous plonge dans la mystérieuse Taxandria vue par les yeux d’Aimé, dernier enfant de cette contrée totalitaire où toute technologie est proscrite. C’est la ville du présent permanent, en ruine, emplie de colonnes corinthiennes et de palais de verre abandonnés où rôde une police politique. Mais l’ordre est perturbé par la découverte d’un livre ayant échappé au terrible autodafé relatant l’histoire du Grand Cataclysme : Taxandria, détruite par un couple de dictateurs fous, les époux Brentano. Cette aventure, dont nous avons eu la chance de lire les trente premières pages bien avant sa sortie, est une reprise d’un des premiers scénarios de Taxandria, ambitieux long métrage d’animation réalisé en 1994 par le Belge Raoul Servais, d’inspiration

surréaliste. Schuiten en signa les décors tandis que Peeters et l’écrivain Alain Robbe-Grillet élaborèrent différentes moutures du script. Taxandria était le nom d’une région au nord de la Gaule romaine, partie de la Belgique actuelle : la Toxandrie. Car les Cités obscures reviennent toujours à Bruxelles et son phénomène de bruxellisation (en néerlandais : verbrusseling), qui désigne le développement chaotique d’une ville ancienne livrée à la fureur des promoteurs et des administrations. Symptômes ? Des tunnels ne menant nulle part, des ponts sans route, des stations de métro en pleine campagne, des destructions de chefs-d’œuvre architecturaux, le percement de boulevards, rocades, autoroutes, rond-points, etc. Dans le monde d’Orca, Brüsel est l’avatar de la Metropolis de Fritz Lang : une ville orgueilleuse où les gratte-ciels surgissent des décombres d’autres gratte-ciels moins hauts. A la différence de la capitale belge et son chaos né d’une mondialisation architecturale, les Cités, à la manière des cités-Etats de la Grèce antique, sont autonomes et limitent les communications avec les autres entités. Chacune, en outre, se spécialise dans le développement d’un courant esthétique qui détermine l’organisation politique, vestimentaire et intellectuelle des habitants : ville-art nouveau, ville-à-laJules-Verne, ville-serre, ville-Babel. Un passage secret métro Arts et Métiers Les influences de Peeters et Schuiten vont des pythagoriciens à l’Atlantide de Platon, évoquée dans le Timée et le Critias, Borges et sa nouvelle Tlön Uqbar Orbis Tertius, jusqu’au film Kafka de Soderbergh (1991). En dehors de leur volonté, la ville-mirage de Samaris prend forme dans le film Dark City d’Alex Proyas (1998). Il existe donc des passerelles artistiques donnant corps à la réalité de leur monde, mais aussi, plus étonnant, de véritables et mystérieux passages entre les deux réalités. Chaque jour, des milliers d’usagers du métro parisien en empruntent un sans le savoir, en s’engageant dans la station Arts et Métiers à l’allure cuivrée de Nautilus, intégralement conçue par François Schuiten, architecte. En Belgique, la Porte de Hal ou le Palais de Justice de Bruxelles semblent autant de fenêtres vers l’Obscur. On retrouve la théorie « des points de passage » dans les tableaux du peintre Augustin Desombres (1869-1906) et sous la plume de l’écrivain Maurice Pons (La Maison des Brasseurs, 1978).

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« Bifurcations » Décrire un monde suffit-il à le créer ? Pour le prêtre-architecte Villalpando qui, en 1596, tenta de reconstruire le Temple de Salomon selon la vision d’Ezéchiel, la réponse était affirmative. Pour le philosophe castillan Jeronimo de Carranza (?-1600), « la solution au doute est l’invention de la vérité ». Il faut fabriquer la réalité pour s’affranchir de l’illusion. On s’interrogera sur les étranges voies du « réseau » qui conduisent des auteurs de bande dessinée du plat pays à diffuser aujourd’hui des philosophies obscures du siècle d’or espagnol – n’oublions pas que Bruxelles fut ville espagnole de l’Empire de Charles Quint. Et versons dans la science : dans le remarquable essai du physicien Frédéric Kaplan**, les villes de Peeters et Schuiten seraient des cités quantiques existant sans exister dans « un monde qui se serait développé parallèlement au nôtre, mais pour lequel le hasard aurait, à chaque bifurcation, choisi d’autres voies ». Lorsque vous descendrez à la station Arts et Métiers, ligne 11, regardez attentivement le passage qui s’ouvre à vous, et n’en doutez pas, le commandant Molchatov et son zeppelin vous y attendent pour survoler les merveilleuses architectures mutantes de Brüsel, Parhy, Samaris, Urbicande, Xhystos, Taxandria et Blossfelstadt. — *Voir entretien page suivante. **Frédéric Kaplan, La Quête du sens dans Les Cités obscures de Schuiten et Peeters, 1995. fkaplan.com

Extrait de l’album La Route d’Armilia © Casterman

Souvenirs de L’éternel présent Casterman 47 Herzog et de Meuron Maison Rudin, Leymen, FRA

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Inter view

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« Toutes les villes sont imparfaites »

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rillant théoricien du 9e art, Benoît Peeters, scénariste et co-créateur des Cités obscures avec François Schuiten, survole les passerelles culturelles entre notre monde et celui d’Urbicande. Entretien Richard Gaitet

Laquelle des architectures imaginées pour les Cités obscures aimeriezvous voir dans le monde réel ? Benoît Peeters : Honnêtement, aucune. Le plaisir de la « Chaque Cité bande dessinée est pour nous obscure est un de pouvoir développer des métaphores architecturales concept poussé et urbanistiques sans responsabilité concrète. à ses limites. Urbicande, dans Chaque cité est une sorte de concept poussé jusqu’à le réel, serait un ses limites. Urbicande, dans le réel, serait un cauchemar. cauchemar. » Et on se lasserait même de Benoît Peeters la ville-serre de Calvani. Inversement, quels bâtiments réels mériteraient de figurer dans l’univers des Cités ? Plusieurs s’y trouvent déjà : le Palais de Justice de Joseph Poelaert, la Maison Autrique de Victor Horta à Bruxelles (devenue Brüsel). Le Centre Pompidou, la rue de Rivoli, l’Elysée, l’Opéra à Paris (qui devient « Pâhry »), le centre de Brasilia à la fin de La Fièvre d’Urbicande, les édifices de Boullée. Et pas mal d’autres, plus ou moins reconnaissables. En BD comme en littérature, en peinture ou au cinéma, où sont les plus belles villes imaginaires ? En vrac : Verne, Borges, Kafka. Piranèse, Sant’Elia. Metropolis de Fritz Lang, Le Procès d’Orson Welles,

Brazil de Terry Gilliam, Blade Runner de Ridley Scott. Tant d’autres films, jusqu’à Mr. Nobody de Jaco Van Dormael, qui vient d’être présenté à la Mostra de Venise et dont François [Schuiten] a dessiné les scènes futuristes. Quelle est, dans notre réalité, la meilleure ville du monde ? Hum… Difficile de répondre, nous sommes loin d’en connaître assez. Toutes les villes sont imparfaites, c’est souvent ce qui les rend attachantes. Chicago reste toutefois une merveille architecturale. Soyez francs : la station de métro parisienne Arts et Métiers est-elle un passage vers les Cités obscures ? Où sont les autres ? Oui, bien sûr, c’est un lieu de passage – qui a l’avantage d’être durable. La Maison Autrique, à Bruxelles, également. Les autres sont beaucoup plus éphémères. —

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PREMIERS PLANS Ils sont jeunes et leurs fondations sont solides : on leur souhaite un avenir édifiant. Par Magali Aubert

Nos villes rêvées Jeunes pousses

SA MODE À ELLE Bénédicte Zuccarelli C’est un stage à la prestigieuse Saint Martins School de Londres après son bac qui a décidé Bénédicte Zuccarelli, 22 ans, à quitter la Corse pour étudier le modélisme à l’Institut supérieur des arts appliqués (LISAA) de Paris. Elle en sort en 2008 avec une collection de fin d’études basée sur l’architecture et des obsessions : le film Tideland de Terry Gilliam (adapté du roman éponyme de Mitch Cullin), le décadent et le D.I.Y. Sa collection

d’étudiante conciliait volumes géométriques, « éléments architecturaux accidentés » et « vision du corps saccadée ». Depuis, elle a été assistante de la créatrice et dessinatrice suédoise Lovisa Burfitt et a produit des masques pour le Vogue italien. Elle continue son parcours à la Middlesex University de Londres tout en travaillant comme illustratrice free-lance. Bénédicte Zuccarelli est représentée par Agent and Artists (agentandartists.com), et est exposée dans le hall de la fédération française de prêt-àporter jusqu'à fin décembre —

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SON ART À LUI François Brunet 23 ans, est graphiste, illustrateur, directeur artistique, et quand on lui demande plus de précisions, il répond : « Depuis que j’ai commencé mes études, je n’ai fait que marcher. D’abord, en passant près du cimetière Montmartre, je me suis arrêté trois ans au lycée d’Arts appliqués Auguste-Renoir. Je crois que c’est à cette époque que ma passion pour les vieilles pierres s’est déclarée. L’Alsace ne manquant pas de cimetières, je me suis inscrit aux Arts décoratifs de Strasbourg pour y étudier le graphisme. Mais c’est surtout la petite mare aux canards, à l’entrée du bâtiment qui m’a séduit. J’ai intégré l’atelier d’illustration. Le boulot de dockers étant florissant en Hollande, je suis parti six mois à Rotterdam. Pendant mon temps libre j’y ai construit cette sphère : une sorte de scaphandre ou plutôt un refuge nomade pour milieu urbain. Evidemment, après ça il y a eu le retour en France pour l’année de diplôme. J’ai réalisé deux livres, un petit mélancolique/ alcoolique, et un bien plus grand concernant une étrange nation qui aurait tenté de conquérir l’espace. En dehors de ça, j’ai construit : - une cabane dans ma chambre, - une grande table médiévale, - un club échangiste, - une machine à contempler les paysages. En septembre, au Point Ephémère, j’ai participé à l’exposition collective Cet été je ne partirai pas en vacances, organisée par l’association Un sourire de toi et j’quitte ma mère. Mon présent ? Une série de dessins et un poster pour la revue Belles Illustrations n° 3, à paraître en décembre. Mon avenir ? studiomfb.com. » — 51 Arne Jacobsen Station-service, Skovshoved, DNK

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« ARCHI ET MODE ONT À GAGNER EN S’OBSERVANT » Ce penchant marqué pour les volumes ne nous a pas trompés : Vilsbøl de Arce entretient des relations troubles avec l’architecture. La Franco-danoise Prisca Vilsbøl, 29 ans, – à ses côtés Pia Perez de Arce, 31 ans, Chilo-danoise – se justifie. Entretien Magali Aubert

Trouvez-vous cohérent de figurer dans ce dossier ? Prisca Vilsbøl : Nous en sommes même honorées. Il n’y a pas de doute, nous aspirons à un niveau de création qui s’approche, dans le jeu des volumes et le travail de chaque détail, à la durabilité de l’architecture. Malheureusement, la frénésie du monde de la mode ne nous laisse guère le temps pour la recherche et l’expérimentation. Quels parallèles peut-on faire entre les deux disciplines ? Les deux travaillent l’enveloppe avec un souci constant de « Nous créons bien-être pour l’utilisateur et un jeu de forces entre nos vêtements la complexité d’une dans une idée et la simplicité du fonctionnement. La optique 3D : il découpe de papier, les est de plus en pliés et la construction de plus rarement « squelettes » en carton pour créer nos volumes question du font que nous travaillons dessin comme pratiquement comme des point de départ. » maquettistes. Et puis la conception a beaucoup Prisca Vilsbøl : comme en archi, & Pia Perez de Arce évoluée nous créons nos vêtements dans une optique 3D, il est de plus en plus rarement question du dessin comme point de départ. Quels monuments vous inspirent ? Aucun en particulier, mais les structures et les stratégies créatives en général. Mon ami est architecte, nous discutons beaucoup de nos projets respectifs. Les deux disciplines ont à gagner en s’observant. Il m’envie la rapidité d’exécution et la possibilité de pouvoir essayer et recommencer Nos villes rêvées Couture

et de mon côté, je lui envie les longues périodes de recherche, le travail autour de contraintes concrètes, la multitude de nouveaux matériaux et leurs possibilités structurelles. Vous souvenez-vous du jour où vous vous êtes dit : « je suis faite pour ce métier » ? En fait, j’ai longtemps hésité entre l’architecture, le vêtement et le design industriel. Mon choix s’est fait pour la mode, car je pouvais tout créer de mes propres mains. Cette fascination pour l’entière implication dans chaque étape de la création se traduit même par l’espoir de créer nos propres tissus un jour. Vous avez encore une machine à coudre ? Nous cousons toujours les prototypes nous-mêmes à l’atelier. C’est au cours de ce processus physique de tests et de drapés que le vêtement prend réellement forme. En dehors de Lady Gaga et Beth Ditto, quelles célébrités habillez-vous ? Peaches et des célébrités danoises : musiciens, présentateurs télé ou artistes. Il arrive qu’ils nous contactent eux-mêmes après avoir lu une parution presse [Peaches a découvert Vilsbøl de Arce grâce à la série de mode réalisée pour notre précédent numéro]. Quelles pièces de mode vous a le plus marquées ? Bien avant de me lancer dans la mode, un bustier de Thierry Mugler m’a complètement fascinée. Je crois bien pouvoir dire que c’est cette pièce qui m’a donné envie de créer des objets d’habillement. Quant à Pia, c’est toute l’esthétique de Comme des Garcons dans les années 80. Que portez-vous aujourd’hui ? Un pantalon long noir à grandes poches et une veste chauve-souris noire, de notre collection printemps/été 09, un T-shirt Hubert et des chaussures à talons, ouvertes, achetées dans une brocante à Paris. Pia porte un de nos pantalons Alien en jersey (automne/hiver 09), un T-shirt noir à manches longues et des bottes en daim Rick Owens. Dans quelle ville habitez-vous ? Copenhague ! C’est ici que tout a débuté et nous sommes entourées d’amis et de collaborateurs fantastiques. La ville est petite mais dynamique et facile à vivre. C’est une bonne plateforme pour se lancer vers l’étranger. Quelle serait votre ville idéale ? Un parfait mélange entre Copenhague, Buenos Aires et Tokyo. —

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Vilsbøl de Arce Collection P/E 2010 Atelier Crisco, Paris Du 1er au 6 octobre

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LES VILLES ET LE DÉSIR Nos accessoires de l’automne sont cachés dans les rues de Foedora, une des cités imaginaires des Villes invisibles d’Italo Calvino. Saurez-vous les retrouver ? Illustration Elise Flory

Nos villes rêvées Accessoires

Au centre de Foedora, métropole de pierres grises, il y a un palais de métal avec une boule de verre dans chaque salle. Si l’on regarde dans ces boules, on y voit chaque fois une ville bleue qui est la maquette d’une autre Foedora. Ce sont les formes que la ville aurait pu prendre si, pour une raison ou une autre, elle n’était devenue telle qu’aujourd’hui nous la voyons. A chaque époque, il y eut quelqu’un pour, en regardant Foedora comme elle était alors, imaginer comment en faire la ville idéale ; mais alors même qu’il en construisait en miniature la maquette, déjà Foedora n’était plus ce qu’elle était au début, et ce qui avait été, jusqu’à la veille, l’un de ses avenirs possibles, n’était plus désormais qu’un jouet dans une boule de verre. Extrait de Les Villes invisibles Italo Calvino (Folio)

D a n s le sens des aiguilles d’une montre : Ci-contre Tissot, Swatch, Casio G-Shock, Hamilton, Hamilton, Swatch, Diesel, Adidas Pages suivantes Montre Casio, basket Reebok, baskets Adidas Original, montres Diesel, baskets Adidas by Jeremy Scott, bottes Aigle, caleçon Pull-in, doudoune Adidas by Jeremy Scott, montre Hamilton tennis Keds, montre Diesel, baskets Kappa, montre Adidas, montre Swatch, broche œil Catherine Malandrino, baskets Onitsuka Tiger, bagages Tuni, montre Swatch, jean Wrangler, bonnets Bats, ceinture chaîne Catherine Malandrino, montre Casio, jogging Puma, montre G-Shock Casio, casque Napapijri, combinaison O’Neill, sacs Eastpak, montre Casio, baskets Asics, combinaison O’Neill, sacs Puma, baskets Converse

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SHANGHAI, PLUS BELLE LA VILLE ? Hyper métropole en modernisation , la Perle de l’Orient accueillera l’exposition universelle 2010 sous le thème « meilleure ville, meilleure vie ». Critiquée pour ses destructions brutales et sa pollution, peut-elle se flatter d’un tel intitulé ? Par Sébastien d’Ornano Photographie Raphaële Bidault-Waddington

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ertains Chinois baudelairiens n’auront de cesse de citer leur poète : « La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel. » Mais qu’est donc aujourd’hui ce Shanghai arc-bouté entre un passé colonial et sa réalité, prométhéenne, de chantier incessant ? Sa démesure interroge sur la place de l’humain : ne l’a-t-on pas sacrifié sur l’autel d’une réussite libérale exemplaire dans un régime encore officiellement communiste ? Le thème de l’exposition universelle de L’exposition Shanghai 2010, « meilleure universelle ville, meilleure vie », résonnerait alors comme une cruelle à Shanghai : plaisanterie ou une réhabilicruelle tation factice. Mais l’Histoire plaisanterie, de cette ville révèle plus de décisions responsables que réhabilitation l’Occident ne veut le voir. Nos villes rêvées Evénement

factice ou chance pour la ville de faire le point sur son histoire ?

La « tête du dragon » chinois Après l’avènement du Parti communiste en 1949, Shanghai a payé cash le style architectural outrageusement bourgeois de son passé colonial (Anglais, Français et Américains en ont fait le pivot des échanges Est-Ouest). Le régime la met au ban de la nation, qu’elle considère « ville parasite, ville criminelle ». Pendant des décennies, 96 % de ses revenus sont ponctionnés pour participer à la modernisation du reste de la Chine. L’immigration est limitée par une administration qui lie les paysans à leur terre, les empêchant de s’installer en ville. Suite au repli du pays sur lui-même, le commerce international s’amenuise, remplacé par des

industries lourdes qui entraînent la multiplication, en proche banlieue, de « nouveaux villages » (xincun), logeant les ouvriers dans de petits immeubles gris. La ville n’a aucun moyen de développer une quelconque urbanisation – ce qui protège son architecture, à défaut de l’entretenir. Cette torpeur prend fin avec la politique d’ouverture de Deng Xiaoping, en 1979, pour qui Shanghai doit devenir la « tête du dragon » du développement économique national. Le régime imagine la nouvelle zone franche de Pudong comme symbole du futur, tandis que les citadins souhaitent revoir le Shanghai florissant des années 30 et protéger leurs monuments. Et si la Perle de l’Orient ne figure pas sur le premier inventaire des villes historiques chinoises, publié en 1982, banques, hôtels, églises et grands magasins rejoignent le patrimoine national au cours des années 90. Comme le précise l’historienne Marie-Claire Bergère* : « On veut alors retrouver le cosmopolitisme sans le colonialisme, la croissance économique sans l’impérialisme, le rayonnement culturel sans l’acculturation. » Des zones résidentielles sont purement et simplement effacées, laissant place à une cité de plus en plus verticale. Pudong domine désormais Puxhi et favorise la comparaison avec Manhattan – dont elle espère prendre la relève comme épicentre du monde. L’emblème du XXIe siècle ? Les critiques occidentales sur cette urbanisation galopante se sont fixées sur deux points – qui sont aussi ceux par lesquels les autorités chinoises tentent aujourd’hui de rendre meilleure la vie des Shanghaiens. Tout d’abord, les scènes d’expropriation des lilongs** liées à l’exposition universelle – pour laquelle 5 km2 du centre ville furent évacués – ont questionné le « coût humain » de ses rénovations. En réalité, des habitations locatives ont été proposées, et depuis deux ou trois ans, le peuple des lilongs peut les refuser pour accéder directement à la propriété tout en conservant les dédommagements liés à l’expulsion. Dans certaines situations, la surface initiale peut même être doublée – avec un bonus absurde de 10 m² en cas d’enfant unique. Les droits des « déménagés » laissent de moins en moins de prise aux abus des fonctionnaires. La deuxième inquiétude est d’ordre environnemental. Chaque kilomètre carré de Shanghai reçoit 13 à 22 tonnes de poussière par mois, et il n’y a aujourd’hui que 4 m²

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Ci-dessus : le chantier de l'exposition universelle à Bailianjing, en juin 2005.

d’espace vert par habitant (contre, par exemple, 24 m² à Paris, déjà mal doté). Mais c’est oublier que l’on vient de 0,44 m² en 1980 ! Nos chiffres manquent de recul. De plus, la récente prise de conscience chinoise a été nettement plus rapide que celle des grandes cités occidentales, et l’exposition universelle démontre des choix tournés vers un mieux-vivre écologique. Les 45 milliards de dollars investis pour l’événement visent l’amélioration du métro ou des deux aéroports plutôt que des constructions ostentatoires. Des bus

électriques, hybrides et à hydrogène, viennent d’être lancés, et un quartier « vert » répondant aux meilleurs standards internationaux est sorti du sol en moins de deux ans. Le Baron Haussmann avait déclenché les diatribes pour faire de Paris l’un des joyaux du xixe siècle. New York a initié la verticalité malgré nombre critiques, devenant le symbole jalousé du xxe siècle, Shanghai sera sans doute l’emblème du xxie siècle, avec et malgré un régime autoritaire qui choisit sans états d’âme de rayonner sur la question centrale de toutes les démocraties : le mieux-être de ses concitoyens. Quel qu’en soit le prix pour le reste de l’Empire. — *Marie-Claire Bergère in Histoire de Shanghai, Fayard, 2002 **Maisons jointives typiquement shanghaiennes, desservies par un réseau de ruelles intérieures ne communiquant avec les voies urbaines que par une entrée en forme de porche. 59 J. J. P. Oud Maison des peintres, Schiedam, NL

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« LA DÉMESURE D’UNE VILLECHANTIER » Après cinq ans dans la finance, Raphaële Bidault-Waddington se consacre à un art « immatériel » sur la ville et l’architecture. L’exposition universelle de Shanghai et le Grand Paris sont ses derniers terrains d'expérimentation. Entretien Magali Aubert

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ourquoi l’exposition universelle comme matière artistique ? Raphaële Bidault-Waddington : Pour moi qui travaille sur le réaménagement urbain, cette ville-chantier pleine de projets architecturaux vertigineux, c’est l’idéal. Ce qui m’a intéressée, c’est d’une part l’ampleur du remodelage, et d’autre part tout ce que je lisais proposait le même discours promotionnel formaté : « Shanghai : nouvelle New York ultramoderne, vibrante ». « Cette Jusqu’à ce que je tombe sur théâtralisation un article qui expliquait la relation particulière entre les du chantier groupes de presse implantés urbain est en Chine et le gouvernement. assez proche J’y allais donc pour observer des défilés des la démesure et le décalage entre pub et réalité. maisons de Et alors ? couture. » Pour eux, c’est un grand C’est la première Raphaële Bidault- honneur. fois qu’un pays émergent a le droit d’organiser une Waddington exposition universelle : l’occasion d’une démonstration d’avant-garde, de connaissances, de technologie ; de montrer à la terre entière combien ils sont sur le front des connaissances économiques et culturelles. Comme les J.O., c’est aussi un prétexte pour renouveler l’aménagement urbain. Pour Shanghai, l’enjeu est de faire muter 5 km2 du centre-ville. Le port est déplacé, l’ampleur des travaux est immense ! Cette théâtralisation du chantier urbain est assez proche des défilés des maisons de couture, organisés non plus seulement pour leurs clients, mais pour l’image, et Nos villes rêvées Art

l’accès aux médias, valorisés en tant qu’équivalents pub. Et l’art dans tout ça ? Puisqu’il n’est pas ici uniquement événementiel, autant l’assumer. C’est ce que je fais avec mon Laboratoire d’ingénierie d’idées [voir encadré] : une démarche qui appréhende la ville comme une organisation (avec ses gouvernances, ses stratégies du développement économique et culturel…) et pas seulement comme un espace architectural. Mon art s’attache à « construire » autour de ce qu’on voit. C’est immatériel ? Oui. Ça reste de l’ordre de l’idée. Je me suis servie de la cartographie d’agencement de l’exposition et j’ai orienté le contenu. Le thème étant « meilleure ville, meilleure vie », je propose de l’organiser sous la forme d’un festival, qui pourrait se dupliquer les années suivantes et donc, devient durable. Ce serait le premier festival sur la ville. Comment prendre de la distance par rapport aux organisateurs ? Je fais ça en situation réelle, mais dans un monde idéal. Ils ont mis des pavillons nationaux, un auditorium, un parc. OK, mais moi, j’ai décidé que la partie pavillon montre les identités urbaines de tous les pays, la partie auditorium devient un lieu de partage des connaissances entre passé et présent, et le parc, je le vois avec des pratiques populaires. De l’autre côté de la rivière, j’ai imaginé une partie tournée vers le futur, les sponsors et l’innovation. Espères-tu que tes propositions débouchent sur du concret ? Pourquoi pas ? J’ai participé au concours d’idées organisé par les Chinois. Une de mes idées – celle de créer un laboratoire urbain – a été réalisée, sans que je sache s’ils me l’avaient piquée ou si c’était dans l’air du temps. Peu importe : je n’étais pas en position de gagner, c’était un concours ouvert aux agences événementielles. De toute façon, j’amène des idées sans être capable de les réaliser. Jusqu’où va l’art dans sa prise sur le réel ? Justement, je suis invitée à une exposition à New York* qui rassemble des artistes qui poussent leur travail au-delà des périmètres de l’art au point que la frontière disparaisse. J’aime le trouble, l’art en a besoin aujourd’hui. En tant que self made artist, je me sens proche de Dan Graham, Fabrice Hybert ou Michelangelo Pistoleto.

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Paris Galaxie Incorporated © Raphaële Bidault-Waddington

CV Ceux dont les productions enrichissent la connaissance. Marcel Duchamp et Josef Beuys, évidemment. Tu as aussi travaillé sur le Grand Paris ? J’ai fait Paris Galaxie Incorporated, un scénario prospectif, présenté sous la forme d’un planisphère d’idées et d’un blog**. Je vois ce projet d’avenir comme une structure en quatre parties sur le modèle de la galaxie. Avec non plus Paris en gros soleil et sa banlieue en zone grise, mais des facteurs de rayonnement, un pouvoir d’attraction quartier par quartier. Par exemple ? J’avais proposé de transformer les portes en espaces de transition. De faire de celle de Pantin ou de la Villette des nœuds urbains sans voiture, avec des espaces piétonniers à reconstruire. Et puis on aurait le périphérique aérien. C’est moche, mais recrée un tissu d’activité. Après, ma petite idée rigolote, c’était que le Grand Paris, ce serait tout simplement autoriser toutes les communes de la région à s’appeler Paris : Paris-Montreuil, Paris-Neuilly… comme une double nationalité. Je ne suis pas politicienne mais artiste, je fais ce que je veux et je vous emmerde ! — *Galerie Apex, du 6 janvier au 15 février 2010 **parisgalaxie.blogspot.com

Raphaële qui ? Se présentant comme « artiste, chercheuse, conseil », Raphaële Bidault-Waddington ambitionne de joindre l’art et le pratique. Son activité est liée à l’économie et à la politique, et pourrait jouer un rôle concret dans la société : « Les artistes ne sont pas des décorateurs funkys qui font rigoler la galerie. » Ses œuvres sont le produit d’une vision où se rencontrent le politicien, l’entrepreneur, l’artiste et le chercheur scientifique – à partir d’une compréhension du réel. On

trouve dans son atelier de grands planisphères, des livrets, des toiles en relief. Le tout issu de ses trois laboratoires de recherche : La petite industrie de l’image sensorielle (qui aborde la ville par la photographie), Le Laboratoire d’ingénierie d’idées (autour du paysage mental, de la notion de stratégie, de patrimoine immatériel et d’organisation, voir le site liid.fr) et La Raffinerie poétique (ses tableaux). M. A.

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« PLASTIQUE ET PLUS DU TOUT FANTASTIQUE » Plume excentrique du Shanghai branché, Mian Mian, 39 ans, veut déménager : la Perle de l’Orient ne scintille plus comme avant. Entretien Richard Gaitet Photographie David Warren

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ans votre roman Panda Sex, vous désignez Shanghai comme Nos villes rêvées une « île déserte » ou une « fiction ». Littérature Pourquoi y vivre ? Mian Mian : Pour une raison très simple : ma mère vit seule et je dois rester près d’elle. Quand j’écris que c’est une île déserte, je m’amuse des personnes, liées à la culture et à la mode, qui pensent que cette ville est le centre du monde – ce qui est faux. L’aspect « fiction » reste très personnel : vous croyez pouvoir tout faire à Shanghai – tout –, mais en réalité, comme on l’entend dans La Dame de Shanghai d’Orson Welles, « il vous faudra être plus que chanceux ». Comment décririez-vous son architecture à un étranger ? Je n’utiliserais pas de mots : je lui montrerais mon immeuble favori, on irait le sentir et on parlerait d’autre chose. Je vis au nord du Bund depuis des années, l’horizon « Les jeunes des buildings (les anciens et les commencent nouveaux, mélangés) procure à se tirer à la un sentiment surréaliste. Mon bureau donne pile sur la rivière campagne. » Pujiang, et la plupart des bateaux sont équipés de néons ou Mian Mian d’énormes écrans de télévision ; la nuit, ils sont l’illustration idéale du Shanghai plastique et fantastique de mes écrits. Je viens de terminer un texte, Fiction City, pour le nouvel album du maître shanghaien de l’électro, B6 [myspace. com/b6music], où j’écris : « Shanghai est une machine à laver, une femelle, une salope. » De quoi manque-t-elle ? D’une ouverture sur la mer, de personnes cultivées qui souriraient comme de vrais gosses, de 62 conversations passionnantes pendant

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Son actu hors actu Mian Mian s’apprête à ouvrir un café caritatif et artistique, et prépare un magazine people expérimental dont elle sélectionne et photographie les intervenants (pour le premier numéro : des garçons entre 20 et 28 ans) afin d’écrire une fiction à partir de leur propos. Son dernier ouvrage paru est Panda Sex aux éditions Au Diable Vauvert, début 2009.

les dîners et d’un génie qui ne s’intéresserait qu’à la joie et au talent. Y resterez-vous longtemps ? Je déménage le mois prochain, car le quartier est devenu trop bruyant : il y a encore plus de nouveaux buildings et d’arbres horribles qui me gâchent la vue. D’autant que la destruction de certains quartiers m’a rendu triste. Tout est en plastique et plus du tout fantastique. Shanghai ne cache donc aucune utopie ? Non. Les jeunes commencent à se tirer à la campagne, à une ou deux heures d’ici… Dans la petite ville de Tongli, l’artiste MiQiu [sans doute connu là-bas] m’a dit vouloir créer sa propre utopie en construisant sept mille structures en chaume et revenir à une forme vieille d’un millier d’années – mais il était ivre. Je cherche à y bâtir ma propre utopie : mon propre studio, pour écrire des poèmes, des films, et faire quelques fêtes. Où vous voyez-vous dans dix ou cinquante ans ? Dans la région tibétaine… si mes putains de problèmes de cœur et de dos sont réglés. —

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LOUIS Y ESTU ? Trois ans après son annonce, la Fondation Louis Vuitton pour la Création, « nuage flottant » du bois de Boulogne imaginé par Frank Gehry, demeure invisible. Du vent ? Par Margaux Duquesne

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es travaux ont débuté à l’été 2008 mais restent dissimulés par de hauts murs noirs, entre les grues et d’énormes préfabriqués comme de petits immeubles. Prévue fin 2012, l’ouverture de la Fondation Louis Vuitton pour la Création, lancée à l’initiative du groupe LVMH « pour promouvoir l’art et la culture » « Il a fallu trouver se profilerait un moyen de enfin pour 2011. Trois automnes soutenir ce nuage auparavant, la de verre pour marque dévoilait la maquette qu’il résiste aux d’un projet de intempéries. » 11 779 m2 et dont Olivier Labesse, le budget s’élève porte-parole de Louis Vuitton à 100 millions Nos villes rêvées Enquête

Ci-contre, le projet de Gehry, ci-dessus, son inspiration. Un peu léger.

d’euros, posé dans le jardin d’acclimatation du bois de Boulogne. Ce chantier est coordonné par Frank Gehry, 80 ans cette année, ordonnateur de la Cinémathèque de Paris ou du musée Guggenheim de Bilbao. Où en sommes-nous ? Un seul étage… de 47 mètres Au téléphone, Olivier Labesse, porte-parole de Louis Vuitton, affirme que le retard provient des « prouesses technologiques » qu’une telle architecture requiert. Les plans révèlent une immense structure en verre entièrement transparente donnant l’illusion d’un nuage flottant. « Il a fallu trouver un moyen de soutenir ce verre pour qu’il résiste aux intempéries. On a lancé un appel d’offres et une grande entreprise a été retenue. Son nom sera dévoilé lors de l’inauguration ! » Quelques clics plus tard, on découvre que la société retenue est Vinci, qui nous confirme son implication. Mais les zones d’ombres se multiplient, et les non-dits ne font qu’attiser les rumeurs. Les uns soulignent l’âge avancé de l’architecte, d’autres évoquent la mauvaise situation financière de son cabinet Ghery Partners, basé à Los Angeles. Et les ennemis déclarés ne manquent pas : une fédération d’associations, la « coordination pour la sauvegarde du bois de Boulogne », a saisi la cour d’appel administrative, qui a annulé, en février, une disposition d’un nouveau plan local d’urbanisme relatif aux espaces verts et aux bois, jugé trop vague. Cette dernière autorisait l’érection de bâtiments dans les bois à condition qu’ils n’excèdent pas un étage. Gehry, malin, a effectivement prévu un immeuble d’un seul étage… de 47 mètres de hauteur, divisé en « mezzanines » ! En annulant la disposition – qui devra être révisée pour éviter d'autres surprises –, les associations estiment que la cour d’appel « conduit à s’interroger sur la validité du permis de construire du centre LouisVuitton » et intentent en ce moment un recours contre ce document délivré en 2007 par la Ville de Paris. L’adjoint à la culture, Christophe Girard, également directeur de stratégie chez LVMH, n’y est sans doute pas pour rien. Quand on rappelle le siège du groupe de luxe pour en savoir plus, on nous répond : « Mais de quels retards parlez-vous, mademoiselle ? » — 63 Santagio Calatrava Auditorium Santa-Cruz, Tenerife, ESP

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CHANDIGARH, LA VILLE SANS HISTOIRE Cité planifiée par Le Corbusier, la capitale du Penjab indien va-t-elle accepter de bouger ? Texte en béton de l’écrivain Abha Dawesar sur cette utopie moderniste née au milieu des manguiers. Par Abha Dawesar* Traduction Charles Recoursé

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’aménagement urbain est ce qui permet à New York de croître de manière cohérente. New Delhi, elle, par manque d’une telle vision, s’est étendue pendant des années comme un pantagruélique protozoaire poussant de toutes parts jusqu’au jour, ou plutôt l’après-midi, où tout le monde s’est retrouvé immobilisé, un des nombreux infarctus frappant les artères bouchées de la ville. A l’opposé, on trouve Chandigarh, dessinée à la façon d’un circuit imprimé, avec ses blocs expansifs et ses avenues ombragées. Si la plupart des villes sont le fait de nombreux urbanistes, celle-ci n’a eu que deux architectes consécutifs. Première conséquence, vous pouvez vous balader en voiture sans jamais vous perdre dans les parallèles et les perpendiculaires « Nous devons de la cité. Mais, seconde nous méfier conséquence, si vous venez de débarquer, de nos goûts prévoyez une bonne présents, ils demi-heure pour acheter peuvent ne pas un journal. L’instinct qui d’habitude vous aide être appréciés lors de votre premier dans l’avenir. » séjour en un lieu – qui vous dit de continuer à Albert Mayer droite puis de prendre à gauche avant de trouver l’endroit idéal, celui où vous retournerez tous les jours boire un café – ne vous sera d’aucune utilité à Chandigarh. Nos villes rêvées Featuring

Machines et pantalons Ce projet de ville découle de la même pensée qui, dans les années 50, a fait ériger les grands barrages que le Premier ministre Nehru

qualifiait de « temples de l’Inde moderne ». Après le chaos et la violence de la partition, il est facile de comprendre comment les dirigeants indiens, débarrassés des Anglais, ont pu se dire qu’un plan quinquennal modèle et une ville posée sur papier avant d’être construite apporteraient un ordre bienvenu. Un architecte new-yorkais, Albert Mayer, fut choisi pour dessiner le plan d’ensemble. Le préfet du Penjab prédit alors que Chandigarh deviendrait « la plus charmante capitale au monde ». Mais charmant ne figure pas au catalogue des termes flatteurs qu’on peut appliquer à cette ville. Le projet de Mayer tomba à l’eau à la mort de son associé, Nowicki, et des obstacles posés par l’administration. Le Corbusier fut appelé pour mettre son plan en œuvre, sur la recommandation d’André Malraux. Délaissant la ville en éventail de Mayer, il opta pour un schéma orthogonal, et les grands blocs grandirent encore. Il reprit toutefois de nombreux éléments du plan Mayer-Nowicki mais en modifia la finalité. La vision urbanistique de Mayer et Nowicki s’attachait fortement à la vie en communauté. Ci-contre, Le Corbusier à Chandigarh pendant la construction. A droite, l’Assemblée législative.

