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sparse | numéro 01 | trimestriel | oct > déc 2012

guide moderne de dijon | gratuit

VITALIC LE RETOUR DU BOSS, INTERVIEW VÉRITÉ LA DÉROBADE UN SAMEDI SOIR DANS UN FILM X GRANDEUR NATURE ROMANÉE-CONTI ET VINS DE BOURGOGNE LA FABULEUSE HISTOIRE D’UN ARNAQUEUR DE PREMIÈRE CROISADE À LA RECHERCHE DU MEILLEUR HAMBURGER DE DIJON DFCO & LIGUE 2 L’ÉTÉ INDIEN JEAN-PIERRE KALFON LE ROCK, LA CHANSON LE RAP ET LE SIDA +CHRONIQUES ENTRETIENS GUESTLIST TOP 10 LE MEILLEUR DE TA VILLE EN 52 PAGES .


édito Tu brûlais d’impatience de le revoir entre tes doigts. Le voilà. Le magazine papier de Sparse. Et il va falloir s’y habituer. Dorénavant, tous les 3 mois, tu retrouveras ta nouvelle revue préférée dans tous les lieux qui pèsent à Dijon. Pour pas un rond. Je sais que ça va faire tout bizarre aux plus jeunes d’entre vous. Mais ne t’inquiète pas, c’est comme ce dont te parlaient tes parents, tu sais, les livres. Au lieu de cliquer sur un lien, tu tournes les pages toi-même. Ou tu payes quelqu’un pour le faire. Le meilleur et le plus détestable de ta ville et d’ailleurs, réunis en 52 pages. C’est ça, Sparse. C’est Vitalic qui se livre au détour d’une des ses répétitions, c’est notre rendez-vous raté avec Gérard Gagnant, c’est Berlin qui vient jusqu’à toi sans contourner la ligne Maginot, c’est le kop du stade Gaston Gérard dans ton salon, c’est les sorties que tu voudrais faire mais que tu n’oses pas, c’est la vraie vie, bordel ! C’est le retour de nos soirées cinoch’ à l’Eldo, c’est la matinale sur Campus tous les vendredis, c’est des places offertes en pagaille pour les concerts et les festivals. C’est autant de vice qu’un défenseur serbe dans une surface de réparation et autant d’amour que Frédéric François sur scène. Le tout couché dans un mag de toute beauté. Alors tu peux te demander : pourquoi est-ce que ce magazine est plus cool que celui de ton voisin ? Parce que tu ne le payes pas. Et qu’on ne se paye pas. Parce que tu as beau chercher, il n’y a pas de faits divers en page 5. Parce que tu adores les gens aussi prétentieux que nous. Parce qu’on ne s’est jamais pris pour des journalistes. Parce que tu as tellement la classe en le lisant nonchalamment dans le tram qui t’emmène au taf, que tu sens sur toi ces regards d’envie et de désir. Bon, trêve de conneries. On se revoit ici dans 3 mois et dès demain sur le net. D’ici là, sors de chez toi, t’es tout pâlot mon pote. Chablis Winston


sommaire 3. ÉDITO GUESTLIST 6. OK PODIUM Ils ont tous fait l’actu ces dernières semaines. Top ten des personnalités dijonnaises. 8. STORY Arnaques, crimes et Pinot Noir. La fabuleuse histoire d’un collectionneur de vin, arnaqueur de première. 10. INTERVIEW Vitalic is back. À la veille de la sortie de son nouvel album, rencontre à la cool avec le pape de la techno. 18. ENQUÊTE Foodage de gueule : une déambulation dans les rues à la recherche du vrai-bon hamburger maison. 24. IMMERSION « Tout le monde sait pourquoi il est là ». Un samedi soir à la Dérobade, le club libertin de Chenôve. 28. PHOTOGRAPHIES 32. QUESTION Elle est en fac de psycho. Merde, comment faire pour l’épater ? Pas de souci bonhomme, Dijon est une ville de culture et de philo. 36. LIFESTYLE Dijon - Berlin. Causerie avec un type qui a atterri dans un des lieux mythiques de la fête berlinoise : le Bar25. 40. SPORT DFCO, l’été indien. La descente en Ligue 2 a fait du bien au club. On vous dit pourquoi. 42. CINÉMA Ma première fois avec Apocalypse Now. 44. SÉRIES TV 45. DISQUES 46. LIVRE 48. REWIND Jean-Pierre Kalfon nous a parlé du rap et du SIDA. 50. L’EXPLICATION Le restaurant Best Bagels vient d’ouvrir. Mais au fait, pourquoi c’est si bien ? 5.

ours Ce magazine est édité par Sparse Média. Association loi de 1901 Siret : 750 725 806 00012 - APE : 9499Z www.sparse.fr - contact@sparse.fr DIRECTEUR DE PUBLICATION ET RÉDACTEUR EN CHEF Pierre-Olivier Bobo COMITÉ DE RÉDACTION Badneighbour, Sophie Brigoli, Alice Chappau, Georges, Arthur Gérard, Anthony Ghilas, James Granville, Julian-Pietro Giorgeri, Martial Ratel, Tonton Stéph, Chablis Winston DIRECTION ARTISTIQUE ET GRAPHISME Internet PHOTOGRAPHES Vincent Arbelet, Alexandre Claass, Guillaume Bidault, Catherine Faux, Grégory Picout ILLUSTRATRICE Hélène ‘Microbe’ Virey COUVERTURE Chien posé tranquillement rue Jeannin (Alexandre Claass) IMPRIMEUR Chevillon Sens Dépôt légal : octobre 2012 ISSN : 2260-7617 La rédaction décline toute responsabilité quant aux opinions formulées dans les articles, cellesci n’engagent que leurs auteurs. Tous droits réservés © Sparse 2012 Merci à nos partenaires et annonceurs. Prochain numéro : janvier 2013.


PROPOS RECUEILLIS PAR PIERRE-OLIVIER BOBO PHOTOS : GRÉGORY PICOUT, ALEXANDRE CLAASS

CHARLES ROZOY

Médaille d’or sur 100 mètres papillon aux Jeux Paralympiques de Londres, étudiant à l’université de Bourgogne

Ton spot idéal pour aller dîner ? Le mieux reste la place Émile Zola pour le cadre convivial, les restaurants accessibles et de très bonne qualité. T’es plutôt Eldo ou Devosge ? L’Eldo, même si j’y vais très peu. Leur diffusion est plus sociale. Le truc le plus naze à Dijon, c’est quoi ? Je ne saurais pas te dire, j’aime ma ville. Mais le climat est bien pourri, surtout depuis quelques années. Si tu devais remplacer la chouette par un autre symbole ? La chouette est irremplaçable ! La dernière fois que tu es allé au Zénith, c’était pour quoi ? Florence Foresti, c’était super. Mais pour les concerts je préfère la Vapeur où il y a plus de proximité avec les artistes... Tu aimerais voir qui au concert de rentrée en 2013 ? Les Pink Floyd. Le meilleur kébab de Dijon, il est où selon toi ? Il y a longtemps que je n’ai pas mangé de kébab ! Je préfère un bon petit repas au restaurant... ou cuisiner avec des amis à la maison. Quelle main il faut placer sur la chouette pour que ça marche ? La main gauche, la main du coeur !

ANNA CHEVANCE & MATHIAS REYNOIRD Atelier Tout va bien, design graphique

Tu penses que le premier accident de tram arrivera quand et comment ? (Anna) C’est déjà arrivé. Une nana a cartonné pendant la période d’essai. Mais à quand le premier vélo ? Dis du mal des trois autres départements de la région. (Anna) Les 71 ne savent pas conduire, les 58 ne savent pas hennir, les 89 ne savent pas fuir. Tu penses quoi, toi, de la fête de la musique ? (Mathias) Que Jack Lang devrait arrêter de porter des chemises roses. Kir, pour toi, c’est avant tout un lac ou une boisson ? (Mathias) C’est avant tout du cassis mec. Ton magasin fétiche du centre-ville ? (Mathias) Il fait particulièrement bonvivre au Carrefour City du marché. Plutôt Wooz ou cathédrale St-Bénigne?  (Anna) Wooz pour l’ouverture, StBénigne pour l’architecture. Comment décrirais-tu le Dijonnais ? (Anna) Entre Épicure et Bernie. Tu es déjà rentré chez The Kooples, rue du bourg ? (Anna) Une fois, je suis sortie illico presto. La vendeuse a fait une grimace en me voyant.

GUESTLIST

FRÉDÉRIC SONNET

Chargé des projets étudiants et du développement des pratiques artistiques, Théâtre Mansart / CROUS de Dijon

Le concert dont tu te doutes qu’il a peu de chance d’avoir lieu à Dijon ? Nick Cave and the Bad Seeds avec The Cure en première partie. Ou l’inverse. Tu vas culpabiliser de rouler en bagnole polluante au lieu de prendre le tram ? J’ai vendu ma voiture il y a quelques années maintenant. Depuis je vole des scooters. Ton endroit idéal pour boire des coups? Sans hésitation le pont de la Péniche Cancale en été. Le meilleur kébab de Dijon, il est où selon toi ? D’après une enquête gonzo du Bien Public il y a quelques années, ce serait le Royal Sandwich rue Monge. Classé premier avec un 16/20. Le propriétaire avait affiché l’article. Si tu devais remplacer la moutarde par quelque chose d’autre parmi les clichés dijonnais, tu choisirais quoi ? Les Fêtes de la Vigne. Plutôt Olympia, Darcy ou Cap Vert ? Je ne sais toujours pas pourquoi, mais je n’ai toujours pas eu envie d’aller au cinéma. Quelle main faut-il placer sur la chouette pour que ça marche ? La gauche, je crois. Comme je ne suis pas sûr, je mets les deux. Mais je n’ai toujours rien gagné sur Sparse.fr. 5


OK PODIUM!

Entre sorties de route, exploits et éclairs de génie, ils ont tous fait l’actu ces dernières semaines. C’est le baromètre people de Sparse, collection automne 2012. PAR LA RÉDACTION ÉDITÉ PAR PIERRE-OLIVIER BOBO

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en Angleterre. Entre les Brice Jovial. « J’ai acheté mon permis à un collègue qui joue es, je n’ai pas le temps de entraînements, les déplacements et les séances d’autograph qui s’est fait pincer par passer les épreuves ». Belle perf’ pour l’attaquant du DFCO : 3 mois de prison avec sursis, la brigade VTT de la police, en plein centre de Dijon. Tarif nde. Allez, à la douche. 100 heures de travail d’intérêt général et 5 000 euros d’ame

Kavinsky & Breakbot. Invités à ambiancer la place de la Libération pour le concert de rentrée, les deux DJs parisiens tenteront de terminer leur soirée bourguignonne au Chat Noir, mais se feront misérablement recalés à l’entrée du du club. S’en suivra un message d’excuse sur le compte Twitter de l’établissement, qui précise quand même : « R evenez quand vous voulez les gars ! » Du génie, tout simplement.

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François-Xavier Dugourd. « C’est l’ardoise cachée du tram que les contribuables vont payer pendant 20 ans ! » Bougon, le leader de l’opposition municipale lance ses dernières banderilles sur le dossier du tramway, au lendemain de son inauguration en grande pompe. Sauf que les dijonnais sont complètement crocs de ce nouveau moyen de transport et les goodies s’arrachent comme des petits pains.

Charles Rozoy. « L’ambiance à Londres, c’est un truc de frapadingue ». Médaille d’or sur 100 mètres papillon aux Jeux Para lympiques de Londres, Charles Rozoy est immense. Le mec travaille dans l’ombre depuis des années avec un seul bras. Et tout à coup, t’as l’impression que chaque D ijonnais est son meilleur pote. Chapeau.


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Dj Mosey. « Je ne voulais pas jouer en France quand mon père était président ». Maintenant que papa est en congé, Pierre Sarkozy aka Dj Mosey peut délivrer de l’amour aux platines, notamment du côté du Bal’tazar, célèbre « club salon » à Dijon, où il posera ses valises le 19 octobre. On préfère ne pas vous dire le prix de la vodka-pomme. À la vôtre, malgré tout.

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François Rebsamen. « Je plaide pour que les sénateurs, qui représentent les collectivités locales, puissent garder leur mandat local ». Notre bon sénateur-maire met son grain de sel à propos de la règle du non-cumul des mandats prévue par François Hollande. Rassurez-vous, il ne touche aucune indemnité pour son taf à la mairie de Dijon. Mais trop tard, c’est déjà le bordel. Jean-François Copé likes this.

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Bertrand Lhote. « Elle est bien belle votre page de merde. Mais auriez-vous les couilles de venir au 7, bvd Chanoine Kir (...) histoire que nous discutions un peu ? » En s’ad ressant ainsi au Mal Public, une page Facebook qui parodie avec brio notre quotidien régional, le journaliste sportif du Bien Public Bertrand Lhote nous a en fin de compte démontré une seule chose : Inte rnet, c’est vraiment bon délire.

la Bourgogne dernièrement. La Chipeur. C’est le nom du petit chat qui a ému toute une machine à laver qui tournait à raison ? Un voyage cosmique de 40 minutes dans tours/minutes. plein régime, lavage à 45 degrés et essorage à 1 200 uera sa propriétaire, confuse. « En plus, j’avais ajouté de l’assouplissant », indiq ction de Sparse est soulagée. Finalement, Chipeur a survécu et va bien. La réda

Gérard Gagnant. « Merci pour la promo. Mon album sort à l’automne, pourquoi pas une interview ? » Ce message envoyé par Gérard himself à notre attention nous a tout bonnement donné envie de chialer. On était chauds comme des couscous jusqu’à ce que notre idole annule tout, sans explication, la veille du rendez-vous. <3

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Roland Minnerath. « L’expression ‘mariage homosexuel’ est une contradiction dans les termes ». Petit coming out de l’archevêque de Dijon, qui s’oppose au mariage entre deux personnes du même sexe.

Pas mal, mais pas encore du niveau de l’archevêque de Lyon, Monseigneur Barbarin, pour qui le mariage gay est la porte ouverte à « la polygamie » et à « l’inceste ». Tout va bien.

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STORY

ARNAQUES, CRIMES ET PINOT NOIR PAR JAMES GRANVILLE PHOTO : DR

En très peu de temps, Rudy Kurniawan avait réalisé le tour de force de s’imposer dans le milieu extrêmement fermé des collectionneurs Américains de grands vins. Son ascension fut tout comme sa chute. Vertigineuse.

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a légende Kurniawan remonterait à ce jour de 2001. Alors qu’il est attablé dans un restaurant de San Francisco pour l’anniversaire de son père, il commande une bouteille d’Opus One 1996, un grand cru de la Napa Valley en Californie. C’est la révélation. Il traverse tous les plus grands établissements de Los Angeles pour retrouver ce cru et ce millésime, puis en réunit deux cent bouteilles. Il devient alors très rapidement le spécialiste de ce grand cru que tout le cercle des collectionneurs Américains s’arrache. L’envolée peut commencer. Rudy Kurniawan s’engage alors sur le parcours initiatique de la quête du Graal de l’oenophile. Des vins californiens aux premiers crus de Bordeaux, pour arriver au sommet de la pyramide : les Bourgogne. Kurniawan impressionne, il apprend vite, très vite et surtout possède une qualité dont 8

très peu de dégustateurs peuvent s’enorgueillir : il est capable d’identifier un vin en « double aveugle », sans savoir au préalable qu’il faisait partie de la sélection de vins à déguster. À partir de 2003, Rudy Kurniawan est incontournable aux États-Unis, il dépense en moyenne 1 million de dollars par mois dans les salles de vente et son appétit se concentre très rapidement sur le domaine le plus mythique, celui de la Romanée-Conti. Sous son règne, le prix de la bouteille va s’envoler dans les salles de vente. En 2002, une bouteille de Romanée Conti 1945 avait été adjugée pour 2600 dollars. En 2011 pour le même millésime, il fallait compter 124 000 dollars. Kurniawan, après s’être fait un nom, a désormais un surnom : Doctor Conti. QUI ES-TU, RUDY ? Les plus grands collectionneurs de vins sont subjugués par l’homme. Sa cave semble sans fin, ses dépenses également. Tous tombent sous le charme, jusqu’au critique de vins le plus influent du monde, Robert Parker, qui qualifie Kurniawan « d’homme très doux et d’une grande générosité ». Mais que sait-on au final sur Rudy Kurniawan ? En vérité, pas grand-chose et l’intéressé a l’art de brouiller les pistes. Il aurait quitté l’Indonésie pour s’inscrire à l’université en Californie avec une bourse de golfeur, pour finalement ouvrir un magasin d’articles de golf. Sa famille ? Elle est d’origine chinoise et possède en Indonésie une grande société d’importation de bières. Elle lui verserait une coquette somme d’argent pour ne pas qu’il reste dans leurs pattes, d’après lui. Ils importent de la Heineken. On lui verse 1 million de dollars par mois, à moins que ce ne soit deux. Rudy Kurniawan n’est pas très disert sur son CV. Par l’intermédiaire de John Kapon (considéré à l’époque comme un des plus influents négociants en vin aux ÉtatsUnis), Rudy Kurniawan va rencontrer un cercle new yorkais de collectionneurs qui se font appeler « les 12 hommes en colère ». On ne sait pas vraiment contre quoi ces hommes sont


