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U

CHRONIQUES

Les “U” Chroniques d’un autre univers

Avant d’être un livre, les « U » Chroniques sont des cartes postales. Ces cartes, on les trouvent partout. Elles traînent sur un banc, sur le coin d’une table de bar, dans un livre comme marque page. Des cartes mais pas que... Les « U » Chroniques sont un signal, celui d’un monde qui peut à tout moment nous échapper. Celui d’un monde où le citoyen n’a plus sa place. Un avertissement.


Otto et Elise Hampel


Toutes ressemblances à des faits ayant exister… La mort du frère d’Elise, durant la campagne de France, amena les époux Hampel à devenir des opposants au régime nazi. Dès septembre 1940, ils écrivirent des cartes postales et plus de 200 tracts, rédigés à la main, qu’ils distribuèrent dans les boîtes aux lettres et les cages d’escalier de Berlin, parfois proche de leur quartier de Wedding. Ces cartes et ces tracts encourageaient les gens à ne plus donner aux collectes publiques nationales-socialistes, à refuser de servir dans l’armée et à renverser Hitler. L’affaire mis la Gestapo sur les dents. Une enquête importante et une chasse aux cartes postales fut lancée. Les Hampel furent trahis et furent arrêtés le 20 octobre 1942. Otto Hampel déclara à la police être « heureux à l’idée » de protester contre Hitler et son régime. Otto et Elise Hampel furent condamnés à mort le 22 janvier 1943 par la Seconde Chambre de la Cour populaire pour « atteinte au moral des troupes » et « préparation de haute trahison » et furent exécuté à la prison de BerlinPlötzensee le 8 avril 1943. Hans Fallada s’en inspirera dans son roman : Seul dans Berlin.


Le 18 septembre 2013, nous lançons une première carte. Un teaser. Comme toutes les autres, cette carte postales est tirée à 100 exemplaires, mais celle -ci est particulière : c’est un pochoir. Cette carte offre la possibilité de faire comme la narratrice de l’histoire : résister !


- C’est qui « les autres » ? Je demande. La grosse bonne femme me dévisage. - Ben… les autres quoi ! Je reste sceptique. Elle bredouille : - Ben si... ils sont pas comme nous... différents, vous voyez ! Certains, pas tous. J’en connais des bien. Elle hoche les épaules et s’en va, nerveuse. Tout cela lui paraît si clair...


La première fois que j’ai vu ce petit graffiti, c’était sur un mur, dans le hall de la gare. Une jolie petite chouette, un pochoir discret. Elle était là, tout simplement. Là, où dormait chaque soir un clochard.


- J’ai voté “U”, fait mon amoureux fièrement. Je ne dis rien. - Et toi ? Il me demande. Je ne dis toujours rien. Ma belle famille se tourne vers moi. Ils sont suspicieux. Silence. Mon amoureux me rassure, il m’impose son point de vue : - “U” promet l’ordre, le plein emploi, le retour à  l’équilibre budgétaire... Je lui réponds. J’y suis pas allée ! Je ne vote jamais. Il me dévisage, me juge un moment. - C’est pas grave... Il me serre contre lui : on a gagné.


Je suis coiffeuse. Je coupe, je taille, je donne du volume. Mais ce qui me passionne le plus, c’est écouter les conversations des clients. - Il paraît qu’ils vont interdire les manifestations. - Ils ont raison ! Y‘en a marre : les grèves, les sitting...  pas un jour sans qu’on soit emmerdé ! - Et puis s’ils ne sont pas contents, ils n’ont qu’à se barrer de chez nous ! Là, la bonne femme me regarde, je suis comme bloquée, le sèche cheveux dans les mains : - Vous me brûlez là !


− Il est parti. L’autre cliente chuchote. − Ils disent qu’il est parti pour rejoindre une autre fille... Les deux bonnes femmes se mettent à glousser. Une troisième en colère les coupe : − Il a été enlevé ! Silence. − Monsieur André, il n’a jamais eu de liaison, il a été enlevé ! Il parlait toujours politique, les gens du quartier sont persuadé qu’il a été kidnappé dans la nuit. Les deux autres femmes n’en reviennent pas, elles préfèrent lire leurs magazines.