Dans une de ses lettres à Mayer, ce dernier écrivit un jour : « Nous devons nous méfier de nos goûts présents, ils peuvent ne pas être appréciés dans l’avenir. » Mayer, qui avait servi en Inde durant la guerre, connaissait bien le pays. En revanche, Le Corbusier y fit son premier voyage seulement après cette nomination. Pour lui, si l’Inde acceptait « les machines, les pantalons et la démocratie », alors le « style indien » n’avait plus grande pertinence. Dénuée de surprise et de sagesse ? L’idée même qu’une ville puisse être planifiée dans sa totalité, puis sortie de trente-cinq kilomètres carrés

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de terres cultivables et de mangueraies, est pour le moins radicale. Lorsque des êtres humains se regroupent au fil du temps en communautés qui modèlent leur environnement selon leurs besoins, on obtient des villes classiques – Delhi, Paris, New York –, avec leurs inconvénients et leurs moments de grâce. Lorsque deux hommes, suivis d’un troisième, dessinent une ville, on perd quelque chose d’essentiel : les sagesses cumulées de centaines de petits besoins qui se changent doucement en idées et prennent vie, respirent comme de véritables organismes. Autre perte : l’effet de surprise. Selon Nehru, l’Inde était trop retranchée dans ses traditions et le modernisme devait nous ouvrir à de nouvelles réflexions. Son plan quinquennal pour l’économie, reprenant le modèle soviétique, fut globalement un échec ; sa ville planifiée fut davantage une réussite, bien qu’un cinquième de la population vive dans des bidonvilles limitrophes, sans espoir de pouvoir un jour intégrer la cité. Bien sûr, les premiers jours vous roulerez longtemps avant de trouver un simple journal. Mais l’air que vous respirerez sera bien meilleur qu’à Delhi. Le taux d’asthme élevé s’explique, selon certains, par une mauvaise aération des bâtiments modernes, tandis que d’autres, ironiquement, l’attribuent au pollen diffusé par toute cette verdure. Le béton employé est quant à lui coupable de la pollution sonore qui, pour un dixième de la population, dépasse la norme tolérable. Ceci dit, il est possible de se promener sur les pontons de Sukhna Lake sans avoir à subir les beuglements des klaxons et les hurlements des freins. De toutes les grandes villes indiennes, Chandigarh est celle qui risque le moins l’attaque cardiaque. Elle offre une qualité de vie qui compense, au moins un petit peu, son manque de mystère.

Taxe sur les chiens Ses habitants sont fiers et tournés vers l’avenir, ils ignorent l’attitude rétrospective propre à une ville comme Delhi, dressée depuis trois mille ans et dont les artères, même les plus larges, s’incurvent pour contourner d’anciens tombeaux, palais et mosquées. Chaque coin de rue vous ramène à la nature éphémère des choses humaines, aux empires qui se sont succédé pour ne laisser derrière eux que des pierres. Difficile de prendre les choses au sérieux face à l’évidence du passage du temps. Des singes vaquent dans les rues, les gens crachent sur les murs, les familles des malades assouvissent leurs superstitions en accrochant des morceaux de tissu dans l’arbre « porte-bonheur » de l’hôpital. Le civisme de Chandigarh n’autoriserait rien de tout cela. En août dernier, la ville a décidé de taxer les propriétaires de plus de deux chiens ; ne pas nettoyer les déjections de son animal expose à des amendes faramineuses.

L’Inde en héritage Editions Héloïse d’Ormesson 317 p., 20 euros

65 Marcel Breuer Musée Whitney, NYC, USA

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Nos villes rêvées Chandigarh (suite)

Ci-contre, le plan de la ville sur Google Maps, ci-dessus, le Secrétariat.

Avec un temps d’avance sur la plupart des villes modernes, Chandigarh veut limiter l’élevage comme la vente de chiens. Il faut dire que le Capitole, dessiné par Le Corbusier sous les traits d’une tête monumentale, surplombe la grille urbaine ; les dirigeants ne plaisantent pas. Et les habitants, dans ce paysage où rien ne rappelle l’impermanence du pouvoir, marchent vers l’avenir dans un franc optimisme. Nehru voulait construire une cité moderne pour que nous nous débarrassions de certaines de nos vieilles habitudes, mais il avait oublié que, si parfois le poids de l’Histoire peut être oppressant, il est aussi le contrepoint qui nous offre la liberté lorsque c’est le présent qui nous oppresse.

L’honnêteté des débuts Au fil du temps, une ville périclite et une autre prend forme. Une année après l’autre, plus Chandigarh vieillit, plus ses bâtiments semblent datés, plus elle cède du terrain et devient ce qu’en fait sa population. Le fait que son coin le plus charmant, le Rock Garden (jardin minéral), ne faisait pas partie du plan initial, en dit long sur ce processus. Un des décrets posés par Le Corbusier postulait que l’honnêteté des matériaux employés dans la construction, béton, pierre et brique, devait être conservée. En tant que Delhite, je sais que, tôt ou tard, ce décret, affiché fièrement ainsi que tous les autres sur le site Internet de la ville, sera renversé, Chandigarh fera un pied-de-nez à son passé alors que le Moderne sera Histoire à son tour. Ainsi, elle commencera à devenir ce qu’elle est. — *Originaire de New Delhi, Abha Dawesar vient de publier L’Inde en héritage, roman d’apprentissage d’un gamin confronté à la bassesse des adultes, marquant le retour de l’auteur de Babyji (2005) aux thématiques propres à son pays d’origine. Violemment critique sur la famille (titre original : Family Values), désespérant d’ironie sur le développement anarchique des villes et des technologies, le récit essaie aussi de prouver que la cupidité est, du monde, la valeur la mieux partagée.

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FUTUR ABANDONNÉ Détruites fin 2008, les « maisons-ovnis » de San Zhi, sur le littoral taïwanais, étaient hantées par une histoire aussi étrange que leur design. Par Stéphanie Vidal Photographie Cypherone

Nos villes rêvées Esotérisme

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orne kilométrique 17 sur la Tamsui-Jinshan Road : San Zhi sonne comme un rêve perdu. Il y a encore quelques mois, les UFO Houses se dressaient là, par grappes – 21 champignons trilobés d'un étage autour de trois étendues d'eau artificielles –, malmenées par les vents forts et le sel venus de la mer de Chine orientale. Grâce à elles, pendant 30 ans, Taïwan était la destination pour les mordus d’architecture, les photographes, les dingues de l’inexpliqué, les amateurs de villagesvacances, les ufologues, les pop-addicts, les asiamaniaques et les décombrophiles. Leur histoire est entourée d’un mystère que les rares informations à leur sujet ne font qu’entretenir. La version officielle est la suivante : Yu-chou Co, fabricant de gomme local, ambitionnait de créer un luxueux complexe futuriste pour

La superstition aurait pu protéger ce site onirique.

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alpaguer les riches touristes venant de Taipei (la capitale de l’île est à une vingtaine de kilomètres au sud). Leur construction aurait débuté en 78 selon les plans de l’architecte finlandais Matti Suuronen – une variante des maisons Futuro (habitat préfabriqué dans le style des soucoupes volantes avec une entrée en sas d’avion), dont il fut l’auteur à la fin des années 60 – pour être suspendue deux ans plus tard. Fantômes sur le chantier La vérité de San Zhi se perd entre explications pragmatiques et légendes paranormales. L’abandon du lieu est certainement dû à la banqueroute de l’entrepreneur. Pourtant, les habitants de la région persistent à colporter que ces appartements auraient été bâtis sur un ancien cimetière où reposeraient plus de vingt mille squelettes qui, dérangés, auraient causé la mort de plusieurs ouvriers sur le chantier. Depuis, leurs âmes hanteraient l’endroit. La superstition aurait pu protéger ce site onirique et fantomatique pendant longtemps… c’était sans compter sur les réalités économiques. Les trois banques propriétaires du terrain l’ont cédé à l’Etat, qui l’a rasé (premier coup de massue sur ces champignons de pierre le 29 décembre 08) pour y construire une « réelle attraction touristique »*, à savoir d’autres hôtels. Plus traditionnels ? Le gouvernement du comté de Taipei aurait « des plans clairs »* à ce sujet, sans pourtant les énoncer. San Zhi reste une énigme. Et sans doute, les membres du gouvernement ont-ils frémi d’une brise glacée au moment de signer l’acte de démolition. — *D’après l’article de Jimmy Chuang dans le Taipei Times du 29/01/09.

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LE PLUS GROS MYSTÈRE DE PÉKIN Conçu par le visionnaire Hollandais Rem Koolhaas, le colossal siège de la télévision nationale chinoise sera opérationnel fin 2009. Notre envoyé spécial québécois en est encore tout ébahi. Texte et photographie Jean-Maxime Labrecque* (à Pékin)

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Si un nouvel urbanisme voit le jour, il ne prendra plus appui sur les fantasmes jumeaux de l’ordre et de l’omnipotence ; il sera une mise en scène de l’incertitude. »** Le vide idéologique actuel, tant en architecture qu’ailleurs, offre des possibilités inouïes à saisir. Le parcours de Rem Koolhaas et son agence Office for Metropolitan Architecture (OMA) est épique. Sa démarche repose sur son texte fondateur, New York Délire, exposant une « théorie informulée sous-jacente du développement de Manhattan » qui « illustre les relations entre un univers métropolitain mutant et la seule architecture qu’il puisse produire ». Ont suivi des L’existence bâtiments : le Kunsthal d’un tel colosse de Rotterdam (1992), encourage Euralille (1994), l’ambassade de Hollande l’insatiable à Berlin (2003), la exploration des bibliothèque de Seattle (2004) ou la possibles. Casa da Musica de Porto (2005). Une de leurs dernières créations, le siège de la chaîne nationale chinoise (CCTV) à Pékin, marque un moment fort de l’actualité l’architecturale. Sautons dans un avion. Nos villes rêvées Médias

Zone sismique La perception construite de certaines réalisations dégage des dimensions imprévisibles. C’est le cas, plus qu’ailleurs, au pied de ces 51 étages hauts de 234 mètres, dont l’édification a débuté en septembre 2004. On y sent le pouvoir de la lutte contre la gravité. Si les plaques de verre furent installées

juste à temps pour les dernières Olympiades, le bâtiment ne sera fonctionnel qu’en décembre. La CCTV se trouve dans le New Central District, quartier des finances et des médias, à l’est de la ville, entre les troisième et quatrième rings. C’est l’un des premiers gratte-ciels européens en Chine, dont le budget global s’élève à 850 millions d’euros. L’ivresse de douze heures de décalage entre Montréal et Pékin accentuent le premier coup d’œil sur l’œuvre, d’abord contournée en taxi, puis scrutée depuis la fenêtre d’un appartement. Plus tard, en longeant l’édifice, lever les yeux vers le saisissant porte-à-faux de 75 mètres soutenant une dizaine d’étages confirme la valeur du voyage. Selon les comptes rendus des ingénieurs, cette saillie dut être fixée tôt le matin, une journée sans vent, alors que les deux tours étaient immobiles et que leurs structures d’acier, non encore jointes, avait atteint la même température. Plus étonnant, le bâtiment se trouve dans une zone sismique importante. Impressionnant. Les passants semblent pourtant surpris de voir quelqu’un photographier de manière obsessionnelle cet édifice. Tout est connecté Traditionnellement, les gratte-ciels, longilignes verticales habitées, apparaissent les uns après les autres dans le paysage urbain pour s’y fondre. Sachant que le nouvel arrivé dépassera tôt ou tard le précédent, la proposition d’OMA ne cherche pas à dominer en hauteur. La China Central Television est une tour repliée sur elle-même, suivant un trajet tridimensionnel en boucle, liant entre eux les rouages de la chaîne. Deux petites tours d’une trentaine d’étages émergent d’une base commune, de plan en « L » et d’environ dix étages, partiellement enfouie en soutrrain. Les deux structures verticales – l’une consacrée à la diffusion et l’autre aux services recherche et éducation – se joignent au sommet, créant le fameux porte-à-faux, qui abrite la direction. L’administration, les nouvelles, la télédiffusion : tout est connecté, favorisant la collaboration interdisciplinaire. La prémisse de ce parcours ininterrompu se retrouvait déjà dans l’une des œuvres clés de Koolhaas, le Kunsthal de Rotterdam. Le principe est appliqué ici dans le plus grand bâtiment réalisé par l’OMA à ce jour. On peut émettre des réserves sur sa complexité conceptuelle, sa forme finale, qu’importe : l’existence d’un tel colosse en précède

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l’essence. Encourageant l’insatiable exploration des possibles, il est à mille lieues d’une construction déprimante érigée pour seule fin de rentabilité, insulte à l’esprit humain. Le message de cette œuvre d’envergure va bien au-delà de sa réalité. Ce building ne propose pas de paradigme mais suggère des pistes. Il dit la nécessité du débat et de l’échange. Chacun des projets de l’OMA porte quantité d’expérimentations, loin du formalisme informatique facile

contribuant, sans regard critique, à la société du spectacle. Elle demeure l’agence la plus importante à l’heure actuelle. Celle qui défriche et annonce de nouvelles zones en conception architecturale. Si nous souhaitons réintroduire l’utopie en société, le corpus Koolhaas doit être vu comme une matière brute d’inspiration, portant des principes fondamentaux pouvant servir les villes de demain. — *Jean-Maxime Labrecque alimente depuis 2000 une pratique en design architectural appliqué à de multiples disciplines, au Québec et en Europe, basée sur la formulation Architectures physiques et d’information. **Tiré du magazine L’Architecture d’aujourd’hui, novembredécembre 2005. 69 Jakob+McFarlane Docks de Paris, FRA

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PENSONS ENSEMBLE (SOUS UN PIN PARASOL) Capitale mondiale du design en 2010, cultivée et écologique, Séoul a inspiré l’artiste français ferdinand(corte)™ qui nous écrit cette lettre, appelant à la désertion des villes. Par ferdinand(corte)™ (à Séoul)

Nos villes rêvées Carte blanche

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ous traversons une crise, non pas uniquement financière mais du sens et de l’éthique. Nous devons opérer des changements profonds dans nos comportements. Et le retour en arrière est impossible tant nous sommes habitués à l’hyperconsommation, l’accès instantané à l’information, l’accélération permanente.

Avec le développement des technologies de communication et la démocratisation des transports, on aurait pu croire à une décentralisation, à une « re-ruralisation ». Et pourtant, l’urbanisation continue, les villes s’agrandissent, s’élargissent en périphérie. On veut construire de plus en plus haut, la compétition se Nous avons faisant surtout entre Dubaï, New York, besoin d’un Shanghai, Hong Kong rythme adouci et et Séoul. Prenons de légèreté pour exemple sur cette dernière, peut-être conserver notre la plus humaine des humanisme. mégalopoles : rasée dans les années 50, la capitale de la Corée du Sud traverse une reconstruction qui ne va pas à l’encontre de ses traditions, tout en s’harmonisant avec la contemporanéité et la culture. Son implication écologique exemplaire (des avantages fiscaux étant attribués aux plus investis, les transports publics étant passés du diesel au gaz naturel et bientôt à l’électricité) et son encouragement à l’art, en impliquant des œuvres dans l’espace public (telles ces installations des jeunes plasticiens 70

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français Alexandre Kolinka et Félicie d’Estienne d’Orves sur la colline Namsan, et de l’artiste numérique Miguel Chevalier sur le canal Cheonggye), lui a permis d’être élue « capitale mondiale du design » pour l’année 2010. Malgré tout, la concentration de population entraîne une surconsommation d’énergies. Ne pourrions-nous pas vivre hors des villes ? repeupler les campagnes ? retrouver des racines fortes, se connaître, savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va, et entrer en création, dans une relation d’énergie comme le suggère l’artiste allemand Joseph Beuys à travers l’ensemble de son œuvre (confere son immense Pompe à miel sur le lieu de travail, en 1977, qui diffusait du miel, symbole d’énergie, à travers des canalisations transparentes), afin de penser ensemble [voir encadré] ? Nous avons besoin d’un rythme adouci et de légèreté pour conserver notre humanisme – ou le retrouver. Les avancées scientifiques et celles de la pensée montrent que les vérités que nous pensions détenir peuvent être remises en cause. La physique quantique nous a permis, en observant la matière, de prendre conscience de son antonyme, l’anti-matière. En nous interrogeant en profondeur, finalement, quelle différence entre les deux ? Le parrallèle est intéressant : est-ce qu’en pensant ensemble la ville on finira par découvrir qu’il n’y a plus de différence entre elle et la rase campagne ? Participez au débat : think@ferdinandcorte.com —

Actu Dans le cadre de la 3e Biennale de Moscou Production et commissariat de l’exposition « Dot Comma Experience » de Guela Tsoualdzé, MMoma (Moscow Museum of Modern Art). Jusqu’au 25 octobre Dans le cadre de la foire d’art contemporain Slick 09 Coproduction de concerts de Franck Vaillant, Benzine et Big Red aka 9ja Red, ainsi que Rom1 aka Mr Explicit, Fred Forest,

Pierre Cornette de Saint Cyr, Michel Engel et Etienne Armand Amato au Point Ephémère, Paris. Production d’une table ronde Nîmérix sur le thème « L’immatériel, du territoire à l’idéal », avec entre autres Fred Forest, Michel Engel et Etienne Armand Amato, retransmise dans Les Chemins de la Connaissance sur France Culture. Cent Quatre, Paris Du 23 au 26 octobre

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ABONNEZ-VOUS À

ferdinand(corte)™ à l’exposition « Izome », Galerie Patricia Dorfmann, Paris, 2009. © Florent Quenault

Think

Séoul brother « Penseur en acte(s) » français né en 1981, ferdinand(corte)™ initie depuis 2000 l’approche cognitive « Pensons Ensemble ». Afin de lier énergies, savoirs, cultures, psychologies, subjectivités, talents et compétences, il utilise des modèles issus de la botanique tels que le rhizome et la pollinisation ou encore des mathématiques comme le vecteur.

Les acteurs de cette synergie sont engagés vers un idéal commun : une société basée sur la complémentarité, le partage, l’unité. ferdinand(corte)™ est représenté depuis 2000 par la Galerie Patricia Dorfmann, Paris, depuis 2008 par la Galerie Art & Rapy, Monaco, et depuis 2009 par l’Agence Effigies, Paris. ferdinandcorte.com

Ci-dessous : Nature artificielle intelligente de Miguel Chevalier développée avec le collectif M2E (Music2Eye) sur un canal re-naturalisé par l’ex-président de la République coréenne, cette installation évolue en fonction du passage et des gestes du public.

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(BULLETIN D'ABONNEMENT PAGE 226) * DANS LA LIMITE DES STOCKS DISPONIBLES

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UN MOMENT MONUMENTAL Au Brésil, un collectif d’architectes hédonistes fait le pari de transformer un gratte-ciel inoccupé en lieu de création et d’échange. Une utopie citoyenne de 80 mètres de haut. Par Augusto Diniz (à São Paulo) Traduction Emmanuel Delfarguiel

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es architectes Pablo Georgieff, Philippe Rizzotti et la comédienne Luz Mando arrivent le matin à l’entrée d’un immeuble gigantesque, le Wilton Paes de Almeida, au pied duquel quatre sans-logis dorment à la belle étoile. La scène est d’une contradiction extrême : l’édifice, 12 000 m2 sur 23 étages, est totalement vide depuis dix ans. Et il y en a d’autres, des propriétés inutiles – environ 420 000 – dans la métropole aux vingt millions d’âmes, parmi lesquelles plus d’un million vivent dans des conditions précaires*. « Nous défendons Cependant, à l’occasion de la l’utopie à partir saison culturelle de petites de la France interventions au Brésil, cet imposant building traversant les est au cœur d’un disciplines. ambitieux projet d’expérimentation Nous croyons artistique et à l’hédonisme sociale. Mobilisant durable. » une vingtaine de volontaires des deux CoLoCo pays, à l’œuvre, selon Pablo, « depuis quatre mille heures de travail », cette démarche ponctuelle entend montrer la voie pour la réhabilitation des constructions abandonnées. Nos villes rêvées Société

rouge, face à une petite place très connue de São Paulo, Largo de Paiçandu. L’édifice reflète le modernisme et le rationalisme, et illustre l’esthétique sixties avec sa façade recouverte de vitraux, témoin du design d’après-guerre – une première au Brésil, qui permit au Wilton Paes d’être classé au patrimoine historique national. Depuis le toit, à 80 mètres de hauteur, la vue est panoramique : on reste figé devant le grandiose de la cité. Au rez-de-chaussée, seule partie en activité pour le moment, un bureau de la sécurité sociale attire une file d’attente ininterrompue. A l’intérieur, les locaux sont en bon état, et la devanture et la structure assez peu détériorées. Il y a néanmoins des débris éparpillés dans les pièces les plus anciennes, et l’eau et électricité on été coupées. A l’époque où ce prodigieux gratte-ciel fut érigé, le centre de São Paulo concentrait tous les mouvements financiers, commerciaux et culturels de la métropole. Puis de nombreuses entreprises, suivies par les particuliers, le désertèrent pour d’autres quartiers jugés plus nobles. Un programme gouvernemental tente aujourd’hui de repeupler et redynamiser ces lieux démodés. Mais les moyens mobilisés par les pouvoirs publics restent insuffisants et les investisseurs privés ne se risquent pas encore dans le centre dégradé. Une architecture « inclusive » Italo-argentin vivant en France, Pablo cofonde le collectif « CoLoCo » en 1999 afin de réinventer la vie urbaine avec les laissés-pour-compte. Il découvre en 2003 le

Quartier déserté Créé en 1965 par Roger Zmekhol afin d’abriter le siège d’une société de verre qui se voulait à la pointe, le Wilton Paes se situe près d’une énorme église ocre et 72

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mouvement pauliste des « sans-toits » qui revendique le droit au logement inscrit à la Constitution brésilienne, et l’exerce en installant des familles sans domicile dans les bâtiments inutilisés. Pablo en témoigne via le long métrage Jour de fête, coréalisé avec le cinéaste Toni Venturi. En 2005, CoLoCo rencontre un collectif d’architecture expérimentale, Exyzt, et participe à l’édification d’un immeuble éphémère de dix étages, qui durera dix jours dans une parcelle vide de Barcelone. Ils affirment défendre « l’utopie à partir de petites interventions traversant les disciplines et les idées reçues. Nous vivons notre métier comme une suite d’opportunités pour expérimenter de nouvelles pratiques du vivre-ensemble. Nous croyons à l’hédonisme durable. » Peu avant « l’année de la France » au Brésil qui prend fin en décembre, l’idée de réactiver un immeuble sous l’intitulé Momento-Monumento – le « momentmonument » – fait son chemin. Objectif : défendre une architecture « inclusive » où les « habitants constructeurs » conduiraient des ateliers avec la population. Ils imaginent dans les étages : une cuisine, une crèche, des studios graphiques, son et image, des salles de cours et le recyclage du bureau du PDG pour discuter, jour après jour, du projet. Et envisagent même « une oasis urbaine » en plantant des arbres sur les terrasses, ainsi qu’un hôtel éphémère, une bibliothèque multimédia et pourquoi pas un night club. Splendide utopie ? Depuis plus d’un an, les volontaires multiplient les demandes de financements. Il s’agirait aussi d’éveiller l’attention du gouvernement ou d’éventuels investisseurs.

D’inventives associations brésiliennes (Bijari, Ideaforte, Centoeonze, Faina Moz, Vazio SA) ont rejoint MomentoMonumento. « La vie est l’art de la rencontre », rappellent-ils en citant le poète et compositeur Vinícius de Moraes, en référence à ce qui cimente pour eux la ville, plus que les briques, c’est-à-dire le matériau humain. — momentomonumento.org coloco.org exyzt.org

*On dénombre 1,1 million habitants dans les 2018 favelas de São Paulo, 170 000 familles dans plus de 700 taudis du centre et 8 700 « habitants des rues ». Ce dernier chiffre est le seul admis par les pouvoirs publics.

Quatre semaines ensemble C’est pourquoi, en mai 2009, lors de la Virada Cultural, l’équivalent pauliste de la Nuit Blanche parisienne, furent rassemblés dix DJs devant 5 000 personnes, parmi lesquelles évoluaient 17 danseurs « lucioles », lumières mouvantes virevoltant dans la tour à travers les vitraux. Une nouvelle occupation lumineuse est prévue en novembre prochain lors de la Biennale d’Architecture avec près de 100 personnes. Puis, en avril 2010, toujours pour la Virada, quinze artistes habiteront l’immeuble quatre semaines et animeront des ateliers dédiés au recyclage, au bricolage digital, au jardinage urbain, au théâtre, à la photo et la vidéo – toujours avec les habitants. 73 Paul Andreu Grand théâtre national, Pékin, CHN

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VIVRE DANS UN CHAPEAU ? Au nord-est du Mexique, un couple a eu l’idée d’une maison en forme de sombrero. Délire bourgeois ou surréalisme au quotidien ? Visite. Texte et photographie Claudia Garcia Martin* (à Monterrey) Traduction Christophe Culomal

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u pied de la Colline de la Selle (de cheval, littéralement), les esprits les plus folkloriques peuvent croire en un espace où la modernité la plus extraordinaire libère des formes et rend évidente une version idéalisée de Mexicoland. En un futur où la fiction ferait partie du quotidien, à l’image de cette question surréaliste : peut-on vivre dans un chapeau ? A Monterrey, on voit ce grassouillet sombrero blanc, conceptualisé dans le style de l’immense Richard Meier (auteur du Getty Center de Los Angeles), de très loin. Le couple GuajardoGonzalez en a l’idée peu « Cariño, tout en après leur rencontre. blanc, please. » Après plusieurs visites du site, ils dessinent Irma Guajardoles plans et dirigent la Gonzalez construction jusqu’à se charger de la création des meubles. « Nous ne sommes pas architectes. Nous avons eu la vision d’un espace ouvert avec un minimum de déco. Mon mari s’est occupé de tout et ma seule condition était : “Cariño, tout en blanc, please”. » Les travaux ont duré cinq ans pour se terminer Nos villes rêvées Idées

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au début des années 90. Ils habitent aujourd’hui cette utopie avec leurs fille et leur quatre chihuahuas. Magie et tradition La Maison Sombrero s’organise sur quatre niveaux entourés de terrasses offrant des panoramas privilégiés. Le premier étage laisse apercevoir une piscine qui, avec son énorme cheval noir et ses quatre poneys sculptés, semble hurler « mi casa es tu casa ». Le second abrite la cuisine, le bar, la salle à manger hexagonale pouvant recevoir quatorze invités, la chambres d'enfant et un chat sauvage empaillé. Le troisième, dans son intégralité, sert de chambre au couple. Le sous-sol est un entrepôt avec vue subaquatique de la piscine et équipements fitness. Au total, environ deux mille mètres carrés régulièrement visités par de bien curieux touristes internationaux, pour des photos de mariage ou le tournage de clips. Parfois, des étudiants insistent pour y pénétrer (souvent sans succès), d’autres tentent de déchiffrer la conscience qui dépasse la perception. Le propriétaire était l’ami de Chico Che, un chanteur mexicain très populaire mort en 89, et un grand fan de l’acteur le plus célèbre de l’âge d’or du cinéma mexicain Pedro Infante (1919-1957). Les deux avaient en commun l’usage formel et décoratif dudit chapeau. Tiens, on trouve des tableaux des deux personnages au hasard du livingroom. Cette maison personnalisée rend hommage à la tradition et la magie d’une culture dans sa perfection la plus pure, la plus ingénieuse. —

*Claudia Garcia Martin, 25 ans, est architecte au sein du studio Lenoir & Associés.

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L’ÉPIPHANIE SIENNOISE Evocation fantasmagorique des méandres incurvés de la cité toscane, Eden d’art d’air et d’eau. Par Pacôme Thiellement (à Sienne)

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’Italie, c’est l’Enfer. Rome, en politisant l’hypothèse christique, a entraîné l’humanité dans une spirale de mort. Le Zohar* le dit : « Le saint, béni soit-il, enverra l’ange exterminateur qui détruira la ville de Rome pour toujours. » Mais le Paradis est caché dans l’Enfer comme le fruit dans l’amande. C’est Sienne : lumière de l’aube au milieu des écorces toscanes éparses. Le bon gouvernement qui dirigea entre les xiiie et xive siècles la République de Sienne fut l’épiphanie provisoire du jardin d’Eden. On y dansait dans les rues et seule la peste noire faisait peur aux Sur la Porta habitants. Sienne, c’est Camollia, la drogue parfaite : le voyageur l’Histoire étant une branche de la littérature matinal peut fantastique, je connecte lire : « Bien plus mon cerveau droit que sa porte, sur les hallucinations audiovisuelles produites Sienne t’ouvre par son rouge électrique ; son cœur. » et la Piazza del Campo incurve l’espace comme une coquille d’escargot cosmique. Nos villes rêvées Histoire de l’art

Carré magique C’est le Mangia qui garde Sienne, un gras automate barbu qui sonnait leur cloche et protégeait leurs œuvres : celles de Duccio, Simone Martini et Ambrogio Lorenzetti, trois créateurs d’une rare bonté. Lorenzetti fait danser la cité sur les murs du Palais Public. Sur une des fresques de Martini, le condottiere Guidoriccio siège sur un cheval qui fait furieusement penser à un escargot déguisé. Quant à Duccio, sa Maesta au visage androgyne était portée dans

la ville, de son atelier jusqu’au Dôme, par l’ensemble des habitants le 9 juin 1310. « On n’a jamais vu qu’une fois, écrit Suarès, tout un peuple se lever, un jour de printemps, pour faire escorte à une œuvre d’art et marcher comme un seul homme derrière une peinture. » Si la Fontaine de Joie est un chef-d’œuvre d’air et d’eau, Notre-Dame-del’Assomption est un vertige de marbre. L’après-midi est orageuse ; une jeune Brésilienne m’aide à retrouver le carré magique inscrit à l’extrême-gauche de la cathédrale : SATOR AREPO TENET OPERA ROTAS **. Malgré la barbarie d’un monde soumis à un dieu fou et aveugle, les quartiers de Sienne sont au nombre de 17, l’Arcane Stellaire du Tarot, comme si le Ciel lui-même avait chu dans la cité pour se faire pardonner sa violence. La nuit tombe. Tous les hommes sont les fils d’une louve ivre dont les mamelles suintent l’alcool à 90°. Le monde est une louve paumée. — *Livre de la Splendeur de la Kabbale hébraïque, rédigé au xiiie siècle par Moïse de León. **Dieu dirige la Création, les Œuvres de l’Homme et les productions de la Terre. Pacôme Thiellement vient de publier Cabala – Led Zeppelin occulte (Hoebeke).

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BIENVENUE EN OSTALGIE Tandis qu’une exposition parisienne s’interroge sur L’Effacement des traces de l’ex-RDA, petite promenade entre les vestiges architecturaux du socialisme berlinois. Par Elisa Tudor (à Berlin) Photographie Georg Roske

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en croire ses innombrables chantiers, Berlin se modernise et oublie son passé. Quelques traces discrètes demeurent. « L’Ostalgie » – cette nostalgie de l’Est, popularisée par le succès du film Goodbye Lenin signé Wolfgang Becker en 2003 – se ressent en longeant les murs de l’East Side Gallery qui marque le chemin de la Spree, recouverts de graffitis et peintures datant de la réunification. Et il suffit de tourner la tête pour se retrouver face à un monstrueux bâtiment datant de l’époque où « l’Est » existait, la salle de concert O2 World. Certains Berlinois aimeraient que ce charme survive : « Tout le monde dit qu’ils sont en train d’effacer notre culture. Et pas que de l’Est, mais toute la magie de la ville et nos délires L’Est survivra… nocturnes ! » se plaint une jeune fille qui, davantage par manque de angoissée par la fermeture du Bar25 que par la moyens. sauvegarde d’un patrimoine urbain, vient de se rendre compte que le réaménagement de la ville menace de tout changer. Berlin est-elle en train de punir ses pierres ? Nos villes rêvées Histoire

de mémoire pour la comprendre, et l’architecture est la seule preuve qui reste. » Quitte à emballer ça sous plastique, telle une Histoire de poche à consommer sur place, made in Ost-Berlin ? Evitons la manière du Musée de l’ex-RDA qui, pour raviver les « sensations fortes » du socialisme, propose l’installation « pittoresque » d’un appartement des années 60 et d’une Trabant [voir article p. 88], et baladonsnous plutôt sur Karl-Marx-Allee, qui lie Friedrichshain à Mitte. Musée en plein air de l’architecture stalinienne néoclassique – dont, de Frankfurter Tor à Strausberger Platz, les façades monumentales sont soutenues par des rangées d’arcades qui se disputent les faveurs du ciel et accompagnent l’horizon jusqu’à Alexanderplatz – qui conserve un grand nombre de vestiges de l’après-guerre. Sur « Alex », les barres d’immeubles de l’ancienne république démocratique servent d’accessoire à la tour de la télévision, la Fernsehtrum, qui a remplacé l’emblématique ours berlinois dans les boutiques de souvenirs. Moins impressionnants, plus pratiques et standardisés, les Wohn Paläste qui entourent la place sont de simples HLM dont l’appelation (littéralement « Palais pour le peuple ») rappelle la force du vocabulaire

Sur les genoux de Marx L’artiste suédois Jan Svenungsson participe à l’exposition parisienne « L’Effacement des traces ». Son œuvre Psychomapping Berlin regroupe les plans géographiques qu’il a redessinés, laissant une marge d’erreur significative entre son trait et celui des cartes réelles. Selon lui, ces imperfections témoignent de l’évolution rapide d’une cité dont il ne faudra pourtant pas oublier le passé : « Vu l’Histoire unique de cette ville, il faut faire un travail 76

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Berlin Mitte

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Panorama Bar à Berlin Mitte

propagandiste lorsqu’il s’agissait de vanter un niveau de vie que tout le monde savait pourtant meilleur ailleurs, pas plus loin même que l’autre Allemagne, à quelques mètres derrière le mur. A sa chute, aucun habitant n’est resté dans ses Paläste devenus des bureaux d’entreprise. La nuit, les lumières de l’hôtel Park Inn éclairent la silhouette cuivrée de la Fontaine de l’amitié des peuples, tandis que le jour, des touristes s’assoient sur les genoux de Karl Marx, installé près de son ami philosophe Friedrich Engels. Ce socialisme en pierre conserve l’Histoire de la ville : les statues, au moins, ça ne se reconstruit pas… Une capitale fauchée mais sexy Tous les monuments ne reposent pas ainsi en paix : le Palais de la République, siège du Parlement de la RDA terminé en 1976 par l’architecte Heinz Graffunder et détruit entre 2006 et 2008 pour devenir le Palais du peuple – lieu d’expositions temporaires –, a été choisi comme symbole de la cause des « östalgiques ». « On assiste à un effacement symbolique de l’esthétique de Berlin-Est, comme si on choisissait son passé », conteste la journaliste française Dominique Treilhou, qui en a filmé la destruction. Elle a interrogé les ouvriers et les badauds, dont les phrases se mêlent aux bruits des marteauxpiqueurs pour accompagner les images d’anéantissement progressif. Pourquoi avoir pilonner l’édifice pour en faire une plateforme créative alors que les artistes de Berlin avaient déjà réussi à lui donner un nouveau sens ?