en colère, une chose est sûre, ils n’ont qu’un seul créneau : déguster les bouteilles les plus rares et donc les plus chères au monde. Kurniawan multiplie les voyages à New York, il ouvre les bouteilles les plus incroyables et continue dans sa fixation : le millésime 1947 de la Romanée-Conti. En octobre 2004, Kurniawan publie sur le site de Robert Parker un article intitulé « Comment j’ai tenté, le week-end dernier, de tuer John Kapon à coups de vins de légende ! » La bande vit désormais hors-sol. Pendant quatre jours à New York, ces amateurs de vin vont déguster Bordeaux et Bourgogne hors de prix. D’après les témoignages des convives présents à ce week-end orgiaque, Kurniawan avait apporté un lot apparemment inépuisable de grands crus très rares provenant de sa « cave magique ». Parmi les bouteilles, on trouvait bien évidemment des Romanée-Conti. Elles sont de 1945 et sont réputées introuvables. Rudy Kurniawan devient une légende. LA LOUPE DU COLLECTIONNEUR DE 33 TOURS. En janvier 2007, plus personne ne remet en cause l’influence majeure de Rudy Kurniawan. Don Stott, grand financier de Wall Street, se décide à commander les bouteilles du Dr. Conti et organise une soirée de dégustation chez lui. À cette soirée il y a notamment Doug Barzelay, un des grands spécialistes du Bourgogne et un ami de Stott qui collectionne les disques 33 tours. Ce dernier a toujours une loupe sur lui, et comme les rumeurs les plus folles sur la provenance des vins de Rudy Kurniawan commencent à circuler, il se permet d’osculter les bouteilles. Toutes les mentions sur l’étiquette sont les bonnes, mais les positions sont inversées. Pas de doute : c’est une photocopie de très bonne qualité. Les langues se délient, Barzelay fait ses recherches et pense avoir bu des bouteilles de Bonnes-Mares 1923 du domaine Georges Roumier. Seul petit problème, le domaine a été fondé en 1924. Alors qu’ils goûtent en fin de soirée une bouteille de Bonnes-Mares 1959, le sommelier Tim Kopec s’exclame : « Je ne sais pas ce que c’est censé être, mais c’est le meilleur Côtes-du-Rhône que j’aie jamais bu ». Le groupe d’experts réunit ce soir là arrive à la conclusion suivante : six des onze vins de la cave magique de Kurniawan ouverts sont à l’évidence des contrefaçons. AUX ABOIS. L’étau se resserre sur Rudy Kurniawan, car il n’y pas que Don Stott qui lui retourne des bouteilles. Les plus grands collectionneurs demandent progressivement à se faire rembourser. Fin 2007, Rudy Kurniawan doit plus de 7 millions de dollars à la maison d’enchères avec laquelle il travaille. Début 2008, la dette est passée à 11 millions. Kurniawan est aux abois. Le monde du vin échange au sujet de Dr. Conti. Les grands restaurants de New York et Los Angeles confient que Mister Kurniawan demandaient systématiquement les bouteilles vides aux sommeliers

après la dégustation, pour son musée privé... Un négociant Américain s’étonne lui aussi : « Rudy Kurniawan m’achetait souvent les plus vieux Bourgogne dans les pires millésimes, je me demandais bien ce qu’il pouvait faire de tout ça ». PAS À L’ABRI. Nous sommes le 25 avril 2008 dans un restaurant de Greenwich Village. Autant dire le cru. Rudy Kurniawan a annoncé une vente exceptionnelle de grands vins de Bourgogne. Un homme s’assoit discrètement dans le fond de la salle. Cet homme, c’est Laurent Ponsot, producteur d’un Bourgogne très prisé des collectionneurs Américains. Vingt-deux de ses lots figurent à la vente ce soir là. Le domaine Ponsot a démarré la production de son Clos Saint-Denis dans les années 1980. Le catalogue mentionne des millésimes 1959 et 1945 présentés par un certain M. Kurniawan. Prévenu, Laurent Ponsot a immédiatement demandé le retrait des ventes, il veut simplement s’en assurer. John Kapon annonce le retrait des lots Ponsot, les membres de la vente poussent des huées, ils étaient venus pour enchérir. Kurniawan confiera à un journaliste : « C’est du Bourgogne, on n’est pas à l’abri de ce genre de merde ». IN VINO VERITAS. Laurent Ponsot veut en savoir plus et garde le contact avec Rudy Kurniawan. Lors de plusieurs rencontres entre les deux hommes, Kurniawan est évasif et finit par donner des numéros de téléphone de ses contacts en Indonésie. Résultat : un centre commercial de Djakarta et une compagnie aérienne régionale indonésienne. Pendant ce temps, le FBI a lui aussi décidé de passer à l’action : Rudy Kurniawan est en situation irrégulière aux Etats-Unis depuis 2003. Afin d’éviter une fuite vers l’Indonésie, un mandat d’arrêt est lancé. PIERRES, FEUILLES, CISEAUX. Le 8 mars 2012 à l’aube, les agents du FBI investissent la somptueuse demeure de Kurniawan à Arcadia. Il ouvre la porte en pyjama, la perquisition peut commencer. C’est le jackpot pour les agents fédéraux : plusieurs milliers d’étiquettes de vins rares et prestigieux, des centaines de bouchons neufs et anciens, une machine à embouteiller, de la colle, des pochoirs, des ciseaux et... des instructions détaillées pour la fabrication d’étiquettes du Clos de La Roche 1962 du domaine Ponsot. Dans un coin, du vin de table californien attend son transfert dans de vieilles bouteilles de Bordeaux. Vertigineux. En mai dernier, Rudy Kurniawan a été mis en en examen à New York pour fraude postale et électronique. Il risque jusqu’à cent ans de prison. A-t-il agit seul ? Est-il simplement un fusible auprès de mafias beaucoup plus puissantes ? Comment expliquer son ascension incroyable dans un milieu réputé extrêmement fermé ? Doctor Conti n’a vraisemblablement pas encore tout dit.

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VITALIC IS BACK RENCONTRE AVEC « LE BOSS », À LA VEILLE DE LA SORTIE DE SON NOUVEL ALBUM RAVE AGE.


INTERVIEW

PAR SOPHIE BRIGNOLI PHOTOS : VINCENT ARBELET

Trois ans après Flashmob, Vitalic signe son retour avec la sortie des titres No More Sleep et Stamina annonçant un troisième album à paraître le 05 novembre prochain. Nous sommes allés le rencontrer lors de sa résidence à la Vapeur, alors qu’il était en pleine préparation de son nouveau ‘VTLZR’ live. Sa vision de la techno en 2012, la prochaine configuration sur scène, la conception de l’album ou encore ses restos préférés à Dijon... Le boss nous dit tout. Comment as-tu travaillé sur ce nouveau disque ? Je l’ai fait en un an environ, sachant que j’avais plein d’idées accumulées depuis un moment, pendant que je jouais en live. J’avais donc une image bien définie de ce que je voulais faire. Il est moins patchwork qu’Ok Cowboy, comme c’est souvent le cas pour les premiers albums. Quant à Flashmob, c’était un disque très posé et solaire, qui correspondait à une certaine époque. Avec Rave Age, j’ai voulu faire un album destiné à être joué sur scène. Je le trouve très homogène. Tout ce que j’ai appris sur la tournée de Flashmob, je l’ai utilisé pour cet album. Les autres morceaux sont-ils à l’image du premier titre dévoilé, No More Sleep ? Pas forcément, car No More Sleep est particulièrement dur, au même titre que La Mort sur le dancefloor avec Sexy Sushi. Quand je parle d’homogénéité, ça se traduit dans les sons, pas forcément dans le tempo ou l’ambiance. On sent que la production ne s’est pas étalée sur 3 ans. Il y a des voix sur tous les titres. C’est un changement majeur par rapport à avant, non ? En effet, mais l’idée ce n’est pas de trouver un filon et de faire tout le temps la même chose. J’ai besoin d’être excité quand je rentre dans un projet. J’ai besoin de prendre de nouvelles directions, d’appréhender de nouvelles techniques. J’écoutais beaucoup de pop à une époque, et j’avais envie de réaliser un album à la fois rave et pop. Ça s’est fait naturellement en produisant. Tu es toujours à fond sur MGMT ? C’est vrai qu’à l’époque ça m’avait retourné. Je ne vais pas te citer tout ce que j’écoute parce que c’est très divers, mais il y a énormément de choses chantées. Même en techno, je trouve que les voix sont prédominantes aujourd’hui.

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Qui a choisi de sortir en premier No More Sleep ? C’est plutôt une idée de ma maison de disque, Pias Recordings. Je suis très content de ce morceau, et ce, même si les avis sont partagés. Je pense qu’il faut attendre de le jouer en live pour vraiment pouvoir le juger. Et puis, il n’est pas particulièrement représentatif de l’album. Quand j’ai sorti Flashmob on n’a pas arrêté de me demander où était passée «l’énergie Vitalic», beaucoup de monde le trouvait mou. Et quand je me suis mis à faire des morceaux plus soutenus, on m’a reproché d’avoir délaissé le côté poétique. En fait, à chaque fois que j’ai sorti un premier EP, il s’est fait laminer. Comme le son change, il y a souvent une partie des gens qui sont déçus. En sortant Ok Cowboy, j’ai perdu certains qui aimaient Poney EP, puis en sortant Flashmob, j’ai perdu des gens qui adoraient Ok Cowboy. Et ainsi de suite. Tant que je suis suivi par certains et que d’autres dans le même temps découvrent mes productions, ce n’est pas très important. Sinon je serais encore à faire du hardcore comme quand j’étais gamin, à l’époque de Dima. À propos des critiques sur ce premier single, du côté des journalistes c’est plutôt positif alors que l’accueil du public a été mitigé. Est-ce que c’est quelque chose qui te touche à l’approche de la sortie de l’album ? Déjà j’ai l’impression qu’on a tendance à garder uniquement les critiques négatives plutôt que les autres. Pour No More Sleep, il y a eu les deux. Les critiques négatives venaient surtout du public français alors que les publics anglais, belges et espagnols ont apprécié le morceau. Sur le coup je m’y attendais, ça a toujours été le cas comme je le disais. Je me souviens quand j’ai sorti Fanfares –c’était mon premier single après Poney EP– qui annonçait Ok Cowboy, je me suis fait ramasser : « Mais qu’est-ce que c’est que cette merde ? » Alors qu’aujourd’hui on me le cite comme morceau de référence. Bien sur que ça me touche, évidemment j’aurais aimé que ce


soit un accueil positif à 100%, mais ça n’existe pas. Je n’en ai jamais eu et puis ce n’est pas très grave. J’ai sorti des choses sur Ok Cowboy qui étaient vraiment très dures. Maintenant on me demande où est Dima, mais No More Sleep c’est du Dima avec de la disco. Alors oui, le son a changé, la production a changé car ce n’est plus le même équipement qu’à l’époque. Mais c’est très proche de ce que je faisais avant, avec des techniques très actuelles. Tes fans sont basés où principalement ? Il y en a un peu partout dans chaque pays (rires). Je crois que c’est en Espagne et en Belgique que j’ai le meilleur accueil. Sans oublier le Brésil et le Japon. Du coup t’as l’impression qu’il y a une vraie culture club làbas, et qu’en France finalement on est un peu des pecnos ? Je ne sais pas, je ne pense pas. Peut-être que les Français sont « enfermés » dans le son français… C’est vrai qu’on a eu 5 ans de rayonnement, on entendait dire partout « le son français, le son français, le son français ». Puis le son italien est arrivé, et les Français ne s’en sont pas rendus compte. Je pense à Bloody Beetroots, Crookers, Cyberpunkers… Mais aussi Margot en électro un peu plus solaire et plus douce, ou bien encore Rebolledo au Mexique. En fin de compte le fil conducteur, c’est toujours la disco ? Oui. Ok Cowboy c’était de la disco avec du rock. Flashmob c’était de la disco à l’ancienne, un peu solaire. Et Rave Age c’est de la rave et de la disco. Sur chaque album tu changes de matériel, c’est le cas là aussi ? Exact, c’est ce que j’ai fait. J’ai notamment utilisé l’Ultranova de Novation, un synthé Dave Smith Instrument (le Mopho), Gaia de Roland, et tout un tas de software comme Tal Audio qui fait une très bonne émulation de Juno. Tu vas jouer ce nouveau live en groupe, avec une personne à la batterie et une autre aux claviers. Comment s’est passée la conception ? Je suis encore dans la phase où je fais la plus grosse partie des choses tout seul. Mais les musiciens auront forcément leur

« Je me souviens quand j’ai sorti Fanfares, je me suis fait ramasser, alors qu’aujourd’hui on me le cite comme morceau de référence » mot à dire, l’idée n’est pas juste de remplacer l’ordinateur par un être humain. Avec le batteur, on décide ensemble des sons de drums à utiliser. La semaine prochaine (l’interview a été réalisée mi-septembre, ndlr) on va se retrouver tous les trois ensemble et là j’attendrai d’eux qu’ils amènent aussi leurs idées, des choses auxquelles je n’aurais pas pensé. Aujourd’hui par exemple, le batteur m’a montré des choses assez sympas en empilant des sons de batterie. Au final j’ai hate d’être sur scène, avec le groupe, et d’avoir ce frisson... Tu t’ennuyais seul sur scène ? Non, mais c’est toujours cette envie d’évoluer. Avant je voyageais en petit groupe de 3-4. Ensuite avec la structure il a fallu plus de monde. Cette vie de groupe, j’ai trouvé ça super. Tu rempiles avec 1024 Architecture pour l’installation et le design de ton nouveau live : VTLZR. Oui, ils sont très bons et il y a l’aspect humain qui rentre en compte ici, puisqu’on s’entend très bien. Ils ont aussi décidé de ne plus faire de live de musique, mais continuent tout de même avec moi. Nous sommes très proches. Tu peux nous donner quelques pistes sur ce que ça va donner ? C’est une structure qui contient 40 charpilles, des lights très nerveuses qui se resserrent pour faire un faisceau laser. Donc une quarantaine de faisceaux laser multicolors, qui réagissent très vite grâce à des moteurs ultra rapides et qui se réfléchissent sur les miroirs intégrés à la structure. Ça donne des effets de lumière vraiment incroyables, comme l’impression que la lumière se tord. Mais c’est compliqué à raconter, il faut le voir.

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INTERVIEW

« Si un musicien fait ce que le public attend, s’il ne va pas à contre-courant de ce qu’on veut de lui, au bout d’un moment il meurt. Il faut savoir prendre des risques, il faut savoir se prendre des pains »

Pascal Arbez-Nicolas alias Vitalic 1976 | naissance à Dijon 1996 | sortie de son premier EP, Bonne Nouvelle, sous l’alias Dima 2001 | le titre La Rock 01 explose à la face du monde 2005 | sortie de son 1er album, OK Cowboy et de remixes pour Daft Punk et Björk 2006 | sa collaboration avec Linda Lamb sur Bells fait un carton 2009 | sortie de Flashmob, son second long-format 2011 | il signe la bande originale de «La Légende de Kaspar Hauser» de Davide Manuli (sortie française en 2013) 2012 | Vitalic revient avec Rave Age, son troisième album

Tu ne feras que du live, ou il y aura aussi des DJ sets ? Les DJ sets, je les fais en fin de tournée. J’aime bien, une fois que je suis bien essoré du live. C’est agréable de venir avec un petit équipement tout léger et faire des clubs à droite à gauche.

Tu préfères jouer tes productions ou celles des autres ? C’est le dilemme. Régulièrement il y a un petit flottement. Je reviens de Russie par exemple où le public voudrait que je ne joue que mes morceaux. Mais quand je viens pour un DJ set, c’est aussi pour faire découvrir d’autres choses. Donc au bout d’un moment, je commence à voir les panneaux, les téléphones et les gens qui me demandent : « Quand est-ce que tu nous joues ceci ou cela ? » D’un autre côté, c’est vachement gratifiant, non ? Oui, mais encore une fois si un musicien fait ce que le public attend, s’il ne va pas à contre-courant de ce qu’on veut de lui, au bout d’un moment il meurt. Il faut savoir prendre des risques, il faut savoir se prendre des pains, monter, descendre… Mais je peux comprendre tout ça. Moi aussi quand j’allais voir Daft Punk en DJ set ça me fatiguait de les entendre finir par All Night Long de Lionel Ritchie. À l’époque je trouvais ça pourri. Moi je voulais Rollin’ & Scratchin’. Sauf qu’eux voulaient faire passer au public une vibe à l’époque. C’est après que j’ai compris, en me disant qu’en fait All Night Long était un pur morceau. Et ils avaient raison. Je n’ai pas envie de faire ce qu’on attend de moi. Si ça peut faire plaisir, oui, mais je ne suis pas un jukebox. J’aime faire plaisir mais j’ai besoin aussi de me sentir avancer. La techno en 2012, c’est quoi pour toi ? La différence par rapport à il y a une dizaine d’années, c’est qu’il y a des technos. Autant dans la musique en général c’est le grand n’importe quoi et tout le monde écoute de tout, autant en électro c’est très cloisonné. Je le vois bien avec des amis qui écoutent cette house minimale, on ne leur fera pas

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manger du No More Sleep par exemple ou du Cyberpunkers. Et inversement. Ce n’est plus mélangé comme ça l’était avant ! En ce moment j’aime bien les grandes épopées, les morceaux très hypnotiques de dix minutes. J’adore Pachanga Boys, ou encore le morceau All That Matters de Kölsch, que j’ai dû écouter 200 fois hier avec des amis. Dans les choses qui tapent plus, j’aime les Bloody Beetroots. Je n’apprécie pas cette image de musique à kids, car sous prétexte qu’on est jeune on serait bête. Je n’aime pas cette séparation là, car au contraire il y a une vraie vision artistique. Je connais bien Bob Rifo (de Bloody Beetrots, ndlr), c’est quelqu’un qui s’y connaît beaucoup en bédé, en culture punk. Ces choses là ne sont pas faites au hasard, ce n’est pas juste de la musique pour les mecs qui boivent. Ton label, Citizen Records, c’est vraiment fini ? La structure existe toujours mais on ne sort plus de disque. On a eu de beaux succès, comme Rebotini par exemple. Mais ça ne suffit pas pour payer plusieurs salaires, les charges, etc. C’était pas facile, on avait un son à nous quelque part mais c’était très large, ça allait du rock indé à des trucs très techno. C’est difficile de se faire une image dans ces cas là. Mais c’était le concept de départ, je ne l’ai pas abandonné en cours de route. Il fallait donc arrêter. Le fait de résider à Dijon n’est pas un handicap pour bosser, rencontrer des gens ? Ça rajoute forcément deux heures de trajet en plus. J’aimerais avoir un aéroport à côté (rires). Mais j’habite toujours un peu ailleurs en même temps, à Lyon, Paris, Rome ou Barcelone… Tu es allé au concert de rentrée ? Pas cette année, mais en général j’y vais. C’est super ! Tu aimes sortir où à Dijon ? Je vais toujours Chez Septime. Sinon j’aime bien Little Italy en ce moment, pour la mozzarella di bufala et leurs pizzas. Que des sorties gastronomiques ! C’est vrai que je sors souvent pour déjeuner ou dîner. Sortir en club c’est difficile à Dijon, je ne vois pas trop comment… J’ai essayé de faire des soirées avec mon label et si tu ne programmes pas des grosses têtes d’affiche, c’est assez difficile


de faire bouger les choses. Ici il n’y a pas cette notion, comme le Berghain à Berlin ou le Nitsa à Barcelone, où les gens sortent peu importe la tête d’affiche, simplement parce que c’est le rendez-vous hebdomadaire. C’est compliqué de faire ça à Dijon. Je ne vais pas faire mon vieux con mais à une époque entre l’Anfer et l’espace Grévin, il y avait entre 1000 et 3000 personnes qui sortaient chaque week-end. Maintenant c’est difficile de trainer 300 personnes dans un club. Tu es passionné de bouffe, tu parlais même d’ouvrir un restaurant à une époque. J’aimerais, ouais. C’est compatible avec ta carrière ? C’est fatiguant d’avoir un établissement comme ça. Non mais je garde ça pour plus tard, quand je serai fatigué de tourner. C’est vraiment crevant de tourner. Par exemple je pars en Allemagne demain, je dois aller à Lyon à l’aéroport, prendre un premier vol pour Berlin, puis un deuxième pour Dresden, ensuite un run. Puis la même chose dans l’autre sens à 7h du matin. Sans compter l’attente avant de jouer, la musique qui tape... Je ne vais pas me plaindre car c’est un truc que je voulais depuis tout gamin. Il y a vraiment une fatigue physique qui s’installe, au delà des enjeux. Du coup je ne pense pas qu’un restaurant ça soit plus fatiguant que ça (rires). Tu as fais des études de langues je crois. D’anglais et d’économie, mais au fond j’ai toujours su que je voulais être Jean-Michel Jarre. C’est lui ton idole ? Ça l’était… avant que je le rencontre en vrai. Parce que c’est un enfoiré ? Pas de commentaire (rires), mais ce n’est plus mon idole. Tu suis la politique ? Tu votes ? Oui, ça m’intéresse. Je ne vais pas voter à toutes les élections, mais la plupart du temps quand je peux, je le fais.