Je viens de tomber sur un contrôle. Le deuxième de la journée. Il y en a de plus en plus. − La carte “U” est obligatoire, me dit le flic. − Je suis désolé, je n’ai pas eu le temps.. − Va falloir vous activer ! Le fonctionnaire me laisse passer. Par contre mon voisin, un grand gaillard, un noir, est conduit au poste pour une fouille plus poussée...


Une manifestation, juste une centaine de personnes dans la rue. Je les observe sans réel intérêt. « U est un déni de démocratie » « U n’a pas la volonté de travailler pour l’intérêt collectif, mais juste pour l’intérêt de certains » On me glisse un tract dans la main, mécaniquement je le cache dans ma poche. Il n’aura fallu que dix minutes pour voir débarquer les forces de l’ordre. Lacrymogène, menottes... Une heure plus tard le trottoir était propre. Par terre, un tract « libérez-vous de U ». Une chouette est dessinée sur un coin du papier. Je le ramasse.


Je soupire. Je veux juste être tranquille... Mon amoureux ne comprend pas. - C’est pour ton bien ! Ta santé ! Justement... c’est ma santé.


Elle est entrée brusquement dans le salon de coiffure. Il n’y avait pas de clients. Elle s’est assise directement sur le fauteuil. − Coupez-moi les cheveux ! Elle a pris la blouse et l’a enfilée en vitesse. C’était une jeune femme, elle ne devait pas voir plus de vingt ans, une étudiante certainement. J’ai noué la blouse. − Vous voulez quoi comme coupe ? − M’en fous. J’ai juste eu le temps de voir ses mains, elles étaient couvertes de peinture. Dans la rue, la police s’agitait. La brigade semblait chercher un terroriste.


- C’est une mauvaise grippe. Jean sort des grappes de cachets et me les tend. - Tu prends cela deux fois par jour. Je tousse, je cherche quelques billets dans ma poche. Jean, mon “médecin”, bosse au noir depuis la disparition de la sécurité sociale. Les soins officiels coûtent trop cher. Je n’ai pas d’assurance maladie. Il empoche l’argent. - Si cela ne va pas mieux, tu me rappelles. Je refuse : je viens de lui donner toutes mes économies !


- Ce n’est qu’un livre ! Il n’est plus en vente, me fait le libraire. - Plus en vente ? Le libraire préfère se taire que commenter. - Ce n’est qu’un roman ! Une histoire d’amour. Ecrite par un homme... aux mœurs... disons un peu... vous voyez ? Me reproche le libraire. Je vais pour partir, le libraire m’interpelle. Je dois prendre vos nom, prénom et adresse. - Quoi ? Je ne veux pas le commander ! Je suis desolé mais la loi “U” m’oblige à collecter les coordonnées de toute personne demandant un livre interdit... Il sort un feuillet normalisé.


Une émission de télévision : − Le taux de réussite de la police a sérieusement augmenté, les condamnations à la prison ont triplé ! Des peines automatiques sont prononcées pour libérer les juges de la paperasse et accélérer les démarches. Mais les prisons ne suivent pas ! − C’est donc pour cela que vous avez proposé  le plan « Prison Emploi » ! − Nous avons proposé à des industriels de participer à l’effort. Un vrai partenariat public/privé. Les prisonniers vont travailler gratuitement, produire sur leur temps de condamnation. En échange nos camarades financiers construiront et géreront les établissements pénitencier.


Aujourd’hui, mon amoureux m’a demandée en mariage.Il m’a invitée au restaurant. - On aura des enfants. Je lui souris juste. Je ne veux pas d’enfants, je suis jeune, je veux vivre. - Et puis comme cela tu n’auras plus à travailler ! - Je veux travailler, je lui fais. Il ne capte pas. - Je suis heureuse de travailler, j’ai ma place, je suis libre ! - Libre ? Il me regarde, puis s’étouffe dans un rire gras.


Il est rentré tôt aujourd’hui. - Il m’ont viré. Mon amoureux n’est même pas étonné. Il s’est écrasé dans la canapé. - Pourquoi ? Tu as commis une faute ? - Je sais pas. Je crois pas  - On fait quoi maintenant ? Il allume la télé.


Plus de café. Le prix du chocolat à triplé. C’est l’hiver, les légumes de saison sont rares. Impossible de trouver du riz, la farine est très chère.. Même les cigarettes sont locales. J’attends dans la file. On est au moins quarante devant le supermarché. Il paraît qu’ils vont vendre des nouilles. « Il n’y en aura pas pour tout le monde » fait le commerçant.