Peut-être parce que renouer avec un passé antédiluvien est la seule utopie acceptable pour les autorités. Ce Musée éphémère d’art contemporain sera, comme son nom l’indique, bientôt démonté pour laisser place en 2010 au Forum Humboldt, dont la façade sera chargée d’imiter l’architecture des anciens palais baroques ! Une passante s’emporte : « L’acharnement du gouvernement à vouloir renouer avec un Berlin d’avant-guerre, c’est plus que ridicule, ça ne parle à personne ! » Qu’elle se rassure, comme le fait remarquer Jan Svenungsson, l’Est survivra… par manque de moyens. « Après toutes ces constructions et ces destructions, Berlin n’a plus un sou. C’est génial, cela évite d’autres chantiers qui tentent de tout effacer. » Fauchée mais sexy : les Berlinois seront contents de savoir que ce slogan va sauver leur Histoire. —

Berlin 1989-2009 – L’Effacement des traces Musée d’histoire contemporaine, Paris Du 21 octobre au 31 décembre

77 Oscar Niemeyer Museum, Curitiba, BRE

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LA CITY DES ENFANTS VERNIS Sculptée de verre et de fer au sein du quartier d’affaires de Londres, la place d’Exchange Square superpose l’ancien et le moderne. A la pause déjeuner, notre écrivain libéral favori y dénoue sa cravate. Par Gaspard Koenig (à Londres)* Illustration Thomas Dircks

Nos villes rêvées Finance

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omme tous les étés, les joueurs de la Golf Croquet League sortent leurs maillets et inspectent la pelouse parfaitement entretenue de Corney & Barrow’s. Ils calculent la distance entre les arceaux et fléchissent leurs jambes en guise d’entraînement. Autour d’eux, des spectateurs en costume cravate les encouragent en levant leur verre de pim’s. On entend au loin s’ébranler quelques trains. En prêtant l’oreille, on distingue même un léger bruissement d’eau qui coule.

Nous ne sommes pourtant ni à Oxford ni dans une banlieue huppée de Washington, mais au cœur de la City de Londres. Les joueurs de croquet Je pose ma boîte sont entourés de take away sur d’immeubles de verre de la dernière le pouce de pied génération. Dans de la Vénus. un rayon de cent mètres, on trouve la BERD (Banque européenne de reconstruction et de développement), la Société Générale, Deutsche Bank, Royal Bank of Scotland, UBS et Mitsubishi UFJ Financial Group. Et le club de gym dernier cri avec sa piscine de 25 mètres, où les financiers, jamais en reste de nouveaux challenges, finissent la journée par des compétitions de crawl. Bienvenue à Exchange Square. Trois monuments de la modernité La place incarne ce que la City sait faire de mieux : le mélange du nouveau et de l’ancien, des églises gothiques et des trading floors

translucides. En contrebas, audacieusement surplombée par la dalle d’Exchange Square, on peut contempler à loisir Liverpool Street Station, fleuron de l’âge industriel, avec son immense verrière, ses poutrelles métalliques et ses panneaux de bois sculptés. Il suffit de lever la tête pour découvrir trois monuments de la modernité, tous construits sous la supervision d’un des plus grands cabinets d’architecture de Chicago, Skidmore, Owings & Merrill : le « building sur le flanc », tout en marbre et verre, qui aligne ses 270 mètres en parallèle à la gare et a redonné vie à Exchange Square à la fin des années 80 ; Exchange House, achevée en 90 et lauréat de nombreux prix d’architecture (dont le Progressive Architecture Award for Innovation in Building Design and Construction), qui remet l’acier à l’honneur avec une spectaculaire arche de 78 mètres de diamètre enjambant les voies ferrés ; et enfin le petit dernier des années 00, 10 Exchange Square, affranchi de toute référence à la gare, et dont les murs de verre renvoient, la nuit venue, une douce lueur spectrale. Exchange Square est désormais au complet : pour construire, il faudra détruire. Mais cela n’a rien de choquant pour un esprit britannique. Vénus en apesanteur Même si Exchange Square ne dépasse guère les douze étages, elle offre une variante élégante du credo architectural de ces dernières décennies : la disparition du poids, la volatilisation du lourd, l’effacement du matériau. La structure de verre d’Exchange House repose tout entière sur son arche : l’immeuble se passe de fondations, comme s’il flottait à même le sol, prêt à s’envoler, emportant avec lui les légions de juristes qui le peuplent. Pour mieux affirmer son rêve d’apesanteur, Exchange Square a sa déesse : Broadgate Venus, qui étale nonchalamment ses cinq tonnes de chair devant l’entrée de la BERD, en exhibant les plis de graisse chers à son sculpteur, Fernando Botero. Malgré le poids du bronze, malgré la rondeur des seins et des cuisses, la Vénus semble toujours en mouvement. Allongée sur le flanc, elle s’appuie tout entière sur son coude et lève les mains avec une brusquerie visible, comme si elle venait de tomber ou qu’elle s’apprêtait à se lever. Sa tête est tournée vers le ciel. Elle est plus légère que l’air, plus volatile qu’un cours de Bourse.

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Parfois, le midi, je pose ma boîte de take away sushi sur le pouce de pied de la Vénus, je m’adosse à son mollet, et j’imagine notre étreinte. Il me faudrait d’abord défaire ce long ruban enroulé autour de sa taille, qui pourrait aussi bien être un albatros qu’une serpillère. Puis son chignon trop serré. Que tu dois être agile et souple, Vénus. Non, ma chérie, tu ne m’écrases pas. J’enfonce ma tête dans ton nombril douillet, et avec mes pieds je te caresse les fesses.

Le sifflet du chef de gare nous interrompt. Le 13h53 pour Chelmsford, Essex, quitte le quai. Il est temps de retourner au travail, dans ce bureau du onzième étage d’où l’on aperçoit toute la City, avec ses immeubles fous qui ne tiennent pas debout et qui font marcher le monde sur la tête. — *Gaspard Koenig vient de publier un essai, Les Discrètes Vertus de la corruption (Grasset), où il étudie « ceux qui la pratiquent, de Talleyrand à Mobutu, ceux qui la critiquent, de Juvénal à Chomsky, et ceux qui la subliment, de Balzac à Francis Ford Coppola ». Il travaille également dans un énigmatique « département de cofinancement » de la Banque européenne de reconstruction et de développement.

79 Ludwig Mies van der Rohe Farnsworth House, Plano, USA

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LOS ANGELES EN ALBANIE Capitale la plus déglinguée d’Europe il y a dix ans, Tirana rutile sous l’impulsion du maire-artiste Edi Rama. En partie financée par la mafia ? Par Guillaume Jan (à Tirana)

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eux joggers au bord de la rivière Lana. Lunettes de soleil, cheveux gominés, écouteurs iPod, ils longent un building de verre puis tournent sous une allée de palmiers. On pourrait être en Californie, on est à Tirana, capitale de l’Albanie. Au même endroit, dix ans plus tôt, ces berges étaient encombrées d’ordures – je me souviens qu’un vieux y menait son unique vache, à la recherche de maigres touffes d’herbe ou d’épluchures de pastèque. Dans les années 90, le pays redécouvrait la liberté, après cinquante « La ville se ans d’une austère réinvente tous les dictature communiste. jours. » L’Albanie sombrait dans l’anarchie, Tirana Le maire de Tirana, s’égarait dans une artiste peintre pagaille spectaculaire. Nos villes rêvées Rénovation

Des monticules de détritus jonchaient les rues, au coin desquelles, l’hiver, des groupes faisaient crépiter des petits feux de bois pour réchauffer leurs discussions ; la circulation devenait bordélique, les immeubles s’effritaient à chaque rafale de

kalachnikov tirée en l’air pour s’amuser et la distribution d’eau était aléatoire. Des centaines de kiosques, en bois ou en tôle, occupaient le moindre espace libre, transformant la ville en bazar géant aux commerces parfois interlopes : on y trouvait sans difficulté des armes, de la drogue dure ou des femmes. La nuit, il fallait marcher avec une lampe torche dans les rues non éclairées, pour éviter les trous des trottoirs – c’était l’époque où certains habitants dérobaient les ampoules des candélabres et les plaques d’égout pour les revendre au marché noir. L’époque du chaos. Ecran géant et taxis jaunes Tirana, été 2009. Je retrouve Arben, un ami que je n’ai pas revu depuis neuf ans. Nous lézardons à la terrasse d’un café du Parc Rinia, devant une fontaine majestueuse. Le soleil couchant fait miroiter les façades en verre des nouvelles banques, ouvertes depuis quelques mois seulement. Des amoureux sont allongés sur la pelouse, trois jolies filles se font siffler par des beaux gosses en chemise noire, chaîne argentée sur pectoraux hypertrophiés. Des taxis jaunes filent un peu plus loin, entre les 4x4 rutilants et autres grosses cylindrées, un écran géant retransmet un défilé de mode, des pistes cyclables et des rues piétonnes ont été joliment aménagées. Mais comment cette ancienne capitale à la dérive a-t-elle pu se transformer si vite en cité chic, cool, sexy ? « C’est Edi Rama, répond Arben. C’est lui qui a réussi à donner cette impulsion à la ville. » Edi Rama, c’est le maire de Tirana. Lorsqu’il a été élu en 2000, à 36 ans, cet exartiste peintre, ancien ministre de la Culture, était résolu à (re)donner une âme à Tirana. Pas facile : comment moderniser une agglomération qui n’avait plus de services publics alors que sa population ne cessait d’enfler (depuis 1993, la démographie est passée de 250 000 à un million d’habitants) ? Elu « meilleur maire du monde » L’édile esthète s’est retroussé les manches. Il a fait ravaler les façades grises des HLM en un patchwork de couleurs vives, qu’on ne retrouve dans aucune autre ville des Balkans et peut-être du monde. Il a fait démolir les kiosques illégaux ; il a planté quatre cents arbres ; il a installé des réverbères le long des grandes artères ; il a réorganisé la collecte des ordures. Il ne passe pas une

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journée sans prendre une décision pour la ville, dit sa légende. J’essaie de rencontrer ce quadragénaire déterminé pendant mes trois jours ici. En vain. « Monsieur Edi est très occupé aujourd’hui », répond chaque matin Migena, sacharmante secrétaire, dans un français chantant. Distingué par les Nations Unies, élu « meilleur maire du monde » en 2004, régulièrement encensé par la presse internationale, Edi Rama a découvert le monde extérieur après l’ouverture. Il a voyagé en France, en Grèce, en Allemagne, en Italie, en Angleterre, mais aussi au Brésil, aux Etats-Unis, partout où il a été invité… pour présenter ses peintures abstraites. C’est là qu’il a commencé à s’intéresser aux villes, à ce qui les fait fonctionner, à ce qui les rend intéressantes. C’est surtout Londres qui l’impressionne, pour l’énergie qu’elle dégage. « Mais je n’en ai pas fait un modèle pour Tirana, lit-on sur le site de la municipalité. La ville se réinvente tous les jours. » Reste à terminer quelques grandes tours, à construire un périphérique, à créer un réseau de transports en commun (la prolifération des voitures sature l’air), à planter d’autres arbres, à améliorer la distribution de l’eau… L’utopie de ce politicien plein d’allant se concrétise solidement. « Mais pourquoi Edi n’emprunte-t-il pas aux banques ? » La principale question que je voulais lui poser, à Monsieur Edi, concernait le financement de ces travaux herculéens (à laquelle, même par mail, il n’a pas répondu) : en me baladant aux pieds des immeubles de verre, ou dans les galeries de clinquants shopping centers, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’une partie de l’argent venait

des mafias qui ont fleuri dans les nineties. En recoupant les révélations d’une enquête du New Yorker * avec ce qui se dit dans les rues aujourd’hui, le maire a effectivement traité avec des businessmen pas toujours recommandables. Il ne s’en cache pas, d’ailleurs – ce qui agace certains de ses anciens amis (« Mais pourquoi Edi n’emprunte pas aux banques, comme le font les maires des autres capitales ? », se demande l’écrivain Fatos Lubonja). Peut-être est-ce l’indispensable touche albanaise de cette réussite urbaine ? En tout cas, cela ne rebute pas les investisseurs étrangers : depuis quelques mois, des dizaines de sociétés occidentales viennent construire ici leurs sièges sociaux dans des architectures tapeà-l’œil – une chose inimaginable avant l’élection d’Edi Rama. Neuf ans après, ses détracteurs, qui dénigraient ses réformes « cosmétiques », ont de moins en moins d’arguments pour alimenter leurs critiques. — *Painting the Town de Jane Kramer, 27 juin 2005.

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UNE TOUR EIFFEL À BORDEAUX ? En Aquitaine, l’avenir de la passerelle Saint-Jean est en suspens : faut-il détruire un monument ? Certains proposent de l’ériger verticalement. Oh hisse, Gascon ! Texte et illustration Thomas Dircks

«

Ce qu’il y a de pénible avec les bouche-à-bouche, c’est que le noyé s’arrange toujours pour vous vomir dessus », se dit Gustave Eiffel, trempé, soucieux de rester présentable face aux jeunes femmes ayant assisté au sauvetage. A 25 ans, Gustave n’est pas marié ; nous sommes en 1860 et la bourgeoisie girondine ne voit pas en lui un bon parti. Il dirige pourtant les travaux d’un grand édifice et l’homme à ses pieds reprenant ses esprits est l’un de ses ouvriers. Par-dessus la Garonne s’élancent de grands bras d’acier tendus vers le nord : la passerelle Saint-Jean est de type pont droit en tôle riveté, composée de longues poutres horizontales raidies par des croix de Saint-André. Sa longueur est de 509,69 mètres, avec un tablier de 8,60 mèLe pont relevé tres. Ce fut la première surpasserait la application des technitour Eiffel de plus ques de construction de la tour Eiffel – trente de 100 mètres. ans avant. Nos villes rêvées Patrimoine

L’adosser à sa sœur parisienne ? Cent quarante-cinq ans après, la société Eiffage, successeur des ateliers Eiffel, commence à construire un nouveau pont quatre voies. Ce bel ouvrage, accolé au premier, ouvert en mai 2008, peut voir passer sans trembler jusqu’à 400 TGV par jour. Pourtant, Alain Juppé s’inquiète : la disparition de la passerelle Saint-Jean risque de déclasser Bordeaux du patrimoine mondial de l’Unesco… En parcelles la passerelle ? Pas question ! Les arrière-petits-enfants Eiffel s’y opposent et militent sur un maigre blog*. Deux ans et 5 000 visiteurs plus tard, Juppé

jubile : le « ponceau », bien que plus utilisé, survivra. Les ouvriers d’Eiffage, scie à métaux en main, quittent le chantier. Ils n’auront circoncis la passerelle que de quelques mètres. Artistes et architectes s’interrogent sur les 490 mètres restants. Un musée ? Trop cher. Une piste cyclable ? Le nouveau maître d’œuvre, Jean de Giacento, devenu propasserelle, suggère de la redresser à 90° pour surpasser la tour Eiffel de plus de 100 mètres ! Le sculpteur Jean-François Buisson songe à en disperser des portions dressées dans la ville ! Matthieu Bergeret, étudiant à l’école d’architecture de Marne-la-Vallée, veut transporter le pont sur le Champ de Mars et l’adosser à sa sœur parisienne ! L’opinion s’inquiète. L’ouvrage est depuis quelques mois classé au rayon monument historique. La mairie cherche encore les financements nécessaires pour le racheter aux Réseaux ferrés de France (RFF). « Et en attendant, les projets restent dans les cartons », nous dit-elle. La Garonne, par vengeance, continue de ronger le métal de son eau boueuse. A l’endroit où le jeune Gustave avait secouru un homme, son arrière-petite-fille Myriam Larnaudie-Eiffel soupire. — * sauvons-la-passerelle-eiffel.blogspot.com

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ET e TA 8 SŒUR ? Vilain gratte-ciel d’architecture stalinienne, le Palais de la Culture et des Sciences de la capitale polonaise verrait sa popularité remonter. Jusqu’au ciel ? Par Yan-Alexandre Damasiewicz (à Varsovie) Illustration Juliette Maï

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n matin de 1952, Staline pense que ce serait chouette si le peuple soviétique offrait un cadeau au peuple polonais. Après tout, il est aussi le petit père de ces gens-là, un rôle à assumer pleinement entre deux purges. Comme il est vraiment de bonne humeur, il propose même une liste de présents, au choix : un métro, une cité ouvrière ou un gratte-ciel pour Varsovie. Le peuple polonais opte pour la tour, le peuple soviétique suggère l’architecte : Lev Rudnev, figure essentielle du style stalinien. Choix judicieux, puisque Lev termine justement au même moment l’université de Moscou, plus haut immeuble d’Europe jusqu’en 1990. C’est l’une des « sept », skycrapers au Les tours en verre sœurs féminin, imposées dans ont poussé l’idée que la capitale de l’URSS rivalise avec autour du Palais, l’Occident. qui perd son Pour Varsovie, statut de verrue Lev ne va pas trop se fouler. Il garde disgracieuse. son style habituel, qu’il agrémente de quelques fanfreluches décoratives prétendument inspirées par l’architecture polonaise, pour un monument de 3 288 pièces sur 42 étages et 237 mètres, soit dix de moins que la géante soviétique ; suffisant pour garder tout aussi longtemps le titre de dauphine européenne. Ce sera un centre culturel et scientifique, ou plutôt : le Palais de la Culture et des Sciences Joseph Staline – ce dernier ayant passé l’arme à l’extrême-gauche deux jours avant l’achèvement du projet. Nos villes rêvées Politique

Peint en rose ? Le peuple de Varsovie va haïr l’édifice associé aux pires heures de la domination soviétique, mais aussi fantasmer dessus. D’en haut on se suicide – cocoricaïe, c’est un Français qui inaugura les sauts depuis la terrasse d’observation – et d’en bas on rêve d’hypothétiques labyrinthes souterrains antiatomiques, pendant que l’armée défile à ses pieds. Sous les étages de bureaux, la base du building abrite un énorme complexe composé de musées, de théâtres et d’une immense salle de congrès où les Rolling Stones joueront en 1967 – une première à l’Est. Puis le Mur tombe et on espère raser, peindre en rose ou transformer en centre commercial l’encombrante 8e sœur. Aujourd’hui, les tours en verre ont poussé tout autour du palais, qui perd petit à petit son statut de verrue disgracieuse. Les touristes et la jeunesse l’adorent, l’érigeant dans le rôle qui lui a toujours été dévolu : celui de symbole de la ville. Enfin, pas tout le monde. Michal, costard-cravate, la quarantaine, nous interpelle dans la rue : « Vous aimez vraiment cette horreur ? Alors fichez le camp à Moscou, il y en a plein là-bas ! » —

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RELECTURE

AUTORÉTRO

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VIEUX GÉNIES

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Pendu le 12 septembre 2008, l’auteur américain David Foster Wallace laisse une somme d’écrits à se damner, dont un premier roman enfin disponible : La Fonction du balai, nettoyant le cœur et l’âme. Par François Perrin

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Brillant, instruit de manière obscène et quelque peu à la dérive. » David Foster Wallace se définissait ainsi, et avec lui toute la génération qu’il côtoyait. La reconnaissance, le succès, il n’avait pas traîné pour les acquérir, lui qui déboule à 25 ans, en 1987, sur la scène littéraire américaine avec La Fonction du balai, enfin publié en France. Cette même année où Bret Easton Ellis édicte ses Lois

permet de couronner son cursus en anglais et en philosophie d’une thèse primée sur le « fatalisme de Richard Taylor et la sémantique de la modalité physique » (pépère), une autre en anglais, puis de décrocher un Master of Fine Arts in creative writing (qu’on traduit mal par « techniques d’écriture »). En 1991, il enseigne la littérature à l’Emerson College de Boston, sans s’interdire d’atteindre un niveau de tennis fort honorable au niveau régional, de publier un second roman (Infinite Jest), classé rapidement dans la liste du Time des cent meilleurs écrits depuis 1923, de rédiger des recueils d’essais et nouvelles estomaquantes, et de « QUAND J’ÉTAIS JEUNE, JE RESSENTAIS QUELQUE faire paraître dans une quantité CHOSE QUE J’IDENTIFIAIS COMME LE MAL DU astronomique de journaux un PAYS, ET ALORS JE ME DISAIS, TIENS C’EST BIZARRE, milliard et demi d’articles d’une PARCE QUE J’ÉTAIS CHEZ MOI. » puissance intellectuelle et d’un DAVID FOSTER WALLACE humour proprement invincibles – on en trouvera au sujet de de l’attraction, Foster Wallace impose David Lynch, de la télévision, du statut d’auteur ou des d’entrée une écriture exigeante, des croisières de luxe dans Un truc soi-disant super auquel thématiques transversales aussi ancrées on ne me reprendra pas (1997), rédigés par un type dans le contemporain que celles d’Ellis soi-disant génial qu’on serait en droit de détester corps mais davantage nourries d’un solide et âme. bagage universitaire. CARRURE DE COUREUR DES BOIS UN MILLIARD ET DEMI D’ARTICLES Eh ben même pas. Comme si ça ne suffisait pas, Constatez. Selon le journaliste australien Don DeLillo, Zadie Smith et Jonathan Franzen Malcolm Knox, son « cerveau omnivore, – pas spécialement de gros tocards – jouent des coudes capable d’ingérer mathématiques à ses obsèques (il avait 46 ans) pour se fendre d’une complexes, logique et philosophie » lui louange enflammée. D’autres le comparent à longueur

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Le livre

BALAI CHORÉGRAPHIÉ © Gary Hannabarger

Difficile de résumer La Fonction du balai. On en sort sonné. Et grandi. Disons que Lenore Beadsman est une fille au cerveau costaud, avide de lectures et trop anticonformiste pour viser autre chose qu’un poste de standardiste dans une maison d’édition logée dans la tour d’un malade ayant décidé de manger jusqu’à recouvrir le monde entier. Son patron, jaloux à crever, aime Lenore qui l’écoute, pour oublier les appels destinés à d’autres, lui « raconter des histoires » tirées des manuscrits qu’il reçoit. Il y a aussi une disciple de Wittgenstein coincée dans une maison de retraite, des bébés qui parlent plus tôt que prévu, du shit planqué dans une jambe artificielle, un perroquet animateur d’une émission évangélique – et Foster Wallace va très bien dans sa tête, merci pour lui. On attend la suite de ses ouvrages en bavant, sereinement. F. P.

LA FONCTION DU BALAI ROMAN, 577 P., 27 EUROS BREFS ENTRETIENS AVEC DES HOMMES HIDEUX NOUVELLES, 440 P., 27,50 EUROS UN TRUC SOI-DISANT SUPER AUQUEL ON NE ME REPRENDRA PAS ESSAIS ET CHRONIQUES, 554 P., 29 EUROS AU DIABLE VAUVERT de colonnes à Thomas Pynchon. Et effectivement, il faudrait être acrimonieux pour ne pas leur emboîter le pas concernant ce molosse à la carrure de coureur des bois. Dans le recueil Brefs entretiens avec des hommes hideux (1999), Dave prend pour fil rouge des entretiens imaginaires avec une tripotée d’érotomanes cyniques aux trésors de mauvaise foi, queutards menteurs tentant de justifier leur prétendu respect de la gent féminine. Comme ce manchot usant de son moignon pour séduire : « Elles sont, comment dire, dans une impasse à force de répéter comment il peut pas être si laid que ça, […] et puis elles voient et je m’arrange pour qu’il soit laid, vraiment laid. […] A tous les coups elles craquent, […] pleurent et pleurent, comme un veau. […] Vous suivez ? […] Plus de chattes qu’un siège de toilette, c’est rien de le dire. » Ces entretiens s’entrecoupent de nouvelles toutes plus expérimentales les unes que les autres, comme l’époustouflant Non que ça ne veuille rien dire, traitant par la drôlerie la remontée soudaine d’un souvenir

absurde, Mourir n’est pas finir, décrivant avec force détails un « poète […] que deux générations successives d’Américains avaient salué comme la voix de leur génération », occupé à lire Newsweek en maillot de bain à l’ombre d’un parasol. Maousse, le livre vient d’être adapté au cinéma par John Krasinski – le Jim Halpert de The Office US – et nommé au festival de Sundance. Foster Wallace exigeait de la langue son plus large éventail de registres – du ghetto à la pédanterie ; déconstruisait en permanence les règles de la narration, soumettant par exemple texte et notes de bas de page à celle des vases communicants. Un travail de fond et de forme éprouvant pour tout le monde, parfois tellement extrême qu’on y perd pieds. Ce qui n’autorise personne à faire l’impasse sur l’œuvre d’un monstre rarissime qu’on ne croise que quelquefois par siècle et dont la production pléthorique sera traduite dans les années à venir. Je pense avoir été clair. —

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Vingt ans après la chute du Mur, le toussotant carrosse du communisme pourrait embrayer sur un prototype électrique, présenté au Salon de l’auto de Francfort. Prima ? Par Yan-Alexandre Damasiewicz Photographie Dave Nicholson

L

orsque le Mur de Berlin s’écroule, piétiné par les Allemands de l’Est, le violoncelliste Mstislav Rostropovitch, émouvant, joue du Bach sur une petite chaise ; l’Ouest, médusé, se souvient cependant d’une autre image : celle d’un embouteillage de petites voitures affreuses ravies de visiter « l’autre côté ». Ce 9 novembre 1989, la Trabant devient un symbole de liberté. Flashback.

TOUTE TRABANT QUI SE RESPECTE BOIT COMME UN TROU ET POLLUE COMME MILLE PETS DE MOUTON. A la fin des années 50, il s’avère urgent d’offrir au peuple valeureux de la République démocratique d’Allemagne un moyen peu onéreux de se déplacer. A mi-chemin entre l’auto et la moto, une microcar est à l’étude, avec quatre places et un coffre, facile à réparer et à entretenir. La première Trabant, la P50, voit le jour en 1959, avant

d’être remplacée en 1964 par celle qui entrera dans l’Histoire : la P601. Tout est pensé à l’économie. La carrosserie d’abord : face à la pénurie d’acier, elle est réalisée en composite avec du matériel de récupération ; de la résine, renforcée avec de la laine et du coton voire, selon les jours, du papier. Un matériau qui, cassant comme du verre, n’offre aucune protection en cas d’accident. Pire, il est impossible à recycler (dans les années 90, on introduira même dans les casses où s’entassent les carcasses de Trabi, une bactérie ayant l’étrange propriété de les décomposer). Sous le capot, on retrouve un petit moteur à deux temps, toujours économe, mais seulement pour le constructeur. Car toute Trabant qui se respecte boit comme un trou, pollue comme mille pets de mouton, est suivie d’un abondant nuage de fumée bleue et pétarade si fort que… « qu’est-ce que vous dites ? ». Heureusement, à la fabrication, chacune est inspectée par un ouvrier qui rectifie chaque élément de la carrosserie avec des cales, des marteaux ou ses pieds. Avec un peu de chance, vous fermerez la vôtre correctement – du moins les premiers jours,

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car la notice conseille de « vérifier le serrage de tous les boulons une fois par an ». GRIS PÂLE, MOUTARDE AVARIÉE Malgré tous ces défauts, la Trabant est un succès : trois millions d’exemplaires produits en 34 ans , deux fois plus que de Mini ! Bon, le succès est un peu forcé, il n’y avait pas d’alternatives pour l’EstAllemand lambda, trop pauvre pour s’acheter une Lada russe ou une Skoda tchécoslovaque. L’auto reste un privilège. Une fois son acquisition autorisée par le régime, il faut s’inscrire sur une longue liste d’attente. Les plus malchanceux patientent plus d’une décennie pour pouvoir enfin rouler avec un véhicule gris pâle, moutarde avariée, vert triste ou bleu délavé – comme si les couleurs vives n’étaient jamais passées à l’Est. Ces attentes ahurissantes expliquent le (relatif) bon état des survivantes, entretenues avec amour par leurs propriétaires. La Trabant n’évoluera presque pas durant sa belle carrière : après la chute du Mur, elle se modernise et s’équipe d’un fringant moteur de Volkswagen Polo. Hélas, les Allemands de l’Est s’en contrefichent royalement, préférant largement se procurer les occasions de l’Ouest. En 1991, la Trabant s’éteint définitivement.

UNE ÉLECTRIQUE EN 2012 ? C’est aujourd’hui l’un des symboles évidents de l’époque communiste, à la limite du cliché. On la découvre chez U2, qui en utilise de nombreuses, peinturlurées, lors de la tournée Zoo TV (1992-1993), et en encastre deux l’une dans l’autre dans le clip de One. La nostalgie aidant, Trabant connaît un regain d’intérêt, indispensable aux reconstitutions de type Good Bye Lenin (Wolfgang Becker, 2003). Comme toutes les populaires mythiques (Coccinelle, 2CV), de nombreux clubs organisent des meetings annuels où toutes les manifestations et transformations de mauvais goût sont admises. A Cracovie, elle sert d’appât à touristes : des Crazy Guides vous proposent un panorama très Borat des merveilles communistes de la cité à bord de l’engin. Il paraît également que la Trabant est de retour, à l’initiative du fabriquant de modèles réduits Herpa, qui présenta en septembre au Salon de Francfort un concept électrique, avec une autonomie de 250 km. Voilà une solution coûteuse, bien éloignée des idéaux originels. Oublions cette mauvaise plaisanterie – qui pourrait néanmoins naître en 2012 si ses concepteurs dénichent des investisseurs – enveloppée d’opportunisme rétro. Il n’y a qu’une Trabi, et tant pis si elle fume bleu ! —

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Dessinateur increvable de la déprime quotidienne, chroniqueur bougon de la banlieue US, Harvey Pekar, 70 ans, voit rééditer le premier volume de sa râleuse Anthologie. Une heure en ligne avec l’auteur d’American Splendor ? Misère ! Entretien Jean-Emmanuel Deluxe

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arvey ! On dirait que vous vivez enfin de votre plume. Pas trop dur ? Harvey Pekar : Terrible [il rit]. Effectivement, la sortie du film American Splendor [Shari Springer Berman & Robert Pulcini, 2003] a été très bénéfique pour mes livres. C’est toujours assez difficile, mes histoires ne sont pas très attirantes pour les fans de comics. Enfin, je me débrouille.

« LA STUPIDITÉ AMÉRICAINE ME REND MALADE. QUE PUIS-JE Y FAIRE ? » HARVEY PEKAR J’ai travaillé trente-sept ans aux archives de l’hôpital de Cleveland : je savais à quelle heure me lever ! C’était extrêmement facile, audelà de l’ennui. Mais j’ai toujours eu de sérieux problèmes avec la dépression. Petit, ma mère m’emmenait déjà chez le psychiatre, je prenais des médicaments. En tant qu’ex-employé d’un hôpital, la réforme d’Obama sur l’assurance sociale, good ?

Les Etats-Unis dépensent plus que n’importe qui en matière de santé. En plus, nous avons une espérance de vie assez courte, pour un pays si industrialisé, c’est insensé ! Tous les Etats qui ont un système de santé nationalisé aiment ça, y compris les plus conservateurs. Partout, ça marche, mais ici les gens sont si ignorants et méfiants. Ah ! Il y a une telle phobie du socialisme ! Et ceux qui se croient encore à l’époque des pionniers et qui se baladent armés ! Au Canada, on est plus heureux. A Toronto, j’ai l’impression d’être au paradis, les gens sont gentils et civilisés. La stupidité américaine me rend malade. Que puis-je y faire ? L’Amérique attend-elle trop de son nouveau président ? Quand on sortira de la récession, Obama savourera sa victoire. Il y a tellement de « restes » de Bush à corriger ! Il est plus traditionnel que je ne le croyais, je suis surpris : il ne veut pas mettre à jour les crimes de l’administration précédente, alors que ces gens devraient êtres poursuivis. Il essaie de garder un consensus, mais les républicains font tout pour le bloquer, et l’aile démocrate du Congrès ne le soutient pas. Les « chiens bleus démocrates » lui sont aussi opposés que les républicains. Si vous étiez issu d’une famille aisée, auriez-vous créé American Splendor en 1986 ? Probablement pas. Je voterais républicain [il rit]. Mais derrière chaque personne, riche, pauvre, moyenne, se cache potentiellement un grand livre. J’y crois vraiment. Habituellement, les comics ne traitent pas de la routine, du quotidien, se lever, aller bosser. Moi, ça me passionne. Avez-vous lu la Genèse de votre ami Robert Crumb, à paraître en octobre ? Je viens de la recevoir. Crumb explique dans sa préface qu’il ne croit pas les écrits de la Bible, mais comme c’est une bonne histoire, pourquoi ne pas l’illustrer ? Ceux qui écrivent sur la mythologie grecque n’ont pas besoin d’y croire. Procurez-vous The Sweeter Side of R. Crumb [2006], c’est un livre génial et personne ne l’a acheté. C’est un très bon cartooniste, et il excelle aussi dans les dessins réalistes, classiques, les paysages. Dans les années 70 – il était déjà connu –, il est venu s’installer un moment chez moi. Sur son carnet de croquis, il s’exerçait sans cesse et sa variété de techniques me laissait bouche bée. Il a un côté doux. Et a été très bon avec moi [au point de dessiner certaines histoires de Pekar, contribuant à sa notoriété].