« Mon rêve le plus fou ? J’aimerais aller faire un tour en bateau entre Ibiza et Formentera avec Giorgio Moroder, et puis passer l’après-midi à manger des calamars et à discuter Minimoog » ça fait bien de dire « 100 jours au pouvoir... » mais il y a eu les vacances. On ne fait pas grand chose en 100 jours, moi même je fais pas grand chose musicalement parlant dans ce court laps de temps. J’aurais répondu la même chose si c’était l’autre candidat qui avait été élu. Tu t’intéresses un peu à la « nouvelle scène » parisienne : Brodinski, Gesaffelstein, Mondkopf, tous ces mecs là ? Oui, j’aime bien. Particulièrement Gesaffelstein, pour le côté lent… À l’époque tu disais que tu avais un cercle d’amis limité dans le milieu, c’est toujours le cas ? Oui, parce que pour être pote il faut partager des trucs. En tournée, soirée, on ne joue pas forcément à la même heure. Moi je joue beaucoup en festival et je suis souvent à la fin en tête d’affiche. Sans compter qu’avec notre tour bus, on est plutôt autonome. Sans faire mon solitaire, être à l’écart ça préserve aussi de pas mal de choses. Pas mal de DJ ou musiciens peuvent parfois s’enflammer un peu vite parce qu’on leur donne le ballon, et c’est aussi l’entourage qui file le melon. Pour toutes ces raisons, c’est salvateur d’être un peu à l’écart. Quel est ton rêve le plus fou ? J’aimerais aller faire un tour en bateau entre Ibiza et Formentera avec Giorgio Moroder, et puis passer l’après midi à manger des calamars et à discuter Minimoog. Entre bouffe et musique, c’est parfait. (rires) On te verra à Dijon pour ce nouvel album ? Je pense oui, certainement. Je ne sais pas si ça sera lors d’un concert de rentrée ou dans une salle, mais je vais sans doute jouer à Dijon.

Tu es satisfait du nouveau président ? Disons qu’il n’y a pas eu assez de temps pour juger. Je sais que 17


ENQUÊTE

FOODAGE DE GUEULE

UNE DÉAMBULATION DANS LES RUES DIJONNAISES À LA RECHERCHE DU VRAI-BON HAMBURGER MAISON

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PAR TONTON STÉPH ILLUSTRATION : HÉLÈNE VIREY

L’été désormais terminé, tu te fiches pas mal de ressembler au gars de la pochette de Fatboy Slim. Tu te souviens du froid polaire de l’année dernière, et ce coup-là, Catherine Laborde ne te la fera pas : tu vas travailler ta ceinture abdominale à coup de couennes diverses, d’acides gras saturés et d’huile de palme ! Bref, tu es bien décidé à faire le tour des hamburgers servis dans les restaurants dijonnais.

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l en existe bien quelques-uns possédant une large gamme de produits fort goûteux, comme les Friands disent (rue Monge), le Duplex (place Émile Zola), ou le très fifties Ritchie’s en face de la gare, qui en propose composés de viande de bison. On trouvera également des burgers gigantesques et tout à fait recommandables à l’Imprimerie (place Darcy). Malgré le budget abyssal dont dispose la rédaction de Sparse, nous allons devoir limiter notre enquête à quelques enseignes présentant fièrement un « hamburger maison », ce qui implique que le client soit en droit d’attendre un minimum d’originalité. Sinon, il se le fait chez lui comme un grand ou claque un pauvre Mc Do malodorant, voire, en cas de détresse ultime, un Quick ou un SpeedBurger tout sec. Petite précision avant de démarrer : le hamburger dijonnais, connu pour être un plat traditionnel bourguignon, donne bien entendu dans le distingué et il faudra le manger avec les couverts sous peine de perdre définitivement toute l’estime de tes voisins de table. ♠ LE CAFFÈ COSI - 4, RUE BANNELIER Burger Cosi : 16 euros (3,5/5) Il n’est pas rare que les Dijonnais qui claquent leur semaine de paye le vendredi soir peinent à se remettre de la veille en déambulant, comme des âmes en peine, autour du marché le samedi matin. Et c’est pas franchement pour aller pécho des poireaux. Interpellés par des vendeurs de lunettes, ou par le maraîcher qui braille de manière incompréhensible, ils ont besoin d’une terrasse et d’un Coca roboratif. Mais ce qui leur permettra cependant pleinement de se remettre de leurs aigreurs, c’est de combattre le mal par le mal. Ecraser l’infâme à coup de calories, pour « éponger ». Or, quoi de mieux qu’un bon burger un peu chiadé pour opérer ce miracle gastrique ? Après un rapide tour des restaurants de la place des Halles, à la qualité toute relative et dont la plupart ont un look lounge tout à fait discutable, nous tombons finalement sur le Caffè Cosi. Bon, on ne va pas se mentir, on y avait déjà mangé une salade généreuse, on va donc essayer d’y croire. L’accueil est chaleureux, malgré l’arrivée tardive. Après, il faut assumer les caractéristiques de la place à cette heure là le samedi.

En l’occurence, tu n’échapperas pas aux interminables grincements de ceux qui rangent le marché, prêts à klaxonner pour s’enfuire dans leur Sprinter avec le butin du jour. Sans oublier le défilé de poubelles, avec les effluves que vous pouvez deviner. Magique. Nos Coca arrivent, mais sans glaçon. Pas grave, il ne fait que trente malheureux degrés (cette chronique a été rédigée sous canicule, ndlr). On est servis assez rapidement, et on ne nous a pas menti : comme écrit sur la carte, le hamburger maison est composé de pain de mie, ce qui lui donne un faux-air de club sandwich. Pas du meilleur effet, il faut bien l’avouer... On ne peut pas dire que ça envoie du rêve, mais un simple coup d’oeil au contenu, lui, permet de retrouver le sourire. En effet, un fameux steak façon bouchère met à l’amende tous les misérables surgelés Charal dont on pouvait s’enorgueillir à la maison. Très goûteux ! D’autant que le personnel au petit soin a demandé la cuisson que nous voulions. Enfin la petite touche qui ne fera pas regretter d’être venu au Caffè Cosi, c’est la bonne tonne de fromage (non identifié, d’ailleurs) agrémenté de vinaigre balsamique et de parmesan qui viennent garnir ce met délicat. Cela donne à ce burger une certaine originalité, on n’avait pas vu ça ailleurs. Les petits oignons caramelisés, et là, c’est l’extase. Bon, quelques points négatifs, cela dit. Même si je tremblais un peu, n’allez pas croire que j’ai gerbé dans l’assiette : privilégiant le contenu plutôt que la forme, le plat n’est pas des plus esthétiques sitôt qu’on attaque l’engin. Les deux malheureux simili-Buns en pain de mie, une fois grillés, ont tendance à s’effriter jusqu’à laisser apparaître le coeur de la bête immonde. Anorexiques s’abstenir ! On croirait apparaître Krang, la bestiole dégueulasse dans les Tortues Ninja. Quant aux tables, elles sont bien petites. L’assiette prend en effet presque toute la place en largeur, ce qui empêche de poser ses couverts dans de bonnes conditions. A noter également que les frites ne sont pas top, on est bien loin des frites maison dorées à la graisse de canard dont on avait pu se gaver à L’Épicerie (Place Émile Zola). On a là tout juste les surgelées marque Carrouf, et encore. Mais le hamb’ est si goûteux qu’il serait dommage de passer à côté, surtout après avoir traîné vos guêtres au marché le samedi midi avec l’espoir que la gueule de bois passe. D’autant qu’on n’a même pas envie de dessert après un plat si copieux. 19


ENQUÊTE

« Une enquête de l’hebdomadaire L’Express attribue un classement exceptionnel à l’hôpital du Bocage : le CHU est premier pour le traitement de l’infarctus (avec une note de 19,8/20) »

♠ GRILL & COW - 2 BIS, RUE CLAUDE RAMEY Burgundy Burger : 17 euros (2,5/5) Une enquête de l’hebdomadaire L’Express attribue un classement exceptionnel à l’hôpital du Bocage : le CHU est premier pour le traitement de l’infarctus (avec une note de 19,8/20), dixième pour le pontage aorto-coronarien (avec une note de 18/20) et dix-septième pour l’angioplastie des coronaires par stent (avec une note de 17,9/20). Ayant en tête que l’institution en question est reliée en une quinzaine de minutes de tram depuis l’arrêt Godrans, on s’est tout de suite dit : « Cherchons un Burger bien fat ne lésinant pas sur les protéines et les lipides ». Quoi de mieux, dès lors, qu’un établissement misant tout sur la bidoche, la barbac, paradis des viandards ? Le Grill & Cow est de plus excellemment situé, juste devant le marché encore une fois, avec une grande terrasse confortable au mobilier récent. On connaissait le lieu : c’était auparavant le Havana, qui était déjà à l’époque fortement axé sur la viande, un resto tout en longueur entre la place du marché et la rue Musette. On ne se souvient plus guère de la précédente déco, en revanche il sera difficile de zapper celle du Grill & Cow, tant elle possède une identité certaine. Après, c’est selon les appréciations de chacun. Si votre héros dans la vie est Thierry de L’Amour est dans le pré, sachez que vous ne serez pas dépaysés : tous les murs et les sièges sont recouverts d’immondes peaux de vaches, lesquelles auront décidément été utilisées à fond. C’est soit « champêtre », soit, disons-le clairement, complètement beauf. D’autant que la musique lounge-orientale diffusée jure péniblement avec cette ambiance franchouillarde digne d’une idée merdique de Valérie Damidot. Le public présent semble d’ailleurs correspondre à cette impression initiale d’un restaurant un peu kitsch attirant des gens peu regardants, puisque on a même aperçu un mec en marcel, hurlant comme un sourd sur son Kévin qui rechignait à manger son burger – tiens donc ? Attention donc pour ceux qui veulent venir en couple et être tranquille, on a eu droit à une atmosphère qui rappelle au mieux la file d’attente de la Caf, au pire une crèche. Cela dit, l’établissement n’y pouvait rien. Petite originalité sinon : vous pouvez apercevoir de beaux éphèbes cuistots derrière une vitre, en train de se gratter le nez et préparer 20

les grillades. Idéal pour vous occuper si vous n’avez rien à raconter à votre greluche. Vous pouvez guetter leurs engueulades, leur hygiène, et imaginer Gordon Ramsay déboulant au milieu pour leur botter le cul. On a tout de suite été accueilli avec prévenance et courtoisie, mais avec une certaine raideur, par des serveuses en uniforme noir qui tiraient la gueule. Le choix de la place nous a été laissé, ce qui est toujours agréable. Mais ce qui indique aussi qu’un vendredi soir, le resto n’est pas plein. La carte annonce donc un Burgundy Burger. Mine de rien, ça a le mérite d’être original : à notre connaissance, aucune autre enseigne ne réunit ces deux mots fameux. Dans les jeux de baston, on appelle ça un combo ! Il est alors tout à fait loisible de rêver d’un plat mêlant qualité de la viande et ingrédients faisant honneur à notre région. Une sauce au vin, comme dans un boeuf bourguignon ? Un peu de pain d’épice ? Une moutarde originale relevant le tout ? Du fromage de Citeaux, du Brillat-Savarin ? Dijon et Beaune postulant pour accueillir la Cité de la Gastronomie, il est toujours bon de rappeler à nos chers restaurateurs que les possibilités sont nombreuses pour faire valoir des produits locaux de qualité. Première déception, la carte des vins au verre est tout à fait limitée. Le Givry 1er cru à 6 euros n’aura absolument aucune particularité : ni bon, ni mauvais. On en vient à regretter de pas avoir pris un Pinot noir de base pour avoir un peu de goût. Par contre, des petits apéritifs sont offerts, en l’occurence des tortillas avec un tout petit peu de guacamole, ce qui est plutôt raccord avec... l’ancienne identité du lieu. La carte annonce la couleur pour ce qui nous intéresse : Buns (qui s’avèreront mous et sans sésame), échalotes confites, bacon, steak de boeuf façon bouchère (à ce prix là, encore heureux) et... Époisses ! Que les choses soient claires, si tu sortais Monique en espérant la galocher ce soir, passe ton chemin. On peut quand même saluer le courage de mettre un des frometons les plus forts de France. Cela dit, est-ce que cela peut suffir pour annoncer un burger original ? Pas vraiment... On nous demande la cuisson du steak, ce qui est essentiel. Néanmoins, celui-ci aura une espèce d’odeur de brûlé qui ne peut pas plaire à tout le monde, et qu’on attribuera sans peine au mode de cuisson prisé par l’établissement. Le plat est servi sur une belle ardoise avec la traditionnelle salade et quelques frites, lesquelles sont absolument banales.


« Au Bento, le lieu est étonnant et cosy : musique lounge agréable, lumières tamisées et lampions, déco qui oscille entre le classieux et l’insolite, avec des sièges design qui cotoient de vulgaires chaises de salle de cours »

Petit effort sur les sauces, qui sont présentées dans des petits pots de confiote, c’est mignon. Le sandwich s’avère assez salé, notamment à cause du bacon, qui, comme chacun le sait, est un produit on ne peut plus bourguignon. Pourquoi diable ne pas tâcher de mettre des produits locaux, ou au moins français ? Enfin, on a longtemps cherché les échalotes, elles semblent avoir été écrasées par le gros steak. C’est dommage car leur conjugaison avec l’Époisses aurait été fameuse. Le Burgundy Burger est au final correct car plutôt copieux, mais on aurait été en droit d’attendre quelques chose d’un peu plus original, surtout vu le prix. Dernier point négatif pour terminer -et on espèce se tromper- mais on a eu l’impression d’avoir mangé juste sous une caméra hublot, ce qui bien sûr nous rappelle le zêle sécuritaire d’une certaine mairie. Vous l’aurez compris, jusqu’ici l’originalité fait cruellement défaut parmi les hamburgers servis à Dijon. Dites-vous bien qu’à quelques infimes nuances près, ce seront exactement les mêmes plats qu’on va vous faire raquer au minimum 15 euros partout. Les rares particularités sont les suivantes : un burger au chèvre à l’excellent Saint Fiacre (rue Vauban), ou un burger servi avec des « chips maison » à La Cantine (rue Amiral Roussin) – bon au final, on dirait des chips Lidl qu’on aurait passé au micro-onde. Bref, on se laissera tout de même tenter par l’enigmatique Burger Bento. ♠ BENTO - 29, RUE CHAUDRONNERIE Burger Bento : 20 euros (1,5/5) Les écologistes annoncent que nous devrions tous devenir végétariens dans trente ans tant l’élevage animal pompe des ressources, et qu’il faudra bouffer des saloperies d’insectes pour trouver des protéines. Autant dire que c’est un cauchemar que vous allez soigneusement laisser à vos petits enfants. Ce sera en quelque sorte votre legs : cadeau ! Pendant ce temps, et avant l’apocalypse bouchère, on a tenu à tester le burger de ce resto connu de tous les amateurs de sushis, et dont les brunch du samedi et dimanche aprem’ sont tout à fait recommandables. Le lieu est étonnant et cosy : musique lounge agréable, lumières tamisées et lampions, déco qui oscille entre le classieux et l’insolite, avec des sièges design qui cotoient de vulgaires chaises de salle de cours. Des livres sont disséminés un peu partout pour donner un côté intello.