− Au moins les autres ne viennent plus chez nous ! − Qui voudrait venir ici ! Je fais. Le type me regarde, étonné. “Qu’est-ce que vous avez ?”, il me répond. − Rien ! J’apprécie de respirer le même air nauséabond que vous. L’homme s’écarte, me prend en photo avec son téléphone. J’ai peur tout d’un coup.


Sur le mur du tribunal est taguée une petite chouette. Cette semaine un nouveau crime va être jugé. Hier un vigilant a tué un homme dans la rue. - « Un rodeur ! » se défend-il.  - « Un pauvre type » répond la défense. L’avocat parle tout bas. Le jury populaire écoute. - « Comme le prévoit la loi “U” dite de la légitime défense mon client menacé a le droit de riposter en cas d’attaque... » Le rôdeur a été abattu : quatorze balles dans le corps. Le vigilant disposait d’un fusil mitrailleur.


Bientôt de nouvelles élections. Les informations des réseaux officiels sont les mêmes :  - “Le bilan de U est exceptionnel. “ - “Ne pas voter U serait un désastre. “ Quelques adversaires  politiques fleurissent. Tous sont rattrapés par la justice, par des rumeurs...  Tous pourris.  On parle déjà d’une abstention record.


Ce matin la radio tourne en boucle sur une dépêche : - “Un attentat. Une attaque en règle d’une préfecture. Un acte odieux.“ Les témoins pleurent au micro, la télévision a pris le relais. Les images défilent très vite. Le choc. Je suis comme hypnotisée par les images, Les corps calcinés.  J’apprends ce matin qu’on a posé une bombe. - “On compte déjà une dizaine de morts. “ L’attentat n’a toujours pas été revendiqué.


Des centaines de personnes sont interpellées. Les services de la police “U” enquêtent depuis des jours suite aux incidents. Les rumeurs parlent de violence dans les rues, de guerre urbaine, de terroristes... Pourtant la télé ne dit rien. Le journal télé parle de sports nationaux, de la réussite impressionnante de notre industrie, de notre extraordinaire chance… Les rues sont vides. Les forces de sécurité nous imposent de rester chez nous. Une opération est en cours. Nous devons fermer nos volets. C’est la quarantaine. Dehors un enfant crie, puis une femme. Personne n’ose aller voir. Je mets le son de la télé plus fort, très fort.


Je retourne au travail. La « quarantaine » n’aura duré que vingt quatre heures. J’allume mon téléphone dans la rue. Un type me tombe dessus, complètement affolé. Il me prévient : - Ne téléphone pas. - Je …. Pourquoi ? Il enchaîne son délire : - N’utilise pas internet ! Ils sont partout ! Ils sont à l’affût de tout. Ils arrêtent tout ceux qui semblent suspects. - Mais je n’ai rien fait ! Là, il me fixe : - C’est ce que tu crois, mais “U” interprète tout. Puis il disparaît.


- Je veux être des vôtres ! Elle me dévisage. La femme aux tracts, la femme qui peint des chouettes. Elle est assise devant moi. Elle ne bronche pas. -  Je ne sais pas ce que vous faites, mais je veux vous aider ! Elle me sourit, poliment. -  Tu n’es qu’une coiffeuse, me lance-t-elle avec  tendresse. Je ne l’ai jamais revue.


Juste seule. Depuis des semaines. J’ai trouvé un petit appartement, trop cher. Le prix des denrées alimentaires a triplé. Il est difficile de survivre. Nous sommes des millions a errer le ventre vide.


Hier j’ai craqué. Je me suis déshabillée en pleine rue. Je suis restée nue. Une dizaine de minutes. J’avais juste écrit sur mon corps : LIBRE. On m’a embarquée.


Je dors toute la journée. Quand je ne dors pas, je suis en pyjama bloqué devant la télé. Je n’arrive plus vraiment à... - Vos médicaments, fait l’infirmière. J’avale mécaniquement. Je vois le type à coté de moi.  -  Tu fais quoi ? Il ne répond pas.  - C’est un artiste, Il dessine, m’explique un autre patient. Je regarde sa feuille : une chouette.


U Chroniques  

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