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© DR

Qui d’autre aimez-vous parmi vos confrères ? Daniel Clowes [Ghost World], Bill Griffith [Zippy the Pinhead], Spain Rodriguez [Trashman]. Quel est l’avenir des comics, l’imprimé ou Internet ? En ce moment, j’écris une histoire par semaine pour le magazine en ligne Smith*. Avez-vous peur de mourir ? Je ne suis pas très heureux à cette idée. Vous avez été élevé dans une famille juive. Quel est l’impact de cette culture sur vous ? Très grand. Mes parents venaient de Pologne, ils n’avaient pas suivi d’études. Mon père, en arrivant ici, s’est rapproché d’un rabbin qu’il aimait beaucoup. Il a commencé à étudier le Talmud et est devenu très pointu. Ma mère, elle, était communiste, je ne comprenais pas pourquoi elle n’allait pas à la synagogue… Etre juif m’a beaucoup marqué, je travaille actuellement sur un livre dans lequel j’explique pourquoi j’ai perdu la foi en Israël. Cela couvrira toute ma vie, mes parents étaient sionistes, mes amis et ma famille aussi. La politique de ce pays va contre son propre intérêt. Petit, j’entendais cette propagande nationaliste et j’en suis dégoûté. Les juifs ont terriblement souffert en Europe, mais cela ne leur donne pas le droit de persécuter d’autres peuples. Depuis que je me suis détaché des propagandes pour penser par moi-même, je suis agnostique. C’est un sujet brûlant : si on critique le sionisme, on est vite traité d’antisémite. ANTHOLOGIE C’est vrai. Mais cela AMERICAN n’a pas de sens. Le SPLENDOR, VOL. 1 nationalisme est une ÇA ET LÀ malédiction.

D’autres projets ? Après ce livre sur Israël, j’écrirai un essai illustré sur les auteurs yiddish. La Shoah a tué leur langue – à une époque, c’était un langage international. Puis un livre sur l’histoire de Cleveland, dont on aime se moquer aux Etats-Unis. Les rivières prirent feu et les cheveux du maire aussi. [!] Il s’agira de relater sa détérioration mais aussi ses bons côtés. La ville a perdu la moitié de sa population et fait partie de la Rust Belt [ceinture de rouille], une zone très industrialisée qui a subi la fermeture de ses usines. Un dernier mot pour les Français ? Achetez mes livres ! [il raccroche] — * smithmag.net

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ARTS DE VIVREÊUÊPARTIR, DÎNER, CONSOMMER

I VA N T E V E R E I T MA VOYAGES

Ali Bongo

Funérailles gabonnaises 94 —

ECOLOGIE

Poubelles à Accra

Déchets électroniques 96 —

GASTRONOMIE

George Clinton

Pêche à la daurade 98 —

SÉLECTION

Imports-Exports

De l’ailleurs pour pas cher 100

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V O YA G E S Ê U Ê L À - B A S

KING BONGO, S MORT M Ê M E PA Violemment contesté suite à son élection douteuse, le nouveau président du Gabon Ali Bongo se présente comme le successeur naturel de son père Omar, décédé d’un cancer à 73 ans. Nous étions aux funérailles. Texte Yann Gallic (à Libreville)

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e cortège se met en branle dans la chaleur humide de juin. Le long de l’Atlantique, un camion militaire surmonté d’un cercueil avance péniblement à travers la foule bigarrée. Les boubous colorés, les pantalons rapiécés et les costumes endimanchés se mêlent aux uniformes rouges de la garde républicaine. Des yeux par milliers regardent passer le convoi funéraire au milieu des cris et des pleurs. Plus de dix mille Gabonais sont amassés sur la route du palais présidentiel. Libreville, jeudi 11 juin 2009. Parti à Barcelone soigner son cancer des intestins, Omar Bongo rentre au pays… entre quatre planches de bois massif. Dans les rues de la capitale, les portraits géants du défunt patriarche se succèdent à intervalles réguliers. « Au revoir papa », « Gloire éternelle à notre regretté président ». A la radio, on chante les louanges d’Omar, sa grandeur, son intelligence, sa sagesse. A la télé, les flagorneurs se vautrent dans les éloges posthumes. Overdose de superlatifs, hommages grandiloquents à « l’homme de paix qui a su préserver l’unité

nationale ». Soigneusement orchestré par les autorités, le deuil national a commencé. Il durera un mois. Nabab ou baobab ? Jour et nuit, les Gabonais s’agglutinent au bord de l’océan, devant ce Palais aux allures de bunker dont l’architecture hésite entre le kitsch et le marmoréen. Le cercueil d’Omar Bongo trône dans le salon d’honneur, entouré de roses et de bougies parfumées. Le petit peuple attend des heures avant de se recueillir devant l’auguste dépouille. Monique a traversé tout le pays. Elle porte un t-shirt à l’effigie de « Papa Bongo ». Elle parle fort, Monique : « Aujourd’hui, je ressens un vide. On a perdu notre père, notre grandpère, notre baobab. » Pour entendre les premières critiques, Un habitant de PK8 il faut quitter le palais et le centre administratif de Libreville, rouler jusqu’à la périphérie où les bidonvilles s’étendent sur plusieurs kilomètres. Il faut s’arrêter dans ces quartiers populaires comme PK8. Ici, on s’entasse dans des cabanes en parpaing et tôle ondulée. Ici, les plus pauvres survivent avec moins de deux euros par jour. Sur le marché, les étals sont presque vides. Rachel

« Hé ! Le journaliste français ! Viens voir comment on vit ici. »

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vend des sardines grillées au milieu des ordures qui jonchent le sol boueux : « Bongo ? Il avait la belle vie ! Des voitures de luxe et des maisons en France. Tous les jours, il déjeunait pour 900 000 francs CFA. Ça m’a vraiment touché le cerveau, pendant que moi je mange pour 2 000 francs par jour. Il faudrait que ça change ! » La majorité des Gabonais ne supportent plus le pillage systématique du pays, riche en pétrole, gaz, manganèse et bois. Malgré cette manne, 70 % de la population vivent en dessous du seuil de pauvreté. « Hé ! Le journaliste français ! Viens voir comment on vit ici, interpelle un jeune homme. Bongo et sa famille n’ont fait que s’enrichir au détriment du peuple. Ils nous ont laissé croupir dans la misère. On ne peut plus vivre ainsi ! Et vous, les Français, vous avez votre part de responsabilité. Vous nous avez imposé un dictateur pendant quarante-deux ans. » A PK8, personne ne regrette la mort du « vieux ». « Des fouets, des scorpions » Mardi 16 juin. Jour des obsèques officielles au palais. Ils sont tous là : Chirac applaudi, Sarkozy hué, Kouchner, Patrick Balkany le petit entrepreneur de Levallois, et les routiers de la Françafrique comme Loïk Le Floch-Prigent, ancien P.-D. G. d’Elf. Les gerbes de fleurs signées Total, Bolloré et Schlumberger ont été déposées devant le cercueil. La France est venue dire adieu à son « ami fidèle ». Plus étonnante, la présence de Jermaine Jackson, le frère de Michael ; la famille Bongo était, paraît-il, très proche de celle du Roi de la Pop. La cérémonie religieuse, ponctuée de nombreuses oraisons funèbres, traîne en longueur. Avachis sur leur chaise, les chefs d’Etat étrangers, potentats africains,

industriels, émissaires et politiciens piquent du nez. Dans la torpeur gabonaise, le clan Bongo prépare la succession. Ce jour-là, le fils aîné, Ali, 50 ans, prend la parole et se pose en héritier naturel : « Nous, tes enfants, ta famille, prenons l’engagement solennel de garder allumée avec l’aide de nos concitoyens la flamme sacrée de l’harmonie familiale, de la concorde républicaine et de l’unité nationale. » On est loin du style funky des seventies, où Ali s’appelait encore Alain, amateur de jet-ski, rappeur dilettante enregistrant avec le manageur de James Brown. Le voilà président élu avec 41,73 % des suffrages malgré son impopularité. Un scrutin douteux dont les résultats sont toujours contestés par l’opposition. Les Gabonais accusent la France de l’avoir soutenu. Des émeutes éclatent en septembre à Libreville et Port-Gentil, le cœur économique du pays, où le consulat français et les installations de Total sont pris pour cible. L’énergie du désespoir pour conjurer la fatalité : Bongo succède à Bongo. On se souvient de l’étrange discours funéraire du Premier ministre Jean Eyeghe Ndong, avertissement biblique au prince et au peuple du Gabon : « Lorsque Robohan succéda à Salomon, il se rendit à Sissem pour entendre les doléances de l’assemblée d’Israël. Mais Robohan délaissa les conseils des vieillards et s’adressa aux jeunes gens qui avaient grandi avec lui. Sur leurs conseils, il dit au peuple : “Mon petit doigt est plus gros que les reins de mon père. Mon père vous a chargé d’un joug pesant, et moi je vous le rendrai plus pesant. Mon père vous a châtiés avec des fouets, et moi je vous châtierai avec des scorpions.” » Le roi est mort ! Vive le roi ! —

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ENVIRONNEMENTÊUÊEN VERT ET CONTRE TOUT

RUM B A L S N DA UE ÉLECTRIQ NE GHANÉEN

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Que deviennent nos appareils hors d’usage ? Des poubelles occidentales aux décharges à ciel ouvert d’Afrique, nous avons remonté la piste des accrocs d’Accra. Texte Maxime Blondet (à Accra) Illustration Mélanie Joly

K

weku est vêtu d’un short élimé et d’un t-shirt crasseux aux couleurs de son équipe de football préférée, le club anglais de Chelsea. Il porte des sandalettes en plastique. Les pieds dans les bris de verre, une pierre à la main, il casse des écrans d’ordinateur. Il est 17 heures et la température avoisine les 40 °C. La sueur perle sur son front, il fait ça depuis des heures – ou plutôt des années. Tous les jours, cet enfant de 12 ans besogne au cœur de la décharge d’Agbogbloshie, dans la banlieue d’Accra. Parmi les centaines de mômes, certains ont 5 ans. Kweku dit qu’il a « besoin de cet argent pour acheter des livres et des cahiers pour l’école ». Sa journée terminée, ce gamin originaire du Nord, la région la plus pauvre du Ghana, rassemble le métal extrait des écrans dans la coque d’un autre ordinateur et pose son chargement sur sa tête. Il se rend chez un ferrailleur. La balance indique tout juste 10 kg. Indifférent, l’homme d’une quarantaine d’années au faciès marqué par le labeur lui donne l’équivalent d’un euro – à peine de quoi se nourrir. Ses billets en poche, l’enfant regagne son bidonville, de l’autre côté d’une rivière à la surface de laquelle flottent toutes sortes de déchets.

Avec sa sœur et sa mère, toujours au travail à la nuit tombée, il habite une minuscule bicoque au toit de tôle, sans eau ni toilettes. Seul luxe, une prise de courant. Contrôles inexistants Ces déchets sont la face cachée de la frénésie high-tech de pays riches comme la France. Dans l’Hexagone, 450 millions de ces babioles ultramodernes on été vendues en 2008, et chaque année, nous en jetons 20 kg. A l’intérieur, des composants toxiques comme le plomb ou le cyanure, dont l’Europe pensait avoir réglé le problème. Il y a un peu plus de deux ans, l’Union européenne mettait en place une filière de recyclage spécifique. A l’achat de chaque appareil, sans y prêter attention, nous payons une taxe d’écoparticipation affichée sur les étiquettes. Son montant varie d’un centime (pour un téléphone mobile) à une vingtaine d’euros (pour un lave-linge). Mais il y a un hic : cela ne concerne que les ordures jetées par les ménages. Les entreprises, qui en produisent

La traque des déchets dangereux n’a rien d’une priorité pour la police des douanes.

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autant, ont une obligation de recyclage sans bénéficier de l’argent de l’éco-participation. Le recyclage est à leurs frais. Conséquence : aucune traçabilité. Et puisque la traque des déchets dangereux n’a rien d’une priorité pour la police des douanes et les gendarmes, il est facile d’exporter à moindre coût nos bidules hors d’usage vers l’Afrique. Nombreux sont les firmes et recycleurs à avoir succombé. Cascade d’eaux saumâtres A cinq mille kilomètres, le Ghana, coincé entre la Côte-d’Ivoire et le Togo. Des plages paradisiaques à perte de vue, des chevaux qui trottent, des touristes qui s’amusent et des filles splendides longeant les rives de l’Atlantique Sud. Jolie carte postale. Cette ancienne colonie britannique offre pourtant un visage beaucoup plus sombre. Les vagues qui s’échouent sur le sable d’Accra sont couleur ébène. A proximité, dans une barque peinte en rouge, jaune et vert, couleurs nationales, des pêcheurs aux visages burinés remaillent leurs filets. Avant, ils attrapaient « jusqu’à trente kilos de poissons par jour ». Aujourd’hui, « on a du mal à en ramasser dix kilos. A chaque fois, ils sont noirs, pollués. Mais on continue, bien obligés, sinon on rentre à la maison les mains vides. » D’un geste du bras, ils indiquent une énorme canalisation rouillée qui vomit des millions de litres d’eaux saumâtres, jurent que cette négligence vient du site

de recyclage sauvage d’Agbogbloshie, à quelques encablures. On le voit à des kilomètres à cause d’une épaisse colonne de fumée noire qui obscurcit le ciel. La décharge est une vaste fourmilière miséreuse. Partout, le sol est recouvert d’huiles de moteur, jonché de débris de plastique estampillés des plus grandes marques mondiales de matériel électroménager, hi-fi et informatique. Difficile de se frayer un chemin, ça grouille, c’est l’embouteillage. Des jeunes tirent des charrettes débordant de téléviseurs défectueux et croisent des jeunes filles en boubous colorés qui déambulent pour vendre des sachets d’eau. De part et d’autre de ce labyrinthe, des cabanons en tôle ondulée appartiennent aux ferrailleurs. Chez eux, en évidence, la balance : juge-arbitre dont dépend le salaire du jour. A l’écart, des jeunes s’agitent autour d’une fumée âcre. Au milieu, Alhassane, 20 ans, bâton à la main, fait brûler des centaines de câbles électriques afin de récupérer le cuivre, le métal le plus précieux. « Parfois, cela ne me rapporte rien, et des fois, je peux gagner jusqu’à trente euros par mois. C’est la vie et je dois l’accepter en attendant de réaliser mon rêve : être chauffeur de bus ou de taxi. » Il est 18 heures et les allées se vident. Sur le terrain vague, des Ghanéens ruisselants s’adonnent à un foot endiablé. En guise de buts : nos fichus écrans d’ordinateur. —

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GASTRONOMIEÊUÊANTIF**DING

ION O N E N AT F I S H UNDER A De passage en août au festival Sakifo de la Réunion, George Clinton, 68 ans, psychédélique commandant de Funkadelic, a laissé libre cours à sa passion pour la pêche à la daurade. Jetez votre hameçon, les brothers. Texte et photographie Sébastien Broquet (à Saint-Gilles)*

«

Laisse tomber, c’est un Martien, il vient d’une autre planète », confie Carlon, l’assistante de George Clinton sur la tournée. Nous sommes à bord du Djiti, direction le large. Nicolas, du Bourbon Fishing Club, prépare les lignes et son comparse Loïc a pris la barre. Le maître ès grooves, lui, reste silencieux. Amiral de Parliament puis de Funkadelic pour une douzaine d’albums de funk psychédélique chaloupé entre 1970 et 1981, l’auteur du mythique One Nation Under A Groove (1978) mord avec avidité dans l’un des deux chicken burgers commandés dans un snack du port de Saint-Gilles. Plus deux hot-dogs, un brownie, un milkshake. George a dormi quatre heures et il a faim. Ce sera sa seule exigence. Serein, souvent somnolent, l’homme se montre extrêmement simple et agréable. Mais très peu bavard. C’est Carlon qui raconte. « La pêche au gros, c’est son hobby. Il a pêché partout dans le monde. » Clinton cite les Bahamas, la Floride où il réside. Sa plus grosse prise ? Un marlin de cent soixante kilos. Do you got the bonite? Carlon reprend : « Il avait même un bateau, mais l’a vendu récemment. Il en veut un plus gros. » George, enfoncé confortablement dans sa banquette, tête en arrière et bras étendus, les yeux fermés, opine du chef. Un sourire tranche-papaye illumine son visage. Il le voit déjà, son nouveau bateau, juste là, sous les paupières closes… « En fait, la mer, c’est ce qui le détend. » Clinton, lancé dans un tour du monde solo depuis 1982 pour des shows grandiloquents, phénoménaux, en profite pour s’offrir ces instants de calme sur les flots. D’un monde à l’autre.

Et il maîtrise : endormi, il se relève soudain quand une ligne se dévide brutalement : ça mord. Nicolas et Loïc avaient repéré une chasse d’oiseaux quelques instants plus tôt. George saisit la canne. C’est une bonite. L’affaire est vite réglée et George retourne s’asseoir, ravi. A peine le temps de savourer la première prise, qu’une deuxième ligne se dévide. C’est Carlon qui s’y colle. Encore une bonite. Pêcheur non repenti « Next one is for you, guys. » George nous regarde, avec Nicolas. Deux autres bonites mordent en même temps. Chacun la sienne. Le compositeur de You Shouldn’t – Nuf Bit Fish (1983) paraît aussi heureux que si c’était la sienne quand je lui annonce que c’est ma première fois. Quelques tours encore, et cette fois, Clinton pêche aux c’est du lourd. Une coryphène. Bahamas, en Floride. daurade George s’y colle, Sa plus grosse prise ? manque de se vautrer en glissant sur les Un marlin de cent marches humides. Se soixante kilos. cale dans le fauteuil. Avec Nicolas, il remonte doucement la belle prise. George souffre un peu, l’âge se fait sentir. Mais le plaisir est intact. Il s’endort, bercé par le ronronnement du moteur et les vagues. Juste réveillé par un banc de dauphins croisant le cap du Djiti. Retour au port. Clinton demande à poser avec sa pêche. Remercie tout le monde, en quelques mots, un signe du pouce surtout. Journée magnifique. Reste à prendre l’avion, une poignée d’heures plus tard, direction Amsterdam. « C’était beaucoup trop court », confie Carlon, conquise par l’île comme son boss, pêcheur non repenti. Reviens quand tu veux, funky daddy ! — *Cet article est également paru dans Le Quotidien de la Réunion.

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CUISINER FUNKY

Par Monsieur Ben

Que faire de la daurade coryphène que Tonton George Clinton a ramené de sa dernière partie de pêche ? Un pavé de daurade à la mousse de lait. Shake it baby!

: , il faut homies ՘i Pour six Ìià Ê}ÊV…>V ˆ˜Õ œ˜Êxää UÊÓäʓ Ê`½i˜ÛˆÀ

œÛi À>`ià UÊÎÊ`>Õ ˜iÊ`œÃiÊ`iÊ}Àœ Ãj ÕÀˆ œ˜ UÊ1˜iÊL >ˆÌÊi˜ÌˆiÀÊ«>ÃÌi iʏ ` Ê ÊV ä Õ UÊÓ vÊL>ÌÌ iÊ`½ Õ Uʣʍ>՘ ½>˜i̅ Ê` à UÊnÊLÀˆ˜ iÊViÀviՈ ÃÊ` UÊnÊLÀˆ˜ ÌÌi ÊVœÕÀ}i UÊ£ÊLii ÃʘœÕÛiià i ÌÌ UÊÓÊV>Àœ ÃÊ`½>ˆ ÃÃi UÊÓÊ}œÕ œˆÀi>Õ ˆÛiÊ VÃÊ`iÊ« ՈiÊ`½œ UÊÓÊL>˜ ÃÊDÊÜիiÊ`½… Ài m iˆV œÕˆ˜Ê UÊÎÊVՈ Ê՘Ž>` ˆÛÀiÊ`Õʓ ÀÊÊÀœœÛiÊ`i œ Ê« ] i Uʘ`i >̈œ˜Ê1 UÊ"˜iÊ

C

ommencez par mettre le disque dans la platine et montez le son. Pelez et lavez les carottes, la courgette et les blancs de poireau. Effeuillez le cerfeuil et l’aneth, hachez-les finement en vous déhanchant. Emincez l’ail. Taillez les légumes en julienne – longs bâtonnets fins – et mettez-les de côté. Pendant que le lait bouille, esquissez quelques pas dans la cuisine. Puis, hors du feu, à couvert, faites infuser les herbes 10 minutes. Préchauffez le four à 160 °C. C’est hot! Muni de votre souplesse légendaire, salez et poivrez les filets. Faites chauffer 2 cuillères à soupe d’huile d’olive dans une poêle antiadhésive. Posez les daurades côté peau, à cuire à feu vif pendant

4 minutes. Claquez des doigts. So good. Dans un plat, mettez le poisson 3 minutes au four, et dans une seconde poêle, faites chauffer les légumes et l’ail avec 1 cuillère à soupe d’huile d’olive pendant 5 minutes. Salez, poivrez. Ajoutez le jaune d’œuf battu et une pincée de sel au lait aux herbes. Sur un feu très doux, fouettez le mélange le temps de Who Says a Funk Band Can’t Play Rock? pour qu’il devienne mousseux et aérien. Servez les légumes dans chaque assiette et posez un filet de daurade croustillant dessus. Nappez de mousse de lait et servez aussitôt. Vous le dégusterez avec un blanc Pacherencdu-Vic-Bilh sec, servi à 10 °C. Ooooooh Yeah !

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SĂ&#x2030;LECTIONĂ&#x160;UĂ&#x160;CONTREBANDE ORGANISĂ&#x2030;E

IMPORTS MODE

FILM

COMICS

Un soir de 1949, le vent se lève sur les dunes africaines. Il est dĂŠjĂ  tard, mais pourtant les hommes de la section anglaise tirent leur chaise dâ&#x20AC;&#x2122;une main, cartes dans lâ&#x20AC;&#x2122;autre, afin de continuer leur partie de bridge dans la hutte. Bien plus tard encore, alors que la bougie sâ&#x20AC;&#x2122;ĂŠteint et que ses camarades commencent Ă  sâ&#x20AC;&#x2122;oublier dans leurs rĂŞves, Nathan Clarks en fit un ĂŠveillĂŠ : une chaussure pour les marches dans le dĂŠsert. Aujourdâ&#x20AC;&#x2122;hui, la ÂŤ desert boots Âť Clarks fĂŞte ses 60 ans. Merci lâ&#x20AC;&#x2122;armĂŠe. M. A. clarks.co.uk

Les dĂŠbilos qui aiment lâ&#x20AC;&#x2122;humour absurde doivent se ruer sur ce petit chef-dâ&#x20AC;&#x2122;Ĺ&#x201C;uvre de lâ&#x20AC;&#x2122;illustrateur amĂŠricain Michael Kupperman quâ&#x20AC;&#x2122;est Tales designed to Thrizzle. Entre les Monty Python, lâ&#x20AC;&#x2122;Anglais Glen Baxter et Devo, lâ&#x20AC;&#x2122;univers de maĂŽtre Kupperman dynamite tout sur le passage de son crayon. J.-E. D. fantagraphics.com

Cette vĂŠnĂŠrable institution britannique quâ&#x20AC;&#x2122;est le British Film Institute (la CinĂŠmathèque anglaise) nous gâte avec sa collection DVD Flipside. Les amateurs de films bizarres et rares seront comblĂŠs par les ĂŠditions luxe (livrets copieux, nombreux bonus) de Man of 6Â&#x2C6;Â&#x153;Â?iÂ&#x2DC;ViĂ&#x160;­*iĂ&#x152;iĂ&#x160;7>Â?Â&#x17D;iĂ&#x20AC;]Ă&#x160;ÂŁÂ&#x2122;Ă&#x2021;ÂŁÂŽ]Ă&#x160;Ă&#x152;Â&#x2026;Ă&#x20AC;Â&#x2C6;Â?Â?iĂ&#x20AC;Ă&#x160; tĂŠmoin de lâ&#x20AC;&#x2122;Angleterre dont les sixties se meurent Ă  lâ&#x20AC;&#x2122;orĂŠe des seventies ; Herostratus (Don Levy, ÂŁÂ&#x2122;Ă&#x2C6;Ă&#x2021;ÂŽ]Ă&#x160;VĂ&#x20AC;Â&#x2C6;Ă&#x152;Â&#x2C6;ÂľĂ&#x2022;iĂ&#x160;Â&#x2C6;VÂ&#x153;Â&#x2DC;Â&#x153;VÂ?>Ă&#x192;Ă&#x152;iĂ&#x160;`iĂ&#x192;Ă&#x160; mĂŠdias dans la lignĂŠe de Stanley Kubrick, et All the Right Noises (Gerry "½>Ă&#x20AC;>]Ă&#x160;ÂŁÂ&#x2122;Ă&#x2C6;Â&#x2122;ÂŽ]Ă&#x160;Â&#x153;Ă&#x2122;Ă&#x160;Ă&#x2022;Â&#x2DC;Ă&#x160;Â&#x2026;Â&#x153;Â&#x201C;Â&#x201C;iĂ&#x160;Â&#x201C;>Ă&#x20AC;Â&#x2C6;jĂ&#x160; entretient une liaison avec une fille `iĂ&#x160;ÂŁxĂ&#x160;>Â&#x2DC;Ă&#x192;Ă&#x160;iĂ&#x152;Ă&#x160;`iÂ&#x201C;Â&#x2C6;°Ă&#x160;Â&#x153;Â?Â&#x2C6;Â&#x2021;Â?Â&#x153;Â?Â&#x2C6;°Ă&#x160;J.-E. D.

MUSIQUE Il y a de fortes chances pour que vous soyez passĂŠ Ă  cĂ´tĂŠ du meilleur groupe des annĂŠes 90, perdu dans le grunge, la brit-pop et Warp. Mes chĂŠris, pas la peine de regretter quoi que ce soit, Tonton J.-E. D. vous prĂŠsente avec quinze ans de retard le projet du gĂŠnial Edward Ball, ĂŠchappĂŠ de la galaxie des labels

bfi.org.uk

Creation et Television Personalities. Teenage Filmstars, câ&#x20AC;&#x2122;est une rĂŠĂŠdition de trois albums sur deux CD de pop rĂŠfĂŠrentielle pleine dâ&#x20AC;&#x2122;humour. Un exemple, ce titre de chanson : Sorry, but we seem to have misplaced 50,000 of your records. Merci Tonton. J.-E. D. cherryred.co.uk

MODE Le 1er octobre a ouvert Flagship, le magasin parisien dâ&#x20AC;&#x2122;Uniqlo. Alors que la première graine de la marque low cost japonaise se trouvait dans le centre commercial du parvis de La DĂŠfense, câ&#x20AC;&#x2122;est dans le quartier de lâ&#x20AC;&#x2122;OpĂŠra (17 rue Scribe) que prend la deuxième pousse. Lâ&#x20AC;&#x2122;hiver arrivant, ce nâ&#x20AC;&#x2122;est pas le moment dâ&#x20AC;&#x2122;oublier que câ&#x20AC;&#x2122;est la griffe qui a dĂŠmocratisĂŠ le cachemire. R. S. uniqlo.com

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EÉSINAGRO EDNABERTNOCÊUÊNOITCELÉS

EXPORTS MODE Le crocodile Lacoste s’était fait argenter la peau, dorer peut-être. Il ne se sait plus trop, les années passent. Mais le fluo, ça ne lui était jamais arrivé. Il s’en souviendrait : l’acidulé, pas sous acide, ça marque. R. S. lacoste.com

DESIGN Pour sa collaboration avec Issey Miyake, le designer Mathieu Lehanneur signe une collection de bonbonnières-urnes sur le thème de la pyramide des âges. L’Age du monde est à découvrir à la boutique de l’enseigne japonaise rue Royale. Cinq pays y sont représentés : la France, les Etats-Unis, le Japon, la Russie et un dernier qu’on vous laisse deviner. Vous avez trouvé ? Comme quoi, les cours d’histoiregéo du collège peuvent être ultra fashion. R. S. isseymiyake.com

Converse Play Comme des Garçons est l’édition collector de la Chuck Taylor All Star revisitée par Rei Kawakubo, fondatrice de la griffe nippone. La gamme Play (rien à voir avec Durex) est en vente cent euros et en pointure unisexe dans les boutiques Comme des Garçons, ainsi que dans une sélection de points de vente à chercher vous-mêmes sur la Toile. R. S. converse.fr

MODE La collaboration d’Eastpak avec le créateur Rick Owens se nomme Dark Shadow Eastpak, « Trrré contzeptual côme nomne », dirait Karl. Karl qui ? Indice page 226. Rick Owens est le président du jury d’ASVOFF, dont Standard est partenaire. Le 8 octobre, le festival de la mode filmée de Diane Pernet (cf. p. 224) a choisi de lui consacrer sa carte blanche au Centre Pompidou. A l’occasion seront projetés un court portrait du styliste par le photographe de mode anglais Nick Knight et un long métrage choisi par ses soins : Salomé (film muet de 1923). Jaloux, Karl ? M. A. rickowens.eu

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>\cd`mhj_` ÂŤ Les modes passent, le style jamais Âť Coco Chanel

Photographie Kai Mßellenhoff, stylisme et rÊalisation Eve Prangey, maquillage AurÊlie Laguna, modèle Alexia Benejam chez Enjoy Models

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mpm]\idoˆ Beauté Edito

Par Lucille Gauthier Illustration Hélène Georget

Fermes sur les toits des buildings, commerces de produits locaux en centre ville, potagers dans les jardins municipaux… Aujourd’hui, on aspire à renouer avec des valeurs plus saines, simples, plus « primaires ». En bref, revenir à la naturalité. Le bio est passé d’un simple phénomène de niche à un vrai courant de fond, obligeant les citadins les plus récalcitrants à se convertir. Pas toujours labellisée 100 % biologique, la cosméto naturelle préfère jouer la carte de l’intégrité et l’efficacité en associant les dernières innovations de la technologie moderne et en affichant clairement le message : dame nature et princesse technologie ne vont désormais plus l’une sans l’autre. Bio in the City Entre éco-conscience et mode de vie urbain, les marques visent plus particulièrement les jeunes des capitales. Doux me, première marque de cosmétique à avoir affiché le label « Cosmétique écologique et biologique » en France, est aussi la première à avoir utilisé une esthétique pop résolument contemporaine et poétique (douxme.com). Chez Sampar, le complexe anti-oxydant Urban Advance allie aromathérapie à haute technologie pour une femme moderne qui doit faire face aux agressions urbaines. En exclusivité chez Sephora. Absolution, nouvelle marque bio mixte, comprend quatre soins basiques à customiser grâce aux quatre solutions spécifiques (éclat, énergie…). On aime particulièrement le look pur et minimaliste des packs associé à des illustrations graphiques très arty qui sortent des codes habituels de la cosméto (9 rue Dupuis Paris 3e). Garden Party Exit grenade, melon et papaye… L’artichaut, la tomate ou le potiron sont les nouvelles stars de nos salles de bains. Pas très glam mais super efficaces, leurs actifs parlent plus aux femmes que les ingrédients issus des labos. Des produits du terroir, sortis tout droit du potager, mais qui savent aussi jouer la carte de la performance. A ne pas confondre avec les sauces si vous conservez vos produits au frigo. Après les carottes, Yes To, la marque happy made in USA cartonne en ce moment chez Sephora avec Yes to Tomatoes. Produits formulés sans parabènes, aux parfums sophistiqués 100 % addictifs et toujours à prix doux. Plus décalé, Antipodes utilise l’huile d’avocat bio réputé pour des propriétés super hydratantes, antioxydantes et régénératrices. A découvrir chez Aépure. Is B, marque rennaise développée autour d’un unique ingrédient, la pomme, décliné sous toutes ses formes : baume, huile ou, plus original, son exfoliant formulé uniquement à partir des pépins broyés. On adore les textures douces, les odeurs gourmandes et surtout la fabrication réalisée à partir d’ingrédients de Bretagne. Au L.A.B By Terry mais également au Spa Le Coq-Gadby à Rennes, premier spa urbain certifié Ecocert. — 104

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BeautĂŠ SĂŠlection

`^jntno`h Par Lucille Gauthier Illustration HÊlène Georget

PuretĂŠ, modernitĂŠ et simplicitĂŠ signent cette rentrĂŠe 2009â&#x20AC;Ś Less is Better. Shampooing aux 25 essences de fleurs et plantes Shampure dâ&#x20AC;&#x2122;Aveda, 14,60 euros chez Madeleine Cofano.