Les serveurs sont, selon votre appréciation, avenants ou un peu trop familiers, cherchant régulièrement à taper la causette pour se la jouer à la cool. Ils ont pas mal tardé avant de nous amener la carte, laquelle n’est au passage pas des plus fournies. Et que dire du plat : il a mis cinquante minutes à arriver ! Ici, on n’a pas osé sortir les vieilles fritas surgelées à peine cuites. Le Bento Burger sera accompagne de pommes grenailles pas toujours très cuites elles-mêmes, et de l’inévitable mesclun. Les pains sont banals, mais le hamburger a l’air bien épais, ce qui est toujours une bonne chose à contempler quand on a une grosse dalle. On se prend alors à fantasmer sur ce qu’il pourrait contenir. En effet, le Bento mise sur une tonalité japonisante : qu’est-ce qu’ils ont bien pu fourrer là-dedans pour qu’il soit si épais ? Ont-ils cherché à être aussi originaux que dans leur fameux brunch ? Catastrophe, ce qui faisait cette hauteur, c’était huit énormes tranches de tomates gorgées de flotte, et avec le goût qu’on trouve habituellement dans nos chères tomates industrielles : aucun. Les écolos se sont-ils infiltrés au Bento? Ont-ils voulu me donner une leçon quant à mon indécrottable goût pour la bidoche? La déception est immense. Qu’y-a-t-il d’autre là-dedans? Dieu merci, un steak façon bouchère, dont on ne m’a jamais demandé la cuisson. En cinq minutes il était froid, et, c’est simple, il était bleu, cru à l’intérieur. C’est cela le concept ? Un burger tartare ? On avait aperçu de super moutardes au miel, et des sauces anglaises étranges lors des brunch. Mais dans notre plat on n’a droit qu’à une sauce barbecue et une autre qui semble tout bêtement être du ketchup. En fromage ? Du Cheddar ! Soit l’insulte anglosaxonne par excellence au pays du fromage. Le tout pour 20 euros. Soit 130 francs, pour les plus vieux d’entre nous. Soyons sérieux : un Buns vaut au pire 50 centimes, et la bonne viande, il faut le reconnaître, deux à trois euros. Sans parler des tomates. Autant dire que le coût de revient de ce burger est ridicule, et que vous en ferez des bien plus fameux à la maison en jetant un oeil sur les sites Internet qui s’attellent à la question. En plus, cela vous évitera d’avoir à vous taper la serveuse hilare la moitié de la soirée dans la cuisine, rigolant si fort que toute la salle l’entendait. Pensait-elle à la plusvalue ? On ne va pas accabler le Bento, on n’y mange par ailleurs d’excellents plats. Mais on les invite, si ils lisent cette critique, à réviser ce plat : un peu d’audace, bordel !

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ENQUÊTE

« Au Bistrot République, diverses anciennes affiches et pancartes du coin agrémentent l’établissement, jusqu’aux chiottes où d’énormes photos de vieilles Dijonnaises du début de siècle en noir et blanc vous dévisageront le zboub pendant que vous faites votre petite affaire »

♠ BISTROT RÉPUBLIQUE - 16, PLACE DE LA RÉPUBLIQUE Hamburger glacé façon Dijon : 6,90 euros (dessert) (4,5/5) Pour terminer notre petite enquête gastrique, on s’est rendus sur la toute nouvelle Place de la Rep’, au Bistrot République pour goûter leur « hamburger glacé façon Dijon » servi en dessert. On ne pense pas souvent à ce resto à la déco 1900 tout à fait agréable, dans lequel les serveurs se démènent pour être dans les temps. Diverses anciennes affiches et pancartes du coin agrémentent l’établissement, jusqu’aux chiottes où d’énormes photos de vieilles Dijonnaises du début de siècle en noir et blanc vous dévisageront le zboub pendant que vous faites votre petite affaire. Avant d’évoquer le fameux dessert, on se doit de faire mention au passage des excellents plats qui nous ont été servis, notamment le sandre à la crème d’Époisse et poireaux caramélisés, ainsi que la poêlée de Sot-l’y-laisse et Saint-Jacques. Purée ! On vous recommande, ça déboîte. On ne regrettera donc pas l’énième burger banal du lieu, dont la seule originalité apparente réside dans le choix de la sauce, poivre ou Époisses. Quant au hamburger glacé, il est agréablement présenté : il s’agit effectivement de petits Buns de pain d’épices au miel, avec des petites brisures de meringues sympathiques. Le tout est rempli de crème et caramel de cassis Lejay-Lagoute -enfin du local, vindiou !- de baies de cassis, et de chantilly. La vache! Enfin de l’originalité ! Repu place de la Rep’, comblé d’avoir suivi les conseils diétetiques de Sparse, il ne vous restera plus qu’à vous écrouler dans le tram comme une grosse merde, la station se situant juste en face. En quelques repas, vous aurez ingurgité pas moins de 26 000 calories. En gros, il vous faudra faire à présent 45 fois le tour du lac Kir en jogging, 200 allersretours à la piscine olympique ou 80 montées de la tour Philippe Le Bon pour remédier à votre bedaine. Merci qui ?

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Avec la participation des communes de Chenôve • Fontaine-lès-Dijon Longvic • Marsannay-la-Côte • Quetigny • Saint-Apollinaire • Talant


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IMMERSION

Un samedi soir à la Dérobade PAR ANTHONY GHILAS PHOTO : ALEXANDRE CLAASS

« Tout le monde sait pourquoi il est là »

Plongeon tête la première dans un film X grandeur nature.

À

peine quelques minutes après avoir enfilé ma chemise blanche Zara, je coule une dernière bière et me voilà sur mon vélo direction la Dérobade, sauna/club chic et glamour qui a ouvert ses portes il y a quelques mois. Je passe la Péniche Cancale et le grand boulevard Roland Carraz m’engouffre. J’aperçois un troquet resté ouvert, ils ont laissé leur pancarte du Bien Public dehors. Agression : Chenôve, gazé pour 400 euros. Ça me choque pas, c’est pas rien, c’est dix entrées à la Dérobade. Et oui, messieurs, c’est le prix. Bien avant le ghetto où ça se gaze pour 400 balles, je tombe sur le fameux établissement, au numéro 117. Il est coincé entre un Crédit Mutuel et un Century 21. Je passe au distributeur, puis toque à la porte. À l’ancienne. Une grande silhouette m’ouvre et me salue. Ça passe impec’, je savais que cette chemise me servirait un jour. Le type du vestiaire est avenant, il prend mon sac, m’encaisse et m’indique la porte de la discothèque. 23h. Je pénètre -passez-moi l’expression- le monde du libertinage dijonnais. Je prends place dans un des fauteuils du coin canapé qui donne sur la piste de danse et qui se prolonge sur le bar où une MILF sert des cocktails. La musique frappe des rythmes reggaeton. Ils n’ont pas lésiné sur le budget laser. À côté de moi, un groupe de trois hommes -qui n’ont pas l’air de s’être changés depuis leur sortie du rayon hi-fi de Boulanger- bavardent. Un type dégarni me lance des regards acérés, comme le couple de quarantenaires qui se pelotent en face. Je me sens comme un faon à l’ouverture de la chasse. Une dame se penche vers moi, 24

elle m’a vu gratter sur mon Moleskin. « Vous êtes là pour le magazine ? » C’est Carole, la grande prêtresse de la Dérobade. « Je vous fais visiter ? » On traverse la piste de danse où une femme danse en string et bottes noires avec un gringalet binoclard. Carole ouvre les portes du sauna qui n’est pas accessible le soir mais tous les jours de 14h à 20h. « On ne veut pas avoir de clients mouillés ou en serviette sur la piste. On sépare les deux espaces » explique-t-elle. Le sauna aussi a son bar. Carole allume les lampes puis les lasers pour me montrer l’ambiance et continue la visite dans les 800 m² de labyrinthes libertins remis à neuf et investis par le club depuis le 1er juin 2012. Elle insiste sur l’hygiène. Elle me fait visiter le hammam où une table en mosaïque trône au centre, elle me précise que les gens aiment bien s’amuser dessus. On passe à côté d’un autre vestiaire. « L’entrée du sauna se fait par derrière, c’est plus discret la journée... » LE ROYAUME DE LA FEMME ? On retraverse la piste pour monter à l’étage, au « coin câlin ». Le style est sobre, la lumière tamisée. C’est un long couloir avec des chambres plus ou moins privées. Au bout, il y a un salon et juste au-dessus des escaliers, un grand lit en simili cuir noir à la vue de tous. Le coin est équipé de douches et toilettes, comme en bas. Une fois de plus, on ne lésine pas sur l’hygiène. J’ai oublié de demander le budget PQ/sopalin. Carole enchaîne : « Le libertinage ce n’est pas glauque, comme vous voyez. Et chacun y va à son rythme, il y a un médiateur qui circule pour veiller à


ce qu’il n’y ait pas de gros lourds ». Je lui demande s’ils payent quelqu’un pour virer les lourdingues spécialement dans le coin câlin, la discussion s’engage. « En effet, ici la femme est reine ! C’est elle qui choisit avec qui elle va s’amuser » - J’aime beaucoup le terme « s’amuser », vous pensez qu’ici vous inversez la tendance machiste qui règne dans les boîtes de nuit classiques ? « Oui, car si une femme veut jouer avec deux, trois hommes, voire plus, on ne jugera pas. On a une cliente régulière, elle s’installe, elle boit un verre, puis elle choisit systématiquement deux hommes, elle joue avec eux et elle repart. Ici, les gens viennent ouvrir une parenthèse. Ils la referment en quittant l’établissement. Venez, je vais vous expliquer le principe des chambres » En fait, les chambres vont de privées à exhib’. Certaines ferment à clefs. À d’autres, il suffit de toquer pour rentrer. L’une d’elle est équipée d’une caméra vision nocturne qui diffuse sur un écran dans le couloir et deux autres ont une paroi avec des trous à différentes hauteurs. Carole me présente le glory hole. « Ici par exemple, on peut venir observer ce qui se passe. Les hommes peuvent même s’y introduire et les personnes peuvent jouer avec leur sexe ». Pratiquement toutes les chambres communiquent avec une meurtrière à l’angle du plafond. On passe dans le salon, où un gros épisode de Brazzers -le géant du porno mondial- passe sur écran plasma et où des gens blaguent lourdement. Ces vidéos font figure de catalyseur : « C’est le mode d’emploi en quelque sorte », ajoute Carole en rigolant, avant de

me proposer un verre. On redescend les escaliers pour rejoindre le bar où la serveuse m’offre un whisky. Petite parenthèse : Sparse est reçu comme un prince à la Dérobade, mais je vous arrête tout de suite, non, je ne me suis pas envoyé Carole. UNE FRÉQUENTATION HÉTÉROGÈNE. Sur la piste de danse, c’est le quart d’heure américain. Le gringalet tente de conclure avec la femme au string mais se fait recaler. Il va s’asseoir. Le club se remplit. À côté de moi, des types du genre coupe en brosse et chemises manches courtes boivent des cocktails. Un jeune couple passe, l’un d’eux s’exclame. « Ah ! Y’a du nouveau monde ! » Je regarde les escaliers qui délivrent tout type de personnes, de la vingtaine à la cinquantaine. Le mec dégarni chelou, un autre qu’on appellera Jean-Pierre et qui doit être sapeur-pompier ou adepte de la gonflette, un métisse aux cheveux tressés, un geek venu chercher le dépucelage trentenaire par un beau samedi soir d’automne, une pouff’, des femmes de toutes corpulences, des couples, trois minets qui ont fait péter le budget sortie... Je me rends compte que ces escaliers sont la colonne vertébrale du club. Je sirote mon whisky en regardant la piste de danse se remplir et la femme au string se déhancher épileptiquement. « Vous avez des beaux tatouages ! » Deux femmes, la petite cinquantaine, prennent place à côté de moi. Je comprends tout à coup l’essence parfaite de la catégorie Cougars en chasse du site Brazzers. Mais là, c’est la vraie vie, malgré le sky et les quelques bières qui font un peu danser les lumières. J’entame la discussion avec Nathalie et Christina*. 25


IMMERSION

« Moi, je viens ici parce que c’est ouvert, c’est plus sympa qu’un bar. Tout le monde sait pourquoi il est là. D’ailleurs on se tutoie ici ». Christina commande un Swimming Pool, cocktail à base de rhum et de curaçao. Pour Nathalie, c’est la première fois qu’elle vient. Elle est divorcée et voulait voir quelque chose de différent : « Dans ma vie, j’ai beaucoup bougé, j’ai vécu partout en France et aussi en Angleterre. À mon dernier entretien d’embauche ils m’ont dit que j’avais trop bougé, trop bourlingué. Je l’ai mal pris, ça ! » Un jeune homme venu chercher une femme mûre -comme dans les reportages de W9- l’accoste mais repart assez vite en direction du jeune couple qui bavarde au bar. Apparemment, ils feront pas tourner, mais Kevin* ne se débine pas. Je questionne Nathalie. - C’est pas ton genre ? « Oh ça pourrait aller, si » - Et les mecs là ? (Trois gros bras en chemises à manches courtes) « C’est des commerciaux, eux... », coupe Christina - C’est une caste dans le monde du libertinage, le commercial ? « Non, ils se sont présentés comme ça » FUMOIR ET DEMI-MOLLE. Christina me trouve sympa et me propose une clope pour aller voir s’il y a de l’action en haut. Nouvelle pause narrative ici : non, ni Nathalie, ni Christina n’auront partagé mon corps ce soir. Christina pousse la porte du fumoir. Presque tous les fauteuils sont occupés, on trouve quand même à s’asseoir. Sa corpulence et sa contenance d’initiée fait taire la horde d’hommes. Pour prouver qu’ici la femme est bien reine, elle me tend son paquet de clope ouvert. Je tire une première latte et s’en suit l’un des pires blancs que j’ai connu de ma vie. J’ai l’impression que les pensées de ces hommes venus chercher ici ce qui est impossible ailleurs envahissent la pièce enfumée. Tous avec la demi-molle, de leurs regards ils poignardent Christina qui tire sur sa clope sans rien perdre de son attitude de femme fatale. L’extraction d’air turbine à fond et couvre heureusement le malaise total qui s’est installé. Allez, tu vas bien réussir à briser la glace avec une blague vaseuse... Je tire une autre latte en faisant attention à ne pas croiser un regard. La porte s’ouvre enfin. Une jeune femme portant pour toute tenue une nuisette rose et noire entre, suivie par trois types, dont Kevin. Quelques hommes quittent la pièce pour leur laisser la place. Kevin déconne, sort une boutade et arrive à lancer une discussion au hasard. Il est cool, Kevin. Si j’avais pas mieux à faire et si, dans l’absolu, on risquait pas à tout moment de se retrouver dans la même piaule avec une cougar au physique ingrat, ça aurait pu devenir mon pote. Christina écrase sa clope et propose de me faire visiter. Elle ne sait pas que j’ai déjà fait le tour avec la boss. On se pose sur un canap’. « Tu vois, là-bas, c’est le gars qui surveille. Y’en a qui peuvent être lourds ! Mais ici c’est nickel. On respecte le choix de chacun. Tu 26

sens l’ambiance, hein, on va te dire oui ou non. C’est les filles qui ont le pouvoir. Les mecs, ils interviennent après. Au début, ils vont regarder, tenter… » Y’A PAS DE MAL À SE FAIRE DU BIEN. Christina est une habituée des lieux. « En fait, j’ai une aventure extraconjugale. Avant, on allait sur Dôle, au DBX et puis ça a ouvert ici. Depuis on vient souvent les après-midis. On cherchait un endroit où on n’était pas obligés de payer par carte parce que sa femme vérifie son compte. Un jour je suis venue repérer et depuis j’adore ! Je fais découvrir à des amies. Entre filles, on vient plutôt le soir. On fait toujours des rencontres sympas. Avec mon aventure, Igor*, la première fois, c’était un vendredi. Je me rappelle, on venait d’arriver et de suite un couple nous a proposé... On a dit oui, on a fait notre truc. Puis ensuite, j’avais repéré un mec en bas donc j’ai dit à Igor d’aller me le chercher! Le mec était d’accord ». Une bien belle première soirée. Et Christina d’ajouter : « Maintenant c’est notre truc, je demande à Igor d’aller me chercher des mecs. C’est avec son accord. Pareil, je lui dis que je viens ici toute seule. Bon, il comprend pas mais moi je m’en fous, y’a pas de mal à se faire du bien ! Je viens pas spécialement pour rencontrer quelqu’un ». Je lui demande si elle est heureuse. « Complètement. J’ai envie de vivre. Si j’ai envie de faire un truc je le fais, tout en me respectant. Mais même quand j’ai déconné, j’en suis contente ! Le tabou, faut pas ». Christina me parle un peu de son fils de sept ans et repart en direction des chambres.