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â&#x20AC;&#x153;...The Silent TV Station will simply be there, not intruding on other activities, and will be looked at exactly like a landscape or a beautiful bathing nude of Renoir. Nam June Paik 1968 Normal TV bores you and makes you nervous; this soothes you.â&#x20AC;? IUHHER[ FDQDO QHXIER[6)5HQKDXWHGpÂżQLWLRQ FDQDO

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Photographie Ioulex Stylisme Barbora Venckunaite Maquillage Roberto Morelli Modèle Cassandra chez Muse NYC Remerciements Markus Marty de lâ&#x20AC;&#x2122;HĂ´tel Standard

Pantalons Ă  rayures Gareth Pugh Veste Comme des Garçons Top Helmut Lang Bretelles Stylistâ&#x20AC;&#x2122;s own Escarpins en satin noir Miu Miu

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Ci-dessous ImpermĂŠable Sonia Rykiel

Ci-contre Robe de soie Pleasure Principle Boots Yves Saint Laurent Foulard en crochet portĂŠ en jupon Maria Pinto Collants Wolford

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Top Helmut Lang

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Sous-vêtements Azzedine Alaïa Sandales Christian Louboutin

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Robe United Bamboo

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Robe Lanvin Foulard en crochet portĂŠ en jupon Maria Pinto Chaussures Custom made by Espace

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Photographie Cyrille Weiner AssistÊ de Christian Schlicht Stylisme Jean-Marc Rabemila AssistÊ de Megumi Yabushita RÊalisation David Herman Maquillage Daniela Faurel AssistÊe de Tracy Fesneau Modèles Bertrand Arnaud, Peter Boesch, Caroline Borel et Jessie Kanelos Retouches Janvier Remerciements Le Collège nÊÊrlandais de La CitÊ internationale universitaire de Paris, Marion Mezza et Blanca Galindo

Peter Chemise Mâ&#x20AC;&#x2122;s Braque Costume De Fursac Cravate Dormeuil Jean-Marc Chemise IKKS Costume Mâ&#x20AC;&#x2122;s Braque Cravate Dormeuil Lunettes Yves Saint laurent c/o Marc le Bihan Porte-documents Lancel

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Peter Chemise De Fursac Costume Dormeuil Caroline Robe Sandrina Fasoli Bracelet Mango Collier Les Bijoux de Sophie Lunettes Cutler and Gross c/o Marc le Bihan Sandales Minelli Bertrand Polo et veste Dormeuil Pantalon Benetton NĹ&#x201C;ud papillon stylistâ&#x20AC;&#x2122;s own Chaussures Minelli Jessie Chemise Carven Veste Lacoste Pantalon Paule Ka Collier Les Bijoux de Sophie Chaussures Minelli

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Caroline Tunique Paul & Joe Jupe Lacoste Lunettes Cutler and Gross c/o Marc le Bihan Bertrand Polo Lacoste Foulard Epice Lunettes Cutler and Gross c/o Marc le Bihan Jessie Pull Lacoste Collier Les Bijoux de Sophie Bracelet Mango Lunettes Yves Saint Laurent c/o Marc le Bihan

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Caroline Robe Benetton Bertrand Chemise De Fursac Pantalon Bernard Zins Ceinture Paul & Joe NĹ&#x201C;ud papillon Pal Zileri Lunettes Cutler and Gross c/o Marc Le Bihan

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Jessie Chemise Carven Veste Lacoste Collier Les Bijoux de Sophie

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Caroline Chemise Qasimi Veste Benetton Jupe Lacoste Gants Georges Morand Sac Lancel Appareil photo Lomo LC-A+ Escarpins Camper Bertrand Chemise Marchand Drapier DĂŠbardeur et veste Benetton Pantalon Lacoste Chaussures MjĂślk

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Jessie Chemise Lacoste Veste Carven Jupe Sisley Lunettes modelâ&#x20AC;&#x2122;s own Appareil photo Diana Mini chez Lomography Chaussures Repetto Peter Chemise Vincent Schoepfer Costume trois pièces De Fursac Cravate Mango He Chaussures Carnet de vol

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Ci-dessous et double page suivante Caroline Blouse Cacharel Trench A&V Jupe Lacoste Chaussures Repetto Peter Costume Dormeuil Cravate Lacoste Chaussures Minelli Bertrand Veste Dormeuil Polo Bernard Zins Nœud papillon stylist’s own Pantalon Lacoste Chaussures Mjölk Jessie Chemise Anne Fontaine Veste Lacoste Jupe Tara Jarmon Derbies The Old curiosity shop

A gauche Chemise Qasimi Veste Benetton Jupe Lacoste Appareil photo Lomo LC-A+

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CAHIER CHRONIQUES CE QUI SORT Palettes ART

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BERNARD BLISTÈNE, ROBERT LONGO, HEHE, MICHEL FRANÇOIS Platines MUSIQUE 176

Planches THÉÂTRE

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GUILLAUME GALLIENNE, HUBERT COLAS, CLAUDE RÉGY, STEVE COHEN

TAKEN BY TREES, THE ANTLERS, ETIENNE JAUMET

Paraboles MÉDIAS 198

Players JEUX VIDÉO

Papiers LITTÉRATURE

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DIANE PERNET, BASTIEN LATTANZIO, STANDARD EN VACANCES

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Art Marges

QUOI DE NEUF, GEORGES ? Le conservateur de musée Bernard Blistène se voit confier le commissariat du Nouveau Festival à Beaubourg. Le Centre Pompidou renouera-t-il avec sa vocation de présenter des formes émergentes ? Entretien Patricia Maincent

Q

LE NOUVEAU FESTIVAL

Au Centre Georges Pompidou Du 21 octobre au 23 novembre. A la Conciergerie Du 21 octobre au 13 décembre

uel intérêt pour vous de coordonner ce festival ? Bernard Blistène : Qui dit festival dit temporalité, donc quelque chose ayant à voir avec la logique non seulement des spectacles vivants, mais de toutes formes d’oralité. C’est l’idée de capter les formes émergentes, et celle de la pluridisciplinarité, d’un laboratoire, d’expérimenter sur des territoires différents. Je suis très intéressé par le rôle central de formes généralement marginales dans l’histoire de la modernité, autres que la peinture, la sculpture, la photographie… En 1987, pour le catalogue de l’exposition « L’Epoque, la mode, la morale, la passion », vous aviez émis un « fort doute sur le cloisonnement et la finalité des découpages des formes artistiques ». Plus de vingt ans après, quelle évolution ? Ah oui, je disais ça ? Eh bien vous me faites plaisir. La primauté de certaines disciplines s’inscrit dans une histoire dominante et idéologique. Les formes subsidiaires ont travaillé la pensée, l’esprit et les comportements de manière absolument novatrice, et elles ont grandement contribué

à l’idée de « révolution de la pensée » qui traverse le vingtième siècle. Regardez le futurisme, dada ou fluxus : ces propositions se refusent à trouver une inscription pérenne, reposent souvent sur de l’éphémère et s’offrent au temps et à ceux qui les voient – tant pis pour ceux qui ne les voient pas. Le Nouveau Festival est conçu comme des plateformes [construites par la compagnie du Zerep (lire page suivante) ou le chorégraphe Christian Rizzo], dont les créateurs [Vincent Lamouroux, Marnie Weber, Ulla von Brandenburg ou Carsten Höller] vont s’emparer pour produire des rendez-vous. Car Marcel Duchamp, dans les années 50, pour définir une œuvre d’art, propose cette phrase merveilleuse : « Une œuvre d’art, c’est un rendezvous. » Mais lorsque Pompidou expose dada ou fluxus, il nie les formes Ulla von Brandenburg marginales, pourtant centrales, Five Folded pour sacraliser chaque relique de Curtains, 2008, performance. Auront-elles enfin une Courtesy Art: Concept, Paris vraie place ?

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Paradoxalement, moi qui suis conservateur de musée, je trouve que cet extraordinaire bâtiment n’est pas exploité nécessairement pour ce qu’il peut offrir. Son cahier des charges initial, c’était que les lieux ne soient pas affectés. C’est très risqué parce que ça suppose une définition de l’œuvre d’art qui répond à d’autres critères. Un rendez-vous, c’est aller voir un autre et que quelque chose se passe. Quand vous dites que je propose une alternative à la sacralisation du moindre objet, voire de la moindre relique, c’est vrai, car je pense que l’art a beaucoup à voir avec cette capacité d’exalter le vivant. Est-ce représentatif de la scène contemporaine ? Je ne force pas le trait et travaille toujours à partir d’une réalité. Je ne fais pas les œuvres à la place des artistes, j’observe. En revanche, je

« Cet extraordinaire bâtiment qu’est Beaubourg n’est pas exploité nécessairement pour ce qu’il peut offrir. »

Bernard Blistène revendique avoir donné une tonalité à ce projet. Ce qui m’intéressait, c’était de voir si je pouvais produire un objet assez singulier, qui conduise à expérimenter sur de nouveaux espaces et à créer ce qu’on n’a pas l’habitude de voir là. Pourquoi se lancer là-dedans ? Peut-être parce qu’il y a trop d’objets dans notre société, peut-être aussi parce que nous-mêmes sommes réduits à une certaine forme d’objectalité. Peut-être également

y a-t-il trop d’images, et un désir de sujet. La place du sujet, c’est une question centrale : où suis-je ? qu’est-ce que je regarde ? quelle est ma conscience critique ? Ce qui a présidé au choix des œuvres, c’est leur logique d’expérience, la sollicitation de ces formes à la marge, qui ont sur moi un réel impact. J’aime cette réponse de l’historien de l’art lituanien Jurgis Baltrusaitis à qui l’on demandait pourquoi il s’était intéressé toute sa vie aux marges : « C’est parce qu’elles tiennent les pages. » —

Marnie Weber The Chimps, 2008, collection Eric Cosson, Vienne, Courtesy PrazDellavalade, ParisBerlin/Rebecca Fanuele

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Art Sec

L’HOMME QUI TOMBE À PIC

Une pose mannequin, un trader en crise, un rocker en plein riff ? Au Mamac de Nice, les dessins de l’artiste américain Robert Longo font la lumière sur le côté dark des années 80. Par Damien Delille

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es Men in the Cities, réalisés en 1979, hantent l’imaginaire collectif. Rien d’étonnant à ce qu’on trouve ces toiles dans l’appartement du héros d’American Psycho de Bret Easton Ellis. La série – devenue marque de fabrique de Robert Longo –, inspirée par la chute d’un gangster dans le film Le Soldat américain de Rainer Fassbinder (1970), est une suite de portraits d’hommes et de femmes en contorsion, semblant tomber indéfiniment. Est-ce une chute ? une danse ? une « Je fais des douleur ? On ne sait jamais chez œuvres pour Longo, qui amorce une narration très cinématographique, version des yeux polar en noir et blanc. Ces courageux. » figures suspendues tiennent en Robert Longo haleine comme l’intrigue d’une histoire en devenir. Le fond blanc confirme cette intemporalité tirée du portrait photographique, réalisé au fusain et à la mine de plomb. Ce procédé va rester chez l’artiste, qui va multiplier les sujets tragiques tout au long de sa carrière. BRONZES NOIRS ET CATASTROPHES Dès 1988, il réalise ses Black Flags, drapeaux coulés dans le bronze noir, comme allégories d’une nation guerrière. Longo est sombre sur son époque et ne se garde guère de toucher là où ça fait mal. Entre 1993 et 1996, sa série Bodyhammers and Death Star expose l’arme à feu comme un sublime objet de désir, le viseur tranquillement pointé sur nous. En abordant les tsunamis et les bombes nucléaires avec Monsters et The Sickness of Reason, entre 1999 et ROBERT LONGO 2005, il parvient encore à MAMAC de Nice choquer un œil blasé par Jusqu’au 29 novembre

Men in the Cities: Untitled (Gretchen) 1980 Collection particulière © Robert Longo, Metro Pictures, New York, 2009

les médias. « Je fais des œuvres pour des yeux courageux », dit-il dans ses communiqués. Dans les dernières séries, les avions qui volent autour des gratte-ciels, encore en suspens dans le destin tragique qui les lie à la catastrophe, permettent à l’auteur de rejoindre dans son interprétation du 11-Septembre son compatriote écrivain Don DeLillo (L’Homme qui tombe). Robert Longo, tragédien pessimiste ou romantique fasciné par les déchaînements du temps ? L’exposition esquisse une réponse troublante, livrant le spectateur en fin de course aux derniers travaux de l’artiste. Un paysage accueillant une ombre égarée, intitulé Sans titre (Et in Arcadia Ego), fait face à un cube noir minimal qui happe littéralement le corps. Réflexion terrible sur un spectateur-narcisse, enclos dans la noirceur de son reflet, la condition humaine se résumant à une éternelle mise en suspension. —

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Art Vite

HEHE, ÇA ROULE ?

Derrière l'acronyme Hehe se cache le duo britannico-allemand Helen Evans et Heiko Hansen, conducteurs d’une vidéo automobile déroutante, visible à la Biennale de Lyon. Par Patricia Maincent Extraits de la vidéo Toy emissions © Hehe

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e définissant comme « une plateforme pour l’art, la recherche et le design », Hehe conçoit chaque œuvre à partir d’une réflexion sur nos comportements contemporains. Leurs objets au design et à la technologie élaborés sont en décalage avec nos impératifs de consommation. En 2005, ils créent la pièce Smoking Lamp, changeant de couleur et crépitant selon la quantité de fumée de cigarette environnante. Cette réaction lumineuse, tout à la fois esthétique et sobre, s’accommode de cette mauvaise habitude sans manichéisme ni moralité. Si prise de conscience il y a, elle est légère voire ludique, loin de la stigmatisation alarmante. Minuscule grosse cylindrée En 2008, durant le festival « Pixelache » à Helsinki, le tandem met en place Le Nuage vert, mûri de longue date mais qui ne trouvait pas de lieu d’accueil tant la proposition était sujette à controverse : un laser vert dessine les contours du nuage émis par la cheminée d’une centrale thermique. Le dispositif variant en proportion inverse de la consommation d’énergie, les habitants de la capitale finlandaise étaient invités à jouer sur la forme en coupant leur électricité. Cette alternative poétique à la représentation des menaces écologiques rendait visible une pollution tout en la rendant séduisante. Un travail à la fois politique, poétique, social et urbain qui a séduit les commissaires de la dixième Biennale de Lyon, Hou Hanru et Thierry TOY EMISSIONS (MY Raspail. La vidéo choisie, FRIENDS ALL DRIVE PORSCHES) Toy Emissions (My Friends Xe Biennale de Lyon, All Drive Porsches) a " Le spectacle du quotidien " été tournée en un jour Jusqu’au 3 janvier 10

à New York, en 2007. A la grandeur de la ville s’ajoute une démesure inverse, sous la forme d’une Porsche miniature. Munie de fumigènes, la voiture roule au milieu des autres de façon agressive, comique ou dangereuse, laissant derrière elle une traînée colorée et les commentaires des passants. La mode du 4x4, très en vogue à NY, révèle des comportements inquiétants, tant dans la relation à l’autre que dans le rapport à l’environnement. La minuscule grosse cylindrée semble dérisoire, à l’image de la puérilité de notre attitude et la fragilité de notre situation. Jeu ou réalité ? Le titre de la Biennale, « Le spectacle du quotidien », pourrait caractériser l’approche de Hehe. — 171

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Art Smack

ALLEZ VOIR DÉJÀ VU * Si l’artiste belge Michel François déroute par l’aspect pluridisciplinaire de son œuvre, une rétrospective au S.M.A.K. de Gand permet d’en mesurer la profonde cohérence. Par Gilles Baume

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eut-être avez-vous accroché une image de Michel François chez vous, en rentrant d’une exposition. L’artiste active souvent ce généreux procédé de distribution d’affiches, posées au sol et disponibles pour qui veut. D’apparence lisse et glacée, ses photographies cachent un mystère insondable. La mise en circulation des images permet au visiteur de se les approprier, sans pour autant les déchiffrer. La photographie n’est pas le Créations et seul médium d’expression de destructions Michel François, d’ailleurs mêlent plaisir considéré comme sculpteur. de la matière Les matériaux qu’il emploie, les et puissance du gestes auxquels il les soumet, les geste sculptural. formes qu’il génère sont autant de témoignages d’une activité plastique en volume, développée en parallèle aux images planes que sont les photographies. Les formes peuvent être élémentaires, comme dans Pièce à conviction, un cube de verre monumental aux parois brisées à la masse. Mettant ainsi à mal un signe moderniste, il trouve un chemin d’évasion par rapport aux formes conventionnelles et s’attaque au principe de transparence. Cette création/ destruction mêle plaisir de la matière et puissance du geste sculptural. TACTILITÉ ET JEUX D’OPTIQUES Les formes peuvent aussi lorgner du côté du décoratif, comme dans la vidéo Hallu. Manipulant un matériau comme le papier MICHEL FRANÇOIS d’aluminium, modeste S.M.A.K., Gand, Belgique mais aux précieux reflets Jusqu’au 3 janvier 2010

Deja Vu 2004 ©

argentés, Michel François génère de beaux et curieux motifs, au moyen d’un astucieux dispositif en miroir. Inspiré par les fameux tests psychologiques de Rorschach, il se joue des apparences et dissemblances et nous invite à projeter notre imaginaire dans l’œuvre. Si la tactilité ouvre sur de curieux jeux optiques, c’est par un travail de conversion des affects en réflexions et en formes qu’il passe du personnel à l’universel. Photographies, sculptures, objets, tous prennent aussi part à de grandes installations, réalisées sur le mode proliférant : Bureau augmenté, Salon intermédiaire, Théâtre des opérations… Cristallisant images éléments divers, ces importants corpus traduisent le dynamisme de la pensée, l’énergie du monde contemporain, et concrétisent le travail de l’art. S’agit-il d’éclater le travail accompli ou bien d’organiser le chaos ? — *titre d’une œuvre de Michel François

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L'ENTRETIEN

« UNE INTELLIGENCE SANS SÉCHERESSE » Guillaume Désanges, l’un des deux commissaires de la rétrospective, livre ses repères pour aborder l’œuvre de Michel François. Qu’est-ce qui vous plaît dans son travail ? Guillaume Désanges : De prime abord, c’est formellement séduisant, immédiat, je dirais presque manifeste. Et par dessous cette surface, les œuvres témoignent d’une extraordinaire complexité de sens et d’un large éventail de références. Leur force paradoxale réside dans ce rapport entre une liberté sauvage, intuitive et une opacité, une difficulté à percevoir. Que cachent ses œuvres ? Les affiches photographiques qu’il offre en cadeau aux visiteurs, très claires, jouant parfois avec un style quasi-publicitaire, mais ne

délivrent pas de message simple. L’absence de clé évidente génère un trouble, surtout si l’on met ces images en rapport avec le travail sculptural développé en parallèle et qui semble apparemment très différent. Mais en fait, ces différents médiums coexistent sur le mode de la réconciliation, par le biais de liens invisibles, sensibles et intellectuels. A l’instar du Cubain Félix GonzalezTorres, les « belles » formes sont soustendues par un réseau de souvenirs personnels, d’histoires sous-jacentes, intimes mais aussi conceptuelles et philosophiques. Cette intelligence sans sècheresse se double chez Michel François d’un mystère : rien ne se donne, mais chacun peut se laisser envahir par la narration. Cette idée de réseau se retrouve au fil de l’exposition, d’une œuvre à l’autre.

Tout un réseau de correspondances, de coïncidences, tisse les liens entre les œuvres. La question du recyclage des idées et des formes jalonne son travail, qui rejoue souvent les mêmes motifs, puisant dans une sorte de catalogue de formes. Sous une apparence très disparate, en circulant d’une photographie à une sculpture, d’une vidéo à une installation, la séduction parfois ornementale des matières dévoile sa part complexe, subversive, voire cruelle. L’agencement de la rétrospective lui-même joue des principes de ressemblance et de gémellité : la symétrie du plan du S.M.A.K. permet de « déplier » l’exposition comme une sculpture, et crée un trouble topographique. Entretien G. B.

Piece à conviction 2009 verre blindé, acier, Courtesy Galerie Hufkens

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Art Guests

« UN READY-MADE HUMAIN »

La compagnie du Zerep occupe les planches de l’espace 315 au Centre Pompidou avec Beaubourg-laReine, un spectacle-sculpture dont les créateurs nous détaillent le menu entre cabaret, farce et performance. Entretien Patricia Maincent

«

Beaubourg-la-Reine », c’est quoi ce calembour ? Xavier Boussiron : Ça devait s’appeler Le Farci, pour l’aspect culinaire. Finalement, le jeu avec le nom du lieu est plus amusant, tout en gardant l’idée de bouchée à la reine, traiteur de luxe. Ça a un côté clinquant en sauce. Sophie Perez : C’est de la gastronomie de banlieue. Les deux sont dignes et populaires. Alain Seban, le président du Centre, a pensé à Marie-Antoinette en entendant ce titre. Parfait. Pourquoi ce masque de la Commedia dell’arte ? « On invite Xavier : Nous voulions Jodorowsky, une sculpture inspirée de Marie France, l’architecture des années 20 Philippe Katerine en Californie. A l’époque, et un chanteur l’ensemble du bâtiment libanais qui fait était une enseigne : un vendeur de pianos avait un des reprises de magasin en forme de piano. Barbra Streisand » A la différence de notre pièce précédente, Enjambe Sophie Perez Charles, où le décor s’inspirait de Louise Bourgeois, il n’y a pas de référence. Ça représente la sculpture en soi. Sophie : D’une œuvre à l’autre, la contrainte d’un lieu permet de produire la chose en pire. Pourquoi Le Nouveau Festival invite-t-il une troupe de théâtre ? Sophie : Pour les mêmes raisons qui nous ont valu d’être invités à La Force de l’Art j’imagine : ça tient de l’installation, de la performance, on BEAUBOURG-LA-REINE AU NOUVEAU FESTIVAL envisage le théâtre par tous Espace 315 au Centre les bouts. On construit Pompidou, Paris des objets et on met des Du 21 octobre gens dedans, comme au 23 novembre un ready-made humain. (Lire page 168)

Beaubourgla-Reine en construction, photo ©Xavier Boussiron

C’est l’occasion de faire venir des artistes qu’on aime, de Jodorowsky (sous réserve) à Marie France, en passant par Philippe Katerine, un chanteur libanais qui reprend Barbra Streisand, Philippe Duquesne récitant Gainsbourg et un jeune metteur en scène, Jean-Christophe Meurice. Comme un dîner avec des gens qui nous intéressent. Xavier : Quand on invite des magiciens, ça devient une zone populaire, presque de l’animation, avec des mecs habités par leur affaire et qui, esthétiquement, sont à dix mille kilomètres. Tout ça charrie une manière de penser la scène et l’art en général, comme nous avons tendance à le rassembler dans les spectacles. Vous êtes attendus par vos détracteurs. Ça vous dérange ? Sophie : Je n’y pense pas. Ce rapport débridé, libre, me paraît fondamental. Ce qui me fait marrer, c’est qu’un mec va être sur la moquette violette, coincé sous le nez d’une sculpture devant Marie France en train de chanter. Cette espèce de chaos et de chose formelle à déterminer est intéressante. —

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Musique Check-up

« PAS FACILE À ÉCOUTER SEUL, LA NUIT » Premier album-concept au spleen expérimental, Hospice révèle un jeune homme angoissé de Brooklyn : Peter Silberman, 23 ans, leader de The Antlers, qui pourrait un jour mettre Thom Yorke en maison de retraite. Entretien Timothée Barrière

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ous faites une description du couple qui se casse la gueule, de celles vraiment très personnelle… qui aboutissent à un point de non Peter Silberman : La plupart des retour, où la communication devient événements décris, notamment l’attente impossible. C’est l’un des principaux et le déchirement dans la maladie de thèmes du disque. Sauf que je ne suis l’être aimé, sont autobiographiques. La pas sûr d’avoir été aussi économe ligne de séparation entre dire avec les mots que trop et pas assez sur soi est mince. Carver. Remarque, J’avais peur que ça devienne récemment, le « Parvenir à difficile pour les auditeurs de New York Times chanter aussi s’approprier les émotions… Mais a publié la version aigu, je ne non. originale d’une A l’écoute d’Hospice, on pense de ses nouvelles sais pas d’où au Pavillon des cancéreux de les plus connues ça vient, ça Soljenitsyne. Vous l’avez lu ? et je me suis rendu me surprend Un ami vient de me le passer, compte que son toujours. » j’ai commencé. Mais avec les style tenait surtout à tournées, la promo, j’ai du mal Peter Silberman, son éditeur, qui avait à me concentrer… Pendant la coupé 60 % du The Antlers longue écriture d’Hospice, je me texte ! concentrais sur les recueils de Comment cette nouvelles comme Les Détectives matrice sonore sauvages de Roberto Bolaño, ou Parlezsi complexe a-t-elle émergé ? moi d’amour de Raymond Carver. J’ai J’étais enfermé chez moi et je n’ai adoré chez lui le style minimaliste, sa pas réellement fait les choses dans manière si subtile de dire beaucoup avec l’ordre. J’ai commencé par bidouiller si peu. J’ai adoré aussi sa façon d’évoquer sur ordinateur des textures un peu avec force une relation amoureuse dronesques, inquiétantes, sans

THE ANTLERS

Hospice Frenchkiss Records/!K7/Pias

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LE DISQUE

L’AMOUR, À QUOI ÇA CERF ?

savoir où j’allais. En même temps, j’écrivais les squelettes des chansons à la guitare, et je les ai fusionnées, en les retravaillant pour créer des transitions plus fluides. On a rajouté les voix avec le groupe tout à la fin, et un peu par miracle, ça a parfaitement fonctionné. A propos de sons « dronesques », Prologue et d’autres morceaux font beaucoup penser à Godspeed You Black Emperor. Hé hé ! J’ai beaucoup écouté de rock indé et énormément de post-rock instrumental comme Godspeed, Silver Mt. Zion ou Do Make Say Think. Pas facile à écouter seul, la nuit ! Mais c’était un monde musical entièrement nouveau pour moi. En live, on essaie de retranscrire ce postrock « instrumental mais avec des voix », en insistant sur les montées, les climax, les murs de sons. Ça rend les morceaux plus vivants. Sur Bear, votre hit, la montée est très efficace. Le texte est certainement le plus dur de l’album. J’ai essayé de voir

si un refrain très coloré, quasiment upbeat, pourrait coller en parallèle. Enfin, c’est l’explication que je donne a posteriori. Comment entraînez-vous votre voix si élevée ? Evidemment, Jeff Buckley ou Thom Yorke ont été de grandes influences. Mais j’ai mis du temps avant de chanter moi-même. Je préférais regarder ma guitare. Et puis, quand je me suis lancé en solo, il a fallu s’y mettre. J’ai enregistré des centaines de chansons, juste pour moi : un bon entraînement. N’empêche, parvenir à chanter aussi aigu, je ne sais pas d’où ça vient, ça me surprend toujours. Vous préparez déjà la suite. Après cet album-concept, la barre est un peu haute, non ? Ça va être très difficile, nous avons opté pour une direction radicalement différente, pour un album plus électronique. Vous bricolez le prochain Kid A ? [Il éclate de rire.] Ce serait génial ! —

Une histoire-concept autour de l’enfermement hospitalier et de la maladie de l’être aimé. A l’approche d’Hospice, premier véritable album du New Yorkais Peter Silberman et de son groupe The Antlers (« les bois de cerfs »), on frissonne un peu à l’idée de replonger dans le tourbillon malsain des songwriters suicidaires. Ce serait faire fausse route, tant le bonhomme a le génie de s’épancher sans tomber dans un embarrassant pathos, sublimant son sujet pour une métaphore au long cours sur l’amour et la mort. Mieux, en fusionnant les cyclones ombrageux du postrock (Godspeed), les textures impolies du shoegaze (My Bloody Valentine) et les illuminations heureuses de la « nouvelle pop canadienne » (Arcade Fire, Sunset Rubdown), les morceaux dévoilent les plus belles lignes mélodiques qu’on ait entendues récemment sur l’insondable mystère des déchirures amoureuses. Après avoir chassé le cerf dans les méandres de Deerhunter, on touche désormais du bois pour que Peter Silbermann continue longtemps sous ces auspices. T. B.

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Musique de nuit

« TRÈS CLEAN » Saxo de Married Monk et hommemachine de Zombie Zombie, Etienne Jaumet, 39 ans, signe le foudroyant Night Music : krautrock, psychédélisme, jazz et électro mixés par Carl Craig. Entretien Eléonore Colin Photographie Jean-Marc Ruellan

Q

u’est-ce que c’est que cette Musique de nuit ? Etienne Jaumet : Les gens me demandent : « Comment tu fais cette musique ? Tu passes ta vie à croquer des acides ? » Pas du tout, je suis très clean ! Mes compositions sont liées à mes premières émotions musicales. J’adorais les génériques d’Ulysse 31 et d’Albator, et au début des années 80, on entendait des trucs incroyables à la radio comme Laurie Anderson ou Kraftwerk. Leurs morceaux étaient à peine « J’ai rencontré mélodiques mais procuraient Carl Craig : des ambiances incroyables. Ça on a parlé de m’a beaucoup plus marqué que la pop. matos et de L’album a réellement été sexe. » composé en cinq jours ? Etienne Jaumet Oui, au printemps dernier. Mais ça n’a rien d’exceptionnel, je travaille à l’instinct. J’adore ces disques psychédéliques des seventies avec un seul morceau sur la face A. Voilà pourquoi For Falling Asleep, le titre d’ouverture, est volontairement expérimental et dure vingt minutes. Le reste est plus NIGHT MUSIC accessible. Versatile Un Français mixé par LIVE! Carl Craig, ça claque. Le saxo de la fanfare Que s’est-il passé ? hypnotise Dijon le 30 octobre, Mon label lui a envoyé Saint-Malo le 31, Saint-Avertin l’album. Je le connaissais le 11 novembre, Cosmines de réputation, je n’ai le 14, et Metz les 16, 17 et jamais écouté de 18 décembre

techno de Detroit. J’étais content et aussi super inquiet qu’il sabote mon travail. Or, il a très bien compris mes émotions et ma spontanéité. Il a énormément épuré et rendu les morceaux plus efficaces et plus puissants. Je l’ai rencontré en juin à Paris. Je l’ai trouvé très cordial, mais très professionnel et distant. Il portait des chaussures Vuitton, un T-shirt Fred Perry, une montre bling-bling. Tout est étudié, classe et branché chez lui. On a parlé de matos et de sexe. Comment devient-on Etienne Jaumet ? Enfant, je jouais du saxo à la fanfare municipale de Le Blanc, où j’ai grandi, près de Châteauroux. Après le conservatoire, j’ai compris que cet instrument générait des sonorités étonnantes. C’est un prolongement de la voix, ça crée une ambiance, direct. Dans Les Feux de l’amour, il y a toujours du saxo sur les scènes d’amour [rires]. Au début des années 90, j’ai découvert les synthés et utilisé mon savoir-faire d’ingénieur du son pour composer. Je ne sais pas écrire des mélodies, j’essaie juste de construire ma musique avec ce que j’ai sous la main : mon saxo et mes synthés. —

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Musique de saison

« LA NATURE EST UN CHALLENGE »

Au Pakistan, la Suédoise Victoria Bergsman, 32 ans, sève gracieuse de Taken By Trees, a fixé de délicates branches soufies sur le tronc pop d’East of Eden. Tu grimpes ? Entretien Nicolas Roux Photographie DR

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out d’abord, où vous trouvez-vous ? Victoria Bergsman : Dans mon appartement à Stockholm, et je traîne avec M. Gris, alias Chico le chat. Je vois l’automne qui commence, les arbres changent de couleur, c’est beau. Si vous étiez Freud, comment interpréteriez-vous le nom de votre groupe ? Ah ! Freud aurait vu dans l’arbre la figure paternelle. « Taken By Trees » signifierait donc « prise par son père ». Mais pour moi, l’arbre est juste un symbole naturel pur. Mon préféré est le cèdre. Vous aimez les arbres, East of Eden a été enregistré loin de la ville. Vous triez vos déchets, non ? Oui, mais ça n’a rien de politique. La nature « Au Pakistan, je me permet de retrouver ma tranquillité m’endormais d’esprit. Je voulais m’en rapprocher. C’était un presque toutes les challenge et une source d’inspiration. nuits en pleurant. » Votre fascination pour la musique soufie Victoria Bergsman, vous a conduite au Pakistan. Exotisme « gratuit » ou démarche sincère ? Taken By Trees La frontière est mince et ces mondes se mêlent constamment. Je n’ai pas peur de les mélanger, chacun peut y gagner. Le fait d’être une femme « libre » là-bas ? Très gros choc culturel. Je comprenais difficilement pourquoi il n’y avait aucune femme avec nous. Elles ne font pas partie de la vraie vie. C’était tellement frustrant de les voir autant réprimées que je m’endormais presque toutes les nuits en pleurant. Vous êtes timide et vous est partie quasi seule. Pour repousser vos limites ? Je me suis demandé comment je m’étais retrouvée là-bas à diriger un orchestre entier. Je n’aime pas ma timidité. Je me force sinon je ne vivrais pas pleinement. Sur scène, je me dis souvent « comment ai-je atterri là ?!? ». J’ai énormément besoin de m’exprimer, d’être créative. C’est pas de chance que ma timidité s’interpose. —

LE DISQUE

FEUILLES VIVES Fonçant au Pakistan sur les traces de ses idoles Abida Parveen et Nusrat Fateh Ali Khan, Victoria Bergsman revient en Suède avec un album´´´´ mêlant pop et soufisme. Un disque épuré, chaleureux et délicat, qui navigue entre l’anglais, le suédois et l’ourdou. Dès l’ouverture, on plonge dans un univers coloré et mélancolique, confirmé par l’incroyable reprise de My Girls d’Animal Collective, dont le chanteur Noah Lennox fait d’ailleurs les chœurs sur Anna. La bande-son de l’automne. N. R.

EAST OF EDEN

Rough Trade

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Musique Soldes

LA RENTRÉE À PRINCE CASSÉ

La rumeur bruisse : Prince jouerait en France cet automne. Tandis que l’inégal et pantagruélique LotusFlow3r sort en exclusivité européenne sur un label indé français, leçon à l’usage des amnésiques. Par Alexis Tain

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ne actrice porno de série Z. » Septembre 2009, l’ex-Kid de Minneapolis sort LotusFlow3r, 37e album, un triple sinon rien et Les Inrocks se déchaînent. Mots crève-cœur pour le fan qui use le disque depuis sa sortie américaine en mars dernier. Car l’album LotusFlow3r, pièce maîtresse du triple aux côtés de MPLSound et Elixer, ne manque pas d’atouts. Guitares en rafale (Boom, Dreamer), funk lascif (Feel Jusqu’à Good), tourneries ne plus follement princières composer ($, Colonized Mind) : le meilleur depuis des qu’un pastiche de lustres. Que s’est-il passé ? lui-même. Juin 1987. Sur la scène, une boule de cristal prédit l’avenir. Tentacules luminescentes sur beat synthétique, volutes à cinq cordes d’un Prince impérial en imper de cuir noir, qui entonne Sign O’ The Times comme si l’apocalypse approchait. Tambour en bandoulière,

le gang (Sheila E, Fink, Levi, Miko, Eric Leeds…) investit la scène par les rambardes latérales. A l’encolure des rangs, les larmes perlent par chapelets et s’agrègent en un vaste torrent psychédélique. Consumé jusqu’à l’hystérie, Bercy s’embrase comme un buvard et Libé se prosterne devant « Jésus-Prince Superstar ». 22 ans que dure le trip, alimenté sans dimanche par le musicien le plus prolixe de sa génération. A la grande époque, le maître faisait tournoyer les riffs : les albums officiels se voyaient intégralement réarrangés live. Les inédits tombaient comme la pluie sur les versions longues des singles. Les productions de son label Paisley Park sortaient comme des petits pains du four, mais cela ne suffisait pas : nos cassettes pirataient à plein régime. Dream Factory, Crystal Ball… des centaines de titres unreleased, sans compter les répétitions, concerts et aftershows au kilométrage illimité que ces bandes offraient sous le manteau. Etre fan : un job à plein temps.