Un jeune couple arrive et, attiré par le bruit, monte sur un des canapés pour regarder par la meurtrière. Ça me fait marrer, j’en fais autant. SHOW TIME, PORN TIME. Sur l’écran, une nouvelle vidéo vient de se lancer. Le médiateur passe avec une poubelle et des serviettes de bain en boule, puis revient s’asseoir à son poste, sur un tabouret. Les gens installés dans la chambre adjacente doublent la vidéo à la perfection. Ça claque sévère et la demoiselle s’égosille. La musique est moins forte ici, ce qui n’empêche pas le médiateur de taper du pied. Un jeune couple arrive et, attiré par le bruit, monte sur un des canapés pour regarder par la meurtrière. Ça me fait marrer, j’en fais autant. Bordel, Jean-Pierre est en train de s’envoyer une black de bien dix ans sa cadette ! Je me rassieds, les deux jeunes gens se rince un peu plus les yeux mais redescendent d’un coup. La porte s’ouvre et la jeune femme leur lance : « Pas de chance


c’est fini ! » Il n’y aura pas de relève. Les pompes sur la table basse IKEA et le nez dans mon carnet, je me demande : « Mais qu’est-ce que vous branlez les jeunes… » Jean-Pierre, lui, sort vainqueur, le torse bombé et le regard fatigué, une serviette autour de la taille. Son tribal lui avale l’épaule, il tient ses pompes et ses fringues à la main. Bien conservé quand même, le J-P. J’entends la douche couler. J’ai l’impression d’être dans son salon, c’est super bizarre. Il est 2h30. Les choses

« Un soir ça va être chaud et la semaine d’après, ça va être la mort. Moi j’viens ici pour trouver des filles débridées, t’sais ! » commencent à prendre de l’ampleur, je décide d’aller me prendre un deuxième whisky. Au passage, je fais un tour par le mur à trous où quatre mecs sont entassés. « Ah non, y’a plus de place », s’exclame l’un d’eux. Je fais remarquer qu’on retombe un peu en enfance, ici. « Ouais, c’est un peu comme quand tu jouais au docteur avec ta cousine - j’te mont’ ma bibite et tu dis rien à papa ! » Apparemment, on n’a pas eu la même enfance mais je souris et il retourne à son trou. Plus loin, l’écran vision-nocturne diffuse deux types en train de faire semblant de s’enculer, habillés. Leur pote est mort de rire devant l’écran. Putain, 40 balles pour ça, les mecs ! Le médiateur, repart pour un run PQ/sopalin/serviettes de bain. Je descends les grands escaliers et la musique tape plus fort. Je croise Carole. « Tout va bien pour vous ? » Si elle veut dire par là : « Est-ce que vous avez tiré votre coup ? », alors non. Mais tout va bien oui, bien que les demoiselles ne soient pas vraiment à mon goût. Son sourire est honnête et amical. Elle repart de cercle en cercle pour s’assurer que tout le monde passe une bonne soirée, un grand sourire aux lèvres. PIPE SUR LE DANCEFLOOR. Je passe au bar puis me trouve un fauteuil bien placé. Je repère une fille pas mal qui vient de s’installer contre le zinc, petite trentaine, cheveux ondulés, pas vulgos. Son copain revient et commence à la peloter. Ils se lèvent et dansent devant le bar. Elle se tortille et plaque les mains de son partenaire contre son cul, l’embrasse à pleine bouche et se retourne. Sa robe remonte jusqu’à son nombril. Je regarde les mecs à côté de moi qui matent et je souris. Puis je me retourne et la jeune femme est à genoux. Elle déboutonne le futal du mec qui ferme les yeux et penche la tête en arrière. It’s a blowjob on the dancefloor and you better not kill the groove, DJ. Le type est ostensiblement ivre et ses grimaces de plaisir me font marrer. Sa nana l’emmène en haut. Il suit la bite à l’air, la démarche confuse. Les lasers fusent

dans tous les sens, la musique continue de taper et la femme au string continue de danser. On dirait qu’elle est venue pour la musique. Je la soupçonne d’être payée par l’établissement. Une sorte d’appât humain en tanga dans un étang de débauche. Un mec d’environ 25 ans, Yacine*, bien sapé, prend place à mes côtés. Il tire la gueule. J’entame la discussion. C’est la troisième fois qu’il vient. « Bah y’a rien à expliquer, un soir ça va être chaud et la semaine d’après, ça va être la mort, c’est comme ça. Moi j’viens ici pour trouver des filles débridées, t’sais ! ». On dirait que notre discussion lui a fait reprendre du poil de la bête. Et des bêtes, c’est pas ce qui manque ici… NO LIMIT. Je vais me poser sur les fauteuils en face de la piste où un couple est en train de se choper sévère. Je termine mon whisky cul sec, j’observe mais la musique devient vraiment dure. Et trop forte. Je ne sais même pas ce que c’est, des rythmes antillais peut-être. Il est 3h00 passées, c’est no limit. D’ailleurs, le tanga est tombé... mais les bottes s’activent toujours sur la piste balayée de lasers. Je regarde les formes vertes et rouges agressives parcourir le corps maigre de cette femme qui est presque toute seule si ce n’est pour les deux mecs qui lui tournent autour. Au bar, une blonde, le regard innocent et portant un imprimé léopard, est arrivée. Cinq mecs se pressent autour d’elle mais au bout de quelques secondes, Carole, dans son ubiquité de tenancière, les disperse. Deux ou trois reviennent à la charge et se fixent au bar. Le whisky et la musique me tapent le casque quand tout à coup j’ai l’impression d’être dans le bad trip d’Easy Rider, sans la musique psychée, sans les cocottes sixties, mais plus version Chenôve. Je remonte au calme pour gribouiller quelques notes, je lorgne un coup dans une chambre au passage et aperçois Yacine, assis sur le rebord du lit avec le jeune couple qui vient de finir, à en croire les cheveux décoiffés de la jeune femme et le front perlant du jeune homme. Mais qu’est-ce qu’il fout là, tout habillé, le regard penaud, à bavarder avec eux ? Je retourne dans le coin vidéo. Le film se termine laissant apparaitre une liste de fichiers .avi sur le thème anal. Des bruits de baise résonnent encore dans le couloir. Je vais aller me coucher, je descends et salue Carole qui me raccompagne à la porte. Au final, c’était pas si trash que ça. Je pensais me retrouver dans une chanson d’Indochine, mais ce genre d’espace semble permettre à pas mal de gens de ne pas craquer dans un couple pourri, de s’amuser dans un couple nonconventionnel, d’ouvrir la soupape quand le taux d’hormones est trop fort, de faire une parenthèse, quoi. Cela dit, le ratio hommes/femmes est quand même égal à celui de n’importe qu’elle discothèque. Mais en tout cas, ça vaut le coup d’œil sociologique. Ah, tiens au fait, avant de resortir j’ai croisé J-P. Il remontait pour un tour avec une brune rondouillette. Carton plein pour lui ce soir, les 40 balles sont bien amortis.

*noms fictifs

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DIJON

PAR ALEXANDRE CLAASS


QUESTION

ELLE EST EN FAC DE PSYCHO. MERDE, COMMENT FAIRE POUR L’ÉPATER ? 32


PAR T.S. PORTRAIT DE J-J ROUSSEAU PAR MAURICE QUENTIN DE LA TOUR

Sparse va t’aider à combler ton manque cruel de savoir en te rappelant à quel point Dijon est une ville de culture : mieux, une cité philosophique. Rien que ça.

T

’as cru qu’en allant sur Attractive World, t’allais pécho un max : la pub « pour célibataires exigeants » te laissant entendre que ça allait être rempli de bonnasses sur ce site. C’est pas complètement faux mais, bad news, cette Anaïs21 qui te donne rendez-vous place Darcy avec son clébard et son diabolo semble disposer d’un cerveau. Pire, du haut de ses 19 ans, elle te parle de ses études de psycho trop profondes, adaptées à sa personnalité trop dark, et de son goût immodéré pour Amélie Nothomb. Quant à toi, au mieux, tu lis L’Équipe au chiotte et les ingrédients sur ta boîte de Chocapic. Dommage, car derrière ses dreads cradingues, tu aperçois un beau minois et même un joli petit bouli dans son sarouel pourri. Ultime affront : elle se met à évoquer son prof’ de philo de terminale qui l’a « trop mot’ à faire psycho car il était trop cool ». À côté de tes pompes, t’étais à deux doigts de lui proposer d’aller voir DFCO-Monaco à Gaston Gérard. T’as pu la fermer à temps. Comment s’y prendre pour l’épater malgré ton absence crasse de culture ? REPRENDRE LES CHOSES EN MAIN. Sitôt qu’elle te bassinera avec sa ridicule Métaphysique des tubes et son engagement à la con à Attac, tu vas pouvoir te la péter sévère. Pour lui foutre des putains d’étoiles dans les yeux, il faudra pour commencer lui balancer : « La mondialisation et la décroissance, ouais, bon, c’est sûr... mais sinon tu connais des penseurs un peu ancrés dans le local ? » Avant qu’elle comprenne que tu ne parles pas du local de l’asso psycho à la fac, il ne te reste plus qu’à te remémorer ce qui suit. Le fait est que malgré sa petite taille, Dijon est une ville de philosophes et de culture, qui a été dôtée d’une académie dès 1725, et dont le musée des beaux-arts est tout bonnement l’un des mieux pourvu de France. Je pense notamment aux oeuvres de Vieira da Silva ou Nicolas de Staël, vantées par René Char. On sait que lorsqu’ils traversaient l’Europe, Mozart ou le poète Rilke sont passés par la cité des Ducs. Ce dernier évoque même un portrait de Charles le Téméraire qu’il a pu contempler dans ses somptueux Cahiers de Malte Laurids Brigge, son roman le plus célèbre. La ville, située sur la grand’route entre la capitale et la cité des Gones, n’a pas manqué d’inspirer de nombreux artistes et penseurs de passage. Elle a aussi tout simplement vu naître quelques philosophes comme n’importe quelle autre cité. Évidemment, toutes se hâtent de les transformer en nom de rue ou d’arrêt de métro, et d’oublier comme il convient le contenu de leur pensée.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU, STAR LOCALE. Celui qui est devenu une icône dans le coin, c’est Jean-Jacques Rousseau. Il s’est justement rendu célèbre pour son fameux discours à l’Académie de Dijon, qui a vraisemblablement martyrisé des générations d’élèves de terminales. En effet, il est très souvent placé en supplément du plus fameux Discours sur l’inégalité, choisi par bon nombre de leurs sales profs afin d’être étudié de manière cursive. Le Dijonnais est rabat-joie ? Cela tombe bien : Rousseau le ronchon ombrageux est venu répondre par la négative à la question que lui a posé l’Académie : «Est-ce que le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs ? ». À l’heure où l’Europe s’extasiait encore sur ses Lumières, le grand penseur vint à Dijon démontrer que le soidisant progrès est avant-tout un facteur d’artificialité et de nombreux autres vices qui corrompent la bonne âme naturelle. Voilà qui risque de froisser un peu Anaïs, qui misait tout sur l’accumulation anarchique de savoirs inutiles. Les faits sont têtus : si elle l’ouvre, rappelez lui que Rousseau a d’ailleurs été convaincant au point de gagner le concours proposé par l’Académie. On peut apercevoir une plaque commémorative entre la rue de la Préfecture et la rue Verrerie célébrant ce grand moment de la philosophie française. Et ça, c’est du concret. Pas du blabla un peu bourré en terrasse du café... Avec un peu de chance, elle va imaginer que l’illustre philosophe de passage à Dijon lance un appel au retour à la nature, genre, pourquoi s’embarasser de vêtements ? Tu acquiesces d’un air complice. AMPHI BACHELARD, 1ER ÉTAGE, BÂTIMENT DROITLETTRES. Ayant enseigné à Dijon, le célèbre épistémologue barbu, voire hirsute, Gaston Bachelard est une sorte de sympathique Père Fouras, le savoir et la polyvalence en prime. Lui, il faut le jouer un peu comme si c’était votre papy, instant émotion. Et puis, il sera à la fois ta caution scientifique et onirique, puisqu’il a travaillé tout autant sur les procédures expérimentales que sur la signification des rêves, ce qui ne manquera pas d’intéresser ta cible. C’est le moment de faire péter une citation à même de terrasser toute résistance chez la nunuche : « Ce n’est pas avec des chiffres, ce n’est pas en courant sur la ligne de l’histoire qu’on peut percer les ténèbres des millénaires. Non, il faut beaucoup rêver - rêver en prenant conscience que la vie est un rêve, que ce qu’on rêve au-delà de ce qu’on a vécu est vrai, est vivant, est là, présent en toute vérité devant nos yeux » (extrait de L’Eau et les rêves). Inutile de préciser à quoi tu rêves, gros dégueulasse.

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QUESTION

Achève-la avec ça : « La conquête du superflu donne une excitation spirituelle plus grande que la conquête du nécessaire » (La Psychanalyse du feu). Manière habile de présenter ta vilaine requête de plan cul tout à fait superflu dans l’absolu, mais absolument nécessaire pour toi. Attention tout de même à ne pas placer tout et n’importe quoi : il serait, par exemple, contre-productif de rappeler que « le rêve est plus fort que l’expérience... » MAURICE BLONDEL, COLLECTIONNEUR D’INSECTES. Philosophe chrétien né non loin de l’ancienne faculté, son ouvrage sur le concept d’action est lu dans le monde entier. Ça tombe bien, toi t’es bien chaud pour passer à l’action. Provenant d’une famille d’intellos, il a fini par être nommé professeur à Aix. Malgré tout, il revenait souvent dans la région, précisément à Saint-Seine-sur-Vingeanne, où il rédigea sa thèse, sobrement nommée L’Action, et se consacrait à sa collection de papillons et d’insectes. Paf ! T’as placé le mot papillon. Elle te montre le sien tatoué sur le haut de sa poitrine. Jackpot. NOS RÉGIONS ONT DU TALENT. Bien que perdue dans des abstractions sans queue ni tête, la petite veut du concret. Bah ouais, tous tes philosophes, ils sont crevés. Il lui en faut des vivants, en chair et en os. Autant le dire tout de suite, ça va être chaud pour en trouver des aussi éminents. Cela dit, on a bien quelques profs, à l’université de Bourgogne, aux ouvrages assez réputés. Attention, il n’est pas interdit ici de faire croire que ce sont des potes à toi. Pierre Guénancia, spécialiste renommé de la philosophie cartésienne, apprécié de tous pour sa finesse et son humour, donne ainsi un cours sur Hobbes tous les mardis matin. Et les places sont chères : la salle est blindée. The place to be. Mickaël Foëssel, un jeune premier beau-gosse spécialiste de Kant et de Ricoeur, et plus généralement de philosophie allemande et politique, intervient souvent sur France Culture et dans d’autres médias comme la célèbre revue Esprit ou l’émission Philosophie, sur Arte. Il s’est notamment rendu célèbre pour son ouvrage La privation de l’intime thématisant les relations entre le privé et le public à l’heure des grands déballages sarkozystes. J’invite solennellement les midinettes ainsi que les jeunes homos à aller sur Google Images, afin d’admirer son petit minois. Alain Boutot, lui, est le traducteur de nombreux tomes de la philosophie de Heidegger. Pas spécialement du genre truculent, il est une sommité pour tout ce qui touche à la pensée de cet auteur ou à celle du mathématicien René Thom. C’est également ce qu’on appelle dans le milieu un « turboprof » , bien content de pouvoir rentrer à Paname en TGV une fois ses cours finis. L’herméneutique, ou la science de l’interprétation, c’est le crédo de Pierre Rodrigo. Ses cours n’étant pas les plus rock’n’roll de la fac, tu pourras ainsi tirer partie de la 34

Pierre Guénancia, spécialiste renommé de la philosophie cartésienne, apprécié de tous pour sa finesse et son humour, donne un cours sur Hobbes tous les mardis matin. Et les places sont chères : la salle est blindée. The place to be. torpeur générale et de celle de ton accompagnatrice, qui sera définitivement sous la charme de tes connaissances en philo. Rattaché au centre Georges Chevrier, Pierre Ancet codirige l’axe de recherche intitulé « Soins, vie et vulnérabilité ». Il a co-écrit un ouvrage sous forme de dialogue sur le handicap et sa perception. Parlez-en à votre douce, elle aura l’impression qu’il vous arrive d’avoir de l’empathie. C’est toujours bon. DU CAMPUS AU CENTRE-VILLE, DE LA FAC AU CAFÉ. Mais puisque la philosophie ne saurait se cantonner au campus, elle s’épanouit parfois en ville, et pas qu’à Gibert ou chez les autres libraires de la ville. Citons par exemple le Shanti, café indien de la rue Berbisey. C’est l’un des rares lieux de ce quartier où consommer de l’alcool n’est pas un impératif catégorique. On y propose des méditations en commun où le thé et la tisane sont servis à volonté, jusqu’au bout de l’ennui. Le George Tron en vous pourra, entre deux séances de réflexologie plantaire, faire le malin sur des sujets comme « le bien et le mal », « les sept péchés capitaux », ou encore des thèmes qu’on retrouve dans les pages psycho de Femme Actuelle, du type « la positive solitude ». Nul doute qu’Anaïs écoutait Lorie il n’y a encore pas si longtemps, cela pourrait l’émoustiller. Une autre possibilité peut éventuellement s’offrir à toi : le club de philo, rue de la Synagogue. On en a vu que des affiches douteuses disséminées un peu partout dans Dijon. Celles-ci nous invitent littéralement à refaire le monde de la manière la plus inconséquente qui soit, à coup de gros concepts, tellement massifs qu’ils en coupent le souffle. Les séances sont animées par un anthropologue, Fernand Schwarz, spécialiste en égyptologie et en culture précolombienne. Enfin, un dernier mot sur les « chantiers philo ». On doit ces rencontres et conférences à un jeune agrégé de la région, Charles Braverman, avec des thèmes sympathiques et qui peuvent limite te causer comme « Philosopher ou vivre comme un porc » (référence transparente à J.S. Mill) ou « Qu’est-ce qu’une oeuvre d’art aujoud’hui ? ». La dernière rencontre était programmée le 12 octobre à la Nef’, sur le thème suivant : « E xpérimentez ! » Putain, ouais, mais carrément ! Il faut tout tester ! Voilà ce que tu proféreras, extatique, à l’élue de ton coeur en évitant soigneusement toute référence à Fred & Jamie ainsi qu’à HPG. Bah ouais... ça sera plutôt le moment de rappeler les thèses de La Formation de l’esprit scientifique de Gaston Bachelard. Au pire, si t’es vraiment chaud comme un pet sous la couette et que t’as envie de fêter autre chose que la science, trompe toi d’adresse, et emmène-la cash à la Dérobade vers Chenôve, pour expérimenter.


OCTOBRE 17 / The Coup – HIP HOP US 18 / Dub Forge : panda dub + Full dub FeaT. R.a.S. 19 / CapTain Cumbia & boRiS Viande – CUmBIA BALkANIkA 20 / bademba KanouTé & léo miSSeT – BLUES mANDINgUE 25 / SYLb : Wild Willy and The hangdoWnS + TFCo – ROCk 26 / dRum’n’baSS paRTy 27 / aThanaSe KabRé – CONTES AfRICAINS 28 / FeStivaL NovoSoNic : K holeS – ROCk

NOVEMBRE 01 / mR day – SOUL gROOvE 02 / ze TRibu aFRo all STaRS – AfROBEAT & JU JU wINE mUSIC 03 / Cie gRaViTaTion « Mr KroppS » – UTOPIE EN mARCHE 08 / réSoNaNceS : luCid + hubWaR – DUBSTEP 09 / So Kono Sound SySTem – AfRO vIBES 10 / réSoNaNceS : luKe abboTT + eponym – TEk HOUSE 11 / réSoNaNceS : TouRnoi « SupeR maRio KaRT » – SUPER NINTENDO 15 / caNaL caNcaLe : SunayuK – ROCk 16 / caMpuS goeS FuNK : Sham + niCo + ShaKaRa 17 / SiliCon CaRne + Saï + dj – ROCk TRIBAL & SOUL REggAE 22 / géNériq FeStivaL : jeFF lang... – BLUES & mORE 23 / bRiTT hoRTeFunK – gROOvE’N’JERk 24 / Cie la maRTingale « Furie » – THéâTRE LOUfOqUE 25 / la boum deS p’TioTS – SURPRISE PARTy 29 / LeS NuitS D’orieNt : FlaSh naRdin – DESERT BLUES 30 / djalaFoul Sound SySTem – AfRO gROOvE

DéCEMBRE 01 / LeS NuitS D’orieNt : ouled lboRaK – gNAwA fUSION 02 / la CaRaVane deS jeux 06 / MetaL up Your SouND : Kayan + poumon + Kazan – ROCk 07 / bateau ivre : d-Wax + iSoTRoph (aiRFlex labS) – HOUSE TECHNO 13 / caNaL caNcaLe : TRnT bRnT – mATH ROCk 14 / Soul Food paRTy 15 / pix mix by RiSK CReW – ELECTRO JUkE BOx 20 / bœuF vaporetto : TRio libRe CouRS – JAzz 21 / boolimix inViTe dj oRl (Sodabi ReCoRdS) – TROPICAL 22 / peTiT CRémanT noël – SAUCISSE PARTy

... mais aussi des expos, des animations, des apéros, des boums, des rythmes et de l’amour !

BISTROT SPECTACLES / DIJON - PORT DU CANAL

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LIFESTYLE

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ICH BIN EIN DIJONNAIS PAR MARTIAL RATEL PHOTOS : GUILLAUME BIDAULT

C’est l’histoire d’un pote avec qui vous étiez en fac. Le type, au milieu des années 1990 découvre les musiques électroniques et dès le mois de décembre, il vend sa guitare pour s’acheter des platines. Après, il bouge à Paris pour finir ses années de philo, enchaîne avec des cours d’anthropologie et des études d’ingé son. Puis c’est la capitale allemande, et entre deux excentricités filmées par Tracks, sous le nom Schubert et Jessica, il atterrit dans le haut lieu des fêtes berlinoises, le défunt Bar25 (fermé en 2010 suite au rachat du terrain par des spéculateurs). Causerie avec le Dijonnais de Berlin : Guillaume « Dada Disco » Bidault.

Mais qu’est-ce que tu es allé faire à Berlin ? Quand je parlais de toi, j’avais coutume de dire que tu étais parti faire la fête là-bas. (rires) C’est pas tout à fait ça... Forcément, j’avais entendu parler de l’ambiance et de Berlin « capitale de la musique électronique ». Après deux ans à Paris, après mes études d’ingé son, j’avais essayé de faire des productions, je me cherchais un peu, je travaillais dans les studios mais la scène parisienne était un peu coincée à mon goût. J’hésitais entre Londres et Berlin, et la direction électronique de la ville m’attirait beaucoup plus que le côté rock de Londres. La ville avec ses friches me semblait beaucoup plus ouverte à l’expérimentation. Ce départ, c’était un coup de poker avec l’optique de produire. Et forcément, à Berlin, je me suis rendu compte que la fête était un mode de vie. La sphère festive est quasiment une sphère en-soi à coté de la sphère économique et sociale. Comment es-tu arrivé au Bar25 ? J’ai eu la chance d’arriver à Berlin l’été où le Bar25 a ouvert, en 2004. Par le plus grand des hasards, j’habitais avec quelqu’un qui connaissait très bien l’équipe et cette personne m’a emmené là-bas dès les premières semaines d’existence de ce lieu, de manière très innocente, parce que j’étais alors très loin de cette scène. C’était vraiment une cabane en bois au bord de l’eau, les fêtes étaient très confidentielles avec une cinquantaine de personnes. J’y suis allé deux-trois fois sans vraiment comprendre ce qui se passait... (sourire) Et j’y suis retourné l’année d’après, encore en visiteur, j’ai commencé à rencontrer un peu plus de gens, à rentrer dans la scène électronique. C’est en 2006, au troisième été, que j’ai sympathisé avec un des patrons et j’ai commencé à travailler en tant que barman. Ensuite, j’ai continué à prendre du galon et de l’assurance jusqu’à faire partie des DJ résidents et organiser des événements. Finalement, depuis que je suis arrivé à Berlin, on peut résumer mon parcours à toute cette période du Bar25 ! Qui gérait le lieu ? Un patron, un collectif ? Au départ, il y a quatre personnalités de la fête et de la nuit. Deux qui étaient un peu des ravers, un qui était un restaurateur et l’autre qui avait eu pas mal de bars dans Berlin Est. Ensemble, ils ont su réunir toute une troupe de passionnés et de dérangés (rires). À quoi il ressemblait, ce lieu mythique ? Au départ, c’était juste un terrain vague entre la rivière Spree et un mur, prolongement du mur de Berlin. Au début, ils ont décidé de construire une petite baraque pour accueillir un DJ. Et années après années, ils ont ajouté des trucs, construit des bars à des endroits. Chaque année amenait son lot de nouveautés, tous les passionnés apportaient leur touche : des véhicules de manège, des auto-tamponneuses. Chacun pouvait y aller de son petit délire si bien qu’à la fin c’était un énorme complexe et le dernier soir, il y avait sept soundsystem. À la fin, c’était devenu un énorme Disneyland. 37


LIFESTYLE

C’était un mélange de bric et de broc construit avec du matériel de récupération... Mais il y avait un côté très nature quand même, très agréable, en extérieur avec des jeux de lumière. C’était féerique, un bois enchanté. Le terrain était très grand, tout en long. Officiellement, on pouvait accueillir deux cent cinquante personnes, je crois. Le dernier weekend, on en a accueilli dix mille... Toute une partie de l’équipe vivait sur place l’été. Ils avaient construit des petites baraques, posé leur bus aménagé et ils vivaient comme ça, comme une communauté cyber-hippies. L’été, il y avait une vingtaine de personnes « fixes ». Ils avaient tout sur place : le restaurant leur servait de cantine, certains s’occupaient du label (Bar25 est devenu un label en 2006, ndlr), ils faisaient tout ça tout en accueillant à longueur de journée un artiste ou des charpentiers qui venaient ajouter quelque chose. Et la musique était diffusée toute la journée, sans un moment de calme ? (rires) Ça dépend si tu fais la différence entre sphère publique et sphère privée. Mais il y avait toujours de la musique quelque part sur le terrain puisque des gens y habitaient... La semaine, le sound system principal était seulement branché en fin d’après-midi et il ne s’arrêtait pratiquement pas le weekend du vendredi jusqu’au lundi, voire mardi. On imagine que la musique jouée était principalement de la house minimale... Oui, il y avait de la house, de la tech-house et de la techno minimale, c’était un peu la tendance quand ça s’est ouvert : Villalobos et compagnie étaient en vogue. Le Bar25 a poussé le truc à l’extrême avec ces fêtes qui n’avaient quasiment pas de fin et l’hypnose qui s’en suivait. C’est la musique que l’on retrouve sur le label Bar25, cette « techno du lundi matin », avec des morceaux qui s’étirent pendant dix minutes. Au fil des années, le public s’est élargi, la mode a changé, la techno évolue sans cesse, des DJs de différents pays se sont installés, ça a diversifié la musique et ça lui peut-être évité de s’enfermer dans un lieu un peu trop druggy. Et il y a eu l’ouverture d’autres espaces, notamment le Circus, un espèce d’amphithéâtre où il y avait des pièces de théâtre, des concerts de musique expérimentale ou de balkan beat. Ça nous a aussi permis, le dimanche et le lundi, de jouer des choses plus disco. C’est nous, Denis et moi, qui avons importé cette touche disco qu’il y avait un peu à la fin (Denis et Guillaume forment le duo Dada Disco, ndlr). On servait dans un petit bar et on mettait notre musique, de la disco, des trucs des années 1980. Les gens adoraient, certains même restaient plus vers le bar que sur le dancefloor à écouter la minimale. C’est là qu’on s’est

« La semaine, le sound system principal était seulement branché en fin d’après-midi et il ne s’arrêtait pratiquement pas le week-end du vendredi jusqu’au lundi, voire mardi »

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dit qu’il y avait un truc à prendre et on a proposé des soirées disco. C’est le lieu de liberté, d’expression, d’altérité (rires). Justement au niveau des DJs, quelle était la politique ? Inviter des pointures ou des gens underground, des anonymes ? Tous les DJs étaient logés à la même enseigne. Ce n’était pas ta notoriété qui était importante mais le fait de jouer deux heures ou trois heures. Dans les premières années, les gens n’étaient quasiment pas payés. Ceux qui jouaient étaient des amis, et au bout de la deuxième année, certains DJs se sont proposés, il a fallu les payer, mais juste un peu, deux cents ou trois cents euros. La plupart des gros DJs qui sont passés par Berlin ont voulu jouer là-bas et ont accepté les conditions. La programmation ne cherchait pas les grosses pointures et elles se sont retrouvées au milieu d’artistes moins connus. Un soir vous aviez fait une bonne blague en vous déguisant en Daft Punk. C’était pour l’anniversaire du lieu. Il nous semblait important de présenter quelque chose d’un peu historique, événementiel, sauf qu’on n’avait pas les moyens. On avait convenu avec le patron, qui était le seul au courant, qu’on se ferait passer pour les Daft Punk. On avait fait des déguisements assez réussis. Et en amont, on a lancé une rumeur en en parlant à des potes. Du genre : « il va y avoir un gros truc, deux DJs français, enfin tu vois, je peux rien te dire ». Et quand on est apparus sur scène au milieu de la fumée, au milieu des lasers, des gens ont cru qu’on était vraiment les Daft Punk (rires). Ça m’a pas mal amusé de voir ensuite sur les forums, les commentaires, des gens se demandant s’ils avaient vu ou non les vrais Daft. Tu parles d’hypnose, de ce côté perdition dans et grâce à la musique. Quelle place occupait la drogue là-dedans ? Bah, faut pas trop se cacher, hein... Quand tu restes danser pendant presque dix, douze heures, des fois vingt quatre, forcément, il y a un dépassement de soi (rires). À Berlin, il y a une certaine tolérance. Pour nous, c’était un élément du folklore. Il y avait peut-être une certaine concentration chimique mais de toute façon c’était comme ça à travers toute la ville. C’est peut-être une manière d’acheter une paix sociale dans le ville parce qu’il y a quand même énormément de chômage, ici. Tiens au fait, c’est exact que le nom Bar25 vient de la 25ème distillation des acides ? (rires) Je ne la connaissais pas celle-là ! Il faut que je la raconte aux autres, ça va bien les faire marrer. Non, c’est un peu un hasard, le lieu était au numéro 25 de la Holzmarktstraße. Mais le Bar25 a commencé bien avant, dans un vieux Volkswagen Kombi emmené sur les festivals pour servir de bar ambulant. Sur le camion, il y avait un signe 25. C’est vrai que ça laisse songeur, l’utilisation des numéros et de cette mystique... Une des particularités du lieu, c’était d’attendre quelque chose du public. Oui, ça rejoint cette idée de « faire la fête chez des gens ». Tu venais avec quelque chose, avec un cadeau. Il fallait venir avec


le bon état d’esprit. Si tu arrivais avec un grand sourire, un peu looké, que tu avais deux-trois plumes sur ton chapeau, on sentait que tu étais prêt à apporter de cette bonne humeur qui faisait le lieu. Plus, c’est vrai, que si tu arrivais avec ta chemise bien repassée et ta carte de crédit. Mais c’était l’anti Studio 54 en fait, ça restait un lieu ouvert, sans star... On a dit que la sélection était dure, moi je ne trouve pas. Je pense qu’elle aurait pu se faire des fois avec un peu plus de tact (rires). Il y avait ce besoin de nachstellung, ce désir de se mettre en scène. C’était fait de manière tellement chaotique, tellement « cabaret burlesque » qu’il ne suffisait pas d’avoir un grand nom pour rentrer et faire son show. Si tu avais ce bon esprit, tu pouvais même en une journée rentrer dans le backstage... Beaucoup de gens n’avaient pas compris cela. Des DJs célèbres, leurs agents ou des gens qui travaillaient pour eux se sont pointés à la porte ou au backstage, en prenant les gens de haut, et ne sont jamais rentrés. Le backstage était vraiment le lieu de tous les fantasmes, à juste titre ? C’était une fête dans la fête. Est-ce qu’il y avait matière à fantasmer ? (silence) Oui (rires). Il se passait beaucoup de choses mais en un sens le lieu était tellement fou qu’on pouvait bien s’amuser sans y avoir accès. Aujourd’hui, avec ton duo Dada Disco, est-ce que tu perpétues cet esprit ? C’est dur à dire, on joue dans des lieux et des pays tellement différents qu’on est obligés de s’adapter. Au Bar25, l’aspect performance et visuel était plus important que la musique. À l’époque, on jouait juste quelques bons titres pour mettre le feu. Avec ce duo vous faites le tour de l’Europe : Stockholm ou Cannes récemment... Oui, et puis on est allés à Novosibirsk, aux portes de la Sibérie, aux frontières de l’Asie. Et ça sans rien avoir produit, c’est ce qui est miraculeux ! Outre nos personnalités excentriques et sûrement agréables, c’est la réputation du Bar25 qui nous précède. Quand on a proposé nos services à Moscou ou à Barcelone, sur le Sonar, ça a été notre carte de visite. Ça a marché comme ça dans deux-trois villes clefs et on a réussi à capitaliser le truc. On arrive maintenant à la limite et il faut vraiment qu’on produise quelque chose. Ça devrait sortir prochainement. On ne sait pas encore chez qui. On a la chance d’avoir des potes dans des labels. Par exemple, Ellen Allien de Bpitch Control n’arrête pas de nous demander où on est. Mais je ne sais pas si on va prendre le risque de lui faire écouter (rires). Et il y a bien sûr les gens du label Bar 25... Vous jouez à Cannes lors du festival ou à l’occasion de défilés de mode, et sur votre facebook, vous lâchez : « Dada hates Fashion, Fashion loves Dada! » C’est vrai que ce sont des milieux qui n’ont pas grand chose à voir avec cet esprit déconnade du Bar25. Après on n’est pas incorruptibles, loin de là, on est même relativement arrivistes, on prend de l’argent pour faire ça. Et puis, il peut y avoir du bon goût parfois là-dedans.

« Toute une partie de l’équipe vivait sur place l’été. Ils avaient construit des petites baraques, posé leur bus aménagé et ils vivaient comme ça, comme une communauté cyber-hippies » Pour te connaître un peu, je suis sûr que tu as vécu toute cette période sans prendre tout cela vraiment au sérieux. Oui, en même temps je suis d’un naturel un peu anxieux, tu sais, mais c’est vrai qu’il y a un côté tragi-comique dans tout ça. Il y a un côté absurde à penser qu’on peut passer sa vie à s’amuser. Jusqu’à quel point ? C’est la question. Avec ton regard de philosophe et d’anthropologue, tu analyses comment cette folie du Bar25 ? C’est dur parce que c’est un fait social total. Si tu essayais de faire un bouquin sérieux sur cela, tu raterais une partie de ce que c’était. On pourrait le découper en plein de tranches : d’un point de vue individuel, social, politique... Globalement, au cours du siècle dernier, avec le développement économique des arts, des villes ont eu leur heure de gloire, avec des conditions historiques précises. Berlin, avec la chute du Mur, a eu la chance de proposer autant d’espaces et de liberté à une jeunesse. Les libertés étant réduites partout, ça a créé un aimant puissant. Tout le monde vient pour prendre sa part du gâteau. Et c’est un mouvement international. Finalement, la bohème à Paris dans les années 1920, il y avait assez peu de Français. Au début ici, c’était typiquement berlinois et allemand, mais juste durant les premières années. Il y avait un esprit bien particulier, tous les lieux ouverts dans les années 1990 jusqu’au Bar 25, étaient ouverts par des gens de l’Est. Ils faisaient ça avec une fraîcheur, une naïveté typique de l’Est, moins axé sur les rapports économiques. D’ailleurs quand le Bar25 a ouvert l’entrée était gratuite. Ensuite elle est devenue payante, à la fin ça coûtait 10 euros pour entrer. Aujourd’hui, si tu ouvres un club, c’est 10 euros dès la première année. Des gens à travers le monde se sont rendus compte du potentiel artistique et d’expérimentation de la ville. C’est très bien, mais un esprit occidental est alors arrivé. Ça fait huit ans que je suis là et je ne reconnais quasiment plus la ville tellement ça parle anglais, espagnol, français à tous les coins de rue. Toutes les semaines, tu as des bars, des galeries qui ouvrent... Du coup, Berlin comme les autres grandes villes court le risque de la gentrification. Le capital vient toujours là où les artistes étaient avant, prend leur place et éjecte ceux qui, pourtant, l’avaient attiré dans un premier temps. Bon, on te voit un de ces quatre à Dijon ? Avec plaisir (rires). En même temps, je me rappelle des dernières fois à Dijon, fin des années 1990, on était dans les bois à tenter d’organiser des mini teknivals, et là je vais revenir en jouant de la disco !