JÉHOVAH VIP Retour d’acide à l’unisson d’une créativité qui a fini par se tarir. Après un nouvel âge d’or (93-95, avec la fameuse section rythmique Michael B. / Sonny T.), un triple en forme d’émancipation, Rainbow Children, les perles se raréfient. Le compositeur-producteur-arrangeur de génie s’empêtre à faire évoluer ses canons sonores jusqu’à ne plus composer qu’un pastiche de lui-même. Une oreille distraite à MPLSound et Elixer suffit à s’en convaincre. A l’exception d’Old School Company, électro-funk irrésistible et du morceau-titre Elixer, pépite soul seventies à l’écrin vocal époustouflant, le cœur n’y est pas. Attendra-t-on éternellement de ce milliardaire quinquagénaire, converti aux Témoins de Jéhovah et aux carrés VIP, de nouveaux chefs-d’œuvre ? Si l’espoir fait vivre, le ridicule, le sien, le nôtre, ne tue pas. — LOTUSFLOW3R Because

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Musique Chroniques

D’AUTRES DISQUES AMANDA

BLANK

I Love You Downtown Records / Cooperative Music

On avait toutes les raisons d’aimer Amanda Blank, grande girl piquante de Philadelphie. Dans le sillage (trop) évident de M.I.A. et Santigold, voilà donc une autre fille culottée – voire déculottée, assise sur la cuvette des toilettes, pantalon aux chevilles, en train de rabattre le caquet de Spank Rock sur le salace Loose en 2007. Ses participations aux chansons des autres sont souvent, d’ailleurs, des réussites. Elle obtient l’Extraball chez Yuksek et crache un débit kalachnikov sur un ragga des cosmonautes de N.A.S.A. Toujours avec Spank Rock, sur Bump, elle conseille aux Black-Eyed Peas d’aller se faire enculer. Diable. Et la voilà qui débarque au lancement du dernier Standard, en body blanc, affolant filles et garçons. Surgit cet été, I Love You, premier album, avec des productions signées Diplo ou – ça alors – Spank Rock, et très influencé, confesse-t-elle, par Madonna période Holiday. C’est la déception. Au mieux, un brouillon de tube un peu routinier (Something Bigger, Something Better) et des plans repiqués à Kelis (Lemme Get Some). Au pire, aucune mélodie, de la dance de salon de coiffure, du sousKylie Minogue aux paroles fadasses avec comme étendard un sample opportuniste de Santigold. A la télé américaine, Amanda s’inquiétait que le disque soit « à la fois pas suffisamment pop pour les radios et pas assez étrange pour les indépendants. » Raté, quoi. — Richard Gaitet

TYONDAI

BRAXTON Central Market Warp / Discograph

Le tiers de Battles s’acoquine avec le Wordless Music Orchestra, celui que Jonny Greenwood a utilisé pour composer la B.O. de There Will Be Blood, et voilà le tout premier album de musique électro-contemporaine qui réussisse à être proprement drôle. Oui, drôle. Si l’on se prend au jeu tordu imaginé par Tyondai Braxton, on ne pourra que s’esclaffer d’un rire franc (et pas moqueur) devant Central Market, l’album qu’auraient écouté Bouvard et Pécuchet s’ils s’étaient mis à la muscu. On verra Pierre et le Loup tomber sur un tas d’emmerdes (Opening Bell), Maurice Ravel sous acides composant la bande-son d’une comédie de Judd Apatow « en duo » avec Aphex Twin (Uffe’s Woodshop), un canard entretenir des relations ambiguës avec son boucher sur fond de kazoo (The Duck and The Butcher) et, dans le chef-d’œuvre de l’album (Platinum Arrows), Schwarzenegger s’infiltrer dans le Robin des Bois d’Errol Flynn. Détonnant, aventureux et donc, poilant. — Timothée Barrière

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Musique Chroniques (suite)

JACK

OF HEART Born Bad / Pias

WE

INSIST! The Babel Inside Was Terrible Exile on Mainstream / Differ-Ant

Avec son œil maçonnique engoncé dans des tentacules psychédéliques, la superbe pochette à la Bill Griffith du premier album éponyme de Jack of Heart annonce la couleur : mec, tu vas en prendre plein la vue. Pas valet du système punk, mais du cœur à l’ouvrage : le nouveau groupe de Peter Ilov, infatigable activiste du « garage moderne » bordelais, décode dans tous les sens son ADN sixties. Sans tomber dans le piège du revival qui plombe, il fait resurgir les vrombissements des 13th Floor Elevators, les angoisses cramées au génie de Syd Barrett, plus loin la langueur noisy inassouvie du Velvet, les crochets pop de ce bon vieux Lee Hazlewood. A Bordeaux, il y avait déjà Cheveu et Magnetix, on peut désormais compter sur Jack of Heart. — Jean-Emmanuel Deluxe

THE

HEAVY The House That Dirt Built Counter Records / Pias

Quinze ans d’existence, cinq albums, un label berlinois, des tournées en Germanie, Batavie et Cie : pour insister, ils insistent, et c’est tant mieux pour ceux qui préfèrent la radicalité de Mr. Bungle aux caresses éthérées du dernier Air. Le sextet parisien continue de trancher dans le vif et de distribuer ses uppercuts stoner, prog-rock, mathrock, rock tout court. Quitte à passer pour des ayatollahs, ils préféreront à la demi-mesure les structures complexes (Déjà vu, dans tes rêves) ou répétitives (Dead Dog, jusqu’à la nausée), les textures épineuses (Okleaves) ou vénéneuses (Efficiency and Bad habits), les ballades tour-à-tour épicées (In a Maze, Ancient Follies) et crépusculaires (Toughful Anatomy). Audacieux, touffu, parfois jusqu’à l’excès, The Babel Inside Was Terrible confirme avec un lyrisme et une musicalité rares tout le bien que l’on pense de ces gens qui insistent. —

Depuis leur trou perdu du sudest de l’Angleterre, Dan Taylor et Kelvin Swaby ont réinventé les grandes heures du R&B, dépoussiéré pour le xxie siècle à renfort de technologies numériques et de beats hip hop ravageurs. Swaby et sa voix suintante de sexe (il balance des préservatifs dans la foule à la fin des concerts), Taylor et ses riffs à la mécanique implacable, c’est Black Sabbath qui copule joyeusement avec Al Green en réveillant nos instincts primaux. Bien sûr, les pisse-froid remarqueront qu’emprunter les hululements de I put a spell on you (Sixteen) et les glacis d’une bandeoriginale de western-spaghetti (Short Change Hero), c’est un peu convenu, ou que le dernier morceau, Stuck, n’est rien d’autre qu’une ballade sirupeuse écrite avec cynisme pour les radios américaines. Mais pour leur énergie primitive ou l’énorme et inattendu rocksteady Love Like That, on leur pardonne ces turpitudes. —

Alexis Tain

J.-E. D.

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JIM

TRIELEN & JUTTA

O’ROURKE

CARSTENSEN

The Visitor Drag City / Pias

Où était passé le maître de l’expérimental échevelé et du rock psychédélique ? Quand il ne se baladait pas avec Sonic Youth, Jim O’Rourke s’était exilé au Japon dans un appartement dont il ne sortait que rarement. De cet exil « physique et cérébral », Jim O’Rourke a révisé en profondeur son paysage mental. Composé d’une seule pièce instrumentale de 38 minutes, The Visitor s’apparente aux rêveries d’un promeneur solitaire sur les ruines de l’Amérique. Sauf que Big Jim, qui aura aussi bien produit Faust que Stereolab ou le dernier Wilco, s’évertue à brouiller les pistes… ou à les rassembler : sur ce mille-feuilles harmonique, pas moins de deux cents ! Au premier abord, l’auditeur croira s’aventurer dans les terrains connus de l’americana postmoderne, avant de s’engouffrer hors-piste dans un tourbillon qui sublime les glorieux aînés (en vrac, Bacharach, Van Dyke Parks, Satie, Stockhausen). Ce guide un peu particulier mérite son pourboire. — J.-E. D.

Oj wi fajn… Ad Vitam / Harmonia Mundi

SPEECH

DEBELLE Speech Therapy Big Dada / Ninja Tunes

Elle est belle, la légende de Speech Debelle : Big Dada jette une oreille sur un de ses morceaux, accroche à son timbre trop british-trop-MikeSkinner, à sa pugnacité trop-fémininetrop-Lauryn-Hill, et la signe direct. L’encadre de Roots Manuva et de Micachu en featurings pour lui faire un nom, de folk hop, de jazzy beats, d’électro-club (moins souvent) pour lui faire un son. Pour le reste, quelle maîtrise : subtil mélange d’espoir et de tristesse, le hip hop de cette Londonienne de 25 ans, lauréate du Mercury Prize, est porté par la chaleur des instruments et l’urgence gouailleuse d’un flow cathartique. En 13 morceaux carnet-de-bord, la rappeuse exorcise ses démons et réussit ainsi sa « thérapie par la parole » dans la sueur, les larmes et le talent : « Chaque jour, j’entasse lentement mes économies / Même si c’est dur d’économiser quand on touche des roupies / J’ai arrêté de dealer donc j’ai une vie plus cool / C’est cool ici, j’aime bien, moins de violence et moins de mensonges. » C’est vrai, c’est cool, ici. —

Entre l’incisif reggae-hassidique de Matisyahu, le hip hop klezmer dodelinant de SoCalled ou les délires disco-klez de Shantel, on se demandait comment s’attaquer au chant yiddish (un peu) plus orthodoxe sans tomber dans les clichés folkloriques. C’est le génie du metteur en scène Knut Koch d’avoir réuni Trielen, trio d’anches – clarinette, hautbois, basson – rompu aux méandres du répertoire classique, avec une formidable chanteuse contemporaine, Jutta Carstensen. Oj wi fajn… (« Ah quelle joie… ») Il faudrait être relativement rustaud pour ne pas céder à la subtilité de l’approche klezmer, tout en nuances quasi-jazzistiques, alternant mélodies populaires et réinterprétations contemporaines. Et face aux conflits communautaires, comment ne pas être sensible aux paroles suivantes : « Réconcilions-nous, réconcilionsnous. Pose le samovar ! » — J.-E. D.

Nicolas Roux

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Musique Vu de haut

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VILLETTE SONIQUE 1 Lightning Bolt à la Folie Rouge

Adossé à l’édifice écarlate, le furieux duo basse-batterie de Providence n’a pu construire aucun Lego pour échapper vers le haut au siège soutenu que lui tenaient plusieurs centaines de headbangers chevelus, poussant fort vers l’avant malgré les sorties bruitistes et le bourrinage de la drum en contrefort. Sans murs pour contraindre ce mur du son, le premier rang fit le service d’ordre et craignit des stagediving huilés indice 80 tombant du ciel ou de la passerelle. Finalement ce fut bon enfant. —

Wilfried Paris Photographie Cyrille Weiner

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Musique Vu de haut

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VILLETTE SONIQUE 2 Mah Jongg au Jardin des îles

Remplaçant Tussle au pied levé (un pied après l’autre, c’est comme ça qu’on danse), Mah Jongg, non pas le jeu chinois, mais le quatuor chicagoan de K Records, plutôt branché percussions afrobeat et Vocoder sur platines, se la joua presque R’n’B sur scène, avec beats saillants et petites basslines sautillantes, qui fit bouger d’abord la tête, puis tout le reste, d’une jolie foule séduite par cette surprise électro-pop. Sous la vague, le Jardin des îles avait des airs d’Antilles. —

W. P.

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Jeux vidéo Leader

X DÉSIGNE L’ENDROIT

Depuis quatre ans, le service X Box Live Arcade de Microsoft s’affirme comme LE label qualité des gamers. Et si le (rétro) futur du jeu passait par lui ? Pages coordonnées par François Grelet et Benjamin Rozovas

X

BLA. Sous l’acronyme barbare se cache une aile sous-louée du fameux X Box Live, un lieu virtuel comprenant les services online de la console de Microsoft, s’évertuant à balancer en download des jeux à l’esprit arcade, à la durée de vie réduite et au prix tout doux. Au début, c’était un bonus rigolo pour tuer le temps, à défaut de ruiner son compte en banque. Depuis un an, plus personne ne rigole. Le saut qualitatif dû aux monuments Braid et Castle Crashers fut rarement démenti, et les roquettes se sont enchaînées pendant un an jusqu’à atteindre, cet été, le nirvana pour la deuxième édition du Summer Of Arcade. Jad Berri, chef de produit chez Microsoft Games, fait l’historique : « Le succès d’ovnis comme Braid et Castle Crashers aboutit à un jeu comme Shadow Complex, qui innove tout en gardant un œil dans le rétro. Le secret, c’est la souplesse, financière, technologique industrielle, qu’offre le XBLA aux développeurs. »

Les grosses hallus du Summer of Arcade en vente libre.

SHADOW COMPLEX (EPIC)

L’exigence rétro, le jeu y souscrit dans son design, pot-pourri merveilleux des side-scrollers de notre enfance (Metroid, Rolling Thunder). Le reste est pure frime high-tech, pose à la Jack Bauer et coolerie insensée.

SPLOSION MAN (TWISTED PIXEL)

Cette nouvelle bombe des mecs de The Maw pervertit le genre plateforme (on ne saute pas, on explose) en l’assaisonnant d’un humour tordant et ultra-référentiel à la sauce Pixar. Boom Boom Pow !

TRIALS HD (REDLYNX)

Autre plateforme à l’ancienne, mais à moto, sur des parcours minés. La difficulté surhumaine est compensée par une physique de jeu démente et le besoin impérieux d’y arriver. Allez, j’essaye une dernière fois.

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PRISE EN MAIN IMMÉDIATE A la manière de la pop, qui trouva son sens dès qu’elle fut conçue dans des garages, ou du cinéma qui complexifiait son langage à mesure que s’amoindrissait son poids technique, le jeu vidéo pourrait connaître son âge d’or dans la liberté offerte par les supports dématérialisés. Le XBLA a déjà ses figures cultes, comme le petit génie qui a pondu dans sa chambre les punkoïdes Dishwasher et I Made a game with a zombie in it. Ne lui reste qu’à toucher sa cible : « C’est tout le souci, enchaîne Jad. On a connu de gros succès, mais le grand public n’est pas au rendez-vous. C’est rageant parce que les jeux, s’ils sont parfois difficiles, ont une prise en main immédiate. Il suffit de deux minutes pour s’approprier le gameplay, puis la profondeur de l’œuvre se révèle, à la différence de certains titres du commerce [traditionnel] où il faut jouer avec le livret sur les genoux pour se rappeler des contrôles, et dont on fait le tour en quarante-cinq minutes. » L’été dernier, les jeux XBLA ont mis à l’amende tous ceux vendus à la Fnac quatre fois plus cher. Le futur est en marche. —

C’EST TOUJOURS L’ÉTÉ !

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Gonzo Live

À LA GUERRE COMME À LA GUERRE

Battlefield 1943 divise la nation gaming en deux camps : les tueurs et les boulets. Confession.

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omme n’importe quelle discipline où interviennent le mental et la dextérité, le jeu vidéo a ses cracks et ses gros nuls. Tout le monde ne place pas la barre de l’amusement au même niveau ; deux joueurs dévoués au même jeu se retrouveront à deux extrémités sur l’échelle de l’excellence. Le contraste entre les « bons » et les « mauvais » joueurs (sachant que les « mauvais joueurs » sont bien sûr les bons) a rarement été plus éloquent, plus drôle, que dans Battlefield 1943, stupéfiante implantation « Arcade » du célèbre jeu de guerre de Dice.

SI VOUS AVEZ… … 5 MINUTES

I MADE A GAME WITH ZOMBIES IN IT Des zombies, du graff, du disco. Le créateur de Dishwasher refait le coup du petit soft ironique et stylé pour trois fois rien. Un carnage seul ou à quatre, vu de haut, où l’action colle à la musique et au décor. Ça fatigue assez vite mais ça coûte un euro. Une affaire. (Indie/XBLA)

… 1 HEURE

WII SPORTS RESORT Tentative de seconde vie pour la Wii avec d’étranges réminiscences de la première : minigames sportifs avec des Mii et une nouvelle manette hypersensible. Une heure, c’est le temps nécessaire pour venir à bout de chaque jeu. Grosse éclate au tir à l’arc. (Nintendo/Wii)

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… 1 MOIS Déjà, les scores. Le tableau final affiche 575 points pour les meilleurs et 107 pour les autres, donc pas de joueurs « moyens ». Le principe est simple : Américain ou Japonais, vous évoluez à pied sur une île du Pacifique et devez conquérir des drapeaux avant l’ennemi. Le problème BATTLEFIELD 1943 des « bons » : ils ne sont pas là pour Dice / Microsoft rigoler. C’est la guerre, quoi. Et si vous jouez en escadrons, vous êtes sûrs de déguster lorsqu’ils se font mitrailler par un adversaire que vous n’avez pas été foutu de toucher à un mètre de vous. Las de se faire engueuler par Defdon 19, on a décidé de réapparaître sur la carte loin des camarades, seul, au milieu d’une colline. Sans personne pour nous maudire en mourant sous les balles, on ne déçoit personne. A part peut-être soimême, mais c’est fait depuis longtemps. —

RED FACTION Il a été disqualifié comme le jeu d’action open world qui ne fait pas d’efforts : bon, en effets spéciaux, peut mieux faire en profondeur. Et des mois plus tard, on débat encore de la stratégie à employer pour abattre des ponts de dix mille tonnes. La démolition est un boulot de chirurgien. (THQ/X Box 360)

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Jeux vidéo Syndrome

ADAPTEZMOI ÇA !

Ghostbusters, Wolfenstein et surtout Batman : Arkham Asylum comme autant de preuves, que pour bien adapter, il faut prendre de la distance avec le modèle. orsqu’on pense « adaptation », on pense à « film ». Jusqu’à preuve du contraire, le cinéma se prête davantage à la traduction vidéoludique que la littérature (des gus planchent actuellement sur La Divine Comédie de Dante). Et s’il est un autre proverbe qui met tout le monde d’accord, c’est que les adaptations de films en jeux sont souvent lamentables. Problème : elles sont à la fois la honte et le nerf de l’industrie, son fonds de commerce. L’argument pour expliquer comment chaque licence du Dans Batman : 7e art meurt sous les assauts du Arkham Asylum, jeu vidéo tient debout, même vous baignez s’il n’excuse pas tout : envisagé dans une comme un produit dérivé, au ambiance même titre qu’un menu Happy expressionniste Meal, le « jeu tiré du film » est à la Dr Caligari. le dernier souci des éditeurs, qui savent malheureusement que l’attrait de la marque, du titre, suffira à faire passer les mères de famille en caisse. Une fatalité, le gros cul-de-sac artistique du jeu vidéo. Nostalgie et mythe La solution existe, Ghostbusters l’a prouvé : laisser passer vingt ans entre le film et le jeu. La logique commerciale échappera à certains, et pourtant, si Ghostbusters touche en plein cœur, c’est parce que son moteur est la nostalgie, qu’il convoque l’imaginaire galopant du joueur abandonné depuis les dernières aventures grand écran des chasseurs

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BATMAN : ARKHAM ASYLUM

de fantômes en 1992. Wolfenstein songe au même résultat pour GHOSTBUSTERS (Sierre Entertainment) Wolfenstein 3D, ancêtre du jeu de WOLFENSTEIN (Activision / Raven Software) tir à la première personne et relique d’un autre temps (1992 aussi), où l’on shootait du nazi à gros pixels sur moquette rouge. Mais ici, la distance avec l’original joue contre l’adaptation. On n’y ressent aucune communion, aucun pincement nostalgique, juste un fossé technologique de dix-sept ans. Un esprit ? Un univers ? Il faut parfois savoir ce que l’on adapte. En l’occurrence, Batman n’est ni un film ni une BD ni un jeu. C’est un mythe. Et c’est exactement ce que visent les petits génies de Rocksteady. Dans Batman : Arkham Asylum, vous baignez dans une ambiance expressionniste à la Dr Caligari, vous croisez les personnages les plus référencés de Gotham City, vos dons de détective sont comme une seconde peau. Ouvrant sur de belles et grandes arènes de baston-infiltration, le jeu vous dit : « Vas-y, sois Batman, déploie tes ailes, lance ce batarang, ressens ta pauvre vie de vigilante orphelin. » Tim Burton ou Christopher Nolan n’ont jamais fait mieux. — (Eidos Interactive / Rocksteady)

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Pop stars

Rétro

I’VE GOT BLISTERS ON MY FINGERS!

DON’T STOP (PLAYING) ‘TIL YOU GET ENOUGH

Rock Band : Beatles exhibe une dernière fois le cadavre des quatre de Liverpool avant de refermer le cercueil pour de bon. Vertigineux.

Et qui pense à l’héritage vidéoludique du King Of Pop ? Hein, qui ?

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roupe le plus pillé de l’histoire de la pop, la logique industrielle devait nous y amener : se prendre pour les Fab Four dans son salon. Rock Band : Beatles s’offre comme une irrésistible boîte de Pandore. Surprise, il s’agit pas de jouer « aux » Beatles (on revitalise plus qu’on embaume), mais de dénuder ces foutues chansons ROCK BAND : BEATLES qu’on jurait, hier, Harmonix/Electronic Arts connaître sur le bout des doigts. Vertige de découvrir une ligne de basse inconnue parfaitement ciselée, une harmonie camouflée derrière l’artillerie mélodique. Les survivants (Macca, Ringo… Yoko ?) ayant passé plus de temps à superviser ce jeu que le remaster intégral de leurs albums (sorti le même jour), le testament officiel du groupe se trouve plus volontiers sur console que sur platine. Lâcher ainsi ses derniers secrets avant de quitter la scène : qui, à part eux, pouvait se permettre ça ? —

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n saura gré à Michael Jackson d’avoir su, il y a dix-huit ans, transfigurer un nanar de vidéoclub (Moonwalker) en tuerie sur consoles (Moonwalker). Outre l’orchestration de ses tubes à l’orgue Bontempi, le jeu possède deux bottes secrètes irrésistibles. D’abord, c’est un beat’em all dansant – on n’y joue ni des poings ni des high kicks pour envoyer ad patres les MOONWALKER ennemis, on enchaîne plutôt Version Arcade/Sega les fameux pas glissés de MJ. Ensuite, un coup spécial pompant un quart de l’énergie du joueur, où Michael, tel un puppet master funky, fait danser les bad guys du tableau avant qu’ils ne finissent KO (le plaisir est décuplé lorsqu’on a affaire à des zombies exécutant la choré de Thriller). Si on ajoute ces petits enfants blonds qui passent leur temps à minauder « Oh Maïkol », considérons Moonwalker, le jeu, comme une œuvresomme. —

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LE SUPER GAMER DE LA SAISON Nom Jean-Sébastien Decant Gamertag Pikoti Age 31 ans Profession Game designer Fait d’armes S’est fait rouer de coups par des kids américains lors d’une partie live de Gears of War.

Témoignage « Dans Gears of War 1, on pouvait réanimer ses copains mais aussi ses ennemis. Je me suis retrouvé coincé au sol entre quatre types. L’un d’eux me réanimait et les autres me bastonnaient jusqu’à ce que je retombe. Ainsi de suite pendant cinq minutes. Je suis un chevalier du live, je ne me déconnecte pas. J’ai donc tout essayé : de leur envoyer des grenades, de les frapper… en vain. Dans le 2, on ne peut plus réanimer ses ennemis. C’est mieux. » — 191

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Théâtre Au DVD ce soir

« ALORS J’AI FAIT MON COMING OUT » La folie hilarante du comédien Guillaume Gallienne, exposée au Grand Journal dans ses faux-bonus DVD, se décline en tournée, au ciné et à la radio. Merci Madame ? Entretien Magali Aubert

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la cantine des studios de Canal + où se tournent les Bonus, Guillaume avale une salade de lentille grimé en Judith Mathieu, une actrice « conne, hyper affectée, hystéro ». Il paraît que vous n’aimez pas que les journalistes vous voient en femme ? Guillaume Gallienne : Il y a un quart de femmes dans mes Bonus et vous vous souvenez que de ça ! Comme si c’était plus piquant alors que tout rôle est un déguisement. Et en même temps, aucun ne l’est vraiment. Pour le jeu d’acteur, ça n’a rien « Ah non non non, de si dingue d’être en attendez, si je peux femme. mourir du jour au C’est à cause de lendemain, moi, Gabrielle Chateckele, réellement, ce que la directrice de casting récurrente ! je veux faire, c’est Il y en a d’autres ! comédien ! » Cette année, il y en a Guillaume Gallienne un nouveau, un chef op’ toujours dépassé. Il n’en peut plus, il dit des trucs comme [prend une voix haute] : « Si je mérite un César ? Mais enfin monsieur, ça fait vingt ans que je travaille pour Claude Chabrol ! J’suis devenu addict au gésier ! J’ai pris vingt-deux kilos. Bon allez, à table ! J’en peux plus, j’en peux plus… ». Ce sont vos études d’Histoire qui vous ont donné le goût des personnages ? Pas tellement. Je ne voulais pas être LES BONUS DE GUILLAUME historien, mais Studio Canal

journaliste. Je suis curieux, j’adore enquêter, j’aime la politique. Mais quand ma cousine est morte, à 19 ans, deux ans de plus que moi, j’ai dit : « Ah non non non, attendez, si je peux mourir du jour au lendemain, moi, réellement, ce que je veux faire, c’est comédien ! ». Vous précisez « de la Comédie Française » à chaque apparition. Un gimmick ? J’ai un contrat de sociétaire, mon image et mon nom leur appartiennent. La fierté qu’en tire Denisot est touchante. Ça me plaît cette reconnaissance, pas de moi, mais de la qualité que véhicule cette troupe. C’est quand même pas là-bas qu’on vous a transmis le sens de l’humour ? Ah ben non ! Mais Robert Hirsch et Jacques Charon faisaient déjà des sketchs à la télé, avec Jacqueline Maillant pendant « l’âge d’or de la Comédie Française ». Il y a une belle transmission au Français, mais je ne pense pas que le sens de l’humour puisse être transmis par qui que ce soit. Quoique mes parents sont drôles. Votre maman surtout, dont la phrase « les garçons et Guillaume, à table ! » devient le titre de votre pièce*. Cette histoire, je voulais la raconter depuis longtemps : quand ma mère m’appelait pour dîner, je comprenais que pour être aimé par elle, il ne fallait pas que je sois un garçon. Pour elle, j’étais « son fils qui n’assumait pas son homosexualité ». Alors j’ai tout fait parfaitement : je suis tombé amoureux de Jérémy. Quand je lui ai avoué qu’il ne m’aimait pas, elle m’a répondu que ce n’était pas grave, qu’il y en avait plein qui vivaient heureux. C’est votre mère qui vous a fait découvrir votre homosexualité ? Elle aurait voulu mais que je ne l’étais pas ! Alors j’ai fait un coming out. Mais à l’envers : j’ai dû annoncer à mes parents que j’étais hétéro. Cette histoire m’a permis d’assumer mon côté féminin qui n’est pas pour déplaire à certaines femmes. Ils l’ont accepté facilement ? Ils étaient sous le choc, surtout à mon mariage. Voilà.

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ACTU CINÉ

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Bientôt Guillaume sera : - Le mari sourd et muet de Marina Hands dans Une Belle histoire d’amour de Pascal Thomas, avec sa copine Louise Bourgoin et Julien Doré. - Le meilleur ami de Kad Mérad dans L’Italien d’Olivier Baroux. - Le réalisateur de l’adaptation de Les Garçons et Guillaume, à table !.

Et moi, à force d’avoir imité ma mère à la perfection, j’ai sa voix. Pour faire du théâtre, j’ai dû travailler avec un phoniatre [médecin des troubles de la voix] pendant quatre ans à faire des « Oui oui oui oui ! Non non non non ! Eh oh ! Eh là-bas ! » pour accéder à ma tessiture normale qui est bariton. Comment travaillez-vous pour les Bonus ? J’écris avec ma grande copine Frédérique Moreau – qui a créé le Journal du Cinéma avec Nicolas Boukhrief sur Canal +. C’est une écriture à quatre mains, enfin à deux, pardon. Je suis en train de tourner quarante sketchs en une semaine, d’habitude c’est deux ou trois par jour. Ce rythme, c’est à cause de ma tournée et de mon émission sur France Inter** – la première c’était « Les pages qui me font rire dans A la Recherche du temps perdu. » Vos humoristes préférés, à part Proust ? Sacha Baron Cohen, Ab Fab, Rowan Atkinson mais pas dans Mister Bean, les Monty Python. Vous avez un don pour les accents : chinois, américain, yiddish, espagnol…

J’ai une bonne oreille et j’étais en pension en Angleterre pendant trois ans. J’élève mon fils en anglais, tout comme je le parlais avec mon petit frère – mes parents l’avaient décidé. Pourtant ma mère est une Russe née à Madrid. Je parle espagnol aussi. Vous trouvez les bonus DVD nuls en général ? J’en déplore la qualité. C’est souvent réalisé par le neveu du producteur et méprisé, on leur donne une importance commerciale, mais pas artistique. En plus je ne suis pas fan du côté « on voit les coulisses où tout le monde a l’air gentil », il faut arrêter de prendre les gens pour des cons. C’est quoi les bonus des Bonus ? Il y a les ratés, et ceux que je n’ai pas osé faire pour Canal. Par exemple, pour Englishman in New York [de Richard Laxton], je voulais enculer une dinde cuite en vieil Anglais furieux, et la fister. Dit comme ça c’est très cru, mais je ne suis pas vulgaire ; je ne sais pas l’être. Et il y a sans doute des rôles que je n’aurai jamais à cause de ça. — *Les Garçons et Guillaume, à table ! de et avec Guillaume Gallienne, en tournée à partir d’octobre ; à Paris du 21 ou 25 octobre (Théâtre de l’ouest Parisien) et du 21 janvier au 20 février 2010 (Théâtre de l’Athénée). ** Une hebdomadaire d’une heure de lecture Ça ne peut pas faire de mal sur Inter tous les samedis à 18 heures. 193

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Théâtre Et s’il n’en reste qu’un

LE VIEIL HOMME ET LA MER

Certaines œuvres hantent les mémoires. On le dit des pièces de Claude Régy. Le metteur en scène nous plonge dans Ode maritime de Fernando Pessoa et, le corps saisi, on tient en apnée. Par Mélanie Alves de Sousa

u théâtre, on peut se rendre avec l’envie légère du divertissement. S’abstenir du choix d’une pièce de Claude Régy ces soirs-là. « J’aimerais qu’il y ait un sas de décompression avant l’entrée en salle pour cet animal étrange qu’est le public », sourit sérieusement le metteur en scène. Un sas de silence préparatoire à la charge qui nous attend, car son théâtre a la particularité, comme le cinéma de Haneke ou de Lars van Trier, « Le décor doit d’attaquer le corps, les nerfs et l’inconscient. Il y a quelque chose aider à perdre de l’ordre de l’endurance et de tout repère. » l’inconfort dans l’expérience d’être spectateur des pièces de Claude Régy Régy. Mais on accepte pour le voyage promis, celui de l’écoute totale d’un texte et de toutes les évocations qui surgissent sur le plateau nu ou presque. « Le décor doit aider à perdre tout repère qu’il faut trouver dans le texte », précise-t-il. La révolution chez Régy s’appelle Marguerite Duras, et l’adaptation de L’Amante anglaise qu’il monte en 1968 : « Les dialogues étaient impossibles à mettre en scène, les acteurs sont donc restés immobiles, et les spectateurs ont tout vu alors qu’on n’avait rien montré. » Depuis, son traitement des textes, de la voix et du corps reste semblable, jusqu’à confiner pour certains à l’abus, pour d’autres à l’essentiel. Du 19 janvier au 4 février au TNS, Strasbourg. Du 9 au 11 février au Centre dramatique de Bretagne, Lorient. Du 8 au 20 mars au Théâtre de la Ville, Paris

ESPACES PERDUS L’espace qui s’offre à nous est obscur et métallique. Une pénombre embrumée, sans artifice, juste l’extrême sensibilité de la lumière, qui semble la même sur le plateau et dans la salle, nous sommes dans

© Mario Del Curto

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« les espaces perdus » de Régy. Dans le silence, entre, monte et s’approche celui qui va, seul et immobile, nous livrer son voyage hypnotique. Jean-Quentin Châtelain est Alvaro de Campos, celui des hétéronymes de l’auteur portugais Fernando Pessoa, qui « ne trouvait de réalité qu’aux seuls produits de son imagination. Il lui suffit d’un navire encore lointain en route vers l’entrée du port pour que se mettent à vibrer toutes les distances ». Ainsi débute l’Ode maritime. Au rythme patient, lent de la parole surarticulée de l’acteur qui prend le temps naissent toutes les vies d’une mer rêvée, angoissante et monstrueuse. Et la langue de Pessoa nous ouvre bruyamment ses viscères jusqu’à la folie terrifiante et rouge sang avant de s’achever « en silence et en poésie ». — ODE MARITIME

de Fernando Pessoa Mise en scène Claude Régy

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Théâtre Bientôt dans votre ville

T’ES OÙ JAN ?

Au Festival d’Avignon, Hubert Colas a interrogé l’absence. Jan a disparu et ceux qui l’ont connu en dresse le livre d’or diffracté. Par Mélanie Alves de Sousa

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e metteur en scène Hubert Colas aime les écritures contemporaines : Christine Angot, Sarah Kane, Martin Crimp. Il a créé à Marseille un lieu qui leur est dédié, Montévidéo, et un festival qui croise les disciplines, ActOral. Hubert Colas est auteur, aussi. Pour sa dernière création, Le Livre d’or de Jan, il a trouvé une nouvelle Jan est-il mort ? forme d’écriture : La question en n’est pas là. répétition, il a demandé à ses acteurs – certains sont fidèles depuis longtemps – d’improviser sur le thème de l’absence de celui qui n’est pas là pour en dresser le portrait. « J’ai ensuite apporté mes textes et la pièce est née de ce mélange. J’avais envie que l’objet leur appartienne. » Hubert Colas est scénographe, encore, et use souvent de la vidéo sur ses plateaux. Les images, projetées

sur un grand mur vitré coupant la profondeur de la scène en deux, s’ajoutent aux projecteurs. « Je pense souvent la vidéo comme un élément de lumière. » Le mur-écran est pour l’instant translucide. Jan n’est plus mais sera dans la parole de chacun proférée. VERTIGE DE NOTRE PRÉSENCE AU MONDE La page un du livre d’or – « Pas un ne l’a vraiment connu. » – pourrait être l’épitaphe d’une pierre tombale. Jan est-il mort ? La question n’est pas là. Ils entrent et sortent, marchent, courent, chantent, un par un, ensemble parfois, de partout des endroits où le plateau le permet, les hommes et les femmes qui ont connu un peu, très bien ou pas vraiment Jan. Et ils racontent, inventent peut-être. On tente de faire parler un lapin devant le micro : « Dis : “bonjour Jan” ». Il y a un corps déchiré qui

essaye par fragment de se reconstituer. Chacun a son Jan et vient déposer frontalement au public sa parole sur l’absent ou le disparu, on ne sait plus. Jan « était peintre. Performeur. Plasticien on dit. Pour vivre, il a passé bien des chemins ». Certains sur des chaises cherchent sur l’arête l’équilibre parfait avant qu’elle ne tombe. On comprend que Jan était sur ce fil qui, en suspens un millième de seconde, précède la chute. La veillée n’est pas funèbre, on célèbre un temps en disparition autant que le portrait d’un être du xxie siècle. Et la parole appuie sur un point névralgique que l’on peine à nommer, le vertige de notre présence au monde. —

Festival ActOral Jusqu'au 10 octobre à Marseille. Du 15 au 17 octobre au Théâtre de la Cité internationale, Paris. Du 10 au 12 décembre au Lieu Unique, Nantes

LE LIVRE D’OR DE JAN

© Hervé Bellamy

Mise en scène Hubert Colas

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Théâtre Post-it

AU THÉÂTRE CE SOIR Trois spectacles à ne pas louper alors que l’automne avance. FUNNY JERK

AU CORPS À CORPS

Quatrième collaboration entre la chorégraphe Gisèle Vienne et l’auteur Dennis Cooper, Jerk nous pulvérise au fin fond des romans noirs américains. Seul sur une chaise au centre du plateau vide, sweat à capuche et sac à ouvrir, Jonathan Capdevielle est toutes les voix des marionnettes à gaine dans ses mains, celles de la bande du serial killer Dean Corll qui a baisé, tué et mutilé plus d’une vingtaine de garçons dans l’état du Texas au milieu des années 70. Les mots sont crus, violents et sordides mais, comme avec les films de Gus Van Sant ou de Larry Clark, on affleure le désir morbide de l’intolérable. —

La Ménagerie de verre fut dans les années 80 l’équivalent à moindre échelle de la Fabrique warholienne pour la danse contemporaine, alors orpheline de toute institution en France. Jérôme Bel, Alain Buffard, Boris Charmatz, Mathilde Monnier, Mark Tompkins : la liste est longue des chorégraphes et performeurs qui ont investi cette ancienne imprimerie, imaginée et dirigée par MarieThérèse Allier, ancienne danseuse classique et femme de tête et de fer. Toujours, c’est un lieu de résistance, un laboratoire où notre curiosité est rarement déçue. C’est là où l’on vient prendre le pouls. Temps fort, le festival Les Inaccoutumés associe danse, performance et installation vidéo, avec cette belle idée : « jeter son corps dans la bataille ». —

JERK

de Dennis Cooper Mise en scène Gisèle Vienne Du 15 et 16 octobre au Trioletto, Montpellier. Du 8 au 12 décembre au CDN, Orléans

CRÂNEUR SAUVAGE Du plasticien et performeur Steven Cohen, on se souvient des images hallucinantes de sa marche queer sur platform shoes dans un bidonville de Johannesburg. Celui qui se qualifie de « monstre juif et pédé » a fait de son corps un vecteur de la question identitaire et produit son art vivant, avec ou sans invitation, là où il l’entend. Les talons aiguilles sont ses accessoires récurrents, mais pour Golgotha – lieu du crâne en hébreu –, il chausse des crânes humains achetés dans une boutique chic de Soho. Une nouvelle forme de sauvagerie civilisée qui rappelle la disparition de la mort dans la vie publique, et son commerce. — GOLGOTHA

De et avec Steven Cohen Du 4 au 7 novembre au Festival d’automne du Centre Pompidou, Paris

FESTIVAL LES INACCOUTUMÉS

Du 10 novembre au 5 décembre à la Ménagerie de verre, Paris

EA© Alain Monot ; © Marianne Greber-VBKWien ; EAT d'Alain Buffard © Amaury Agier-Aurel

Par Mélanie Alves de Sousa

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Médias Les meilleurs d’entre nous (épisode VIII)

« LE SOL SE DÉROBE »

Situation désespérée, fin d’une époque ? Dans son numéro d’été, Courrier international se demandait où va la presse. Le directeur de la rédaction, Philippe Thureau-Dangin, 54 ans, invite à penser de nouveaux modèles. Entretien Julien Blanc-Gras & Richard Gaitet Photographie Jean-Luc Bertini

A

rrivé fin 1993 au sein de la rédaction de la précieuse revue de presse hebdomadaire globalisée, celui qui est également, depuis octobre 2008, président du directoire de Télérama reçoit dans son bureau un après-midi de septembre. Le nouveau Courrier titre « La panne » au-dessus d’une photo d’Obama. Philippe Thureau-Dangin, lui, parle très, très lentement et paraît s’être endormi très, très tard. Dans un entretien à Der Spiegel, Chris Anderson, rédacteur en chef de Wired, déclare qu’il n’emploie plus les termes « média » et « news », qu’il ne « lit plus » les journaux et que le journalisme deviendra un « hobby », car la gratuité de l’information est inévitable. Qu’en pensez-vous ? Philippe Thureau-Dangin : Ce qui est sûr, c’est qu’on a l’impression que le sol se dérobe sous nos pas. Tous les modèles changent. C’est à la fois passionnant et inquiétant quand, comme moi, on a la chance d’être à la tête de deux entreprises de presse ; ça fait quand même 220 personnes en CDI. Heureusement, ce sont des journaux encore bénéficiaires, qui échappent au trou noir qui s’avance. Mais on sera tous touchés, un jour ou l’autre. La gratuité, tout le monde ne jurait que par ça il y a deux, trois ans ; même Rupert Murdoch, en rachetant le Wall Street Journal [en juillet 2007], annonçait qu’il pensait le financer uniquement par la publicité, puis s’est ravisé. Il y a aussi eu la mode du journalisme-citoyen, participatif. N’étant pas journaliste de formation – je me sens homme de presse mais pas journaliste à 100 % –, je ne suis pas extraordinairement corporatiste. Je ne considère pas comme un drame absolu la disparition de la corporation, avec ses cartes, ses écoles. Comment rester optimiste ?