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SPORT

DFCO INDIAN SUMMER PAR JULIAN-PIETRO GIORGERI PHOTO : ALEXANDRE CLAASS

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Septembre, mois de rentrée au bureau. Sans surprise, la fontaine à eau n’a pas été déplacée. Sophie de la compta est toujours aussi bête à manger du foin et tu as la migraine. À l’inverse de tes petits états d’âme d’employé, le DFCO connaît une rentrée sous le signe de l’été indien, et de la win. Un vrai coup de canif à l’image de perdant qu’on s’était fait du club. Décryptage.


O

n avait quitté le DFCO un soir de mai 2012. Le pool bourguignon était allé se flinguer en Bretagne, et clore sa « saison en enfer » au stade de la route de Lorient. Funeste soirée, pour ce qui restera comme une belle corrida, et une fin aussi triste que celle de La Dernière Marche avec Susan Sarandon. Pour la dernière, réduites à huit à l’heure de jeu, les troupes de Carteron quitteront la pelouse le sifflet à l’air. Humiliées dans le jeu, humiliées dans les têtes. Bien aidées par un Fredy Fautrel en état de transe. De mémoire de supporter, on n’avait jamais vu un collectif autant à la rue, que lors de ce foutoir : deux expulsions, une défense qui prend l’eau, des joueurs qui se blessent tout seul, Jovial qui bouffe la feuille de match. A l’arrivée, presque un score de tennis pour des Rennais un brin sadiques. 5 buts dans l’armoire. Les espoirs de maintien, définitivement envolés. À Dijon, c’est la soupe à la grimace. Il faut s’y faire, on a le tram, mais le club, vitrine de notre ville, évolue dorénavant en Ligue 2. Une bénédiction, à en juger par les bons résultats actuels. Mais un crève-cœur, aussi. En effet, après avoir kiffé la vibe parmi le gotha et avoir tapé le PSG en octobre 2011, il faut se rendre à l’évidence. Après un grand tour de parachute ascensionnel, joueurs et supporters s’écrasent contre les parois de la réalité. Celle d’une Ligue 2 , qui a certes de la gueule, mais c’est plus tout à fait pareil. C’est comme perdre son boulot quand t’as trois crédits chez Cofinoga : tomber en Ligue 2, ça fait mal. On appelle ça le déclassement. Demande à Eric Woerth, ce qu’il en pense. Au début, pour Eric aussi, tout allait bien, l’homme est un très bon élève de la Sarkosie, limite fayot. Et puis badaboom ! Le scandale des « mallettes », l’hippodrome de Compiègne, etc. Eric se voit relégué en deuxième division, politique celle-là. Mais la relégation peut avoir du bon. Allez, comprendre. SWEET HOME LIGUE 2 ? Faites pas les sucrées ! Ok, Dijon joue en Ligue 2, c’est un fait. Mais franchement, qui s’en plaindra, hormis les esprits revêches. Au moins aujourd’hui, déplacement à l’extérieur, n’est plus synonyme de branlée à l’intérieur. Désormais, on peut lever le menton bien haut. Et le DFCO se classe parmi les candidats légitimes à la remontée. Le nouveau credo à Dijon, c’est jouer chaque rencontre pour empocher les 3 points. Ça change des conf’ de presse qui puent la déprime, où le coach se donne des alibis, contrit qu’il est, comme: « Je crois que bon, on n’a pas démérité dans le jeu, on a joué notre football, mais il nous a manqué ce petit

quelque chose ». Vous n’êtes plus des promus les gars, vous êtes de nouveau au bercail. Et oui ! Parce qu’avec son budget minceur, son palmarès vierge et son niveau de jeu, le DFCO qui joue en Ligue 2, c’est comme être à la maison. Home, sweet home. Et puis il faut être clair, les Varrault, Guerbert et Jovial sont de chouettes mecs (sauf Jovial qui s’est fait allumer par la gendarmerie pour conduite avec faux-permis), mais techniquement ces gars-là sont plus proches du National que de la Champion’s League. Je ne vous dit que ça. UN REMANIEMENT JUDICIEUX. Depuis le début de saison, Dijon a pris la bonne roue. Celle de Monaco, nouvelle pompe-à-fric et jouet de Rybolovlev, un oligarque Russe. Système démerde pour le DFCO, toujours dans un fauteuil, sur des roulettes en or, mais le cul bordé de nouilles. Parce qu’avec le mercato en forme de saignée, la politique de restructuration interne, et une relégation dans la gueule, on pouvait penser les Dijonnais plongés dans la déprime, vidés de leurs forces, enfoncés dans la crise et tout le bataclan. Et bah, que nenni ! Les joueurs (ceux qui n’ont pas foutu le camp), ont su réagir, et de belle manière. Faut-il y voir le coup de frais créé par le départ de Carteron ? Sans doute. Parce qu’il faut reconnaître à Dall’oglio, nouveau bras droit du président Delcourt aux Poussots, le mérite d’avoir mis sur pied un projet de jeu cohérent, d’avoir su remobiliser tout ce petit monde. Même les quelques brebis égarées, prêtes à aller au clash avec la direction. Hein, Younnousse ! Mais il y a un bémol, un gros bémol à tout ça. Le DFCO doit ses bons résultats pour partie à la maestria d’un homme, au mec qui a les clés du jeu depuis deux saisons : Benjamin Corgnet. Problème, le garçon s’est fait la malle. Il quitte la capitale des Ducs de Bourgogne pour un sympathique port de pêche, Lorient. C’est tout le cœur du jeu qui est orphelin. Benji n’a pas donné de double des clés. Qui pour faire circuler la gonfle ? Qui pour créer le décalage et faire la dernière passe ? Le DFCO n’a plus son quaterback, ce joueur capable d’ouvrir des brèches. Ce milieu tout terrain, intelligent et très complet. L’absence de Corgnet ralentit considérablement la circulation de balle. Corgnet qui file et Grégory Thil qui se pète les croisés. Sur le plan offensif, le DFCO est exsangue, voire cul-de-jatte. Mais il y a un dicton qui doit nous faire espérer. Plaisir à nos lecteurs du BTP. « Le mur est plus important que la brique », dit la sagesse populaire. C’est bien Doras, le sponsor du club, non ?

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CINÉMA

MA PREMIÈRE FOIS AVEC APOCALYPSE NOW PAR ALICE CHAPPAU ILLUSTRATION : EXTRAIT DU FILM

Thierry : C’était en 1979, il y a 33 ans... déjà ! Et ce film est toujours magique. Il venait d’obtenir la palme d’or à Cannes, ex æquo avec Le Tambour, je crois. J’avais lu que le tournage avait été cauchemardesque : cyclone, crise cardiaque de Martin Sheen, budget explosé... Bref, avant sa sortie en salle, le film était déjà mythique. C’était donc une évidence: il fallait le voir. Et là, le choc... Je m’attendais à un film de guerre classique. Mais non, Apocalypse Now ne ressemble à aucun film et aucun film ne ressemble à Apocalypse now. Je suis allé le voir six fois. C’est excessif, je sais, c’est même incroyable et pourtant c’est vrai. Ce film est un coup de poing en pleine figure. Sur l’absurdité de la guerre, sur la violence, sur l’absurdité de l’être humain. Aujourd’hui encore, je m’interroge sur le comportement du colonel Kurtz (Marlon Brando). Alice : Tu m’as fait découvrir ce film en K7, je devais avoir 12 ans, et j’avoue ne pas avoir retenu grand chose... si ce n’est la séquence d’ouverture, d’anthologie. Le bourdonnement d’un hélicoptère en approche, l’utilisation de The End des Doors en fond musical, un premier plan : la jungle du Vietnam et soudain les bombes et les flammes pulvérisant les palmiers. J’en ai la chair de la poule rien que d’y penser. Tout est dit, soyez prêt à mater 2h30 de pur chef d’œuvre. Quelques années ont passé, et j’ai décidé de revoir le film, sans trop me rappeler pourquoi. Et là, ce fut vraiment la révélation. Apocalypse Now est le genre de film qui vous marque à jamais, le genre de film qui vous hante et qui vous rappelle de quoi était capable le Nouvel Hollywood des 70’s. Tu as raison de dire que le film était déjà mythique avant même sa sortie en salle. Si on se renseigne un peu, on découvre que cette pièce maîtresse de la filmo de Coppola a bien failli ne jamais exister. Tempêtes en série sur le tournage, Harvey Keitel, à la base dans le rôle de Martin Sheen, qui quitte le plateau, infarctus de Sheen par la suite, Coppola contraint d’hypothéquer sa maison pour finir son film, Dennis Hopper défoncé en permanence ou encore Brando qui arrive sur le tournage quasiment obèse et mutique. 42

On a pensé que ça pouvait être une expérience tout à fait cocasse que de plonger dans le passé afin de se remémorer notre première rencontre avec un film culte. Ça l’est encore plus quand c’est notre collaboratrice Alice Chappau qui interroge... son père.

D’ailleurs, je te recommande vivement de lire le journal de tournage signé par la sœur de Coppola, Eleanor. Un récit d’une rescapée de cet enfer, à l’image du film. En plus d’être mythique, ce film est culte, et il est difficile de choisir une scène favorite. Malgré tout, est-ce que tu en retiens une en particulier ? Thierry : C’est pas forcément celle que je préfère mais on ne peut pas trouver plus culte que cette scène : l’attaque des hélicos équipés de haut-parleurs hurlant la fameuse chevauchée des walkyries, avec un Robert Duvall au sommet, fan de surf. Scène complètement dingue au milieu de cette guerre du Vietman qui ne l’est pas moins. D’ailleurs, ce film est complètement surréaliste... Alice : C’est vrai que cette scène résume parfaitement le côté surréaliste et absurde du film. C’est le chaos, la violence est omniprésente, la jungle est en flammes, et pourtant Duvall décide de faire un peu de surf. D’ailleurs on retient aussi cette réplique de Duvall : « J’adore l’odeur du napalm au petit matin », ça résume bien le degré de folie du personnage. La folie, c’est pour moi l’une des grandes thématiques du film. Ce que l’Homme est capable de faire à autrui, à ce qui l’entoure. Tous les personnages, s’ils ne le sont pas déjà, deviennent cinglés.


*au cinéma Devosge en VOST du 19 décembre au 1er janvier 2013

Le chaos ambiant aussi dans cette scène horrible où un camp de soldats n’a plus aucune direction, c’est devenu un vrai cirque, au sens propre comme au sens figuré, avec en fond sonore cet abominable orgue de foire. La folie et l’horreur sont incarnées à jamais par le colonel Kurtz, le dieu du mal. Je vois Apocalypse Now comme le récit mythique du voyage aux enfers réadapté à la guerre du Vietnam. Thierry : Un détail important sur la scène avec Robert Duvall : fan de surf, il découvre justement qu’il a un champion parmi ses hommes, il vient alors spécialement bombarder ce village parce qu’il sait qu’il y a une vague spéciale sur cette plage. On rejoint ce que tu dis : la folie possède les hommes. Je pense que ce film montre que dans une situation de chaos la majorité des hommes se débarassent de la raison. Le colonel Kurtz en est le sommet. Par contre, le capitaine Willard (Martin Sheen) est l’un des seuls à rester fidèle à sa mission, à garder son sang froid (la scène du sampan). Cela m’a toujours impressionné, surtout en comparaison avec la scène du début où il est complètement destroy. Le film est une escalade vers l’apocalypse : le bateau remonte le fleuve vers la violence « p ure » , « parfaite », si je puis dire, incarnée par Kurtz. Alice : C’est un récit intemporel, c’est peut-être aussi en cela

que ce film est mythique. On a déjà cette histoire dans la mythologie grecque, ensuite dans la Bible puis dans Au coeur des ténèbres de Conrad, dont s’inspire Coppola. Ça me rappelle aussi Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog. Le voyage sur le fleuve est un aller simple vers les enfers. En attendant on vogue dans le purgatoire où personne n’en sortira indemne. Mais j’ai des doutes sur l’infaillibilité de Martin Sheen, il est fasciné par Kurtz, tout comme nous. Et lorsqu’il sort du fleuve, on dirait qu’il est comme purifié. À l’image d’un héros légendaire, il a passé cette douloureuse épreuve et il renait. Peut-être que je vais un peu loin mais c’est mon interprétation. C’est en cela que ce film est passionnant, on a cesse de l’analyser. Les années passent, il ne prend pas une ride, il reste une référence dans l’histoire du cinéma, tous genres confondus. Thierry : Ce film exceptionnel comporte de nombreux codes où chacun peut se faire une interprétation. C’est la force du film. Encore aujourd’hui, je me pose des questions, notamment sur Kurtz. Plus qu’un film de guerre, c’est un film sur les comportements humains. Et je suis vraiment heureux de t’avoir transmis ma passion pour ce film. C’est le propre d’un film culte de traverser les générations. Si vous ne l’avez pas vu, il est encore temps de ne pas mourir idiot ... Je crois savoir qu’il sera projeté en décembre à Dijon*. Moi, c’est sûr, j’y retournerai !

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SÉRIES TV

PAR ALICE CHAPPAU PHOTOS : DR

BREAKING BAD. L’une des meilleures séries actuelles s’achève bientôt. C’est l’ultime saison, en 2 parties, comme Les Soprano. Et ce bon vieux Walt a bien changé depuis les premiers épisodes. Le père de famille cancéreux est devenu un parrain de la drogue pourri et impassible. Breaking Bad, c’est un peu comme un bon vin, ça vieillit bien. On le dégustera sans problème jusqu’à la dernière goutte. GAME OF THRONES. La série qui excite le plus de monde sur la toile. Comme toute saga d’heroic fantasy, elle a son lot d’afficionados. Une saison 2 brillante, un poil plus bavarde. Et à nouveau un season final de malade. GOT allie intelligemment réalisme moyen-âgeux et univers fantastique. Dynastie au pays des dragons. Ou quand Le Seigneur des anneaux rencontre De Chair et de Sang de Verhoeven. THE WALKING DEAD. La saison 3 démarre bientôt aux US, après une saison au rythme nettement moins intense. Adaptée du fameux comics, la série TV s’en éloigne assez pour tracer son propre chemin. Dans la saison 2, les personnages prennent d’autres directions, les rapports se complexifient, et les zombies sont moins présents. La scène d’ouverture parmi les voitures abandonnées reste cependant mémorable. THE NEWSROOM. La plus pertinente et la plus impertinente du moment. Il faut dire qu’elle est écrite par un as de la plume et des dialogues aux 150 mots à la seconde, Aaron Sorkin, sacré par Hollywood depuis The Social Network. L’occasion de découvrir les coulisses d’un journal télévisé américain. Simplement passionnant.

HOMELAND. Débarquée sur Canal +, cette série d’anticipation rend accroc dès le pilote. Une révélation dans le genre du thriller politique parano. Homeland doit beaucoup à ses acteurs, Claire Danes en espionne détraquée et Damian Lewis en soldat passé ou non dans l’autre camp. Pleinement ancrée dans l’actualité, cette série est un reflet très juste de la société américaine actuelle.

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PAR ARTHUR GÉRARD PHOTOS : DR

DISQUES

THE XX – COEXIST. Je sais que je vais me mettre une partie de la rédaction à dos, mais que vaut mon opinion face à la grosse propagande qu’on nous a servi tout l’été ? Comme vous avez déjà tous acheté l’album, laissez-moi vous donner ma vision des choses. Ce groupe n’en a pas foutu une rame depuis la sortie de leur premier « effort », pas si mal au demeurant. Sim et Romy chantent toujours leurs états d’âme de doux romantiques, un peu comme le groupe Il était une fois chante J’ai encore rêvé d’elle. C’est mignon tout plein et ça ronronne. Mais c’était sans compter Jamie, la section rythmique du groupe, qui a un peu taffé entre temps. Outre les remixes qu’il a sortis par dizaines, il a notamment fait une refonte complète de l’ultime album de Gil-Scott Heron, juste avant que le vieux bougre ne casse sa pipe. Ça a tellement marché que le rappeur Drake s’est servi sans complexe pour en faire son tube Take Care. Gros succès critique et public de l’ami Jamie, au point qu’il a un peu occulté l’aura toute chétive et neurasthénique de son groupe d’origine, ce qui a dû bien foutre la merde dans la guerre d’égos qui s’en est suivie. Résultat, on obtient Coexist, un album chichiteux où de temps à autre un beat un peu plus élaboré se fait entendre. Trois fois rien, en somme. Ah si, comble de la sophistication : à un moment, Sim a des trémolos dans la voix. J’ai pleuré. MAX RICHTER – RECOMPOSED BY MAX RICHTER: VIVALDI, THE FOUR SEASONS. Max Richter a beau avoir le nom d’un couturier ou d’un joueur de foot allemand, il commence à peser lourd dans le game des bandes originales de films. Il a commencé par faire des disques d’expérimentations en mêlant inspirations formellement classiques comme Philip Glass ou Arvo Pärt avec des interférences électroniques et enregistrements parasites en sourdine. Le travail sur le son est énorme, sans avoir la grandiloquence pompière d’un Craig Armstrong sous stéroïdes. Bon, on va pas se cacher que ça fout bien le cafard parfois. En témoigne d’ailleurs le blend improbable entre Richter et la chanteuse soul Dinah Washington, que l’on a pu entendre dans la BO de Shutter Island. Le titre original avait le charme désuet des bluettes des années 60 ; le résultat donne juste envie de crever tellement c’est beau. Puis arrive aujourd’hui cet album signé chez Deutsche Gramophon, rien que ça, où Richter revisite à sa façon les Quatres Saisons de Verdi. Il est comme ça, le mec, sûr de lui comme le gros iconoclaste qu’il est. C’est franchement bien boutiqué, et Verdi n’a jamais sonné aussi émo. LESCOP – LESCOP. Eh bah voilà, c’est pourtant pas compliqué de chanter en français. Merci Lescop, t’es un bon gars. Prenez exemple sur ce type, les enfants. Je sais que vous, les rockeurs, faites la gueule quand Eric Zemmour vous accuse de céder aux sirènes de l’impérialisme américain en ne chantant pas dans votre propre langue. Est-ce qu’il a raison, au fond ? Tout ce que je sais, c’est que culturellement parlant, les Américains nous mettent la pile depuis bien longtemps. Il faut se l’avouer, et l’accepter sereinement. Passé ce deuil, on accepte volontiers de parler le langage des « dominants ». Voilà, j’espère avoir pu soulager tes états d’âme, Eric (pardon). Lescop donc, c’est la cold-wave française de 2012. Rétro, mais terriblement actuelle, puisque nous vivons à notre tour nos années Thatcher. Lescop est légitime parce qu’il arrive en temps de crise. C’est pour ça qu’il arbore son petit regard fuyant de chien battu. Car il se fait du mouron au sujet des délocalisations, du poids de la dette, ou des gaz de schiste. Désespéré mais bien entouré, car la jaquette (moche) de l’album est signée Hedi Slimane. Bien joué coco. Tu l’auras compris, auditeur apolitique, dans cet album tu ne trouveras vraiment rien de clivant. Tout a été pensé pour que les copéistes et les mélenchonistes puissent danser comme un seul homme sur cette musique fédératrice. Et c’est déjà vachement bien.