Il y a dix ans, j’ai écrit dans la revue de Régis Debray, les carnets de La Médiologie, que le journalisme allait redevenir ce qu’il était entre 1810 et 1860 : une conversation entre tout le monde. Bon, à l’époque, c’était une petite société de publicistes, d’écrivains et d’avocats qui se répondaient à travers leurs articles. Mais les blogueurs, c’est un peu ça. La professionnalisation du métier, en France, est relativement récente : à part quelques exemples brillants comme Le Monde, il faut attendre les années 60.

Il ne faut ni penser que ce modèle va perdurer, ni croire que tout le monde peut devenir journaliste. Plutôt choisir une voie moyenne : tout le monde peut donner son avis, témoigner d’un événement, et cette conversation va s’installer. Mais il y aura toujours nécessité d’une réflexion, d’une grille de lecture réalisée par des hommes de terrain, des universitaires. Il y aura toujours des reporters. Ce qui marchera toujours, c’est ce qui est bien analysé et bien écrit. Plaisir de compréhension et plaisir de lecture, qui supposent une certaine expertise, iront de pair. Y aura-t-il des lecteurs prêts à payer ? Bernard Poulet, ex-rédacteur en chef de Courrier et auteur de l’essai La Fin des journaux, déclare que « le journaliste va muter en un simple “technicien de l’info” et que l’info de qualité sera réservée à une élite capable de la payer très cher ». Oui, une minorité, qui choisira de participer et de continuer à apprendre. Cette élite sera-t-elle restreinte ou relativement large ?

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Je suis moins pessimiste que lui. Nous avons publié un article assez direct de The Economist qui disait que la formule du quotidien fonctionne « un peu comme un grand magasin d’une autre époque. Elle fournit une bonne sélection d’informations utiles, de qualité variable, sans qu’on ait à chercher ailleurs. […] Certains clients ont été attirés ailleurs par les chaînes discount, d’autres ont simplement préféré fréquenter des boutiques spécialisées ». Ce modèle est obsolète. Le journalisme de desk, reformuler des dépêches quand vous avez fait de longues études, c’est une déperdition de talent, de temps. Un copain photographe anglais m’a dit que

le jour où la statue de Saddam Hussein a été déboulonnée, soixante collègues regardaient la même chose. Stupide. Le bon journalisme, c’est aller voir ce que les autres ne regardent pas. Bernard Poulet ajoute que les patrons de presse français sont « autistes », qu’ils « évitent le débat sur l’avenir pour aller à la pêche aux subventions », et, paraphrasant le philosophe Jean-Pierre Dupuy, « ne croient pas ce qu’ils savent ». Et vous ? Notre métier est de ne pas croire ce que nous savons, sinon on arrête de se battre et on réduit de 90 % les effectifs. Les patrons de presse sont payés pour croire autre chose, pour trouver des solutions. Ce n’est pas facile. Là où Bernard Poulet a raison, c’est que les éditeurs jouent un peu avec le feu en achetant leur audience avec de la diffusion gratuite et des cadeaux somptueux. Ce système va disparaître, on le sait : la publicité est en très forte chute, en volume et en prix. Et ne risque pas de remonter en 2010. Les journaux vont devoir apprendre à compter sur leurs propres lecteurs, ce qui va chambouler l’équation. Courrier International souffre-t-il de la crise ? Nos lecteurs sont fidèles [200 000 ventes, dont 130 000 abonnés, annoncées chaque semaine]. Fin 2008, il y a eu un trou d’air pour tout le monde, les gens allaient moins dans les

kiosques, notamment chercher des quotidiens. Pour Courrier, l’actualité 2008 a été très forte : élections de Sarkozy et Obama, début de la crise, tout ça était très porteur, il n’y a pas de péril. En revanche, au niveau publicitaire, mauvais démarrage 2009, mieux en mai-juin, été déplorable, et une grande inconnue sur la fin de l’année, qu’on n’espère pas trop dramatique. Ce qui n’appelle aucun licenciement, car nous sommes bénéficiaires, on ne fait pas de folies – à Télérama [645 000 exemplaires annoncés chaque semaine], on a même embauché. Sur quels besoins repose la presse écrite ? En premier, sur des informations économiques, sur lesquelles s’est beaucoup fondée la presse anglo-saxonne. Cette info très volatile nourrit d’ailleurs la volatilité de la Bourse, et tant que le capitalisme existera, on aura toujours une info financière de qualité – Bloomberg, Les Echos ; la presse éco se porte pas trop mal – pour ceux qui paieront pour ça. Noam Chomsky, pas vraiment un suppôt du libéralisme, disait : « Quel est le meilleur journal du monde ? Le Wall Street Journal. Car les capitalistes ont besoin d’informations justes. » On reprend beaucoup de leurs enquêtes, même si Murdoch est un peu en train de gâcher les choses avec de très mauvais éditorialistes. Le second besoin, notamment en Europe continentale, et spécialement en France, c’est d’offrir une vision politique du monde. Ce qui explique en grande partie la crise des grands quotidiens, c’est l’affaiblissement du politique. Depuis trente ans, son édulcoration a fendu le ciment qui lie le lecteur à un journal. Politiquement, où se positionne Courrier ? La méthode résume la mission : offrir une vision locale des événements du monde, un point de vue zimbabwéen sur des questions zimbabwéennes. Ça décentre le regard. Plutôt qu’une ligne politique, on essaye de défendre une ligne intellectuelle. En France, on a tendance à tout juger en termes moraux, le bien, le mal, les victimes, les bourreaux. En donnant la parole à la droite et à la gauche, aux Palestiniens comme aux Israéliens, Courrier International essaie d’offrir non seulement une pluralité, mais de s’écarter de l’émotion, caractéristique du média moderne. Après, comme nous sommes sensibles à l’état de la planète, au sort des peuples, Courrier est réputé plutôt à gauche, mais ce n’est pas un engagement déterminé : on publie d’excellents articles issus de journaux de droite.

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Comment fonctionne la rédaction ? par la veille d’une centaine de correspondants ? L’intuition des fondateurs, en 1989-1990, c’était – sans Internet – de travailler au maximum avec ce qu’on peut lire et recevoir ici, donc très peu de correspondants. L’essentiel de l’équipe – une trentaine de journalistes pour le site et l’édition de papier, plus une dizaine de traducteurs – est basée à Paris et plurinationale : un Japonais, une Iranienne, une Indienne, un Bulgare, etc. On fait venir tout ce qui s’imprime à Londres et Francfort, dont la plupart des journaux asiatiques et panarabes. Nos journalistes épluchent la presse mondiale, par zones qu’ils connaissent pour y avoir souvent vécu, regardent le Net tous les jours, et ça se croise, un bon papier sur l’Afrique dans un journal allemand, ou l’inverse. Et pour les « petites langues », comme le suédois ou le coréen, on a recours à des « vigies », des pigistes

sur place ou à Paris. Puis on publie, suivant des accords de reproduction qui varient selon les titres. Vos journalistes n’écrivent jamais eux-mêmes. Ça crée des frustrations ? De petites. Ceux qui viennent de la presse écrite peuvent ressentir un manque. Ils titrent, éditent, mais ne font pas de reportage a priori, sauf pour Ulysse, le magazine de voyage repris par le groupe [La Vie-Le Monde]. On les renvoie sur le terrain tous les deux ans, pour garder un peu de fraîcheur, reprendre des contacts. Comment le site et le journal se complètent-ils ? Depuis un an et demi, on essaye d’anticiper l’actualité au maximum. Grâce à toutes nos « antennes », on repère des choses pas encore identifiées par les grandes agences. L’idée c’est d’alerter avec des papiers courts – ceux qui tiennent le coup quatre, cinq jours sont publiés dans l’hebdo, où on est plus dans l’enquête, 201

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Médias Les meilleurs d’entre nous (épisode VIII) - Suite

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le grand reportage. Sur le Net, vous répondez à votre propre demande, vous faites vos propres recherches. Le papier doit donner au lecteur ce qu’il n’attend pas forcément ; dans Courrier, vous ne savez pas très bien ce que vous allez trouver. Et ces deux économies peuvent se juxtaposer encore quelques années. Lisez-vous votre journal en entier avant et après parution ? Les deux. Entre un tiers et la moitié avant, car je fais confiance à mes équipes. Du journaliste à moi, il y a cinq relectures. Ce qui n’empêche pas les fautes d’orthographe, les tournures maladroites, mais l’ensemble est correct. Je mets mon nez dans les titres. On pose ce qu’un journaliste d’El Pais nomme « la question à un million » : comment continuer à gagner de l’argent avec ce métier ? Il n’y a plus de modèle commun. Chacun doit réfléchir à son propre modèle. On doit réfléchir en fonction de ses forces et ses faiblesses, ce qui marche pour Courrier ne s’applique pas pour Télérama ou Les Inrocks. La presse a des idées moutonnières : là, c’est faire payer les contenus sur le Web, alors Libé, Le Figaro, Murdoch s’y mettent. Tout le monde ne trouvera pas une réponse.

Il y aura des fusions. Des prix plus élevés. Des spécialisations. Des quotidiens qui pourraient paraître trois fois par semaine. Courrier International fêtera l’an prochain ses 20 ans et bientôt son millième numéro. Préparatifs en vue ? On a plein d’idées. Pour le n° 1 000, qui sort le 31 décembre mais sera daté du 1er janvier, un gros numéro amusant dont je ne peux dévoiler la teneur, sauf que nous le vendrons peut-être à un euro. Les 20 ans tombent vers octobrenovembre 2010. A la fin du printemps, il y aura une nouvelle formule, l’actuelle date de 1998, on va la faire bouger un peu, sans bousculer nos lecteurs. L’esprit et le format ne changeront pas. Quels sont les meilleurs journaux du monde ? Je suis fasciné par la richesse du New York Times : même s’ils ont quelques difficultés financières, ils demeurent extrêmement vivants, curieux. Le quotidien espagnol El Pais est remarquable (je lis l’espagnol après deux ans au Salvador

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en tant que coopérant, pour mon service national). Et même si je ne partage pas toutes ses idées politiques, The Economist, en Angleterre, a une richesse, une profondeur et une acuité exceptionnelles. The Guardian, aussi. Je suis désolé de le dire, mais par manque de temps je lis de moins en moins la presse française. Et sur le Net ? Un peu Slate (la version américaine, car la version française était un peu mal fichue au début). Au sujet des affaires franco-françaises, je vais assez vite – sans les consulter régulièrement – sur Rue89 et sur le blog de Daniel Schneidermann. La télé, la radio ? J’écoute assez facilement France Culture le matin. Je regarde France 24 ou I-Télé. Et dans la voiture, France Info. Comment avez-vous appris ce métier ? Sur le tas. J’ai fait une école de commerce et une maîtrise de philo, puis j’ai monté un hebdomadaire, T.E.L., acronyme de Temps, Economie, Littérature, en 1982. Huit pages en papier journal, comme Le Canard enchaîné. Aux débuts des années Mitterrand, les gens pensaient que ce qui comptait vraiment, c’était l’argent et les mots. On n’était pas tous bénévoles – moi, si – et on essayait de faire une presse nationale différente. On a arrêté au bout de neuf,

dix mois. Ensuite, j’ai été pigiste pour L’Autre Journal, L’Express, Sciences & Vie Eco, Globe, La Croix, Politis, et des trucs branchés qui n’existent plus. Je n’ai jamais fait de politique et très peu de société. Economie et culture, ça illustre votre doublecasquette : patron de presse et journaliste. Voilà. C’est bien que les journalistes aient un peu le pouvoir. Quelles sont vos règles ? La règle la plus importante à peu près suivie dans Courrier, c’est le respect du lecteur. Ne pas écrire n’importe quoi, ne pas inventer des révolutions. C’est la déontologie minimum, pour la crédibilité de la presse en général, davantage que la véracité de ce qu’on raconte – ne pas survendre, quoi. Meilleur souvenir de reportage ? Une enquête sur les liens supposés entre les autorités américaines et les Contras – ces groupes de lutte armée qui combattaient la révolution sandiniste au Nicaragua. J’ai été les voir à Miami et un peu dans la forêt, en 1986, pour L’Express, entre autres. Il y a aussi des rencontres avec quelques intellos qui m’ont marqué, comme le démographe Alfred Sauvy ou le philosophe Karl Popper, pas forcément très à gauche. Mais ça remonte à loin, ce que je regrette un peu. — 203

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Livres Accro à ses mots

« NOUS AVONS TOUS DES BÉQUILLES » Ex-journaliste, ex-toxico, Thierry Mattei, 49 ans, transcende ses années Dans le rouge avec un premier roman « chantant » les ravages de la came au début des années 90. Entretien François Perrin Photographie Clément Pascal

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ourquoi cette époque plutôt qu’une autre ? Thierry Mattei : Il est question d’une génération qui massivement tombe dedans. Dans les années 70-80, tout s’ouvre dans un sens plutôt positif. La salve intervient dans les années 90. Les gens les plus vigilants l’ont vue monter progressivement. Cran par cran, ça a été très destructeur et rien n’a permis d’arrêter le mouvement. Les « Evidemment, ces substances coulaient à flot : produits peuvent de quelques personnes faciliter la création, au départ, ça s’est mis à mais on peut aussi faire des ravages sur tout le territoire. Combiné à créer sans. » une crise sociale, une perte Thierry Mattei du sens, un certain argent fou, une survalorisation de l’image et de la virtualité… ça crée quelque chose de compliqué. Quand on parle de crise, aujourd’hui, ça me fait un peu sourire. Comment avez-vous conçu la structure du roman ? Moi, quand j’écris, c’est un flot, je n’y peux rien – les choses viennent comme ça, violentes, crues. Ça doit venir du grand choc de ma vie : la poésie comme arme de combat. J’apprécie à ce niveau le travail de Cendrars, Céline, Kerouac. Là, j’ai introduit en plus un procédé qui rejoignait la

bande-son rock, en deux temps, avec un retour en arrière où on revisite le passé pour expliquer le présent. Un augure à rebours de notre présent. On me dit que mon livre est dur, mais c’est infiniment moins dur que la réalité. Sur l’addiction à l’héro, je suis resté très calme, tout en voulant en parler parce qu’on entend beaucoup de gens écrire des choses très lourdes sur la toxicomanie sans qu’ils l’aient DANS LE ROUGE voisinée. JC Lattès L’addiction est générale, 328 p., 18,50 euros aujourd’hui ? Elle est compulsive dans tous les domaines. Au travail pour ceux qui en ont, au non-travail pour ceux qui n’en ont pas, à l’apparence, à la jeunesse à tout prix. L’idée de fond, c’est qu’on cible toujours les toxicos, alors que si on combine les drogues légales, illégales, les produits pharmaceutiques… il apparaît que, dans cet Occident, les individus ont tous des béquilles, que ce tableau assez flippant concerne à peu près tout le monde. Moi, c’est l’implosion des psychés qui m’intéresse : quelles valeurs, quels idéaux, quelles respirations aujourd’hui ? On est à une période pivot. Peut-on parler d’autofiction ? Je ne comprends pas ce mot. Oui, j’ai très bien connu le milieu que je décris, mais ce roman, j’ai voulu en

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LE LIVRE

ROUGE AU FRONT A l’aube des nineties, un quartier pourri de la capitale. Un toxico pure héro assiste, un soir qu’il recherche désespérément sa Julie disparue au détour d’une volute, à la violente mise hors-circuit de tous ses compagnons d’abandon – Cédric, Coralie, Coyote, out – par d’énigmatiques tueurs aux méthodes expéditives. Sauvé de justesse par un étrange dealer rompu aux techniques de guérilla bretonne, il s’enfuit moteur à terre vers le Finistère – l’occasion pour lui de revivre dans une semi-somnolence abasourdie les années de jeunesse qui les ont tous projetés là, c’est-à-dire nulle part. Un texte très écrit, aux paragraphes chantés, qui parvient la plupart du temps à convaincre le lecteur d’écouter médusé le témoignage d’un personnage ayant perdu ses clés de compréhension du monde. F. P.

faire un cri d’alerte, une exhortation à parler des individus qui butent sur la verticalité du système. Ce sont eux les miroirs de la société, qui nous montrent sa dureté. On peut rentrer dans les substances par désespoir, amour, mais aussi par le côté ludique. Or, le piège se referme de façon phénoménale. Il y a du danger sur le produit même – l’héro avant, maintenant la coke – mais aussi sur tout ce qui l’entoure. Evidemment, ces produits peuvent faciliter la création, mais on peut aussi créer sans. Dope, rock, désespoir : on écrit beaucoup là-dessus, non ? Je me demande si une partie des gens de ma génération ne prend pas la parole un peu tardivement. Les

plus clairvoyants reviennent sur ce qu’on a vécu, disent qu’ils sont désolés, qu’ils auraient aimé que ça se passe autrement. Les Américains – Brautigan, Ellroy – sont allés beaucoup plus loin sur le sujet, et beaucoup plus tôt, d’une manière plus réaliste et socialement plus acceptée. J’espère qu’on va se remettre au combat aujourd’hui pour réinjecter des valeurs, qu’on va trouver une troisième voie entre la politique et l’action violente – qui ont toutes les deux démontré leur inefficacité. Quant à l’intervention des intellectuels, on dirait que tout s’est arrêté dans les années 70. L’un de mes souhaits, c’est de parler aux jeunes générations, de leur donner une rage. — 205

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Livres Document

« QU’EST-CE QU’UN REBELLE ? »

Emprisonné 38 ans pour double meurtre, le New-Yorkais Tommy Trantino publie en 1973 un recueil illustré de poésie hallucinogène, salué par Ginsberg, Miller ou Lennon. Enfin traduit, Lock The Lock va connaître une suite. Nous lui avons écrit – et il a répondu. Correspondance Richard Gaitet Illustration Autoportrait

«

Bonjour Tommy. J’ai lu avec plaisir Lock The Lock et j’apprends que vous préparez le « 2 » pour 2010. S’agira-t-il toujours de cet étrange mélange de poésies, de dessins et de réflexions personnelles ? Du récit de votre captivité après le succès de Lock The Lock ? Voire, pour citer le Camus de La Peste, d’une réponse à cette question : « Peut-on être un saint sans Dieu, c’est le seul problème concret que je connaisse aujourd’hui » ? Je vous souhaite le meilleur. R. G. Cher Richard, Merci de m’avoir écrit. Vous m’avez demandé de quoi traitait mon livre dont le titre provisoire est Lock The Lock 2. Vous avez également cité Camus – et toutes les lumières se sont allumées et le volume est monté. Camus a été une grande source d’inspiration. Pas seulement en tant qu’écrivain mais aussi en tant qu’être humain psychologue philosophe révolutionnaire. « Qu’est-ce qu’un rebelle ? Un homme qui dit non. » Et aussi qui dit oui – à la vie. J’avais de longues discussions [imaginaires] avec lui et Sartre dans ma cellule de la mort. Lock The Lock en est ressorti transfiguré. Sartre et Camus se sont beaucoup disputé, je penchais du côté LOCK THE LOCK de Camus. J’ai alors pris mon stylo et 13e Note 228 p., 19 euros j’ai continué à me révolter.

Quel rapport avec Lock The Lock 2 ? Tout. Et rien. J’ai été un garçon rétif à l’autorité qui pissait au lit et chiait dans son froc, et qui n’a pas grandi mais rapetissé en devenant un voyou alcoolique, criminel obsédé par la dope, qui voulait être un gangster, jusqu’au jour où ils m’ont condamné à mort et claquemuré à cent mètres de la chaise électrique. Le changement est constant mais survient parfois vite. Seul en prison, le monde contre moi, et trois subdivisions du gouvernement donnant leur maximum pour me transformer en tartine grillée, je n’ai pas découvert Dieu, j’ai choisi le changement. Je suis revenu à la vie dès mon premier jour dans la Maison de la Mort. J’ai cessé d’être anti-tout et abandonné mes masques, mes simulacres et toutes ces conneries dans la poussière. Pour tous, peu importe la race, la religion ou le credo criminel, j’étais un rebelle avec une cause – lutter pour vivre. La mauvaise façon dont j’ai pu être traité, ou la façon dont l’Etat et ses chiens de course de droite m’ont botté le cul, craché sur la gueule et « Je voulais être écrasé les couilles, n’a un gangster, aucune importance, je jusqu’au jour n’abandonnerai pas, ne partirai pas. A genoux où ils m’ont à prier, ils se faufilent condamné à dans votre dos et vous mort » font sauter la cervelle. Tommy Trantino Depuis le 28 février 1964, jour où j’ai été envoyé dans la Maison de la Mort, je n’ai pris ni drogue ni alcool, je n’ai blessé ou fait de tort à personne, ni commis aucun crime ou aucune violence. Je ne suis d’aucune religion. Je prie un esprit dans le ciel. Je descends de la montagne comme Sisyphe, libre. Même en prison et sous la menace d’un flingue, je veux coller des fleurs dans ce canon d’où sort le pouvoir politique, comme disait Mao, et coller ma bite dans de belles et douces jeunes filles jusqu’à ce que les vaches rentrent au bercail. Sans déc. Les années sont passées en un clin d’œil. Je ne me suis remis à l’écriture qu’après ma rencontre avec

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les éditions 13e Note. Le reste n’est qu’affabulations sur les mystères de mon histoire. Lock The Lock 2 n’est pas Lock The Lock 1. J’écris ce que j’écris, des fois plus des fois moins. Quand j’ai arrêté de vivre selon un projet épisodique de suicide, j’ai changé mes habitudes. Mais ma folie autodestructive et d’autres idioties quotidiennes n’ont pas disparu. Quand tu te tournes vers le positif, tu amènes le négatif avec toi. Comment faire autrement ? Le mien s’est transféré dans mon stylo. Mon stylo fait ce qu’il veut quand il veut. Je vais où il m’emmène. Je ne suis ni un suiveur ni un leader. Je sais que cela me rend pour toujours socialement inacceptable et je m’en réjouis. L’un de ses lecteurs demanda un jour à feu Red Smith si l’écriture était chose difficile. « Non », a répondu le grand Red. « C’est facile. Vous n’avez qu’à vous asseoir devant votre machine à écrire et vous ouvrir les veines. » J’ai donné mon sang pour les pages de Lock The Lock et fait de même pour le 2. Que toute bonne fortune soit vôtre. t. » —

LES FAITS

© DR

« LE CRI ULTIME » Février 1964, un night-club bondé du New Jersey. Une interpellation dégénère et Tommy Trantino, 26 ans, complètement défoncé, enferme deux flics (déshabillés) dans une salle de bain puis « mutilations des chairs vents furieux strangulations des chaînes serrées qui cisaillent coupent les membres […] des giclées de lave et de vomi jaillissent de mon nez et de ma bouche je me taille en petits morceaux ». Trou noir. Flics morts. Tommy ne se souvient de rien, il prend perpétuité. « Passe tout [son] temps à lire,

écrire, peindre, dessiner, penser et créer des révolutions dans [sa] tête. » Afin d’éclaircir le flou sur ce crime, son avocat lui pose des questions auxquels Tommy répond par lettres « qui évoluent en récit de l’univers de l’intérieur de [sa] tête ». Textes et croquis sont rassemblés sous l’intitulé Lock The Lock (verrouiller

le verrou) publié en 1973. Allen Ginsberg entend là « le Cri ultime », Henry Miller « la “suite” de notre bien-aimé Dostoïevski », pour Woody Allen « sa créativité est unique », William Burroughs le trouve « talentueux » et John Lennon-Yoko Ono pensent que ses écrits sont « remplis d’humanité ». Dans la préface à l’édition française il note : « Depuis [ce succès], ma vie est un petit bagel où l’art et l’écriture font un gros trou. » Libéré sur parole en 2002, Tommy est toujours haï par les policiers américains. R. G.

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Livres Chroniques

D’AUTRES LIVRES

BARRY

GIFFORD American Falls 13e Note Editions 272 p., 19 euros

SORJ

CHALANDON La Légende de nos pères Grasset 254 p., 17 euros

Frémaux, le narrateur de ce roman magnétique, est biographe. Il transcrit l’histoire des petites gens qui lui en font la demande, il consigne leurs vies minuscules. C’est de n’avoir pas su écouter son père, un résistant taiseux, que lui est née cette vocation. Quand lui vient un client nommé Beuzaboc, un surnom hérité justement de la résistance, sa vie tranquille se met à valdinguer. Frémaux écoute parler cet étrange combattant, il repense à son père. Il veut en savoir davantage sur cette période, il erre dans les bibliothèques, il recoupe des informations contradictoires, l’intrigue se noue, son écriture devient de plus en plus fébrile, elle nous enferme bientôt dans un grenier poussiéreux, sans issue, comme dans un cauchemar. Sorj Chalandon, ancien journaliste à Libération, raconte à petits mots cette descente dans la mémoire des hommes – et laisse entrevoir leurs accommodements avec l’authenticité. Les phrases, courtes, vont à l’essentiel : elles sont éclatantes. Elles disent combien on hérite de la vérité, ou des mensonges de nos pères. — Guillaume Jan

« J’avais laissé partir mon père. [...] J’avais laissé partir une page de notre histoire commune. J’avais oublié de m’asseoir à ses pieds, de rechercher ses yeux. J’avais tardé à l’assaillir, à le questionner, à moissonner sa mémoire. J’avais failli à mon métier de fils. »

Sorj Chalandon

Jeune écrivain de 63 ans, auteur de l’obscur Sailor & Lula adapté à l’écran par un certain David « Lynch » (quelque chose comme ça), puis coauteur avec ce même cinéaste conspué de, attendez, ça va me revenir, Lost Highway, Barry Gifford semble évidemment dénué de la moindre once de talent. Il en fait complaisamment la preuve dans ce judicieux recueil de nouvelles réunissant des personnages coincés entre deux cultures – l’américaine et la leur d’origine, japonaise, vietnamienne, italienne, mexicaine voire enfantine. A ces histoires « quotidiennes » d’une Amérique accueillant la différence le sourcil froncé, se juxtaposent des écrits nourris à d’autres sources : Borges, lors d’un supposé texte « anonyme » traduit de l’italien, rédigé par un homme sans bouche aux amours boiteuses ; Breton, avec Nadja qui, en 1928, « ne devait pas faire une grande différence entre l’intérieur et l’extérieur » d’une « maison de fous » ; ou la tradition du récit de témoignage à l’ombre des puissants, lorsqu’il fait parler Antonio Pulli, conseiller occulte du roi Farouk d’Egypte. En faisant abstraction de la dernière nouvelle, Les Solitaires et les Paumés, tout de même un tiers du recueil, on peut mettre en doute la proximité d’ambiance entre les univers de Lynch (prononcez [li-ntch]) et Gifford. Si l’on tient compte, en revanche, de ces soixante-dix pages au cœur d’une petite communauté bien américaine charriant son lot de shérif désabusé, tenancier de bar escroc, notables cocus, chanteuses aliénées et musiciens cambrioleurs, on mesure l’étendue de l’éventail littéraire hyper référencé de l’auteur – qu’il serait, bien entendu, coupable d’occulter. — François Perrin

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CHLOÉ

POPPY Z.

BRITE

HOOPER Grand homme Christian Bourgois 400 p., 24 euros

En 2004, au commissariat de Palm Island, au nord de l’Australie, l’aborigène Cameron Doomadgee meurt en garde à vue sous les coups d’un policier blanc. Chris Hurley, dit Grand homme, n’est pourtant pas le pire de tous les flics venus ici chasser la prime. Ce n’est pas non plus la première bavure de ce genre. Sauf que cette fois, un avocat plaidant la cause aborigène est décidé à aller jusqu’au procès. C’est cette histoire, vraie, que suit Chloé Hooper. Son roman-enquête nous plonge dans deux siècles de colonisation blanche, dans une culture aborigène laminée et dans sa réalité quotidienne – le désœuvrement, l’alcoolisme et la violence. Le défi d’un tel livre était sans doute de trouver la bonne distance avec son sujet : factuelle et sensible, Hooper y parvient sans tomber dans l’angélisme ni le misérabilisme. Mieux : en « découvrant plus qu’elle n’aurait voulu en savoir sur son pays », en scrutant les mécanismes et en décrivant les émeutes, elle touche plus loin. Dans l’esprit du lecteur, Palm Island devient Los Angeles, Rio, Le Caire, Villiers-le-Bel. Alors Grand homme devient un grand livre. — Bertrand Guillot

« S’il avait dû se définir, Woofer aurait plutôt évoqué l’image d’un porte-manteau ou d’un embauchoir, cet accessoire servant à maintenir la forme des chaussures : assurant au mieux ses fonctions depuis le placard, il ne voyait aucune raison d’en sortir. »

Poppy Z. Brite

La Belle Rouge Au Diable Vauvert 489 p., 22 euros

Une prostituée camée jusqu’aux orteils, un missionnaire qui lui offre le café, le juge qui va la condamner, la femme de ce dernier qui pleure son fils mort au Vietnam… Le dernier McCann fait se croiser plus de dix histoires dans le New York en faillite des années 70. En guise de fil conducteur ? Un câble d’acier de 70 mètres tendu entre les deux tours du World Trade Center, sur lequel danse le funambule Philippe Petit et vers lequel se tournent tous les regards. Le lien est parfois ténu entre les histoires, mais l’auteur tient en équilibre sur son fil rouge par son talent de conteur, son écriture brute et vive au plus près de ses personnages, qui finit par composer un vertigineux portrait d’ensemble. « New York n’a qu’un présent », écrit McCann. Il dépeint une ville sans statues, où la chronologie s’évanouit dans les murs et les monuments à l’extérieur de la ville – dans les films et dans les livres. En voilà un qui mérite son piédestal. —

Retour aux fourneaux pour Rickey et G-man, passés dans le recueil précédent, Alcool, d’un statut de grouillots géniaux (mal) exploités par des gargotes à graillon à celui autrement plus satisfaisant de créateurs-tenanciers d’un restaurant à succès de la Nouvelle-Orléans. Intimement persuadés qu’à chaque ville correspond un concept gastronomique, Poppy Z. Brite et ses deux personnages avaient parié avec succès sur l’idée de produire, au cœur de la Louisiane, une carte dont tous les items étaient allégrement agrémentés de sauces aux tord-boyaux divers. Ici, c’est à Dallas, Texas – cité de bottes crottées et de viande rouge –, qu’est envoyé Rickey pour aider un ancien soupirant sur le retour, Cooper Stark, à relancer le restaurant en perte de vitesse dont ce dernier a la charge. Nouvelle ville, nouveau concept : une carte entièrement consacrée à la barbaque. Avec en toile de fond les aventures parallèles des deux amants (car Rickey et G-man s’aiment depuis le lycée) face à deux « tentateurs » fermement décidés à les faire dévier de leurs vœux tacites de fidélité, dans un monde où, à ce niveau comme à d’autres, les manipulations vont bon train. Si l’on se plaît ici à retrouver l’ambiance policière délirante et le ton de l’auteur, on peut être déçu de constater que la relation amoureuse des héros, subtilement suggérée dans Alcool, ne justifiant pas que l’on s’y attarde, constitue ici quasiment le moteur de l’intrigue. Cela dit, de là à bouder son plaisir, il y a un fossé. —

B. G.

F. P.

COLUM

MCCANN

Et que le vaste monde poursuive sa course folle Belfond 444 p., 22 euros

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Livres Chroniques (suite)

MARC

BESSE Bashung(s) – Une vie Albin Michel 336 p., 20 euros

« Les grands voyageurs vous donnent la migraine avec des récits captivants », disait-il. Minutieusement déroulé par le journaliste Marc Besse, celui de la vie d’Alain Bashung, débranché en mars dernier, l’est assurément. Cette biographie est d’abord le fruit d’un travail de fourmi, ces huit dernières années, via deux cents heures d’entretien avec celui qui mentait la nuit. La trajectoire est là, de l’enfance alsacienne joliment restituée aux ultimes alchimies de Bleu Pétrole, de microsillons commerciaux en paris imprudents, illustrant dans la foulée quarante ans de chanson française. Tout, ou presque. Bashung qui bricole de la country pour Dick Rivers (1972), qui joue Robespierre dans une comédie musicale (1973), qui suite au succès de Gaby (1980) se crée « un personnage de music-hall, totalement loufoque, spécialement destiné aux émissions de télé […], déguisé en Lucky Luke, sous d’énormes lunettes jaunes ou roses avec essuie-glaces », Bashung daltonien, Bashung dans son bain qui apprend qu’il sera bientôt papa et qui répond « passe-moi le savon », Bashung suicidaire « un couteau à la main » et « qui veut tuer tout le monde » (1982), Bashung petit frère de Gainsbourg, les deux refaits à la vodka-Ricard tequila-champagne et au mousseux de claques-fesses pissé dans des taxis lors de l’écriture de Play Blessures (1982), Bashung pour qui les studios Sun de Memphis ressemblent à un bar belge (1988), Bashung qui compose Madame rêve au téléphone (1989), Bashung conservant sa version de Faisons envie enregistrée ivre sur L’Imprudence (2002) ; Bashung enfin qui, outre la supervision de deux albums live à l’Olympia et à

DANS MA POCHE l’Elysée-Montmartre à paraître en novembre, préparait depuis six ans une mystérieuse réadaptation textes et musiques de L’Homme à tête de chou prévue pour janvier 2010. A perte de vue, des lacs gelés. — Richard Gaitet

HORACIO CASTELLANOS MOYA Déraison 10-18 141 p., 7,90 euros

Moya cause en général d’horreurs infligées aux Sud-Américains par d’autres Sud-Américains, et il en cause bien. Ici, c’est du Guatemala dont il est question, que découvre un journaliste fuyard (les héros de Moya fuient souvent leur pays pour foncer ventre à terre vers un autre, pas beaucoup plus joli au demeurant) bien décidé, l’inconscient, à plonger ses yeux et sa raison dans la lecture d’un rapport du génocide indien par les troupes gouvernementales. Une idée de génie, vous en conviendrez, lorsqu’on est déjà passablement paranoïaque. Conclusion : l’horreur ne se dilue ni dans l’alcool ni dans un lit – la folie, cette petite futée, se chargera de vous rattraper quel que soit le degré de sordidité et d’isolement du tripot dans lequel vous aurez choisi de vous enterrer. Promis. — F. P.