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LIVRE

CLARO HAUT PERCHÉ PAR GEORGES ILLUSTRATION : COUVERTURE DU BOUQUIN

Les publications de ces dernières années tournent pas mal autour du nombril de leurs auteurs, et la rentrée littéraire a confirmé la tendance avec des récits personnels et des autofictions à profusion. Dans la catégorie « mémoires de l’extrême », citons Christine Angot qui fait sauter ses points de suture dans Une semaine de vacances (Flammarion), une réécriture de L’inceste, 12 ans plus tard, comme un énième safari au cœur du sordide.

L

’histoire débute à Pont-Saint-Esprit, village du Gard qui fut, dans la fournaise d’août 1951, le théâtre d’une intoxication massive dont les origines font toujours débat. Farine malade responsable d’une vague d’ergotisme* ou expérience de contrôle mental au LSD par les services de la CIA ? Le personnage d’Antoine, Spiripontain taiseux, croise celui de Lucy, ex-camée qui, après avoir quitté New York pour San Francisco promène sa peau dans un sex-shop parisien. Paris, 1969, ils se rencontrent et se lient d’une amitié pure « s’interdisant ces frôlements dont les corps éméchés savent pourtant feindre l’intrusion fortuite, prenant goût au commencement de l’équivoque mais sans jamais laisser la confiance servir de tremplin, ils s’inventèrent un attachement susceptible de devenir amitié ». Ils partagent la panique mentale du LSD, l’expérience de l’aliénation et de l’instrumentalisation dont ils ont fait l’objet, et se retrouvent 46

Dans cette chorale inégale à 656 voix, on se demande où sont passés romans et histoires. Blogueur (le clavier cannibale), éditeur (la collection lot 49) traducteur (Thomas Pynchon, Chuck Palahniuk, Salman Rushdie…), Claro, auteur hyperactif, nous console de cette pauvreté romanesque avec Tous les diamants du ciel, son dernier et 17ème roman paru cette fin d’été chez Actes Sud. dans ce champ de solitude qui en résulte. En se basant sur des faits réels, Claro a choisi de livrer une version fidèle des événements, documentée, avec une volonté descriptive qui nourrit l’histoire. Quand Antoine est transi et Lucy grignotée par le manque, c’est la langue qui se tord et convulse, sans cliché. La drogue suinte au détour des phrases et réinvente le langage des sensations. Le battement du sang drogué, les esprits qui se débattent dans un ressac de vagues chimiques, une bande son sous trip... tout concourt à faire de ce roman une œuvre Beat. Si les jeux de pouvoir et la manipulation ne sont jamais loin, Claro ne cède à aucun moment à la facilité d’un texte parano et flippé qui exhale la conspiration. L’intoxication est subtile mais réussie, et quand le style t’emporte loin des rives, l’histoire est là pour te reconduire où tu as pied. Tous les diamants du ciel te sont restitués par Claro qui veille sur ton trip et te promène sans t’abuser dans les étages de ta propre perception.


* L’intoxication par l’ergot est l’une des explications médicales et psychologiques de certains cas de sorcellerie ou de possession démoniaque.

« La drogue décrite devient vite une métaphore de notre façon forcément faussée d’appréhender la réalité, puisqu’on nous ment, nous cache des choses. La drogue dure, c’est l’État, pas la came » La lecture de ton roman est un vrai voyage psyché, l’hallucination passe par les yeux et gagne le cerveau, page après page, on se retrouve à sécréter soi-même de la drogue. De descentes cotonneuses en visions fulgurantes, c’est un voyage immobile avec des escales inattendues... Qu’en est-il de l’écriture ? Sans parler de transe, est-ce que parfois tu t’es laissé dépasser par la matière que tu façonnais, comme Antoine qui pétrit de ses mains le pain maudit ? Il s’agissait de dépeindre certains états mentaux, et physiques, sous l’emprise d’une drogue qui distord la perception du réel. Pour cela, il était important de parvenir à une description sensitive précise, et non confuse. Décrire des états troubles de façon nette, pour résumer. Quand j’écris, je m’efforce de garder le contrôle, car si vous lâchez trop la bride à la langue, ce n’est pas la folie qui s’installe, mais le cliché. La langue a plus souvent tendance à se réifier qu’à se déliter. Tout mon travail stylistique a donc consisté à permettre au lecteur d’éprouver certaines perturbations sensorielles sans l’entraîner dans une lecture abusive. Si le roman est reçu comme un trip, c’est très écrit, la langue est très poétique et imagée. Tu trouverais fâcheux qu’il soit reçu par les lecteurs comme un roman de drogue ? Je peux difficilement présumer des lectures qui seront faites de mon livre. J’ose espérer que le lecteur ne pensera pas qu’il s’agit d’un livre écrit sous influence, mais plutôt qu’il comprendra ceci : c’est comme si c’était le livre (et, du coup, le mécanisme de la lecture) qui avait pris du LSD. En fait, la drogue décrite devient vite une métaphore de notre façon forcément faussée d’appréhender la réalité, puisqu’on nous ment, nous cache des choses. La drogue dure, c’est l’État, pas la came. La musique est très présente dans Tous les diamants du ciel, en commençant par le nom que tu as choisi pour le personnage féminin Lucy Diamond, comme la demoiselle In the Sky de la chanson des Beatles. C’est simplement un désir de dater les événements ? La musique tient-t-elle une place particulière dans ton travail d’écriture ? Certains morceaux sont là pour souligner l’année, mais aussi,

par leur texte ou leur mouvement musical, pour imprégner la phrase, la dérouter, au sens littéral. Dans mon travail, s’il y a musique, j’espère que c’est avant tout au niveau de la syntaxe, dans les ralentissements et accélérations de la syntaxe, l’ordonnancement des sons. Mallarmé disait que chaque fois qu’il y a effort de style, il y a versification. Toute prose cache un projet poétique, donc musical. En ouverture des différentes parties, les citations que tu as choisies sont signées Michaux et Burroughs, comme pour imprégner les pages buvards de leurs auras hallucinées. Michaux et Burroughs, c’est ta came? Ce sont là deux écrivains qui ont beaucoup compté pour moi, c’est exact. Mais leur présence ici a surtout pour but de mettre en valeur les deux pôles opposés de la drogue, à la fois vecteur d’émancipation mentale et instrument de contrôle. Traducteur, éditeur, blogueur, romancier... Tu multiplies les supports et les formats comme si l’écriture était pour toi un grand champ d’expérimentation. Tu t’épanouis davantage dans une de ces activités ou tu vois ça comme un ensemble, un enchevêtrement nécessaire ? Ces différentes activités finissent par n’en faire qu’une, diffractée, une fois que je suis devant le clavier, qui est une bête insatiable. Bien évidemment, c’est l’écriture du livre en cours qui est l’activité la plus jouissive, car c’est la plus complexe, ainsi que celle qui s’étale sur une durée. Traduire ne se fait la plupart du temps qu’en fonction de délais : tant de pages par jour pendant tant de jours. Le blog est une activité quotidienne, du matin, intense, rapide. L’édition est plus parsemée dans le temps. Mais écrire occupe en fait toute la journée dans la tête et pas mal d’heures par jour, c’est prendre des notes, gamberger, raturer, hésiter, recommencer, etc. Dans les publications récentes, notamment les livres faisant partie de la rentrée littéraire, tu as lu des ouvrages qui t’ont enthousiasmé ? Tu as des conseils pour nos lecteurs ? J’ai beaucoup aimé le livre d’Alban Lefranc, La Mort en fanfare (éd. Rivages), un livre coup de poing coup de cœur sur Fassbinder, sorte de roman éclaté et furibond. Également, Autour de moi, de Manuel Candré (ed. Losfeld) et Féérie générale, d’Emmanuelle Pireyre (éd. de l’Olivier). Pour finir, tu as des projets en cours ? Oui, un gros roman qui devrait me prendre quelques années, sur les car-crash et les girafes.

Claro - Tous les diamants du ciel (éd. Actes Sud) 20 euros blog : towardgrace.blogspot.fr

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REWIND

Les années 80, c’est les années de mes premières émulsions de gonades, c’est aussi l’époque où Kalfon rôdait dans le cinéma français en faisant une drôle de gueule, inquiétante et mortifère. Aujourd’hui Jean-Pierre Kalfon chante toujours, du rock’n’blues, et sans faire peur. Rencontre avec un prince de la nuit et du speed, descendu à Dijon le 6 octobre dernier pour les rendezvous de l’Acteur festival. PAR BADNEIGHBOUR PHOTO : CATHERINE FAUX, DR

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AFONKALFON Parlez-nous de cette étrange idée de rock’n’blues. Il faut se mettre des challenges dans la tête. En France, on fait pas du blues en américain alors il faut faire sa propre sauce avec ce qu’on aime : le rock, le blues et aussi la soul d’Otis Redding et de la Stax. C’est vraiment possible de faire swinguer le français ? Il faut que les mots soient bien placés sur la rythmique pour que ça tourne en exprimant ce que je ressens, ce que j’ai vécu de cette aventure débridée qu’a été ma vie. Souvent vient d’abord la musique. Il reste à tirer le fil en essayant de trouver des mots qui ne soient pas laborieux et qui puissent rebondir. Il y a souvent une charge physique comme dans Chanson Hebdomadaire ? C’était une chanson pour se foutre de la gueule des tabloïds. Je ne la fais plus celle-là. À l’époque je n’arrivais pas à dominer le truc, il y a une orchestration hallucinante. Il y a des cuivres, tout ça. Il y a même Eddy Louiss aux claviers ! C’est Michel Portal qui a fait les arrangements, c’était terrible mais trop compliqué pour moi de chanter dessus. C’est pas le rock que je pouvais contrôler. Avec pourtant un vrai souci de l’extravagance, comme dans ce film, Les Idoles. A l’époque, je savais pas du tout chanter, j’y allais à donf’ dans un côté punk et délirant. Maintenant, j’essaie d’aller vers quelque chose de plus bluesy. Ce que je chante dans Les Idoles et le côté délirant, c’est plus de mon âge. Maintenant, j’ai quand même une certaine philosophie de la vie et j’essaie de communiquer avec les gens d’une façon plus chaleureuse. Ça n’empêche pas certains textes d’être un peu provocateurs dans une certaine sensualité. À l’époque je poussais un maximum, je me disais que comme je savais pas faire, autant y aller à fond et ça devenait carrément punk comme dans Camion. Ou comme sur Midnight Shadows, dans Rue Barbare. L’extrait dans le film est terrible... Ouais, c’était à Lavilliers cette chanson, il a pas aimé ma façon de chanter, alors c’est lui qui a enregistré sur la B.O. du film. Il y a des gens qui se sont plaints de cet escamotage. (silence) Depuis j’ai pas mal chanté que ce soit dans des boîtes de nuit ou aux Franco. J’ai beaucoup travaillé avec différents groupes et chez moi sur mes playbacks pour dominer le sujet, pour essayer de bien interpréter avec de l’âme. C’est ça qui m’intéresse maintenant. L’âme et la complicité du public. Mais l’époque a quand même besoin d’être secouée, non ? Il y a plein de gens qui la secouent. Par exemple dans le rap. Ce sont vos descendants aujourd’hui ?! Ouais, ils sont bien rythmiquement, mais mélodiquement, il n’y a pas grand chose. Ce serait une sorte de talkin’blues.

Eux, ils sont dans la provocation. À mon âge, c’est pas ce que j’ai envie de faire, j’ai envie d’aller au contact du cœur. Ça n’empêche pas que ma provoc’ va ailleurs, quand j’écris mes trucs, c’est plus subtil, plus sournois. Les temps sont durs et il faut aller partager. Il y a eu une époque où on pouvait aller dans la provocation. Et vous aviez un vrai regard ironique sur l’actualité et la société ? Pas de raison de ne pas avoir un regard critique sur toute cette agitation. Ça fait trois pas en avant et trois en arrière. Par exemple, il y a eu la libération sexuelle et tout nous est retombé sur la gueule avec le SIDA. Dans les années 60, il y avait l’acide et dans les années 80, c’était le SIDA. Si tu parles verlan, tu vois le rapport ACIDE/SIDA. Sérieux, c’est le revers de la médaille ? Totalement. On passe d’une période où tout va s’ouvrir, où le monde s’ouvre, où les gens vont facilement les uns vers les autres et après tout se renferme, c’est les religions, c’est la morale et le refus de l’autre. Ça peut-être la mort aussi. Avant on mettait les capotes pour pas attraper la vie, après, c’était pour pas attraper la mort. Je chante toujours L’Amour à la Gomme à cause de ça, on en est toujours là. Sinon, j’ai refait le texte d’autres chansons comme Gypsies’ Rock’n’roll Band. Elle dit ce qui m’a poussé à quitter mes parents, à me retrouver sur la route et à partir en vrille très vite. Mouvement qui vous tient toujours, cette fuite ? C’était sauvage. C’est dur, je ne m’en suis jamais remis, ça a fait tellement de mal autour de moi. Et à moi aussi, il a fallu avancer dans cette solitude. Je voulais faire de la musique mais impossible quand on est à droite et à gauche, chez des copains. On ne fait pas de la musique comme ça. Alors j’ai fait acteur, on peut faire ça avec sa propre nature, sans trop travailler. Attention, j’adore être acteur et j’ai travaillé avec des gens extraordinaires mais dès que j’ai pu, j’ai fait de la musique. C’est pour ça que je ne suis jamais devenu une grosse vedette, c’est parce que je tripatouille dans tous les trucs. Tout me plait. Je suis comme un gosse devant une pâtisserie, je veux goûter tous les gâteaux. Pour moi, la vie c’est ça. Me libérer de mes parents, c’était aussi aller goûter à tout ce qui est artistique et vivant : les substances, comme on dit, les femmes, l’amour et les voyages. Vous avez toujours ce sentiment d’avoir véçu à fond ? J’ai essayé, oui. Je compte sur ce que je peux faire ici et maintenant. Tout ce que j’ai fait m’habite, c’est là, dans le bagage, dans l’armoire derrière, mais je ne passe pas mon temps à me retourner.

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L’EXPLICATION

La grosse hype de cette rentrée culinaire à Dijon s’écrit en dix lettres : Best Bagels. Situé rue Berbisey, le restaurant a ouvert ses portes le 20 septembre et compte bien mettre la misère à nos petits ventres criant famine. Mais au fait, pourquoi c’est si bien? Voici nos cinq explications. PAR PIERRE-OLIVIER BOBO PHOTOS : ALEXANDRE CLAASS

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Parce que Fred et Arnaud, les deux associés, ont tout plaqué pour se lancer dans cette aventure il y a un an et demi. Le premier donnait des cours à l’IUT, le second venait d’être admis au concours de rédacteur territorial, dans la fonction publique. On appelle ça avoir des balls. Parce que ces garçons ont aussi doublement la niaque. Du dossier de financement à la menuiserie en passant par la peinture ou la maçonnerie, ils ont monté leur resto tout seul, avec l’aide de leurs proches. Valérie Damidot style. Parce que les bagels, c’est le futur. Cette vilaine odeur du kébab couplée à ce parfum d’oignon sur tes doigts seront désormais un lointain souvenir. Bonjour saumon fumé, pastrami, salade de choux, hot dogs, donuts, 7up cherry, Dr Pepper et autres recettes folles pour agrémenter le petit pain rond. Parce que la rue Berbisey est stratégiquement placée au carrefour de tout ce que Dijon fait de mieux. La place Émile Zola à deux pas, le Crocko, l’Univers, Berbisey Kébab, Jean-Pierre Tatouage, les bars, les jeunes, les clochards... la vraie vie, en somme. Parce que le lieu est familial et ouvert. Fred et Arnaud ont l’ambition de faire vivre l’endroit et cherchent à créer des partenariats avec des photographes, musiciens, et autres associations. Passez leur faire coucou. Et surtout, testez une bonne fois pour toute ce putain de Veggie Orgy, le « special one » de Sparse.


Conception graphique : Atelier Tout va bien

AGORIA DUSTY KID LUKE ABBOTT chRISTInE ITAL ROBIn FOX LUcID

DIJOn DU 30 OcT. AU 11 nOV. 2012

festival-resonances.fr

MĂ&#x201A;cOn 27 OcT.

sparse.fr facebook.com/sparsepointfr twitter.com/sparsedijon


Soirée de concerts gratuits*

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Carte blanche au label

PARANOIAK Major Minor feat. Hooker DJ Set

La V Dijon apeu 42, Av r .d e Stal

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*dans la limite des places disponibles, pass à retirer sur place, le 25 octobre entre 10h et 19h sous le chapiteau.

www.region-bourgogne.fr/bouje Suivez l’événement sur facebook.com/bouje.levenement et twitter #bouje2012

Sparse 01 (oct. 2012)