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J.D. SALINGER

Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers suivi de Seymour, une introduction Robert Laffont 188 p., 18 euros

« Je replaçai les mains sur le dossier de la chaise et m’appuyai dessus de tout mon poids, à la fois pour m’y appuyer, et pour prendre un air de vieillard nostalgique. Le son de ma propre voix commençait à me plaire énormément. » En 1942, un soldat hypocondriaque de 23 ans se rend au mariage de son frère qui, la veille, a décidé, lui, de ne pas s’y rendre – et le mot qui apparaît le plus souvent dans cette première histoire c’est l’adjectif « étrange », parfois deux fois par page. Même tarif pour la suivante, sur la forme d’une « dissertation impressionnante et quelque peu pustuleuse » rédigée par le soldat devenu écrivain et enseignant solitaire – sous le patronyme de Buddy Glass, l’alterego de Salinger – présenté comme « follement heureux », « à 40 ans, les cheveux gris et le derrière flasque », s’échinant à dresser (haut) le portrait de son frère suicidé. On y apprend sa passion pour les haïkus, ses sports favoris, les mille ambiguïtés de son visage. « Ce livre court plus que jamais le danger d’avoir la familiarité du sousvêtement. » Publiées en 1963, poursuivant la saga de la famille Glass, ces deux nouvelles délicieuses écrites pour le New Yorker seront les avant-dernières que livrera l’auteur, chaviré dix ans plus tôt par le succès de L’Attrape-cœurs (il y en aura une ultime, Hapworth 16, 1924, en 1965). Désormais âgé de 90 ans, Jérôme David vit paraît-il toujours à Cornish, un petit village du New Hampshire. —

NOS COLLABORATEURS PUBLIENT DELPHINE DE VIGAN Les Heures souterraines JC Lattès 310 p., 17 euros

Comme un accidentel écho à notre dossier, Delphine de Vigan ayant sévi dans ces colonnes publie un roman – son cinquième, après le succès de No et Moi, 70 000 exemplaires vendus, 17 traductions, tournage du film cet hiver – sur la solitude urbaine. « La ville est une mâchoire », écrit-elle, broyant petit à petit deux personnages en suspension, dévoilés par chapitres alternés. D’abord Martine, veuve et mère de trois garçons, humiliée ignorée chaque jour davantage par son supérieur hiérarchique direct. Puis Thibault, un toubib au bout du rouleau, à propos duquel on lit ceci : « Son corps est un terrain vague, un territoire abandonné, relié pourtant au désordre alentour. Son corps est sous tension, prêt à imploser. La ville l’étouffe, l’oppresse. Il est fatigué de ses hasards, de son impudeur, de ses fausses accointances. Il est fatigué de ses humeurs feintes et de ses illusoires mixités. La ville est un mensonge assourdissant. » Et c’est la vérité. — R. G.

R. G.

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Cinéma Over underground

THIRST, UNE SOIF DE MALADE

Prix du jury cannois, le nouveau Park Chan-wook, « film d’horreur sentimental sur la religion », transfuse un prêtrevampire embarrassé par son amante assoiffée. Symptomatique de l’ADN du cinéma sud-coréen ? Analyse (sanguine). Par Aurélien Lester

B

on sang de bon dieu, que reste-t-il de sacré dans Thirst, déboulonnage du christianisme orchestré par Park Chan-wook, le réalisateur d’Old Boy ? La concupiscence, le sexe et le nihilisme battent en brèche les saintes valeurs dans cette adaptation de Thérèse Raquin de Zola (1867), prétexte à une réjouissante refonte du film de vampire. Sang-hyun, un prêtre coréen qui avait dédié sa vie à Jésus, y lutine la quasi-vierge Tae-ju, avant de lui sucer… le sang. L’homme d’Eglise, sauvé d’un virus mortel par transfusion anonyme, s’est transformé « Une brutalité, en Dracula décimant Séoul à une crudité, un coup d’incisives. Et si chaque côté too much vampirisation le plonge dans des abîmes d’angoisse morale, totalement sa maîtresse goûte de plus en assumé. » plus à la liberté que lui procure Adrien Gombaud, un monde sans dieu ni maître. Positif Immoral et impertinent, Thirst est le nouvel ovni dont la Corée du Sud accouche depuis l’apparition d’une nouvelle vague d’azimutés à la fin des années 90, avec Kim Ki-duk (L’Ile, Locataires), Bong Joon-ho (Memories of Murder, The Host), Im Sang-soo (The President’s Last Bang), rejoints très récemment par Na Hong-jin (The Chaser). Chef de file éventuel, Park Chan-wook, de sa « trilogie de la vengeance » (Sympathy For

Mister Vengeance, Old Boy, Lady Vengeance, 2002-2005) à l’éprouvant Cut dans le film à sketches 3 extrêmes (2004), tranche souvent en faveur d’effusions de sang et de sexe sur fond de religion. IVRE DE SPONTANÉITÉ Ces constantes esthétiques, sources pour beaucoup d’exotisme cinématographique, dessinent les lignes de fracture d’une société traumatisée par son Histoire. Après les dictatures de Syngman Rhee (1948-1960) puis de Park Chung-hee (1963-1979), la démocratie reprend le contrôle du pays à la fin des années 80. « Depuis l’occupation par le Japon [1905-1945], la Corée a vécu avec une chape de plomb au-dessus de la tête. Au début des années 90, le cinéma célèbre la liberté recouvrée mais, surtout, a cherché pendant dix ans à en sonder les limites », explique Adrien Gombaud, critique à Positif et spécialiste de la culture sud-coréenne. Les premiers longs métrages de ce mouvement éclaboussent les écrans avec une violence rare. En 2001, L’Ile de Kim Ki-duk, histoire de vengeance et de prostitution, crée une vive polémique : le sexe est si explicite que l’on accuse le film d’être pornographique. « Il y a une brutalité, une recherche de crudité assez unique, un côté too much totalement assumé, poursuit Adrien Gombaud. Dans Thirst, on le sent à travers le jeu de l’acteur Song Kang-ho, l’interprète de Sang-hyun, comme chez d’autres personnages marquants de ce cinéma-là. Dans Ivre de femmes et de peinture d’Im Kwon-taek [prix de la mise en scène, Cannes 2002], le peintre Owon boit comme un trou, passe son temps avec des femmes de compagnie puis éjacule sur sa toile. C’est une bonne définition du cinéma sud-coréen. » Moins raffiné que le Japon dans son esthétisation de la violence, la Corée du Sud se distingue par une sorte de « spontanéité ». « A sa façon, le cinéma a inventé l’érotisme dans ce pays qui n’avait pas de culture érotique. Tout au plus quelques estampes cochonnes et

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amusantes, des contes grivois. Mais rien de comparable à la Chine et au Japon. » Avant la liberté des années 90, une scène de viol avait d’ailleurs moins de risques d’être censurée qu’une scène de sexe traditionnelle. FRÈRES ET FREAKS Naturellement, le cinéma est devenu le pré carré de toutes les expérimentations et de tous les abus. Mais cette exploration a fait aussi place à un ressassement créatif du passé. En effet, qui dit Corée dit séparation entre le Nord et le Sud et luttes fratricides. Si le gros de la production sud-coréenne est anodin – des comédies commerciales sans intérêt majeur, sauf peut-être le loufoque The Foul King de Kim Jee-Woon ou le romantique My Sassy Girl de Kwak Jae-young –, la déchirure de la Corée en deux entités politiques distinctes abreuve le 7e art en pathos national, même si les réalisateurs se défendent souvent de livrer des paraboles politiques. Sur la Toile, on trouve des vidéos où l’on voit les garde-frontières des deux nations se regarder en chiens de faïence. Puis se défier et, finalement, sympathiser. « Depuis les années 50, la division est une thématique qui habite ce cinéma. Elle peut être abordée frontalement [comme justement Park Chan-wook dans Joint Security Area, énorme succès local en 2000]

ou s’exprimer par métaphores. La plus spectaculaire reste celle de héros handicapés, de nains, d’individus amputés, muets ou borgnes. Aucun pays n’a autant filmé de corps malades et difformes, souvent féminins. » D’où un bestiaire de freaks en tous genres, du serial killer au revenant qui exhale un érotisme vénéneux et morbide, où le peu de beauté présente instille toujours un doux poison. C’est le cas de l’héroïne de Thirst, la sublime Tae-ju, qui complète la galerie de barrées séduisantes du cinéaste. Mal mariée à un avorton impuissant, elle mute en succube assoiffée de globules rouges, femme fatale sans foi ni loi, trucidant avec une férocité ignoble. Derrière le masque de cette plante carnivore, c’est la Corée qui rumine ses obsessions, rongée par les blessures d’une Histoire qui n’en finit pas de la torturer. —

THIRST, CECI EST MON SANG

Park Chan-wook En salles

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Cinéma Under underground

« COMME UNE LETTRE D’AMOUR »

A New York, la Française Marie Losier, 37 ans, soigne un cinéma expérimental ludique et travesti. Après une bataille de poissons sur gondole avec April March, elle prépare un portrait intime de Genesis P-Orridge. Entretien Jean-Emmanuel Deluxe

C

omment est venue cette envie de portraits filmés d’artistes underground ? Marie Losier : De moments d’amitié. J’ai toujours ma caméra Bolex à l’épaule. Je voulais des portraits plutôt que des documentaires chronologiques. Je crée des costumes, je reconstruis des scènes. Les personnalités choisies viennent avec leurs idées, me racontent des histoires. Mes premiers portaient sur les réalisateurs jumeaux George et Mike Kuchar, et le pionnier du théâtre d’avant-garde Richard Foreman. Le premier musicien fut Tony Conrad [The Dream Syndicate, entre autres], lié à la musique minimaliste, à Fluxus et au « Un garçon avec cinéma expérimental. Un du rouge à lèvres, film peut prendre cinq ans, c’est extrêmement car à côté, je dirige à plein intéressant quand temps la programmation ça bouge ou ça cinématographique de danse devant une l’Alliance française de New York. caméra. » Prochain sur la liste : Marie Losier Genesis Breyer P-Orridge, leader transsexuel de Throbbing Gristle ? Je n’étais pas fan mais je l’ai vu jouer avec Thee Majesty après un concert absolument horrible d’Alan Vega. Elle m’a vraiment touchée. Le lendemain, dans un vernissage où il y avait beaucoup de monde (dont Björk), je lui ai marché sur les pieds et elle m’a fait un grand sourire avec ses dents en or ! J’ai fini par aller chez elle. J’ai rencontré [sa compagne] Lady Jaye et ils m’ont proposé de les suivre

en tournée avec leur groupe Psychic TV, de faire partie de leur vie. Cinq ans que je suis sur ce long métrage ! Un montage de vingt minutes à été projeté à Beaubourg et à la Cinémathèque de Paris cette année. Je reprendrai en novembre, j’en ai encore pour un an et demi. Vous arrivez à vous financer ? Je cherche des bourses, car je n’ai aucun moyen. Il n’y a pas d’aide pour le cinéma expérimental. Je n’appartiens pas au monde des galeries puisque mes films ont des dialogues. Je ne vais sûrement pas dans les bons cocktails ! En même temps, il y a beaucoup d’entraide, pas de compétition. C’est une communauté que j’adore. Et ce film tourné en août sur un bateau, Slap the Gondola, avec April March ? Et aussi Guy Maddin [réalisateur de The Saddest Music in the World, 2003 ; voir Standard n° 22], et trente amis à moi en costumes, dont Tony Conrad et Genesis. C’est une commande de la Cinémathèque de Berlin sur les gens qui ont connu ou sont inspirés par Jack Smith [1932-1989, réalisateur de Flaming Creatures en 1963 et influence obscure de Warhol ou Fellini ; voir Standard n° 9]. C’est une sorte de scopitone sur un bateau abandonné à Brooklyn. On y voit une série de chorégraphies sur des chansons d’April March, avec des hommes déguisés en femmes, comme dans tous mes films. S’ensuit une bataille de poissons. J’avais besoin de ce break pour rester positive : Genesis est une très grande amie intime, mais aussi quelqu’un de très difficile qui me bouffe beaucoup, surtout depuis la mort de Lady Jaye [en 2007]. Contrairement à la plupart des films expérimentaux, les tiens sont joyeux et accessibles. Je suis mon instinct d’autodidacte. Ça m’a pris des années avant d’être acceptée. Pour Genesis, on s’attend à un documentaire classique alors qu’il s’agit d’un film personnel, d’une facette inconnue en super 8 ou en 16 mm, sans images d’archive. On nous entend discuter. Ce qui me plaît, c’est le mélange de tous les moyens

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SLAP THE GONDOLA

© MARIE LOISIER

Au Festival de Berlin Du 11 au 21 février 2010

d’expression. Genesis écrit, peint, fait des collages. C’est une lady anglaise, on boit du thé, avec un humour très poussé que peu de gens connaissent. On veut la photographier, l’enfermer dans le côté rock’n’roll, mais c’est quelqu’un de très simple et plein de doutes, prête à entrer dans une panoplie de sirène avec joie. Réaliser ces films, c’est comme une lettre d’amour. Avec Tony Conrad ou Genesis, une amitié très profonde s’est installée et durera toute la vie. Pourquoi travestir les hommes ? Ça n’a jamais été une question de genre ou de considérations sociales. Cela vient juste de mon amour des costumes. Je conçois tous les chapeaux, les robes, les tutus. Renverser les rôles me semble être une bonne idée, cela génère de l’humour et de la joie. Un garçon avec du rouge à lèvres, c’est extrêmement intéressant quand ça bouge ou ça danse devant une caméra. — 215

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Cinéma Les chroniques d’Alex Masson

LA FOLLE JOURNÉE DE JENNIFER BUELLER

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ébut août, on apprenait la mort de John Hughes, réalisateur, entre autres, de La Folle Journée de Ferris Bueller (1986). Il faut avoir été ado dans les eighties pour partager notre tristesse. Né en 1950 dans le Michigan, Hughes avait ce don : écrire et mettre en scène des teen-comedies qui parlaient aux boutonneux, capter leurs enthousiasmes et leurs malaises. Dès sa disparition fictive, façon Salinger, au début des années 90, désormais réelle, la presse lui a cherché un héritier. Et a facilement dégainé Judd Apatow, dont seul SuperGrave [Greg Mottola, 2007], chef-d’œuvre sous-estimé que Judd a produit, se rapproche un peu de l’univers d’Hughes. De 40 ans toujours puceau (2005) à JENNIFER’S BODY Funny People (en salles mi-octobre), Karyn Kusama Judd Apatow crée des films ne causant Sortie 21 octobre que de geeks devenus adultes – soit un upgrade, certes bien senti, des préoccupations d’American Pie, le cul, la famille, les traditions. Non, l’unique héritier potentiel d’Hughes est une femme. En 2007, Diablo Cody renouait avec la justesse de ton de Ferris Bueller ou de Breakfast Club (1985) grâce au scénario de Juno, réalisé par Jason Reitman. Comme Hughes, Cody se connectait sur les codes des ados de son temps. Mieux : au lieu d’en singer les mœurs comme dans 99,9 % des films pour 15-25 ans, elle les incarnait avec respect.

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Sur un scénario de l’épatante Diablo Cody, ce rigolo slasher horrifique pour ados est un bel hommage inconscient à feu John Hughes. MÉTAPHORE GONFLÉE DES RAGNAGNAS Dès la sortie de Juno, Cody, lauréate d’un Oscar à 29 ans, avait annoncé qu’elle s’attaquait au cinéma d’horreur avec Jennifer’s Body, sur une lycéenne croqueuse d’hommes – au sens littéral. L’objet confirme l’acuité de la scénariste tant Jennifer’s Body est le portrait craché des girls de today : décomplexées mais fleur bleue, affirmant leur sexualité avec effronterie tandis qu’un petit cœur bat la chamade sous le Wonderbra. A l’image, tiens, de Megan Fox, la bombasse de Transformers qui s’avère ne pas être – après des déclarations incendiaires contre Michael Bay – la sexy-potiche attendue. Elle est la Jennifer du titre, son corps, mais pas l’héroïne. Car l’héroïne, c’est l’autre : la traditionnelle bonne copine un peu moche, un peu godiche. Encore sous ses traits de gourdasse de Mamma Mia (Phyllida Lloyd, 2008), Amanda Seyfried est parfaite. Derrière sa façade de série B gore, Jennifer’s Body explore l’émancipation féminine. Megan Fox vampe et boulotte les gars à pleines dents ? Un alibi, voire une métaphore un peu gonflée sur les effets secondaires des ragnagnas. Le cœur, c’est une minette qui sort de sa coquille pour affronter le vaste monde. Of course, ceci est un peu trop masqué par un pitch marketing et un épilogue malhabile à la X-Men. Pas grave : une fois dépiauté son concept de slasher rigolo, la chair apparaît. Du pur Hughes nouvelle génération, dans les dialogues ou le regard compassionnel. On sèche nos larmes. La relève est garantie. —

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ON APPUIE SUR LE BOUTON, DIS ? D

ans The Box, un couple lambda de 1976 se voit proposer un drôle de deal : s’ils appuient sur le bouton d’une étrange boîte, quelqu’un meurt dans le monde. En échange, ils touchent un million de dollars cash, net d’impôts. Le nouveau Richard Kelly (Southland Tales, 2005) a tout d’un épisode de La Quatrième Dimension. Normal : c’en est un, écrit dans les années 60 par Richard Matheson, scénariste officiel dans la série, sous le titre Button, Button. Depuis Donnie Darko THE BOX (2001), on sait que Kelly a un sérieux Richard Kelly penchant pour les paradoxes temporels. Sortie 4 novembre Celui à l’origine de The Box est hors-champ : dans les années 80, la chaîne CBS relifte La Quatrième Dimension avec de toutes nouvelles histoires, précédemment non retenues, écrites par des cadors de la SF sixties. Parmi eux, Arthur C. Clarke. L’auteur de 2001 l’Odyssée de l’espace, l’une des clés qui ouvre The Box, est explicitement cité par Kelly.

Adaptation redoutable d’un script oublié de La Quatrième Dimension et puzzle philosophique pour Richard Kelly, cinéaste du chaos.

DANS LES BUREAUX DE LA NASA La mystérieuse boîte agit comme le fameux monolithe de Kubrick : un sujet d’interrogation

grandissant, peut-être un placebo stimulant la face obscure de l’espèce humaine. Kelly en fait une poupée russe, superposant à la sardonique morale de chaque épisode de La Quatrième Dimension un éloge de la différence et de la science-fiction (le film L’Invasion des profanateurs de sépultures dans le viseur), emballés dans un portrait de la petite bourgeoisie américaine des années 70. Au centre, le motif qui obsède le réalisateur : comment fonctionne un deus ex-machina. On n’a d’ailleurs jamais vu un cinéaste jouer autant à être Dieu pour ses personnages, les étudier comme autant d’expériences. Comme Donnie Darko ou Southland Tales, The Box les place en pions sur un échiquier cosmique, mais de manière encore plus lisible – une partie du film se passe dans les bureaux de la NASA. C’est probablement ce qui fait de The Box son film le plus accessible : tous les éléments du puzzle sont régulièrement, sous nos yeux, des échos de ce qui se trame. The Box n’est opaque qu’en surface, il suffit de creuser un peu pour découvrir un terrible regard sur notre époque, quand il hurle qu’en 1976, on avait encore des doutes sur l’état du monde. Si aujourd’hui un monsieur défiguré sonne à votre porte avec la même proposition, vous lui claqueriez la porte au nez en jurant à l’attrapecouillon ? On a failli avoir affaire à un épisode des Contes de la Crypte, mais c’est bien un redoutable conte philosophique. — 217

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Cinéma Les chroniques d’Alex Masson (suite)

Romance viscérale entre deux bêtes blessées chez les gangsters sud-coréens, et premier film de Yang Ik-june, surprenant acteur-scénaristeréalisateur-monteurproducteur.

© DR

LE SOUFFLÉ COUPÉ A

quoi reconnaîton un film de gangsters sud-coréen ? A ses apparences de cinéma européen. Il n’y pas, actuellement, de genre plus marqué par des influences extérieures, passées – voir A Bittersweet Life de Kim Jee-woon, jumelage stylistique avec Melville – ou récentes. Ainsi, Breathless pourrait avoir été réalisé dans l’Angleterre des années 70, lorsqu’on y trouvait des polars avec malfrats BREATHLESS costumes trois pièces et origine popu, Yang Ik-june du marlou fish & chips qui fit les Sortie 9 décembre grandes heures de Michael Caine, Oliver Reed ou Bob Hoskins. De l’autre côté du globe, une version fish & kimchi est apparue avec, au hasard, Bad Guy de Kim Ki-duk (2001), le saisissant The Chaser de Na Hong-jin (2009) ou aujourd’hui Breathless, premier film de Yang Ik-june. Bienvenue dans un monde de brutes : celui de Sang-Hoon, dont le job consiste à réduire en pulpe sanguinolente la trogne des mauvais payeurs de son patron. Sang-Hoon pense avec ses poings,

même pour cajoler son neveu. Quand une étudiante l’engueule parce qu’il crache dans la rue, elle l’intrigue, logique : elle est l’autre côté de son miroir. A force d’avoir été maltraitée par son père et son frère, cette fille n’a plus peur de la violence. Ils formeront vite un couple d’éclopés du sentiment. CAMÉRA À L’ÉPAULE Breathless est donc un film de gangsters et encore plus, un mélo contemporain. Du moins comme l’entendait Mike Leigh – celui de Bleak Moments (1971) ou Naked (1993), pas les essoreuses à kleenex qu’il pond depuis Secrets et mensonges (1996). Ses personnages n’ont même plus de larmes pour pleurer et ne s’expriment que par la colère, énergie viscérale ; des bêtes blessées qui se sentent et se reconnaissent. Breathless n’est pas cependant sans défaut : ses flashbacks sur le pourquoi de cette fureur s’avèrent aussi gonflants qu’un bouquin de Marcel Rufo. Des explications artificielles dans un film caméra à l’épaule, en prise directe avec nos tourtereaux aux ailes brisées ? De plus certains passages – limite mièvres – auraient pu bénéficier d’un traitement en demi-teinte ; car le nihilisme va mieux au teint blafard du film que la romance. Ces grosses ficelles – on les met sur le compte de l’urgence d’un premier film, où Yang Ik-june, en plus d’écrire, produire, monter et réaliser, interprète SangHoon ! – n’empêchent pas la sensation première : une grosse beigne qui laisse effectivement le souffle coupé. —

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Cinéma Pas ce soir, j’ai la migraine

DVD

LE PETIT

FUGITIF

Le cinéma chez soi, bien confort

Morris Engel, Ruth Orkin & Ray Ashley, 1953 Carlotta

HARVEY

MILK Gus Van Sant, 2009 M6 films

Quand Gus revient aux grosses machineries, disposant d’un pactole de plus de dix millions de dollars, ce n’est pas pour livrer sa vision d’auteur d’un précurseur politique, mais davantage comme le fait Harvey luimême pour crier au porte-voix son message humaniste. La mise en abîme ne s’arrête pas là : tout comme Milk, le réalisateur palmé a commencé sa carrière tardivement et par un film gay (Mala Noche) avant des sujets plus universels, toujours avec un sens aigu de l’attrait adolescent (Will Hunting, A la rencontre de Forrester). Tout cela finit évidemment comme ses trois films précédents (Elephant, Last Days, Paranoid Park) par les derniers instants méga-stylisés des protagonistes. La quintessence de toute son œuvre dans un seul et même film ? Le signe des très grands. Vivement le suivant. — Eric Le Bot

L’INCONNU

DU 3e ÉTAGE Boris Ingster, 1940 Montparnasse

Qu’il est plaisant le cinéma américain des années 40 ! D’une limpidité à toute épreuve, jamais simpliste, s’effeuillant tel un origami qui montrerait petit à petit ses pliures, et aux dialogues, poseurs mais clairs, ravissants de poésie. La collection RKO, du nom du studio à petit budget racheté par Howard Hughes, recèle nombre de perles que d’aucuns appellent séries B. Avec son titre choc, L’Inconnu du 3e étage, du Lituanien Boris Ingster, en est un exemple parfait : une heure d’intelligence folle autour d’un journaliste accusant un jeune garçon d’avoir fui devant le corps assassiné de son épicier. Mais est-il réellement le meurtrier ? Taraudé par la peur de condamner un innocent, le reporter s’imagine en coupable idéal – une inversion des rôles subtile et jouissive. — E. L. B.

Ci-dessus, le vrai Harvey Milk. En haut, Le Petit Fugitif.

« J’en ai assez du cinéma, je ne peux jamais voir ton visage. Je déteste tous les endroits où je ne peux pas t’enlacer. »

John McGuire dans L’Inconnu du 3e étage

Chère Margaux, Pas plus tard qu’hier matin, j’ai vu un film remarquable tourné à New York en 1953 que m’a recommandé François Truffaut. En effet, dans un prospectus reçu au bureau, ce dernier écrit que « sans Le Petit Fugitif, ce beau film réalisé par le jeune Américain Morris Engel, notre Nouvelle Vague n’aurait jamais eu lieu ». L’objet, ressorti en salles en février et maintenant disponible en DVD, aurait directement et fortement influencé Les 400 Coups et A bout de souffle. Curiosité. Deux mômes, des frères, jouent dans la rue à Brooklyn. Le plus grand doit garder le petit pendant que Maman est au chevet de Mémé et que Papa est mort depuis longtemps. Le grand, qui préférerait filer droit vers le parc d’attractions de Coney Island, joue un sale tour (que je ne vous révélerais pas) au petit, qui fuit – et la suite est délicieuse, tendre, très amusante. C’est noir et blanc, tourné avec une toute petite caméra qui faisait saliver Godard. C’est l’enfance qui n’en fait qu’à sa toute petite tête et son tout petit corps et ses besoins de voir le dehors, de s’amuser dedans, avec. L’acteur principal, Richie Andrusco, a 7 ans et joue incroyablement mieux que Guillaume Canet. Tout est dans les mimiques, les moments, les mouvements déconcertants – j’ai du mal à croire qu’il est dirigé, alors que tout pousse à le penser. Par instants, la caméra manque de se prendre une balle de base-ball, filme les passants et les mangeurs de barbe à papa sans qu’ils ne s’en aperçoivent. C’est du cinéma modeste, en toute indépendance (pur, diront les puristes), écrit sur le mode de la chronique. Vous souhaitant un excellent visionnage, à très bientôt. — Richard Gaitet

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Cinéma Chroniques DVD (suite)

L’ŒUF

UNE FAMILLE

Ingmar Bergman, 1977 Carlotta

Walter Salles & Daniela Thomas, 2008 Opening

DU SERPENT Deux frères se sont disputés aux poings. L’histoire aurait pu commencer comme un concert d’Oasis, mais ce Bergman s’ouvre à Berlin sur Abel (Rosenberg) retrouvant son frère (Caïn ?) suicidé dans leur chambre. Le très expressif David Carradine avertit l’ex-femme du défunt (Liv Ullmann, évidemment), danseuse de cabaret, avec qui il renoue une relation trouble, mais solidaire, à la triste époque où l’on commence à s’en prendre aux juifs et à manger les chevaux morts dans la rue. L’action se déroule sur une semaine close le 11 novembre 1923, jour où Hitler échoue à prendre le pouvoir par la force : paradoxal. Les acteurs sont sans cesse filmés derrière des barreaux, rongés par une peur souterraine qui, comme le film, oscille de l’intensité palpable à l’accalmie passagère. Abel est trapéziste : il devrait savoir dompter sa trouille. Mais est-il lucide ? « Il y a un poison dans l’air », écrivait son frère dans sa lettre posthume. Etonnamment, L’Œuf du serpent invoque moins les autres films du Suédois que le reste de la cinématographie mondiale : on trouve de l’expressionnisme à la sauce néoréaliste (Fritz Lang rencontre Visconti), une touche fellinienne dans les scènes de cabaret et une pincée de Brazil dans celles de bureaux ; on verse dans une dernière ligne droite enthousiasmante vers une ambiance très Costa-Gavras que Cronenberg n’aurait pas réalisé autrement. Epatant ! S’il reste du Bergman, c’est dans le désœuvrement – proche de la folie – des protagonistes et l’aridité du thème : le terreau du nazisme. Coïncidence, c’est aussi celui du Ruban Blanc de Haneke, Palme d’or cette année, en salles le 21 octobre. —

BRÉSILIENNE

L’Œuf du serpent. Ci-dessous, Une famille brésilienne

A São Paulo, une femme de ménage fan de foot élève seule et enceinte ses quatre fils aux rêves divers : le premier est coursier, déjà père, irresponsable, et cherche la fortune ; le second veut devenir footballeur pro ; le troisième, prêtre ; quant au petit dernier tout noir, il se demande si le chauffeur de bus ne serait pas son papa, par hasard. « Nous voulions de la véracité, pas de la vérité » : Walter Salles (Carnets de voyage) et Daniela Thomas saisissent l’ordinaire d’une famille modeste avec un récit sobre, de beaux personnages, une photo splendide, et la musique, idem. Le prix d’interprétation féminine cannois remis en 2008 à Sandra Corveloni, qui joue humblement la maman, est néanmoins un peu surévalué. — R. G.

E. L. B.

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YVES SAINT LAURENT,

TOUT TERRIBLEMENT Jérôme de Missolz, 1994 Coffret avec livret, Arte Editions

La voix de Jeanne Moreau lit un hommage écrit par Marguerite Duras et Katoucha Niane, égérie noire, déesse aux seins dorés, s’avance. Quelle meilleure introduction Yves Saint Laurent, qui aimait les femmes au point de ne rien faire d’autre de sa vie que sculpter sur leur corps, aurait-il pu espérer ? Puis, en alternance avec celui de l’actrice au grain de cendres lui faisant écho comme sa part féminine, résonne son timbre à lui. Une voix qui dit adorer les robes noires « comme le trait, noir comme des dessins, comme l’épure ». On le voit dessiner, il dit écrire beaucoup, « pas un roman, un cri, comme Les Chants de Maldoror ». Des écrits oubliés, comme on avait oublié que c’était lui, les costumes de Belle de Jour ou de La Chamade.

On suit les mots au rythme des démarches « Je déteste les lentes de ses mannequins fétiches, portant bourgeoises […] elles ses créations dans ses salons colorés de sont très ennuyeuses. Marrakech, de Deauville au climat cher à Elles ont toujours un Proust – son auteur préféré dont il cite : rond de perle, une « Tout homme d’amour est un homme de douleur. » – et de Paris. On écoute ses débuts broche accrochée de couturier à Oran, sa ville natale, où il quelque part et puis improvisait des costumes de théâtre en c’est tout. » trempant des morceaux de tissus dans de la Yves Saint Laurent gouache, l’importance qu’il prit en entrant dans la maison Dior comme apprenti, jusqu’à remplacer son patron à sa mort. On apprend que lui qui aimait danser abandonna la fête pour la solitude parce que les « événements [l’]inspiraient moins que la seule beauté ». Qu’il voulait trouver un prototype qui ne se démoderait plus, qu’il n’avait qu’un seul regret : « ne pas avoir inventé le jean ». Le DVD comporte un bonus à recommander tout terriblement : la fameuse interview-réponse à Mlle Chanel, qui avait estimé que Saint Laurent copiait son travail : un régal de « politesses » entre gens bien mis. — Magali Aubert

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Ma web-life Instantanés

En août, Standard a confié deux appareils photo Samsung ST50 à d’émérites web-loggers. Voyages, rencontres, soirées, ici même, sous vos yeux ébahis.

1 Carte blanche à Diane Pernet Diane Pernet est fondatrice du festival A Shaded View on Fashion Film. Elle est aussi journaliste pour Zoo et auteur du blog Ashadedviewonfashion.com.

Psychotron au musée du Dr. Guislain, Gand

Les stylistes Miguel Villalobos, Jean Paul Lespagnard et Graham Tabor, Paris L'artiste Samuel François, Galerie Jeanroch Dard, Paris

Le Congrès d’Oscar Niemeyer, Brazilia

Le journaliste de mode Robb Young, fashion week de Brasilia Les stylistes Tuomas & Anna Laitinen avec leur mère, Milan Charles Guislain au restaurant YEN, Paris

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2 Carte blanche à Bastien Lattanzio Bastien Lattanzio est photographe pour Vice, Times et Vogue japon et a réalisé des clips pour Hearts Revolution et pour Nike. Il est aussi l’auteur du blog uglysmile.com.

Petits pieds…

Blague qui marche

Selma est kaput

Tournois de basket Nike, Paris

Paul et son fusil, Annecy

Vue de la terrasse, Rayol * Jeu gratuit sans obligation d’achat, accessible sur Internet à l’adresse www.standardmagazine.com/concours-photo. Inscriptions jusqu’au 31 décembre 2009.

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L’éveil, Rayol

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Ma web-life Instantanés

De Berlin à la Réunion, cet été, Standard a beaucoup voyagé. Et puis on est rentré. Nos meilleurs souvenirs.

Bread and Butter à Tempelhof, Berlin

Soirée Standard avec Malibu, Paris

L’artiste Emilie Pitoiset, ou pas, Normandie

Making of : David habille notre styliste Jean-Marc et Caroline ne sait plus qui fait quoi ni qui est qui.

Le port de Saint-Paul de la Réunion

Défilé Pardon !, Saint-Gilles, la Réunion

A qui la tour ? lancement de Standard n°24 avec Malibu, Paris 16e

Course du Coq Sportif au Rosa Bonheur, Standard 3e !

La boutique la plus hip de l’île de la Réunion

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Standard n°25